II
ou leur réception dans la secte , afin de s'unir de nouveau avec elles, et de les reconduire, après la mort des corps, dans la Jérusalem céleste1. C'est la que les âmes sont de nouveau revêtues des corps resplendissants qu'elles avaient dû quitter, et que chacune est rétablie avec son rang primitif dans sa gloire et dans sa pureté originelles2. Cette reprise des corps célestes était ce que les Cathares absolus appelaient , en leur sens, la résurrection des corps3.
Au dire d'un auteur, ils croyaient en outre que les âmes des femmes ne retourneront pas au ciel comme femmes, contrairement a l'Église qui, par l'organe de saint Thomas d'Aquin , soutenait la perpétuité de la différence des sexes4 5 ils se fondaient sur le passage S. Matth. XXII, 30, et sur les paroles de Jésus-Christ : « Venez, les bénis de mon Père » (S. Matth. XXV, 34); au sujet de ces mots, ils disaient naïvement : Jésus ne parle que de bénis au masculin , donc il ne reconnaît plus dans le ciel un autre sexe. Une raison plus logique était tirée de la nature des âmes célestes qui étaient sans sexe, le sexe n'étant que dans les corps faits par le mauvais Dieu , et ayant un but contraire aux intentions du Dieu bon5.
Quant aux âmes qui ne feront jamais pénitence, elles retourneront un jour, ou plutôt elles resteront sous le pouvoir du démon ; ce sont celles qu'il a créées lui-même. Par le
1 Quando Filius Dei descendit de eœlo, cum voluntate Patris descenderunt cum eo 144,000 angelorum , qui sunt spiritus paccati et boni , et Mi remanserunt in rnundo ad recipiendum animas quœ fecerunt et servaverunt mandata Dei , et reducunt eas ad gloriam Patris unde exiverant. Actes de l'Inquisit. de Carcassonne, 1305; Doat, XXXIV, f» 101.
2 Quisque restituetur in gradum pristinum. Reinerius, 1765. Redibunt ad cathedras et tunicas quas dimiserunt in paradiso. Actes de l'inquisit. de Carcassonne, 1305; Doat, XXXIV, fos97, 101.
3 Moneta, 4, 353.
4 Summa, pars III, in Supplem., quaest. 81, art. 3, p. 205.
5 Ebrardus, 164. Le même auteur, l. c, prétend qu'ils enseignaient d'à-
fait de leur refus de faire pénitence, c'est-a-dire d'entrer dans l'Église cathare, elles prouvent qu'elles n'ont pas été du Dieu bon, et par conséquent qu'elles n'ont pas été du nombre des âmes qui devaient être sauvées 5 elles sont condamnées dès leur origine, elles ne subissent que la nécessité de leur nature1.
On comprend aisément, d'après tout cela , les motifs pour lesquels ils ont dû se prononcer contre l'usage de l'Église de prier pour les morts. Les âmes qui accomplissent la pénitence ne peuvent manquer leur salut 5 celles qui ajournent leur pénitence passent dans un autre corps 5 celles enfin qui ne se repentent jamais, prouvent par cela même que le salut ne leur était jamais destiné. Nulle prière ne saurait changer cet ordre de choses. Le salut est attaché à une condition qui, lorsqu'elle est remplie, a pour conséquence nécessaire le retour au ciel ; il ne dépend pas de Dieu de changer quelque chose à ces lois qu'il a établies lui-même ; par conséquent il n'y a pas non plus lieu à lui adresser des supplications. Les âmes qui sont damnées, le sont par une nécessité semblable; ce sont les âmes créées par le démon , et exclues ainsi par leur origine et par leur nature du domaine céleste; toutes les prières, toutes les messes en leur faveur demeureraient sans effet 5 toutes les bonnes œuvres quelconques
près Éphés. IV, 43, quàd in specie viri perfecti et in œtate XXX annorum ad judicium veniamus. Cette opinion ne s'accorde guère avec la doctrine de la préexistence des âmes et la négation de la résurrection des corps. Il est possible qu'elle n'ait été qu'une croyance locale , partagée par quelques membres de la secte, peu au fait de l'enchaînement et de la tendance de tout le système. Elle était d'ailleurs assez commune chez les docteurs et les prédicateurs catholiques du moyen âge , qui la fondaient sur le même passage Eph. IV, 13, interprété tout littéralement. Elle était soutenue par saint Thomas d'Aquin lui-même; Summa , t. III, Supplem., quaest. 81, art. 1 et 2, p. 204; voy aussi Olivier Maillard, Sermones quadragesimales in oppido Brugensi declamati, a. 1501, dans son Novum diversorum sermonum opus, Paris, s. a., in-8°; f° 115a.
1 Actes de l'Inquisit. de Carcassonne, 1247; Doat, XXII, f° 101.
des vivants, de même que les mérites et l'intercession des saints seraient impuissants a modifier en quoi que ce soit l'état des morts. Telles sont les raisons fondées dans le système même des dualistes absolus; ils y ajoutaient des considérations dirigées directement contre la doctrine de l'Église qu'on peut intervenir en faveur des morts -, ils soutenaient que selon le Nouveau Testament chacun doit être jugé sur ses propres œuvres; si donc Dieu faisait miséricorde aux coupables pour les mérites d'autrui, il ne les jugerait pas selon la justice > ils ne porteraient point leur propre fardeau et ne recevraient point selon leurs œuvres1.
Nous venons d'exposer, autant que les sources nous l'ont permis , le système métaphysique et théologique de cette partie de la secte des Cathares qui professait le dithéisme absolu, la croyance à deux principes indépendants l'un de l'autre et également éternels. Comme nous l'avons déjà remarqué , ce système a été le plus ancien de la secte -, il est en même temps celui qui a été le plus généralement répandu et qui a régné le plus longtemps. Avant d'aborder la doctrine de ceux qui, en admettant un seul Dieu suprême, ont voulu mitiger ou tempérer ce que le dualisme a de choquant pour la raison et pour la conscience, il faut jeter un coup d'œil sur les modifications qu'un des principaux docteurs des dualistes absolus a apportées a plusieurs des points fondamentaux de leur système. Ce docteur est Jean deLugio, esprit subtil et spéculatif, qui , au commencement du treizième
1 Ils citaient Rom. II, 6 ; 1 Cor. III, 8 ; 2 Cor. V, 10 ; Gai. VI, 5 ; Apocal. XIV, 13. Eckbertus, 915; Alanus, 163; Moneta, 374 et suiv.; Disputatio, 1733.
siècle , fit une espèce de scission parmi les Cathares d'Italie, dont beaucoup embrassèrent sa doctrine; on peut même trouver des traces de celle-ci parmi les Cathares de France.
Jean de Lugio admet les deux principes éternels1 ; mais il paraît avoir été frappé de plusieurs des difficultés qu'on ne peut s'empêcher de reconnaître dans ce système , et qu'il a essayé de résoudre par de nouveaux efforts de logique ou plutôt d'imagination. Ce qui, sans doute, Fa conduit à son opinion particulière, c'est la question : Comment des âmes créées bonnes ont-elles pu se laisser séduire au mal? Pour échapper aux contradictions inhérentes à la doctrine telle qu'elle était reçue jusqu'à lui, il imagine que de toute éternité il y a eu opposition et lutte entre le bien et le mal , que ces deux principes sont même en conflit dans le monde supérieur, et que, par conséquent, le Dieu bon lui-même est limité dans sa puissance et dans sa science par son adversaire. Il part, pour prouver ces propositions, de la notion de créer, qu'il définit ainsi : Créer, ce n'est pas tirer les choses du néant , mais donner des formes ou de la vie a une matière déjà existante-, les créateurs, le bon comme le mauvais, ne sont pas antérieurs a leurs créatures, dans le temps, mais uniquement comme en étant les causes, de même que le soleil ne précède pas dans le temps les rayons qui émanent de lui -, le soleil est sans doute la cause de ses rayons , mais ils existent simultanément avec lui , on ne peut pas se le figurer sans eux. Il en est ainsi des créateurs et des créatures ; un des attributs divins c'est l'activité 5 cette activité se manifeste par la production , la création 5 il ne peut pas y avoir eu un moment où Dieu fut sans cet attribut ou sans le manifester; il est donc impossible d'admettre que Dieu ait une fois existé sans le monde. Ce raisonnement, qui se trouve
1 Reinerius, 1769 et suiv.
déjà chez Scot Erigène, qu'il conduisit a des résultats panthéistes1, et auquel plus tard saint Thomas d'Aquin ne sut échapper qu'en opposant la foi à la science2, est appliqué par Jean de Lugio non-seulement au Dieu bon , mais aussi au Dieu mauvais 5 chez tous les deux l'être et l'action sont inséparables; tous les deux, ils sont causes éternelles-, leurs créatures sont leurs effets également éternels 5 les deux mondes, le bon et le mauvais, sont donc aussi éternels que les deux Dieux.
Le Dieu mauvais a à son service une légion de démons inférieurs 5 ce sont les personnifications des vices, et ils ont été les idoles des païens. Son monde est la terre visible, avec le ciel et les astres. Le monde du Dieu bon a également sa terre , son ciel , ses hommes , et on ajoute que Jean de Lugio a même enseigné qu'il a ses animaux et sa végétation , semblables à ceux de la terre d'ici -bas, mais incorruptibles dans leur nature. Le Dieu bon peut et veut tout bien , autant qu'il est en lui et en ses créatures qui lui obéissent; mais sa volonté et sa puissance se trouvent empêchées par son antagoniste; il y a une lutte éternelle entre les deux principes, lutte dans laquelle le Dieu bon a dû céder au mauvais. Il aurait voulu que ses créatures fussent parfaites et pures, mais le démon sut leur implanter une « certaine malice , » qui devint pour elles le germe de la possibilité du péché. Il eût été important de savoir comment Jean de Lugio se représente cette influence primitive du mauvais Dieu sur les créatures du bon ; l'auteur qui nous sert de guide se tait sur ce point, et nous hésitons a suppléer à cette lacune. Quoi
1 Non ergo aliud est Deo esse, et aliud facere, sed ei esse idipsum est et facere. De divisione naturœ, lib. I, cap. 74; p. 78. Comp. M. Saint-René Taillandier, Scot Erigène et la philosophie scolastique. Strasbourg, 1843, in-8°; p. 121 et suiv.
2 II se borne à dire : Mundum incœpisse est credibile, non autem demonstrabile vel scibile. Summa, pars I, qurcst. 46, art. 2, p. 155.
qu'il en soit, Jean de Lugio conclut de celte invasion du mal dans le domaine du Dieu bon , que les âmes célestes sont sans liberté 5 il nie cette liberté jusque dans Dieu luimême, car, dit-il , ce Dieu n'a pas pu accomplir ses propres volontés, à cause de la résistance de son ennemi. Par un effet de la malice communiquée par ce dernier aux âmes célestes, deux d'entre elles se laissèrent séduire un jour au péché; c'est Adam et Eve-, leur faute est le péché originel, et bientôt tout le peuple du ciel se mit à suivre leur exemple funeste. Tout ce qui est raconté dans l'Ancien Testament des péchés et des malheurs du peuple juif, Jean de Lugio l'entend du peuple du ciel; il s'éloigne sous ce rapport du système général de la secte , dans un de ses points les plus importants : il ne considère pas l'Ancien Testament comme l'œuvre et le témoignage du mauvais Dieu ; il l'admet, mais il ne l'admet qu'allégoriquement, comme récit de ce qui s'est passé dans le monde céleste. Adam et Eve furent chassés, pour leur châtiment, du paradis, c'est-à-dire du domaine du Dieu bon , et relégués dans le monde mauvais , c'est-à-dire sur la terre, qui est aussi pour Jean de Lugio l'enfer, le lieu de la pénitence. Les autres âmes célestes, après avoir péché, quittèrent successivement les corps dont elles étaient revêtues, elles moururent et descendirent dans l'enfer terrestre; la elles passent de corps en corps, jusqu'à la fin de leur expiation. Cette expiation s'accomplit par la foi en Jésus-Christ, dans lequel la possibilité originelle de pécher était vaincue par le bien, de telle sorte qu'elle ne s'est pas traduite en actes , et qui , après avoir vécu et souffert dans le monde supérieur, est descendu aux enfers pour prêcher le salut aux damnés, c'est-à-dire aux hommes vivant sur la terre. Cette doctrine de la vie, de la passion et de la mort de Jésus-Christ dans le ciel, que nous avons déjà remarquée chez quelques Cathares albigeois , nous avouons que nous ne la comprenons guère. Pour qui a-t-il dû mou-
rir? et qui est-ce qui Ta mis a mort? Évidemment il n'a pas dû mourir pour racheter les âmes reléguées sur la terre : Jean de Lugio applique a sa mission auprès de celles-ci , le dogme ecclésiastique de la descente aux enfers ; d'un autre côté, il n'y avait dans le ciel lui-même personne pour qui le Christ eût dû mourir, et personne qui eût pu le mettre à mort; car toutes les âmes célestes ayant péché, toutes avaient dû quitter le séjour céleste, où n'étaient restés par conséquent que Dieu et son Fils. Il paraît que Jean de Lugio n'admettait pas l'existence des esprits purs, des anges, qui jouent un rôle si considérable dans le système général des dualistes absolus-, selon lui, le germe mauvais fut implanté au Fils de Dieu lui-même, et ce Fils ne devint le Sauveur que parce qu'il fut le seul chez lequel cette malice originelle demeurât sans effet. En présence de ces considérations , on peut donc se demander avec raison â quoi a dû servir la passion du Christ 5 ce que nous savons des opinions de Jean de Lugio, ne nous fournit aucune donnée pour répondre à cette question. Du reste, on ne peut nier que, malgré cette lacune, la doctrine de ce philosophe cathare ne soit en principe plus conséquente que celles des autres dualistes absolus; car il est manifeste que, dès qu'on admet l'éternité, l'opposition naturelle et essentielle des deux Dieux, il faut aussi admettre que l'un limite l'autre et que, par conséquent, il y a lutte perpétuelle; le Dieu mauvais, viciant la création du Dieu bon et empêchant celui-ci d'exécuter ses volontés, doit alors être plus fort que lui , et le Dieu bon n'est plus la perfection suprême, infinie, absolue.
DEUXIEME SECTION. — dualisme mitigé.
C'est pour éviter cette inconséquence du dithéisme qui , tout en admettant deux Dieux également puissants et éternels, veut néanmoins maintenir la perfection illimitée du Dieu bon, et pour échapper en général aux difficultés d une opposition fondamentale entre deux principes, que de bonne heure beaucoup de Cathares essayèrent de mitiger et d'adoucir le dualisme, en plaçant un seul Dieu au faîte de tout le système. Ce furent d'un côté les Bogomiles de la Thrace, et de l'autre les Cathares de Concorezo en Bulgarie et en Italie. Les uns comme les autres crurent sauver l'idée monothéiste, quoique dans le fait ils ne pussent renoncer au caractère dualiste, inhérent a toute doctrine qui enseigne qu'un mauvais principe gouverne les choses visibles, et que la matière est la cause et le siège du mal.
Dans la partie historique de ce travail , nous avons essayé de montrer que dès le milieu du onzième siècle il s'est manifesté dans les contrées où le dualisme cathare avait pris naissance, une tendance à le mitiger par la soumission du
1 La meilleure source pour connaître la doctrine des Bogomiles, sont les écrits d'Euthymius Zygadenus , qui vécut au commencement du douzième siècle; il inséra dans sa Panoplia dogmatica, au titre XXIII , un récit sur 1 histoire et les dogmes de cette secte. Le texte grec de cet ouvrage parut en 1710, in-fol., à Tergovist en Valachie ; une version latine parut à Venise, en 1555, in-fol., et se trouve dans le t. XIX de la Biblioth. Patrum maxima,àe Lyon. La partie relative aux Bogomiles fut publiée, en grec et en latin, par le professeur Gieseler, Gœlting , 1842; in-4°. Le second ouvrage d'Euthymius, à consulter ici, est sa Victoria de Massalianorum sectà, publié par Tollius, dans ses Insignia itinerarii italici.
mauvais principe a Dieu. Plusieurs des hérétiques qui suivaient cette doctrine admettaient un Dieu suprême, ayant deux fds dont l'aîné gouverne le monde matériel, tandis que le cadet gouverne le royaume céleste, le Père ne s'étant réservé que le règne des choses surnaturelles, des intelligences pures1. Le Père et les deux fils étaient également vénérés ; on croyait que lors de la fin de toutes choses , les deux fils se réuniraient de nouveau dans le Père, et que l'unité absolue serait ainsi rétablie. Il paraît que cette doctrine, sur laquelle on n'a pas d'autres détails , n'a pas été d'abord un dualisme véritable; le fils qui a le gouvernement du monde n'était peut-être qu'une espèce de délégué du Dieu suprême, et ne doit pas être considéré comme étant de nature ou de volonté mauvaise. D'autres allaient plus loin , et n'adoraient de préférenee, outre le Père, que le fils cadet, celui qui gouverne le ciel et l'âme ; le fils aîné, maître de la terre et des corps , était pour eux l'auteur du mal ; cependant ils ne le méprisaient pas , afin de ne pas s'attirer sa vengeance2. Il y avait enfin une troisième opinion, qui consistait a ne rendre un culte qu'au fils qui crée les choses visibles ; son frère cadet , disaient ces hérétiques , lui en veut de ce qu'il dispose et gouverne si bien le monde terrestre, et c'est pourlui témoigner sa rancune qu'il provoque les catastrophes, les tremblements de terre , les famines 5 il faut donc le maudire, et ne vénérer que le Dieu du monde et ses démons, qui seuls peuvent faire du bien aux hommes3. Ce parti , le plus grossier de tous , et qui rappelle le plus les souvenirs du paganisme, a néanmoins subsisté pendant plusieurs siècles parmi les Slaves; toutefois on manque de données plus complètes sur sa doctrine.
L'opinion qui paraît avoir trouvé le plus de partisans, est celle qui adorait le Père et le fils qui préside au ciel ; c'est
1 Les u7r£p>co<Tfjua. Psellus, 4.
2 Psellus, 4.- 3 ibidem.
l'opinion qui sert de base au système des Bogomiles, dualisme relatif, mitigé par le dogme d'un Père suprême et absolu, mais plein de mythes auxquels se mêlèrent, dans les pays orientaux de l'Europe, quelques éléments gnostiques, pour la plupart étrangers au catharisme occidental.
Voici ce qu'en somme on peut trouver dans le petit nombre de sources, sur la théologie de ce système.
Les Bogomiles se représentaient le Père, le Dieu suprême, comme une essence spirituelle, sans corps (âffwjjuxToç) 5 comme il a servi de prototype à l'homme, ils disaient figurément qu'il a la forme humaine (àvôpwTTojxop'fo;)1. Ce Dieu a deux fils, Satanaél, l'aîné, Jésus, le cadet, formant avec lui une trinité, au-dessus de laquelle ils admettaient, dit-on, une Irinité supérieure, tout à fait spirituelle, ayant son siège dans le plus élevé des sept cieux, et composée sans doute de Dieu, du Verbe et du Saint-Esprit; ces deux derniers, subordonnés au Père, partent comme des rayons de ses yeux2. Satanaël était le gouverneur, l'économe chargé de l'administration du royaume céleste ; Dieu l'avait doté de la puissance créatrice ; les Bogomiles lui appliquaient , comme tous les autres Cathares, la parabole de l'économe injuste, racontée chez S. Luc XVI , 1 et suiv. Transporté d'orgueil , Satanaël séduisit plusieurs anges pour s'insurger contre son père ; celui-ci les chassa du ciel. Le fils déchu créa alors, a l'aide des compagnons de sa chute , un autre monde , ayant son firmament, son soleil , ses astres, comme le monde céleste; il fit Adam d'un limon formé de terre et d'eau ; lorsqu'il l'eut dressé sur ses pieds , une humeur sortit du pied droit et prit la forme d'un serpent; par le même pied ressortit l'esprit dont Satanaël aurait voulu animer l'homme ; cet esprit passa dans le corps du serpent, lequel devint ainsi un
1 Euthymius, Narratio de Bogomilis, 8.
2 Euthymius, l c, 8; Victoria de Massai., 116.
ministre du démon. Voyant son impuissance, celui-ci s'adressa au Père suprême et lui demanda une âme ; le Père la lui accorda. Ève fut formée et animée de la même manière. Pour prévenir la communication de l'âme d'Ève avec celle d'Adam, de peur qu'elles ne s'entretinssent de leurs regrets d'être emprisonnées dans la matière , Satanaël séduisit la femme, et donna le jour avec elle a Caïn et à une fille, a laquelle les Bogomiles donnaient , suivant Euthymius , le nom de Caloména1; ce n'est qu'après ce péché primitif avec le démon lui-même, qu'Eve eut d'Adam leur fds Abel, moins mauvais que Caïn. Satanaël, qui lorsqu'il séduisit les âmes des deux premiers hommes, avait encore sa beauté céleste, fut alors dépouillé de sa gloire divine et de sa faculté créatrice , et rendu laid et ténébreux ; Dieu toutefois lui abandonna le gouvernement de sa création , espérant de son côté que les âmes résisteraient a l'influence funeste du mal2. Mais cet espoir fut déçu ; l'immense majorité des hommes se perdit, et Dieu fut obligé de prendre des mesures extraordinaires pour les sauver. Dans cette intention il fit sortir de son cœur son Verbe ou son Fils Jésus, que les hommes appelèrent le Christ, et qui porte aussi le nom d'archange Michaèl3. L'opinion que Jésus entra dans Marie par l'oreille, se trouve aussi chez les Bogomiles4, qui n'ont pas eu besoin de la prendre uniquement dans des livres apocryphes; nous avons remarqué plus haut qu'elle avait pour elle l'autorité d'anciennes liturgies et de quelques Pères orthodoxes. Les Bogomiles enseignent en outre sur la nature du corps de Jésus-Christ le dokétisme commun à tous les Cathares ; Jésus n'a été homme qu'en apparence, il a eu un corps divin, étranger aux besoins et inaccessible aux souffrances de l'humanité. Jésus mourut, on ignore pourquoi; il descendit aux
> Euthymius, Nar ratio de Bogom., 13: xaX(0(i.£va; Gieseîer cite une variante xaX^epoc.
" Ibid., 10 et suiv. — 3 Euthymius, 16. 4 Ibid., 17.
LE SYSTÈME BOGOMILK. G!
enfers, différents dans ce système du monde terrestre; il y enchaîna à jamais le rebelle Satanaël , et retrancha de son nom la syllabe finale qui avait rappelé encore son origine céleste1. Malgré cela, Satan et ses démons ont encore le pouvoir de nuire; les Bogomiles les honoraient, non pas, sans doute, a cause de leur nature , mais afin de se préserver de leurs rancunes et de leurs vengeances2. Après sa victoire sur le mal, Jésus retourna auprès du Père; a la fin des temps, le Verbe et l'Esprit s'absorberont de nouveau dans le Père, et la Trinité ne formera plus qu'un Dieu , sans corps , quoique conservant toujours la forme humaine3. Les Bogomiles rejetaient, par les motifs inhérents au dualisme cathare, l'Ancien Testament comme témoignage de Satan , à l'exception des Prophètes et des Psaumes4 ; quant au Nouveau Testament, ils en interprétaient allégoriquement tous les passages qui n'étaient pas en harmonie avec leurs principes fondamentaux5. Il a été dit dans l'introduction qu'ils se fondaient aussi sur des livres apocryphes, dont le plus répandu parmi eux était la Vision d'Isaïe.
Malgré les modifications introduites par ce système dans le dualisme absolu primitif, il a néanmoins conservé plusieurs points particuliers a ce dernier, et qu'on ne retrouve pas dans le dualisme mitigé de l'Occident. De même que le dualisme absolu , il ne rejette de l'Ancien Testament que les livres de la loi et les livres historiques , tandis que les Cathares de Concorezo le condamnent dans son ensemble: il
prétend que le Verbe est entré dans la Vierge par l'oreille, opinion professée aussi par beaucoup de dualistes absolus , mais inconnue aux partisans bulgares et italiens d'un seul
1 Ibid.y 16 et suiv.
2 Ibid., 19 et suiv.
3 Ibid., 8.
4 Ibid., 6; Germanus, Oratio de imaginum restitutione, 443.
5 Euthymius, l. c, 7, 36 et suiv.
Dieu suprême. D'un autre côté, la doctrine bogomile a mêlé au catharisme pur des éléments qu'elle n'a pu prendre que dans des réminiscences païennes et gnostiques, et dont plusieurs passèrent plus tard dans le dualisme mitigé de l'Occident, tandis qu'ils restèrent en général étrangers au dualisme absolu. Ce sont les anthropomorphismes sur Dieu et ses fils , les mythes sur Satanaël , sur la création de l'homme et du serpent, qui rappellent des conceptions gnostiques de l'école syriaque; enfin, la doctrine sur l'honneur qu'il faut rendre aux démons. Ce dernier point est un reste de ce paganisme slave qui , selon nous , a contribué à la propagation du dualisme cathare; ce reste, incompatible au fond avec un système qui pose en principe l'antagonisme entre le règne du bien et celui du mal , a été rejeté dès les premiers temps par les Cathares proprement dits; il n'a été conservé que par les Bogomiles, et dans son acception la plus grossière par les Lucifériens. Quant aux éléments gnostiques, dont il ne se trouve guère de traces a l'origine du catharisme, les Bogomiles ne les ont mêlés a leur système que dans la Thrace, où des souvenirs de ce genre avaient été conservés par l'ancienne secte des Euchètes, avec laquelle les Bogomiles ont souvent été confondus. Le bogomilisme ne s'est guère répandu que dans les pays orientaux ; ce n'est que vers le milieu du douzième siècle que, par son contact avec une autre modification du système primitif, il fit pénétrer dans l'Occident quelques traits de sa mythologie. Cette modification, tentée par des Cathares de la Bulgarie et de l'Italie, pour mitiger le dualisme , nous est mieux connue ; elle a été la doctrine du parti de Concorezo , et c'est ce parti que nous avons de préférence en vue, quand nous parlons de dualistes mitigés.