‹ Histoire et doctrine de la secte des Cathares ou Albigeois (volume 2)Chapitre 14 sur 64 · PÉNITENCE. RETOUR A DIEU · texte numérisé non relu

PÉNITENCE. RETOUR A DIEU

nellement damnés1-, mais ces auteurs se sont évidemment laissés aller à une conclusion qui n'est pas fondée ; car la difficulté dont il s'agit, les Cathares la résolvaient parle moyen d'une doctrine étrange, qui rappelait le paganisme, et qui ne pouvait suffire qu'aux imaginations encore a moitié païennes du moyen âge. Ils prétendaient que l'âme céleste qui n'a pas accompli sa pénitence dans le corps où elle se trouve, passe, après la mort de ce dernier, dans un autre corps, jusqu'à ce que finalement elle expie ses péchés par l'entrée dans l'Église des Cathares, laquelle lui assure de nouveau la participation à la gloire de Dieu2. Les âmes des hommes morts avant Jésus-Christ n'ont pas pu arriver alors au salut, parce qu'elles étaient en erreur sur la nature du Dieu qu'elles adoraient; mais elles seront sauvées néanmoins parce que, passant de corps en corps, il viendra un moment pour elles où elles reconnaîtront et embrasseront la vérité du Christ 3. Quelques-uns voulaient fixer le nombre des corps par lesquels il faut passer; les uns admettaient une migration à travers sept corps4; d'autres parlaient de dix et même de seize5 ; selon plusieurs , l'âme qui finalement est devenue saint Paul, avait traversé d'abord jusqu'à trente-deux corps6 ; évidemment tous ces chiffres ne sont pas suffisants; car si toutes les âmes sont venues à la même époque avec le démon sur la terre, s'il n'en naît pas de nouvelles, et si avant Jésus-Christ aucune n'a pu trouver le salut, il s'ensuit que lorsque le Dieu bon envoya son Fils dans le monde , il y avait

1 Ebrardas, 124; Alanus, 32.

2 Bonacursus. Addit. in Miscell. Baluz., 581 ; Moneta, H2 ; Disputatio , 1720; Actes de VInquisit. de Carcassonne, 1247; Doat, XXII, 99; ibid., 1305; XXXIV, f<> 101; Actes de VInquisit. de Toulouse ; ibid , XXV, fo 45.

3 Ce sont les âme» dont il est parlé S. Matin. XXVII, 52; on citait même lie ép. aux Cor. XV, 6. Moneta, 112.

* Petr. Vall. Cern., 556. — 5 Alanus, 24. -6 Actes de VInquisit. de Carcassonne, 1305; Doat, XXXIV, fo 96.

encore le même nombre d'âmes comme au premier jour: depuis ce premier jour elles avaient traversé une série de corps pour arriver jusqu'au Christ, et, au dire des Cathares, les âmes qui vivent aujourd'hui seraient encore toujours de ces âmes célestes déchues, cherchant à travers les siècles, et de génération en génération , un salut qui est inévitable, et que pourtant elles ne pourraient trouver que dans la secte.

Il paraît d'après cela qu'Eckbert de Schonau a été mal informé, en leur attribuant la doctrine qu'immédiatement après la mort les âmes passent soit â la béatitude, soit a la damnation éternelle, sans traverser un purgatoire1 ; il est possible qu'il n'ait inféré cela que de leur rejet du purgatoire ; car cette opinion d'un jugement immédiat et définitif ne concorde pas avec les doctrines de l'origine céleste des âmes et du salut par nécessité , doctrines qui , comme on vient de le voir, ont donné lieu a une véritable métempsycose. Les Cathares , surtout ceux de la France, poussaient cette doctrine jusqu'à des conséquences extrêmes, en admettant que les âmes , chargées d'un poids plus considérable de péchés, et se refusant à la pénitence, passent même pour quelque temps dans des corps d'animaux -, cependant ils limitaient ces corps à ceux des oiseaux et des quadrupèdes , et défendaient pour cette raison de tuer un animal de ce genre2. Voici comment cette

1 Eckbertus, 899, 913.

2 Caesarius lïeisterbac, 382; Eymericus, 274; poème du moine Izarn:

Di me de cal escola as tu aiso avut Que l'esperit de l'home, cant a lo cor perdut, Se meta en buou o en aze o en moto cornut, En porc o en galina, el premier c'a vezut, E va de l'un a l'autre tro qu'era cors nascut O d'orne o de femna a qui a loc sauput, A qui fait penedensa et a loncx temps tengut E tos temps o tenra tro sia endevengut Lo dia deljuzizi que deu cobrar salut E tornar en gloria el loc que a perdut ? Chez Raynouard, Y. 232. ■

SORT DÉFINITIF DES AMES. Il

doctrine doit être expliquée : les âmes qui, au lieu de tendre à s'affranchir de la matière , se sont laissées de plus en plus dominer et souiller par elle, s'éloignent par là de plus en plus de leur origine céleste et s'engagent dans les chaînes du mauvais Dieu. Celui-ci , ne songeant qu'à ravir les âmes au Dieu bon, les enferme alors dans des corps animaux, plus vils que le corps de l'homme, et dans lesquels elles n'ont pas les moyens de se relever aussi promptement de leur chute. De son côté le Dieu bon, désirant leur retour et leur salut, consent à ce qu'elles passent dans ces corps pour y expier leur soumission à la matière; ayant péché par la matière, elles sont aussi punies par elle. Pour que cette expiation puisse s'accomplir, il faut évidemment admettre que, même dans les corps animaux, les âmes conservent la conscience de leur être , et qu'elles éprouvent de la douleur de se voir ainsi dégradées; c'est précisément cette douleur qui doit devenir pour elles une cause de repentir et un moyen de se relever. La coutume qu'avaient les Cathares de ne pas tuer des animaux autres que des reptiles, prouve qu'ils ne doutaient point que les âmes qui s'y trouvent peut-être enfermées , n'aient gardé le souvenir de leur état antérieur et la conscience de leur nature-, en tuant un animal , on risquerait d'interrompre violemment le cours de la pénitence, que l'âme emprisonnée y avait commencée.^

Il résulte de ce qui est dit ci-dessus que, suivant les Cathares, la mort n'a pas la même signification pour tous les hommes. Pour ceux qui achèvent leur expiation , c'est-à-dire qui se font initier dans la secte, elle est le terme de la pénitence, ie moment où l'âme, dégagée des liens de la matière, rentre dans le monde céleste du Dieu bon ; pour tous les

autres hommes, elle n'est qu'un changement matériel , l'âme quitte un corps pour passer dans un autre , afin de continuer sur la terre l'œuvre de sa réhabilitation. Comme tout cela se fait d'après une loi éternelle et nécessaire, il n'y a pas lieu à un autre jugement immédiat après la mort; il n'y a pas non plus de purgatoire1 ; surtout il n'y a pas de résurrection de la chair au jour du jugement dernier2. Cette doctrine de la résurrection de la chair a dû se trouver tout naturellement exclue d'un système qui envisage le corps comme une création du mauvais Dieu. Cette considération pouvait suffire aux Cathares pour rejeter ce dogme et pour le décrier comme une chimère3. Cependant ils lui opposaient aussi quelques passages de l'Écriture sainte, et quelques arguments rationnels. Les paroles bibliques dont ils se servaient pour attaquer la résurrection de la chair, étaient principalement celles de Jésus-Christ, disant que le ciel et la terre passeront (S. Matth. XXIV, 35), d'où ils concluaient que tout ce qui est de la terre, tout ce qui est matériel, passera aussi-, et celles de saint Paul écrivant aux Corinthiens, que le corps animal « est semé en corruption ,» et qu'il ressuscitera un corps spirituel, parce que «la chair et le sang ne peuvent point hériter le royaume de Dieu, et que la corruption n'hrrite point l'incorruptibilité » (2e ép. aux Cor. XV, 42 et suiv.) 4. Quant aux objections philosophiques, il y en a une surtout qui ne manque pas de force : en supposant même que le corps n'est pas de création mauvaise, il ne serait toujours que l'organe, l'instrument de l'âme, il n'aurait pas de volonté à lui, il ne ferait par luimême ni le bien , ni le mal , il n'exécuterait que les ordres

1 S. Bernardi sermo 66 ; in opp. , 1 , 1 501 ; Eckbertus , 899 ; Mone a , 37 1 ; Rcinerius, 1752; Disputatio, 1735.

2 Ebrardus, 148; Ermengaudus, 258; Alanus, 48; Moneta. 348; Reinerius, 1761 ; Disputatio, 173G.

3 Actes de l'Inquisit. de Carcassonne , 1505; Doat, XXXIV, f» 101. l< Moneta, 346 et suiv.

de l'âme , à laquelle seule reviendrait la responsabilité 5 or personne ne songe a rendre responsable du travail d'un ouvrier l'instrument dont il s'est servi; c'est l'ouvrier qui subit le blâme ou qui reçoit la récompense ; il en serait de même pour l'âme 5 elle seule aurait à se présenter au jugement de Dieu , et par conséquent à ressusciter, et non pas le corps. Du reste, ajoutaient-ils, en se servant d'un argument plus populaire encore, le corps est réduit en poussière dans le tombeau ou en cendres sur les bûchers, ses membres sont dispersés sur les champs de bataille ; comment donc la chair pourrait-elle ressusciter? Sous tous les points de vue, cette résurrection est impossible et inutile 5 il n'y a pas d'autre résurrection que celle de l'âme quand , se relevant de l'état de péché, elle est délivrée de la servitude du mauvais Dieu1.

On a vu que les âmes célestes, séduites par le démon, se séparèrent, lors de leur chute, des corps dont elles avaient été revêtues, et que ces corps restèrent dans le ciel , jusqu'à ce que les âmes eussent expié sur la terre leur péché primitif et ses suites2. C'est également dans le ciel que restèrent les esprits qui avaient été les gardiens de ces âmes. Quelques Cathares croyaient que lors de la descente de Jésus-Christ sur la terre , il amena avec lui ces esprits , et qu'ils attendaient , suspendus dans les régions éthérées , la conversion des âmes

1 Alanus, 48, 49; Moneta, 346 et suiv. Actes de VInquisit. de Carcassonne, 1305; Doat, XXXIV, f°s 97, 101 ; Liber sentent, inquisit. Tolos., 92. Un auteur récent (Hahn, I, 1061 accuse les Cathares d'avoir nié et combattu l'immortalité de l'âme. Il est vrai qu'Alanus, 53 et suiv., et Moneta, 416 et suiv., parlent d'hérétiques qui ont enseigné quàd anima périt cum corpore. Non-seulement cette doctrine est tout à fait contraire au système cathare, mais Alanus dit qu'elle n'est enseignée que par quidam hœretici, et Moneta est plus formel encore : In hoc autem non arguo Catharos.

2 Quelques-uns croyaient qu'ils restèrent dans l'air, depuis la chute. Petr. Vall. Cern , 556.

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