LES CROYANTS. NÉCESSITÉ DU CON SOL A M ENTU M POUR MOURIR SAUVÉ
Si à cause de la difficulté d'arriver à la perfection , et de l'austérité de la vie qu'il fallait mener après avoir reçu le Consolamentum, le nombre des parfaits a dû être assez restreint, la secte comptait en revanche dans tous les pays de nombreux partisans, qui professaient pour les doctrines fondamentales du catharisme une foi souvent superstitieuse, et pour les Bonshommes une vénération sans bornes. On les appelait les fidèles , les croyants (credentes) de la secte. Suivant un document du douzième siècle , il y avait encore un grade inférieur à celui de croyant 5 c'était celui ^auditeur; on donnait ce nom a ceux qui recevaient la première instruction dans la religion cathare, tandis que les croyants étaient ceux chez lesquels cette instruction avait déjà porté ses fruits3. Cette distinction, quoiqu'elle n'ait rien de contraire
« Ibid., XXII, fo 197.
2 Ibid., 1246 ; XXIV, 255 , etc.
3 Hœresis hœc diversis distincta est gradibus; habet enim alditores, qui ad errorem initiantur; habet credentes , qui jam decepti sunt. L'Eglise de Liège à Lucius II, 1144 ; chez Martène et Durand, Ampliss. collectio, I, 776. Comp. Evervini Epistola, 455 : Prius per manûs impositionem de numéro eorum quos auditores vocant, recipiunt eum inter credentes...
à l'esprit de la secte, ne paraît cependant pas avoir été une règle générale; car plus tard on n'en trouve plus de traces , il n'est toujours question que de croyants et de parfaits.
Comme il était du plus haut intérêt pour ces derniers que le nombre de leurs fidèles fût très-considérable, ils leur permettaient encore bien des choses que leur doctrine rigoureuse leur interdisait a eux-mêmes. Les croyants pouvaient être mariés, posséder des richesses, faire la guerre, et se nourrir de tout ce que produit la nature, sauf a se confesser de ces péchés aux ministres de la secte. Ils n'étaient pas tous initiés aux détails les plus secrets du système cathare ; ce n'est qu'à ceux dont la persévérance n'inspirait pas de doute, que l'on donnait une instruction plus complète1. Mais ce qu'on s'efforçait d'inculquer a tous, c'est que hors de la secte il n'y a point de salut, et que par conséquent le croyant qui désirait être sauvé, devait nécessairement passer un jour par le Consolamentum. Cet acte pouvait être différé jusqu'à la mort, mais si l'on mourait sans avoir reçu l'imposition des mains, on mourait inconsolé, sans l'espoir d'un salut immédiat2 ; l'âme, disait-on, émigré dans un autre corps pour recommencer son expiation, ou bien, selon les dualistes mitigés, elle est laissée sans retour entre les mains du principe mauvais. Cette opinion était profondément enracinée dans l'esprit des croyants cathares 5 les monuments du temps rapportent une multitude d'exemples de croyants qui, soit blessés mortellement, soit couchés sur leur lit de mort, demandent encore le Consolamentum, afin d'obtenir la rémission de leurs péchés, et de passer immédiatement au séjour
1 Reinerius. 1768. Actes de l'Inquisition de Carcassonne , 1305. Doat, XXXIV, f° 102 : Non omnibus credentibus suis dicunt nec révélant nec prœdicant omnia,... nisi soliim bene suis familiaribus et bene firmis.
2 Steph. de Bellavillà, 91 ; addit. à Reinerius, chez Gretser, 40.
céleste: on vit même des parents, dans l'espoir de sauver lame d'un enfant de deux ans qui se mourait, lui faire imposer les mains par les ministres de la secte1
Ceux-ci cependant attachaient de certaines conditions au Consolamentum donné aux malades en danger de mort; nonseulement ils leur faisaient promettre qu'en cas de guérison ils garderaient le même engagement que prenaient tous les aspirants au grade de parfait, mais ils s'informaient avecsoin si le désir d'être consolé était vraiment sincère, si le malade ne ^demandait pas uniquement pour arriver, après une vie de péché, plus vite et plus facilement au ciel. En 1231, une femme malade demanda le Consolamentum ; on le lui refusa parce que «si elle vivait, il lui serait fort difficile de s'astreindre au régime sévère des parfaits2.» Souvent si la crise qui avait paru présager la mort passait et que le malade guérissait avant l'arrivée des ministres qu'il avait fait appeler pour le consoler, la cérémonie n'avait pas lieu , on l'ajournait pour laisser au croyant le temps d'éprouver la réalité de son désir3. Dans les temps de persécution , où les Cathares pouvaient craindre de voir diminuer l'enthousiasme de leurs fidèles, ils faisaient avec eux un pacte particulier, à l'effet de s'assurer de leur constant attachement a la secte; ils leur permettaient de vivre dans le monde, affranchis des règles sévères imposées aux parfaits, a condition de promettre qu'en cas de danger ou de maladie, ils se feraient recevoir par le Consolamentum pour avoir « une bonne fin,» et que s'ils ne mouraient pas, ils subiraient toutes les conséquences de leur réception . Ce pacte , que faisaient des hommes , des femmes, des enfants même4, et par lequel on se mettait
1 Liber sentent, inquisit. Tolos., 190.
2 Actes de V Inquisit. de Carcassonne, 1243 ; Doat, XXIV, f 125.
3 Actes de V Inquisit., souvent.
* Liber sentent, inquisit. Tolos., 29, 42.
en quelque sorte à la disposition de Dieu . c'est-à-dire de la secte, s'appelait « la Convenenza*
Peut-être l'ajournement du Consolamentum jusqu'à l'heure de la mort avait-il encore un autre motif. La secte enseignait que si après l'avoir reçu on pèche de nouveau , on perd le Saint-Esprit, et qu'on retombe sous le pouvoir du démon; pour mourir par conséquent avec l'assurance de la rémission de ses fautes, on ne se faisait donner le baptême spirituel qu'à un moment tellement rapproché de la mort, qu'on ne croyait plus avoir le temps d'annuler par une rechute les effets de la grâce reçue 5 c'est comme ces chrétiens du quatrième siècle qui ne se faisaient baptiser qu'à l'heure de la mort . parce qu'ils attribuaient au baptême la vertu de les laver de tous les péchés de leur vie. En tout cas on ne peut s'empêcher de reconnaître une certaine analogie entre le Consolamentum donnéaux mourants et les indulgences que l'Église accordait à ses fidèles; cet ajournement était conforme à l'esprit de l'époque 5 les abstinences prescrites aux parfaits devaient peu convenir à beaucoup d'hommes du douzième et du treizième siècle ; elles n'étaient guère du goût de la plupart des chevaliers qui aimaient le plaisir et la guerre; ils voulaient s'assurer du ciel, tout en continuant à vivre pour la terre; ils ne demandaient qu'à mourir consolés, de même que beaucoup de membres de l'Église ne croyaient mourir sauvés qu'en se faisant administrer le sacrement de l'Eucharistie ou en se faisant revêtir, sur leur lit de mort, de l'habit de quelque ordre religieux. Les Cathares, loin de rester fidèles à leur prétention d'élaguer du christianisme tout ce qui n'est qu'un acte extérieur, avaient fini ainsi par attribuer euxmêmes à leur Consolamentum une espèce de vertu magique
1 Liber sentent, inquisit. Tolos., 15, 19, 22, 23, etc. tëyineiïcus, 274, l'appelle La Convinenza. On promettait de stare in conveniencià Dei. Liber sentent., etc., 101. Convenentia était au moyen âge synonyme de Convention pactum. Voy. Du Çange, II, 580.
et surnaturelle; emportés par la tendance générale du moyen âge. ils étaient retombés dans l'erreur qu'ils avaient voulu éviter et qu'ils reprochaient constamment aux catholiques.
Pour empêcher que l'effet produit par le Consolamentum ne se perdît de nouveau, on suivait, dans certains cas, une coutume d'une horrible sévérité : on commandait aux malades dont on n'était pas tout a fait sûr, de se laisser mourir en s'abstenant de toute nourriture1. On dit même qu'il y avait des Cathares exaltés qui proposaient aux malades le choix de mourir comme martyrs ou comme confesseurs ; ceux qui choisissaient l'état de martyr, étaient étranglés par le moyen d'un linge passé autour du cou 5 ceux qui préféraient la mort des simples confesseurs, devaient se laisser mourir de faim'2. Cette abstinence de toute nourriture, pour accélérer le moment où l'âme serait affranchie des dernières entraves de la matière, s'appelait ïendura2. Ce genre de mort n'était pas seulement imposé à des malades ou choisi par eux pour hâter leur délivrance; bien souvent aussi des Cathares, avertis d'un danger, se mettaient en endura, pour ne pas tomber vivants entre les mains des inquisiteurs; ou bien c'étaient des prisonniers qui se laissaient mourir de faim pour éviter les horreurs de la mort dans les flammes4. Dans des cas de ce genre on ne se privait pas seulement de nourriture, on employait des moyens plus directs pour abréger la vie, on se mettait dans un bain et on s'y faisait ouvrir les
' Une femme malade ayant reçu le Consolamentum, le ministre cathare
inhibuit ne amodo aliquis cibus ministraretur dictœ infirmas hereticotœ,... et de totà nocte nec de die sequenti nullus cibus vel potus fuit ei ministratus , ne dicta infirma perderet bonum quod receperat. Lib. sentent, inquisit. Tolos., 134, etc.
2 Manuterogi ad hoc specialiter deputato, quod teutonice vocatur Untertuch, ipsum strangulant... Addit. à Reinerius, chez Grelser, 40.
3 Liber sentent, inquisit. Tolos., "28, 35, 70, 111, etc.
+ Montolina per sex septimanas steterat in endura et nec comedera! nec biberat nisi aquam frigidam. Ibid.. 28, 111, 179.
veines, on prenait des polions empoisonnées el mêlées avec du verre pilé, on se perçait le cœur avec le premier instrument pointu tombant sous la main1 Loin d'être un péché aux yeux des Cathares, cette mort violente était pour eux une preuve de foi, une marque de sainteté2; cependant elle n'était pas, comme on aurait pu s'y attendre, une loi générale pour tous les membres arrivés à la perfection ; elle n'était permise que dans les moments de danger extrême, soit comme un moyen d'abréger une maladie qu'on considérait comme un avertissement que l'heure de la délivrance était proche; soit comme un moyen de se soustraire aux recherches des ennemis ou de ne pas subir les supplices que ceux-ci multipliaient pour ébranler la constance des croyants effrayés. Aussi longtemps que le péril n'était pas imminent, les parfaits devaient supporter la vie, jusqu'à ce que Dieu lui-même vînt rappeler leurs âmes; ils devaient continuer a vivre sur la terre pour achever leur pénitence; ils le devaient aussi pour représenter, au milieu du monde mauvais, la véritable Église de Jésus-Christ.
1 Guillelma de Proaudo, de Toulouse (1509j recepta per hœreticos, in abstinencià quam ipsi vocanl enddram multis diebus perdurans, .. mortemque corporalem sibi accelerans, sanguinem minuendo, balneum frequentando, potumque letifferum ex succo cucumerum silvestrium inmisso in eo vitro fracto quo frangerentur ejus viscera in fine, ut finiret celerius petitum, avide assumendo, ad mortem festinavit œternam. L. c, 55. Une autre posuit se in endura ut moreretur in eà, et balneabat se, et in dicto balneo fecit sibi minui (c'est-à-dire saigner),... quia timebat capiper inquisitores, et ut citius moreretur. Ibid., 70. Ou bien ils tiennent prêt quelqu'instrument pointu, un poignard, une alêne, etc., cum quo perforarentur in latere subild si venirent nuncii inquisitorum. Ibid., 76.
2 Une opinion semblable se trouve déjà chez les Cathares de Monteforte, en 1050 : Nemo nostrûm sine tormentis vitam finit, ut œterna tormenta évader e possimus... Si nos per tormenta a malis hominibus nobis ingesta deficimus, gaudemus ; si autem aliquando nos ad mortem natura perducit, proximus noster, antequam animam damus, qaoquomodo interficit nos. Landulphus senior, 89.
l'église cathare.
Nous avons déjà remarqué à plusieurs reprises que les Cathares prétendaient former la véritable Église chrétienne. Suivant leur doctrine, l'Église consiste dans la réunion de ceux qui, en croyant à la révélation du Dieu bon par Jésus- Christ, et en accomplissant parfaitement ses préceptes, se sont affranchis des liens de la matière et de la puissance du démon ; en un mot, l'Église est la réunion des parfaits de la secte ; ceux-ci sont seuls les bons chrétiens, les brebis du Seigneur, les successeurs des apôtres , le peuple de Dieu sur la terre1. Cette idée est conforme à toutes les prémisses du système cathare; l'Église, d'après ce système, doit être pure et sainte dans les mœurs et avoir la vraie intelligence du christianisme; quelque vraie que soit cette idée en ellemême, les Cathares tombent dans la même erreur qu'ils reprochent aux catholiques , en prétendant que leur association est la parfaite réalisation de l'Église, ou en confondant la forme extérieure et visible avec l'Église idéale et invisible
C'est parce qu'ils croyaient à la succession et au caractère apostolique de leur Église , qu'ils ne cessaient de protester vivement contre l'accusation d'hérésie : les méchants seuls, disaient-ils, nous appellent hérétiques; nous ne le sommes pas, nous sommes les vrais chrétiens , les fils du Christ dont l'héritage nous appartient2. Ils allaient jusqu'à dire que dans
i Evervinus, 454; S. Bernardi Sermo, 66 ; 1, 1500; Eckbertus, 898, 900; Disputatio, 1752; les Bogorailes : Euthymius, Narratio de Bogom., 55.
- Malœ gentes nos vocant hœreticos, et nos non sumus hœrelici, ymo sumus boni christiani , illi qui recipiunt filiationem seu adoptationem a Christo, illi sunt boni christiani, et taies possidebunt hœreditatem Christ i. Actes del'Inquisit. de Carcassonne, 1305 ; Doat, XXXIV, f° 100.
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leur Église s'était conservé le don des miracles , promis par Jésus-Christ à ceux qui auraient cru (S. Marc XVI, 17, 18); mais seulement un petit nombre d'entre eux prenaient les paroles du Sauveur dans un sens littéral et matériel1 : l'opinion générale y attachait un sens allégorique, et les miracles cathares étaient la conversion des âmes à Dieu , leur délivrance de la servitude du démon , leur union nouvelle avec le Saint-Esprit2.
Une conséquence de leur manière de se représenter l'Eglise est que les impies, les incrédules, les méchants doivent en être exclus -, elle ne se compose que de membres parfaits3. En faisant l'application de ce principe a l'Église romaine , à laquelle ils reprochaient de prétendre a la pureté et à la sainteté, tout en maintenant en son sein des membres imparfaits, ils lui refusaient le caractère et le nom d'Église; comment, disaient-ils, saurait-elle être vraie, quand on y voit des méchants mêlés aux bons? Elle qui compte en son sein tant d'hommes adonnés à tous les vices, comment serait-elle cette « Église glorieuse, dont parle saint Paul, n'ayant ni tache, ni ride, ni rien de semblable, mais étant sainte et irrépréhensible?» (Eph. V,27)4< Dans la véritable Église doivent régner l'amour et la charité ; elle ne doit point connaître l'esprit de rigueur ni de persécution ; d'ailleurs qu'y aurait-il à punir dans une Église où tout est pur? Une Église qui a des membres contre lesquels elle doit sévir elle-même ; une Église surtout qui sévit contre les saints, comment se-
1 Moueta, 222.
2 Ils font des miracles quando convertunt aliquem hominem ad Deum, et dœmonia et peccata ab eo ejiciunt , serpentes id est venenosas cogitaliones ab eo tollunt ; linguis novis loquuntur, quia ipsi credentibus suis inaudita proferunt. Disputatio, 1750.
3 Nostra est Ecclesia, ubi sunt homines justi et casti, non menlientes, non fraudantes. Disputatio, 1752. In Ecclesia Dei non sunt boni et mali. Peregrinus Priscianus, 95.
4 Ebrardus, 133f; Disputatio, 1751.
rait-elle digne du nom qu'elle s'arroge1? Ils reprochaient en outre au catholicisme les pompes de son culte, les richesses et le luxe de ses prélats, les honneurs que lui rendait le monde 2 ; voyez ses fruits, s'écriaient leurs ministres dans leurs prédications au peuple, ces fruits sont l'avarice, l'ambition, l'oppression; or c'est par les fruits qu'il faut juger de la nature de l'arbre3. De même que lesVaudois et d'autres sectes, ils prétendaient que la décadence de l'Église avait commencé depuis le temps du pape Silvestre; ils partageaient la fausse croyance répandue par les papes eux-mêmes , que l'empereur Constantin avait fait donation au Saint-Siège de territoires considérables; la dégénération de l'autorité spirituelle datait pour eux de l'acceptation par un ministre chrétien d'une puissance purement temporelle et terrestre, et c'est pour ne pas avoir refusé cette puissance, qu'ils appelaient le pape Silvestre l'antéchrist, «le fils de la perdition qui s'est assis comme un Dieu dans le temple de Dieu, voulant passer lui-même pour un Dieu» (2e épîlreauxThes. II, 3, 4)4. Depuis cette époque, suivant eux, la corruption s'est constamment accrue dans une proportion de plus en plus effrayante, jusqu'à ce que finalement on enseignât et on crût dans l'Église de Rome le contraire de ce qu'avaient cru et enseigné ses fondateurs5; cette Église, disait le peuple, n'est plus « qu'une maison où se débitent des faussetés et des impostures6;» ses miracles sont trompeurs, ceux qui les opèrent
1 Moneta, 508. En se fondant sur S. Matin. VII, 1, et Rom. XII, 14, ils disaient que malefaciunt sacerdotes vestri qui judicant, maledicunt, excommunicant et condemnant nos. Disput., p. 1744. Ecclesia non débet persequimalos. Peregr. Priscianus, 95.
2 Moneta, 395 et suiv.
3 Ibid., Ô90; ils citent S. Matth. VII, 17, 18; S. Jean XIV, 12.
4 Bonacursus, 209.
5 Eckbertus, 919.
6 Domus in qua dicuntur falsitates et trichariœ. Actes de Vlnquisit. de Carcassonne, 1247 ; Doat, XXII, f° 98.
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sont les faux prophètes annoncés par Jésus-Christ (S. Matth. XXIV, ses sacrements sont institués parle démon
pour décevoir les hommes2; ses coutumes sont mauvaises, elles sont étrangères au Nouveau Testament et à l'Église primitive3^ en un mot, tout en elle a été faussé et perverti par l'influence du démon , n'aspirant qu'à ruiner ce que Dieu avait entrepris pour le salut des âmes Les hérétiques sont donc ceux qui persistent dans cette Église et qui la croient bonne , quoiqu'on ne puisse pas être sauvé en elle ; elle est la synagogue du démon , l'Église du mauvais Dieu , celle dont il est parlé dans le dix-septième chapitre de l'Apocalypse*. Que faire donc pour être sauvé? La réponse était simple: sortir de l'Église catholique pour entrer dans celle des Cathares. Celle-ci prétendait assurer a ses membres toutes les grâces, dont elle contestait la possession à l'Église de Rome. Embrasser la secte, se faire donner le baptême de l'Esprit et renoncer au monde pour mener la vie des parfaits, telles sont les conditions uniques et indispensables du salut des âmes. Ceux qui ont rempli ces conditions sont seuls les membres de la vraie Église, leurs péchés leur sont pardonnés, ils ont le Saint-Esprit. Il paraîtrait naturel d'admettre qu'une fois en possession de ce Saint-Esprit, l'âme devrait être préservée par lui de toute chute ultérieure, en d'autres termes qu'elle ne devrait plus pouvoir consentir au mal. D'ailleurs un des auteurs qui les connaissaient le mieux, assure qu'ils ont enseigné que celui qui a le Saint-Esprit ne pèche plus5; cependant cette opinion est contredite par une série d'autres témoignages, qui en réalité sont plus conformes au système,
1 Ibid.; Moneta, 222.
2 Ebrardus, 155 ; Reinerius, 1761 ; Liber sentent, inquisit. Tolos., 57.
3 Moneta, 591.
4 Petr. Vall. Cern., 556; Moneta, 597; Actes de l'Inquisit. de Carcassonne, 1247; Doat, XXII, f° 98; Liber sentent, inquisit. Tolos., 57.
5 Nullus Spiritum sanctum habens potest peccare. Moneta, 274.
et qui en outre sont appuyés par des faits historiques. En effet, quand on songe que l'âme, aussi longtemps qu'elle n'a pas été délivrée par la mort des chaînes de la matière , reste exposée à toutes les influences du monde, et qu'après le Consolamentum le démon doit redoubler d'efforts et de ruses pour ressaisir la victime qui lui échappe, on ne peut pas admettre que les Cathares aient nié sérieusement la possibilité du péché après l'imposition des mains. Aussi tous les auteurs, et celui-là même dont nous venons de mentionner une assertion contraire, attestent-ils que selon la doctrine de la secte, les parfaits n'étaient pas a l'abri de la tentation1. Les péchés véniels s'expiaient par une simple confession ; ils n'entraînaient pas, comme les péchés mortels, la perte du Saint- Esprit que le Consolamentum avait rendu a l'âme2. On sait qu'au nombre de ces derniers péchés les Cathares ne comptaient pas seulement ce que la morale chrétienne entendait par ce nom:, on perdait aussi le Saint-Esprit en mangeant de nouveau de la viande , en buvant du lait, en tuant un animal, en communiquant avec un homme du monde sans s'efforcer de le convertir3; on se souvient que la morale cathare considère tout cela comme des péchés mortels aussi graves que l'homicide ou l'adultère. La conséquence de la perte du Saint-Esprit est le retour sous le joug du démon ou la damnation, et partant l'exclusion de la communauté des
1 Moneta, 302; Steph. de Bellavillà, 91.
2 Statim Spiritum sanctum amittunt. Steph. de Bellavillà, 91 ; Moneta, 502 ; Reinerius, 1764.
3 ...Sicut est comedere carnem aut ovum vel caseum, vel interjicere avem, vel aliquod animal, prœter repentia... Ermengaudus, 236, 257; ...vel communicando mundanis si pulicem occidunt, vel muscam... Steph. de Bellavillà, 91. Cet auteur ajoute : Vel bibendum rnodicum vini, ...vel si herbam evellunt, vel ramum, vel fructum arboris discerpunt. Cependant on a vu qu'ils avaient le droit de boire du vin et de se nourrir de fruits; il paraît que le frère Etienne était en train de les charger.
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parfaits1. Car le péché mortel commis après le Consolamen- Hm est le péché contre le Saint-Esprit, le seul qui, selon Jésus-Christ, ne sera point pardonné (S. Matth. XII, 31); il est une seconde séparation de l'âme de cet Esprit céleste qui dans le Consolamentum s'était de nouveau réuni avec elle, il est une rechute aussi profonde, aussi absolue que la chute primitive, il annule tous les effets de la pénitence antérieure2. Pour s'en relever, il faut donc recommencer l'expiation ; les pénitences, les jeûnes, les prières, toutes les œuvres quelconques n'y font rien , il faut se présenter de nouveau devant les ministres de la secte, pour recevoir de nouveau l'imposition des mains, comme si on ne l'avait jamais reçue. Cet acte s'appelait la Reconsolation de l'âme3. Il se faisait avec la même solennité que le Consolamentum, mais en secret et sans autres témoins que les parfaits chargés de l'accomplir, afin de ne pas attrister les fidèles et de ne pas couvrir de confusion le pécheur repentant4. Le Cathare ainsi reconsolé rentrait dans la jouissance de tous les privilèges des parfaits, et si désormais il ne violait plus son engagement, il pouvait vivre tranquille, jusqu'à ce que la mort lui rouvrît les portes de sa patrie céleste, dont Dieu lui-même n'avait pas le droit de lui refuser l'entrée.
La même reconsolation était nécessaire a ceux qui avaient reçu l'imposition des mains d'un parfait qui , au moment de l'acte , se trouvait en état de péché mortel ; quelle que fût leur foi a la vertu de cet acte, il demeurait sans effet pour eux, parce que celui qui devait l'accomplir avait perdu son Saint-Esprit; en l'ayant perdu lui-même, comment pouvait-
5 Si quis peccaverit postquam baptismum eorum susceperit, sine omni misericordià a consortio eorum ejicitur. Alanus, 112.
2 Ibidem.
3 Ermengaudus, 257; Petr. Vall. Cern., 557; Moneta, 275 et suiv.; 302; Steph. de Bellavillà, 91.
* Reinerius. 1764.
il le communiquer a un autre, comment, lui impur, pouvaitil servir d'intermédiaire entre une âme aspirant à la pureté et le Dieu qui est cette pureté même? Comme rien n'était plus facile que d'ignorer la disposition intérieure du ministre, on n'était guère sûr d'avoir été consolé d'une manière efficace ; a cet effet la plupart des parfaits se faisaient donner le Consolamentum deux et même trois fois dans leur vie1.