LES CROYANTS
à l'esprit de la secte, ne parait cependant pas avoir été une règle générale; car plus tard on n'en trouve plus de traces, il n'est toujours question que de croyants et de parfaits.
Comme il était du plus haut intérêt pour ces derniers que le nombre de leurs fidèles fût très-considérable, ils leur permettaient encore bien des choses que leur doctrine rigoureuse leur interdisait k eux-mêmes. Les croyants pouvaient être mariés, posséder des richesses, faire la guerre, et se nourrir de tout ce que produit la nature, sauf à se confesser de ces péchés aux ministres de la secte. Ils n'étaient pas tous initiés aux détails les plus secrets du système cathare *, ce n'est qu'à ceux dont la persévérance n'inspirait pas de doute, que Ton donnait une instruction plus complète ^ Mais ce qu'on s'efforçait d'inculquer k tous, c'est que hors de la secte il n'y a point de salut, et que par conséquent le croyant qui désirait être sauvé, devait nécessairement passer un jour par le Consolamentum, Cet acte pouvait être différé jusqu'à la mort, mais si l'on mourait sans avoir reçu l'imposition des mains, on mourait inconsolé, sans l'espoir d'un salut immédiat^ ', l'âme , disait-on , émigré dans un autre corps pour recommencer son expiation, ou bien, selon les dus^listes mitigés, elle est laissée sans retour entre les mains du principe mauvais. Cette opinion était profondément enracinée dans l'esprit des croyants cathares -, les monuments du temps rapportent une multitude d'exemples de croyants qui, soit blessés mortellement, soit couchés sur leur lit de mort, demandent encore le Consolamentum, afin d'obtenir la rémission de leurs péchés , et de passer immédiatement au séjour
1 Reinerius, 1768. Actes de V Inquisition de Carcassonne, 1305. Doat, XXXIY, fo 102 : Non omnibus credentibus suis dicunt nec révélant nec prœdicant omnia,.,, nisi solilim bene suis familiaribus et bene firmis.
2 Steph. deBeUayillà, 91 ; addit. à Reinerius, chez Gretser, 40.
céleste; on vil même des parents, dans l'espoir de sauver l'âme d'un enfant de deux ans qui se mourait, lui faire imposer les mains par les ministres de la secte*
Ceux-ci cependant attachaient de certaines conditions aa Consoîamentum donné aux malades en danger de mort \ noaseulement ils leur faisaient promettre qu'en cas de guénson ils garderaient le même engagement que prenaient tous les aspirants au grade de parfait, mais ils s'informaient avec soin si le désir d'être consolé était vraiment sincère, &i le malade ne le^demandait pas uniquement pour arriver, après une vie de péché, plus vite et plus racilement au cieK Ea 1231, une femme malade demanda leComoïamentum; on le lui refusa parce que «si elle vivait, il lui serait fort diOicile de s'astreindre au régime sévère des parfaits^.)* Souvent si la crise qui avait paru présager la mort passait et que le malade guérissait avant Tarrivée des ministres qu'il avait fait appeler pour le consoler, la cérémonie n^avait pas lieu, on rajournait pour laisser au croyant le temps d'éprouver la réalité de son désir^. Dans les temps de persécution, où les Cathares pouvaient craindre de voir diminuer Tenthousiasme de leurs fidèles, ils faisaient avec eux un pacte particulier, à Teffet de s'assurer de leur constant attachement à la secte; ils leur permettaient de vivre dans le monde, affranchis des règles sévères imposées aux parfaits, k condition de promettre qu'en cas de danger ou de maladie, ils se feraient recevoir par le Consoîamentum pour avoir « une bonne fin,» et que s'ils ne mouraient pas, ils subiraient toutes les conséquences de leur réception* Ce pacte, que faisaient des hommes, des femmes, des enfants même*, et par lequel on se mettait
^ LibûT smtfmt. inquùii, Toloa,, 190.
2 Actes de VfnquiHL de Carcassotme^ 1Î45 ; DoàU XJ.IY, f ■ 125.
^ Actes de l'jfnquisiLy souvent
* Libenentent, inquîêU. Tolot^^ Î9, A%
LES CROYANTS. iOi
en quelque sorte à la disposition de Dieu . c'est-à-dire de la secte, s'appelait « la Convenenza^.yi
Peut-être rajournementdu Consolamentum jusqu'à l'heure de la mort ayait-il encore un autre motif. La secte enseignait que si après l'avoir reçu on pèche de nouveau , on perd le Saint-Esprit, et qu'on retombe sous le pouvoir du démon; pour mourir par conséquent avec l'assurance de la rémission de ses fautes, on ne se faisait donner lebaptéme spirituel qu'à un moment tellement rapproché de la mort, qu'on ne croyait plus avoir le temps d'annuler par une rechute les effets de la gr&ce reçue*, c'est comme ces chrétiens du quatrième siècle qui ne se faisaient baptiser qu'à l'heure de la mort . parce qu'ils attribuaient au baptême la vertu de les laver de tous les péchés de leur vie. En tout cas on ne peut s'empêcher de reconnaître une certaine analogie entre le Consolamentum donné aux mourants et les indulgences que l'Église accordait à ses fidèles-, cet ajournement était conforme à l'esprit de l'époque; les abstinences prescrites aux parfaits devaient peu convenir à beaucoup d'hommes du douzième et du treizième siècle ; elles n'étaient guère du goût de la plupart des chevaliers qui aimaient le plaisir et la guerre; ils voulaient s'assurer du ciel, tout en continuant à vivre pour la terre; ils ne demandaient qu'à mourir consolés, de même que beaucoup de membres de l'Église ne croyaient mourir sauvés qu'en se faisant administrer le sacrement de l'Eucharistie ou en se faisant revêtir , sur leur lit de mort , de l'habit de quelque ordre religieux. Les Cathares, loin de rester fid^es à leur prétention d'élaguer du christianisme tout ce qui n'est qu'un acte extérieur, avaient fini ainsi par attribuer euxmêmes à leur Consolamentum une espèce de vertu magique
1 Liber Mentent, inquisit, Tolos., 13, 19, 22, 25, etc. Eymericns, S74, TappeUe La Convinenxa. On promettait de stare in eonvenieneià Dei, Liber ieatent.j etc., 10t. ConvenentiaéiàiieiVL moyen âge synonyme de Conventio, pactum, Yoy. Da Gange, II, 580.
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et surnaturelle^ emportés par la tendance générale du moyen âge, ils étaient retombés dans Terreur qu'ils avaient voulu éviter et qu'ils reprochaient constamment aux catholiques. Pour empêcher que Teffet produit parle ComoJamenium ne se perdît de nouveau, on suivait, dans certains cas, une coutume d'une horrible sévérité : on commandait aux ma-
r iades dont on n'était pas tout à fait sur, de se laisser mourir en s'ahsienant de toute nourriture ^ On dit même qu'il y avait des Cathares exaltés qui proposaient aux malades la choix de mourir comme martyrs ou comme confesseurs ; ceux qui choisissaient Tétat de martyr, étaient étranglés par le moyen d'un linge passé autour du cou^ ceux qui préféraient la mort des simples confesseurs, devaient se laisser mourir de faim^. Cette ahslinence de toute nourriture, pour accé-
rlérer le moment oii Tâme serait aflranchie des dernières entraves de la matière , s'appelait Y endura^. Ce genre de mort n'était pas seulement imposé à des malades ou choisi par eux pour hâter leur délivrance^ bien souvent aussi des Cathares, avertis d'un danger, se mettaient en endura, pour ne pas tomber vivants entre les mains des inquisiteurs^ ou bien c'étaient des prisonniers qui se laissaient mourir de faim pour éviter les horreurs de la mon dans les flammes^. Dans des cas de ce genre on ne se privait pas seulement de nour^
[riture, on employait des moyeus plus directs pour abréger
[•k vie, on se mettait dans un bain et on s'y faisait ouvrir les
^ Uoe retnme ma La de ayant reçu le Coriâolamenîumf le niinistre calhare
inhibuitne a modo aliquis cibttâ mmi^traretur diclfp infirma, herùUcatip,.,, et de tolà nocte nec de die sequenti nullus cihus vpI potus fuit ei mini^ sîralus , ne dicta infirma pi^deret bonum quod receperaL Lib. sentent, inquitiL Toîas., IM, etc.
2 Manuterogi ud km ipecialiter deputatû, quod teutonice mcutur Uûlertucb, ipsum strangulant.., ÂMii, à Remeriiri^ chez Grelser, 40,
3 Liber sentent. înqmsit, Tohs., 58, 5ô, 70, 111 , olc.
* Mf^ntoUna per sej^ septimanas steterat in eic ocra et nec c&meikrat riBc bibêrai nisi aquam frîgidam. ibid., S8, 111, 179.