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tout le monde, ne ae mèla*l-il pas un peu de con^ fusion et de remords? A qui la faute, en effet, si, connaissaot Thumeur irascible et le tempérament impétueux de Frédéric, on n'avait, eu s'exposant à ses coups, rien fait pour s'en préserver ? Assurément, tant d'audace était insupportable, et non seulement les engagements du traité de Versailles, mais les obligations plus étendues du traité de Westpbalie qui mettaient le repos de rAllcmagne sous la protection de la France ; mais Fbonneur qui ne permettait pas de laisser impunie Tinjure faîte à la mère de la dauphine, tout faisait un devoir à la France de courir aux armes et de s'engager ainsi, à la suite de l'Autriche, dans une croisade contre le roi de Prusse. Mais par quel mélange d'ineptie et d'imprévoyance avait-on attendu que la foudre fût tombée pour se défendre de l'orage que tout le monde avait vu grossir h l'horizon, et comment s'était-on laissé acculer à la nécessité d'entreprendre à la dernière heure une guerre sans préparatifs, en restant à la discrétion d'une alliance dont aucune convention diplomatique n'avait réglé les conditions?
A la vérité, dans cette extrémité, on se mit enfin tout à fait à l'œuvre et, & la faveur du temps d'arrêt que les opérations militaires subissaient alors en hiver, on mit la main à la fois à l'équipement des troupes et à la rédaction du fameux traité offensif qui était sur le métier depuis plus d'un an. Mais croirait-on que, pour arriver à une
conclusion sur les conditions déjà cent fois débattues, six mois de négociation (du mois de novembre 17S6 au r' mai 17S7) furent encore nécessaires? Lorsque enfin on arriva à échanger les signatures, le printemps était venu, et la guerre recommencée faisait rage sur toute la ligne. Le roi de Prusse, vainqueur, assiégeait Prague. Los armées françaises avaient passé le Rhin. Au milieu de ce cliquetis d'armes, peu importaient quelques lignes de plus ou de moins écrites sur un bout de parchemin. Le sort des combattants était désormais le ^eul arbitre des destinées européennes. Le nouveau traité d'ailleurs se ressentait en plus d'un endroit du rôle prépondérant qu'on avait laissé prendre à TAutriche. Un seul article garantissait en termes très vagues le sort des alliés de la France, et quelques-uns des plus importants (la Porte et la Pologne) étaient oubliés. La prise de possession de quelques places des Pays-Bas par les troupes françaises qui, au début, aurait eu un effet moral immense, parut un fait de guerre ordinaire et passa inaperçu. Bref, le nouveau traité fit si peu d'impression qu'il est resté à peu pros ignoré et que la plupart des historiens le mentionnent à peine. Si l'éditeur des Mémoires de Bernis ne l'avait réimprimé en appendice, on aurait encore aujourd'hui quelque peine à en retrouver le texte. Ce qui devait accroître le fâcheux effet de tant d'occasions manquées et de temps perdu, c'est la liberté, qui fut ainsi laissée à Frédéric, d'égarer
absolument ropinion sur le caractère du conflit, et les torts réciproques de ceux qui y étaient engagés. Cette force de l'opinion, que Richelieu avait pressentie, et qui allait devenir si redoutable, les ministres de Louis XV non seulement n'y firent aucun appel,, mais ne paraissent pas même en avoir soupçonné l'existence. Frédéric, au contraire, en apprécia tout de suite l'importance, et sut, dès le premier jour, eu user, j'ai presque dit, en jouer admirablement! Personne ne connut mieux Teffet de la presse, en particulier sur l'esprit public, que ce précurseur armé et couronné des grands journalistes, et il eut même sur tous ceux qui l'ont suivi cet avantage qu^étant le premier et presque le seul à parler, il prit tout le monde par surprise et ne rencontra pas de contradicteur. Ainsi son agression sans prétexte contre un innocent voisin avait causé un immense scandale; en quelques jours, avec unfactum mensonger, il y eut mis ordre. Ces prétendues révélations trouvées dans les archives de Dresde, et qui n'étaient en réalité que des commérages diplomatiques du dernier ordre, furent travesties par lui en une trame mystérieuse dont il avait failli être victime, et il reste encore aujourd'hui acquis à l'histoire que la provocation, la plus odieuse peutêtre qui fut jamais, était une précaution de légitime défense. En même temps, les puissances prolestantes d'Allemagne recevaient l'avis secret que la liberté de leur conscience allait être menacée
par une résurrection de la Sainte-Ligue, et peu s'en fallut que Louis XV et Marie-Thérèse^ aussi peu fanatiques Tun que l'autre, fussent représentés comme des héritiers des desseins et des vengeances de Philippe II et de la sanguinaire Tudor. Joignez à ces insinuations perfides.un feu roulant de quolibets, de sanglantes et cyniques épigrammes, de ridicules documents apocryphes, le tout reproduit par toutes les gazettes de Londres ou de Hollande et toutes les imprimeries clandestines du continent, ou circulant sous le couvert de la correspondance de gens de lettres que Potsdam tenait depuis longtemps à gages, et vous comprendrez comment s'est formé, sur les origines de la guerre de Sept ans, répais brouillard qui dure encore, et que nous avons, même aujourd'hui, tant de peine à dissiper. Mieux que nos eiforts tardifs, le canon d'une victoire en aurait, j'en conviens, fait justice* Mais la victoire se fit attendre et, on définitive, n'arriva pas.
On le sait, en eiïei, les fautes encore réparables que la politique avait commises, la guerre, qui aurait pu les corriger, n'allait pas tarder à les rendre irrémédiables et désastreuses. Mais nous laissons à d'autres le soin de dérouler ce triste tableau : il est vraiment temps de s'arrêter, d'autant plus que Tœuvre diplomatique, une fois terminée, il ne serait pas équitable de pousser plui loin Texamen et la critique de la conduite de Bernis. Bien que ce soit au moment même où commençaient les opérations militaires qu'obtenant enfin l'entrée au conseil il soit devenu le principal, sinon le premier ministre, on n'a pas le droit de lui imputer les revers de nos armées. Après tout, on n'est pas tenu, pour être digne de gouverner, d'avoir tous les talents : abbé et poète, c'était déjà beaucoup de s'être tiré tellement quellement d'affaire en politique ; on ne pouvait pas par surcroît exiger qu'il s'improvisât général d'armée. Tout le monde ne peut pas, comme le grand cardinal, dire son bréviaire en commandant une escadre, ni
mettre une cuirasse sous sa soutane pour forcer le pas de Suse. Ce qui rend même Bernis à peu près innocent de nos mésaventures du cbamp de bataille, c'est que, dès qu'il eut pris le pouvoir en main, il vit plus clair que les gens du métier et signala tout haut Tétat de délabrement et de misère où était tombé, par suite d'une détestable administration, ce qu'on appelait d'une façon générale, dans le langage du temps, le militaire. L'incapacité des généraux, l'indiscipline des soldats, l'insuffisance des armements, Torganisation défectueuse des intendances, tous ces vices qui allaient précipiter nos malheurs et dont ni le comte d'Argenson ni Belle-Isle, qui auraient dû mieux s'y connaître, n'avaient su découvrir les causes ou trouver le remède, frappèrent les yeux de Bernis; et le peu d'attention qui fut donné à ses avis par les ministres compétents lui inspira, dès la première heure, les plus funestes pressentiments. Les premiers succès dus à la fougue imprudente du maréchal de Richelieu ne lui firent pas un instant illusion, et, à la nouvelle de ces triomphes éphémères qui allaient être si chèrement payés : « postérité, s'écria-t-il, que vas-tu croire, et comme la vérité se moque de toi ! » C'était juger en homme de guerre, autant que parler en homme d'esprit, et Rosbach ne devait que trop tôt, en confirmant ces prévisions, détromper la postérité.
Ce qui plaide encore pour Bernis dans cette
seconde phase de sa carrière politique, c*est que le coup d'œil clairvoyant qui lui révéla les faiblesses de notre état militaire, il le porta en même temps et avec une perspicacité égale sur l'ensemble des institutions de la vieille monarchie. Dès qu'il fut au sommet, il mesura le fond de l'abîme et la rapidité de la pente qui y entraînait : tous les signes déjà visibles de la décadence, tous les symptômes précurseurs de la ruine, le désordre des finances, le relâchement de tous les liens de l'autorité, le conflit permanent des pouvoirs publics, la corruption régnant dans tous les emplois et rabaissement de tous les caractères, tout lui apparut à la fois, et, se sentant chargé de faire marcher une machine dont tous les ressorts étaient usés sur un terrain qui s'effondrait, il éprouva un douloureux mélange d'épouvante et de désespoir. Ce n'est pas dans ses Mémoires qu'il faut chercher la franche et nsave expression de ses angoisses ; tout modeste qu'on soit, on se drape bien toujours un peu quand on écrit pour la postérité : c'est plutôt dans les Correspondances^ que l'éditeur a eu l'heureuse idée d'y joindre, que le ministre dans rembarras échangeait à cœur ouvert avec son meilleur ami, le duc de Choiseul, alors ambassadeur à Vienne, le même qui, après avoir partagé avec lui la faveur de madame de Pompadour, ne devait pas tarder à l'y supplanter. Ces lettres ne sont qu'un long cri de douleur : « Je meurs de honte et d'inquiétude », s'écrie-t-il à tout moment,
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avec Taccent et rémotion d'un véritable patrio- . tisme. A la vérité^ ces gémissements continus ne sont pas tout à fait le langage d'un homme d'État.
A plus d'une reprise, le lecteur perd patience et il est tenté d'interrompre la monotonie de ces complaintes pour se rappeler que le génie politique consiste précisément à vaincre de grandes difficultés avec de pauvres instruments, et qu'Henri IV après la Ligue, ou Napoléon après le Directoire, n'ont trouvé non plus ni un trésor bien garni ni une administration bien régulière, mais qu'ils ont su Pun et l'autre agir au lieu de gémir. On ne peut s'empêcher aussi de sourire quand on voit le favori de madame de Pompadour, parvenu par le chemin qu'on connaît, s'étonner gravement que le caprice et non le mérite dispose des grands commandements et que noire amie^ comme il l'appelle, non contente de faire des ministres, veuille aussi nommer des généraux et n'ait pas toujours la main heureuse. Mais on s'arrête dans ces récriminations, parce que lui-même va en quelque sorte au-devant de tous les reproches par des retours d'une humilité touchante, et qu'à la différence de la plupart des docteurs pessimistes qui médisent de leur temps et de leur pays, il ne fait pas d'exception pour lui-même. Quand il s'écrie ; « Nous n'avons ni généraux ni ministres », il ajoute : « Je trouve cette phrase si bonne et si juste, que je veux bien qu'on me comprenne dans
celte catégorie, si Ton veutV » Tant d'abnégation désarme la censure, et on n*a pas le courage d'insister.
Enfin, où bien loin de pouvoir blâmer Bernis, on se sent en pleine sympathie avec lui, où Ton s'associe sans partage à son généreux désespoir, c'est quand il signale, avec une indignation croissante, rindifférence du public français devant les malheurs de la patrie, et les témoignages incroyables de bienveillance et d'admiration qu'une mode philosophique se mit h prodiguer à nos vainqueurs. Jamais le déplorable abaissement de l'esprit public de la France au xvm* siècle n'a été plus vivement décrit - et le fait est que jamais peut-être l'histoire n'avait encore vu une nation assister, comme le fit alors la France de l'ancien régime, à sa propre ruine, avec l'insouciance tantôt railleuse d'un spectateur assis au parterre qui juge les acteurs, les siffle ou les applaudit, sans s'inquiéter du dénouement. C'est ce blâme indifférent et moqueur dont Bernis sent toute l'amertume, et qui lui cause la douleur du fer rouge sur une plaie. Il eût mieux aimé, je crois, qu'on demandât son châtiment, fût-ce même sa vie. Qu'une nation, en effet, s'irrite contre les politiques ou les généraux maladroits qui laissent humilier son drapeau; qu'elle pousse l'injustice jusqu'à confondre le malheur ou l'incapacité avec le crime, cela s'est vu plus
\. Bernis, Mémoires^ t. II, p. 152.
d'une fois et il y a dans cet affolement du patriotisme rindice d'un ressort intérieur qui atteste la vitalité du sentiment national. Rien de pareil dans rimpopularité dédaigneuse dont Bernis se trouva victime. C'était, au contraire, dans presque tous les rangs de la société, un plaisir narquois de voir le gouvernement dans Tembarras, une affectation de s'ea détacher et de rire, bien loin de pleurer des malheurs publics. Dans les écrits du temps, après les plus tristes désastres, on ne rencontre pas un accent qui parte du cœur, mais en revanche des épigrammes à foison, et des allusions mêlées à des gaudrioles dans tous les couplets d'opéra-comique. Ce n'est pas la fierté populaire qui gronde contre le déshonneur; c'est plutôt cette vanité propre aux gens de lettres qui, sensible avant tout au ridicule d'un échec, prend les devants pour n'y être pas compromise. C'est à ce triste sentiment, fruit de la prédominance trop exclusive de l'esprit littéraire au xvni* siècle, que Frédéric sut habilement s'adresser. En humiliant la nation et l'armée, il flatta les philosophes et les écrivains. S'il n'eût parlé qu'à leur amour-propre, peut-être n'eût-il pas été écouté, au moins de tous; mais il les toucha à un point plus sensible encore, en entrant dans le vif de leurs passions irréligieuses, et en se faisant humblement l'adepte de leurs doctrines. Alors tout fut enlevé, et tous les maîtres de l'opinion rendirent à leur royal disciple hommage pour hommage, sans prendre la peine
de regarder de quel sang était rougie la main qui les caressait. « On aime ici, dit quelque part Dcrnis, le roi de Prusse à la folie, parce qu'on aime toujours ceux qui font bien leurs affaires. » Ce goût d'être du côté du plus fort et du plus habile, on sait quel est le coupable génie qui l'éprouva au plus haut et qui s'en lit le plus audacieux interprète. Je ne crois pas qu'on trouve dans aucune langue rien qui ressemble, ni pour le fond ni pour la forme, ni pour le sentiment ni pour l'expression, aux vers cyniques de Voltaire félicitant Frédéric, après Rosbach, d'avoir vu les derrières des guerriers du roi chrétien. Rire du deuil de sa patrie vient, dans l'ordre de la perversion intellectuelle et morale, immédiatement après outrager sa mère.
C'est probablement le dégoût très sincère inspiré à Bernis par ce spectacle qui lui dictait, plusieurs années après, une appréciation des gens de lettres singulièrement sévère pour un académicien qui s'était longtemps vanté d'être des leurs et qui leur avait dû une partie de sa fortune. Le ton de ce passage est empreint d'une teinte d'amertume qui contraste avec le ton généralement modéré et exempt de fiel des Mémoires :
« Ce qui m'a toujours révolté, dit-il, le plus
dans la société des gens de lettres^ c'est l'esprit
d'indépendance qu'ils affectent assez généralement
de toute autorité spirituelle et temporelle : la plu-
* part arrivent à tourner les choses simples en ridi-
cule... Cette fierté littéraire et cette hardiesse n'existent cependant que lorsque les gens de lettres n'ont aucun espoir de fortune; car rien n'est moins philosophe que les philosophes, et ces frondeurs si ordinaires des courtisans sont bas et rampants dès qu'ils ont quelque entrée à la cour *. »
Tous les biographes de Bernis attestent que , éclairée par l'expérience et épurée par la disgrâce, cette âme d'abord si légère s'éleva par degrés à des pensées plus sérieuses et plus dignes de son état, et que sa fin fut plus chrétienne et plus sacerdotale que sa jeunesse. S'il en fût ainsi, et on aime à l'espérer, nul doute qu'il ne faille compter au nombre des causes de cet heureux changement la révolte intérieure que lui fit éprouver l'insensibilité égoïste dont avait fait preuve sous ses yeux une génération pervertie par les leçons de l'incrédulité. La nôtre, en tous cas, peut faire son profit du tableau ému que les Mémoires de BerniB présentent de ce triste état moral. Elle y apprendra ce qu'elle n'est que trop portée à oublier: c'est que la foi et le patriotisme, le respect de Dieu et de soi-même, tous les sentiments élevés en un mot se tiennent dans le cœur de l'homme, l'habitent en même temps et l'abandonnent le même jour.
Septembre, 1878.