NATURE DU MAUVAIS PRINCIPE
Ce système part du dogme d'un Dieu , qui seul est éternel et absolu, qui a été avant le monde et avant le mal. Il a créé les esprits, mais il a aussi tiré du néant les quatre éléments de la matière elle-même. Il n'y a que ce seul Dieu, créateur de toutes choses ; créer, c'est appeler à l'existence ce qui auparavant n'existait pas, c'est tirer la matière du néant. C'est à cela que s'est bornée l'action créatrice de Dieu ; il n'a fait 'que créer la matière en général, il n'a donné aux éléments que l'existence, «le principe matériel1;» mais il ne s'est pas occupé de les combiner, de les mettre en ordre, de leur donner des formes; il n'est donc à vrai dire que l'auteur d'un chaos, qui a dû être débrouillé par un autre, contrairement à la volonté de Dieu. La différence entre le dualisme absolu et le dualisme mitigé en ce point est manifeste; dans le premier, le principe mauvais est le créateur de la matière, dans le second il n'en est que l'ordonnateur, le formateur. Suivant ce dernier système, le mauvais principe n'est pas de nature divine, c'est-a-dire absolue et infinie; il est lui-même une des créatures de Dieu2; c'est un ange qui, voulant être l'égal de Dieu, est déchu de sa bonté primitive, et a été chassé du ciel, en punition de sa révolte, avec tous ceux que l'exemple de son orgueilleuse présomption avait égarés3. Voici la forme mythologique sous laquelle ce parti se représentait la chute de Lucifer et l'origine du monde terrestre.
1 Moneta, 5, 109; Reinerius, 1775; Peregrinus Priscianus, 94.
2 Moneta, 5.-3 ibid., 109.
Sept cieux, L'un plus pur, plus resplendissant que l'autre, forment le règne de Dieu et des esprits célestes 5 chacun de ces cieux a son ordre particulier d'anges qui l'habitent, et dont les louanges montent incessamment au trône de Dieu, élevé dans le septième ciel1. Au-dessous de la région céleste, il y a les quatre éléments, encore vagues, immobiles , sans forme, quoique séparés les uns des autres ; immédiatement au-dessous du ciel s'étend l'air avec les nuages; plus bas l'Océan roule ses eaux sans bornes 5 plus bas encore est la terre, et dans l'intérieur de la terre est la région du feu. A chacun des quatre éléments préside un ange particulier2. Au-dessus de toute Tannée céleste était Lucifer, le plus beau, le plus glorieux des anges ; Dieu lui avait confié la garde des cieux , il était l'économe auquel le roi céleste avait donné l'administration de ses biens (S. Luc XVI, 1 et suiv.); il traversait librement toutes les régions de l'infini, depuis les derniers abîmes jusqu'au trône de l'Éternel invisible, dont il avait le privilège de contempler face a face la gloire. Mais ces prérogatives firent naître en lui des pensées d'orgueil, il voulut être l'égal de son maître et placer son siège au-dessus du plus élevé des cieux3. Il commença par séduire les quatre anges qui président aux éléments ; bientôt il en entraîna encore d'autres a s'associer à sa révolte; tout le tiers du peuple céleste consentit a le suivre. Alors Dieu le bannit de sa face; il le priva de sa lumière qui avait été douce et pure, et la changea en un éclat rougeâlre, pareil à celui d'un fer ardent; les anges qu'il avait séduits furent dépouillés de leurs couronnes et de leurs vêtements, et précipités de leurs trônes. Lucifer se retira avec eux dans le firmament; mais ne trouvant pas de repos, tourmenté de remords, il dit a Dieu : aie patience de moi , tout te sera rendu. Dieu , le prenant en pi-
« Visio Jesaiœ, ed. Gieseler, 11 et suiv.
2 Evangel. Johannis, chez Benoist, I, 284, 285.
3 Ibid., 284.