Bernis, Mémoires, t. I", p
monde, le plus souvent, qu'on a Toccasion de les exercer. G*est dans un salon, parfois dans une fête, que s'achève ce qui a été commencé, peut-être manqué dans une conférence. On interrogeait un jour une très grande dame qui avait vécu dans rintimité du plus célèbre diplomate des temps modernes et qui, par un grand charme d'esprit et de beauté, l'avait assisté souvent dans ses missions les plus délicates, et on lui demandait à quoi avaient tenu des succès auxquels elle avait un peu contribué : « A un grand savoir-vivre, » réponditelle. Il n'en fallait pas manquer soi-même pour tout dire ainsi d'un seul mot.
Je n'ai garde de prétendre qu'on ne puisse être à la fois un homme du monde et un homme d*étude ; mais il est certain que ces deux qualités ne se rencontrent pas toujours dans les mêmes personnes, et ne se supposent pas réciproquement. Aussi l'une et l'autre concourant, à litre à peu près égal, à une bonne œuvre diplomatique, l'embarras de savoir laquelle, au choix, il faut préférer, est grand pour le ministre qui doit désigner le titulaire d'une mission importante. Pour un ministre de l'ancien régime, cet embarras n'existait pas. La question était résolue d'avance : l'ambassadeur devait être pris sans hésitation dans cette élite sociale que La Bruyère, et madame de Sévigné désignaient par le nom d'honnêtes gens. On n'était pas en peine ensuite de lui faire trouver, à côté de lui, des gens d'étude et de cabinet pour lui
la peine d'être enseignée aux générations nouvelles.
Le premier de ces grands hommes du jour (celui qui a fait partie de Tadminislration qui s'est appelée grande par excellence et par exclusion de tout autre) ^ parait avoir été résolument d'avis que cette histoire n'avait pas de raison d'être, faute de sujet : la France n'ayant eu avant 1789 aucune existence digne de ce nom. Elle n'existait pas en fait, car elle ne constituait qu'un ramassis de tribus à demi sauvages obéissant à des chefs lâches et corrompus, et vivant, sur un sol sans culture de racines stériles, quand la faim ne les réduisait pas à se manger les uns les autres : elle tenait à peu près plus sur la carte la place qu'occupent aujourd'hui ces régions australes redoutées des voyageurs, le royaume du Congo ou de Tombouctou. Elle n'existait même pas dans l'esprit des Français qui ont attendu 1789 pour savoir ce que c'était qu'une patrie. Si quelque chose a eu lieu avant cette date qui ressemblât pour les Français à un peu de gloire, de grandeur ou de puissance ; si, en particulier, le royaume de France, restreint d'abord aux environs de Paris, s'est étendu par des conquêtes et des annexions successives jusqu'à rOcéan, aux Pyrénées, aux Alpes et, hélas I même au Rhin, ce développement merveilleux a été dû à d'heureux aveugles qui ont fait de This-
' «.M.PaulBert.
toire, comme M. Jourdain de la prose, sans le savoir. Telle est la thèse historique que, dans un manuel quasi officiel, tous les instituteurs de France étaient engagés à inculquer de bonne heure à la jeunesse, en procédant au besoin, contre les pères de famille récalcitrants, par autorité de justice, ou, suivant l'expression qu'affectionnent les libéraux du jour, manu militari.
Le successeur de ce doctrinaire d'un nouveau genre a-t-il pensé qu'il n'y aurait jamais assez de gendarmes pour faire supporter à la conscience publique Ténormité d'un si inepte mensonge?
Toujours est-il qu'il a reculé devant cet héritage. A la vérité, il a exécuté ce mouvement de retraite avec une timidité savante. Interrogé au Sénat pour savoir s'il entrait dans les idées de son devancier, il s'est borné à détourner la conversation. Mais, quelques jours seulement après, au congrès des sociétés savantes, les échos du lieu lui ayant paru sans doute plus favorables, il a repris courage ; à deux pas du tombeau de Richelieu, il a bien voulu reconnaître qu'il y avait eu, même avant 1789, une nation française qui avait fait un certain bruit dans le monde, et dont la grandeur territoriale et politique avait su faire quelques progrès. Il s'est bien gardé de dire à qui ces progrès étaient dus, car il aurait fallu prononcer certains noms propres qui brillent les lèvres d'un ministre philosophe et républicain, tels, par exemple, que saint Louis, Jeanne d'Arc ou Henri IV. Il a préféré
se renfermer dans une admiration vague pour l'unité française; mais au moins a-t-il reconnu que cette abstraction historique avait eu en 1789, non son début, mais au contraire son dénouemeîit* .
L'intention était bonne, bien que l'expression manquât de justesse et prêtât à plus d'un malentendu; car, en premier lieu, on ne comprend guère ce que c'est que le dénouement d'une histoire qui continue. De plus, des dénouements il y en ^a de plus d'une sorte. Il y a le dénouement tragique, qui termine le drame par la mort violente des personnages principaux. Je ne pense {)as que ce soit un dénouement de cette nature, qui, dans la pensée de M. Jules Ferry, ait préparé à l'unité française. Il y a aussi le dénouement heureux que nos vieux conteurs exprimaient autrefois en ces termes naïfs : « Us vécurent paisibles et ils eurent beaucoup d'enfants. » Celuilà ne convient guère non plus à la France du xix** siècle, dont les jours ne se sont pas précisément écoulés dans une paix sans mélange et qui, en fin de compte, n'a pas vu malheureusement accroître le nombre de ses enfants. Il convient donc de chercher encore quelque autre manière de dire un peu de vérité sur l'ancien régime sans manquer de respect au nouveau.
Faute de mieux, je serais tenté de proposer à nos gouvernants Une formule qui ne leur serait
1. Discours de M. Jules Ferry, au congères des sociétés savantes . Journal officiel du 16 avril 1882.)
pas suspecte, car elle émane de leurs devanciers de 1793. Voici, en effet, ce que je trouve dans un rapport du comité de Salut public à la Convention. Il s'agissait de constituer un bureau diplomatique ; et, à ce propos, le rapporteur se mit en devoir d'apprécier la situation de la France en Europe et les résultats obtenus pour la grandeur nationale par la politique de la royauté : « Sous la monarchie, dit ce rapport, le département des affaires étrangères était le seul bien administré. Depuis Henri lY jusqu'en 1756, les Bourbons n'ont pas commis une seule faute majeure. Depuis Henri IV jusqu'au régent, les rois ou un premier ministre dirigeaient, lisaient et signaient de leurs propres mains lea dépêches. Le ministre n'était qu'un scribe, un secrétaire d'État des volontés du maître: ce maître était l'héritier de quelques principes de famille, de quelques axiomes, bases des vues ambitieuses de la maison de Bourbon au préjudice des maisons rivales. Nos tjrrans ne s'écartèrent jamais de ces axiomes, et, forts de l'industrie nationale, ils parvinrent à donner à la France les degrés d'étendue qui en ont fait la puissance la plus terrible au dehors. Dans toutes nos guerres, une province nouvelle était la récompense de notre politique et de l'usage de nos forces*. »
Sauf le tort de faire dater ces effets de la tyran-
1. Masson, U Département des Affaires étrangères pendant la Révolution^ p. 327.
nie, de ravènement de Henri IV et des Bourbons, au lieu de chercher le péché originel beaucoup plus haut dans la généalogie de la maison de France, on ne saurait mieux dire pour concilier la vérité historique avec la juste horreur qu'un républicain se doit à lui-même d'éprouver pour toutes les œuvres de la monarchie. Je ne voudrais rien retrancher de ce jugement, pas même le reproche d'ambition ou d'égoïsme fait à nos rois, pour mieux expliquer les heureux fruits de leur politique. Fondé ou non, ce reproche ajoute, sinon à la justesse de l'appréciation, au moins à la naïveté de l'aveu. Quel parti même n'en pourrait pas tirer un publiciste de la rude école de M. de Maistre, puisant, dans sa foi robuste et mystique aux principes, le droit de ne pas ménager les personnes! Quelle vertu, pourrait-il dire, réside donc dans rinstitution royale, pour que de l'intérêt personnel, égoïste même, si l'on veut, d'une seule famille, sorte, à son insu et malgré elle, la grandeur de tout un État? Les hommes qui gouvernent les peuples étant rarement d'un désintéressement irréprochable, quelle bonne fortune d'avoir trouvé un moyen de faire tourner au profit commun leurs faiblesses privées ou domestiques !
Mais ce n'est pas sur cette vue philosophique que je me propose d'appeler principalement l'attention des lecteurs dans les pages qui vont suivre. Les paroles étranges que je viens de citer renferment une observation d'une nature moins élevée.
mais qui présente un caraclëre égal de sagacité et de justesse, c'est celle qui consiste à chercher le sujet des grands développements politiques et nationaux obtenus par la royauté, non seulement dans le génie de ses ministres, ou dans la valeur de ses généraux, mais aussi dans la savante organisation de son mécanisme diplomatique. G*est un point que des études récentes m'ont permis d'éclaircir et sur lequel, à ma grande surprise, je me trouve complètement d'accord avec le comité de Salut public. Je voudrais, à labri de cette haute autorité qui doit me préserver, aux yeux de M. Paul Bert lui-même, de tout soupçon d'esprit réactionnaire et rétrograde, me permettre à ce sujet, quelques développements, dùt-ilen résulteri en faveur de nos tyrans d'autrefois, une comparaison qui ne sera pas à l'avantage de nos libérateurs de 93 et de leurs imitateurs d'aujourd'hui.
Le service diplomatique s'exerçait, on le sail, sous rancienne monarchie, par deux ordres titulaires bien distincts. Les ambassades et les légations de premier ordre étaient confiées, non à des diplomates de profession, mais à des personnages qui jouissaient déjà, par leur naissance ou leur rang à la cour, d'une situation élevée dans le monde politique et social d'alors. C'étaient, ou des gens de qualité appartenant à lapremiëre noblesse, ou de hauts fonctionnaires issus de cette grande bourgeoisie que la sagesse des rois avait de bonne heure placée au niveau, presque au-dessus de la noblesse. Sortis de l'armée, de la magistrature, ou des conseils royaux, ils entraient en général d'emblée, et sans préparation antérieure, au poste qu'ils devaient remplir^ car on les choisissait, non seulement en vue de connaissances acquises, ou en récompenses de mérites éprouvés, mais plutôt pour qu'ils pussent tout de suite se trouver, par l'éclat de leur nom et leur importance personnelle,
LE MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES. 9o
à la hauteur du caractère semi-royal dont ils étaient revêtus,
Mais ces représentants émiuents de la personne du souverain laissaient derrière eux, au ministère , des affaires étrangères, ou emmenaient avec eux, dans leurs ambassades, sous le nom de secrétaires ou de commis, des agents d'un tout autre ordre. Ceux-là, au contraire, étaient appliqués, dès leur jeunesse, à l'étude des questions diplomatiques; ils en faisaient leur profession et même leur carrière, car si leur condition modeste et les préjugés du temps leur défendaient d'aspirer au premier rang, ils pouvaient pourtant, en s'élevant de degré en degré, arriver à des situations suffisamment rétribuées et honorées pour être regardées comme le salaire de bons services et l'objet d'une ambition raisonnable. Chaque ambassade renfermait ainsi, pour ainsi dire, une première et une seconde couche diplomatiques, la seconde moins brillante, mais aussi moins mobile que la première. Les secrétaires ne formaient pas, comme de nos jours, la pépinière des ambassadeurs en espérance, mais de véritables directeurs de bureaux, chargés d'étudier plutôt que de négocier, et de préparer à un point de vue, en quelque sorte abstrait, les questions que le chef devait ensuite traiter et résoudre d'homme à homme, avec les ministres étrangers, par son influence et son habileté personnelles.
Cette division de la diplomatie en deux ordres
supérieur et inférieur, sans communication prévue et sans passage habituel de Tun & Tautre, avait, j'en conviens, sa principale raison d être dans la constitution aristocratique de la société de l'ancien régime. L'essentiel, en effet, dans toute négociation, c'est que ceux qui la traitent soient de part et d autre sur un pied d'égalité. Quand les ministres de tous los grands États appartenaient à une classe privilégiée, un ambassadeur de France ne devait jamais être en reste avec aucun d'eux sur un avantage dont sa considération pouvait dépendre. Puis les ministres officiellement chargés du pouvoir étaient bien loin de représenter la seule, ni même la plus grande autorité politique, dans les monarchies d'autrefois. A côté et souvent au-dessus d'eux, il fallait compter avec les influences de cour; chambellans ou favoris, maîtresses des rois, ou grandes maîtresses des reines ; tout un beau et grand monde qui se mêlait volontiers d'affaires et qui n'aimait à frayer qu'avec ses pareils. C'était un milieu élégant et raffiné, où un ambassadeur devait se mouvoir avec l'aisance d'un homme habitué à y vivre, et où on ne lui aurait pas pardonné de porter lair emprunté et empêché d'un parvenu. Enfin la noblesse formait en ces temps, à la surface de toute la société européenne, comme un grand ordre de chevalerie dont tous les membres étaient liés par des sentiments ou, si l'on veut, des préjugés communs, et souvent aussi par des alliances domestiques. Pour y péné-
trer, il fallait être de la famille. Goaçoit-ou des grands d'Espagne à Madrid, ou des princes du Saint-Empire à Vienne, forcés de céder le pas, dans la personne de l'envoyé de France, à un intrus qui, chez lui, à Versailles, n'aurait pu faire les preuves nécessaires pour monter dans les carrosses? On fût venu se heurter à tout instant contre des difficultés d'étiquette. Rien que pour recevoir ces décorations brillantes qui étaient le signe et la récompense des négociations heureuses, il fallait justifier de plus d'un quartier de noblesse. Mais laissons de côté ce qui n'était que la conséquence des conditions factices d'une société qui n'est plus, il reste vrai qu'en tout temps et en tout état politique, la diplomatie, c'est-à-dire l'art d'entretenir des relations et de débattre les questions qui s'élèvent entre des nations indépendantes, se présente sous deux faces différentes, et suppose deux ordres d^aptitude qui n'ont en soi rien de commun. Il y faut, d'abord, des connaissances qui ne s'acquièrent que par l'étude et aussi une habileté, on dirait volontiers un tour de main, qui est affaire d'instinct ou d'éducation. Les intérêts que la diplomatie doit défendre dépendent des relations commerciales, industrielles, territoriales, stratégiques même, au besoin, qu'on ne peut apprendre que par un travail patient, l'œil fixé sur des cartes, ou en feuilletant des mémoires ou des livres. Il y a d'ailleurs sur tous ces points des traditions, des précédents dont l'enchaînement se lie à toute la
Pour tenir ainsi la plume, il fallait y avoir été préparé par une haute et fine culture intellectuelle. C'était le fait. Sans être eux-mêmes des lettrés de profession, les premiers commis étaient habituellement assez versés dans les lettres pour être tenus en estime et regardés comme des leurs parles gens du métier qui les admettaient volontiers dans leurs cénacles privés ou officiels. On se rappelait, noii sans raison, que Tun des titres d'honneur de la langue française était d'être devenue la langue diplomatique par excellence, celle des traités et des protocoles, et d'avoir ainsi remplacé la latine dans les rapports internationaux, et on trouvait qu'il n'était que juste d'en savoir gré à ceux qui lui avaient vaJu cet avantage. On pensait aussi (et c'était encore justice) que parler dignement au nom de la France, c'était montrer suffisamment qu'on savait parler français.
C'est grâce à ces rapports établis de bonne heure entre les diplomates et la littérature, que Tercier, joignant à sa fonction de commis celle de^ censeur royal, fut admis à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, et l'abbé de La Ville à siéger parmi les quarante de l'Académie française. En prenant séance^ l'abbé fit même délicatement allusion à la qualité qui lui avait mérité cet honneur :
M II n'est point, messieurs, dit-il, de profession qui exige autant que celle qui a rapport au ministère étranger une supériorité de talent et de
AVANT ET APRÈS LA RÉVOLUTION. iii
connaissances ; il est surtout essentiel à tout négociateur de posséder exactement notre langue, puisque, par vos soins et vos ouvrages, elle est devenue dans toutes les cours le lien nécessaire de société et de correspondance entre les administrateurs des intérêts publics. » De nos jours, je dois le dire, TAcadémie, qui ne néglige aucune tradition, n'a pas oublié celle-là : avant de composer ses grands travaux historiques, mon cher et éminent confirëre, M. de Viel-Castel a été, nombre d'années, directeur des travaux politiques aux atTaires étrangères. Si j'avais eu l'avantage de présider à sa réception, j'aurais compté ce souvenir parmi tant d'autres titres qui l'appelaient à siéger à llnstitut, et je suis sûr qu'il ne m'en aurait pas su mauvais gré.
On se tromperait pourtant si l'on s'attendait à trouver dans ces pièces, si intéressantes, rien qui ressemble à une vaine recherche d'éloquence ou de traits d'esprit. Outre que la dignité d'un gouvernement qui, en transmettant ses ordres, doit s'attendre à être obéi et ne pas se mettre en peine de persuader ni de convaincre, doit écarter de son langage tout ce qui paraîtrait viser à l'effet ou à l'éclat, la nature même des transactions diplomatiques se refuserait absolument à ce genre de prétention. Il faut, avant tout, en telle matière, éviter de donner à la pensée des formes trop accusées et trop précises qui courraient risque d'enfermer le terrain d'une négociation et la
112 LE 4iINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
liberté dW négociateur dans des homes trop étroites.
C'était le cas surtout autrefois, alors que le télégraphe n'existant pas, les communications étaient rares, lointaines et difficiles. L'envoyé avait alors à tout moment à prendre sous sa responsabilité personnelle des décisions imprévues : sa ligne de conduite devait lui être tracée en quelques traits généraux, lui laissant assez de latitude pour faire face, par ses propres inspirations, aux nécessités d'une situation qui pouvait changer d'un jour à l'autre. Mais, même de nos jours et en tout temps, le champ d un débat diplomatique n'étant jamais bien déterminé d'avance, puisque chacune des parties commence par demander plus qu'elle n'est assurée, plus même souvent qu'elle ne se ilatte d'obtenir, rien n'est si dangereux que d'user, au début, de termes trop absolus et de se couper ainsi la retraite pour des concessions qui peuvent devenir nécessaires. Il faut se garder avant tout de s'engager soi-même par ses propres paroles. De là, dans les pièces émanées des véritables maîtres de l'art, un peu de vague dans les dessins du contour, un défaut de saillie dans l'expression qui, loin de trahir une imperfection involontaire, sont au contraire des précautions calculées et la véritable règle du genre. Le vêtement de la pensée doit rester assez souple et assez large pour laisser à l'action toute la liberté de ses mouvements.
On voit par là quelle erreur c'est de penser, comme nos gouvernants paraissent l'avoir fait dans ces derniers temps, que pour s'assurer une bonne rédaction diplomatique, un ministre peut choisir à peu près, au hasard, parmi les écrivains dont le talent s'est fait connaître avantageusement dans la presse ; non seulement ce jugement n'est pas conforme à la vérité, mais il y serait plutôt directement contraire. Je n'ai garde de dire, comme le faisait un mauvais plaisant de ma connaissance : « Qu'il n'y a rien de si dangereux que de mettre des journalistes de profession dans la diplomatie, parce que les journaux, dans leur publicité hâtive, forcent souvent leurs rédacteurs h parler des choses qu'ils ne savent pas, tandis que les diplomates ont le devoir de ne pas parler de celles qu'ils savent. )> Ce mot était trop piquant pour être juste; mais il est certain que rien ne prépare moins à bien rédiger les instructions d'un ambassadeur, que les qualités qui assurent, dans la presse contemporaine, le succès et la vogue. Aucun des mérites qui font lire, avec avidité, par le public un pamphlet, ou un premier Paris de gazette, ou un brillant article de revue, ne sont de mise dans les documents diplomatiques : ni les généralités théoriques que la pratique est exposée à démentir, ni les épigrammes acérés qui se répètent, volent de bouche en bouche et font aux amours-propres des blessures inguérissables, ni l'appel aux sentiments auquel la réalité,
habituellement sèche et dure, fait rarement écho. Tous les ornements doivent être laissés pour faire place à la froide justesse de la pensée et à la discrète sobriété du langçige, et un écrivain qui leur doit son renom aura, je ne dirai pas beaucoup à acquérir, mais au contraire beaucoup à désapprendre, en passant le seuil du ministère. Ce sont précisément les dons dont il fait le plus de cas, dont il lui faudra suspendre Tusage. Ce qu'il devra dépouiller aussi, c'est un sentiment naturel et très légitime dans la carrière littéraire, le désir de jouir de sa renommée. Les succès diplomatiques font peu de bruit et jettent peu d*éclat par leur nature, et de plus il faut se garder de s en vanter, de peur de les compromettre.
Il faut donc ici un désintéressement d'amourpropre qu'il est rare de rencontrer chez un littérateur de profession. H faut la résignation et presque le goût à l'obscurité. Suivant un grand connaisseur dont on. ne récusera pas l'autorité, et dont j'aurai tout à l'heure, dans cette étude même, à parler un peu plus longuement, c'est la condition même de l'emploi. « Il savait (disait M. de Talleyrand, en faisant peu de jours avant sa mort, à l'Institut, l'éloge de son ancien subordonné, le comte Reinhard) combien de qualités diverses devaient distinguer un chef do division des affaires étrangères : un tact délicat lui avait fait sentir que les mœurs d'un chef de division doivent être simples, régulières, retirées ; qu'étranger au
tumulte du inonde^ il devait vivre uniquement pour les affaires et leur vouer un secret impénétrable... qu'alors même qu'il entraînait son ministre h son opinion, son succès devait rester dans Tombre, car il savait qu*il ne devait briller que d'un éclat réfléchi ; mais il savait aussi que beaucoup de considération s'attachait naturellement à une vie aussi pure et aussi modeste ^ » Les anciens premiers commis n'avaient pas attendu que ce portrait fût tracé ainsi de main de maître pour s'y conformer. Us se résignaient facilement à demeurer pendant une longue car^ rière satisfaits de l'estime de leurs chefs, appréciés de quelques esprits d'élite, et ignorés du grand public. Us ne paraissaient même pas s'en étonner. A vrai dire, cette modestie dans le dévouement n'était rare dans aucune carrière parmi les serviteurs de la vieille France. Par là, je ne voudrais pas dire était compensé, mais au moins très atténué, le vice d'une société, où le premier rang n'était pas ouvert même aux ambitions légitimes. Pour les talents de premier ordre, cette privation imméritée était dure et leur causait une impatience bien explicable ; mais les mérites secondaires se contentaient aussi plus facilement des postes secondaires comme eux, par là même faits à leur taille, et ne se plaignaient pas d'y vieillir. U est bon sans doute que chaque soldat ail
i. Éloge du comte Reinhard par le prince de Talleyrand, prononcé à TAcadéiuie des sciences morales, le 3 mars 1838.
ii6 LE MINISTERE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
dans sa giberne un b&ton de maréchal, mais comme en définitive tout le monde ne peut pas être maréchal de France, il est utile aussi que de bons officiers consentent à rester à la tète des compagnies ou des bataillons, dussent-ils ne pas aspirer à commander Tarmée tout entière.
Il est curieux maintenant de voir, avec M. Masson, ce que la Révolution fit de cette diplomatie qui était, suivant son propre aveu, si bien organisée. Pour commencer, elle fit table rase, (à, comme en toutes choses, et surtout sabra sans pitié les personnes. L'épuration du personnel est, nous le savons par expérience, le premier acte de toute révolution triomphante. C'est l'effet quand ce iTa pas été la cause. Le motif fut celui qu'on donne toujours en pareil cas. Écoutez Dumouriez, racontant, dans ses Mémoires^ sa prise de possession du ministère des affaires étrangères; vous croiriez lire un numéro d'hier de tel journal que vous connaissez.
« Les bureaux des affaires étrangères et les ministres en pays étranger, dit-il, étaient très contre-révolutionnaires. Les ministres, ses prédécesseurs, plus courtisans qu'hommes d'État, avaient été plus occupés d'intrigues que des affaires de la France. Il fallait, pour rendre à la France sa considération, changer tous les agents et en
adopter qui fussent proprés à soutenir avec dignité le régime constitutionnel. Il commença la réforme dans ses bureaux. » Dumourîez parle de lui à la troisième personne, comme César. Ne croiriezvous pas entendre ce député qui expliquait, Tautre jour, à ses électeurs, Tacte de dévouement qu'il avait fait en acceptant une grande ambassade^ parce que les agents diplomatiques avant lui n'étaient pas assez républicains.
Le vainqueur de Yalmy, qui avait de l'esprit, ne disait pas sérieusement ces pauvretés ; en sa qualité, d'ailleurs, d'ancien agent du duc de Ghoiseul et du comte de Broglie, il savait parfaitement à quoi s'en tenir sur les torts prétendus de ses collaborateurs. Mais Dumouriez faisait partie du ministère de Roland, ou plutôt de madame Roland; et Brissot, l'ami de le maison, avait besoin de deux places pour deux de ses protégés. En conséquence, le député s'était fait donner une mission par le comité diplomatique de l'Assemblée législative, et était venu, en cette qualité, s'installer au ministère, culbuter tous les dossiers et se faire montrer toutes les dépêches. L'examen ne lui révéla aucun des ténébreux méfaits qu'il se plaisait à soupçonner; au contraire, « il faut avouer, dit-il en terminant sa lecture, que ces gens-là savent de la politique ». Mais il n'en exigea pas moins le renvoi immédiat des deux premiers commis. Hennin et Gérard de Rayneval, qui furent avertis d'offrir leur démission s'ils ne
voulaient pas la recevoir et perdre tout droit à une retraite. Pour quarante-deux ans de service , Hennin obtint une pension d'un peu plus de sept mille livres; il était protégé, sans doute, parle souvenir de l'amitié de Voltaire dont il avait joui pendant qu'il était résident à Genève, car son collègue fut moins heureux; sous prétexte qu'il avait touché plus d'une gratification, on ne lui alloua rien du tout.
La réforme fut poursuivie du haut en bas du ministère qui fut divisé en six bureaux, auxquels fut préposé un directeur général.
« Pour le choix des sujets nouveaux, ajoute Dumouriez, on consulta les membres les plus éclairés de l'Assemblée et généralement le choix fut bon, » c'est-à-dire conforme aux vœux de la majorité qui était girondine. Mais pourquoi le directeur général, un nommé Bonne-Carrère, futil pris parmi les jacobins alors encore en minorité? Peut-être parce que le ministre, qui avait fait plus d'un métier, et savait la pente sur laquelle il était placé, voulait se préparer à tout événement, madame Roland se fâcha tout rouge. Subordination des ministres aux députés, lutte de favoritisme et compétitions intestines entre puritains; il semble que nous sommes encore ici en pays de connaissance.
La guerre n'ayant pas tardé à être déclarée et à devenir générale, la France se trouva bientôt en rupture de relations avec toute l'Europe. Toute la
diplomatie de la GonventioDy pendant ces deux premières années, consista alors à lancer à travers le monde des manifestes de propagande : le nouveau personnel n'eut donc pas Toccasion d'être mis à répreuve, d'autant plus qu'on ne manqua pas de le faire modifier à plusieurs reprises (suivant une coutume qui nous est familière), à mesure que le pouvoir passait d'une fraction à l'autre du parti révolutionnaire. Dumouriez lui-même comme on le sait, dut aller voir à l'étranger s'il avait véritablement accru la considération de la France, en changeant tous ses représentants.
Il faut croire, en outre, que ceux même qui avaient mis en place les nouveaux diplomates n avaient pas une confiance absolue dans l'habileté de leurs clients, car, lorsqu' après le 9 Thermidor, la république, un peu rassise au dedans et victorieuse au dehors, reçut des propositions de paix et crut à propos d'y prêter l'oreille, ce ne fut à aucun de ces novices qu'elle s'adressa pour lui servir d'intermédiaire avec les puissances d'Europe, mais à un homme de la vieille roche et de l'ancienne école. On sait quel fut le négociateur de la fameuse paix conclue en 1795 à Bâle, d'abord avec TEspagne, puis avec la Prusse, acte important qui amena la dissolution de la première coalition européenne, et marque, à ce titre, une ère nouvelle dans l'histoire diplomatique des temps modernes. François Barthélémy, ambassadeur en Suisse et plus tard directeur, avait qua-
rante-sept ans quand il eut rhonneûr d'apposer sa signature à ce traité, non moins heureux pour la France que pour la république ; mais il en avait déjà passé trente dans le service des ambassades. Il était le neveu de Fauteur des Voyages (TAnacharsisy rhonnète et savant abbé qui fut jusqu'à sa mort le commensal de la maison Ghoiseul et le servant discret de l'aimable duchesse. C'était l'oncle qui avait placé son jeune parent, encore presque enfant, sous les ordres de son protecteur; et depuis lors, secrétaire à Stockholm, sous Yergennes, détaché de l'ambassade de Vienne pour le congrès de Teschen, chargé d'affaires à Londres pendant huit ans, Barthélémy n'avait pas cessé un instant de défendre à l'étranger les intérêts de son pays. La bonne fortune, qui le fît trouver ambassadeur en Suisse en 1792, lui permit de maintenir, à l'abri de la neutralité helvétique, sa propre neutralité dans nos débats extérieurs, et de passer inaperçu et inoffensif les plus mauvais jours. Ce fut à ce vétéran, à ce débris, à cette épave de l'ancienne diplomatie, que la république confia la mission de ménager sa rentrée dans la société européenne.
Choix ou hasard, elle avait la main heureuse. Dans un travail récent et plein d'intérêt, M. Albert Sorel, qui professe avec tant de distinction l'histoire diplomatique à l'École des sciences administratives, nous a fait connaître avec quel tact et quel intelligence Barihélemy s'acquitta de la tâche déli-
cate qui lui était confiée. Sa longue expérience lui servit au moins autant que ses dons naturels. Il eut Tavanlage de parler tout de suite avec les représentants des cours étrangères la langue à laquelle ils étaient habitués, celle des intérêts, du droit et des affaires, en gardant pour lui les phrases creuses tour à tour empreintes d'une fausse philanthropie ou enflammées d*une violence incendiaire dont étaient gonflées, encore plus que remplies, les instructions qu'il recevait du comité de Salut public. M. Sorel nous apprend aussi qu'il fut aidé, dans des complications sans cesse renaissantes de sa double opération, par un secrétaire qui, lui aussi, pouvait faire remonter son entrée dans la carrière à une date antérieure à la modification révolutionnaire du personnel. Bâcher, c'était son nom, avait été placé en Suisse par la monarchie. Bien qu'il eût paru plus pressé de se mettre au goût du jour et que ses opinions (disent les rapports du comité) fussent plus manifestement civiques que celle de son ambassadeur, ils marchèrent pourtant constamment de concert dans la voie de sagesse dictée par la raison et par les convenances*.
On voudra bien remarquer que la république était ainsi amenée, par son intérêt bien entendu, à choisir ses instruments dans ce que j'ai appelé la seconde couche de l'ancienne diplomatie, celle
1. M. Albert Sorel, les Paix de Bâle (Revue historique, décembre 1877).
AVANT BT APRÈ8 LA RÉVOLUTION. 123
quiy bien que composée d'agents ayant fait des questions extérieures l'étude de toute leur vie et leur profession, était écartée des premiers postes par les traditions aristocratiques de la monarchie. Elle trouvait là un état-major tout dressé auquel il n'aurait tenu qu'à elle de s'adresser dès le premier jour. C'était la bonne fortune, à vrai dire, qui lui était échue dans plus d'une branche des services publics et en particulier dans l'armée. Là aussi, elle avait trouvé au-dessous des grades inférieurs généralement occupés par la noblesse, au-dessous des généraux dans les divisions, au-dessous des colonels dans les régimenls, comme une réserve de bons officiers écartés des postes les plus élevés, ou retardés dans leur promotion par le défaut, non du mérite, mais de la naissance. Quand le premier rang se. trouva subitement éclairci par l'émigration ou par l'échafaud, le second était tout prêt et on n'eut qu'à le faire passer en'tète. Ainsi s'explique la bonne tenue des armées républicaines, qui surprit les coalisés à Yalmy et qui, appuyée par un véritable élan national, nous valut tant de victoires. Pas plus ce jour-là qu'un autre, on ne fit sortir de la terre, en la frappant du pied, ni soldats ni capitaines. La monarchie avait préparé pour la république d'excellents éléments dont elle avait eu le tort de ne pas tirer elle-même assez parti.
J*ai eu occasion déjà de comparer ce phénomène social à ce qui se passe dans des bois maladroi-
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tement aménagés, où on a laissé de vieux arbres envahir le sol sans profit et disputer aux nouvelles pousses la sëve, Tair et la lumière; une coupe même exagérée peut alors, en rendant Tessor aux jeunes sujets, imprimer à la végétation de la forêt entière une puissance et comme une ardeur nouvelles. Ce fut l'histoire de la plupart des grands développements civils ou militaires dont les gouvernements, issus de la Révolution, ont eu le droit d'être fiers. Seulement il faut remarquer que cette opération ne peut se faire qu une fois et qu'il est dangereux de la recommencer. A la seconde épreuve, le sol épuisé d'avance ne réparerait plus ses pertes. Or, nous sommes, à bien compter, au cinquième ou sixième abatis de ce genre qui ait été mis en œuvre en France depuis le commencement du siècle. Il n'est pas étonnant que la terre végétale qui produit les hommes paraisse singulièrement appauvrie.
Quoi qu'il en soit, la pratique ayant réussi dans l'armée et la première expérience qu'on venait d'en faire à Bâle, en diplomatie, étant plus heureuse encore qu'on ne pouvait s'y attendre, il eût été naturel d'y persévérer. L'ancien ministère des affaires étrangères avait ainsi fourni à la république une pépinière de ministres et d'ambassadeurs d'une intelligence éprouvée et qui, quels que fussent leurs regrets pour le régime tombé, auraient su gré au nouveau d'avoir supprimé les barrières qui limitaient la perspective de leur
ambition. L'origiae même qui leur avait nui dans les traditions précédentes leur permettait de s'adapter sans peine à des institutions plus démocratiques. Mais la république trouva sans doute que des choix de ce genre seraient trop modestes et ne lui donneraient pas un relief et un éclat suffisants. Comme la monarchie, elle voulut pour les grands postes avoir ses grands seigneurs, et elle ne reconnut naturellement cette qualité qu'à ceux qui s'étaient distingués par quelque acte bien éclatant à son service.
On sait, en effet, qu'il y eut alors ce que madame de Staël a plaisamment appelé, dans les Considé^ rations sur la Révolution française l'aristocratie du régicide. Pour prétendre au poste suprême institué par la constitution de l'an III, les premiers directeurs durent justifier qu*ils avaient inscrit dans leurs parchemins ce sanglant titre de noblesse; ce fut cette garantie ou l'équivalent qu'on exigea aussi des ambassadeurs accrédités auprès des grandes cours. Sieyès, destiné pour Berlin, avait tous ses quartiers suffisamment établis et aucune preuve à faire. Pour le philosophe Garât qu'on envoyait à Naples, on se contenta du fait qu'étant ministre de la justice au 21 Janvier, c'était lui qui avait lu sa sentence à Louis XVI ; mais son ami, le littérateur GiQguené,dont on voulait faire aussi un diplomate, ayant un peu faibli et montré quelques scrupules pendant la Terreur, eut un peu plus de peine à se mettre en règle. Il dut
écrire dans le journal qu'il rédigeait, la Décade philosophique^ « qu'il n'avait jamais cru à Imnocence du roi,peut-6tre impolitiquement, mais non injustement puni, et qu*il enviait aux hommes purs et probes qui l'avaient condamné Tespèce de réprobation dont ils étaient l'objet ». Âpres quoi, on put le faire partir en sécurité pour Turin, poste auquel on le trouvait approprié, peut-être, parce qu'il avait étudié la littérature italienne.
Un écrivain qui excellait à mêler au ton grave de l'histoire le sel d'une discrète épigramme, M. de Barante, a merveilleusement dépeint, dans VHistoire du Directoire, la singulière figure que firent ces ambassadeurs d'un nouveau genre quand leur morgue pédantesque se trouva aux prises avec l'étiquette cérémonieuse, la dédaigneuse élégance et les préjugés des vieilles cours. Ce sont des scènes qu'un auteur comique doit désespérer d'égaler.
Voici d'abord Sieyès, qui, en sa qualité de docteur politique et de philosophe constitutionnel, se met en devoir de faire sentir au successeur de Frédéric II l'honneur et le profit que la Prusse peut tirer de la présence et des leçons d'un homme tel que lui. Suit une instruction bienveillante, destinée à encourager le jeune roi à suivre les traces de son illustre oncle et des compliments protecteurs sur la raison judicieuse et les bonnes intentions qui signalent le commencement de son règne. Frédéric-Guillaume ne s'élant probable-
meot pas soucié de rester longtemps sur ce terrain de remontrances paternelles et affectueuses, « la conversation fut embarrassée et peu significative », dit Sieyès dans sa dépèche. Ce qui ne Tempècha pas d'ajouter avec une satisfaction naïve : « J'ai parlé de moi beaucoup plus qu'il n'eût été décent de le faire en tout autre circonstance. »
La réception officielle de Garât à Naples est plus amusante encore. A la vérité, un contraste déjà curieux existait d'avance entre l'ambassadeur et les augustes personnages qui devaient l'accueillir : d'un côté, le roi Ferdinand, le moins littéraire, le moins philosophe des souverains, dit H. de Barante, il pouvait ajouter le moins imposant, le moins soucieux de sa dignité, méprisant ses sujets et se méprisant lui-même et n'aimant à frayer qu'avec les lazaroni de la plage, pour leur emprunter leurs gestes, leurs habitudes et leur langage; de l'autre, son épouse, Tardente Caroline, fille de Marie-Thérèse, comme l'infortunée Antoinette ; aussi passionnée, mais moins magnanime que sa mère, ne respirant que vengeance depuis la mort d'une sœur chérie, et fixant un regard plein d'un feu sinistre sur le représentant de ses assassins. C*est à ce couple étrangement associé que Garât adresse une véritable bucolique.
Il commence par un r.etour modeste sur luimême pour se comparer à Pythagore et aux sages de la Grèce : « Ce n'est pas parce qu'il m'a vu
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errer sous les portiques de la faveur et de Fambition que le Directoire a fait tomber son choix sur moi. Je n'ai guère vécu que dans le silence des campagnes, dans les lycées et sous les portiques de la philosophie. Lorsque la Révolution et une république m'envoient auprès de Sa Majesté, revêtu d'un titre et chargé d'une mission qui peuvent être utiles à plusieurs peuples, l'imagination rappelle ces temps de l'antiquité, où, du milieu des républiques de la Grèce, des philo* sophes qui n'avaient un nom que parce qu'ils savaient penser, venaient sur ces mêmes bords, sur ce même continent, sur ces mêmes rives, apporter leurs vœux pour le bonheur de l'humanité... Dans ces lieux où vous régnez, au milieu des plus étonnants phénomènes du ciel et de la terre, sur ce sol, magnifique amas des débris entassés par les révolutions du globe, à côté de ces volcans dont les bouches, toujours ouvertes, font penser aux laves en flammes qu'elles ont données, il me semble, Sire, que sous quelque nom qu'on vive, sous celui de république ou sous celui de roi, on doit être plus impatient de signaler, par quelque bien durable fait aux hommes, une existence si fugitive et si incertaine. » Et le roi ne répondant rien peut-être parce qu'il ne comprenait pas, l'ambassadeur se tourne vers la reine : « Vous nourrirez, madame, lui dit-il, dans le cœur de votre époux des sentiments qui contribueront aussi à votre repos et à votre bonheur
personnel. » Caroline les nourrit si bien, que onze jours seulement après, pendant que Garai retouchait encore ses phrases pour les envoyer aux journaux de Paris, elle négociait avec TEmpereur, son frère, la signature d'un traité d'alliance offensive et défensive contre la France.
Ginguenéy enfin, a sa petite pièce (un peu plus connue) qui, sur un ton moins relevé, n'est pas moins divertissante. Là, le vieux Charles-Emmanuel, pour se dispenser, lui aussi, de répondre à quelques généralités philosophiques qui n'étaient pas de son goût, coupe court à la politique par une de ces questions banales que les souverains, quand ils ne savent que dire, adressent à tous les étrangers qu'on leur présente : « Avez-vous des enfants, monsieur l'ambassadeur? — Non, sire, répondit Ginguené, mais je m'en console, comme Votre Majesté, par la tendresse d'une vertueuse épouse. » La reine de Sardaigne était madame Clotilde, sœur de Louis XVI; et Ginguené, en louant ses vertus privées, croyait faire acte d'impartialité et de bon goût. Je ne sais si la comparaison plut au roi : Ginguené le pensa apparemment, car il profita de l'ouverture pour demander que madame Ginguené fût admise à être présentée à la reine, ce qui, à ce qu'il parait, ne faisait pas partie de ses instructions. Là-dessus grande difficulté, non sur la réception qui allait de soi, mais sur le costume de cour qui était de rigueur : il fallait du rouge, des barbes et une queue, une
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vraie républicaine pouvait-elle se parer de oea oripeaux d'un autre âge? Ginguené s'y refuaa, tint bon, et en définitive put écrire en triomphe à Paris que la citoyenne Ginguené avait inauguré le pet-en-rair aux yeux des courtisans étonnés.
Mais le malheur voulut que le ministre qui reçut la dépêche était M. de Talleyrand, rappelé récemment d'exil parla grâce du ci-devant gentilhomme Barras, et devenu momentanément républicain. Fort peu satisfait au fond de Tâme des collaborateurs qu'on lui avait imposés, Talleyrand ne demandait pas mieux que de les prendre en faute et de les tourner en ridicule : avec Sieyès et Garât il y aurait regardé ; avec Ginguené il ne se gêna pas. La plaisante histoire racontée par lui à sa manière fit le tour de Paris, et, en fin de compte, le Moniteur inséYa une petite note conçue en ces termes, qu'on peut lire encore aujourd'hui : « Un ambassadeur de la République française a écrit, dit-on, au ministre des relations extérieures, qu'il venait de remporter une victoire signalée sur l'étiquette de la cour d'une vieille monarchie, en y faisant recevoir V ambassadrice en habita bour" geois... Le ministre lui a répondu que la repu* blique n'envoyait que des ambassadeura parce qu'il n'y avait chez elle que des directeurs, et qu'on n y connaissait de directrices que celles qui se trouvaient à la tête de quelques spectacles*. »
1. Moniteur de l'an VI, p. IIU. Barante, Histoire du Dirtc% toire, t. III.
On conçoit sans peine quelle impatience causait à Talleyrand les choix qu'on Tavait forcé de subir. Esprit juste par excellence, élevé dans tous les raffinements de Télégance sociale, plus soucieux de convenance que de morale, personne plus que lui ne devait souffrir de ces fautes de tact, de mesure et d'usage, — conséquence inévitable des brusques invasions faites parla politique dans la diplomatie, — dont les Ginguené et les Garât de tous les temps se rendent coupables sans le savoir, ce qui ne les rend pas moins ridicules, bien au contraire. C'étaient autant de fausses notes qui agaçaient ses nerfs délicats ; mais, pour qu'il pût eu témoigner son mécontentement autrement que par des épigrammes^. il ne fallut pas moins que le 18 Brumaire et une révolution nouvelle.
C'était lui, en effet; c'était ce grand seigneur, ce prélat de cour, si étrangement travesti en républicain, que Bonaparte, maître du pouvoir, allait charger de porter, dans la diplomatie réoi'ganisée, Tesprit qu'il voulait faire prévaloir dans toutes les branches des services publics : esprit, non de réaction aveugle, mais de restauration conciliante et discrète, qui fera l'éternel honneur de la première année du Consulat. Pour une telle tâche, Talleyrand, tenant à la fois de l'ancien régime par sa naissance, du nouveau par ses aventures, était un instrument merveilleusement approprié, qu'un si grand connaisseur d'hommes ne pouvait laisser de côté. Bonaparte trouvait en lui, pour la diplo-
matie, ce qu'il rencontra dans Fontanes pour l'instruction publique, dans Émery et Portalis pour l'organisation des cultes, dans d'autres excellents auxiliaires pour la magistrature et les finances : le respect du passé associé à Tintelligence du présent.
M. Hasson nous fait connaître, par des détails très bien choisis, avec quelle rapidité et quel succès l'œuvre réparatrice, confiée à Talleyrand, fut accomplie. Pour le choix du personnel, ce fut un mélange heureusement fait, à parties presque égales^ sans aucun esprit d'exclusion, entre les anciens serviteurs que la Révolution avait eu le tort de proscrire et les mérites nouveaux auxquels elle avait donné occasion de se produire. Il ne fut pas question, bien entendu, de rien rétablir qui eût ressemblé de près ou de loin à Tancienne division de la diplomatie en deux ordres inférieur et supérieur, inaccessibles l'un à l'autre, car rien de pareil n'eût été compatible avec la nouvelle constitution de la société. Ce fut désormais au choix ministériel, seul, à faire la part des mérites de nature différente.
Quant à l'intérieur du ministère, les quelques lignes que j'ai citées plus haut font assez connaître comment Talleyrand entendait le rôle qui convient aux employés supérieurs et indiquent par là même le caractère général des mesures qu'il eut à prendre. Il y pourvut par une série de règlements préparés de concert avec son ami d'Hau-
terive, un revenant du passé comme lui, car leur liaison s'était faite dans le salon du duc de Choiseul. Aussi n'était-ce guère qu'une reproduction à peu près textuelle de lancien état, à part la substitution du nom moderne de chef de division à celui de commis, et sauf la création d'une section commerciale indépendante,parfaitement explicable par l'importance croissante des affaires qui durent en faire l'objet. En terminant cet exposé, M. Masson le résume très justement par ces mots :
« L'aventure est finie, l'histoire recommence. » — n a raison, et une histoire qui s'est prolongée pendant plus d'un demi-siècle, non sans profit, ni même sans gloire pour la France.
Non, assurément, que j'aie l'intention de faire honneur ni à Talleyrand lui-même ni à ses mesures administratives d^aucun des succès du premier empire : Napoléon n'a guère négocié en sa vie qu'à coups de canon, et tous les secrétaires eussent été bons pour écrire sous la dictée de ses victoires. Mais où le mérite de l'œuvre fut apparent, ce fut au contraire quand Napoléon eut disparu et que la fortune eut abandonné la France, et, chose, étrange, ce fut encore alors, malgré cette vicissitude, le principal ouvrier qui fut appelé à recueillir lui-même les fruits de son travail. On sait, en effet, par quel caprice du sort, aidé d'un prodige d'adresse, Talleyrand, ayant eu l'art de traverser l'orage qui emportait l'empire, se trouva, en 1814, en face d'une situation où tous
les rôles étaient renversés. Au lieu de transmettre à TEurope les ordres d un vainqueur hautain, il fallait plaider devant elle la cause d'un vieux roi elles droits d'une nation vaincue. C'était autour de la diplomatie à réparer le mal fait par les armes, et bien lui prit d'avoir été d'avance préparée à cette tâche. Une publication récente a montré aux yeux les plus prévenus comment, à Vienne, elle sut s'en acquitter *.
Mais avant même ces révélations, si instructives, les historiens impartiaux avaient déjà remarqué, non sans surprise, avec quelle rapidité la France, dénuée de troupes et d'argent, gémissant encore sous le poids de l'occupation étrangère,' sut, dans les premiers congrès qui suivirent la Restauration, faire écouter sa voix, reprendre son rang et presque son ancienne prépondérance. L'honneur d'une telle résurrection appartient avant tout, sans doute, au prestige de la royauté légitime si habilement mis en œuvre par Talleyrand lui-même, et accru après lui par l'autorité morale du duc de Richelieu. Mais aucun de ces deux hommes d'État n'eût refusé de reporter luimême une part du mérite aux intelligents commis du ministère : ces modestes auxiliaires qui se trouvaient toujours prêts à leur fournir dans tous les débats qu'ils avaient à soutenir les arguments
1. La Correspondance de Louis XVI II et de M. de Talleyrand au Congrès de Vienne a été récemment publiée par les soins (le M. Palain, directeur au ministère «los finances.
tirés, soit des faits passés, soit des intérêts présents, les plus propres à agir sur Tesprit des sou« yerains coalisés ou, au besoin, à susciter à propos entre eux d'utiles dissentiments:
C'est dans ce nombre, par exemple, et au premier rang qu'il fallait compter le confident, ou plutôt le conseiller que Talleyrand avait amené avec lui à Vienne, le spirituel La Besnardière ; La Besnardiëre avait été placé depuis dix ans par Talleyrand lui-même à la tète de la seconde division politique du ministère. Des témoins, très bien informés, m^ont raconté un détail qui atteste quelle intimité ne cessa pas de régner pendant ces longues transactions de Vienne entre le chef et Tinférieur. Quand, après des entretiens prolongés avec Metternich et Alexandre, Talleyrand rentrait, le soir, fatigué et cédant à un laisser aller de paresse qui était dans le fond de sa nature, il mandait La Besnardière, lui racontait son entretien du jour et le chargeait de rédiger la relation qui devait passer sous les yeux du roi. La pièce lui était rapportée juste après le temps nécessaire pour récrire, traduisant sa pensée avec une fidélité intelligente. Talleyrand la lisait négligemment, répandait, çà et là, par quelques traits heureux, cette finisse de ton et cette fleur de bonne grâce qui n'appartenaient qu'à lui; puis comme l'étiquette n^aurait pas permis d'envoyer au roi autre chose qu'une lettre autographe, force lui était de se mettre à son bureau et de faire lui-même le métier
de secrélaire pour copier la prose de La Besnardière. Ainsi, ces belles dépêches, qu'un dignitaire de la république a eu l'indiscrétion, presque Timprudence, de publier, — tant elles font d'honneur à la monarchie, — sont dues en partie à la plume d'un humble fonctionnaire dont le nom est presque inconnu de la postérité et qui n'a jamais, à coup sûr, songé à en revendiquer le mérite.
On aurait d'autant plus tort d'attribuer ce retour de supériorité diplomatique qu'on ne peut plus refuser à la Restauration, uniquement à l'action de certaines personnalités éclatantes, que le même avantage s'est prolongé, à peu près sous tous les ministères pendant les deux gouvernements monarchiques dont la succession a rempli les trente années suivantes. Ce fut, on le sait, la période des congrès et des conférences par excellence ; il n'y en eut jamais tant en si peu d'années : il y en eut à propos de tout. Espagne, Italie, Grèce, Belgique, tout y passa successivement. Quand ces travaux n'auraient eu d'autre effet que d'assurer à l'Europe une durée de paix plus longue qu'elle n'en avait jamais connue, on ne pourrait les accuser que d'avoir été stériles. Mais il n'est que juste de leur faire honneur de ce que j'appellerai sans hésiter deux tours de force diplomatiques. On ne peut, en effet, à mon sens, donner d'autre nom au fait jusque-là sans exemple de deux remaniements importants de frontières et de la constitution de deux États indépendants, opérés au centre de l'Eu-
rope, sur le théâtre de tous les anciens conflits, au milieu des plus ardentes compétitions, et menés à fin presque sans une goutte de sang versé , par la voie des négociations et des protocoles. Pour bien moins que Taffrancliissemént de la Grèce et l'établissement du royaume de Belgique, les siècles précédents auraient vu tous les grands États aux prises, les populations soumises à toutes les rigueurs d'une longue guerre et les champs de batailles jonchés de milliers de cadavres. Parce que ces transformations ont eu lieu sans amener aucun de ces tristes spectacles, la génération contemporaine les a laissées passer presque inaperçues, et en a promptement perdu le souvenir. Hais qui n*aurait pas dû les oublier, c'était là France ; car l'une et l'autre étaient en grande partie son œuvre et ne tournaient qu'à son profit. La création d'une Grèce indépendante donnait l'essor dans la Méditerranée à une de ces marines secondaires qu'elle avait toujours considérée comme formant un contrepoids utile à la prépondérance navale de l'Angleterre. La destruction du royaume des Pays-Bas la délivrait d'un surveillant jaloux, institué, en 1815, sur sa frontière du Nord pour y substituer un voisin souvent ami et toujours neutre. Et ces deux résultats avaient le mérite d^être à la fois conformes à ses anciennes traditions et aux principes nouveaux qui lui faisaient réclamer, pour deux peuples opprimés, le droit de se soustraire au joug de la domination étrangère.
fd8 LE MINISTÈRE DES AFPA1RB8 ÉTRANGÈRES
La Franoe n'a donc pas eu, pendant cette époque plus utile qu'éclatante, à se plaindre de ceux qui ont défendu ses intérêts au dehors : pas même au point de vue de ces idées générales d'humanité dont nous avons peut-être trop souvent aimé à nous faire les champions désintéressés ; car ces réunions d'ambassadeurs qui tranchaient ainsi les questionsi sans dégainer et sans coup férir, c'étaient de véritables congrès de la paix» plus sobres de paroles^ mais d'un effet plus bienfaisant que ceux où on proclame avec fracas la fraternité philanthropique ou démocratique des peuples*
Je lie sais que trop, hélas I que cette ère de raisOQ et de paix n'a pas duré, que le sang a de nouveau coulé et même a inondé l'Europe, que la France a reperdu au jeu des combats tout ce qu'elle avait l'egagné, et qu'eu définitive la chute du second empire l'a rejetée bien au delà, bien au-dessous de l'état où l'avait laissée le premien Je rignore d'autant moins, cette douloureuse vérité, que je suis de ceux qui avaient eu le chagrin de la prévoir. Si l'avantage d'avoir prédit le malheur de Son pays n'était pas un des plus tristes dont on puisse se prévaloir, je rappellerais que j'ai été un des premiers à signaler, dans un recueil S il y a vingt ans, la voie fatale dans laquelle de fausses théories, qui commençaient à dominer
1. La Diplomatie du suffrage Universel. (Correspondant ^ 25 Jativlef 1863.)
AYANT ET APRÈS LA RÉVOLUTION. i3B
l'esprit de Napoléon III, menaçaient d'entraîner la politique française* Mais le péril, je le voyais alors comme aujourd'hui dans Toubli et nullement dans l'observation des anciennes traditions diplomatiques. Le dédain des sages précautions de l'équilibre européen, les remaniements de territoires » opéréd au moyen de plébiscites imposés par la force ou par la ruse, les faveurs prodiguées à l'unité italienne qui préparait l'unité allemande, la proclamation du principe vague des nationalités si bien fait pour servir de prétexte et de déguisement à toutes les conquêtes ; toutes ces aberrations inconnues à notre ancienne diplomatie, j'en dénonçais le vice et le danger dans des termes qui parurent alors empreints d'un pessimisme exagéré<
Ceux qui les reliraient aujourd'hui les trouveraient bien faibles, en comparaison de la réalité qui est sous nos yeux. Mais je me rappelle parfaitement aussi à quels adversaires j'avais affaire quand j'essayais de prévenir ces maux dans leur germe, et à l'aide de quels arguments mes contradicteurs ne réussirent que trop aisément à rendre tous les avertissements inutiles. C'étaient d'abord les conseillers de la jeunesse aventureuse du sou^ verain, élevés comme lui dans la fâcheuse atmo« sphère des conspirations, et toujours prêts à lui persuader qu'il pourrait remanier l'Europe à son gré, comme il s'était rendu maître de la France, par un mélange de force et d'adresse; mais
Grêlaient ensuite et surtout les publicistes de grands journaux, dès lors très démocratiques et aujourd'hui tout à fait républicains, qui trouvaient dans les allures de la nouvelle politique impériale je ne sais quel air de famille avec les doctrines révolutionnaires qui sont de leur goût. Le principe des nationalités, en particulier, n'avait pas de plus chaleureux défenseurs. Grands et perspicaces politiques, qui se sont aperçus du danger du principe quand l'application en a été faite à l'Alsace, et qui commencent aujourd'hui seulement à douter de la reconnaissance de l'Italie !
Parmi ceux-là dont la voix n'eut pas de peine à couvrir la mienne^ il en est qui continuent aujourd'hui à conseiller la politique de la république ; il en est dont elle a même songé à faire des représentants à l'étranger. Ce sont les plus ardents . à reprocher aux anciens serviteurs de l'empire les fautes mêmes où ils l'ont entraîné. Quant aux diplomates de profession et de tradition, ils ont eu le tort, sans doute, de se conformer avec la docilité, trop habituelle aux fonctionnaires français, à des instructions qui contrariaient tous leurs instincts et les leçons de leur jeunesse. Mais la preuve que l'origine du mal ne peut leur être attribuée, c'est que tous les coups d'éclat qui ont amené le bouleversement de nos relations internationales ont été préparés, dans l'ombre, par des transactions clandestines confiées à des agents inconnus, ou traitées par le souverain lui-même, en dehors de tous les re-
gards ; à Plombières, à Biarritz, jamais dans les régions officielles des ministères et des ambassades.
Je pourrais même, aujom*d'hui que tout est connu, citer plus d'une occasion où la diplomatie traditionnelle s'est opposée, non sans efficacité, à la fausse direction qu'on voulait lui imprimer. Je n'en mentionnerai que deux : Tune au début, l'autre à la dernière période de la série des fautes qui nous ont perdus.
La première fois que Napoléon III trahit l'étrange préoccupation qui lui faisait voir d'un œil favorable la reconstitution de l'empire d'Allemagne au profit de la Prusse, ce fut avant son avènement à l'empire et pendant sa présidence, à la suite des troubles qui avait agité, en 1848, la Confédération germanique : il fit confidence de ses sentiments secrets au ministre qu'il envoyait à Berlin, M. de Persigny, choisi, comme on le voit, dans son intimité personnelle. Dès que l'effet de ces instructions ignorées commença à se manifester, le ministère des affaires étrangères, confié alors au général Lahitte, et où M. de Yiel-Gastel dirigeait les travaux politiques, prit l'alarme et arrêta cette folie par un blâme sévère : le prince, gêné encore dans l'exercice de son pouvoir, ne défendit pas son agent.
Quinze ans après, le lendemain de la bataille de Sadowa, il ne s'agissait plus de prévenir cette déplorable tendance, mais de l'empêcher de pro-
14d LE MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
duire ses derniers et plus désastreux effets. Ce fut de même un ministre élevé dans les bureaux des affaires étrangères, M. Drouyn de Lhuys, préparé à ces hautes fonctions pendant trente ans d'expérience, qui proposa d'arrêter, par une action militaire sur le Rhin, la marche triomphante de Farmée prussienne sur Vienne. Son avis était écouté,' les ordres étaient donnés, la mobilisation des réserves résolue, et le Corps législatif convoqué par un décret déjà envoyé au Journal officiel pour sa publication du lendemain. Dans la nuit tout fut suspendu par Tinfluence d'un prince qu'une alliance avait rendu plus italien que français ; et, à la surprise du ministre, le journal du matin resta muet^
Heure solennelle, qui décida peut-être pour jamais de la destinée do la France ! Ne semble-t-il pas qu'on y dut entendre le vieux génie de la politique et de la diplomatie françaises, le génie familier des Henri IV, des Richelieu et des Mazarin, celui qui avait anéanti la puissance impériale des Césars autrichiens et fondu dans notre unité nationale la Flandre, la Franche-Comté, la Lorraine et r Alsace, adresser, dans le silence de la
1. Voyez sur ces faits 1 ouvrage si intéress<int de M. Rothnii et celui que M. le comte Bernard d'Harcourt a publié sous le titre de ; les Quatre Ministères de M, Drouyn de Lhuys. Je dois dire que le prince Napoléon, ayant pris connaissance de ce passage, m'a fait savoir qu'il niait absolument toute intervention de sa part dans les résolutions prises à cette époque par l'empereur, son cousin.
nuit, un dernier appel à la conscience du souverain égaré I
Que serait-il arrivé si cet appel eût été entendu, et sans cette fatalité qui pëse à certains jours, suivant l'expression du poète, sur l'esprit des maîtres des peuples?
Et si fata Deum, si mens non l<eva fuisset Impulerat ferro Argolicas tentare latebras, Trojaque nunc stares, Priamiquc arx aita maneres.
ni
Les souvenirs que je viens de rappeler permettent d'apprécier à leur valeur les modifications que la république actuelle, marchant sur les traces de sa devancière, s'est empressée d'apporter dans notre organisation diplomatique. J'ai déjà exprimé, une fois à la tribune du Sénat, un jugement critique sur quelques-unes de ces innovations, mais les bornes d'un débat parlementaire ne me permettaient pas d'apporter, à l'appui de ma pensée, tous les éclaircissements désirables. D'ailleurs, je ne crois pas inutile de faire voir qu'une .très courte expérience est venue, plus rapidement même que je ne m'y attendais, confirmer en partie mes craintes ^
1. Ces pages étaient déjà imprimées quand a paru le décret du 20 octobre 188t, par lequel le ministre actuel des affaires étrangères, M. Duclerc, revenant sur une partie des prétendues réformes de M. de Freycinet, a supprimé la direction du personnel et rendu à la direction politique la plus grande partie de ses anciennes attributions. Les considérations par lesquelles le nouveau ministre justifie, dans son exposé des motifs, ce retour au passé, sont tout à fait conformes à celles que j'avais présentées moi -môme au Sénat, et que je reproduis ici avec
Il est bien entendu que je ne parle pas des modifications sommaires et un peu brutales apportées par les ministères républicains dans tous les rangs du personnel. Toute appréciation de ce genre entraînerait des comparaisons portant sur des noms propres, et par conséquent peu convenables. Tout au plus pourrait-on faire remarquer qu'il serait désirable qu'après avoir placé dans de nouveaux agents la confiance retirée à d'anciens serviteurs de la France, la république n'eût pas paru ensuite, par des mutations trop fréquemment renouvelées, avoir eu lieu à l'essai de se repentir ou de se dégoûter elle-même de ses propres choix.
Mais j'ai hâte de me renfermer dans la sphère tout à fait abstraite des réformes administratives et réglementaires. Celles-là ont porté sur deux points principaux : de nouvelles conditions mises à l'entrée de la carrière ; une nouvelle répartition des attributions du travail dans Tintérieur du ministère.
plus de développement. Je n'ai pas cru cependant devoir les supprimer ; il me semble intéressant de faire toucher au doigt le danger des funestes habitudes du régime nouveau, dans lequel un ministre a pu se croire autorisé à bouleverser une organisation séculaire, et à porter ainsi dans une grande administration un trouble peut-être irréparable, pour des motifs que, moins de trois ans après, son successeur déclare sans valeur. D'ailleurs, M. Duclerc pouvant être remplacé demain soit par M. de Freycinet lui-même, soit par tout autre animé du même esprit, et le nouveau décret n'offrant pas plus de garantie de durée que le précédent, la vérité sur de si importantes matières est toujours utile à rétablir.
146 LE MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANaÈRES
Je Uirai peu de choses du premier point, dont ou a fait plus de bruit qu'il ne méritait. Des pro« grammes de connaissances très étendus, et par suite de très sévères examens, ont été imposés aux aspirants diplomates pour donner (a-t-ou dit) à cette carrière, comme à toute autre, un caractère franchement démocratique, ne l'ouvrir qu'au mérite et au travail et en fermer la porte aux influences mondaines de la faveur. Cette idée, en partie juste, n'est pas nouvelle ; je crois même que le premier essai fait pour la mettre en pratique date de Tadministration de M. de Polignac, Depuis cette date, de mémoire fort peu démocratique, je ne crois pas qu'il y ait eu des ministres qui n'aient songé à quelque tentative de ce genre, ne fût-ce que pour se débarasser de sollicitations importunes. Les cartons du ministère regorgent donc d'arrêtés et de décrets posant des règles pour l'admission dans la carrière. Malheureusement, presque tous ces règlements, un instant appliquée, ont été bientôt enfreints, et, en fin de compte, laissés de côté. Il pouvait être utile de les relever de cette désuétude. Mais la première condition, ce semble, devait être de se demander par quelle cause ils y étaient tombés. En réiléchissant, peutêtre eût-on trouvé l'explication du fait dans Ut remarque que j'ai présentée plus haut : c'est que la diplomatie exige un mélange de connaissance» acquises et de dons naturels dont la réunion est rare, et dont aucun examen ne fournit une preuve
suffisante. Une série de questions, bien posées, peut apprendre si le candidat connaît le droit, a étudié le texte des traités, peut lire couramment une langue étrangère : mais la discrétioUi le taot, la sagacité, ces qualités qui ne sont pas moinSi qui sont peut-être plus nécessaires à un diplomate que toute la science puisée dans les livras, quel examinateur pourra en une heure d'épreuve dis* cerner si elles existent chez le jeune sujet qui est devant lui ? et quel interrogatoire lui fera-t-il pour s'en assurer?
De làr vient que les examens nécessairement incomplets ont été promptement jugés inutiles et finalement mis en oubli; on a pu alléguer de bonnes raisons pour les trouver incommodes. Il pourrait en effet arriver (et c'est un peu ce que je crains de la richesse et de l'étendue des nouveaux programmes) qu'on exigeât des candidats une do^e de travail et une sûreté de mémoire dont beaucoup d'entre eux, distingués par d'autres mérites, ne sont pas capables. On priverait ainsi la carrière de recrues précieuses, et on lui préparerait des vides qu'il serait difficile de combler. On aurait abondance de travailleurs propres h rédiger des mémoires, et disette de gens habiles pour conduire une négociation. En particulier, tout ce qui tendrait à donner aux examens soit d'entrée, soit de promotion dans la diplomatie, le caractère d'un concours assurant au candidat heureux le droit à l'avancement, et la propriété de son grade comme dans
rarméc, serait contraire à la nature essentiellement discrétionnaire et confidentielle de ce genre de service. Je souhaite donc aux nouveaux règlements meilleure chance qu*aux précédents, mais sans beaucoup d'espérance et non sans un fond d'inquiétude.
En réalité, ce qui vaut mieux, presque dans toutes les carrières, que tous les examens du monde, c'est un choix impartial fait par un supérieur éclairé. On dira, je le sais, qu'un ministre appartient toujours plus ou moins à un parti, et que son passage, souvent rapide aux affaires, ne lui laisse pas le loisir d'apprécier les sujets qui sont sous ses ordres : aussi est-ce précisément à suppléer à Finsuffisance du ministre lui-même, que doit pourvoir une bonne et stable organisation de l'intérieur même du ministère. La présence d'un directeur attaché à son poste pendant de longues années, ayant ainsi le temps de suivre tous les membres de la carrière depuis leurs premiers pas et à travers leur passage par tous les grades, pouvant juger parla l'ensemble de leurs travaux et de leur conduite, de quoi ils sont capables et à quoi ils sont propres, c'est la vraie garantie du bon recrutement d'un corps diplomatique. C'était celle que l'ancien régime trouvait dans les premiers commis, et que le nouveau chercherait vainement à remplacer par aucune autre.
Mais c'est précisément cette organisation intérieure reconstituée sur le modèle ancien, d'après
les leçons d'une longue expérience, que la république actuelle s'est enapressée de modifier d'une façon beaucoup plus radicale encore que la première. Au directeur unique, héritier des premiers commis, ont été substitués trois directeurs, indépendants Tun de l'autre : Tun, chargé du travail politique proprement dit, de la rédaction des instructions et des dépêches; l'autre, de la nomination du personnel ; le troisième, de toutes les questions qui présentent un côté contentieux et juridique. Cette innovation est, à mon sens, très regrettable, mais bien plus regrettable encore et plus caractéristique du régime nouveau est la manière dont elle a été introduite ou plutôt improvisée.
D'ordinaire, en effet, quand un ministre prend, pour la première fois, possession du département qui lui est confié, il a soin, pour se mettre au courant de ses fonctions nouvelles, de réclamer, pendant quelque temps du moins, Taide de ceux qui ont aidé son prédécesseur à les remplir. Fût-on homme d'affaire soi-même, encore a-t-on besoin de savoir sur chaque point en particulier quelles questions sont pendantes et quels intérêts se trouvent engagés. Eût-on conçu les meilleurs plans de réforme, il est toujours nécessaire de connaître l'état de choses existant avant d'y porter atteinte. Chacun, il est vrai, ne parle en ce genre que d'après son humble expérience ! mais je confesse qu'il m'est impossible de comprendre comment un ministre peut faire, au moins pendant un temps
moral et suffisamment long pour prendre une résolution un peu grave, sans en avoir conféré d'abord avec ceux qui ont la tradition et tiennent, pour ainsi dire, entre leurs mains, le fils des affaires. Agir autrement m*àurait toujours paru aller à tâtons et à l'aveugle dans un pays inconnu. Mais les ministres du régime nouveau ne paraissent pas avoir de tels scrupules. Si la nature des institutions ne permet pas de dire d'eux, avec Bcaumarctiais, qu'ils ont pris la peine de naître, au moins peut-on dire, avec Molière, qu'ils savent tout sans avoir rien appris.
C'est, par exemple, le 29 décembre 1879 que M. de Freycinet a été appelé à passer du ministère des travaux publics à celui des affaires étrangères. Bien que cet orateur, très distingué, n'eût jamais eu â s'occuper de diplomatie, ce choix en lui-même ne soulevait aucune objection; ni M. Guizot, ni M. Thiers en France, ni Canning en Angleterre, n'étaient non plus des diplomates de profession. Le régime parlementaire serait impossible si les ministères politiques ne pouvaient être attribués qu'à des hommes spéciaux. Rien de plus naturel par conséquent que l'entrée de M. de Freycinet au quai d'Orsay : mais ce qui l'était assurément beaucoup moins, c'est qu'un ministre aussi novice dans les affaires qu'il avait à régir se séparât, du premier coup, de tous ses collaborateurs et, trois semaines jour pour jour après sa nomination, procédât par une sorte d'inspiration
AVANT ET APRÈS LA RÉVOLUTION. i51
à la réorganisation complète ou plutôt à la révolution, de fond en comble, de son département. C'est le spectacle tjue n'avaient donné ni M. Guizot ni M. Thiers. C'est pourtant ce qui a été fait par un décret en date du 23 janvier 1880. En déduisant le temps nécessaire pour donner des ordres et les faire transcrire, on voit combien il en est resté au ministre réformateur pour méditer sur la convenance de ses réformes. Encore les médisants prétendent-ils qu'une partie de ce court délai fut employé à tracer le dessin graphique de la disposition des nouveaux bureaux. Et, notez que, depuis dix ans, les questions relatives à l'organisation de la diplomatie avaient fait, à plusieurs reprises, Tobjet de l'étude et des rapports de plusieurs commissions, soit dans le sein, soit en dehors du Parlement. La dernière, où siégeaient, à côté de députés du parti républicain, les fonctionnaires les plus expérimentés du ministère, avait terminé son travail dont le fond était inséré dans un décret ministériel qui n'avait pas deux ans de date.^ 11 ne semble pas que le nouveau ministre se soit donné la peine de lire aucun de ces documents dont son exposé de motifs ne mentionnait même pas l'existence*.
1. Voyez le rapport à l'Assemblée nationale, fait, au nom de la commission des services administratifs, sur le ministère des affaires étrangères, par M. Em. Arago. {Journal officiel du 22 mars 1874.) — Happort du duc Decazes au président de la république, et décrets relatifs aux diverses directions du ministère des affaires étrangères. [Journal officiel du 8 février 1877.)
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