ÉCRIVAINS QUI ONT COMBATTU LA SECTE
s'abstient de toute discussion, il ne réfute rien. Si le discours de Bonacursns, qui n'existe plus qu'en latin, a été réellement prononcé devant le peuple , il a dû produire peu d'effet sur les esprits habitués k la réflexion ; à ceux-ci il aurait fallu autre chose qu'un amas confus de citations de la Bible-, il leur aurait fallu même plus que la simple exhortation de Bonacursus de résister vigoureusement à l'hérésie, en s'armant du glaive de l'esprit et en venant au secours de Dieu contre les progrès effrayants de ses adversaires. Après avoir parlé des Cathares, l'auteur ajoute quelques mots fort incomplets sur les Pasagiens et sur les Arnaldistes.
Un traité plus important est celui d'un autre Cathare converti , de Reinerius Sacchoni , de Piacenza. Après avoir été pendant dix-sept ans un des ministres de l'Église hérétique, Reinerius revint au catholicisme, se fit recevoir dominicain, et fut nommé inquisiteur de la Lombardie. Vers 1250, il composa sa Summa de Catharis et Leonistis, une des sources* les plus authentiques pour la connaissance des doctrines et des usages des Cathares. Il n'y a dans ce traité ni attaque ni discussion ; c'est une simple exposition des principaux points du système cathare, mêlée de quelques détails statistiques et historiques fort intéressants. Quant aux Yaudois, Reinerius n'en dit que peu de mots. Il parait qu'il destina son livre k servir de manuet aux- inquisiteurs, pour leur apprendre k connaître les dogmes cathares ^ écrit en latin , et ne réfutant rien , il ne pouvait avoir aucune utilité pour la conversion des membres mêmes de la secte. Des copies nombreuses en furent faites, en Italie, en France, en Angleterre , en Allemagne , pour l'usage des inquisiteurs. Suivant les besoins des localités , on ajouta k ces copies des morceaux plus ou moins étendus; c'est ce qui fut fait surtout dans l'Allemagne méridionale , où se répandit de bonne heure un texte de Reinerius, augmenté d'extraits d'autres ouvrages contre la secte, et de morceaux curieux sur les Cathares allemands , sur les
Vaudois el sur quelques fractions de la secte du Libre-Esprit* Les Jeux lextes ont éié imprimés à plusieurs reprises^ Vers h même époque on Reinerius écrivit son livre j Monéla de Crémone, également dominicain et inquisiteur, composa son grand ouvrage contre les Calliares et les Vaudois. Versé dans la théologie et dans la pliilosopiiie, doué d'une sagacité égale à son zèle, Monéla , qui a aussi écrit un traité sur les cas de conscience et des commentaires sur logique d'Aristote, a réuni dans ses cinq livres contre les Ca^l lares les résultats de son expérience comme inquisiteur et tous les moyens de réfutation que lui a fournis son habileté f^eomme dialeciicien scolastiqnc. Pour reproduire rensemble n!u système cathare, il s'est servi des réponses des accusés I4|u'il avait interrogés, des déclarations des hérétiques contre |lcsqucls il avait soutenu des discussions, et surtout des Écrits de plusieurs de leurs principaux docteurs^; il cite Téhtricus pour le dualisme absolu^ et Désidérius pour le dua* llisme mitigé"*. Les matériaux puisés a ces différentes sources fsont disposés avec beaucoup de méthode; il les a groupes f sous un certain nombre de chefs, et en a formé une espèce f de sjstèmc. Dans son premier livre il traite principalement Je la doctrine des dualistes absolus sur les deux principes, lifeur la création, sur la nature de Tâmc; le second livre est iiconsacré aux mêmes articles, suivant le dualisme mitigé. [Les doctrines concernant lean-Baptiste , la Vierge, Jésus- Ihrislj TAntéchrist et le Saint-Esprit, forment la matière fdu troisième livre ? les sacrements, la résurrection et lejnr»gement, celle du quatrième. Le cinquième, enfin, s'occupe [de l'Eglise calholitiue^ de son culte et de sa hiérarchie, de ses principes moraux et ascétiques. C'est en ce livre qu'il est aussi parlé de l'opposition faite a TÉglise par la secte vau*
) Vof, SUT AetiienuStQuéUf cl Échard, I^ 151 el £uh>
-^ iUii , 71-70. — ^ ibifL, 34«, 547, mi.
ÉCRIVAl.NS Qll ONT COilDATTL LA SrlCTt. 229
doise^ ; il esl terminé par TexameD des doclrines de lëternité da moode et de la prédeslinatioD ] toutes les deux sont réfutées d'une manière approfondie et judicieuse. Dans la réfutation du catharisme . Monéta suit en général la marche suivante : Après avoir exposé une doctrine cathare, en faisant remarquer la différence d*opinion entre les deux branches de la secte, il s'applique à la combattre: à cet effet, il pose d'abord les arguments dont se servent les hérétiques . puis il leur oppose les raisons tirées soit de l'Ecriture, soit des Pères, soit de la philosophie : la forme esl fréquemment celle d'un dial<^e entre un hérétique et un catholique: ce dernier, dans la solution qu'il donne des doutes soulevés par son adversaire contre TË^Iise de Rome, démontre en même temps la doctrine de celle-ci. ses usages et sa discipline: sous ce rapport l'ouvrage de Monéta n'est pas seulement une source précieuse pour la connaissance du système cathare, il est aussi une exposition complète du dopme catholique au treizième siècle. La réfutation est tK-s-dêtaiilée: Monéta discute tout, il suit son adversaire dans tous les chemins et détours, il pare tous les coups, il compare tous ses ar^niments. même les plus faibles, il va jusqu'à désarmer des objer^lions dont rbérésîe pourrait se servir et que la grande sagacité de son esprit lui fait inventer: son ouvrage est un vaste arsenal de controverse . plein de distinctions . d-^ subtilités . de raîsoDoemeots tour a tour frappants ou sophistiques, de dtatioDS tantôt prises a la lettre, tantôt interprétées par des allégories. Il en résulte qu'en bien des parties on ne suit Monéta qu'avec beaucoup de peine : ce qu'il y a de fatiguant et de pénible dans sa marche, affaiblit singulièrement la force de son ai^umentation . qui bien souvent aurait pu avancer d'mie manière plus simple, et par conséquent p!us coGcluanl^* et plus énergique. Malgré ces défauts, inhérents d'ailleurs 'a
< Aiaot le tf^ li«re il u'e^t pail« de» V»adoit qui uu î-eu: eadroit . â
230 CMAPITHE PR|i:M1Kn,
la science théologique et philosophique du moyen âge, malgré le peu d'élévation et la couleur terne d'un style embar* rassé par la terminologie scolastique, Touvrage de Monéta est un monument très- remarquable de la controverse religieuse du treizième siècle. Il fait voir que Tinquisiteur de Crémone considérait les Cathares comme assez importants pour qu'il déployât contre eux toutes les ressources de sa dialectique; il n'est empreint ni de cette colère passionnée nî de celte affectation de mépris pour les hérétiques, qu'on rencontre dans la plupart des autres ouvrages polémiques de la môme époque ^ il suffirait a lui seul pour prouver combien au treizième siècle et en Italie les Cathares ont été puissants, et combien FÉglise les a redoutés. Très-répandu au moyen âge, consulté par les inquisiteurs de tous les pays, copié fréquemment par les moines pour les bibliothèques de leurs convents, cet ouvrage important n'a été imprimé que fort lard, au dix-huitième siècle.
Le dernier ouvrage d'origine italienne, qui soit parvenu jusqu'à nous , a pour auteur le dominicain Giégoire, de Flû-^ ronce, évéque de Fano, vers 12i0^ c'est une DUputalion etitreun catholique et un Paiarin, écrite sans doute peu de! temps après le livre de Monéta , auquel Tauteur a emprunté ce qu'il dit sur la doctrine de la prédestination'. Le traité se compose de dix-sept chapitres sur les principaux points du système cathare, disposés sans ordre, et confondant sans cesse les opinions particulières des deux branches. L'intention de Grégoire est de tJancer contre les hérétiques les pierres vives de Taulorité des Évangiles et des apôtres ; ^j a cet effet il commence chaque fois par rapimler le dogme catholique, en Tappuyantd'un grand nombre de textes, choisis avec plus ou moins de bonheur; après cela le Patarin expose sa manière de voir, et le catholique la réfute, d'une manière sou-
DitputatiOt 1757, et Moncta^ S4Ô.
ÉCRIVAINS QUI OiNT COMBATTU LA SECTE. 231
vent assez coDcluante, mais d'ordinaire en termes portant le cachet de la violence et de la haine; en employant l'injure, en donnant k ses adversaires les noms dé sots , de scélérats , de fils da diable , il se prive d'un moyen puissant pour agir sur eux. Un ouvrage encore inédit, connu seulement par quelques fragments que Muratori en a publiés, et ayant pour auteur un clerc ou un moine de Bergame, parait appartenir k la même époque \ il est dirigé k' la fois contre les Cathares et contre les Pasagiens^
§ 2. Frarice,
Saint Bernard est, a vrai dire, le premier qui, en France, ail élevé la voix pour réfuter les Cathares. Engagé par le prévôt de Sleinfelden Évervin , il consacre deux de ses homélies sur le Cantique des cantiques k prouver la fausseté des doctrines cathares, auxquelles ii mêle quelques opinions des Henriciens. C'est moins une réfutation proprement dite, qu'une simple exhortation au peuple catholique a se garder de ces erreurs. Nous avons signalé plus haut les principes d'humanité et de patience, qui distinguent l'abbé de Clairvaux de presque tous ceux qui après lui ont combattu les hérétiques. Le premier ouvrage spécial écrit en France contre les Cathares, appartient k la Flandre et k la seconde moitié du douzième siècle, époque k laquelle la secte a été trèsnombreuse dans nos provinces du Nord \ l'auteur en est le savant grammairien Evrard deBéthune. Son livre, intitulé Liber antihœresis , est surtout destiné k prouver la fausseté des interprétations que les Cathares donnaient des passages de la Bible^ Bien que beaucoup de ses objections soient fondées, surtout quand il reproche aux hérétiques de ne se ser* vir que de paroles détachées de leur contexte, il affaiblit sa
> L*autear est désigné par G. Bergomensis; le manuscrit se trouve à la BibUothéque ambroisienne. Muratori, Antiquité italf Y, 151, 152.
232 CHAPITHE PUEMIlvR.
réfiHâlion aulanl par sa leadance a interpréter toule TÉcri ^ lure-Saiïité par des allégories le plus souvent arbilraircs^ que par la v^ioleiiee de ses attaques. Son style est inculte et barbare, son ton habituel est grossier, les hérétiques ne sont à ses yeux que des vulenrs, des brigauds, des chiens, des bétesa deux cornes.
Vers la fin du douzième siède ou au commencement du treizième, un auteur nommé Ermengaud rédigea contre le^ dualisme cathare un opuscute dans lequel il se borna a opposer aux doctrines de la secte nn certain nombre de passages du Nouveau Testament, en négligeant entièrement la réfutation par le moyen du raisonnement philosophique. Les savants auteurs de VHistoire UUéraire de ht France attribuent ce traité à Ermeugaud, abbé de Saint-Gîlles de 1179 !i 1 IQS, auquel maître Alain a dédié im de ses ouvrages*^ comme dans un manuscrit il est dit qu'Ermengaud avait été lui-même hérésiarque, nous serions plus porté îi croire que ce fut cet [Ermengaud de Eéziers, Cathare converti, qui. en 1210 ^ est cité par Innocent III comme un des principaux compa* gnons de Durand de iluesca.
L'ouvrage le plus important écrit en France contre les hérétiques est celui qui porte le nom de maître Alain, et le titre de Summa quadripariita contra flœreiicos, Wahlemes, Judœos et Paganos. Avant d'examiner de quel Alain il s'agit* disons quelques mots de Touvrage lui-même. 11 est divisé en quatre livres, correspondant aux quatre sortes d'adversaires que Fauteur se propose de réfuter, Les hérétiques qui font l'objet du premier livre sont les Cathares; couformément a Tusage du midi de la France, Tauteur les qualifie d'Iiéréttipies par excellence et les distingue comme tels des Vaudois, Son but est de réfuter leuj's errem^s tant par des arguments rationnels , que par des autorités tirées de la Bible et des Pères;
* HiâU liilér, de ia FrmiCût XV, 38; XVI, 49 J.
ÉCRIVAINS QUI ONT COMBATTl LA SECTE. 233
il va jusqu'à appeler à son aide les philosophes et les poètes de l'antiquité: Platon, Aristote, Cicéron, Virgile, Boèee. Le ton est souvent emphatique, le style trahit des prétentions h l'éloquence, il est plein de comparaisons mythologiques peu appropriées au sujet, mais attestant les connaissances peu communes et les habitudes littéraires de l'auteur. La marche de sa réfutation est simple *, il commence chaque fois par exposer la doctrine hérétique, en y ajoutant les arguments et les passages de rÉcrilure-Sainte, sur lesquels la fondaient les docteurs cathares, et en la faisant suivre des preuves contraires et des autorités en faveur du christianisme en général *, sa discussion est claire et convaincante \ ce n'est que çà et là que des allures scolastiques la rendent obscure du que la marche en est embarrassée par la difTiculté de défendre philosophiquement certains points du système orthodoxe. Quant h la réfutation des Vaudois, des Juifs et des Païens, les limites de notre sujet nous dispensent d'en parler en détail-, il suffit de remarquer qu'elle a les mêmes caractères et suit la même méthode que celle des Cathares.
L'ouvrage entier est dédié a Guillaume , comte de Montpellier; l'auteur l'appelle son seigneur*, et assure qu'il lui dédie son livre, parce que, entre tous les princes de son temps, il ne connaît que lui qui soit revêtu des armes de la foi, et qui, au milieu des tempêtes qui agitent TÉglise, n'abandonne pas la barque de saint Pierre. Le comte Guillaume est sans nul doute Guillaume VIII , qui a régné de H72 à 1202, et qui , de tous les seigneurs méridionaux de son époque, a été le seul a ne pas protéger les hérétiques. Vers la même époque un maître Alain , que rien ne nous empêche d'identifier avec l'auteur du traité contre les hérétiques , dédia un ouvrage théologique à Ermengaud , abbé de Saint-Gilles
> Âmantitsimo domino suo WiUcbnOf Dei gratù) Mfmtispessulani prin* eipi.
231 CIIAPITHE PREMIEn,
depuis H 79 jusqu'en H9S*. Ces circonstances sont une première indication pour cvarnîner la question de Tautenr, lequel , dans les manuscrils, n'est désigné que par les mots de magisur Alanus. Comme le maître Alain le plus célèbre • dn mojen âge est Alain de Lille, le docteur universel , c^est k ce!ui-lk que Touvrage contre las liéréliques a été te plus généralement altribué. On a peu de renseignements sur la vie de cet homme aussi remarquable par la profondeur que par rétendue de ses connaissances. Ce qui augmente la difficulté d'arriver au clair sur son compte, c'est Fexistence contemporaine de plusieurs autres écrivains portant le même nom j et tout aussi peu connus que hii quant aux événements de leur vie* Deux clioses sont certaines, c'est qu'Alain de Lille a été un Flamand et qu'il a passé la plus grande partie rde sa vie en Angleterre. Quoi qu'il en soit du reste de ses I destinées , il nous paraîtrait dillicile d'admettre, qu'étranger ^au midi de la France, il ait pu dédier un de ses ouvrages k un comte de Montpellier , comme a son seigneur , et un autre yh Tabbé d'un couvent de Saint-Giltes, Le livre contre les hérétiques ne peut avoir été écrit que dans le midi de la France; il ne désigne les Cathares que sous le nom d'hérétiques ; cet usage qui a été commun en Provence, nous ne Tavons retrouvé dans aucun autre pays^, le ton général révèle un homme vivant au milieu même des adversaires qu^l vent réfuter ; il fait mention de doclrines qui paraissent avoir été particulièrement populaires parmi les Cathares albigeois, comme celle de la transmigration des âmes, dont il est parlé lrèS'fréi[ueraracnt dans les procès-verbaux de Y\nquisilion de Toulouse et de Carcassonne- Il nous semble donc que Tauteur ne peut pas être Alain de Lille: maître
* Cet ouvrage tremlc 4|u'en manuscrite Dans tes dlUcren les copiée îl parie différents titres r Octilm, OraciUum içnptur<s $acrœ^ Mquim^a, elc^ï Tauteur eitdësipié par Altnua dicius ma^hier. Uht, littér^ doiu France^
ÉCRIVAINS QUI ONT G031B\TTl LA SECTE. 2i)5
Alain doit être un homme du Midi ; peut-être est-ce le maître Alain du Puy, dont il existe un manuscrit tfaéologique à la bibliothèque de la ville d'Avrancbes^
Un essai de réfutation ou plutôt de simple énumération des erreurs des hérétiques français du treizième siècle a été fait par Etienne de Bourbon ou de Belleville, dominicain à Lyon, vers 1230, et plus tard inquisiteur ; il mourut en 1261 . Ce moine, qui déjà dans les premières années du siècle avait prêché contre les hérétiques à Valence, et qui à de certaines connaissances théologiques joignait beaucoup de crédulité, inséra dans son grand ouvrage encore inédit sur les sept dons du Saint-Esprit, des morceaux fort remarquables sur les Cathares et sur les Yaudois. Il déclare qu'il expose les erreurs de ces sectes, telles qu'il les a apprises par les interrogatoires des accusés et les dépositions des témoins qui avaient comparu devant lui en sa qualité d'inquisiteur; à ces détails il ajoute des anecdotes qu'il a entendu raconter k des moines de son ordre , des bruits répandus parmi le peuple catholique, des faits dont il a été témoin lui-même*, et quelle que soit l'exagération de plusieurs de ces rapports, ils ne laissent pas d'être fort intéressants. De ce qu'il dit sur les Vaudois de Lyon, il résulte le fait important que ces sectaires avaient adopté quelques-unes des doctrines des Frères du Libre-Esprit.
Noos rappelons ici que vers la fin du douzième siècle, un troubadour, Pierre Uaimond, de Toulouse, composa, en langue provençale , un traité contre Terreur des Cathares, ou comme il les appelait , des Ariens. Ce traité n'a pas encore été retrouvé^. Nous possédons d'un autre poète provençal une pièce de près de huit cents vers, racontant les efforts
1 CeU l1i;potbéte de M. RâTaiiMon, dans son Bapport sttr les BihlioikèquesdeFOveMt, Pariii, 1841, p. 157. Leoianoscritest do douzième siècle, et porte le ■<» 3916 ; il contient pi oftiean traités ; eeloi de Mag. Alanus de Podio traite de di? erses matières morales, des rices, des rertus, de la pénileBce, etc.
2 Bist. Uitér. de la Franee, XT, 459.
236 CHAPtTUl^ PREMIER.
fkils par un moine pour ramener an callmlidânie un des principaux prédicateurs cathares. C'est le poëme d'Isarn , sur là conversion de Sicard de Fignéras. Isarn, que Ton qualifiail caramuncment de dominicain , paraît avoir été ce même prieur de Vieux-Muret , dont il est faît mention dans le grand poème de Guillaume dcTudèle. Il réfute les doctrines cathares sur la création du monde par un Dieu mauvais , sur le mariage^ sur le baptême, sur la résurrection des corps et sur la nature et la transmigration des âmes \ les unes de ses preuves sont éminemment triviales et vulgaires, les autres n'ont aucune force concluante. Nous n'en citerons comme exemple que celle contre la doctrine cathare concernant la résurrection: «Tu prétends, toi, hérétique , que les âmes de ceux qui doivent être sauvés , prendront une nouvelle
chair. C'est une grande imposture Que deviendrait la
parole de Dieu , qui a promis des récompenses à ceux qui feront le liien ^ si une nouvelle cbair , u' ayant aucune part aux bonnes actions de l'autre, venait la priver des récompenses qu'elle doit avoir? Cela ne peut être , puisque les promesses lie Dieu sont infaillibles. Supposons encore pour un moment que tu aies raison en ce point. Je renverserai ta doctrine par un autre argument. Si les hommes ont une nouvelle chair, et que Dieu veuille tes punir du mal qu'ils auront commis, ne pourront-ils pas dire qu'ils n'ont point une chair avec laquelle ils aient pu visiter les pauvres, faire des aumônes et autres bonnes œuvres? A qui donc s'en prendra-l-il? Il en sera de même des récompenses; à qui seront-elles appliquées? Réponds, docteur hérétique ! Il n'y a point d^avocat asseï subtil pour te tirer de ce mauvais pas.»
La pièce se termine par h déclaration de Sicard de Hgiiéras de vouloir se convertir et devenir un persécuteur de ses anciens frères. Mi Ilot pense que cela doit être pris h. la letlre, comme un fait historique ] nous croyons plutôt que ce n'est qu'un artifice pieux pour mieux gagner les croyants, en leur
ÉCRIVAINS Qi:i ONT COMBATH I.\ SKOTK. î237
fïiisanl accroire qu'un de leurs principaux i hofs s't^lail luimême converti.
Nous avons trouvé enfin quelques pièces encore inédites , qui paraissent appartenir au midi de la France. Kilos sont do peu d'importance, tant sous le rapport historique que sous celui de la controverse ; aussi nous bornerons-nous h les caractériser par peu de mots. L'une est un traité sur les vices et les ruses des Albigeois , on forme de commentaire sur quelques mauvais vers latins dans lesquels Tauteur a résumé ces vices; le style en est barbare, le ton violent et grossier ^ Dans une autre pièce, intitulée Quœdam ohjectionen hwrelicorum et responsiones Chrislianorum , on allègue sans ordre quelques-uns des dogmes cathares, qu'on réfute en prouvant 60 même temps la vérité de la doctrine orthodoxe au moyen de passages de TÉcriture-Sainte; la réfutation est longiM! et diffuse; cependant elle ne manque pas de force'. Knfin nous avons remarqué deux sermons contre les Albigeois, ayant pour sujet la comparaison des hérétiques avec les renards qui dévastent la vigne du Seigneur; comme Fauteur parle avcfic effroi de la multitude des dévastateurs et du |>etit nombre des défenseurs, il parait appartenir aui premières années du treizième siècle; il adresse aux Cathares les reproches les plus véhéments : ses discours sont plus faits pr^or exciter le fanatisme des catholiques que pour convertir \Hnr% ^Asfsrsaires'.
* Arck, de ritkqni$it. He C^iftaM^f/nf»", , lltMl, XXXVI, f^ V, *f Mfff. Toid CCS Tcn :
P«ff»/'?r, imfiaitâ, m^.Hdoj^^ l*upÊ^ f-nm^UU^êê ■ Est tttr^ojt'â*. ati^^iiMU tr^mwkn^n^l^mê^
^ft f -lia r.0.rA''oi(i04 Ikryvf^. film* ttimMKaif4.
338 CHAPnnE premier.
Il peut paraïue titonnaiit qu'aucun des grands docteurs scoUstiques qui au treizième siècle ont fleuri en France, n'ait songé a consacrer sa science et ses talents a la rérutation d'une hérésie qui remplissait la moitiédu pays, et qui inspirait au pouvoir ecclésiastique des inquiétudes assez vives pour qu'il dirigeât contre elle toutes les haines du peuple et toutes les forces de la puissance séculière. Aucun scolastique n a mis sa dialectique au service du système de rÉglisc contre les hérétiques. Uniquement préoccupés de leurs discussions logiques, ils ne s'apercevaient pas de rhérésie; ils la méprisaient , ils la dédaignaient peut-être, et cependant cette hardie métaphysique populaire qui , loin de rester dans les abstractions, se traduisait dans la pratique eu opposition à TÉglisê et qui exerçait une si puissante induence sur le peuple, n'eût pas été indigne de leur attention, ils ne se seraient pas déshonorés en descendant dans Tarène contre elle. Simon de Tournay, lui-même accusé d'hérésie, a mentionné dans sa Somme théologique encore inédite , le dualisme des anciens Manichéens et Ta combattu par quelques arguments philosophiques, mais rien n'indique qu'il ait eu en vue les Cathares ^ Il en est de même de saint Thomas, que ses séjours en France et en Italie et sa qualité de dominicain auraient pu mettre en état de connaître et de réfuter les Cathares^ il a consacré, il est vrai, un chapitre de sa Somme à dérendre avec une grande puissance de raison le monothéisme contre le principe dualiste; mais sa discussion se tient tellement dans les régions de la généralité, qu'on ne saurait dire s'il ne s'adresse pas plutôt aux Manichéens anciens qu'aux Ca-^ ihares de son temps^.
t Summa theologka. Maau^crîl, in-fol.» BiUIiûîlu'qiHî nationale, fonds Calb€^^ 4514; £*i i» et suiv* Voj. sur Simon » Hist, iittér, de la France ^
'^ P. I, qii»Mio i9, arL Tj, p. îB'S*
ÉCRIVAINS i^UI ONT COMBATTU LA SECTE. 239
§ 3. Allemagne,
Le seul ouvrage contre les Cathares que nous possédions d'un auteur allemand est celui d'Eckbert , écrit après 1163. Eckbert , frère de sainte Elisabeth de Schônau , célèbre pour sa piété, a été d'abord chanoine k Bonn , sur le Rhin , où il eut souvent des discussions avec des partisans des Cathares de ces contrées. C'est par la , ainsi que par les rapports d'hérétiques convertis, qu'il acquit une connaissance assez exacte du système de la secte; mais frappé des analogies entre ce système et celui des Manichéens, il crut devoir attribuer aux Cathares tout ce que dans les écrits de saint Augustin il avait appris sur les doctrines et sur les usages des disciples de Manès. Lorsqu'en 1163 rarchevéquê Réginald de Cologne eut fait arrêter les Cathares de cette ville et ceux de Bonn , il fit venir Eckbert , qui s'était retiré dans l'abbaye des bénédictins de Saint-Florent à Schônau , dans le diocèse de Trêves. Le savant moine fut chargé de confondre les hérétiques prisonniers par son éloquence et par sa dialectique. Plus tard Hildelin , abbé de son couvent et son ami, l'invita à faire profiter l'Église de sa connaissance du système des Cathares , et a écrire un ouvrage contre eux. Eckbert obéit-, son livre, dédié k l'archevêque Réginald, se compose de treize morceaux, en forme de discours, adressés, b l'exception du premier, aux hérétiques , et destinés a réfuter plusieurs de leurs doctrines, placées sans suite les unes k côté des autres. Vivement prévenu conlre les Cathares, Eckbert ne voit pas même dans leur système une liaison logique ; il n'est k ses yeux qu'un assemblage confus d'erreurs et de malices. Sa méthode d'argumentation est en général la même que celle des auteurs caractérisés plus haut; il s'attache surtout k prouver la fausseté des interprétations que les Cathares donnaient des passages du Nouveau Testament sur lesquels
CHAHTnB PREÎtflER.
ils preiondaient fouder leurs principes^ ses msonuemenU tantôt subtils, laiilôt appuyés sur le simple bon sens, ont souvent beaucoup de force ^ quelquefois cependant ils sont plus faibles que ceuK qu'ils doivent lenveiser, et presque toujours ils sont présentés sous une forme moins propre à convaincrequ'îi irriter. D'ailleurs Eckbert dit lui-même qu'il a écrit pour le peuple catholique , et non pas pour les hérétiques qu'il estime incorrigibles; eu parlant de ces derniers, il prend le rôle d'un accusateur indigné qui veut prouver la culpabilité de grands criminels ^ ils sont pour lui des hommes pervers ^ des ennemis de Dieu qu'il faut combattre à outrance, sans miséricorde ; c'est plutôt, dit-il , «k coups de verges et de bâtons >ï qu'il faudrait les réfuter, que par des arguments; il se permet même de cruels jeux de mots sur ceux qui avaient été brûlés sous ses yeux. Son style est ; inculte et grossier au dernier point; il s'en excuse lui-même, ^disant qu'il s'est efforcé de s exprimer ^^simpUcUer elquodammodo gros^e^-a afin que le simple peuple pût comprendre son langage, et se mettre a Tabri de la séduction des bdré- Mîques, Faudrait-il conclure de la que les discours d'Eckberl^ ►ont été écrits primitivement en langue vulgaire?
L'inquisiteur allemand qui a fait les additions à Touvrage Fde Ueinerius Sacchoni, cite, comme source aulhenlique poai lia connaissance de l'hérésie des Cathares, une Somme dtt^ ffrère Tonso, ou , suivant une variante > Torso'. L'aulenr de pce livre complètement inconnu , serait-ce peut-être le domilicain Torso ou Droso qui, complice des excès fanatiquefti Conrad de Marbourg , fut lué à Strasbourg, en 1233, par rtirc Henri de Miilnbeim'^?
' Si perfecie vist cognoscere enorêm Patiitxornm^ reâpicÉ Summam fràirù Tonsonis. Yar. lect^ Torioms. AddiL à ReineriUsS chez Grelser» 51.
^ Gesta Arehiepp. Trevir.^ 242, Chronicon lirfordknmt'9é, Specklin» CoUeciansa in lisumchroni^lAr^entoTaienëis-; ixuiiniiicrJti^lïiMîoltiéçjue de âlrûAbour^» 1, r<^ 9U,
ÉCRIYÀIKS QUI ONT COMBATTU LÀ SECTE. 24i
§ 4. Espagne,
Nous avoDs parlé eo son lieu de Luc, qui , d'abord diacre à LéoD, puis évéque de Tuy eu Galice, a persécuté les Cathares espagnols avec la double ardeur de Tbomme du Midi et du prêtre, aussi convaincu de la vérité exclusive de sa foi que de la coupable méchanceté des hérétiques. Après avoir compilé une chronique d'Espagne , Luc écrivit une biographie de saint Isidore, dont il consacra la seconde partie à la réfutation de quelques doctrines et de quelques usages cathares. Cette partie a été publiée, en 1612 , par le jésuite Jean Mariana, qui a avoué lui-même que ce n'est qu'une masse informe, sans ordre et sans suite, a rudis indigestaque moles,^} Luc ne donne pas un aperçu du système de ses adversaires, il prend au hasard Tun ou l'autre de leurs principes, qu'il ne discute pas, mais auquel il oppose une série d'extraits des Pères^ mêlés de quelques passages de la Bible, et destinés à prouver l'orthodoxie catholique quant à Tétat des âmes après la mort , aux devoirs des vivants par rapport à ces âmes, aux sacrements, au culte, et aux œuvres pieuses. Luc se trompait s'il croyait avancer par la la conversion des hérétiques. Pour arriver à ce but il aurait fallu réfuter sérieusement les doctrines fondamentales de la secte, au lieu de perdre le temps a prouver que la croix doit avoir quatre branches , que Jésus-Christ y a été fixé avec quatre clous et tourné vers TOccident parce que Rome est a FOccident de la Palestine, qu'il faut faire le signe de la croix de la gauche à la droite, etc. La peine que se donne l'évêque de Tuy pour démontrer tout cela, atteste l'ardeur de son zèle orthodoxe, mais ne témoigne guère en faveur de la profondeur de son
1 II cite preiqa'excliisiTemeDt Grégoire-le-Grand et Isidore de Séf ilte ; on dirait qo*il ne connaissait que ces deax «oteors ; il a an chapitre particulier, Ut. n, cbap. 6, p. 79, De eoneardià Gregorii et Itidori. u. ««
întelligence, de même que letoo passionné et injuneui de sa polémique et son insistance a réclamer contre les hérétiques la peine de mort, accusent de sa part un manque ab- [tsolu de charité. Comme il arrive d'ordinaire, une grande crédulité s'unissait chez lui k ce fanatisme^ il raconte sur le compte des Cathares les fables les plus ridicules, io ventées par la superstition du peupie*
GAaACTkRE GÉXÉHAL DE LA POLÉMIQUE.
Presque tous les auteurs polémiques dont nous yenons dûj Lfaireune mention rapide, ont écrit en latin, dans la langu [savante et ecclésiastique du moyen âge. Leurs ouvrages ^ par,] |Xonséquent^ ont du rester inaccessihles tant au peuple Sdèl^ fqu'h celui qui adhérait aux hérétiques; sous ce rapport, ilsl Lïi*oot pas pu atteindre leur but d*arréter parmi les laïques] ries progrès de Thérésie. Tout Teffet qu'ils pouvaient pr [duire, c'était de raflermir dans l'orthodoxie les clercs qui [savaient le latin , de leur donner une connaissance plus ou soins exacte de la secte, et de leur fournir îi la fois les aoyens de défendre TÉglise contre les reproches de ses adfversaires et d'attaquer ceux-ci dans leurs principes et dans leurs mœurs. Comme les Cathares fondaient leurs doctrines Burdeus: classes d'arguments, sur des preuves philosophiques ! Bt sur des passages du Nouveau Testament interprétés dans [leur sens , la polémique les suivait sur ce double terrain , elle combattait leur système comme aussi contraire à la philosophie qu'au christianisme '* On cherchait à détruire la va-
1 Inaocent III a?ait parraitemeDl reconnu que le daalisine cathare mm
âolùfn ab orthodoitœ fidei veritatêt mriim eiiam a naturuli$ruHoniijudieio