SUR LES AUTEURS QUI ONT ÉCRIT SUR LA CROISADE CONTRE LES ALBI- GEOIS
La croisade contre les Albigeois trouva des historiens déjà au treizième siècle; elle fut décrite alors tant par des témoins oculaires, que par des hommes qui avaient recueilli les souvenirs encore vivants des acteurs et des victimes de cette grande iniquité politique et religieuse. Plus tard, au milieu des mouvements de la Réforme en France, pendant les guerres du seizième siècle comme pendant les persécutions ordonnées par Louis XIV contre les protestants, la croisade contre les Albigeois fut racontée à plusieurs reprises par des auteurs placés aux points de vue les plus opposés. On s'en est occupé aussi de nos jours; grâce aux progrès des lumières et de la liberté, il ne se trouve plus de défenseurs publics de la croisade ; les modernes fils des croisés eux-mêmes n'oseraient pas s'avouer les champions d'un abbé Arnauld ou d'un Simon de Montfort. Nous passerons rapidement en revue les principaux historiens de la guerre.
1° Pierre de Vaux-Cernay1. Cistercien de l'abbaye de Vaux-Cernay dans le diocèse de Paris, neveu de Guy, abbé de ce couvent. Pierre accompagna ce prélat en Provence , en 1206. 11 fut dès lors témoin oculaire des principaux événements; à l'aide de ses souvenirs et des renseignements de son oncle, depuis 1211 évêque de Carcassonne, il entreprit, en 1218, d'écrire l'histoire de la croisade , heureux de voir la Provence « arrachée des griffes et des gueules des bêtes féroces » (de ore leonum et de bestiarum manibus). Il dédia son livre à Innocent III. Son récit commence en 1203 , par l'envoi des légats Pierre de Castelnau et Raoul ; il va jusqu'à la mort de Simon de Montfort, en 1218. Au chapitre deuxième, Pierre donne quelques détails sur la doctrine des Cathares; il sait qu'il y a deux partis de dualistes, il connaît assez exactement plusieurs de leurs dogmes, mais rapporte aussi quelques bruits populaires sans fondement, et paraît avoir mal compris l'une ou l'autre des croyances de la secte. 11 ajoute quelques mots sur les Vaudois, selon lui beaucoup moins pervers que les Albigeois. Pierre de Vaux-Cernay est aussi hostile aux hérétiques et au comte de Toulouse qu'il est admirateur enthousiaste de Simon de Montfort. Raymond VI est pour lui un ennemi de la paix et de la foi , un tyran , un parjure , un mi-
1 Voy, sur lui l'article de Petit-Radel dans VHistt littèr. de la France, XVII, 246 et suiv.
nistre du démon, tandis que tous les actes des croisés sont les résultats d'inspirations divines, leurs exploits les plus barbares, leurs fraudes, leurs perfidies, tout est juste, pieux, agréable a Dieu. Dom Vaissette dit luimême (t. III, avertissement, p. 3) qu'à cause de cela «il est difficile de soutenir patiemment la lecture de cet historien. » Cependant l'ouvrage de Pierre n'en est pas moins une source très-importante ; il donne non-seulement des récits fort détaillés des combats et des sièges, mais précisément à cause de sa partialité passionnée pour les croisés et leurs chefs, il découvre sans scrupule les ressorts des intrigues, et met à jour les injustices et les trahisons commises contre Raymond par les légats du pape et par Simon de Montfort. Le style historique du moine est d'une simplicité inculte, d'une rudesse naïve; il ne tombe dans la déclamation que lorsqu'il se livre à ses réflexions en général très-passionnées.
L'ouvrage fut publié d'abord à Troyes, par Nicolas Camusat, chanoine en cette ville; il lui donna le titre de Historia Albigensium (1615, in-8°). D'après cette édition, qu'il collationna sur un manuscrit appartenant a Dom Martin Marier, religieux de Saint-Martin a Paris, Duchesne inséra le livre dans l'appendice du tome V de ses Scriptores historiœ franc; il se trouve aussi dans la Bibliotheca Patrum Cisterc, t. VII, et dans le tome XIX du Recueil des historiens de la France. Un manuscrit sur velin, in-4°, est conservé à la Bibliothèque de Reims (Hasnel, 407) ; un autre, dit-on , à Saint- Omer. V Histoire littéraire de la France (XVII , 252) fait mention d'un manuscrit qui ne se retrouve plus, contenant : Franc. Roaldi in Pétri V. S. de bello Albigensium historiam commentariorum libri duo. L'histoire de Pierre de Vaux-Cernay fut de bonne heure traduite en français ; une traduction anonyme, faite vers 1456, se trouve à la Bibliothèque nationale, collection d'Urfé, n° 63; une autre par Guillaume Pellicier, évêque de Montpellier, sous le titre d'Histoire du comte de Montfort , également inédite , à la même bibliothèque, ainsi qu'à celle de Sainte-Géneviève. Ghassanion, qui écrivit à la fin du seizième siècle, eut sous les yeux une traductiou « en vieil françois.» Une nouvelle traduction fut faite, en 1568, par Arnaud Sorbin de Sainte-Foy, prêtre de Montech, plus tard évêque de Nevers ; il la publia sous le titre d'Histoire des Albigeois et gestes de noble Simon de Montfort , Paris, 1568, in-8°, et de nouveau en 1569, revue sur un manuscrit du texte latin, plus complet que celui qui avait servi à la première édition. Cette traduction est dédiée à Henri de Valois , duc d'Anjou et de Bourbonnais; Sorbin dit qu'il traduit la chronique pour fournir au prince un exemple de la manière dont il faut exterminer les hérétiques modernes qui sont en tout point semblables aux Albigeois. Il est admirateur de la « sainteté des prélats et de la probité de la bonne noblesse » qui étaient à la
lète de la croisade. La traduction qui parut en 1385 (Paris, kq-8°), sous le titre à' Histoire de la ligue saincte faicte il y a 380 ans, etc., contre les Albigeois, par Des Vallées-Cernay, est sans doute la même que celle de 1568; elle parut chez le même éditeur, Chaudière. Il paraît que le livre de Sorbin , publié plus de quarante ans avant la première publication du texte latin, fut reçu avec joie par les catholiques du temps. 11 est accompagné de plusieurs pièces de vers , faisant l'éloge du traducteur, et respirant la vengeance contre les réformés1. Une traduction plus lidèle se trouve dans la Collection de mémoires relatifs à l'histoire de France, publ. par M. Guizot (t. XIV; Paris, 1824, in-8°J.
2° Guillaume de Puy-Laurens. Cet historien était chapelain du comte Raymond VII. Il écrivit longtemps après la fin de la guerre, dont il n'avait que des souvenirs d'enfance. Sans être impartial , il n'est cependant pas fanatique comme Pierre de Vaux-Cernay ; sa narration , sèche et terne , rachète ces défauts par une grande sincérité. 11 continue l'histoire du Midi jusqu'en 1272; dans la dernière partie, dont il fut contemporain, il est plus étendu que dans l'histoire de la croisade elle-même ; celle-ci toutefois contient des détails précieux , servant soit à compléter le moine de Vaux- Cernay soit à rectifier ses jugements.
L'ouvrage de Guillaume de Puy-Laurens fut publié d'abord, d'après trois manuscrits , par Guillaume Catel , conseiller au parlement de Toulouse, à la suite de son Histoire des comtes de Tolose (appendice, p. 49 et suiv.).
De là il passa dans Duchesne, Scriptores hist. franc, (t. V, appendice, p. 666 et suiv.), sous le titre de Chronica super historié negotii Francorum adversûs Albigenses.
La partie jusqu'en 1230 se trouve dans le tome XIX du Recueil des historiens de la France , le reste dans le tome XX. Traduit en français dans le tome XV de la Collection de mémoires, publiée par M. Guizot.
3° Histoire de la croisade contre les hérétiques albigeois, écrite en vers provençaux par un poète contemporain. Ce poème a été publié pour la première fois par Fauriel, d'après le manuscrit unique de la Bibliothèque nationale, pet. in-fol. , parchemin, de la seconde moitié du treizième siècle, fonds La Vallière, n° 91. Fauriel l'a fait précéder d'une introduction historique et littéraire, reproduite à la suite du t. III de son histoire
1 Le même Sorbin traduisit aussi , sur un manuscrit de Carcassonne en très-mauvais état, les actes des conciles de Toulouse, Béziers et Narbonne, ainsi que les ordonnances de Raymond fils contre les hérétiques, pour donner un modèle « où est peinct au naturel le moyen propre pour l'extirpation de l'hérésie et des abus» (Paris, l56ç), in- 8°, ordinairement joint à la traduction de la chronique), C'est dédié à Charles IX, pour lui servir de leçon contre les Huguenots.
de la poésie provençale. Après ce travail , il nous siérait mal de refaire l'analyse du poëme ou d'en porter à notre tour un jugement; tout ce que nous demandons, c'est la permission de dire en peu de mots les raisons qui nous empêchent de partager l'opinion de Fauriel sur l'auteur du poëme et sur ses intentions. Ce n'est pas sans hésitation que nous osons contredire l'autorité d'un homme dont la France aimera longtemps à garder la mémoire; nous espérons que nos doutes prouveront au moins que nous avons étudié avec une égale attention et le poëme lui-même et l'introduction de son savant éditeur.
L'histoire poétique de la croisade est remarquable a beaucoup de titres ; elle l'est surtout à cause de l'esprit qui l'anime. Si le moine français Pierre de Vaux-Cernay est le panégyriste du chef des croisés , de Simon de Montfort, le poëte provençal est l'admirateur du comte de Toulouse ; c'est le même dévouement, le même enthousiasme, mais chez le poëte ces sentiments sont plus nobles, car ils sont inspirés par une cause plus juste. Son ouvrage est d'un bout à l'autre l'expression vive et énergique de l'indignation que provoquaient chez tous les honnêtes gens les violences et les perfidies de la croisade. Ce n'est pas que l'auteur soit hérétique; il est catholique , il veut le triomphe de l'Église sur l'hérésie ; mais il a en horreur le fanatisme, qui au lieu de convertir extermine. Les hérétiques ne sont pas pour lui des criminels qu'il faut à tout prix faire disparaître de la terre, c'est une gent égarée, gent esbaya, dont il plaint l'obstination (p. 6, v. 54). Il est dévoué au comte de Toulouse et à ses amis; dès le début il ne cache pas ses sympathies pour Raymond et pour le vicomte de Béziers ; il exalte leurs vertus chevaleresques et proteste qu'ils sont bons catholiques, il en donne « pour garants maint clerc et maint chanoine mangeant au réfectoire» (p. 26, v. 347 et suiv.). Il ne sait point cacher sa compassion pour les victimes, ni retenir son indignation contre «les misérables» qui massacrent les habitants innocents (p. 36).
Comme il le dit lui-même, il commença à écrire en mai 1210, à Montauban , qui à cette époque était encore au pouvoir du comte de Toulouse (p. 16, v. 202 et suiv.).
Depuis la bataille de Muret (12 sept. 1213), jusqu'au départ du comte Raymond pour la France (avril 1215), il y a une interruption. Le poëte passe en deux mots sur le temps intermédiaire. Il est peut-être permis de conclure de la que pendant ce temps il vécut caché ; attaché peut-être à la suite du comte, il s'était sans doute retiré avec lui à Toulouse après le désastre de Muret. C'est depuis l'entrée de Simon et du prince Louis à Toulouse et la démolition des murs en 1215, que son ressentiment éclate plus ouvertement, en voyant la croisade s'acharner à la perte de Ray-
mond, «qui n'a commis ni tort ni faute, et qu'on veut détruire uniquement parce que c'est le plaisir de ses ennemis» (p. -4 98 , v. 2770 etsuiv ). Il parle des «fausses prédications» qui firent perdreau comte son héritage (p. 224, v. 3137 et suiv.), et exprime sa pensée que Simon et sou frère seront tués, parce «qu'ils ne sont pas assez illustres pour cette terre» (p. 224, v. 3146-51 47). Désormais Montfort est pour lui le fléau des barons, celui « que destrui los bar os» (p. 268, v. 3792); il reproche franchement a l'Église et au pape leurs torts contre Raymond (p. 268); l'évêque Foulques de Toulouse est un évêque «félon» (p. 550, v. 7830).
C'est le jeune comte de Toulouse qui est son héros ; il en parle avec enthousiasme, il est le restaurateur de la noblesse, le vainqueur d'orgueil (p. 658, v. 9505), c'est une brillante étoile, la flamme sur la montagne (p. 536, v. 7914); c'est lui «qui fait reverdir le monde , qui répand la lumière dans les ténèbres» (p. 592, v. 8781). C'est lui qui revient restaurer valeur et courtoisie, tandis que Simon ne songe qu'à abattre le droit pour faire triompher le tort (p. 428) ; Dieu et justice maintiennent le comte (p. 442). Lorsqu' enfin , en 1219, le prince Louis met le siège devant Toulouse , il s'écrie qu'il a bon espoir, Dieu , le droit , la force , les saints et le jeune comte défendront et sauveront la ville (p. 642, v. 9577, 9578); c'est par ces mots qu'il termine son poème. Fauriel parle d'une révolutiou qui se serait opérée dans les sentiments de l'auteur, depuis la bataille de Muret. Jusque-là il est « prôneur enthousiaste de la croisade ; » après , celle-ci est une entreprise de violence. Pour l'expliquer, Fauriel dit avec raison, que dans cette seconde partie, la croisade n'est plus aux yeux du poète une affaire de foi, mais une grande iniquité politique. Malgré cela nous ne voyons pas dans l'esprit du poète un changement tel qu'on pourrait se laisser aller jusqu'à penser que le poème se compose de deux parties de deux auteurs différents. Il ne faut pas oublier un fait principal, c'est que l'auteur est partisan dévoué du comte de Toulouse , et qu'il suit en tout ses sentiments. Ainsi, jusqu'à la bataille de Muret, le comte ne cesse de faire des efforts pour se réconcilier avec les légats et pour détourner de son pays les horreurs de la croisade, tandis que plus tard c'est une guerre décidée , une lutte à mort entre lui et ses spoliateurs.
C'est à cause de ce dévouement enthousiaste du poète pour le comte de Toulouse , que Fauriel doute qu'il ait porté réellement le nom qu'il se donne dans son ouvrage. P. 2 , v. 2 et 3 il se nomme maître Guillaume, clerc , de Tudèle en Navarre; il se donne une seconde fois ce nom , p. 16. Malgré ces assertions si positives, Fauriel (Introduction , p. XVII et suiv.) ne croit pas qu'il faille les prendre à la lettre. Car d'abord, dit il , Guil-
laume est représenté comme un nécromancien qui avait prévu et prédit les événements de la croisade ; il en conclut que le poëme n'étant évidemment pas l'œuvre d'un enchanteur, il n'a pas pu être composé par le magicien Guillaume. Ensuite le poëme est «dans un idiome assez incorrect et assez grossier, mais au fond provençal » (XVIII); peut-il donc être composé «par un clerc navarrais, dans une ville de la Navarre ? » Ajoutez à cela son attachement au comte de Toulouse et son admiration pour cette ville ; comment un étranger aurait-il pu avoir ces sentiments? Selon Fauriel, l'auteur serait donc un Français du Midi, et le nom qu'il se donne, un nom supposé. C'est aussi l'opinion de M. Villemain (I, 222).
Cependant il nous semble qu'il n'est pas impossible de défendre la thèse que l'auteur s'est réellement appelé Guillaume et qu'il a été de Tudèle. Voici nos arguments. P. 10, v. 112 et suiv. , l'auteur parle d'un fait qui lui a été raconté par maître Pons de Mela; envoyé par le roi d'Aragon, « à qui appartient Tudèle.» Pourquoi parlerait-il à cet endroit de Tudèle, en ces termes , si cette ville lui était indifférente? V. 115 et suiv. il parle de la bataille de Muradal , gagnée en 1212 par les rois d'Espagne sur les Maures, et dit qu'il espère en faire bona canso novela, sur beau parchemin. N'est-ce pas aussi une preuve qu'il est d'origine espagnole? Aurait- il autrement pris un si grand intérêt a cette bataille? P. 62, v. 852 et suiv. il cite encore sans aucune nécessité le Portugal et le royaume de Léon , d'une manière qui prouve qu'il est du pays. Après avoir fait l'éloge de la bravoure de Simon de Montfort et de Guillaume d'Encontre, un des principaux chefs de la croisade, il ajoute que si les royaumes de Portugal et de Léon avaient des chefs pareils à ceux-là , ils seraient mieux gouvernés qu'ils ne le sont par « ces insensés bandits qui en sont rois , » et qu'il ne prise « pas un bouton.» Selon Fauriel (p. XXIV). «on ne sait trop comment expliquer une boutade qui éclate si vivement et si hors de propos.» Sans doute, pour l'expliquer, il ne suffit pas d'admettre que le poète avait voyagé au delà des Pyrénées et qu'il y avait contracté des relations qui lui inspiraient de l'intérêt pour ces pays. L'intérêt qui se manifeste en cette boutade est trop vif pour ne pas être un intérêt patriotique, c'est un souvenir de sa patrie qui lui vient à l'esprit, et qui explique parfaitement ses paroles, elles lui sont dictées par la douleur de voir une partie de l'Espagne agitée par des discordes civiles. Pourquoi donc supposer qu'il a été un Français qui a voyagé en Espagne , contrairement à sa déclaration positive qu'il est de Tudèle ? N'est-il pas plus simple de penser qu'il a été un Navarrais , vivant à la cour du comte de Toulouse ?
La circonstance qu'il parle de Toulouse avec admiration, avec un intérêt enthousiaste , ne prouve pas nécessairement qu'il y soit né ; elle s' ex-
plique fort bien en admettant qu'il y avait vécu longtemps el qu'il y avait pris des habitudes qui lui étaient devenues chères.
S'il cite Roger Bernard, fils du comte de Foix, comme étant « celui qui me dore et me met en splendeur» (p. 486, v. 7133), ce n'est pas non plus une preuve contre son origine navarraise ; cela démontre qu'il a embrassé le parti de Toulouse, non-seulement par un sentiment d'honneur, mais aussi par reconnaissance. S'il arrivait fréquemment que les troubadours de la Provence allaient aux cours de Navarre , de Castille , d'Aragon , on peut admettre aussi que des troubadours navarrais s'attachaient aux cours provençales. Fauriel avoue lui-même que l'idiome est incorrect ; c'est une raison de plus pour admettre que l'auteur n'a pas été provençal d'origine. Enûn, pour ce qui concerne la géomancie, par le moyen de laquelle l'auteur prétend avoir prévu les horreurs de la croisade , c'est un ornement poétique, comme il s'en rencontre quelquefois chez les troubadours pour donner plus de crédit à leurs poëmes. Fauriel conclut : Le poëme ne pouvant pas avoir pour auteur un enchanteur, Guillaume ne saurait être cet auteur il en résulte que pour Fauriel , Guillaume a été un enchanteur et que l'auteur anonyme s'est arbitrairement servi de son nom. Ce raisonnement ne nous paraît pas juste. Si Guillaume se dit versé dans la géomancie , laissons-lui cet honneur ; ne se peut-il pas qu'en sa qualité de troubadour, de jongleur, il se soit aussi mêlé de prédire l'avenir? Nous sommes très-loin de croire qu'il ait réellement prédit la croisade ; nous le répétons , nous ne prenons son assertion que pour un ornement poétique auquel il ne faut pas attacher d'importance.
D'ailleurs, quant à sa prétention d'avoir prévu la croisade, maître Guillaume la contredit à chaque instant, lorsqu'il cite ses sources et ses autorités ; en plusieurs endroits il parle d'une chanson où il a puisé ses faits: cum ditz lacanso (p. 14, v. 185; p. 71, v. 974; p. 114, v. 1579, etc.); ailleurs il allègue le livre, lo libres (p. 104, v. 1445; p. 116, v. 1619, etc.) , ailleurs c'est une histoire, la gesta (p. 42, v. 566; p. 58, v. 806) ; ou bien il assure que tel événement lui a été raconté par un clerc (p. 112, v. 1554), te^ autre par don Isarn, prieur du vieux Muret (p. 134, v. -1 887) ; des particularités du siège de Castelnau , en 1211 , lui sont rapportées par « son grand ami maître Nicolas , » qui en a été témoin oculaire (p. 154, v. 2157 et suiv.) ; p. 10, v. 112 et suiv. c'est maître Pons de Mêla qui lui raconte un fait; p. 182, v. 2527 c'est le balles, le prévôt du comte Baudouin ; p. 54, v. 741 c'est un prêtre.
C'est par ces différentes raisons que nous croyons devoir attribuer le poëme à maître Guillaume de Tudèle.
L'ouvrage s'accorde presque en tout point avec les autres récils de la
croisade. Ce qui le distingue, c'est une foule de particularités, de détails curieux, de faits d'armes de chevaliers français et toulousains; c'est en outre la vivacité de la forme , l'animation d'un style pittoresque et dramatique: c'est l'élévation des vues, la franchise des expressions; c'est enlin la connaissance profonde qu'avait l'auteur du caractère, des intentions, des passions des principaux personnages qu'il met en scène, et auxquels il prête souvent des discours qui , s'ils ne sont pas authentiques , sont au moins conçus avec une intelligence admirable.
C'est sur ce poëme que fut faite l'histoire de la croisade en prose, en idiome du Bas-Languedoc, dont il y a deux manuscrits, l'un à la Bibliothèque nationale , n° 9646, l'autre à Carpentras; ce dernier est le plus ancien. Ce texte en prose est une version plus libre, souvent abrégée du poëme. Il fut publié par D. Vaissette, dans YHistoire générale du Languedoc, t. III, preuves n° 4 , p. 1 et suiv., dans le vol. XIX du Recueil des historiens de la France, et traduit en français moderne dans la Collection de mémoires relatifs à l'histoire de France, publiée par M. Guizot, t. XV, p. 1 et suiv. D. Vaissette démontre (Avertissement, p. IV) que l'auteur du texte en prose a dû vivre dans la première moitié du quatorzième siècle et qu'il a dû être de Toulouse ou du voisinage. Fauriel (Introduction, p. VII) ajoute que probablement il a été juriste de profession, à cause de son prologue philosophique et de quelques citations latines de droit.
Ce texte en prose a été connu de la plupart des écrivains du Midi qui ont écrit sur la croisade ; Chassanion et Catel en ont eu des manuscrits.
4° Nous ajouterons encore: Prœclara Francorum facinora, vulgô Chronicon Simonis Montisfortis, rapportant beaucoup de faits de la croisade et continuant l'histoire du Midi, de 1201 jusqu'en 1311. Suivant Vaissette (Avertiss. , p. IV), l'auteur est le dominicain Bernard de la Guionie , inquisiteur à Toulouse, puis évêque de Lodève, mort en 1331. L'ouvrage se trouve chez Duchesne, Scriptt. hist. franc. , t. V, Append. , p. 764 et suiv. ; traduit en français dans le t. XV de la Collection de mémoires, publiée par M. Guizot.
5° Les 4ctus Pontificum Romanorum, par Amaury Augier, prieur des augustins de Sainte-Marie de Apriano, diocèse d'Elne, chapelain d'Urbain V, vers 1362.
Cet ouvrage, tiré de plus de deux cents chroniques anciennes, renferme dans la Vie d'Innocent III une histoire sommaire de la croisade contre les Albigeois , qui , à côté de quelques inexactitudes , contient plusieurs détails intéressants qui ne se retrouvent pas ailleurs. C'est une source qui doit être consultée quand on veut faire une histoire très-détaillée des opé-
rations militaires de la croisode. Il fut publié par Eccard dans son Corpus historié, medii œvi, t. II ; le texte fourmille de fautes dans les noms de personnes et de lieux ; le copiste a été sans doute étranger tant à la France qu'à l'histoire de la croisade.
6° Jean du Tillet , secrétaire de la couronne de France, greffier du parlement de Paris, auteur de quelques ouvrages concernant l'histoire de France, écrivit, vers 1562, un résumé de l'histoire de la croisade, en grande partie d'après les documents conservés au Trésor des Chartes. Il le présenta à Catherine de Médicis , pour lui montrer par l'exemple de Philippe-Auguste et de saint Louis , comment il fallait s'y prendre pour l'extermination des hérétiques. Son fils, Élie du Tillet, publia le livre en 1590, à Paris,, sous le titre de Sommaire de la guerre faite contre les hérétiques albigeois. Une traduction latine, faite par Henri Albert, de Paris, ne fut pas imprimée alors ; envoyée au pape, elle fut déposée à la Bibliothèque du Vatican , où elle se trouve aujourd'hui sous le n° 5422. C'est d'après ce manuscrit que M. A. Dressel l'a publiée récemment à Berlin : Eistoriœ belli contra Albigenses initi compendium, 1845, in-8°. C'est un récit sommaire des principaux événements de la guerre, depuis 1206 jusqu'en 1234; on n'y apprend rien de nouveau ; mais on y trouve de fort bons textes de plusieurs actes officiels, surtout des coutumes de Simon de Montfort, 1212, de l'ordonnance de saint Louis, 1228, et des statuts de Raymond VII, 1234.
7° Jean Chassanion, de Monistrol en Velay, ministre protestant, publia, en 1595, et dédia à la princesse de Navarre , Catherine, sœur du roi, son Histoire des Albigeois, touchant leur doctrine et religion, contre les faux bruits qui ont esté semés d'eux, et les écris dont on les a à tort diffamés; et de la cruelle et longue guerre qui leur a esté faite, pour ravir les terres et seigneuries d' autrui, sous couleur de vouloir extirper l'hérésie; en 4 livres (S. 1., chez Pierre de Sainct-André , in-16). Chassanion s'est servi principalement de deux manuscrits; l'un «en langage du Languedoc,» et contenant la version en prose du poëme de Guillaume de Tudèle, l'autre «en vieil françois,» traduction de la chronique de Pierre de Vaux-Cernay. Ces deux documents lui avaient été communiqués par le gentilhomme Philippe Lebrun, qui les avait fait copier sur des manuscrits trouvés à Béziers par un conseiller au parlement de Toulouse. Grâce à ces sources, Chassanion put écrire la première histoire complète de la croisade. Il n'est pas impartial; il veut faire passer les Albigeois pour des Vaudois, « des martyrs et témoins de la vérité ; » son style inculte, empreint des passions religieuses du seizième siècle , s'élève quand l'auteur s'abandonne à sa légitime indignation provoquée par le souvenir des cruautés et des iniquités commises
pendant la guerre; il a parfaitement raison, en exprimant l'idée que les chefs de la croisade ont persécuté le comte de Toulouse plutôt pour s'emparer de ses terres que pour extirper l'hérésie.
8° Un ouvrage conçu dans un esprit analogue, est Y Histoire des Chrestiens albigeois, par Jean-Paul Perrin, de Lyon , pasteur à Nyons en Dauphiné; Genève, 1618, in-8°. Perrin ne voit également dans les Albigeois cathares que des Vaudois. Son livre a le mérite de contenir plusieurs faits très-remarquables , qu'on ne trouve point ailleurs ; il a eu à sa disposition des chroniques et des documents manuscrits, aujourd'hui inconnus, notamment une ancienne relation de la conférence de Montréal, en 1206.
9° Apres ces deux auteurs protestants, presqu'un siècle se passa jusqu'à ce qu'on s'occupât de nouveau de l'histoire de la croisade. Les premiers qui s'emparèrent de nouveau de ce sujet, furent deux moines du temps de Louis XIV; c'est dire assez dans quel esprit leurs ouvrages ont été rédigés. Si la partialité de Chassanion et de Perrin peut s'excuser d'une part par l'absence de sources sur la doctrine des Albigeois , et de l'autre par une généreuse compassion pour les victimes, la partialité du dominicain Benoist et du jésuite Langlois est moins excusable et moins noble.
Benoist publia, en 1691, une Histoire des Albigeois et des Vaudois ou Barbets (2 vol., avec une carte des vallées vaudoises; Paris, in-12). Dans sa dédicace à Louis XIV, pleine de louanges emphatiques pour les mesures ordonnées contre les Vaudois et les Huguenots, l'auteur assure qu'il a entrepris son ouvrage à la demande même du roi. Le récit, fait d'après les sources originales , est assez complet ; Benoist a surtout le mérite d'avoir publié quelques documents jusque-là inconnus et fort importants, tels que l'Évangile apocryphe de saint Jean, et quelques pièces relatives tant à la croisade qu'à l'inquisition du Midi. La lecture du livre lui-même est fatiguante, c'est une œuvre de parti, de fanatisme religieux et politique , il a le double but de justifier les persécutions de Louis XIV contre les Vaudois et les Réformés, en représentant ceux-ci comme les descendants des Manichéens et des Ariens albigeois , et de faire passer Louis XIV pour plus grand que les croisés du treizième siècle , parce qu'il réussit à exterminer en très-peu de temps des hérétiques que les croisés avaient combattus pendant vingt ans sans pouvoir les extirper.
10° Quelques années après Benoist, le R. P. Jean-Bapt. Langlois fit paraître une Histoire des croisades contre les Albigeois, divisée en huit livres; Paris, 4703, in-12. Langlois reproche à son prédécesseur de manquer d'ordre et d'être incomplet; il est vrai que sous ce rapport le jésuite; vaut mieux que le dominicain ; il a recueilli les faits avec plus de soin et les a mieux coordonnés; mais l'esprit est le même, et quelque désagréable II. 20
que soit le style de Benoist, celui de Langlois est plus sec, plus terne, plus aride, il n'a pas même les élans d'ardeur passionnée qui interrompent la monotonie de l'ouvrage qu'il veut remplacer.
11° Nous ne devons pas oublier ici les livres XIX à XXV de Y Histoire générale du Languedoc, par les bénédictins Claude Levic et Joseph Vaissette (t. III; . C'est l'histoire la plus complète , et on peut bien dire aussi la plus fidèle de la croisade, sauf quelques erreurs sur l'origine des Albigeois et sur les doctrines de la secte. On y retrouve la profonde érudition et la noble impartialité qui distinguaient les bénédictins de Saint- Maur. Quoique catholiques, ils se mettent en garde contre tout mouvement passionné d'intolérance et de fanatisme. Ils ne mêlent à leur récit que peu de réflexions , ils se bornent à rapporter les faits; mais on voit assez que leurs sympathies sont bien plutôt pour le comte de Toulouse que pour les chefs de la croisade ; ça et Ta même ils ne peuvent s'empêcher de trahir l'indignation que leur inspire une entreprise, où le rôle le moins chrétien ne fut pas joué par les hommes de guerre , mais par les ministres de la religion. Les jésuites de Trévoux (Journal de Trévoux, août 1740) accusèrent les auteurs de partialité pour les Albigeois et pour le comte Raymond, et leur reprochèrent de n'avoir pas fait comme plusieurs auteurs catholiques, c'est-à-dire de ne pas s'être conformés « au gros des écrivains ecclésiastiques» qui dans cette histoire avaient suivi «une tradition de 5 à 600 ans. » Dom Vaissette se défend avec beaucoup de franchise et de science contre cette accusation , qui ne prouve que l'ignorance et le fanatisme des Rév. Pères (voy. t. IV, avertissement, p. 8 et suiv.).
12° Sismondi a consacré le tome VI de son Histoire des Français à un tableau complet, exact, fidèle de la croisade contre les Albigeois. Les faits politiques et militaires y occupent le premier rang; ils sont groupés avec le talent, et appréciés avec l'esprit philosophique qui ont été particuliers à cet historien célèbre. Cet épisode de son grand ouvrage a été traduit en allemand, et publié avec une introduction, par un anonyme, sous le titre : Die Kreuzzùge gegen die Albigenser im dreizehnten Jahrhunderte ; Leipzig, 4829, in-12. Nous croyons nous souvenir qu'il y en a aussi une traduction anglaise.
43° G. de Parctelaine, Histoire de la guerre contre les Albigeois ; Paris, 1833, in-8°. Cet ouvrage porte le cachet d'une noble franchise et d'une généreuse indignation , qui ça et là seulement s'exprime en termes un peu trop énergiques. Les Albigeois, selon l'auteur, ont fait «le premier effort pour affranchir l'esprit humain du joug absurde et intolérable du clergé du moyen âge , et pour déchirer l'épais bandeau que Rome et son Église s'efforçaient d'appesantir sur toute la chrétienté. » Ce qu'il dit sur les doctrines