CHUTE DES AMES CÉLESTES
plus bas, que les âmes des hommes sont des âmes célestes tombées; mais si ces âmes célestes n'ont pas la liberté du choix entre le bien et le mal , c'est-a-dire si la pensée même du mal est impossible chez elles, n'ont-elles pas dû rester éternellement bonnes et unies avec Dieu? Comment ont-elles pu tomber? comment ont-elles pu se décider pour ce qu'elles ne connaissaient pas? comment, en un mot, le mal a-t-il pu s'introduire dans le monde céleste, qui aurait dû lui rester fermé à jamais? Les dualistes absolus croient se tirer d'embarras en attribuant la cause de la chute au Dieu mauvais par le mythe suivant : le Dieu mauvais, jaloux de voir le Dieu bon régner sur un peuple saint et heureux, et enviant à ce peuple sa félicité inaltérable, s'introduisit dans le ciel , prit la figure d'un ange resplendissant de beauté et de lumière, et parvint a se faire aimer des âmes célestes qui ne soupçonnaient pas sa ruse ; après les avoir, par mille séductions, attachées a sa volonté, il leur persuada de le suivre sur la terre, où il leur promit des délices plus grandes que les joies du ciel ; il les fascina au point qu'il put même, pour essayer son empire sur elles , leur parler des maux qui les attendraient sur la terre; elles consentirent à demeurer avec lui et a se séparer de leur vrai Dieu1. Rien ne paraît aux Cathares plus conforme â la Bible que ce mythe; ils le trouvent exprimé allégoriquement en une foule de passages -, le roi de Babylone, qui chez le prophète Isaïe (XIV, 13 , 14) dit : «Je monterai aux cieux, je placerai mon trône au-dessus des étoiles du Dieu fort, je serai semblable au souverain,» ce roi c'est Lucifer2; l'économe infidèle, dont Jésus-Christ a
1 Moneta , 4 , 56. Lucifer ascendit in cœlum ad decipiendum homines qui ibi erant ; nam a principio omnes homines qui fuerunt et nunc sunt, erant in paradiso ; et Lucifer qui tune vocabatur Lucibel dixit hominibus ibi existentibus : Si vultis me sequi inferius ad terram , ego dabo vobis uxores safranadas, et febres et passiones et tinhas et raschas. Actes de l'Inquisition de Carcassonne, 1305 ; Doat. XXXIV, fn 95.
2 Moneta, 39.
fait le sujet d'une de ses paraboles (S. Luc XVI, 1-8), est encore le démon qui séduit par ses promesses les âmes célestes1. Ils ajoutent que le Dieu mauvais , glorieux de cette première victoire , remonta dans le monde supérieur avec la troupe de ses démons , mais que, vaincu cette fois par l'archange Michel et ses légions célestes , il fut précipité du ciel qui se rompit en éclats sous sa chute2. Désormais confiné dans son domaine, il s'occupa de se former un peuple qui lui fût soumis comme le peuple céleste est soumis au Dieu bon. Les âmes qu'il avait entraînées à le suivre furent obligées d'abandonner leurs corps célestes 5 les esprits qui les avaient gardées ne les suivirent point ; c'est ce que les Cathares appellent la mort des habitants du ciel. Le Dieu mauvais enferma alors ces âmes dans des corps de terre 5 en les unissant à la matière, il pensait se les unir éternellement à luimême et rendre impossible leur retour a leur origine3fcy^
On reconnaît , il est vrai , dans ce mythe l'intention des Cathares de faire remonter l'origine du péché et du mal au mauvais Dieu 4 5 mais on ne voit pas comment, en niant le libre arbitre , ils expliquent la possibilité de la séduction. Ils veulent sauver deux principes : la parfaite pureté originelle des âmes célestes, créatures d'un Dieu qui par nature et d'une manière absolue est étranger au mal, et la dérivation de tout mal d'une cause éternelle, opposée au Dieu bon. En posant ces deux principes , ils doivent aussi admettre l'impossibilité absolue d'un contact quelconque entre le domaine du Dieu bon et celui du Dieu mauvais ; a cet effet, et pour rendre l'opposition entre les deux mondes plus profonde , ils nient chez les habitants du monde céleste la liberté du choix. Ce-
1 Bonacursus, addit. in Baluz. Miscell., 581 ; Moneta, 4.
2 Ils interprètent en ce sens Apocal. XII , 7-9 et S. Luc X, 15. Moneta, 4, 40. Le ciel, croyait le peuple cathare, était alors de verre. Actes de l'Inquisition de Carcassonne, 1305; Doat, XXXIV, f° 95.
3 Moneta, 4 ; Beinerius, 1768. — 4 Moneta, 7>6.