‹ Histoire et doctrine de la secte des Cathares ou Albigeois (volume 2)Chapitre 27 sur 64 · LA BÉNÉDICTION DU PAIN · texte numérisé non relu

LA BÉNÉDICTION DU PAIN

De même que les Cathares faisaient correspondre le Consolamentum au baptême des chrétiens, ils avaient un usage qui devait rappeler la sainte-cène, et qu'ils appelaient la bénédiction ou la fraction du pain. Cet usage se pratiquait a chaque repas auquel assistaient des parfaits. Avant de s'asseoir a table, on disait l'oraison dominicale et on recevait la bénédiction ; puis un ministre ou bien le plus âgé des parfaits prenait un pain , le bénissait , et en distribuait des morceaux à tous les assistants , en disant : «Que la grâce de notre Seigneur soit toujours avec vous-,» chacun alors mangeait sa

1 Arch. de VInquisit. de Carcassonne, 1243; Doat, XXII, f<> 11 lb.

2 Liber sentent, inquisit. Tolos., 186. — 3 Ibid., 186, 190, 195, 249.

4 Ibid., 249; Arch. de VInquisit. de Carcassonne, t. c, f°s il 2a, 163 e( suiv.; voy. aussi Vaissette, IV, 40.

part dans un silencieux recueillement1. Ces repas devaient renouveler les agapes des premiers chrétiens, et symboliser, non pas la participation aux bienfaits de la mort du Christ, mais la communion , la fraternité entre tous les membres de la secte. Il peut paraître étrange que les Cathares , qui rejetaient le baptême chrétien , à cause de l'élément matériel de l'eau, aient béni le pain qui n'est pas moins une production de la terre et du mauvais Dieu ; aussi les dualistes absolus prétendaient-ils que la bénédiction ne portait pas sur le pain lui-même, mais sur l'acte de la manducation2. La foule des croyants ne faisait pas cette distinction, plus subtile que vraie ; on prenait le pain pour du pain réellement bénit, et on l'appelait même le pain de Dieu ou le pain de la sainte oraison3. Là où les parfaits étaient nombreux et pouvaient visiter souvent leurs fidèles, ils leur bénissaient du pain en assez grande quantité, pour qu'ils pussent en manger tous les jours4. Dans les temps de persécution, quand les parfaits, obligés de se tenir cachés , ne pouvaient faire leurs tournées qu'à de rares intervalles, cet usage dut se modifier; on ne mangeait alors du pain bénit qu'aux occasions solennelles, surtout aux fêtes de Noël et de Pâques5 ; des messagers fidèles

1 Evervinus, 455; Reinerius, 1763; le texte de Martène et Durand est tenet panem et vikum velplures, si necesse est...; celui de Gretser donne un meilleur sens : panem dndm vel plures. Reinerius ajoute que c'est là un des sacrements des Cathares. Concile de TN'arbonne, 1245, canon 29; Mansi, XXIII, 384; Liber sentent, inquisit. Tolos., 28, 29, etc.

2 Reinerius, 1763.

3 ...Qnem vocant panem sanctœ orationis. Liber sentent, inquisit. Toi., 29, 34; Eymericus, 274; ...dicens qubd erat panis de Deo ; Liber sentent, inquisit. Tolos., 112. On peut déjà reconnaître cet usage du pain bénit dans les bruits répandus sur les Cathares d'Orléans et de Soissons, qu'ils brûlaient des enfants, et que des cendres ils faisaient une pâte qui servait à leur Eucharistie et à laquelle ils attachaient un grand prix. Voy. ci-après le livre cinquième, note 1.

* Arch. de V Inquisit. de Carcassonne, 1244; Doat, XXIII, f° 204b. 5 Procès d'Armanno Pungilovo, chez Muràtoii, Antiquit., V,137.Zi6er sentent, inquisit. Tolos., 160.

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le portaient dans les villes et dans les villages aux croyants, et ceux-ci le conservaient religieusement dans des cassettes pendant des années entières. On n'était plus tenu alors de le manger en commun , en célébrant une agape-, on en prenait en secret une parcelle, en commémoration de son admission dans la communauté des croyants, et de la fidélité qu'on devait aux Bonshommes et a leur Eglise1.

On peut se demander pourquoi les Cathares, s'ils voulaient revenir aux usages de l'Église primitive, ne bénissaient pas aussi le vin et en donnaient a boire a tous. Il est vrai qu'un auteur du douzième siècle , Evervin , assure qu'a chacun de leurs repas ils consacraient aussi la boisson2 ; mais comme aucun témoignage postérieur ne vient à l'appui de l'opinion, qu'ils auraient attaché à la bénédiction du vin le même sens qu'a celle du pain , on doit entendre le passage d'Evervin d'une manière générale de la bénédiction que le parfait, assistant à un repas, prononçait sur chaque mets, et dont nous avons parlé plus haut. Si l'usage de ne pas consacrer aussi le vin ne se fondait pas chez eux sur la considération que le pain est un aliment plus universel et plus nécessaire, et peut-être sur un sens symbolique qu'ils lui attribuaient en souvenir de Jésus-Christ qui s'est appelé le pain de la vie (S. Jean VI, 3o), nous ne saurions expliquer pourquoi ils ont laissé leur cène incomplète3.

1 Procès d'Armanno Pungilovo, l. c. Arch. de l'Inquisit. de Toulouse, 1276; Doat, XXV, f° 229; Liber sentent, inquisit. Tolos., 112, 160, 198, etc.

2 In mensà sua quotidie cum manducant ad formant Christi et apostolorum, cibum suum et potum in corpus Christi et sanguinem per dominicam orationem consecrant, ut inde se membra et corpus Christi nutriant. Evervinus, 455 ; S. Bernardi Sermo, 66, 1, 1500.

3 Les anciens Manichéens ne communiaient aussi que sous une espèce; les papes Léon-le-Grand et Gélase leur en font un reproche (Léo Magnus, sermo 40; inopp., I, 161 ; Gelasius, in Gratiani Decretum,t. III, de consecrat. II, cap. 12, col. 1918). La raison des Manichéens était leur

Quoiqu'ils aient attaché une haute importance a leur pain bénit, ils rejetaient toute signification mystique, relative au corps de Jésus-Christ, semblable a celle qu'on attache à l'Eucharistie dans le système orthodoxe. Nul d'entre eux ne croyait qu'en consacrant le pain, on lui faisait subir une transformation surnaturelle, et qu'il représentait d'une manière quelconque le corps du Christ, corps qui d'ailleurs, suivant le dualisme cathare, n'avait été qu'apparent1. L'Église était unanime à leur reprocher leur doctrine sur la cène \ elle la déclarait fausse, à une époque où elle-même n'avait pas encore une croyance bien arrêtée , où la transsubstantiation n'était pas encore élevée au rang d'un dogme officiel. Au douzième siècle beaucoup de personnes professaient encore les opinions de Bérenger ; une grande confusion régnait dans les idées sur la présence de Jésus-Christ dans la cène; les uns n'en avaient que des notions très-vagues, tandis que d'autres se la représentaient d'une manière singulièrement matérielle2. Cependant depuis le douzième siècle le dogme de la transsubstantiation réunit de plus en plus les suffrages des docteurs et devint de jour en jour plus populaire-, c'est aussi depuis cette époque que les objections des Cathares contre le système de l'Église devinrent plus nombreuses et plus fortes3. Ils interprétaient dans un sens allégorique et

aversion profonde pour le vin ; il est évident que les Cathares, qui permettaient l'usage du vin, ne pouvaient pas avoir ce même motif.

1 Eckbertus, 922; Ebrardus, 147; Reinerius, 1763.

2 Gomp. Zacharias Chrysopolitanus (moine prémonlré à Laon, vers 1150), Comment, in concordiam evangel.; ddinsla Bibliolh. Patrum maxima, XIX, 156 ; et Algerus (bénédictin à Cluny, mort en 1134), De sacramento corp. et sang. Domini; ibid., XXI, 251.

3 Déjà les Cathares d'Orléans, 1022 : ...neque sacramenlum corporis et sanguinis Christi {esse) in consecratione sacerdotis. Gesta syn. Aurel,, 605 ; et ceux d'Àrras, 1025 : Qui enim [dicunt) potest ita suum corpus per lot ecclesias in toto orbe diffusas distribui, per tam innumerabiles populos et longa tempora, singulis diebus, singulis hominibus sumendum distribua, et nunquam defmre? Mansi, XIX, 423.

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