SIMPLICITÉ DU CULTE. SERVICES RELIGIEUX. BÉNÉDICTION
Comme les Cathares prétendaient que l'association des parfaits représente l'Église chrétienne dans sa pureté primitive, ils croyaient aussi que leur culte est le même que celui qu'on célébrait dans les assemblées des chrétiens des premiers siècles. Ils s'imaginaient en avoir banni, conformément a leurs principes sur la nature des choses visibles, tout ce qui est extérieur ou matériel, tout ce qui a l'apparence de donner à une créature du Dieu mauvais une destination religieuse ou de la consacrer au service du Dieu bon. Nous devons en effet constater l'extrême simplicité de leur culte. Pour adorer Dieu on n'a pas besoin , disaient-ils , de se réunir
« Reinerius, 1766, 1767.
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dans une maison faite de pierres ; Dieu est présent en tous lieux; il n'habite pas de préférence dans des maisons bâties par la main des hommes (Actes XVII , 24) ; il est présent la où deux ou trois sont assemblés en son nom (S. Matth. XVIII, 20); l'Église est partout où se réunissent des Bonshommes. D'ailleurs Jésus-Christ lui-même a prié dans le désert et a prêché sur la montagne. Ils ajoutaient que les églises catholiques sont chargées d'ornements qui séduisent l'imagination et détournent l'âme de pensées plus sérieuses : beaucoup de ceux qui les visitent en sortent sans y avoir déposé les mauvaises dispositions qu'ils avaient en y entrant 5 elles ne sont pas moins profanes que les autres maisons des hommes-, le Dieu qui y habite est le mauvais Dieu1. En conséquence les Cathares tenaientleurs assemblées religieusesindistinctement dans des châteaux ou dans des cabanes, au milieu de forêts ou de prairies, dans des vallées , des caves, des cavernes; cependant la où ils jouissaient de plus de liberté, ils avaient des maisons spéciales destinées aux réunions, comme dans plusieurs villes et châteaux forts du midi de la France2 ; dans la Bosnie ils avaient encore au quinzième siècle des temples particuliers3. Dans ces maisons de prières on ne voyait aucun ornement4-, un banc, une table recouverte d'une nappe blanche servait d'autel , sur lequel reposait le Nouveau Tes-
' Les Cathares d'Arras, 1025 ; chez Mansi, XIX, 456, 458. Dicunt qudd bonus homo aut bona femina, aut congregatio utriusque Ecclesia est ; et ideo domum manufactam, negant esse Ecclesiam. Ebrardus, 152, 162; Alanus, 158. — Necjam ecclesias vocant sed speluncas, d'après S. Matth. XXI, 15; Moneta, 454; Disputatio , 1749; — les Bogomiles : Euthymios, Narr. de Bogom, 27.
2 A Montségur, p. ex. , ils avaient une maison spéciale quœ erat deputata ad faciendum sermonem. Archives de l'Inquisit. de Carcassonne, 1 245 ; Doat, XXIII, f° 202a.
3 En 1446 le roi Étienne Thomas défend : Ne Manichœi nova templa construerent, nec vetera collabentia restaurarent. Katona, XIII, 495.
* Ebrardus, 151 ; Ermengaudus, 250; Moneta, 454 et suiv.
tament ouvert au premier chapitre de l'Évangile de S. Jean1 ; mais il n'y avait ni cloches pour appeler les fidèles au culte2, ni chaire artistement sculptée pour le prédicateur. Ce qui dans les lieux saints des Cathares frappait surtout le peuple, c'était l'absence de ces statues et de ces peintures , qui garnissaient en si grand nombre les murs des églises catholiques. La secte rejetait les images comme étant des idoles , inventées par le démon et faites de matériaux créés par lui; Jésus-Christ, disait-elle, est venu pour nous affranchir de l'idolâtrie, et non pas pour en introduire une à son tour3. Nul symbole ne leur paraissait plus choquant que la croix; ils ne pouvaient comprendre qu'on pût être chrétien, en exposant dans les lieux de culte, aux regards des fidèles, l'instrument de l'ignominie et du supplice du Christ; au lieu de vénérer la croix, il fallait l'avoir en horreur, comme rappelant un triomphe du mauvais Dieu4.
On est surpris d'après cela de trouver un auteur qui leur reproche de pervertir la foi des fidèles, non pointen rejetant les images, mais en modifiant les types consacrés par l'usage de l'Église5. Ce passage de Févêque Luc, de Tuy en Galice,
1 Actes de l'Inquis., souvent.
2 Le peuple appelait les cloches des tubœ dœmonum. Petr. Vall. Cern,,
3 1152; Fasti Corbeienses, 77; Petr. Vall. Cern., 557; Moneta, 454; Disputatio, 1749 ; les Bogomiles : Euthymius, Narr. de Bogom., 27; Gernianus, Oratio de imaginibus, 439.
4 En 1000, Leutardus, chez Glaber Radulphus, 23; en 4025, les Cathares d'Arras, chez Mansi, XIX, 453 ; Bonacursus, 209; Disputatio, 1749. Hœreticus dicit qubd ignominiam Christi adoramus, et ejus ignominiam nostrœ fronti imprimimus ; dicit enim nobis, si pater vester suspensus esset in aliquo patibulo, ipsum patibulum abominaremini , et non honoraretis illud ; ex hoc arguit quasi a simili, qubd nos crucem Christi abominari debemus. Moneta, 461 ; Liber sentent, inquisit. Tolos., 42, 121, 132, 148, 191, etc. — Les Bogomiles : Euthymius, Narr. de Bogom., 24 ; Germanus, Oratio de exaltatione crucis, 115, 116.
5 Lucas Tudensis, 156.
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est en même temps d'une grande importance pour l'archéologie chrétienne; car il donne quelques détails qu'on ne trouve dans aucune autre source. Voici les hérésies iconographiques qu'il reproche aux Albigeois : Ils avaient la coutume, dit-il, de représenter la Trinité en donnant au Père la ligure d'un vieillard, au Fils celle d'un homme plus jeune et au Saint-Esprit celle d'une colombe ou d'un homme plus jeune que le Fils ; suivant Luc ils avaient imaginé ce mode en dérision de l'Église , afin de l'aire accroire aux simples que celle-ci, en enseignant la Trinité, voulait enseigner l'existence de trois dieux1. Il nous paraît difficile de croire que ce passage se rapporte réellement à des Cathares ; la seule circonstance qui pourrait rappeler leur doctrine , c'est la différence d'âge des trois personnes, parce que cette différence peut indiquer le système de subordination professé par la secte ; mais en songeant a l'énergie avec laquelle celle-ci se prononçait contre toutes les représentations des personnes et des choses divines, nous devons croire plutôt que l'évêque de Tuy s'est trompé en mettant sur le compte des hérétiques ce qu'il aurait dû attribuer avec plus de vérité a des artistes de sa propre Église. Sans doute le type général qui servait alors aux images de la Trinité, reconnaissait encore la parfaite identité des trois personnes2 5 cependant comme Part orthodoxe espagnol du douzième et du treizième siècle montre encore d'autres bizarreries qu'on ne retrouve pas ailleurs, et qu'il représentait quelquefois la Trinité sous la forme moins arienne , il est vrai , mais plus grossière d'un corps a trois têtes3, il se peut fort bien que la forme signalée par Luc soit
1 Lucas Tudensis, 92.
2 P. ex. dans le Hortus deliciarum de Herrade de Landsperg, manuscrit du douzième siècle, appartenant à la bibliothèque de Strasbourg; reproduit par M. Didron, dans son Histoire de Dieu, 565.
3 P. ex. dans un manuscrit d'Isidore de Séville, du treizième siècle, à la bibliothèque nationale; Didron, 567.
aussi le produit d'un artiste catholique, et que le sévère prélat n'en ait accusé la secte , que parce qu'il ne pouvait croire à ces écarts d'une imagination orthodoxe. On sait du reste que plus tard , quand l'art alla de plus en plus en se matérialisant , cette forme fut assez généralement adoptée.
Une seconde hérésie que Luc attribue aux Cathares, c'est de n'avoir représenté la croix qu'avec trois branches, et d'y avoir attaché le Christ en lui plaçant un pied sur l'autre et en les fixant avec un seul clou 1 ; il ajoute que suivant la tradition orthodoxe, la croix devait se diviseren quatre branches, et que le crucifié devait avoir les deux pieds l'un à côté de l'autre, chacun attaché avec un clou particulier2 5 nous ne nous arrêterons ni à rappeler ici que la croix a trois branches était au moins aussi usitée que l'autre au moyen âge , et qu'on y attachait même un sens mystique étranger à la croix ordinaire; ni que la position des pieds du crucifié, que Luc qualifie de contraire à la tradition, est devenue plus tard le type universel ; nous nous bornons à dire que la aussi l'évêque de Tuy nous semble avoir été dans l'erreur 5 car comment admettre que des hommes, qui envisageaient la croix comme une injure au Christ, comme «une abomination dans le lieu saint,» et qui osaient prétendre qu'elle est le signe de la bête de l'Apocalypse3, aient fait eux-mêmes des représentations de ce symbole détesté?
L'évêque de Tuy nous paraît mériter plus de créance, quand il accuse les Cathares d'avoir fait des images difformes de la Vierge et des saints, dans le but d'inspirer au peuple de l'aversion pour les images en général. Ils représentaient Marie sous les traits les plus repoussants , ils ne lui donnaient par exemple qu'un œil , pour exprimer, dit-il , jusqu'à quel
1 Lucas Tudensis, 94.
2 Ibidem, 400 et suiv.
3 Crucem dicunt characterem esse bestiœ , quœ in Apocalipsi esse le* gitur, et abominationem stantem in loco sancto. Bonacursus, w209.