‹ Histoire et diplomatieChapitre 51 sur 60 · SOCIÉTÉ D*HI8T01RE DIPLOMATIQUE · texte numérisé non relu

SOCIÉTÉ D*HI8T01RE DIPLOMATIQUE

action qui doit difTérer, tandis que raction elle* même, loin de n*avoir plus qu'à s'effacer et à disparaître, est appelée, au contraire, à s'élever à s'étendre ?

Il serait puéril de contester que la diplomatie est déconcertée dans ses plus vieilles et plus chères habitudes par beaucoup des conditions de nos mœurs nouvelles, et surtout par ce régime de publicité bruyante qui prévaut dans toutes les sphères politiques. Elle a grandi à l'ombre pendant des siècles, elle a vécu de silence et de secret, et voici qu'à Theure présente elle ne peut plus faire un mouvement sans qu'un témoin incommode s'attache à ses pas : c'est la presse avec ses mille voix et sa curiosité toujours en éveil.

Comment la diplomatie ne se prendrait-elle pas à regretter le voile qui dérobait autrefois aux regards, comme un sanctuaire interdit aux profanes, l'intérieur des cabinets où se traitaient les affaires publiques ? C'était le bon temps pour la commodité des négociateurs; tout se passait à huis clos, entre un petit nombre d'initiés. Les plus graves questions, les extensions de frontière, les remaniements de territoire, étaient débattus et tranchés avant que le nouvelliste le mieux informé en eût même le soupçon. Pas un mot n'était soufflé sur ces importants litiges dans ces feuilles à dimensions microscopiques, les seules gazettes alors connues, et qui ne parlaient que des incidents de la cour et des solennités publiques. Si quelque

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embryon de liberté de la presse existait déjà à Londres ou à La Haye, aucun de cesfoIliculaireSy dont le nom était malfamé, ne se serait permis d'aller faire la leçon et encore moins demander des confidences aux négociateurs d'alors, les Père Joseph, les d'Avaux, les Servien, les Polignac. Aujourd'hui, quelle différence! Il n'y a point de capitale où vingt journaux, rédigés par des écri^ vains de renom, ne soient dans toutes les mains et ne traitent doctrinalement toutes les questions qui naissent sur un point quelconque de l'Europe. Tout le monde circule, d'ailleurs, et il n'y a pas de voyageur ayant traversé une contrée en chemin de fer et causé avec un passant dans une auberge qui ne se croie en mesure de décider des [intérêts et des droits des peuples. La scène regorge de diplomates officieux qui prennent la parole avant la diplomatie officielle et lui dictent leurs volontés. . Celte pénétration de la diplomatie par la presse devient chaque jour plus intime. Nous avions les reporters hier; nous avons les tnterviewers aujourd'hui, ces visiteurs empressés qui ne laissent ni partir ni arriver un ministre ou un ambassadeur sans venir le surprendre à son lever, moins pour écouter ce qu'il leur dira que pour deviner ce qu'il ne dit pas. Qu'il est difficile, quand on est pris ainsi directement à partie, de ne pas laisser au moins entrevoir sa pensée ! Heureux encore quand ce n'est pas le personnage lui-même mis de la sorte sur la sellette qui, se laissant séduire par une flat-

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t'erîe délicate, ouvre la bouche comme le Corbeau de ia Fable, et laisse tomber son secret pour pouvoir admirer ensuite le lendemain, dans le journal, le charme de son langage!

Une autre révolution qui n'a pas moins contribué h changer la manière d'être et d*agir de la diplomatie, et à contrarier son goût pour le mystère, c'est celle qui a permis à toutes les nouvelles de circuler et de se propager en un clin d'œil d'une extrémité du monde à Tàutre. On se Fait difficilement, même après coup, une idée suffisante du changement qu'a apporté dans leà allures de la politique étrangère la découverte iqui a mis le télégraphe à la disposition de tous correspondants et à la portée de toutes les bourses.

Le télégraphe aérien était un serviteur docile et discret ; et les hiéroglyphes que ses grands bras traçaient dans Tespace n'étaient compris que de ceux qui en avaient la clef. Un gouvernement, averti seul d'un événement imprévji, avait ainsi quelques heures au moins d'avance pour y réfléchir solidairement, et, suivant que ses désirs en étaient secondés ou contrariés, en tirer parti ou y porter remède. Aujourd'hui; le moindre incident est connu, de Pékin à Chicago, par quiconque tient un journal entre ses mains, et pour peu qu'une tribune soit ouverte et qu'un interpellateur y monte, voilà un ministre obligé de dire sa façon de penser avant même de bien savoir s'il en a

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une. Il faut en faire son deuil : rélectricité et la presse ont porté à la religion du secret diplomatique, au moins dans sa stricte observance, une atteinte dont elle se relèvera malaisément.

On peut regretter ces résultats de faits inévitables; on peut s affliger de n'avoir plus à attendre, dans l'avenir, l'apparition de ces desseins politiques à longue vue, préparés en silence pendant des années, consignés dans des articles de traités occultes et qui éclataient à heure fixe quand tout était prêt pour assurer leur succès. Les ambassadeurs d'aujourd'hui peuvent se plaindre que leur rôle n'ait plus la grandeur de celui de leurs devanciers, qui, laissés seuls dans un poste éloigné, à des centaines de lieues de leur pays, avec des instructions toujours vagues, devaient prendre souvent sous leur responsabilité personnelle d'importantes décisions. Ils peuvent se reporter avec envie vers ces jours où une négociation à suivre était comme une bataille à livrer, dont la fortune dépendait souvent de la perspicacité, du coup d'œil et de la promptitude de résolution du général. Obligés îju 'ils sont maintenant d'attendre, pour le moindre de leurs actes, Tautorisation du télégraphe, ils peuvent trouver triste de n'être plus guère que des porteurs de parole et des agents d'exécution. Mais les regrets n'ont jamais arrêté le cours irrésistible du temps et, quand le passé a fui, n'ont jamais réussi à le rappeler.

Une préoccupation plus utile est de rechercher

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si, dans ces conditions nouvelles donl la diplomatie a eu à souffrir, elle ne peut pas trouver des compensations qui lui rendent en considération et en autorité autant au moins qu'elle a perdu. J'ai la confiance que ces compensations existent et qu'elle les trouvera, qu'elle les trouve même déjà, soit dans la nature plus élevée des intérêts qu'elle a à servir, soit dans le choix plus scrupuleux des moyens qu'elle est contrainte désormais d'employer.

Mûrir ses desseins en silence et y marcher par des voies cachées, c'est à merveille quand c'est le patriotisme qui les a conçus et le génie qui les exécute. Mais l'ombre dont la diplomatie aimait à s'envelopper n'a pas toujours couvert seulement les inspirations de l'esprit politique et de la grandeur d'âme. Bien des intrigues, de mesquins calculs d'ambition égoïste, qui auraient craint de se montrer à nu, se sont abrités derrière le secret de la raison d'État, et l'histoire a reproché même aux congres diplomatiques les plus illustres de s'être plus d'une fois prêtés, dans un intérêt prétendu d'équilibre, à des trafics d'âmes^ à des marchandages de territoire que les populations ainsi sacrifiées n'apprenaient que quand le fait était consommé, et qui méconnaissaient leurs vœux légitimes. Un tel oubli du droit devient plus difficile aujourd'hui avec le grand jour de la publicité et les réclamations faites à temps par la presse. La diplomatie n'a donc, sur ce point, qu'à s'applaudir d'être dans

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