II
aussi le produil il'un arliste calholique^ et que le sévère prélat n'en ait accusé la secte , que parée qui! ne pouvait croire à ces écarts d'une intiagination orthodoxe. On sait du reste que plus lard , quand l'art alla de plus en plus en se matérialisant, cette forme fut assez généralement adoptée.
Une seconde hérésie que Luc attribue aux Cathares, c'est de n'avoir représenté la croix qu'avec trois branches, et d'y avoir attaché le Christ en lui plaçant un pied sur Fautre et en les fixant avec un seul clou * ^ il ajoute que suivant la tradition orthodoxe, la crois devait se diviseren quatre branches, cl que le crucifié devait avoir les deux pieds Tun à côté de l'autre, chacun attaché avec un clou particulier^; nous ne nous arrêterons ni a rappeler ici que la croixk trois branches était au moins aussi usitée que Tautre au moyeo âge, et qu'on y attachait même un sens mystique étrangère la croix ordinaire; ni que la position des pieds du crucifié, que Luc qualifie de contraire ^ la tradition, est devenue plus tard le type universel 5 nous nous bornons à dire que la aussi Tévêquc de Tuy nous semble avoir été dans Terreur j car comment admettre que des hommes, qui envisageaient la croix comme une injure au Christ, comme f<une abomination dans le lieu saint,» et qui osaient prétendre qu'elle est le signe de la béte de TÂpocalypse^, aient Tait eux-mêmes des représentations de ce symbole détesté?
L'évcque de Tuy nous parait mériter plus de créance, quand il accuse les Cathares d'avoir fait des images di dormes de la Vierge et des saints , dans le but d'inspirer au peuple de Ta version pour les images en général. Ils représentaient Marie sous les traits les plus repoussants , ils ne lui donnaient par exemple qu'un œil , pour exprimer, dit-il, jusqu'à quel
J Lucas f iideii»iST ^^>
2 IHdemj 100 et soiv,
3 Cry^em dimnt characterem mm buiim, qum in Àpocalipsi esse lê~ gituTy et abominationem 9(ant$m in loco mncto. BoDacarsu», 208.
SIMPLICITÉ DU CULTE. SBRYIGBS RELIGIEUX. ii5
point Jésus-Christ s'est humilié en choisissant pour sa mère la plus laide d'entre les femmes^ Cette dernière raison n'est k nos yeux qu'une supposition du prélat espagnol ; on n'a qu'à se rappeler la croyance cathare sur la nature du Christ et sur celle de sa mère-, le seul vrai motif ne peut être que l'intention de la secte de détourner ses partisans du culte des images; elle enseignait que le corps est une œuvre du démon, elle n'attachait donc aucun prix k la beauté extérieure, et si réellement elle a fait des peintures représentant des saints, elle n'a été que conséquente k ses principes, en leur donnant des figures désagréables, afin d'habituer le peuple k ne vénérer que l'esprit au lieu de se perdre dans le culte de la forme. La découverte de quelque reste de cet art hérétique serait certes infiniment précieuse pour l'histoire de l'iconographie chrétienne. Quoi qu'il en soit, ces images cathares n'étaient pas destinées k trouver une place dans les lieux où la secte tenait ses réunions de prières^; elles ne figuraient sans doute que dans quelques livres, que l'on mettait entre les mains des croyants, pour les instruire dans l'hérésie.
Quant aux réunions religieuses elles-mêmes, elles portaient le cachet de la même simplicité que les lieux où elles se célébraient. Elles étaient dirigées par les ministres de la secte, etenleur absence par des parfaits. Le service se composait de différentes parties. Il commençait par la lecture d'un passage du Nouveau Testament , que le ministre interprétait ensuite dans le sens cathare, en faisant ressortir surtout les points sur lesquels l'Église jromaine leur paraissait être en contradiction avec l'Évangile^. Cette prédication,
1 Lacas Tadensis, 94.
2 II D*en est parlé chez aaciin autre antear, ni dans ancan protocole inqaisîtorial.
3 Le ministre tient librum Svangeliorum in manibus, fait une lecture^ et expose ensuite êcripiuraêpertiMdtunprœdicationU, Prooé» d*Amianno
ne CIÎAPITBE PHEMIER.
faite sans art par des hommes simples mais enthousiastes, et écoutée avec beaucoup de recueillement j était suivie d'une cérémonie que les auteurs catholiques ont appelée YadoraHon des hérétiques, mais qui doit portera plus juste titre le nom de bénèdkiion. Les croyants dans rassemblée joignaient les mains ou les posaient sur les bancs où ils étaient assis, fléchissaient les genoux et s' inclinant trois fois profondément, ils disaient chaque fois tous ensemble i a Béiiissez-uous ; » la troisième fois ils ajoutaient: «Priez Dieu pour nous pécheurs, afin qu'il fasse de nous de bons chrétiens, et qu'il nous conduise k une bonne fin. >» Le ministre et les autres parfaits répondaient a chaque prière des croyants, en étendant les mains sur eux : «Que Dieu vous bénisse ,1» et ils terminaient par ces mots : ((Dieu veuille faire de vous de bons chrétiens 3 et vous conduire à une bonne fin*,» Après avoir reçu cette bénédiction, toute l'assemblée récitait TOraison dominicale. C'était Tunique prière qu'ils croyaient être permise aux chrétiens^; ils étaient convaincus que la prière de Tâme ne doit s'adresser qu*à Dieu , qu'il Ti*est ni rationnel ni évangélique d'invoquer les saints^, et que pour con* naître les besoins des hommes. Dieu n'a pas besoin qu'on fasse beaucoup de paroles *î c'est pour cela que la prière de
Pixtigiloyo, cheit Murâtorij AutiquiLf Y, 110. Liber âenUnL inquinl,
ï Arck. de l'InquisiL de Carc(isst)nnej 1543; Do^l, XXII, fo ilC*; VaisseLle, m, preuFes, n'= 2tt3, p, 456 ; n" 2fî4, p. 458 ; Liber senL inqumi- Tolos.y lO, 11. En AUemagQe les ero^anU dtsaienl en prose rimée:
iVtmm^r milsse ich ersterbm^
Ich masse ttmb euch erwçrbenf
DoJts mein enâ <iut tterde, et le TDiubtre répondait :
Vnd tvcrdest em gui mann* AûàïL à Reîneriyi^ chez Gretser, 40,, ï P^regr. Frîsciauus, 95; — lea BogomîLes : Ëutbymlus^ Narr^ de B&-
^ Ërmengaudui, 359 1 Alaniis^ 165. ^^ ^ Ebrardus^ 135*
SIMPLICITÉ DU CULTE. SEliVlCËS RELIGIEUX. il7
Jésus-Christ est la seule dont ils se servissent, soit dans leurs réunions religieuses , soit dans la solitude ou dans l'intimité. Cependant, comme ils ne pouvaient croire que le Christ, en renseignant ^ ses disciples , y eût mêlé une supplication relative k un besoin matériel du corps , ils interprétaient le pain quotidien dans le sens de la nourriture de Fàme, et disaient au lieu de la simple formule de TÉcriture : ((Donne-nous aujourd'hui notre pain supersubstantieV *, » ils terminaient parles mots : « Car a toi appartiennent le règne, la puissance et la gloire à jamais» (S. Matth. VI, 13)^ comme ces mots ne se trouvent pas dans la Yulgate , leurs adversaires , qui ne connaissaient pas le texte original , les accusaient d'avoir falsifié à cet endroit la Bible ^; c'est un reproche qu'ils ne méritaient pas, car en ce point leur version, faite sur un texte d'origine grecque, était plus fidèle que celle deTÉglise occidentale.
La prière achevée, le ministre disait : « Adorons le Père , le Fils et le Saint-Esprit,» et l'assemblée répondait : uque
. J Arch de VInquisit. de Toulouse, i 273 ; Doat, XXV, fo 1 9 ; 1 277 ; ibid. , fo 248. Chez S. MaUb. Y, 1 1 , et dans le passage correspondant de S. Luc XI, 3, il y a Tov àpTOv Imouaiov ; chez S. MaUb. la Yulgate traduit par panemsupersubstantialem, et chez S. Luc parpanem quotidianum. Ce dernier sens, éTidemment plus Trai, était plus généralement adopté dans TEglise que le premier. Déjà saint Bernard fut choqué de trouver dans Toraison dominicale de la liturgie du Paraclet, les mots : Panem supersubstantiaUm (Abélard, par M. de Rémusat, 1, 177). On les reprocha également aux Cathares comme une erreur. Il est à remarquer que ceux-ci n'ont pas eu besoin de les prendre dans la Yulgate, car beaucoup de Pérès grecs, tels que Cyrille d'Alexandrie, Jean de Damas, Théophylacte, etc., expliquaient le mot li7iou7ioç, qui est un ^tzchI X£YO{it.evov , dans le même sens. Yoy. Suicerus, Thésaurus ecclesiast,, 1, 1171 et suir.
2 Areh, de l'inquisit, de Toulouse, 1273 ; {. c, f» 17 ; Moneta, 445 : Habes o Cathare plures constitutiones, quas unde habeas, testimonio Scripturœ ostendere non potes. Verbi gratta in oratione enim constat, quàd Dominus doeuit diseipulos orare, ut habetur Matth. YI, ▼. 9 : Sic ergo vos orabitis : Pater noster, eio,; tu autem huie orationi addis : Quoniam tuum est re^ gnum, et virtus, et gloria in seeula» Amen.
la grâce de notre Seigneur Jcsus-Christ soît avec nous tous. » Le service se terminait par la bénédiction demandée et donnée dans les formes déjb citées plus haut 5 quelquefois les croyants disaient aussi : (tBons chrétiens, recommandeznous il Dieu , et priez-le qu'il nous accorde une bonne fin et qu'il nous donne de ses grâces^ et la réponse du ministre était : ïcLe Père, le Fils et le Saint-Esprit veuillent vous épargner un jour et vous pardonner vos fautes^ï*
Les détails de tout ce service religieux, notamment ceux de la bénédiction, et les paroles échangées entre les croyants et les parfaits, prouvent évidemment qu'il ne s'agissait pas ici d'une adoratiou rendue à ces derniers. De nombreux passages nous forcent à admettre que les inquisiteurs cherchaient à faire accroireau peuple catholique que les croyants de la secte étaient obligés d'adorer les hérétiques; car ado^ rer des hommes, n^était-ce pasla plus criante révolte contre le christianisme? Dans les registres de Tinquisilion il est dit fréquemment que les parfaits se sont fait rendre cette espèce de culte; c'était une des questions adressées le plus souvent aux témoins et aux accusés, et les notaires s'empressaient de noterj en se servant de leurs formules accoutumées , que tel avait confessé d*a voir adoré les hérétiques^. Mais dans ce
1 Ârch. de Vlfuiuis. de TouhwiB, iT3 î Doat, XX V, fo^ 117-10; It^er wfti. inquisit. Tolos., 29,
^ P. ei» ,^Jt€m JsemH adoravU Jacohum Àuterii heretieum.juneiia ma* nibust incUnandù se fer super ttnam baneam eoram eo, et dicendo qualibet m&s : Bmedicite, Liber sentent, inquisit Tolos,, 61» ,.,Adoraî>ii wâ fimtendo genua terjunciii fnanibus incUnando se proffundo coram eîs, et rftcendo terjfenedicitej.,. ei vidit ab aliis pirsoms hsrHicoâ similiter adorari Ibid.j la* ..^Àdoravit eos dicendo ; Boni ckriîtianij benBdietÎQnem Dei et mitram, (lectendo gsnua ter ponendo manus stiper quandam. baneam ^ in~ clinando eoram eus ei dicendo qnatihcî vice : Benediûiîe^ H t^diî ab cdiit idem fimitiier adorari. Jbid., 08, etc. ...Si reverentiam fecerunt hmre* iicit, ubi credenteSf oradones ipsorum implorantes , et bonos ckriilianoâ profitantes, qvÂsi adorant illoA, Conc* de Marbonne, lâ4j, can. 29 ; ohei MânsJ,X^UL5(î4.
LE GOMSOLAMEiNTUM . 119
que ces mêmes documents rapportent sur la nature de cette cérémonie , il est impossible de reconnaitre la moindre trace d'une prétendue adoration témoignée à la personne même des parfaits. Les croyants s'agenouillent et s'inclinent pour demander la bénédiction , comme cela se pratiquait en mainte occasion dans TÉglise catholique elle-même ; et ce qui plus est, les parfaits ne les bénissent pas en leur propre nom , ils prient Dieu de leur pardonner leurs péchés et de leur accorder une bonne fin ; les croyants se recommandent h ces prières, parce que les Bonshommes, ayant reçu la communication du Saint-Esprit, peuvent se mettre en rapport plus immédiat avec Dieu ; tel est tout le sens de la cérémonie*, on voit qu'il n'y est nullement question d'une ado* ration proprement dite, et qu'adorer les hérétiques ne signifiait pas autre chose que demander leur bénédiction.
Cette bénédiction avait une haute importance aux yeux de la secte ; on la répétait en une foule de circonstances; nous avons remarqué déjà combien les croyants s'estimaient heureux d'être bénis par ceux qu'ils vénéraient comme les bons chrétiens. Dans les lieux où la secte pouvait célébrer librement son culte, la cérémonie de la bénédiction avait lieu journellement, le matin et le soir^^ c'est un usage qui remplaçait pour les croyants les messes de matines et de vêpres du catholicisme.
LE CONSOLAMEJKTUU.
Nous avons dit plus haut que ce rite était l'acte le plus important de la religion cathare, le moment le plus décisif dans
1 Arch. de VInqtUtit. de Careattonne, 1243 ; Doat, XXIU, fo 20ib.
la vie d'uD partisao de la secte. Il marquait le passage de rélat de péché a Tétat de perfeclion, la traosition de la servitude à ce qu'on appelait la glorieuse liberté des enfants de Dieu. Avant de parler de ce rite lui-même, il convient de dire les raisons qui ont fait rejeter au dualisme le baptême d*eau5 car an premier coup d'oeil il peut paraître étrange, que des hommes qui prétendent se fonder sur le Nouveau Testament et suivre en tout point l'exemple de TÉghse apostolique, n'admettent pas un usage prescrit en termes formels par Jésus-Christ lui-même et observé dans rÉglise dès les premiers jours de sa fondation. Le baptême avec de Teao ne peut avoir aucun effet, par la simple raison que Tean est une matière créée on formée par le mauvais Dieu ; comment le Dieu bon aurait-it pu se servir d'un produit de son adversaire, pour accomplir un aete par lequel les âmes soumises a celui-ci devaient être délivrées de son joug? On niait en outre la vertu sacramentelle de cet acte en général, et on disait : un homme qui doit être baptisé a fait pénitence ou bien il ne Ta pas faites dans le premier cas , k quoi lui sert encore le baptême , attendu qu'il est justifié déjà par le seul fait de sa foi et de sa pénitence? et dans le second cas, le baptême ne saurait lui conférer magiquement une pureté qu'il n'a ni recherchée ni méritée*. Ceux qui considéraient Jean-Baptiste comme nn envoyé du démon, ajoutaient que le baptême d'eau doit être rejeté comme ayant été institue par ce faux prophète pour prévenir et entraver Tceuvre de Jésus-Christ, qui devait baptiser de 1 Esprit-Saint ^^ et ne pouvant se refuser aux témoignages de l'histoire, ils allaient jusqu'à prétendre que Jésus-Christ et l'Église primitive n'avaient conservé le baptême d'eau ^ que pour ne pas donner du scandale à ceux qui étaient habitués à cet usage ^ lequel
1 Eckbertus, S09 ; Ëbrardas, 139 ; Bûnacnr^iti, 209; Âlanu», l04; |fone ta, â78 el luiv.
LE GONSOLAMENTUM. 121
toutefois doit être abandonné dans les temps où l^Évangile est compris dans son vrai sens spirituel. Il est clair que les Cathares ont aussi dû se prononcer contre la coutume d'administrer le baptême aux enfants; en effet, si la contrition à cause des péchés qu'on a commis est la chose essentielle , il s'ensuit que le baptême , quand même on lui attribuerait une efficacité que les Cathares croyaient devoir nier, ne doit exercer aucun effet sur des enfants qui ne sont pas encore en état de discerner entre le bien et le mal , et d'avoir par conséquent la foi sans laquelle le sacrement demeure une vaine formalité^ Le seul vrai baptême, suivant eux, est le baptême «du Saint-Esprit et de feu ,» dont parle l'Écriture et qu'elle oppose au baptême d'eau de Jean-Baptiste (S. Matth. III, 11 *, Actes I, 5)^. Ils administraient ce baptême sans élément matériel, par la seule imposition des mains, accompagnée d'une prière, conformément à un usage apostolique , qui à la vérité avait eu un autre but et un autre sens (Actes VUI, 14-175 XIU, 3-, ^ ép. a Timoth. I, 6)». A ce
1 Les Cathares d'Aqoi laine, 1018; Ademaras, i54; ceux d'Orléans, 1022; Gesta synodûs Aurel, 605; ceux d'Arras, 1025; Mansi, XIX, 423; ceax d'Agen, 1101 ; Radulphas Ardens, 9; ceux de Soissons, 1114; Gaibertas NoTig., 519; Eckbertus, 899, 908; Ebrardos, 139; Ermengandas, 233; Alanos, 92 et saiT.; Moneta, 283; Disputatio, 1726 et suiy.; Steph. de BeUavillà, 90 ; Liber sent, inquisit, Tolos., 84, 105, 138, 159, 191, etc. Le peuple disait grossièrement : Baptismus qui fit cum istà aquà , quœ facitplorare pueros et générât vermesj nihil est. Àrch, de VInquis, de Carcassonne, 1305; Doat, XXXIY, fo lOO**. — Les Bogomiles : Eatbymias, Narr. de Bogom,, 25.
2 Evenrinas, 455 ; Eckbertus, 899, 911 ; Moneta, 282.
3 Les Cathares d'Orléans, 1022 ; Gesta synodûs ÀureL, 605. Les paroles suivantes de réyéque Gérard de Cambrai aux Cathares d'Arras, en 1025, se rapportent aussi au Consolamentum ; il commence par leur reprocher quàdputatis vos posse dare quod non accepistis, c'est-à-dire le Saint-Esprit ; pais il continue : In lucis, aut in biviiSt aut etiam intrapudenda septa latrinarum vestras phantasias atque sacrilegas incantationes, quasi quod" dam sanctificationis mysterium, super eos agitis, quos erroris vestri consortio admiscere potestis, Mansi, XIX, 444. Les Cathares de ChAlons,
ISâ CEAPJTKE If*
baptême spirituel» qu'ils ne conféraient qu'à ceux qui donuâieot les marques d'une pénitence profonde, ils attribuaient toutes lesTertus qu'ils refusaient au baptême d'eau ; logiquement ils auraient dit se contenter d'un simple acte symbolique , n'ayant d'autre but que de solenniser la réception d'un nouveau membre dans leur secte 5 mais sans se souvenir qu'ils rejetaient le baptême de TÉglise parce qu'il leur paraissait inutile dès qu'on se repentait de ses fautes et qu'on avait la foi^ ils prélendaieut que leur rite était plus qu'un symbole d'initiation , qu'il était un véritable sacremeal, communiquant le Saint-Esprit et donnant la certitude de la rémission des péchés*.
Ou pouvait leur objecter que si le corps est l'œuvre du démon , ou ne comprend pas pourquoi ils attribuent a Timposition des mains, acte tout matériel et tout extérieur, une vertu telle qu'elle devient Tintermédiaire indispensable de la communication du Saint-Esprit^ les dualistes mitigés répondaient, que selon S. Paul (2" ép. aux Cor. IV^ 16), il y a un corps extérieur et un corps intérieur, et que dans le Consoîammium ce n'est pas la main visible qui agit, mais la main intérieure et invisible^: les dualistes absolus, plus conséquents, ne considéraient l'imposition des mains que comme un acte symbolique et accessoire^ l'essentiel , c'était la prière; c'est elle qui, selon eux, faisait tout^ ils ne conservaient l'imposition des mains, que parce qu'elle était un usage apostolique^.
1045 ; Gesia epUcopp* Leodknâ*^ S99 ; Ë^erTiotis, 455 ; Moîietâj ^SO ; Eel* nerius, 1761.
1 Reinerîus, 1762, dit que c*élait an ée leurs iacremenls. Les calbo- Ijques l'appelaient hmrtUcatio ; hcpretîcare, c'olatt recevoir cfuelqu'un par le Consolamsnium au DOmbra des parfalU* P. ex. Liber sent, int^ui», ToL^ 59, 109^ etc.; Forma tjuaiittr hŒreîiçi hœreticant hœritkoâ «io^, cbeï Marléne et nurand, JAm. novus anecdoi,, V, 1776*
^ Moneta» Iâ6: ReinenuB^ ITSi.
^ Eeiaedus, L €.
LE G0N50LÀMENTUM. 123
Le Consolamentum étaille but où tendaient tous les efforts et toutes les espérances des croyants de la secte-, il devait leur donner «une bonne fin» et «sauver leur âme^p) aussi était-il entouré d'une solennité extraordinaire. Le droit de le conférer appartenait de préférence k ceux qui étaient mi* nistresdans la secte, et il fallait la présence d'au moins deux d'entre eux pour la célébrationde la cérémonie. Cependant les ministres pouvaient être remplacés par d'autres membres ayant déjà reçu le Consolamentum^ et en des cas d'urgence même par des femmes^. Une condition indispensable pour l'efficacité de Tacte, c'est que celui qui devait l'accomplir, ne fut point dans le moment en état de péché mortel *, on faisait dépendre la vertu du sacrement de l'état moral de celui qui l'administrait; s'il a commis un péché et qu'il ne l'a pas encore expié , il a perdu le Saint-Esprit , et sa prière pour faire descendre ce Saint-Esprit sur l'âme du récipiendaire demeure vaine et impuissante^.
Pour recevoir le Consolamentum^ il ne fallait pas seule*ment croire k la vérité de la doctrine cathare, il fallait s'être préparé spécialement et souvent pendant un temps assez long, par des prières et par des abstinences-, le moment définitif de l'initiation était précédé d'un jeûne rigoureux : il fallait pendant trois jours entiers se priver de toute nourriture^. A ces épreuves mêmes on n'était admis qu'après avoir été longtemps et sévèrement observé par les parfaits de la secte qui , toujours persécutés , devaient veiller k ne pas re-
1 Liber sentent, inquis, Tolos,^ S5, 190, 1S4S, etc.
2 Ermengaadus, 236 ; Monela, S78 ; Reinerius, 1762 ; Arch. de VJnquis, de Careassonne, 1243 ; Doat, XXIII, fo 292.
3 Ermengaudus, /• c; Reinerius, l, c,
♦ Le Consolamentum n*est donné que post certi temporis probationem^ Monéta, 278; Arnaidus Martini... incipiebat facere abstinencias heretieorum ut fieret hereticus. Liber sent, inquisit. Tolos., 89. Àrch. de VlnquU. de Carcassonne, 1244; Doat, XXIV, f» 288»'. — Les Bogomiles : Ealhymios, Narr, de Bogom,, 25. .
It4 CHAPITRE IL
cevoir en leur nombre des homnies qu'ils auraient pu soupçonner de lâcheté ou de perfidie*. Conformément k la doctrine des Cathares queTacte sacramentel n'a son effet qu*au' ^tant qu'on a la foi et qu'on demande sincèrement le pardon de Dieu, il était de règle de n'admettre au Consoîamentum que des adultes, sans distinction de sexe; cependant il y a des exemples que les mains ont été imposées à des enfants, soit a rheure de la mort , soit pour les destiner au ministère de la secte^. Dans tous les cas il fallait être , au moment de la cérémonie, en pleine possession de ses facultés et avoir ]*usage de la parole , pour pouvoir répondre aux questions et répéter les prières et les obligations usitées^.
Dans les contrées et aux époques où la secte existait libre* ment a côté de TËglise catholique, le Consolamenlum se célébrait publiquement, en présence des croyants venus de ions les côtés pour assister k ce spectacle solenneL Dans les temps de persécution, la cérémonie était entourée du plus profond mystère, elle avait lieu sousie voile de la nuit, dans des endroits cachés, et peu de fidèles seulement pouvaient y assister^ j c'est l'acte qu'on s'efforçait avec le plus de soin de dérober à la connaissance des adversaires, car une fois consolé ou reçu hérêiiquet on n'avait plus de grâce à espérer de TÉglise, on n'avait d'autre perspective que le bûcher.
Quand le récipiendaire s'était préparé par l'épreuve préliminaire, on rinlroduîsaît en silence dans le lieu où TioUia-
ï Ab ipsis,*. qui nmiunt ad pos, fidam vextram, ^j^ qua sakandoji mi esMê speratis^ et occulta opéra mstra ton go tempùrcj uidîcunt ijuindecim anniit, otciiltatis , donec dm ms jirohamriiis , iia ut $perare posiitit de «is quàd non prodant vos. Eckberlus, ÎH)0.
^ Actes de Vînquii.^ souvent,
^ Mofis Cet apud eos, ut dkitur^ quèd nutlum,.. comolenturf qui non sit $antg «i#nlïj, et mcmùriam haî*eat nrdînatam. Urbain IV aux inquisiteurs, 1961 ; chez Eyinericua, i:*5 ; Actes de Vlnqiiis,, sotirenL
^ Ëckberlus, Oit ; Sleph, de BeUirillâ, 9U.
LE GONSOLÀMENTUM. 125
tion devait être célébrée: de nombreux flambeaux allumés étaient disposés le long des murs, pour symboliser sans doute qu'on allait donner à un frère le baptême de feu^ ; au milieu se trouvait une table, couverte d'un drap blanc, sur lequel était posé le volume du Nouveau Testament^. Avant de com-^ mencer la cérémonie , les ministres , de même que tous les assistants, se lavaient les mains, pour qu'aucune souillure ne troublât la pureté du lieu ^. L'assemblée se rangeait ensuite en cercle, suivant le rang que chacun occupait dans la secte, et en gardant le silence le plus respectueux^; le récipiendaire se plaçait au milieu , k quelque distance de la table servant d'autel^. Le ministre, tenant en main le Nouveau Testament^, ouvrait la solennité en instruisant le néophite des doctrines des Cathares , en lui retraçant Taustérité de la vie qu'il aurait k mener après sa réception , et en l'exhortant surtout à ne plus fonder aucun espoir sur l'Église de Rome, mais à persévérer jusqu'à la mort dans sa foi nouvelle , qui seule pourrait lui procurer le salut et le ramener à Dieu''^. Après cette allocution , le ministre adressait au récipiendaire la question : «Frère, veux-tu te rendre k notre foi?» Et il devait répondre par oui^. S'il était marié on demandait à sa femme de le délier du serment conjugal , afin de le rendre à Dieu et à l'Évangile; en recevant une femme, on adressait cette question k son mari^. Alors le récipiendaire s'agenouil-
1 Locantur luminaria copiose in parietibus cunctis, EckbertuSy /. c; *,»candelis undique aceensis. Stepb. de BellaTiUà, L c.
2 „Jmpositis in quodam banco manutergiis albis, et desuper librum quem vocabant textum.,, Yaissette, III, preoTes, no 224, p. 387.
3 ErmeDgaadas, 236.
4 Ils se placent per ordinem in circuitu cum rwerentià magnà. Eckbertas,
5 Ibidem. Yaissette, L c.
6 Ermengandas, 236. — 7 ibidem. Moneta, 278.
8 Forma qucUiter hœretiei hœreticant hœreticos $uos ; chez filarténe et Durand, Thés, novus anecdote Y, 1776.
9 Areh. de VInquis. de Carecutonne, 1243 ; Doat, XSm, f» 79.
tM CHâPITBE lU
lait, et meLtânt tes mains contre icnê, il disait : aBeuisseKinoî,îï Le ministre répondait : ^Que Dieu te bénisse.^ Cela se répétait une seconde et une troisième fois, et h chaque ^fois le récipiendaire s'avançait de quelques pas, en gardant toujours sa position baissée contre terre. Après avoir demandé k troisième fois a être béni, il ajoutait: «Seigneur, prie Dieu pour moi , pécheur, qu'il me conduise à une bonne Gn,» et le ministre répondait a son tour : wQue Dieu le bénisse, qu'il fasse de toi un bon chrétien et te conduise a une bonne ûn^a A cela succédait robligation solennelle du nouveau frère; «Je promets, disait-il , en étant toujours agenouillé, de me rendre a Dieu et à son Évangile ^ de ne jamais mentir ni jurer ^ de ne plus toucher à une femme ^ de ne tuer aucun animal et de ne manger ni viande , ni œuf, ni laitage; de ne me nourrir que de nourriture végétale et de poissons ^ ; de ne rien (aire sans prière; de ne pas voyager, ni de passer la nuit h un endroit, ni même de manger sans compagnon, et si je tombe entre les mains de mes ennemis et que je sois séparé de mon frère, de m'abstenir au moins pendant trois jours de toute nourriture; de ne jamais dormir sans être vêtu'; enûn de ne pas trahir ma foi , quel que soit le genre de mort dont on me menace^. » Il ajoutait de nouveau ue triple : «Bénissez^moi^n et toute rassemblée se mettait à genoux
1 Forma quaiiUr hcBretici hœretieant, elc.^ L c. Les paroles étaient en langue Tulgaire : Sen^ar, prega Deuper aque$î pecaire, que Deus m'aporî a btma fl; réponse : Deus vos ben^dicat, eus {Deus?) fmsa bon chresUai euspori a èofia fi, Arch. de Vïnqms. de Carcassonm, lâ45; JPoat, XXII»
2 Niai de aquà ei iigno ,■ et pro aquà intetiigunt pièces^ et pra lign& oîeum. Forma f eîc^, i* c. Nisi de oleo et piscibtts. Vaisselte, II l, preu?ef , a^ 2â4, p, 537*
3 Sine eamisià ei hracis* Forma, etc., L e*
* Ibidem^ VaisseUe^ i. t* Actes de i'inquis.f souvent; surloot Inq\ de Carcassonne, ï^U; Boat, XXIK, (^ 272.
* Valfi&etlfl, L c»
LE GONSOLâUENTUM. 427
comme lui^. Le ministre s'avançait alors et lui ayant donné à baiser la Bible^, il la lui posait sur la tête, et les autres frères parfaits s'approchaient et lui imposaient la main droite, les uns sur la tête, les autres sur les épaules^; toute l'assemblée prononçait les mots : « Adorons le Père , le Fils et le Saint-Esprit,» après quoi le ministre implorait Dieu de faire descendre sur le néophite l'Esprit saint et consolateur^. L'assistance entière récitait ensuite l'Oraison dominicale^, et le service se terminait par la lecture , faite par le ministre, des dix-sept premiers versets de TÉvangile selon S. Jean^. ÂQ frère consolé on remettait en souvenir de son initiation un fil de lin ou de laine, dont il devait se ceindre le corps, et qu'on appelait symboliquement son vêtement^. Avant de se séparer, les ministres donnaient encore au nouveau parfait le baiser de paix, en l'embrassant deux fois sur la bouche^; le parfait rendait ce baiser k celui qui se tenait le plus près de lui , et tous les assistants le recevaient ainsi k la ronde; si le nouveau membre était une femme, le ministre lui donnait la paix en lui touchant l'épaule avec la Bible et le coude avec son coude-, elle transmettait ce baiser symbo-
^ Forma, etc., L c.
2 ...Er denique osculatus fuit librum dictorum hœreticorum ; et his completiSf imposuerunt librum.,, VaisseUe, l. e.
3 Eckbertus. 911 ; Ermengaudus, 236 ; Forma, etc., l, c»; Moneta, 278; Actes de VInquisit,, souyent. — Les Bogomiles : EuUiymios, Narr, de Bogom.y 25.
^ AroK de VInquisit, de Careassonne, 1244; Doat, XXIII, fo 58a. ^ Selon Ermengaadus , 256 , ils la disaient sept fois ; d'ordinaire on ne la disait qu*ane fois. —- Les Bogomiles : Euthymius, Narr, de 0o^om.,26.
6 Ermengaudus, 256 ; Sleph. de BeliaTillà, 91 ; Forma, etc., l. c.
7 ».,Quoddam filum subtile lineum vel laneum pro habitu, quemportcU supra eamisiam ; et sic ille postmodum dicitur hœreticus indutus, Forma^ etc., L c; Liber sent» inquisit, Tolos., 249; les femmes portaient cordu" lam cinctam ad camem nudam subtus mamillas. Arch. de VInquisit, de Toulouse, 1273; Doat, XXV, fo 60a.
8 ,„Bis in ore em transverso. Forma, etc., L c; Arck de VInquisit. de Careassonne, 1243; Doat, XXII, fo 112^ etc.
lique de ia même manière h son voisin s'il était homme^. Tous les hommes finalemeût se donnaient l'accolade fraternelle entre eux ; les femmes se la donnaient entre elles, et rassemblée se séparait après avoir félicité le frère nouvellement reçu^. Celui-ci, sortant à peine d'un Jeûne absolu de trois jours, devait se retirer pendant quarante jours dans la solitude et ne se nourrir que de pain et d'ean , pour méditer sur la grâce qu il venait d'obtenir, et sur les graves obligations qu'elle lui imposait pour le reste de sa vie^.
Quant à la cérémonie du Consolamenium àonné aux malades, elle différait en quelques points de la réception ordinaire d'un candidat à la perfection. Lorsqu'un malade désirait Pimposilion des mains, deux parfaits se rendaient en sa cîiambre, suivis seulement d'un petit nombre de croyants* Ils s'assuraient d'abord si le malade était encore maître de ses sens, s'il avait une pleine conscience de ce qu'il faisait, et surtout s'il avait encore rusage de la parole, pour pouvoir dire les prières et prononcer sa promesse ; ce n'est que dans des cas rares que Ton faisait exception k cette règle ^ on ne s'en écartait en général que lorsqu'il s'agissait de «donner une bonne tin n k des guerriers blessés à mort dans un combat contre les catholiques'*. Dans les cas ordinaires , la soleanité s'ouvrait par la bénédiction donnée aui assistants, agenouillés devant les Bonshommes. Puis le ministre demandait au malade sll voulait se rendre à Dieu et a l'Evangile.
^ **,A Hhro et ûuUîUf ou ctitn Ubra et cum btaehw* ArcH. dô l'In^isiL de Carcassonne, itU; Daat, XXÏII, f^ 5S\ 128% etc.
3 Jbid., Doat, XXIV, fû 9S9a, âairaot EulfaymÎQi, Natr. de Bogom^t 26, cette première iniliation était suitiû chet les Bogoniiles d^one seconde ptu^ parfaile, quoique cotistâlaDt abâotumeat dans les mêmes ri tes; il est possible que eeta ait eu lieu ; cependant il estaos^i possible qu'Ëulhymius eût rapporté un fait inexact; car ou ne i^oit chez les Câtharea aucune trace cTune leconde initiation, au reste snperHuo apr^ tout c^ qui ie fal* sait dans ta première*
^ Comme p. ex, au siège du ehâteau de MonUégur, en 1244.