‹ Histoire et diplomatieChapitre 28 sur 60 · D'Arneth, p · texte numérisé non relu

D'Arneth, p

touche qu*indirectemeat, nous serions très porté à penser comme lui. Mais ce qui nous importe davantage, c'est de savoir comment la proposition fut faite et accueillie à Versailles.

Kaunitz en avait appris assez long, pendant son séjour en France, sur les habitudes de Louis XV, pour savoir quel goût singulier portait l'indolent souverain à préférer les procédés clandestins aux négociations officielles. Il n'avait d'ailleurs aucune confiance dans les ministres français et particulièrement dans le ministre des affaires étrangères, M. de Rouillé, personnage médiocre, incapable de goûter et même de comprendre une idée nouvelle. Stahrenberg fut donc invité à s'adresser directement à Louis XV par une voie secrète, mais on lui donnait le choix entre deux intermédiaires : le prince de Conti, dont les rapports particuliers avec le roi étaient connus, et madame de Pompadour. Le fait seul de cette alternative montre combien les choses étaient encore peu avancées avec la marquise. Une lettre pourtant du chancelier à son adresse était jointe à l'expédition, mais elle était conçue en termes des plus vagues^ : on lui demandait seulement de désigner une personne de la confiance du roi pour recevoir une communication importante, et Stahrenberg restait maître de garder la lettre ou de la remettre. La suscription même était en blanc, Kaunitz faisant remar-

■ 1. D^Arneth, p. 394-397.

quer qu'il ne savait pas bien de quel titre il devait se servir. Ce fut l'ambassadeur bien inspiré qui préféra la favorite au prince du sang, et celle-ci, à son tour, très flattée de l'ouverture, propos a au roi de désigner son ami Bernis pour écouter l'ambassadeur, et voilà comment l'heureux abbé rentrant en scène, nous devons lui céder la parole.

S'il dit vrai, et nous n'avons aucune raison de supposer le contraire, il devina, dès les premiers mots de la marquise, avec un effroi qui témoigne de sa perspicacité, et la nature de la confidence et la responsabilité dont elle le chargeait. L'attitude de Kaunitz à Versailles, les politesses de Marie- Thérèse pour le chargé d'affaires de France lui revinrent en mémoire, et il comprit que le secret qu'on voulait lui dire à l'oreille n'allait à rien de moins qu'à désavouer trois siècles de politique traditionelle et à désorienter toute l'Europe. Les conséquences d'une pareille démarche, si elle était connue, Tirritation du roi de Prusse, l'alarme de tous les alliés de la France, principalement des puissances protestantes, les pièges sans nombre qui pouvaient être cachés sous le terrain nouveau où on lui disait de s'aventurer, et les malheurs dont il pouvait ainsi devenir le bouc émissaire, tout lui app^ut à la fois, et il trouva quelques accents d'éloquence pour détourner le calice de ses lèvres. « Eh bien, dit alors le roi, un peu ému, il faut donc faire un beau compliment à

M. Stharenberg, et lui dire qu'on ne veut rien écouter. » Cet accent d'humeur avertit Tabbé qu'il allait trop vite en besogne, en fermant ainsi la porte à une révélation dont il pouvait être utile au bien de TÉtat de connaître le fond, et à luimême d'être l'intermédiaire. Il revint adroitement sur ses pas, et il convint avec le roi qu'on écouterait l'ambassadeur, mais en ayant soin de ne lui rien répondre. La première entrevue dut avoir lieu dans une petite maison de campagne proche Meudon, nommée Babiole, qui appartenait à madame de Pompadour, et en présence de la maîtresse même du logis ; nul autre témoin ne dut être admis. Marie-Thérèse demandait et promettait elle-même autant de secret que Frédéric en avait observé peu dans ses propositions compromettantes. C'est que Marie-Thérëse désirait réussir, et que Frédéric cherchait à manquer le but en faisant semblant de le poursuivre.

L'entretien, qui eut lieu le 9 septembre 1755, est vivement dépeint par Bernis. Ils écoutèrent, la marquise et lui, le développement assez long des instructions de Stahrenberg, la bouche close, immobiles, sans trahir leurs impressions ni par un mot, ni par un geste, ni par un mouvement de physionomie. Leur surprise cependant était profonde, car la communication était séduisante et hardie au delà de toute attente. Kaunitz, digne ministre d'une grande reine, avait agi en homme d'État qui ne s'exécute pas à moitié, et, voulant une

grande chose, ne s'arrête pas à des demi-mesures. Prévoyant la méfiance qu'il allait rencontrer, il avait tout fait pour la désarmer.

n commençait par faire connaître, en forçant même un peu la vérité, Tétat des négociations engagées entre Londres et Berlin : c'était l'argument qui l'avait décidé lui-même et qui devait toucher Louis XV encore plus au vif. Si, devant cette révélation d'une précision inattendue, mais conforme aux vagues soupçons de l'un, justifiant si bien les pressentiments féminins de l'autre, les deux interlocuteurs de Stahrenberg ne laissèrent percer aucune émotion sur leurs visages, ils exercèrent, il faut l'avouer, un grand empire sur eux-mêmes. Le ministre autrichien continuait en proposant en propres termes une alliance spécia-^ lement dirigée contre la Prusse, dont il ne dissimulait nullement le caractère offensif, et dans laquelle il se faisait fort d'engager la Russie. Pour décider la France à y prendre part et à y amener avec elle tous ses alliés, principalement les deux royautés de famille de Naples et d'Espagne, on lui offrit plusieurs sortes d'avantages. C'était en premier lieu la cession des Pays-Bas autrichiens à un prince de la maison de Bourbon, l'infant Philippe, frère du roi d'Espagne et mari de la fille aînée de Louis XY : cession garantie par l'occupation d'Ostende et de Nieuport, ces deux places fortes devant être ouvertes immédiatement aux armées françaises, qui y resteraient toute la durée

de la guerre \ de plus, le trône de Pologne assuré au prince de Conti (celui dont le comte de Broglie servait en ce moment les intérêts à Dresde et à Varsovie); et comme le titulaire actuel de cette couronne, Auguste ni, l'électeur de Saxe, était le père de la dauphine, on lui promettait en compensation l'augmentation de ses États héréditaires aux dépens de la Prusse. Les dépouilles du vaincu seraient également réservées à ceux des alliés de la France, Suède, Danemark, Palatinat, qui voudraient s'engager dans la nouvelle coalition. Si toutes ces puissances secondaires se portaient résolument en avant, combinant leurs attaques de manière à cerner la Prusse et à la frapper simultanément à tous ses points vulnérables, la France elle-même n'aurait pas besoin d'entrer en campagne. II lui suffirait, pour assurer le succès, dune attitude de réserve armée et menaçante**

i. D'Arneth, p. 390. Le plan de Kaunitz n'est pas rapporté dan? les Mémoires de Bernis, Le cardinal dit seulement qu'il était grand, peut-être un peu trop vaste et compliqué. Mon devoir, ajoute-t-il, m'empêche d'en dire davantage. Le scrupule est assez difficile à comprendre, les Mémoires contenant bien des révélations d'une nature plus compromettante. Le véritable motif du silence de Bernis ne serait-il pas qu'il craignait la comparaison entre ces propositions et le traité moins avantageux qu'il signa plus de deux ans après (le l^r mai 1757), lorsque la France étant déjà engagée dans la guerre, avait rendu assez de services à l'Autriche, et s'était assez compromise pour avoir droit d'élever plus d'exigences? Les lecteurs du Secret du roi se rappallent peat-ôtre quo l'arrangement proposé pour transférer la couronna de PolOjÇae au prince de Conti, en

En lisant encore aujourd'hui ces propositions telles que M. d'Arneth les rapporte (car Bernis les indique sans les développer), le reproche qu'on est tenté de faire à Bernis et à madame de Pompadour, ce n'est pas de les avoir écoutées jusqu'au bout sans les repousser, c'est bien plutôt de ne pas les avoir pour ainsi dire saisies au vol, pour les ratifier séance tenante. Pour ne parler que de la première des clauses proposées, la cession à un prince de la maison de Bourbon et l'occupation immédiate des Pays-Bas, ce point valait à lui seul la peine qu'on ne le laissât pas échapper. Qu'est-ce que la politique traditionnelle la plus exigeante ; qu'est-ce que les plus fidèles disciples de Henri IV, de Richelieu et de Mazarin auraient pu souhaiter de plus que de voir ce joyau détaché de la couronne impériale, mis en gage entre les mains d'une armée française, en attendant qu'il fût cédé à un fils de France? Est-ce que le but constant,. l'objet passionné et persévérant de toute la politique de nos rois n'avait pas été précisément de soustraire à la domination de toute puissance hostile, et même de toute grande puissance, ce territoire flamand, champ de bataille prédestiné de toutes les luttes^européennes, et cette frontière de nos provinces septentrionales, que la nature a laissée sans

assurant une compensation au père de la dauphine, est tout à fait conforme au projet spontanément formé par le comte de Broglie, dès qu*il connut l'alliance de la Prusse et de l'Angleterre. (Secret du Roi, t. J«', p. 131 et 176.)

DE LA GUERRE DE SEPT ANS. 4o

défense et qui est comme le flanc découvert de la nationalité française? Qu'un tel résultat eût été arraché à l'Autriche par la force des armes, qui ne l'eût célébré comme un triomphe? Était-il moins avantageux et moins honorable de l'obtenir par un traité qui n'était, de la part de l'Autriche, qu'un aveu de sa faiblesse? Était-ce le payer trop cher que de laisser à Marie-Thérèse la liberté de reconquérir la Silésie, province que nous ne lui avions jamais disputée, et d'humilier Frédéric, dont la grandeur récente s'était exercée aussi souvent à nos dépens qu'à notre profit? Que nous importait que les armées impériales rentrassent à Breslau, du moment où elles évacuaient Bruxelles ? Est-ce que ce n'était pas gagner au change d'une façon inespérée? Mais le reste des propositions de l'Autriche, l'invitation faite à la France d'amener avec elle tous ses alliés et la place faite ou promise à chacun d'eux n'étaient pas moins dignes de considération. En effet, le plus grand danger du changement politique, c'était le trouble qui en pouvait résulter dans tout le système fédératif de la France, formé avec art par les négociateurs du traité de Westphalie et entretenu depuis lors avec soin par une série d'habiles diplomates. Toutes les puissances secondaires du Nord, qui nous étaient restées fidèles dans des jours d'épreuve, et qui s'étaient fort compromises dans la politiqiie antiautrichienne, allaient se croire abandonnées. Kaunitz avait pressenti et deviné Tobjection, et, pour y

répondre, il offrait à tous sécurité, garantie, espérance. On pouvait discuter le rôle qu'il assignait, la part qu*il réservait à chacun ; mais le principe était admis que la France n'entrait dans le système nouveau que suivie du cortège de ses vieux alliés, et en stipulant des avantages pour tout le monde. L'honneur était donc sauf autant que Tintérét, et le présent ne demandait ni Foubli ingrat du passé ni Taveugle sacrifice de l'avenir.

J'estime par conséquent que, si, au sortir même de Babiole, Bernis était venu hardiment proposer à Louis XV de prendre l'ambassadeur d'Autriche au mot, et de le suivre tout de suite ou plutôt de le devancer dans la voie nouvelle où on le pressait d'entrer, il n'eût point failli à l'intérêt français et, à ne consulter que la raison d'État, les ombres de Richelieu ou de Louis XIV n'auraient eu aucun reproche à lui adresser. Un scrupule très honorable, une confiance naturelle le retinrent, et je n'entends pas l'en blâmer. Après tout Frédéric, malgré ses inconstances et peut-être ses perfidies, était toujours un de ses anciens alliés que l'honneur de la France commandait de ménager, au nom des services rendus, sinon par leurs personnes, au moins par leurs aïeux. Des traités encore subsistants, et qui n'expiraient que le 1" juillet de l'année suivante, lui permettaient de prélever sur le trésor français un subside annuel de cent mille écus, destiné à payer un corps d'auxiliaires pour la défense des libertés germa-

niques *. L'opinion de TEurope n'aurait pas compris qu'on sortit brusquement de cette alliance nominale par un acte d'hostilité que n'aurait motivé, extérieurement du moins, aucune provocation nouvelle. Assurément les pourparlers engagés entre Londres et Berlin, au moment où la guerre était déclarée par l'Angleterre à la France, et quand Frédéric n'avait rien négligé pour l'envenimer, étaient un acte de mauvaise foi qui justifiait toutes les précautions, peut-être même toutes les représailles. Mais encore fallait-il savoir si ces pourparlers étaient réels, si la portée n'en était pas exagérée, et on ne pouvait se fier absolument sur un tel sujet à la dénonciation intéressée d'un adversaire. Telle fut l'impression que Bernis rapporta au roi, en concluant qu'il fallait se donner le

1. Bernis parle à plasieurs reprises d'un traité qui liait la France envers la Prusse Jusqu'au !•' juillet 17o6 et dont Texisteace fut le principal motif qui empêcha Louis XV de conclure aucune alliance offensive avec TAutriche avant cette échéance. Il est assez difficile de savoir quel est ce traité. L'éditeur des Mémoires de Bernis, M. F. Masson, croit le reconnaître dans un traité d'alliance signé en effet le l^' juillet 1741, pour quinze ans , entre la Prusse et la France, et dont il donne le texte. Mais ce traité, conclu au début de la guerre précédente, avait-il pu survivre à la paix séparée faite par Frédéric avec l'Autriche en 1742, aux dispositions plus générales de la paix d'Aixla-Chapelle? M. Schœffer, dans V Histoire de la guerre de S^t ans, faite d'après les documents des archives de Berlin, cite un autre traité conclu le 2 janvier 1751, et qui oblige la France à pa^er à Frédéric un subside de cent mille écus pour l'entretien des troupes auxiliaires, payable de six en six mois et dont la dernière échéance par conséquent, avait lieu aussi le 1«' juillet 1756. Ne serait-ce pas plutôt celui-là que l'on tenait à Versailles pour encore valable?

loisir de rexamen et de la réflexion, garder la porte ouverte à la négociation nouvelle sans fermer à Frédéric celle d'un retour à de meilleurs sentiments ; se ménager entre les deux puissances allemandes, de manière à se décider à la dernière heure pour celle qui mériterait le plus de confiance et assurerait les meilleures conditions ; éviter en un mot, suivant Theureuse expression qu'il emploie lui-même, ou de se brouiller avec un ami fidèle, ou d'être la dupe d'un ami perfide *.

Le conseil était prudent. L'exécution proposée fut adroite autant que loyale. La réponse que Bernis fut chargé de remettre à Stahrenberg et qu'il dicta lui-même, était conçue en. termes affectueux, mais réservés. Louis XV remerciait l'impératrice de ses offres d'amitié qui correspondaient à ses propres sentiments, et de l'avis important qu'elle lui donnait sur les relations suspectes des deux cours prussienne et britannique. Mais le fait était si nouveau pour lui, si étrange, qu'il lui faudrait les preuves les plus fortes non seulement pour rompre avec un allié comme Frédéric, mais même pour mettre sa parole en doute. En attendant, le danger même que de tels projets pourraient faire courir à la paix du monde ne rendait que plus convenable à l'Autriche et à la France de s'unir pour la maintenir. Le roi était donc prêt à rentrer dans toute alliance qui aurait pour but de

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