DEPUIS INNOCENT III JUSQUA L EXTINCTION DE LA SECTE
hardie, dans le midi de la France; en Italie ils s'étaient audacieusement avancés jusque dans la ville même où siégeait le pape. Dans tous les rangs, dans tous les ordres de la société ils comptaient des partisans fidèles , que des intérêts divers détachaient de Rome; seigneurs et bourgeois, artisans et laboureurs , hommes et femmes suivaient avec enthousiasme leurs prédications et se montraient prêts a recevoir leurs ordres; leurs doctrines séduisaient même des prêtres de l'Église; leur ascétisme leur procurait l'entrée dans les monastères1. Dans la deuxième moitié du douzième siècle ils avaient acquis la conscience de leur nombre et de leur force; ils savaient combien les chefs du catholicisme les redoutaient et combien en plusieurs pays le peuple était disposé à l'opposition contre Rome; semblables, comme dit un de leurs adversaires , semblables a des chevaux prêts a se précipiter dans la bataille , et méprisant la vie , ils attendaient le moment d'engager la lutte ouverte contre l'Église2. Le bruit courait même alors qu'ils avaient envoyé des ambassadeurs aux Sarrasins, pour leur proposer une alliance contre les chrétiens de l'Occident3. Il n'est donc pas étonnant que TÉglise effrayée les comptât parmi ses ennemis les plus dangereux4. Outre la secte cathare, une autre, celle des Vaudois, avait commencé a se répandre dans la deuxième moitié du douzième siècle. Elle était peut-être plus dangereuse encore pour Rome que l'hérésie dualiste , laquelle devait répugner a l'intelligence des hommes supérieurs , et au sentiment de ceux qui avaient pénétré plus au fond du christianisme ; car la doctrine vaudoise , plus chrétienne que celle des Cathares, était en même temps plus conforme à l'Évangile que celle des catholiques. Ce n'est donc pas seulement par un effet du despotisme pontifical qu'Innocent III prit des mesures pour réprimer les hérésies ; il prit ces mesures
1 Joachim, In Jerem., f° 28b. — 2 Joachim, In Apoc, f° 132a. — 3 Ibid., fo 134^. — * Joachim , In Jerem., f« 14a, 37\ 39b, 42ba etc.
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pour conjurer un danger incontestable; elles lui furent inspirées par l'intérêt de sa propre conservation; la puissance de Rome chancelait dans plusieurs pays ; il fallut de nouveau la raffermir. A peine Innocent fut-il pape, que, frappé de la grandeur du péril, il comprit que l'extirpation des hérésies devait être un des principaux buts de son règne. Son imagination lui représenta les hérétiques comme des monstres épouvantables, comme des scorpions dont la morsure donne la mort éternelle , comme des sauterelles portant la désolation dans les contrées sur lesquelles elles s'abattent , comme des renards dévastant la vigne du Seigneur, comme le cheval noir monté par le démon dont il est parlé dans l'Apocalypse1. Ces êtres terribles, il fallait, selon Innocent III, les détruire sans miséricorde ; a ses yeux , comme à ceux de tous les docteurs de son Église, les hérétiques n'étaient pas seulement des hommes dont la raison se nourrissait d'idées fausses , mais des malfaiteurs dont la volonté pervertie ne méditait que la perte des âmes; l'hérésie n'était pas une erreur , elle était une rébellion, un crime, et le plus grand de tous. Ce jugement , basé sur l'opinion que hors de l'Église catholique le salut est impossible, et que le premier devoir des fidèles est l'obéissance à Rome , explique toutes les mesures arrêtées par Innocent III contre les sectes de son époque. Ces mesures sont loin de porter l'empreinte de la douceur, de la modération, de la charité qui auraient convenu à celui qui se disait le vicaire de Jésus-Christ ; au lieu d'annoncer un bon pasteur qui va à la recherche de la brebis égarée pour la ramener au bercail , elles ne trahissent qu'un despote absolu qui punit avec la dernière rigueur des sujets rebelles ; toute la politique qu'elles accusent est une politique de tyrannie , réduisant l'intolérance en système et élevant la persécution au premier rang parmi les devoirs des
1 Souvent dans ses lettres et dans ses sermons.
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chefs de l'Église du Christ. Détruire les hérétiques et intimider les fidèles , voila le but des violences ordonnées par Innocent m1. On a dit qu'au commencement de son règne, ce pape aurait volontiers usé de modération a l'égard des adversaires de l'Église , et qu'il ne crut devoir recourir à la force que poussé a bout par l'opiniâtreté des Albigeois a rejeter ses moyens plus conciliants. C'est une erreur, victorieusement réfutée par les faits. Si, dans sa lutte contre les Cathares de la France , Innocent commença par envoyer des légats et des missionnaires chargés de les réfuter et de les ramener par la persuasion , il ne le ht que par un effet de sa prudence politique ; le comte de Toulouse lui paraissait trop puissant encore pour pouvoir l'attaquer tout d'un coup ; pour consommer sa chute , il fallut la préparer de loin. Dans les États italiens , soumis immédiatement au pouvoir temporel du pape, ainsi que dans les pays où il se croyait sûr de l'appui du prince, il n'hésita point , il employa moins de ménagements , il ordonna dès le début les violences qu'il ne fit exécuter que plus tard contre les hérétiques provençaux. Sans doute, et nous aimons à le constater, Innocent a exprimé quelquefois des opinions différentes, plus conformes a sa mission pastorale 5 « tâchons , dit-il dans un de ses sermons , de dissoudre les réunions hérétiques par la fidèle prédication de la foi , car le Seigneur ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il se repente et qu'il vive2 ; » mais c'est la une de ces inconséquences qui se rencontrent même chez les caractères les plus logiques; et d'ailleurs, quelle valeur peut-on attacher à quelques paroles isolées , quand la vie entière de celui qui les a prononcées les contredit? Sans doute Innocent aurait désapprouvé peut-être les procédures iniques de l'inquisition sous
1 Hurler, II , i>57 et suiv. Hurter emploie beaucoup de sophismes pour justifier en tout point la politique astucieuse et violente d'Innocent III contre les sectes.
2 Sermo 2 in die cinerum; in opp., 14a.