DISCOURS PRONONCÉ DEVANT LA SOCIÉTÉ
enfin les concitoyens actuels et vivants de Fresnel, les lauréats du concours auxquels la Société décerne de modestes récompenses.
Voilà, direz-vous, une association un peu singulière^ et une prétention un peu ambitieuse : il faut donc que je m'en excuse auprès de mes confrères de llnslitut. Je leur avais déjà demandé pardon, ils le savent, d'avoir réclamé leur présence au milieu d'une fête champêtre, et au sein d'une population rurale qui, quelque sincères que soient ses sentiments, ne peut leur donner de son respect et de sa reconnaissance que d'insuffisants témoignages. Je leur ai rappelé, pour me justifier, que ce milieu, si simple, si modeste, c'est celui-là même où Fresnel a vu le jour, et qu'il y a peut-être pour eux quelque intérêt à voir eux-mêmes quels sont les spectacles qui, en frappant ses premiers regards, ont du donner aussi le premier éveil à son génie.
Ces bois, ces campagnes, ce sont les lieux mêmes où, au milieu des jeux de son enfance, il a senti naître en lui ces instincts curieux, ces vagues pressentiments par lesquels le génie qui s'ignore prend pour Ja première fois conscience de luimême. Ce sont peut-être ces jeux gracieux et splendides du soleil d'automne sur nos pelouses et sur nos forêts, que nous avons admirés ce maiin, qui ont dirigé son esprit vers cette étude des phénomènes lumineux où l'attendaient tant do révélations. Puis, je leur ai dit aussi qu'il n'était
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pas sans intérêt de vair combien, eu face de I& nature ^ui ne change pas, quoiqu'efle se renouvelle sans cesse, se modifient, par Teffet du temps et des révolutions, les relations des hommes entre eux.
Il y a un siècle, comme aujourd'hui, une antique demeure dominait cette vallée ; mais ceux qui rhabitaient alors passaient à côté de Tenfant inconnu, sans deviner ]a fortune de son nom; celui qui rhabite aujourd'hui compte pour son meilleur titre à Testime de ses concitoyens d'avoir été admis dans cette famille de l'Institut dont Fresnel a été l'honneur et de s'y asseoir quelquefois auprès des disciples de ses legons et des émules de sa renommée.
Mais ce n'est pas seulement, pourtant, Tintérèt de ces contrastes et de ces rapprochements qui nous a suggéré la pensée d'associer à la consécration d'un des grands souvenirs de la science la solennité, en apparence si différente, d'un modeste concours agricole. Une idée plus élevée nous d guidé, et Fresnel, j'en suis sûr, fidèle aux leçons de son enfance, l'aurait lui-même appréciée. Vous avez tous lu, dans la notice que les journaux publiaient ces derniers jours, que la mère de Fresnel,
— cette digne femme qui l'éievait sous l'œil de Dieu, dans cette maison que vous avez consacrée ce matin, en face et aux pieds de la vieille église,
— informée des premiers Succès de son- fils,^ au lieu de se livrer à Torgueil d*une joie bien natu^
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relie, écrivait gravement : « J'espère que Dieu fera à mon fils la grâce d'employer ses talents au bien et à Tutilité générale. » La pieuse mère lui enseignait ainsi que le génie n'a point été donné à rhomme pour la recherche de sa propre gloire^ ou pour satisfaire la curiosité même désintéressée de l'esprit, mais pour servir le bien général, son pays, la société, ses semblables. Servii* le bien et Futilité générale, c'est ce que, mieux que tout autre, sans doute, l'homme de génie peut faire, — mais c'est ce que peuvent faire aussi dans toutes les conditions, à tous les degrés de l'échelle sociale, le travail énergiquement poursuivi et le devoir consciencieusement accompli. Le savant, qui féconde les champs de la pensée pour en tirer des vérités inconnues, sertie bien et l'utilité générale; mais le cultivateur laboureur et intelligent qui donne à la terre, par ses sueurs et par ses soins, une fertilité nouvelle ; qui accroît ainsi la richesse, l'aisance générale, la force publique ; qui donne à tous l'exemple précieux de la persévérance et du travail, — celui-là aussi sert le bien et l'utilité générale. Peu importent donc, l'éclat el l'importance des services rendus dès que le principe et le but sont pareils. Il peut y avoir même quelque avantage à ce qu'une fois par hasard, ces serviteurs si différents du bien et de l'utilité générale soient nommés le même jour et rapprochés les uns des autres, — les grands et les petits, les plus illustres el les moins éclatants, — pour qu'on sache bien
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que, s'ils ne sont pas des officiers de même grade, ils sont des soldats de la même armée, Tarmée du travail, du devoir et du progrès. Réservons aux uns les statues et les monuments qui perpétuent le souvenir des grandes victoires, mais laisseznous penser que nos modestes diplômes sont comme les médailles qu'on place après la bataille sur la poitrine de tous les combattants, pourvu qu'au poste, quel qu'il soit, où ils sont placés, ils aient soutenu, sans fléchir, le feu de la lutte et le poids du jour.
Et puis, nous avons eu encore une autre pensée en rapprochant ces deux solennités scientifiques et agricoles. Nous avons voulu saisir cette occasion pour remercier la science des services qu'elle rend chaque jour à l'agriculture par les applications pratiques qu'elle sait tirer de ses théories les plus élevées. Nous n'oublierons pas qu'il y a à l'Académie des sciences une section d'économie rurale, qui rend les plus utiles services à l'agriculture. Mais ici, je l'avoue, j'éprouve un moment d'embarras, car il me serait difficile de persuader à beaucoup de mes auditeurs que les découvertes de Fresnel, dont on a tiré (comme le dit l'inscription que nous avons mise au bas de son image) de très utiles applications, aient été particulièrement utiles à l'agriculture. Ces applications, vous le savez, consistent principalement dans la construction de ces phares resplendissants qui éclairent nos côtes de Normandie et rendent si
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«ouTent à nos navigateurs le service de les préserver du naufrage. C'est donc à la navigation, et par elle, au commerce lointain, au commerce d*oulre-mer, que Fresnel a rendu service. Or, il se trouve précisément que Tagriculture, et principalement celle de nos contrées, est en ce moment — comment dirais-je? — un peu en froid avec le commerce d'outre-mer. On Taccuse d'aller chercher, dans des contrées lointaines, des produits dont la concurrence la ruine. Et si j'insistais trop sur lutililé des découvertes de Fresnel, je craindrais de faire venir à quelques-uns une mauvaise pensée. Je craindrais qu'il y en ait qui pensent que si, au moment où un navire chargé de blés américains approche de nos côtes, le phare s'éteignait subitement, et si la cargaison allait au fond de la mer, — pourvu, bien entendu, que l'équipage fût sauvé et que, le navire étant assuré, la perte de l'armateur ne fût pas trop grande, — eh bien! ils n'en seraient pas absolument fâchés. Je n'insisterai donc pas sur ce point délicat, et j'attendrai que l'agriculture et le commerce, comme j'espère que cela arrivera, se soient réconciliés par des concessions mutuelles.
Mais, sur tant d'autres points, que de services la science ne rend-elle pas tous les jours à Tagri- 'culture ! Ces belles machines aratoires, qui n'ont jamais été si abondantes dans aucun concours que dans celui d'aujourd'hui ; ces locomobiles qui fauchent le foin, battent le blé, que dis-je? font même
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le ménage du cultivateur, que sont-elles> sinon des présents que la science a faits à l'agriculture ? Comment ne pas admirer la souplesse avec laquelle la science se prête à tous les besoins de ragriculture, quand on lui voit faire le prodige de tirer de la plus noire vapeur de quoi écrémer le lait le plus pur? Puis, je ne voudrais pas paraître faire ici une réclame commerciale en faveur d'une compagnie industrielle que j ai Thonneur de présider — mais, puisque j'ai ici, en face de moi, mon cher collègue de l'administration de Saint-Gobain, M. Frémy, je puis bien dire que je lui vois tous les jours, dans nos conseils, combiner des formules chimiques, — qu'il me reproche de ne pas comprendre — et qui n'ont pour but que de fournir au cultivateur des engrais dont chaque jour il apprécie davantage le mérite, et qui viennent si puissamment en aide à la fertilité épuisée du sol. Si vous le pressez, il va vous dire que ces engrais pourraient servir à embellir encore, si c'était possible, et à parer de plus magnifiques couleurs la charmante exposition de fleurs que nous devons à notre voisine, la Société d'horticulture de Lisieux. Ce même collègue me demandait hier ce que je pourrais dire aujourd'hui à l'agriculture pour la rassurer contre de cruelles alarmes... Eh bien, je lui répondis que je dirais à l'agriculture d'avoir confiance en lui et dans ceux qui lui ressemblent et qui l'écoutent, — d'avoir confiance dans la science.
Sans détourner les pouvoirs publics de songer