A. SYSTÈME GÉNÉRAL DE LA SECTE
Ce système, semblable en cela à l'antique dualisme de l'Orient, part d'une opposition fondamentale et éternelle entre le bien et le mal. Il y a deux natures qui se sont éternellement contraires, deux maîtres sans commencement et sans fin, deux créateurs et deux dieux. L'un est le principe de la lumière , l'autre est celui des ténèbres ; l'un est bon , l'autre est mauvais ; chacun des deux a sa création , son domaine, son monde1. Le Dieu bon a créé les esprits, les êtres purs qui ne tombent pas sous les sens; son domaine est celui des intelligences supérieures ; son monde est le monde invisible où tout est bon et parfait.
Le Dieu mauvais , que les gens du peuple parmi la secte appelaient le Diable, Lucifer, Luciabel2, et auquel plusieurs
1 Profession de foi de Gerbert, chez Bouquet, X, 409 ; Radulphus Ardens, 9; Eckbertus, 899; Ebrardus, 136; Ermengaudus, 225 ; Bonacursus, additions dans Baluzii Miscellanea, 581 ; Alanus, 6; Lucas Tudensis, préface, et p. 94; Disputatio inter Cathol. et Paterinum, 1705; Monéta, 3; actes de l'inquisition du treizième et du quatorzième siècle, bien souvent; lettre d'Eugène IV à son légat en Bosnie, 1445, chez Farlali , IV, 257. (Ce n'est pas pour faire du luxe que nous avons cité tous ces passages; notre but est de constater l'accord qui régne entre les auteurs, quels que soient le pays et le siècle auxquels ils appartiennent.)
2 Radulph. Coggeshale, 92; Actes de l'Inquis. de Carcassonne, Doat, XXXIV, fo 95.
LES DEUX PRINCIPES ÉTERNELS j LES DEUX MONDES. |3
d'entre eux donnaient deux femmes nommées Collant et Collibant1, a créé toutes les choses visibles, matérielles, passagères, en un mot, tout ce qui , suivant l'opinion des Cathares, n'a pas pu être créé par un Dieu parfait. Il est le créateur des éléments primitifs , et en a formé les corps de tous les êtres qui ont une existence matérielle; il a fait le ciel que nous voyons au-dessus de nos têtes , et l'a orné du soleil et des astres; la nature inanimée , aussi bien que les animaux et nos propres corps, tout est son ouvrage2. Il y a plus ; il n'a pas seulement créé l'ensemble des choses visibles et corporelles , il préside aussi à leur gouvernement et à leur conservation , il en est en quelque sorte la Providence ; le Dieu bon y est complètement étranger. C'est du Dieu mauvais que viennent tous les maux apparents de la nature ; c'est a lui que le peuple cathare attribue toutes les catastrophes qui le remplissent d'effroi, tous les phénomènes qui ravagent la terre et qui détruisent les récoltes, les maisons, les hommes ; c'est lui qui fait les tempêtes, les gelées, les inondations, les
1 Petrus Vall. Cernaii, 556. Cet auteur dit, il est vrai : Bicebant... bonum deum duas habuisse uxores, Collant et Collibant, et ex ipsis filios et filias procréasse. Les noms de Collant et de Collibant sont pris du prophète Ézéchiel, chap. XXIII, v° 4 et suiv., où ils désignent deux courtisanes, dont l'une est le symbole de la Samarie. l'autre celui de Jérusalem idolâtre. Nous pensons d'après cela que Pierre de Vaux-Cernai a été dans l'erreur, et qu'il ne s'agit pas de deux femmes du Dieu bon, mais du Dieu mauvais; d'autant plus que l'idée que le Dieu bon eût eu des épouses, répugne profondément à tout l'ensemble du système cathare. Les noms
hébreux sont H^flX et rQ^HX ; les Septante ont 'OoXàet 'OoXtpa;
la Vulgate item; ce n'est donc pas dans ces versions que les Cathares ont pu prendre leur forme Collant et Collibant ; cette forme est remarquable, parce qu'elle trahit une origine orientale; le X se prononçait avec un son guttural très-fort , que les Français ont pu facilement remplacer par le son de C , la finale ant est également française. C'est une preuve de plus que les versions cathares de la Bible ne se rattachaient pas au texte occidental.
2 Monéta, 3; Eckbertus, 899.
incendies1. Comme le Dieu bon ne prend aucune part à tout ce qui se passe sur la terre, ce n'est pas lui, mais le mauvais Dieu, qui a donné a la terre la vertu de faire germer et fleurir les plantes même les plus utiles2.
Chez quelques membres de la secte ces opinions avaient pris une forme mythologique, qui paraît rappeler jusqu'à un certain point des mythes cosmogoniques propres à l'Orient, mais que l'on peut attribuer aussi à des réminiscences mal comprises du langage souvent bizarre de l'astronomie de l'époque. Le principe mauvais, disaient-ils, est le soleil; la lune est son épouse, et par une rencontre mensuelle ils produisent la rosée qui tombe sur la terre; les astres sont des démons inférieurs3. Une preuve que ce n'était pas là une croyance générale et fondamentale de la secte , c'est qu'on ne la trouve mentionnée qu'en passant chez deux auteurs italiens, tandis que dans d'autres contrées on rencontre des mythes différents; c'est ainsi que parmi les Cathares albigeois quelques-uns croyaient que le Dieu mauvais faisait germer la terre motu meretriciœ conceptionis^ .
Ce Dieu mauvais est en même temps l'auteur de tout le mal moral dans le monde 5 tout ce qui est inhumain, barbare, injuste dans les lois et dans les institutions sociales, les guerres, les persécutions, la loi du talion, l'effusion du sang par ordre de la justice , tout cela est directement inspiré par lui , en haine du Dieu bon et de ceux qui l'aiment5. Parce
1 Actes de VInquis. de Carcassonne, 1305 ; Doat, XXXIV, f° 96.
2 Ibid. Liber sentent, inquisit. Tolos., 132, 138, 149. Cette opinion est beaucoup plus conforme au système cathare que celle qu'Eckbert, 899, attribue à la secte, en disant : ...Virtutem quœ vivificat arbores et herbas et quœlibet semina, a Deo [bono) originem habere dicunt. C'est là évidemment une des erreurs de cet écrivain.
3 Bonacursus, 209; Monéta, 110.
* Gervasius ïilberiensis , 886. Gervais de Tilbéry était sénéchal du royaume d'Arles, dans les premières années du treizième siècle. 5 Ibidem.
qu'il a créé le corps de l'homme , il est la cause première du péché; la source du péché n'est pas essentiellement dans l'esprit, dans un acte de la volonté, elle est d'abord dans la matière créée par le mauvais Dieu.
Pour prouver l'éternité de ce dernier, ils s'appuyent sur différents arguments rationnels, qu'ils prétendent corroborer par plusieurs passages de la Bible. Invoquant l'autorité de la proposition d'Aristote, que les principes des contraires sont également contraires , ils en concluent que le bien et le mal étant contraires d'une manière essentielle et absolue, leurs principes doivent l'être au même degré, c'est-à-dire que l'un ne peut en aucune manière provenir de l'autre, et que par conséquent l'opposition entre eux doit être éternelle1. A ceux qui leur objectent que le mal, tout en étant le contraire du bien , n'a pas besoin d'être attribué à un principe particulier, parce qu'il n'est que la négation , l'absence du bien ou le néant, ils opposent le raisonnement suivant : tous les contraires le sont par nature 5 le bien et le mal sont des contraires , donc ils le sont par nature ; donc l'un ne peut pas provenir de l'autre, et si l'un vient d'un principe éternel, l'autre vient également d'un principe éternel2. Ces idées, ils croient même les trouver dans l'Écriture sainte , moyennant une interprétation tour à tour allégorique ou littérale. Comme la partie de la Bible qu'ils admettent parle fort souvent de choses matérielles, ils les entendent dans un sens purement spirituel, en les expliquant d'une manière figurée : le pain, la nourriture, etc., dont il y est question, est pour eux la nourriture spirituelle, la parole de Dieu; le ciel et la terre sont le ciel et la terre invisibles qui forment le domaine du Dieu bon3. Se débarrassant ainsi de ce qui aurait pu
1 Monéta , 23. Corap. saint Thomas, Sumrna , t. I , quœst. 49, arl. III , p. 163.
2 Monéta , 24.
3 Monéta, 119.
les gêner, ils se servent a leur aise des passages qui leur paraissent plus explicites. Quoi de plus formel par exemple, selon eux , que ces paroles de Jésus fils de Sirach : « Toutes choses sont doubles, l'une à l'opposite de l'autre» (XLII, ne doit-on pas conclure de la que, parce que toutes choses sont doubles, il y a aussi deux principes, deux dieux? C'est le Nouveau Testament surtout qui leur fournit de nombreux arguments. Si le tentateur dit à Jésus- Christ : « Je te donnerai toutes ces choses , pourvu que tu m'adores » (S. Matth. IV, 9), comment les aurait -il pu donner, si elles ne lui appartenaient pas ; et comment seraient-elles a lui, s'il n'en était pas le créateur2? Si Jésus- Christ parle de « plantes que son Père céleste n'a pas plantées» (S. Matth. XY, 13), il en résulte qu'elles ont été plantées , créées par un autre , et qu'il y a outre le Dieu bon un second créateur, un Dieu mauvais3. L'apôtre saint Jean parle (1, 12, 13) des enfants de Dieu «qui ne sont point nés de sang , ni de la volonté de la chair ; » mais les hommes nés du sang et de la chair, de qui sont-ils alors les enfants, si ce n'est d'un autre créateur, de ce démon qui , selon Jésus- Christ lui-même, est le « père dont ils sont issus?» (S. Jean VIII, 44). « On ne peut pas servir deux maîtres à la fois,» dit encore Jésus-Christ (S. Matth. VI, 24) 5 ces deux maîtres se sont donc radicalement opposés, ils sont tous les deux éternels4. Enfin, tous les passages où il est parlé du diable, d'un combat entre la chair et l'esprit, du vieil homme qu'il faut dépouiller, du monde qui est plongé dans le mal et dans les ténèbres, leur servent a prouver l'opposition entre le Dieu bon, créateur de l'esprit et source du bien, et le Dieu
1 Ils citent aussi Sapience, XII, 10 ; Jéréraie , XIII , 23, etc. ; Monéta ,
2 Monéta, 10; Disputatio, 1707.
3 Monéta, 11.
4 Monéta, 12, 13; Disputatio, 1707.
mauvais, créateur de la matière et source du mal1. Le domaine de ce dernier est l'ensemble des choses matérielles et visibles-, c'est le monde d'en-bas (S. Jean VIII, 23), dont parle Jésus quand il dit : « Mon règne n'est pas de ce monde » (S. Jean XVIII, 36) 2. Le Dieu mauvais en est le prince (S. Jean XIV, 30); il y règne éternellement en maître, et ce n'est pas par usurpation , a la suite d'une chute ou d'une révolte, qu'il en est le chef, il l'est par nature 5 il n'en a jamais été et il n'en sera jamais autrement. Pour l'aider dans le gouvernement de son empire, il a créé des intelligences, des anges mauvais, qui exécutent ses ordres de vengeance contre le Dieu bon , avec le monde duquel le monde mauvais est incessamment en lutte3.
Le monde du Dieu bon est le monde invisible, le monde des esprits et de la lumière. Pour le former, Dieu créa d'abord quatre éléments non matériels, purs et inaltérables 5 il a ses cieux, son soleil, ses astres ; c'est « la cité permanente» (Hébr. XIII, 14), où il n'y a ni mal ni changement quelconque4. Ce domaine spirituel n'est dans aucun rapport avec celui de la matière 5 le Dieu qui le gouverne est, comme il a déjà été dit, tout aussi étranger a la disposition et a la conservation des éléments matériels, qu'à leur création première-, toute sa sollicitude est pour son monde a lui5. Il a peuplé ce monde d'hommes célestes, composés d'un corps et d'une âme; mais ce corps n'est pas fait d'une matière grossière , il est lui-même spirituel ; c'est une conséquence de la
• P. ex. S. Matth. XIII, 11 ; S. Jean XV, 18; Rom. VII, 18; Gai. V, 17; 2 Corinth. IV, 3, 4; Eph. II, 3; IV, 22-24; 1 Jean II, 15; III, 8; V, 9, etc. Moneta, 10 et suiv.; Disputatio, 1707; Alanus, 6, 7.
2 Moneta, 15, 22.
3 Moneta, 13; Disputatio, 1707; Bonacursus , addit.in Miscell. Baluz., 581 ; Reinerius, 1768.
4 Moneta, 5.
5 Actes de l'Jnquisit. deCarcassonne, Doat, XXXIV, f° 99; Peregrinus Priscianus, 94.
doctrine que la matière est créée par le Dieu mauvais , mais on ne voit pas quelle idée les Cathares se font d'un corps, dans la composition duquel il n'entre aucun élément matériel. C'est dans ce corps que réside l'âme; chaque àme a en outre, pour la garder et la gouverner, un esprit particulier, de sorte que l'homme céleste complet se compose a vrai dire de la réunion d'un corps spirituel, d'une âme et d'un esprit. Ces esprits eux-mêmes sont également revêtus de corps célestes1. Tout le peuple céleste a été créé a la fois , à la même époque, au commencement de toutes choses; depuis sa création il vit avec Dieu dans sa gloire, et constitue ce que la Bible appelle la Jérusalem céleste , le peuple de Dieu , les brebis d'Israël2. Les Cathares prétendent trouver toutes ces idées dans la Bible. Jésus Sirach dit : « La vie de l'homme a un nombre de jours assigné, mais la durée d'Israël est infinie)) (XXXVII, 28) -, l'homme est ici la créature du mauvais principe-, Israël est le peuple céleste. Le passage qui leur paraît le plus formel , se trouve chez Isaïe , où Dieu dit en parlant de ses fils : « Je les ai créés pour ma gloire , je les ai formés et je les ai faits» (XLHI, 7)3. La réunion d'un corps, d'une âme et d'un esprit pour former l'homme céleste , résulte pour eux de l'habitude des auteurs du Nouveau Testament de parler tantôt de l'âme, tantôt de l'esprit de l'homme, et notamment d'une parole de saint Paul, qui prie Dieu de conserver «l'esprit, l'âme et le corps» des fidèles (1 Thessal. V, 23)4. L'esprit, par lequel les apôtres entendaient
1 Moneta, 3.
2 Moneta, 42 et suiv.
3 Jbid., 69 et suiv. Ils citaient aussi Ecclésiaste I, 9, 10; et même Rom. VII, 9, d'où ils concluaient : Ergo Paulus antiquus, quia ante legem fuit vivus ; ibid., 74.
* Comp. aussi S. Luc 1 , 4(j, 47; Hébr. IV, 12, etc. Moneta, 105. Outre les Gnostiques , il y avait aussi quelques Pères grecs, principalement Origène , qui admettaient trois parties de l'homme; voy. p. ex. De principiis, lib. III, cap. 4, p. 297.
dans ces passages le principe de la vie corporelle, en le distinguant du principe de la vie spirituelle , est pour les Cathares l'ange, l'intelligence supérieure donnée a chaque homme céleste pour veiller a la conservation de son âme1. Quant à la nature de ces anges gardiens, nous ignorons si les Cathares ont eu a ce sujet d'autres idées que des idées fort vagues.
C'est en l'appliquant a ce monde supérieur, qu'ils accordent que le Dieu bon a aussi créé les choses visibles 5 ils entendent par la les choses visibles aux anges et aux hommes célestes2. Ils convenaient même qu'il a créé le tout; car la matière était pour eux le néant, et quand on leur opposait l'autorité de saint Jean, disant que « sans le verbe rien n'a été fait de ce qui est » (1, 3), ils n'hésitaient pas a l'affirmer a leur tour, car Yêlre étant une perfection et ne pouvant donc venir que du Dieu bon , ils n'attribuaient pas d'existence réelle a la création visible, ils disaient que c'est elle qui est le néant qui a été fait sans Dieu3. Pressés par leurs adversaires de répondre s'ils croyaient que Dieu a créé le ciel , la terre, la mer et toutes les choses qui y sont, ils ne le niaient pas, mais ils songeaient à la création céleste et invisible du Dieu bon; quelques-uns même attachaient a leur réponse un sens encore plus allégorique : le ciel que Dieu a créé, ce sont les âmes célestes; la terre, ce sont ies âmes terrestres de ceux qui ne sont pas encore initiés dans la vérité; la mer, c'est l'eau profonde et pure de la doctrine du salut; tout ce qui y est, c'est la foi qui est dans les âmes purifiées et sauvées4.
1 D'après Hébr. I, 14. Moneta, 106.
2 Peregrinus Priscianus, 94.
3 Actes de VInquisit. de Car cas sonne , 1247; Doat, XXII, f° 96.
4 Disputatio, 1707.
Il y a donc une antithèse fondamentale et éternelle , il y a deux dieux et deux créations, deux mondes. Chacun des deux dieux a eu en outre sa révélation, le Dieu bon dans le Nouveau Testament, le Dieu mauvais dans l'Ancien. En appliquant leur idée de Dieu , comme d'un être essentiellement bon et parfait, au Dieu de l'Ancien Testament, ils croient arriver logiquement à la conclusion que ce Dieu, tel que les auteurs de cette partie de la Bible le présentent, ne saurait être le Dieu bon. Cette croyance a été commune aux dualistes absolus et aux dualistes mitigés; ils la fondaient sur plusieurs raisonnements, qui pouvaient paraître assez spécieux a des hommes dépourvus des connaissances nécessaires pour en examiner la valeur, et s'arrêtant aux apparences extérieures. Ils tâchent d'abord de prouver qu'il y a une opposition profonde entre le Dieu du Nouveau et celui de l'Ancien Testament, que par conséquent ce dernier ne saurait être le même que le premier ; or, celui-ci étant le Dieu bon, il faut admettre que l'autre est le mauvais. Cette opposition résulte pour eux d'une multitude de passages; le Dieu de l'Ancien Testament crée le ciel et la terre, mais «la terre est sans forme et vide, et les ténèbres sont sur la face de l'abîme» (Gen. I, 2); voyez donc, disent-ils, il montre ce qu'il est par ses œuvres, il crée le vide, le néant, il commence son ouvrage par des ténèbres, tandis qu'il est dit du Dieu du Nouveau Testament «qu'il est lumière, et qu'il n'y a nulles ténèbres en lui » (lre épître de S. Jean , 1,5). Le Dieu de l'Ancien Testament crée un homme et une femme (Gen. I , 27), et dans le Nouveau il est enseigné « qu'il n'y a ni homme ni femme, que tout est un en Jésus-Christ» (Gall. III, 28). Jéhovah a dit : «Je mettrai inimitié entre toi et la femme»
(Gen. III, 15); Ie Dieu de Jésus-Christ veut «réconcilier toutes choses avec soi» (Col. I, 20); le premier maudit, le second bénit 5 le premier se repent de ce qu'il a fait, donc ce qu'il a fait est mauvais (Gen. VI, 7); le second est l'auteur de «tout bien et de tout don parfait» (S. Jacq. I, 17) 5 enfin «les dis du Dieu » de l'Ancien Testament pèchent (Gen. VI, 2), et dans le Nouveau Testament il est dit que «celui qui est né de Dieu ne pèche point» (lre ép. de S. Jean III, 9) *. Est-ce par conséquent le même Dieu dont les deux Testaments rendent témoignage? Impossible , disent les Cathares, il ne peut pas y avoir de contradiction dans le Dieu bon ; celui de l'ancienne alliance n'est donc pas le même, il est le Dieu mauvais. A ce raisonnement ils ajoutent des preuves tirées des qualités qui dans les livres sacrés des Juifs sont données à Dieu-, ils citent toutes les expressions anthropomorphiques qui représentent Dieu comme ayant une figure d'homme2; ils insistent surtout sur les passages où il est parlé de sa colère, de ses vengeances; le Dieu qui a fait le déluge, qui a détruit Sodome et Gomorrhe, qui a prescrit la loi sanguinaire du talion et l'usage barbare de la circoncision , le Dieu qui a dit tant de fois qu'il veut exterminer ses ennemis, comment pourrait-il être un Dieu bon? Il est dit de ce Dieu qu'il a défendu à Adam de manger de l'arbre de la science du bien et du mal ; ou bien il a su que néanmoins l'homme mangerait de ce fruit, ou bien il ne l'a pas su ; s'il ne l'a pas su , il n'est pas le Dieu parfait, car il a ignoré quelque chose; mais s'il a su que l'homme transgresserait son commandement, pourquoi le lui a-t-il donné, si ce n'est pour le séduire au péché, afin de le perdre plus sûrement? Et n'est-ce pas là un Dieu mauvais, un Dieu cruel3? Ce Dieu n'a pas même de mémoire ; une fois il dit à Jacob : « Tu ne
1 Moneta, 144 et suiv. — 2 Jbid., 148 et suiv.
3 Moneta , 112 , 144, 159 et suiv. ; Alanus, 74, 75; Petius Vall. Cein.,
seras plus Jacob, mais Israël» (Gen. XXXIL 28), et plus tard il dit , malgré cela , qu'il est le Dieu de Jacob (Exod . III , 6); un instant il assure que rien n'empêchera les ouvriers de la tour de Babel d'exécuter leur projet, et un instant après il les disperse et ils cessent de bâtir la ville (Gen. XI, 6, 7); un Dieu qui perd si vite le souvenir de ses propres paroles, comment aurait-il cette omniscience qui doit être une des perfections divines, et quelle confiance pourrait-on avoir en sa véracité si équivoque1? Ces rapprochements et ces considérations suffisent aux Cathares pour élever la doctrine que Jéhovah est le Dieu mauvais , au rang d'un de leurs dogmes fondamentaux. Ce n'est pas le Dieu bon qui a parlé a Moïse et qui a guidé les patriarches; Moïse a reçu la loi d'un trompeur, d'un jongleur, il a été lui-même un sorcier, un larron2, et il est damné pour avoir exécuté les ordres de son maître, pour avoir été homicide et pour avoir commandé à son peuple de faire des guerres d'extermination a ses ennemis ; tous les autres Pères de l'ancienne alliance sont damnés comme lui, car il est dit que «tous ceux qui font les œuvres de la loi sont sous la malédiction» (Gai. III, I0)3. La conséquence qu'ils tirent de là est tout simple, c'est que la loi , n'ayant pas été donnée par le Dieu bon, ne doit pas être observée ^ elle est ombre et vanité; elle ne conduit pas au salut , mais à la mort ; elle n'est pas de la foi , elle ne justifie point; elle est fausse, parce qu'elle ne commande pas l'amour universel et qu'elle permet de haïr son ennemi; elle a été abolie par Jésus-Christ4. Du reste, disent-ils, le
1 Moneta, '163 et suiv.
ï Ebrardus, 127 ; Ermengaudus, 224; Moneta, 112; Actes de l'Inquisit. de Carcassonne, 1247; Doat, XXII, fo 100. 3 Alanus, 84, 85; Disputatio, 1718.
^ Ils citent surtout Rom. V, 20; XIV, 23; 2 Cor. III, 7; Hébr. VIII, 13. Ebrardus, 118; Moneta, 196 et suiv.; Disputatio, 1715 et suiv.; Pere grinus Priscianus. 95.
chrétien , qui aujourd'hui voudrait observer en toutes ses prescriptions la loi de Moïse, commettrait, aux yeux même des catholiques , un péché très-grave ; il s'ensuit évidemment que la loi est mauvaise , et si elle l'est aujourd'hui , elle l'a été toujours, car ce qui une fois a été bon ne peut pas changer de nature 5 elle ne vient donc pas du Dieu bon 1 . Ils n'accordent par conséquent ni autorité, ni confiance aux livres de Moïse ; c'est la l'opinion ancienne et générale de la secte2 ; quant au reste de l'Ancien Testament, les deux principaux partis ne sont pas d'accord -, tandis que les dualistes mitigés le condamnent en entier, les dualistes absolus ne rejettent que les livres historiques , et reçoivent les prophètes , les psaumes , le livre de Job et ceux attribués a Salomon et a Jésus Sirach , parce qu'ils ne croient pas y retrouver le Dieu mauvais, dont le Pentateuque et les livres historiques rapportent les actions et la loi3. Ils appliquent aux prophètes une interprétation purement littérale 4 9 mais comme avec ce système ils y trouvent beaucoup de passages qu'ils ne peuvent faire concorder avec leur dogme de l'antithèse du Dieu bon et du monde visible, ils entendent du monde supérieur et de la Jérusalem céleste tout ce qui est dit de la terre et de la Jérusalem terrestre , et prétendent que les prophètes ont prophétisé dans le ciel avant la création du monde visible par le mauvais Dieu5; les prophètes, esprits célestes, auraient ainsi prévu ce qui arriverait à cette partie du peuple de Dieu qui suivrait le démon sur la terre , et leurs prédictions auraient été apportées sur celle-ci pour consoler, par le souvenir et par l'espérance de leur patrie divine, les âmes cap-
1 Alanus, 75.
2 Prof, de foi de Gerbert; Bouquet, X, 409; Leutard, en Champagne, chez Glaber Radulph., 23; les Cathares d'Arras, 1025; Mansi, XIX, 425; les Cathares d'Agen, 1101 ; Rad. Ardens, 9.
3 Moneta, 3; Reinerius, 1788.
4 Ils doivent être entendus secundum qaod litera sonat. Moneta, 75.
5 Ibid., 75, 76.
tives dans les chaînes de la matière. Cela nous conduit à la doctrine des dualistes absolus sur l'origine de l'homme terrestre et sur sa destination.
CHUTE DES AMES CELESTES. CREATION DE l'hOMME. PROPAGATION DE L'ESPÈCE HUMAINE.
Si le Dieu mauvais n'a créé que les corps et le Dieu bon les âmes, comment se fait-il que celles-ci ne soient pas restées pures et saintes, et qu'elles soient tombées sous la domination du péché et du mal? Cette question, dont l'examen approfondi aurait pu conduire les Cathares a reconnaître un des côtés faibles de leur système , ils la résolvent hardiment en niant le libre arbitre. Cette négation doit leur expliquer toute l'énigme de l'origine du mal moral dans les créatures du Dieu bon. Les âmes célestes qui forment le peuple de Dieu ont été créées sans libre arbitre-, car si elles avaient la liberté du choix entre le bien et le mal, elles l'auraient reçue de leur créateur, et c'est a lui que remonterait la cause première du mal. Or, ce serait en contradiction flagrante avec le principe qu'il ne saurait y avoir du mal dans le Dieu bon \ celui-ci lui-même n'a pas de libre arbitre, il est la bonté absolue, il ne peut pas vouloir le mal , il n'y a pas en lui l'ombre d'une possibilité d'un choix, cette possibilité est une imperfection; il n'a donc pas pu la donner aux êtres qu'il a créés parfaits a son image. A l'appui de cette doctrine ils citent quelques passages du Nouveau Testament, où la liberté de la volonté humaine paraît niée ou méconnue1.
Mais cette explication, qui leur semble victorieuse, ne fait que les remettre en présence de la difïiculté même qu'ils veulent éviter : ils admettent, comme il va être développé
i P. ex. Rom. VII, 15; IX, 16; 1 Cor. III, 7; Phil. II, 15. Moneta, 5, 56, 65 et suiv.