‹ Histoire et diplomatieChapitre 57 sur 60 · DISCOURS DU 30 MAI · texte numérisé non relu

DISCOURS DU 30 MAI

métaphore n'a été plu3 juste : car les récits des faits mêmes qu'on croyait la veille le mieux connaître, renouvelés par le contact direct avec le vrai ont eu la fraîcheur d'une source jaillissante, subitement tirée du sol. L'écho des voix du passé est arrivé ainsi directement aux oreilles des générations nouvelles. Les vieux parchemins ont secoué leur poussière, et les pierres, laissant déchiffrer leurs inscriptions effacées, sont devenues parlantes. Quel charme aussi n'était-ce pas de retrouver dans ces vieux auteurs, qu'on ne lisait plus, des détails dévie privée, de mœurs populaires^ d'économie domestique, que l'histoire avait jugés jusque-là peu dignes d'elle et qui, mieux que les scènes à grand effet et les événements des grands jours, mettent vivement en lumière la physionomie d'un personnage ou d'une époque ! La métamorphose a été si complète et si bien venue qu'il n'y a pas lieu de s'étonner si les recherches de l'érudition, traitées jusque-là avec trop peu d'égards, sont devenues subitement populaires, et si le respect du document, poussé jusqu'au scrupule, et la précision des détails, descendant jusqu'à la minutie, ont pris, chez les amateurs du passé, le caractère d'un devoir en même temps que d'une passion.

Jamais réaction ne fut donc plus bienfaisante ; mais, comme c'est le fait de toutes les réactions du monde, celle-là, dans certaines occasions, ne passe4-elle pas la mesure? Le culte si légitime du document ne peut-il pas, copaime cela est arrivé à

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de plus augustes, compter des dévots un peu superstitieux? Je le pense parfois, quand je vois quelques-uns de nos contemporains, doués de tous les mérites nécessaires pour créer eux-mêmes des œuvres originales, s'effacer avec une abnégation exagérée derrière les documents qu'ils publient, sans se permettre d'apprécier ni leur portée politique, ni même leur caractère moral, et paraissant craindre d'émettre un jugement personnel que tout le monde pourtant serait heureux de connaître. J'éprouve le même regret quand je rencontre des narrations pleines d'intérêt, interrompues par des citations ou des discussions de texte qui pourraient trouver place ailleurs, et qui encombrent la voie au lieu de l'éclairer.

Si l'histoire était mise définitivement à un tel régime, elle devrait renoncer (pour en laisser le monopole au roman), à toutes les qualités vraiment françaises de la pensée et du style : la vivacité du récit, la netteté du trait, l'art de démêler et de peindre les situations et les caractères. On lui interdirait de s'élever à cetle hauteur de vues, d'où elle peut apercevoir lenchaînement général des faits et suivre le développement des desseins de la Providence. Elle n'aurait plus le droit de lirer des leçons du passé une instruction d'une moralité utile pour l'avenir. Privée par là de la plus noble partie de sa tâche et de ses devoirs, elle serait véritablement découronnée.

Et dans celte recherche des plus petits détails.

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de menus incidents, qui a donné tant de charme et de vie aux nouvelles méthodes historiques, n'y a-t-il pas aussi quelque excès à craindre ? Ne se laisse-t-on pas parfois aller à une curiosité empressée qui ne permet pas de bien choisir ? La profusion en ce genre ne risque-t-elle pas d'engendrer la confusion ? A force de regarder de trop près, la vue, qui ne saisit plus l'ensemble, ne peutelle pas se troubler et, suivant une comparaison souvent employée, les arbres ne peuvent-ils pas cacher la forêt? Je n'ai garde d'insister et de paraître vouloir imposer des règles générales à la composition historique. Je me borne à penser que, pour avoir renouvelé ses procédés, l'histoire n'a pas cessé d'être un art, et que tout art a des moyens propres pour reproduire les effets de la nature, ses règles de perspective nécessaires pour faire revivre, par une impression fidèle, Timage de la réalité, disparue.

Mais ce que je me crois en droit d'affirmer, c'est que, pour le sujet même qui nous concerne, pour l'histoire diplomatique, lusagedes documents doit être fait avec beaucoup de sobriété et de discernement. C'est en cette matière surtout qu'il faut qu'un témoin intelligent intervienne pour discuter les documents, les contrôler, avertir du parti qu'on en peut tirer et du degré de confiance qu'ils doivent inspirer. Il n'en est aucun qu'on puisse, si j'ose m'exprimer ainsi, laisser parler tout seul.

La raison en est simple, c'est qu'en ce genre les

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documents même originaux sont toujours suspects, le fond en étant toujours plus ou moins intéressé. Sont-ce les actes échangés entre deux États, en négociation ou en guerre ? Ce sont alors de vrais plaidoyers, où chacune des parties en litige exagère ses droits, atténue ses torts, surfait ses griefs, accroît même ses prétentions pour se préparer à en rabattre. Sont-ce les correspondances des agents avec leurs souverains ou leurs ministres? Tout y porte l'empreinte ou de l'ambition qui veut s'agrandir ou d'un patriotisme jaloux. Nulle allégation, dès lors, ne mérite une créance absolue. C'est à ce point que si on faisait Thistoire d'une négociation un peu complexe, successivement et séparément d'après les archives des divers ttats qui y ont pris part, on arriverait à des contradictions sur plus d'un point, et le résultat aboutirait aune véritable cacophonie. C'est à l'historien à comparer, à combiner ces renseignements mêlés de vrai et de faux, pour en tirer cette moyenne de justice et de vérité dont ne se contentent jamais les passions contemporaines. Pour combien de parties importantes de l'histoire diplomatique celte tâche est encore à remplir ! Notro désir serait, après avoir aidé les efforts de ceux qui veulent l'entreprendre, de contribuer ensuite à populariser leur succès.

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