SIMPLICITÉ DU CULTE. SERVICES RELIGIEUX
Jésus-Christ est la seule dont ils se servissent, soit dans leurs réunions religieuses, soit dans la solitude ou dans l'intimité. Cependant, comme ils ne pouvaient croire que le Christ, en l'enseignant a ses disciples , y eût mêlé une supplication relative a un besoin matériel du corps , ils interprétaient le pain quotidien dans le sens de la nourriture de l'âme, et disaient au lieu de la simple formule de l'Écriture : a Donne-nous aujourd'hui notre pain supersubstantieP -, » ils terminaient par les mots : « Car a toi appartiennent le règne, la puissance et la gloire a jamais)) (S. Matth. VI, 13) 5 comme ces mots ne se trouvent pas dans la Yulgate , leurs adversaires, qui ne connaissaient pas le texte original, les accusaient d'avoir falsifié a cet endroit la Bible 2 5 c'est un reproche qu'ils ne méritaient pas, car en ce point leur version, faite sur un texte d'origine grecque, était plus fidèle que celle de l'Église occidentale.
La prière achevée, le ministre disait : « Adorons le Père , le Fils et le Saint-Esprit,» et l'assemblée répondait : «que
1 Archdel'Inquisit. de Toulouse, 1275; Doat, XXV, f° 19; 1277 ; ibid., f° 248. Chez S. Matth. V, 11, et dans le passage correspondant de S. Luc XI, 3, il y a tqv aptov Ituqugiov ; chez S. Matth. la Vulgate traduit par panem supersubstantialem, et chez S. Luc par panem quotidianum. Ce dernier sens, évidemment plus vrai, était plus généralement adopté dans l'Église que le premier. Déjà saint Bernard fut choqué de trouver dans l'oraison dominicale de la liturgie du Paraclet, les mots : Panem supersubstantialem (Abélard, par M. de Rémusat, 1, 177). On les reprocha également aux Cathares comme une erreur. Il est à remarquer que ceux-ci n'ont pas eu besoin de les prendre dans la Vulgate, car beaucoup de Pères grecs, tels que Cyrille d'Alexandrie, Jean de Damas, Théopbylacle, etc., expliquaient le mot £7rioustoç, qui est un onra; Xsyoy.svov, dans le même sens. Voy. Suicerus, Thésaurus ecclesiast., 1, 1171 et suiv.
2 Arch. de Vlnquisit. de Toulouse, 1273 ; l. c, f<> 17 ; Moneta, 445 : Habes o Cathare plures constitutiones, quas unde habeas, testimonio Scripturœ ostendere non potes. Verbi gratià in oratione enim constat, quod Dominus docuit discipulos orare, ut habetur Matth. VI, v. 9 : Sic ergo vos orabitis : Pater noster, etc.; tu autem huit orationi addis : Quoniam tuum est regnum, et virtus, et gloria in secula. Amen.
la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ soit avec nous tous.» Le service se terminait par la bénédiction demandée et donnée dans les formes déjà citées plus haut ; quelquefois les croyants disaient aussi : «Bons chrétiens, recommandeznous à Dieu , et priez-le qu'il nous accorde une bonne fin et qu'il nous donne de ses grâces-, et la réponse du ministre était : «Le Père, le Fils et le Saint-Esprit veuillent vous épargner un jour et vous pardonner vos fautes1.»
Les détails de tout ce service religieux, notamment ceux de la bénédiction, et les paroles échangées entre les croyants et les parfaits , prouvent évidemment qu'il ne s'agissait pas ici d'une adoration rendue â ces derniers. De nombreux passages nous forcent â admettre que les inquisiteurs cherchaient a faire accroire au peuple catholique que les croyants de la secte étaient obligés d'adorer les hérétiques ; car adorer des hommes, n'était-ce pas la plus criante révolte contre le christianisme? Dans les registres de l'inquisition il est dit fréquemment que les parfaits se sont fait rendre cette espèce de culte; c'était une des questions adressées le plus souvent aux témoins et aux accusés, et les notaires s'empressaient de noter, en se servant de leurs formules accoutumées, que tel avait confessé d'avoir adoré les hérétiques2. Mais dans ce
1 Arch. de VInquis. de Toulouse, 273; Doat, XXV, f°s 117-19; Liber sent, inquisit. Tolos., 29.
2 P. ex. ...Item semel adoravit Jacobum Auterii hereticum, junctis manibus, inclinando se ter super imam bancam coram eo, et dicendo quolibet vice : Benedicite. Liber sentent, inquisit. Tolos., 61. ...Adoravit eos flectendo genua ter junctis manibus inclinando se proffundo coram eis, et dicendo ter Benedicite,... et vidit ab aliis personis hereticos similiter adorari Ibid., 13. ...Adoravit eos dicendo : Boni christiani, benedictionem Dei et vestram, flectendo genua ter ponendo manus super quandam bancam, inclinando coram eis et dicendo qualibet vice : Benedicite, et vidit ab aliis idem similiter adorari. Ibid.,Q8, etc. ...Si reverentiam fecerunt hœreticis, ubi credentes, orationes ipsorum implorantes , et bonos christianos profitentes, quasi adorant illos. Conc. de Narbonne, 1243, can. 29; chez Mansi, XXIII. 5G4.
LE CONSOLAMES i l M. 119
que ces mêmes documents rapportent sur la nature de cette cérémonie, il est impossible de reconnaître la moindre trace d'une prétendue adoration témoignée à la personne même des parfaits. Les croyants s'agenouillent et s'inclinent pour demander la bénédiction , comme cela se pratiquait en mainte occasion dans l'Église catholique elle-même; et ce qui plus est, les parfaits ne les bénissent pas en leur propre nom , ils prient Dieu de leur pardonner leurs péchés et de leur accorder une bonne fin ; les croyants se recommandent à ces prières, parce que les Bonshommes, ayant reçu la communication du Saint-Esprit, peuvent se mettre en rapport plus immédiat avec Dieu ; tel est tout le sens de la cérémonie 5 on voit qu'il n'y est nullement question d une adoration proprement dite, et qu'adorer les hérétiques ne signifiait pas autre chose que demander leur bénédiction.
Cette bénédiction avait une haute importance aux yeux de la secte ; on la répétait en une foule de circonstances -, nous avons remarqué déjà combien les croyants s'estimaient heureux d'être bénis par ceux qu'ils vénéraient comme les bons chrétiens. Dans les lieux où la secte pouvait célébrer librement son culte, la cérémonie de la bénédiction avait lieu journellement, le matin et le soir1 ; c'est un usage qui remplaçait pour les croyants les messes de matines et de vêpres du catholicisme.
LE COXSOLAMEMLM.
Nous avons dit plus haut que ce rite était l'acte le plus important de la religion cathare, le moment le plus décisif dans
1 Àrch, del'Jnquisit. de Carcassonne, 1245 ; Doat, XXIII, f*> 201b.
]a vie d'un partisan de la secte. Il marquait le passage de l'état de péché a l'état de perfection , la transition de la servitude a ce qu'on appelait la glorieuse liberté des enfants de Dieu. Avant de parler de ce rite lui-même, il convient de dire les raisons qui ont fait rejeter au dualisme le baptême d'eau; car au premier coup d'œil il peut paraître étrange, que des hommes qui prétendent se fonder sur le Nouveau Testament et suivre en tout point l'exemple de l'Église apostolique, n'admettent pas un usage prescrit en termes formels par Jésus-Christ lui-même et observé dans l'Église dès les premiers jours de sa fondation. Le baptême avec de l'eau ne peut avoir aucun effet, par la simple raison que l'eau est une matière créée ou formée par le mauvais Dieu -, comment le Dieu bon aurait-il pu se servir d'un produit de son adversaire, pour accomplir un acte par lequel les âmes soumises a celui-ci devaient être délivrées de son joug? On niait en outre la vertu sacramentelle de cet acte en général , et on disait : un homme qui doit être baptisé a fait pénitence ou bien il ne l'a pas faite; dans le premier cas , à quoi lui sert encore le baptême , attendu qu'il est justifié déjà par le seul fait de sa foi et de sa pénitence? et dans le second cas, le baptême ne saurait lui conférer magiquement une pureté qu'il n'a ni recherchée ni méritée1. Ceux qui considéraient Jean-Baptiste comme un envoyé du démon , ajoutaient que le baptême d'eau doit être rejeté comme ayant été institué par ce faux prophète pour prévenir et entraver l'œuvre de Jésus-Christ, qui devait baptiser de l'Esprit-Saint2; et ne pouvant se refuser aux témoignages de l'histoire, ils allaient jusqu'à prétendre que Jésus-Christ et l'Église primitive n'avaient conservé le baptême d'eau , que pour ne pas donner du scandale à ceux qui étaient habitués a cet usage3, lequel
1 Eckbertus, 899 ; Ebrardus, 139 ; Bonacursus, 209; Alanus, 104; Moneta, 278 et suiv.
2 Evang. Joh., chez Benoist, I, 291. — 3 Moneta, 279, 291.
toutefois doit être abandonné dans les temps où l'Évangile est compris dans son vrai sens spirituel. Il est clair que les Cathares ont aussi dû se prononcer contre la coutume d'administrer le baptême aux enfants; en effet, si la contrition a cause des péchés qu'on a commis est la chose essentielle , il s'ensuit que le baptême , quand même on lui attribuerait une efficacité que les Cathares croyaient devoir nier, ne doit exercer aucun effet sur des enfants qui ne sont pas encore en état de discerner entre le bien et le mal , et d'avoir par conséquent la foi sans laquelle le sacrement demeure une vaine formalité1. Le seul vrai baptême, suivant eux, est le baptême «du Saint-Esprit et de feu ,» dont parle l'Écriture et qu'elle oppose au baptême d'eau de Jean-Baptiste (S. Matth. III, 11 ; Actes I, 5)2. Ils administraient ce baptême sans élément matériel , par la seule imposition des mains , accompagnée d'une prière, conformément a un usage apostolique , qui à la vérité avait eu un autre but et un autre sens (Actes VIII, 14-1 7 ; XIII, 3, 2e ép. a Timoth. I, 6)3. Ace
1 Les Cathares d'Aquitaine, 1018; Àdemarus, 154; ceux d'Orléans, 1022; Gesta synodits Aurel., 605; ceux d'Arras, 1025; Mansi, XIX, 423; ceux d'Agen, 1101 ; Radulphus Ardens, 9; ceux de Soissons, 1114; Guibertus Novig., 519; Eckbertus, 899, 908; Ebrardus, 159; Ermengaudus, 233; Alanus, 92 et suiv.; Moneta, 283; Disputatio, 1726 et suiv.; Steph. de Bellavillà, 90 ; Liber sent, inquisit. Tolos., 84, 105, 158, 159, 191, etc. Le peuple disait grossièrement : Baptismus qui fit cum istà aquà , quœ facit plorare paeros et générât verrues, nihil est. Arch. de l'Inquis. de Carcassonne, 1305; Doat, XXXIV, f° 100b. — Les Bogomiles : Eulhymius, Natrr. de Bogom., 25.
2 Evervinus, 455 ; Eckbertus, 899, 911 ; Moneta, 282.
3 Les Cathares d'Orléans, 1022 ; Gesta synodûs Aurel., 605. Les paroles suivantes de l'évêque Gérard de Cambrai aux Cathares d'Arras, en 1025, se rapportent aussi au Consolamentum ; il commence par leur reprocher quàd putatis vos posse dare quod non accepistis, c'est-à-dire le Saint-Esprit ; puis il continue : In lacis, aut in biviis, aut etiam intra pudenda septa latrinarum vestras phantasias atque sacrilegas incantationes, quasi quoddam sanctificationis mysterium, super eos agitis, quos erroris vestri consortio admiscere potestis. Mansi, XIX, 444. Les Cathares de Châlons,
i22 CHAPITRE El.
baptême spirituel , qu'ils ne conféraient qu'a ceux qui donnaient les marques d'une pénitence profonde , ils attribuaient toutes les vertus qu'ils refusaient au baptême d'eau ; logiquement ils auraient dû se contenter d'un simple acte symbolique , n'ayant d'autre but que de solenniser la réception d'un nouveau membre dans leur secte; mais sans se souvenir qu'ils rejetaient le baptême de l'Église parce qu'il leur paraissait inutile dès qu'on se repentait de ses fautes et qu'on avait la foi, ils prétendaient que leur rite était plus qu'un symbole d'initiation , qu'il était un véritable sacrement, communiquant le Saint-Esprit et donnant la certitude de la rémission des péchés1.
On pouvait leur objecter que si le corps est l'œuvre du démon , on ne comprend pas pourquoi ils attribuent a l'imposition des mains, acte tout matériel et tout extérieur, une vertu telle qu'elle devient l'intermédiaire indispensable de la communication du Saint-Esprit; les dualistes mitigés répondaient, que selon S. Paul (2e ép. aux Cor. IV, 16), il y a un corps extérieur et un corps intérieur, et que dans le Consolamentum ce n'est pas la main visible qui agit, mais la main intérieure et invisible2; les dualistes absolus, plus conséquents , ne considéraient l'imposition des mains que comme un acte symbolique et accessoire; l'essentiel, c'était la prière; c'est elle qui, selon eux, faisait tout; ils ne conservaient l'imposition des mains , que parce qu'elle était un usage apostolique3.
1043 ; Gestaepiscopp. Leodiens., 899; Evervinus, 455; Moneta, 280; Reinerius, 1761.
1 Reinerius, 1762, dit que c'était un de leurs sacrements. Les catholiques l'appelaient hœreticatio ; hœreticare, c'était recevoir quelqu'un par le Consolamentum au nombre des parfaits. P. ex. Liber sent, inquis. Toi., 59, 109, etc.; Forma qualiter hœretici hœreticant hœreticos suos , chez Marténe et Durand, Thes. novus anecdot., V, 1776.
2 Moneta, 126; Reinerius, 1762.
3 Reinerius, l. c.
Le ConsoJamenlum était le but où tendaient tous les efforts et toutes les espérances des croyants de la secte-, il devait leur donner « une bonne fin » et « sauver leur âme 1 ; » aussi était-il entouré d'une solennité extraordinaire. Le droit de le conférer appartenait de préférence à ceux qui étaient ministres dans la secte, et il fallait la présence d'au moins deux d'entre eux pour la célébration de la cérémonie. Cependant les ministres pouvaient être remplacés par d'autres membres ayant déjà reçu le Consolamentum , et en des cas d'urgence même par des femmes2. Une condition indispensable pour l'efticacité de l'acte, c'est que celui qui devait l'accomplir, ne fût point dans le moment en état de péché mortel 5 on faisait dépendre la vertu du sacrement de l'état moral de celui qui l'administrait 5 s'il a commis un péché et qu'il ne l'a pas encore expié , il a perdu le Saint-Esprit , et sa prière pour faire descendre ce Saint-Esprit sur l'âme du récipiendaire demeure vaine et impuissante3.
Pour recevoir le Consolamentum , il ne fallait pas seulement croire a la vérité de la doctrine cathare, il fallait s'être préparé spécialement et souvent pendant un temps assez long, par des prières et par des abstinences 5 le moment définitif de l'initiation était précédé d'un jeûne rigoureux : il fallait pendant trois jours entiers se priver de toute nourriture4. A ces épreuves mêmes on n'était admis qu'après avoir été longtemps et sévèrement observé par les parfaits de la secte qui , toujours persécutés , devaient veiller à ne pas re-
1 Liber sentent, inquis. Tolos., S5, 190, 1248, elc.
2 Ermengaudus, 236; Moneta, 278 ; Reinerius, 1762 ; Arch. de V Inquis. de Carcassonne, 1243 ; Doat, XXIII, fo 292.
3 Ermengaudus, l. c.; Reinerius, l. c.
4 Le, Consolamentum n'est donné que post certi temporis probalionem, Moneta, 278; Arnaldus Martini... incipiebat facere abstinencias hereticorum ut fieret herelicus. Liber sent, inquisit. Tolos., 89. Arch. de V Inquis. de Carcassonne, 1244 ; Doat, XXIV, fo 288b. — Les Bogomiles : Euthymius, JVarr. de Bogom., 23.
12 ï CHAPITRE II.
cevoir en leur nombre des hommes qu'ils auraient pu soupçonner de lâcheté ou de perfidie1. Conformément a la doctrine des Cathares que l'acte sacramentel ira son effet qu'autant qu'on a la foi et qu'on demande sincèrement le pardon de Dieu, il était de règle de n'admettre au Consolamentum que des adultes, sans distinction de sexe-, cependant il y a des exemples que les mains ont été imposées a des enfants, soit a l'heure de la mort, soit pour les destiner au ministère de la secte2. Dans tous les cas il fallait être , au moment de la cérémonie , en pleine possession de ses facultés et avoir l'usage de la parole , pour pouvoir répondre aux questions et répéter les prières et les obligations usitées3.
Dans les contrées et aux époques où la secte existait librement a côté de l'Église catholique, le Consolamentum se célébrait publiquement, en présence des croyants venus de tous les côtés pour assister a ce spectacle solennel. Dans les temps de persécution , la cérémonie était entourée du plus profond mystère; elle avait lieu sous le voile de la nuit, dans des endroits cachés, et peu de fidèles seulement pouvaient y assister4 ^ c'est l'acte qu'on s'efforçait avec le plus de soin de dérober a la connaissance des adversaires, car une fois consolé ou reçu hérétique, on n'avait plus de grâce a espérer de l'Église, on n'avait d'autre perspective que le bûcher.
Quand le récipiendaire s'était préparé par l'épreuve préliminaire, on l'introduisait en silence dans le lieu où l'initia-
1 Ab ipsis... qui veniunt ad vos, fidem vcstram, ex qua salvandos vos esse speratis, et occulta opéra vestra longo tempore, ut dicunt quindecim annis, occultatis , donec diu vos probaveritis , ita ut sperare possitis de eis quàd non prodant vos. Eckbertus, 900.
2 Actes de l'Inquis., souvent.
3 Morts est apud cos, utdicitur, quàd nutlum... consoîentur, qui non sit sanœ mentis, et memoriam habeat ordinatam. Urbaiu IV aux inquisiteurs, 1261 ; chez Eymericus, lôô ; Actes de Vlnquis., souvent.
•+ Eckbertus, 911 ; Steph. de Bellavillà, 90.
lion devait être célébrée: de nombreux flambeaux allumés étaient disposés le long des murs, pour symboliser sans doute qu'on allait donner à un frère le baptême de feu1 ; au milieu se trouvait une table, couverte d'un drap blanc, sur lequel était posé le volume du Nouveau Testament2. Avant de commencer la cérémonie, les ministres, de même que tous les assistants, se lavaient les mains, pour qu'aucune souillure ne troublât la pureté du lieu3. L'assemblée se rangeait ensuite en cercle, suivant le rang que chacun occupait dans la secte, et en gardant le silence le plus respectueux4; le récipiendaire se plaçait au milieu , à quelque distance de la table servant d'autel5. Le ministre, tenant en main le Nouveau Testament6, ouvrait la solennité en instruisant le néophite des doctrines des Cathares, en lui retraçant l'austérité de la vie qu'il aurait a mener après sa réception , et en l'exhortant surtout a ne plus fonder aucun espoir sur l'Église de Rome, mais a persévérer jusqu'à la mort dans sa foi nouvelle , qui seule pourrait lui procurer le salut et le ramener à Dieu7. Après cette allocution , le ministre adressait au récipiendaire la question : a Frère, veux-tu te rendre à notre foi?» Et il devait répondre par oui8. S'il était marié on demandait a sa femme de le délier du serment conjugal , afin de le rendre a Dieu et à l'Évangile; en recevant une femme, on adressait cette question a son mari9. Alors le récipiendaire s'agenouil-
1 Locantur luminaria copiose in parietibus cunctis. Eckbertus, l. c.; ...candelis undique accensis. Steph. de Bellavillà, L c.
2 ...Impositis in quodam banco manutergiis albis, et desuper librum quem vocabant texlum... Vaissette, III, preuves, n<>224, p. 587.
3 Ermengaudus, 236.
4 Ils se placent per ordinem in circuitu cum reverentià magnà. Eckbertus,
5 Ibidem. Vaissette, i. c.
6 Ermengaudus, 236. — ? Ibidem. Moneta, 278.
8 Forma qualiter hœretici hœreticant hœreticos suos ; chez Marténe et Durand, Thes. noms anecdote V, 1776.
9 Arch. de VInquis. de Carcassonne, 1243 ; Doat, XXIII, f° 79.
lait, ei mettant les mains contre terre, il disait : «Bénissezmoi.» Le ministre répondait : «Que Dieu te bénisse.» Cela se répétait une seconde et une troisième fois , et a chaque fois le récipiendaire s'avançait de quelques pas, en gardant toujours sa position baissée contre terre. Après avoir demandé la troisième fois à être béni, il ajoutait: «Seigneur, prie Dieu pour moi, pécheur, qu'il me conduise a une bonne fin,» et le ministre répondait à son tour : «Que Dieu te bénisse, qu'il fasse de toi un bon chrétien et te conduise a une bonne fin1.» A cela succédait l'obligation solennelle du nouveau frère; «je promets, disait-il, en étant toujours agenouillé, de me rendre a Dieu et à son Évangile; de ne jamais mentir ni jurer; de ne plus toucher a une femme ; de ne tuer aucun animal et de ne manger ni viande , ni œuf, ni laitage; de ne me nourrir que de nourriture végétale et de poissons2 ; de ne rien faire sans prière; de ne pas voyager, ni de passer la nuit à un endroit, ni même de manger sans compagnon, et si je tombe entre les mains de mes ennemis et que je sois séparé de mon frère, de m'abstenir au moins pendant trois jours de toute nourriture; de ne jamais dormir sans être vêtu3; enfin de ne pas trahir ma foi , quel que soit le genre de mort dont on me menace4. » Il ajoutait de nouveau un triple : «Bénissez-moi5,» et toute l'assemblée se mettait à genoux
1 Forma qualiter hœretici hœreticant, etc.; I. c. Les paroles étaient en langue vulgaire : Senhor, prega Deuper aquest pecaire, que Deus m'aport a bona fi ; réponse : Deus vos benedicat , eus {Deus ?) fassa bon chrestia, eus port a bona fi. Arch. de l'Inquis. de Carcassonne , 1243 ; Doat, XXII, fo 110a.
2 Nisi de aquà et ligno ; et pro aquà intelligunt pisces, et pro ligno oleum. Forma, etc., I. c. Nisi de oleo et piscibus. Vaisselte, III, preuves, no 224, p. 587.
3 Sine camisià et bracis. Forma, etc., I. c.
* Ibidem. Vaisselte, /. c. Actes de l'Inquis., souvent; surtout Inquis. de Carcassonne, 1244; Doat, XXIII, fo 272. 5 Vaissette, /. c.
LE C0NS0LAMENTUM. 127
comme lui1. Le ministre s'avançait alors et lui ayant donné à baiser la Bible2, il la lui posait sur la tête, et les autres frères parfaits s'approchaient et lui imposaient la main droite, les uns sur la tête, les autres sur les épaules3-, toute l'assemblée prononçait les mots : « Adorons le Père , le Fils et le Saint-Esprit,» après quoi le ministre implorait Dieu de faire descendre sur le néophite l'Esprit saint et consolateur4. L'assistance entière récitait ensuite l'Oraison dominicale5, et le service se terminait par la lecture, faite par le ministre, des dix-sept premiers versets de l'Évangile selon S. Jean6. Au frère consolé on remettait en souvenir de son initiation un fil de lin ou de laine, dont il devait se ceindre le corps, et qu'on appelait symboliquement son vêtement7. Avant de se séparer, les ministres donnaient encore au nouveau parfait le baiser de paix, en l'embrassant deux fois sur la bouche8; le parfait rendait ce baiser a celui qui se tenait le plus près de lui , et tous les assistants le recevaient ainsi à la ronde 5 si le nouveau membre était une femme, le ministre lui donnait la paix en lui touchant l'épaule avec la Bible et le coude avec son coude ; elle transmettait ce baiser symbo-
1 Formaj etc*» c.
2 ...Et denique osculatus fuit librum dictorum hœreticorum ; et his completis, imposuerunt librum... Vaissette, l. c.
3 Eckbertus. 911 ; Ermengaudus, 236 ; Forma, etc., I. c; Moneta, 278; Actes de Vlnquisit., souvent. — Les Bogomiles : Euthymius, Narr. de Bogom., 25.
* Arch. de Vlnquisit. de Carcassonne, 1244; Doat, XXIII, fo 58«.
5 Selon Ermengaudus , 236, ils la disaient sept fois; d'ordinaire on ne la disait qu'une fois. — Les Bogomiles : Euthyruius, Narr. de Bogom., 26.
6 Ermengaudus, 256 ; Steph. de Bellavillà, 91 ; Forma, etc., I. c.
7 ...Quoddam fîlum subtile lineum vel laneum pro habitu, quem portât supra camisiam ; et sic ille postmodum dicitur hœreticus indutus. Forma, etc., I. c; Liber sent, inquisit. Tolos., 249; les femmes portaient cordulam cinctam ad carnem nudam subtus mamillas. Arch. de Vlnquisit. de Toulouse, 1273; Doat, XXV, fo 60^.
8 ...Bis in ore ex transverso. Forma, etc., I. c; Arch de Vlnquisit. de Carcassonney 1243; Doat, XXII, fo H2\ etc.
lique de la même manière a son voisin s'il était homme1. Tous les hommes finalement se donnaient l'accolade fraternelle entre eux 5 les femmes se la donnaient entre elles, et l'assemblée se séparait après avoir félicité le frère nouvellement reçu2. Celui-ci, sortant a peine d'un jeûne absolu de trois jours, devait se retirer pendant quarante jours dans la solitude et ne se nourrir que de pain et d'eau , pour méditer sur la grâce qu'il venait d'obtenir, et sur les graves obligations qu'elle lui imposait pour le reste de sa vie3.
Quant à la cérémonie du Consolamentam donné aux malades , elle différait en quelques points de la réception ordinaire d'un candidat à la perfection. Lorsqu'un malade désirait l'imposition des mains, deux parfaits se rendaient en sa chambre, suivis seulement d'un petit nombre de croyants. Ils s'assuraient d'abord si le malade était encore maître de ses sens, s'il avait une pleine conscience de ce qu'il faisait, et surtout s'il avait encore l'usage de la parole, pour pouvoir dire les prières et prononcer sa promesse-, ce n'est que dans des cas rares que l'on faisait exception à cette règle ; on ne s'en écartait en général que lorsqu'il s'agissait de «donner une bonne fin » à des guerriers blessés à mort dans un combat contre les catholiques4. Dans les cas ordinaires , la solennité s'ouvrait par la bénédiction donnée aux assistants, agenouillés devant les Bonshommes. Puis le ministre demandait au malade s'il voulait se rendre a Dieu et a l'Évangile.
1 ...A libro etcubitu, ou cum libro et cum brachio. Arch. de VInquisit. de Carcassonne, 4244; Doat, XXIII, fo 58b, 428", etc.
2 Ibidem.
3 Jbid., Doat, XXIV, fo 289a. Suivant Euthymius, Narr. de Bogom., 26, cette première initiation était suivie chez les Bogomiles d'une seconde plus parfaite, quoique consistant absolument dans les mêmes rites ; il est possible que cela ait eu lieu ; cependant il est aussi possible qu'Euthj mius eût rapporté un fait inexact; car on ne voit chez les Cathares aucune trace d'une seconde initiation, du reste superflue après tout ce qui se faisait dans la première.
4 Comme p. ex. au siège du château de Monlségur, en 1244.