LES CROYANTS
veines, on prenait des potions empoisonnées et mêlées avec du verre pilé, on se perçait le cœur avec le premier instrument pointu tombant sous la mainV Loin d'être un péché aux yeux des Cathares, cette mort violente était pour eux une preuve de foi , une marque de sainteté^ ; cependant elle n'était pas , comme on aurait pu s'y attendre , une loi générale pour tous les membres arrivés a la perfection^ elle n'était permise que dans les moments de danger extrême, soit comme un moyen d'abréger une maladie qu'on considérait comme un avertissement que Theure de la délivrance était proche ; soit comme un moyen de se soustraire aux recherches des ennemis ou de ne pas subir les supplices que ceux-ci biultipliaient pour ébranler la constance des croyants effrayés. Aussi longtemps que le péril n'était pas imminent, les parfaits devaient supporter la vie, jusqu'à ce que Dieu lui-même vînt rappeler leurs âmes 5 ils devaient continuer à vivre sur la terre pour achever leur pénitence; ils le devaient aussi pour représenter, au milieu du monde mauvais , la véritable Église de Jésus-Christ.
1 GuiUelma de Proaudo, de Toulouse (1509) recepta per hcBreticos, in ab$tinencià qitam ipsi vocant bmddram multis diebus perdurans, „ mortemque corporalem sibi accelerans, sanguinem minuendo, balneum frequentando, potumque letifferum ex succo cucumerum silvestrium inmisso in eo vitro fracto quo frangerentur ejus viscera in fine, ut finiret celerius petitum, avide cusumendo, ad mortem festinavit œtemam. L. c, 33. Unu autre posuit se in endura ut moreretur in eà, et balneabat se^ et in dicto balneo fecit sibi minui (c'est-à-dire saigner),... quia timebat capiper inquisitores, et ut citius moreretur, Ibid., 70. Ou bien ils tiennent prêt quelqn'instniment pointu, un poignard, une alêne, etc. y cum quo perforaren tur in latere subite si venirent nuncii inquisitorum. Ibid,, 76.
2 Une opinion semblable se trouve déjà chez les Cathares de Monte forte, en 1030 : Nemo nostrûm sine tormentis vitam finit, ut œtema tormenta evadere possimus,,^ Si nos per tormenta a malis hominibus nobis ingesta deficimus, gaudemus ; si autem aliquando nos ad mortem natura perducity proximus noster, anteqiuim animam damus, quoquomodo interficit nos, Landulphus senior, 89.
C;UAIHTKI£ W
CHAPlTRIi V.
L'EGLISE CATHARE,
Nous avons déjà remarqué a plusieurs reprises que les [Cathares prétendaieiU former la vérilable Église chrétieone. iBuivaut leur docLriiie^ rËglise consiste dans la réunion de |x:etix qui, en croyant à la révélation du Dieu bon par JésusjCbrist, et en accomplissant parraitemeut ses préceptes, se [souL affranchis des liens de la matière et de la puissance du [démon ^ en un mot, TÉglise est la réunion des parfaits de la laecte^ ceui-ci sont seuls les bons cbrétiens^ les brebis du [Seigneur, les successeurs des apôtres, le peuple de Dieu sur [la terre*. Cette idée est conforme h toutes les prémisses du^ "•système cathare; TÉglise, d'après ce système, doit être pure et sainte dans les mœurs et avoir la vraie inlelligence du christianisme; quelque vraie que soit celte idée en ellemême, les Cathares tombent dans la même erreur qu'ils reprochent aux catholiques, en prétendant que leur association est la parfaite réalisation de l'Église, ou en confondant la forme extérieure et visible avec TÉglise idéale et invisible
C'est parce qu'ils croyaient à la succession et au caractère apostolique de leur Église, qu'ils ne cessaient de protester vivement contre Taccusalion d'hérésie : les méchants seuls ^ disaient-ils j nous appellent hérétiques; nous ne le sommes pas, nous sommes les vrais chrétiens , les fils du Christ dont I Théritage nous appartient^. Ils allaient jusqu'à dire que dans
1 EverTiDQs» 454; S. BerDardî Sermo, 66 ; 1, 1500 ; Ëckberiag, S9S| 900; DispuîaU'o, 1752; ïes Bogomiles : Eulbymiua, Narrât io de ïlogom.^ :>5.
-' Matfi^ gentfs nor vo^^ant hmreiieos^ et jios non smnus ho'reticiy ynw tumm boni chrisiiani , illi qui redpiuni filialiotiem seu adoptaiionem a Chris tu, Uti suut boni chrisiiani, et taies possidebunt hœrediîateiri Chrûti* Àetes d^ Vlnqm$it. dif Carcastonn^^ 1 30S ; Ikiat, XXXIV, f» 100,
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leur Église s'était conservé le don des miracles , promis par Jésus-Christ k ceux qui auraient cru (S. MarcXYI, 17, 18); mais seulement un petit nombre d'entre eux prenaient les paroles du Sauveur dans un sens littéral et matériel ^ : l'opinion générale y attachait un sens allégorique, et les miracles cathares étaient la conversion des âmes à Dieu , leur déli^ yrance de la servitude du démon , leur union nouvelle avec le Saint-Esprit 2.
Une conséquence de leur manière de se représenter l'Église est que les impies, les incrédules, les méchants doivent en être exclus ^ elle ne se compose que de membres parfaits^. En faisant l'application de ce principe a l'Église romaine, à laquelle ils reprochaient de prétendre à la pureté et k la sainteté, tout en maintenant en son sein des membres imparfaits, ils lui refusaient le caractère et le nom d'Église; comment, disaient-ils^ saurait-elle être vraie, quand on y voit des méchants mêlés aux bons? Elle qui compte en son sein tant d'hommes adonnés à tous les vices , comment serait-elle cette « Église glorieuse, dont parle saint Paul, n'ayant ni tache , ni ride , ni rien de semblable , mais étant sainte et irrépréhensible?» (Eph. V,27)** Dans la véritable Église doivent régner l'amour et la charité ; elle ne doit point connaître l'esprit de rigueur ni de persécution ; d'ailleurs qu'y aurait-il k punir dans une Église où tout est pur? Une Église qui a des membres contre lesquels elle doit sévir elle-même; une Église surtout qui sévit contre les saints, comment se-
1 Moueta, 222.
'^ Ils font des miracles qwmào eotweTiwnt aliquem hominem ad Deum, et dœmonia et peccata ab eo ejiciunt , serpentes id est venenosas oogitatianes ab eo toUunt; linguis novis loquuntuVf quia ipsi credentibus suis inaudita proferunt, Disputatio, 1750.
3 Nostra est Ecclesia, ubi sunt homines justi et casti, non mentientes, non fraudantes. Disputatio^ 1752. In Ecclesia Dei non sunt boni et malt. Perégrinos Priscianas, 95.
^Ebrardus, 153|; Disputatio, Albi.
rail-elle digne du nom qu'elle s'arroge*? Ils reprochaient en outre au catholicisine les pompes de son culte, les ricliesses et le luxe de ses prélats, les honneurs que lui rendait le monde ^; voyez ses fruits, s'écriaient leurs miuistres dans leurs prédications au peuple, ces fruits sont l'avarice, Tarnbilion , ToppressioD ; or c'est par les fruits qu'il faut juger de la nature de l'arbre^. De même que lesVaudoîs et d'autres sectes, ils prétendaient que la décadence de TÉglise avait commencédepuisletempsdupapeSilvestre; ils partageaient la fausse croyance répandue par les papes eux-mêmes , que Tempereur Constantin avait fait donation au Saint-Siège de territoires considérables; la dégénération de raulorité spirituelle datait pour eux de racceptation par un ministre chrétien d'une puissance purement temporelle et terrestre , et c'est pour ne pas avoir refusé cette puissance, qu'ils appelaient le pape Silvestre rantéchrist , k le iîls de la perdition qui s'est assis comme un Dieu dans le temple de Dieu, voulant passer lui-même pour un Dieu« (2° épître aux Thés. II, 3, 4)*. Depuis cette époque, suivant eux , la corruption s'est constamment accrue dans une proportion de plus en plus effrayante, jusqu'k ce que fînalement on enseignât et on crût dans l'Église de Rome le contraire de ce qu'avaient cru et enseigné ses fondateurs*^; cette Église, disait le peuple, nest plus «qu'une maison où se débitent des faussetés et des impostures^;» ses miracles sont trompeurs , ceux qui les opèrent
^ Moneta, 508. En se rondanl sur S. MaUh. VU, t, et nom, XII. U, lis
disaient que flîa^^/^2Cîttnr sacerdotes vsHriqtiijudicantffnaîedieunî. exconimunimni et condemnanî nos. DUpuL^ p. 1744. Mcclesia tian débet per- Mequi ttiahê. Percgr. Prisciauus, 05.
3 Ibid., 390; ils citent S, MalUi. Vil, 17, 1S ? S. Jean XIV, t S. '^ BoDacur^uii, âliO.
î Eckberlui», 919.
^ Domuê in qua dicunlur fiUfiiaUs el trichariœ. Àete$ de t^lnqumt, CarcoMiotmef 1347 ; Doat, XXlIj T^^ ffS.
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sont les faux prophètes annoncés par Jésus-Christ (S. MaUh. XXIV, 24)^; ses sacrements sont institués parle démon pour décevoir les hommes^-, ses coutumes sont mauvaises, elles sont étrangères au Nouveau Testament et k l'Église primitive^ ^ en un mot, tout en elle a été faussé et perverti par l'influence du démon , n'aspirant qu'à ruiner ce que Dieu avait entrepris pour le salut des âmes Les hérétiques sont donc ceux qui persistent dans cette Église et qui la croient bonne , quoiqu'on ne puisse pas être sauvé en elle ; elle est la synagogue du démon, l'Église du mauvais Dieu, celle dont il est parlé dans le dix-septième chapitre de l'Apocalypse^. Que faire donc pour être sauvé? La réponse était simple: sortir de l'Église catholique pour entrer dans celle des Cathares. Celle-ci prétendait assurer à ses membres toutes les grâces, dont elle contestait la possession à l'Église de Rome. Embrasser la secte, se faire donner le baptême de l'Esprit et renoncer au monde pour mener la vie des parfaits , telles sont les conditions uniques et indispensables du salut des âmes. Ceux qui ont rempli ces conditions sont seuls les membres de la vraie Église, leurs péchés leur sont pardonnes, ils ont le Saint-Esprit. Il paraîtrait naturel d'admettre qu'une fois en possession de ce Saint-Esprit, l'âme devrait être préservée par lui de toute chute ultérieure, en d'autres termes qu'elle ne devrait plus pouvoir consentir au mal. D'ailleurs un des auteurs qui les connaissaient le mieux, assure qu'ils ont enseigné que celui qui a le Saint-Esprit ne pèche plus^; cependant cette opinion est contredite par une série d'autres témoignages, qui en réalité sont plus conformes au système,
1 Ibid.; Moneta, 223.
2 Ebrardas, 155 ; Reinerias, 1761 ; Liber sentent, inquisit. Tolos,, 57.
3 Moneta, 591.
^ Petr. Yall. Gern., 556; Moneta, 597; Actes de VInquisit. de Carcassonne, 1247; Doat, XXII, f» 98 ; Liber sentent, inquisit. Tolos,, 57. ^ Ntdlus Spiritum sanctum habens potest peccare. Moneta, 274.
et qui ëo outre 8onl appuyés par des Taits historiques, ëit effet, quâod on songe que Tâme, aussi longtemps qu'elle n'a pas été délivrée par la mort des chaînes de la matière, reste exposée à toutes les influences du monde, et qu'après le Consolammtum le démon doit redoubler d'efforts et de ruses pour ressaisir la victime qui lui échappe, on ne peut pas admettre que les Cathares aient nié sérieusement la possibilité du péché après rimposition des mains. Aussi tous les auteurs^ et celui-lïi même dont nous venons de mentionner une assertion contraire , attestent-ils que selon la doctrine de la secte , les parfaits n'étaient pas à l'abri de la tentation*. Les péchés véniels s'expiaient par une simple confession ; ils n'entraînaient pas, comme les péchés mortels, la perte du Saint- Esprit que le Comolamentum avait rendu k Tàme^. On sail qu'au nombre de ces derniers péchés les Cathares ne comptaient pas seulement ce que la morale chrétienne entendait parce nom 5 on perdait aussi le Saint-Esprit en mangeani de nouveau de la viande, en buvant du lait, en tuant un animal, en communiquant avec un homme du monde sans s'eflbrcer de le convertir^; on se souvient que la morale cathare considère tout cela comme des péchés mortels aussi graves que Thomicide ou radultère. La conséquence de ia perte du Saint-Esprit est le retour sous le joug du démon ou la damnation, et partant Texclusion de la communauté des
> Moneta, 305^ Sleph.deBenaviUà, 91.
'^ Siatiin Spiritum samtum amittunt. Sieph* de BeUaviUà,0l; Moneta^
^ ,.,Si€Ut ëst ûvtiwdere carnem aut muni vet cateum^ vel inierficerB m>em^ vd aliquod animal, prmter repenti a,.. Ërmcng^auduït, 336, â37; ..*vel communicandQ mundanis ;... H puticem oceidunt, vel m««wim,,. Sleph^ de BeUaTHIà, ai. Cet auteur ajoute : Vel bibendum modieum vifii, .,.vel si herham evellunt^ vel ramum, vfA fructum arboris diic^punt. Cependant on a tti qu'ils ayaieut le droit de boire du vin et de se nourrir de fruits; il paraît que le frère Etienne était en train de les cbirger.
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parfaits^ Car le péché mortel commis après le Consolamen^ tum est le péché contre le Saiot-Esprit, le seul qui, selon Jésns-Christ , ne sera point pardonné (S. Matth. XII, 3i); il est une seconde séparation de Pâme de cet Esprit céleste qui dans le Consolamentum s'était de nouveau réuni avec elle, il est une rechute aussi profonde, aussi absolue que la chute primitive, il annule tous les effets de la pénitence an* térieure^. Pour s'en relever, il faut donc recommencer l'expiation; les pénitences, les jeûnes, les prières, toutes les œuvres quelconques n'y font rien, il faut se présenter de nouveau devant les ministres de la secte, pour recevoir de nouveau l'imposition des mains, comme si on ne l'avait jamais reçue. Cet acte s'appelait la Reconsolalion de l'àme^. Il se faisait avec la même solennité que le Consolamentum, mais en secret et sans autres témoins que les parfaits chargés de l'accomplir, afin de ne pas attrister les fidèles et de ne pas couvrir de confusion le pécheur repentant*. Le Cathare ainsi reconsolé rentrait dans la jouissance de tous les privilèges des parfaits , et si désormais il ne violait plus son engagement, il pouvait vivre tranquille, jusqu'à ce que la mort lui rouvrit les portes de sa patrie céleste, dont Dieu lui-même n'avait pas le droit de lui refuser l'entrée.
La même reconsolation était nécessaire à ceux qui avaient reçu l'imposition des mains d'un parfait qui , au moment de l'acte, se trouvait en état de péché mortel; quelle que fût . leur foi à la vertu de cet acte , il demeurait sans effet pour eux, parce que celui qui devait l'accomplir avait perdu son Saint-Esprit ; en l'ayant perdu lui-même , comment pouvait-
1 8% quis peceavêrit postqttam baptitmum eorum âtuceperit, sine omni miserieordià a eonsortio eorum ejicitur. Alanns, 112.
2 Ibidem.
3 Ermengaudus, S37; Petr. Vall. Cern., 557; Moneta, â75 et suit.; 30i; Steph. deBellayUlà, 91.
^ Reinerias, 1764.
no CHAPITRE PREMIER.
il le communiquer k un autre, comment, lui impur, pouvaitil servir d'intermédiaire entre une âme aspirant à la pureté et Î6 Dieu qui est cette pureté même? Comme rien n'était plus facile que d'ignorer la disposition intérieure du ministre ^ on n'était guère sûr d'avoir été consolé d'une manière efRcace; à cet effet la plupart des parfaits se faisaient donner le Comolammîum deux et même trois fois dans leur vie^