‹ Histoire et doctrine de la secte des cathares ou albigeois (volume 3)Chapitre 50 sur 75 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

la matière-, eelui-làesi le principe du bien, celle-ci est le principe du mal ) ces deux termes, le catharisme les oppose VuD à Tautre d'une manière essentielle et absolue*, et tout son but est d'expliquer comment ils ont pu se rencontrer et se mettre en lutte dans le monde d'ici-bas. Dieu, Tesprit bon et parfait, ne peut avoir aucune part a la matière ou au mal; le mal forme un domaine en dehors de Dieu, mais il tend continuellement à se révolter contre lui, à empiéter sur son règne, à en rétrécir les limites. Suivant le système du dualisme absolu , les deux domaines sont également éternels j il n'est pas question d'une victoire finale du Dieu boa sur le mauvais; le rétablissement de Tliarmonie et de Tunité, la réconciliation des deux termes opposés, n'auront jamais lieu , le mauvais Dieu régnera toujours à côté du Dieu bon et ne cessera d'être son antagoniste. Dans ce système la mission de Jésus-Cbrist n'a pas pour but de combattre le règne du mal , et de le réduire finalement à rimpuissanee; le Fils de Dieu n*est venu que pour délivrer les âmes célestes ^ captives dans les chaînes de la matière, et pour les ramener a leur origine; quand toutes serontremontéesau ciel , c'està-dire h la fin de la période actuelle du monde , toutes choses seront remises dans l'état où elles avaient été avant là chute des âmes; les deux règnes continueront d^exister séparés , indépendants Tun de rautre Le dualisme mitigé, au contraire, n'envisage pas Topposilion comme éternelle ; il y aura, selon lui, un jugement dernier qui marquera la victoire finale du bien sur le mal ; le mal , il est vrai , ne sera pas anéanti , il ne sera que puni et privé de sa puissance, son auteur et les esprits qui lui appartiennent, seront éternellement enchaînés dans Tabîme, et il n'y aura sur toutes choses qu'un seul maître. Dieu; mais au lieu de régner sur un univers plein d'ordre et d'harmonie, il régnera sur deux mondes ^ dont Tun sera le ciel, et Tautre un chaos confus, couvert de ténèbres profondes; car la forme que le démon avait donnée

APPRÉCIATION GÉNÉRALE. iQ9

au monde, sera brisée de nouveau, les éléments de la matière se confondront en un mélange trop indigne de Dieu pour qu'il s'en occupe , mais subsistant néanmoins en toute éternité k côté de lui.

On voit par Ik que , loin d'être une philosophie chrétienne , le système cathare se rattache aux spéculations métaphysiques et religieuses du paganisme ; il est une des nombreuses formes sous lesquelles les idées dualistes ont essayé de se répandre en Europe , dans les premiers siècles qui ont suivi rétablissement de l'Église.

Quoique païen dans son essence , le catharisme a voulu s'adapter le christianisme. Il est une religion , il a son culte, ses préceptes moraux et ascétiques, ses cérémonies, ses rites d'initiation et d'expiation , son organisation comme ÉgUse ] il s'appuie sur les livres sacrés des chrétiens , et prétend être le vrai christianisme apostolique. Mais la distance qui le sépare de la religion de Jésus-Christ est énorme ; il ne s'agit pas entre les deux croyances d'une divergence sur quelque dogme particulier ou sur quelque point de discipline, mais d'une difiej^eace ess^tidleat fo II y a telles

hérésies qui, tout en s'écartant du système de l'Église, ont néanmoins maintenu les caraèières primitifs et particuliers de la révélation chrétienne, tandis que le catharisme rejette ces caractères de manière à n'en conserver qu'une forme il- < i^ lusoire; il est donc autre chose qu'une hérésie ; lechristia- (^ nisme est monothéiste, le catharisme est dithéiste, les deux religions n'ont point de base commune entre elles j les Cathares n'ont que l'apparence de l'Évangile, Jésus-Christ luimême n'est pour eux qu'un fantôme ou une ombre *, a son histoire ils substituent une mythologie, et k son autorité celle de leurs pensées et de leurs fantaisies souvent vagabondes. Leur morale , tout sévère qu'elle est, n'est pas cellei du christianisme; car celui-ci ne demande pas Tanéantisse-l ment de la nature corporelle, le mépris de la création, la \

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I dissolulioï) (le tous les liens entre les hommes. Pour les Ca- Jthares, qui coodamnent le mariage, il n'y a plus de ramille, il n'y a que des individus, dont chacun est k lui-même son * propre centre et son unique but^ et la conséquence rigoureuse de ces doctrines doit être le règne de Tégoïsme et la destruction du genre humain^ lechristianisme, au contraire, eu sanctifiant le mariage, fait de la famille la base même de la société et de FÉglise , établit entre les hommes les liens de la véritable fraternité, el laisse marcber Hjumanité de progrès en progrès vers le but que la Providence lui assigne. Les Cathares enfin veulent réaliser sur la terre, par la seule force de leur imagination et de leur volonté, une perfection idéale impossible ^ tandis que le christianisme, en ramenant Thomme h la conscience de sa faiblesse, en lui assurant Fappui de Dieu et en lui présentant un type parfaitement saint ^ s'adapte infiniment mieux aux vrais besoins de notre nature.

Mais si les Cathares détruisent ainsi le christianisme dans ses doctrines essentielles et dans sa réalité historique, on peut se demander pourquoi ils se montrent si jaloux d'être appelés ebrétiens, et pourquoi ils donnent à Jésus-Christ une place dans leur système et une mission de salut? Nous ne saurions expliquer celte illusion de leur esprit que par une illusion de leur cœur ; le sentiment chrétien , quoiqu'ohscurci en eux, avait cependant conservé assez de force pour les empêcher dose faire une idée nette de leur position k regard du christianisme. Ils n'ont été ni des athées, ni des imposteurs hypocrites; ils ont vécu de bonne foi dans des erreurs d'autant plus dilBciles a dissiper^ qu'ils les croyaient fondées sur des arguments rationnels plausibles et sur une interprétation irréfutable du Nouveau Testament. Craignant de se perdre dans le matérialisme des formes extérieures, ils ont voulu spiritualiser tout, la religion ^ le culte, la vîe; lis ont voulu mettre d'un côté le monde, et de l'autre Tes-

prît, et établir entrfe,lfi3 Jeux. UJi abîme au

Keu <Jw»ec(Jfinaître ce qu'il y a de providentiel dans la dualit^jSe la nature humaine, et comment cette dualité a été sanctionnée par les enseignements mêmes du christianisme. L'Église catholique les considérait avec raison comme s'étant placés en dehors de ce dernier ; mais ils rendaient le même reproche à leurs adversaires ; k la prétention de l'Église romaine d'être seule la vraie, ils opposaient une prétention semblable; ils se croyaient seuls en possession des moyens de salut, ils voulaient ramener l'Église à sa pureté primitive, la comprendre dans son sens spirituel, et la représenter dans sa sainteté et sa perfection idéales *, ils reprochaient aux catholiques, non-seulement d'avoir mêlé aux enseignements du Nouveau Testament beaucoup de choses étrangères, mais d'envisager aussi le christianisme dun point de vue inférieur et matériel , et de ne pas avoir su se dégager des souvenirs judaïques, en ne (p^ rejetant^ les livres de l'ancienne alliance. Ils protestaient contre les tra^ ditions et les institutions romaines , contre le culte trop extérieur, contre les vices de beaucoup de membres du clergé; il y a plus, ils protestaient contre l'existence même de l'É- \ glise catholique. Si dans leur opposition k certaines erreurs et à certains abus , ils ne se sont pas toujours trompés , ce n'est pourtant pas là une preuve en faveur du reste de leur système; car leur protestation , tout en s'appuyant sur des passages du Nouveau Testament, partait de leurs propres principes, et se fondait par conséquent sur une base erronée.

Il peut paraître étrange qu'un système aussi contraire k une saine philosophie qu'au christianisme lui-même, ait trouvé pendant si longtemps de si nombreux partisans, et surtout qu'il ait séduit tant d'esprits prenant au sérieux la spéculation et la vie religieuses. Cela ne vient pas seulement de ce que les parfaits donnaient Texemple d'une vie austère et pieuse, telle qu'on ne la rencontrait pas toujours chez le

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clergé orthodoxe; ou de ce que la pensée libre se trouvait à rélmit dans les entraves oii le système ecclésiastique prétendait la retenir i il faut aussi en chercher la cause dans Timperfection d'une instructiou chrétienne peu profonde et peu solide^ rimaginatioo des honumes du Midi surtout, mal diri* i gée par les leçons de prêtres souvent ignorants, aimait k se nourrir des mythes et des altégorics des Cathares; leur sentiment religieux, auquel les pompes extérieures d'un culte splendide ne sufiisaient pas, croyait trouver une satisfaction Xplus abondante dans les rêveries et au moyen des pratiques /sévères de la secte; tandis que leur raison peu développée considérait le dithéisrae comme la sohilîon la plus naturelle de toutes les énigmes philosophiques. Les succès des Cathares prouvent combien les peuples du moyen âge éprou-

^ valent encore de difficulté k s'élever jusqu'à la hauteur et a la pureté de Tidée monothéiste; ils montrent tout ce qu'il y avait encore de tendances païennes au fond des cœurs, et à quels dangers on était exposé lorsque, se livrant a sa seule imagination, on voulait spéculer sur les questions les plus ardues de la métaphysique et de la théologie. D'ailleurs^ il ne faut pas se le dissimuler, le duahsme trouvait un point de contact dans une des doctrines mêmes de FÉglise; on sait

i quelle iniluence le dogme du diable et de son règne a exercée au moyen âge; le diable était rantagonisle de Dieu, il avait son empire et ses anges, le monde non-chrétien formait son domaine, il en était le prince, il constituait, en un mot, une puissance formidable k côté de celle de Dieu. Ne pourrait-on pas dire, après cela, que chez beaucoup de croyants le dualisme cathare n'a été qu'une exagération de la foi au diable, et doit-on s'étonner qu'Ignorant la véritable portée du système, ils n'aient pas entrevu les différences entre le christianisme réel et le christianisme tel que rînterprétait la secte? Si grâce â toutes ces circonstances le catharisme a pu se développer et régner pendant plusieurs siècles, il a dû dis-

paraître dès que l'état général des esprits ne le favorisait plus. Ce n'est pas à Tinquisition seule que revient Thonneur du triomphe; Thérésie n'a pas été étouffée au milieu des flammes qu'allumait une orthodoxie fanatique; elle ne s'est retirée qu'à l'approche des lumières, répandues par une civilisation plus avancée ^ Un pareil système a pu séduire les hommes à un degré inférieur de culture intellectuelle; il a été impuissant a se soutenir contre les progrès religieux et philosophiques. Mais s'il a dû périr sans retour, les besoins de l'esprit humain auxquels il avait voulu satisfaire, ne périrent pas avec lui : ce sont les besoins de vie et de liberté religieuses , dont l'un est aussi primitif, aussi indestructible que l'autre.

1 Gela ne sooffire une restricUon que pour la Bosnie, où le caUurisine «*est absorbé dans le mahoméUsine.

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