‹ Histoire et doctrine de la secte des Cathares ou Albigeois (volume 4)Chapitre 27 sur 29 · DEPUIS INNOCENT III JUSQU'A L'EXTINCTION DE LA SECTE · texte numérisé non relu

DEPUIS INNOCENT III JUSQU'A L'EXTINCTION DE LA SECTE

ses successeurs , mais il n'en est pas moins vrai que c'est lui qui , le premier, a posé les principes d une rigueur inexorable contre les hérétiques, principes dont les croisades et l'inquisition n'ont été que l'application et le développement nécessaires. Innocent se flattait peut-être de l'espoir qu'en frappant de grands coups , il écraserait en peu de temps les adversaires de Rome ; mais il ignorait que la persécution devient pour les victimes une source de nouvelles forces. Il réussit a écarter le danger qui menaçait sa puissance, mais il n'assista plus au triomphe; il ne fit que commencer la lutte, sans avoir, en quittant ce monde, la satisfaction de l'avoir victorieusement terminée. Parce qu'il a sauvé l'autorité romaine, est-ce a dire qu'il a aussi sauvé le christianisme, dont la secte dualiste paraissait préparer la ruine? Nous ne le pensons pas; la vérité chrétienne, s'adaptant merveilleusement a tous les progrès de l'humanité , était à l'abri de toute atteinte, tandis que l'erreur cathare portait en elle-même la cause de sa chute future. Et puis ce n'était pas servir le Christ que de tuer les hommes en invoquant son nom ; pour triompher de ce qui lui était hostile , la religion de la grâce n'avait pas besoin de l'appui sacrilège du fanatisme; ce n'est pas sur les ruines des villes et sur les cendres des bûchers qu'elle élève son Église a la gloire de Dieu. Les Cathares slaves, italiens, français acceptèrent la lutte sans hésiter; ils opposèrent aux deux pouvoirs , spirituel et temporel ligués contre eux, une résistance a laquelle ceux-ci furent loin de s'attendre; les successeurs d'Innocent III continuèrent à suivre son système de répression violente; l'inquisition fut organisée et confiée a des moines implacables, comblés de privilèges et immédiatement soumis au siège de Rome; des victimes sans nombre périrent sur les champs de bataille, dans les flammes des bûchers, dans les cachots de la nouvelle justice de l'Église ; les partisans de la secte rendirent a leurs ennemis les mêmes violences,

les mêmes fureurs -, plus d'une fois des inquisiteurs périrent sous les poignards de leurs adversaires irrités. L'histoire de la secte pendant cette période est l'histoire de sa lutte toujours renouvelée contre l'Église ; en France et en Italie cette lutte mémorable dura plus de cent ans après Innocent III, dans la Bosnie elle dura jusqu'au milieu du quinzième siècle. On se convaincra par le récit que nous allons essayer d'en faire, que l'inquisition , en tuant les hérétiques , ne tua point l'hérésie; celle-ci fut vaincue par d'autres causes, parles progrès que faisait l'esprit humain au milieu même du désordre des opinions, et malgré le despotisme des papes et l'intolérance des rois.

Depuis la fin du onzième siècle la Dalmatie , l'Esclavonie , la Bosnie , avaient été successivement réunies sous le sceptre des rois hongrois. Au treizième siècle des forêts impénétrables couvraient encore de vastes étendues de ces pays, habités par des hommes encorè à moitié sauvages. Quoique divisées en diocèses et gouvernées par des rois chrétiens, la Hongrie proprement dite, l'Esclavonie et la Bosnie, ainsi que la Bulgarie , s'étaient encore peu ressenties de l'influence civilisatrice de l'Évangile. Le paganisme y avait laissé des germes mal étouffés, entretenus par les peuples païens avec lesquels les Slaves convertis étaient en contact permanent. La religion nouvelle ne fut prêchée aux Cumans , et leur duc ne se fit baptiser qu'en 1227; mais il fallut des efforts

de plus d'un siècle pour consolider et rendre sérieuse cette conversion incomplète. La même où l'Eglise existait déjà, elle était mal organisée, livrée a un désordre immense1; en 1200 il n'y avait pour la Bosnie qu'un seul siège épiscopal, et ce siège resta longtemps inoccupé; dans toute cette vaste province on ne rencontrait alors qu'un très-petit nombre de prêtres2. Dans la Hongrie non-seulement des juifs, mais des sarrasins et des païens étaient nommés aux plus hautes fonctions publiques3; en 1218 le roi André II lui-même dut constater que dans son pays, converti officiellement depuis près de deux siècles , le christianisme n'avait encore que de jeunes racines mal assurées4. Les rares monastères établis dans ces contrées ne pouvaient guère exercer sur les populations la même influence que dans les autres pays de la chrétienté; car les couvents latins ne tiraient d'ordinaire leurs novices que de l'Allemagne ou de l'Italie; étrangers a la langue, aux mœurs, aux idées des Slaves, ces moines non-seulement restaient sans rapports avec eux , mais s'attiraient plutôt leur aversion que leurs sympathies5. D'un autre côté, les monastères peuplés de moines nationaux étaient mal vus de Rome ; fidèles à leur ancien rite slave , ces religieux auraient préféré de se rattacher à l'Église de Byzance , mais enclavés dans celle de Rome , ils devaient s'entourer de mystère pour dérober a leurs chefs la célébration d'une liturgie condamnée comme schismatique. Dans les parties reculées de la Hongrie, dans la Sirmie, on trouve de ces couvents grécoslaves6; des moines walaques, demeurant parmi les Cu-

1 Concile de Spalatro, 1185; Fejér, I, 222.

2 Fejér, II, 409. — 3 En 1125; Fejér, III, II, 49 ; en 1251, ibid., 243. * Novella adhuc in regno nostro christianitatis plantatio. André II à

Honoré III; Fejér, III, I, 251.

5 Maciejowski, 156. Cet auteur dit lui-même : «Il n'est pas étonnant que le peuple slave , regardant ces cloîtres comme des colonies étrangères, n'ait pu se pénétrer de l'esprit du christianisme.»

6 En 1229. Fejér, 111,11, 158.

mans, suivent, en 1234, le rit byzantin1 ; tout près même de l'Italie, les bénédictins de Muscha, dans l'île de Veglia, sur les côtes de la Dalmatie, ne savent pas le latin, et le pape se voit obligé , en 12o2, de leur permettre l'usage de la langue slave pour leur culte2. L'Église de Rome, en se mettant dans cette position vis-à-vis des couvents slaves, dut se priver d'un grand moyen d'action sur les peuples de cette race. Si les moines étrangers étaient isolés au milieu d'hommes qui ne les comprenaient pas et qui les aimaient peu , les moines slaves ne l'étaient pas moins au milieu d'un clergé qui les persécutait a cause de leur attachement aux traditions nationales. Cet isolement de ces derniers fut au treizième siècle, comme au dixième, une cause d'aversion pour l'Église dominante et une fréquente occasion de se livrer aux spéculations de l'hérésie cathare; tandis que dans la rareté des prêtres et dans le peu d'influence des moines latins cette hérésie dut trouver des moyens de propagation plus facile parmi des populations encore a moitié païennes. En outre la vie du clergé, surtout celle des grands dignitaires de l'Église , était peu faite pour inspirer aux laïques le respect qui seul produit la confiance et la soumission. Dans peu de pays les mœurs des prélats étaient aussi dissolues que dans les pays slaves , rarement visités avant le treizième siècle par les légats apostoliques -, perdus au milieu de contrées, qui en partie étaient encore presque inconnues du reste de l'Europe , les rares évêques se croyaient a l'abri des censures , et excusaient leur corruption par la barbarie des peuples confiés a leurs soins. Il fallut l'œil vigilant et sévère d'Innocent III pour découvrir les excès et les crimes des prélats slaves-, a l'un il dut reprocher de s'être livré a la simonie la plus effrontée 5 a un autre d'avoir commis des

1 Grégoire IX ordonna au roi Béla de les forcer à se soumettre à Rome. Fejér, III, II, 399.

2 Fejér, IV, II, 123.

incestes; a un troisième d'avoir donné du scandale par sa mauvaise vie1. Mais ses censures furent encore vaines; la corruption continua a régner parmi le clergé de ces provinces; l'évêque de Zagreb2, l'archevêque de Spalatro avec tous ses chanoines et ses prêtres3, suivirent sans honte l'exemple de leurs indignes collègues de Strigonie, de Waradin , de Cinq-Églises; ce n'est que par les efforts souvent renouvelés des papes qu'un état des choses aussi dangereux pour l'Église et aussi favorable a ses adversaires put à la longue être corrigé. On n'a pas besoin de dire que la conséquence de ces mœurs a été une aversion profonde de la part des grands et du peuple pour un clergé si peu apostolique. Personne ne respectait les prêtres ; on faisait violence a leurs personnes, on pillait leurs propriétés, on les opprimait de mille manières, on refusait, malgré les injonctions les plus pressantes des papes , de leur payer les dîmes ; on ne faisait nul cas ni de leurs ordres ni de leurs menaces; ils étaient, en un mot, l'objet d'un mépris général, que malheureusement ils n'avaient que trop mérité4. Ce désordre dans l'Église slave, ce mauvais exemple des prélats, l'inutilité des moines latins , étrangers à la langue du pays , les ressentiments provoqués par l'opiniâtreté des papes a refuser l'usage de cette langue dans le culte, l'esprit d'opposition qui animait contre le clergé les seigneurs et le peuple , la grande ignorance religieuse d'hommes mal instruits dans le christianisme et en contact perpétuel avec des païens, toutes ces circonstances jointes à l'impression que devaient produire les mœurs austères des Cathares et leurs prédications en

1 1198, à l'évêque de Waradin ; Fejér, II, 339; 1199, à l'archevêque de Strigonie ; l. c, 351 ; 1204, à l'évêque de Cinq-Églises., L c, 444.

2 1223. Fejér, III, 1 , 417. — 3 Farlali, III, 251.

4 1185 , concile de Spalatro. Fejér, 1 , 221 ; 1198, Innocent III à Éméric; l. c, II, 528; 1198, le même aux archevêques de la Hongrie; l. c, r>5l ; 1204, le même au clergé de la Hongrie; l. c, III, I, 152; 1223, Honoré III; l. c, 407.

langue nationale, expliquent suffisamment comment l'hérésie a pu parvenir parmi les Slaves à ce degré de propagation et de puissance où on la rencontre lors de l'avènement d'Innocent III et longtemps encore après ce pape. L'Église cathare régnait 'librement dans tous les pays sur la rive droite du Danube; elle avait ses établissements en Hongrie, en Croatie , en Esclavonie , en Bosnie , dans les provinces maritimes de l'Istrie, de la Dalmatie, de l'Albanie; parmi les Bulgares , de même qu'en Macédoine et en Thrace , elle avait également encore un grand nombre de fidèles.

La province où les Cathares étaient le plus puissants, était la Bosnie; ils y comptaient, dit-on, à la fin du douzième siècle, plus de 10,000 partisans dévoués, tant parmi les grands que parmi le peuple. Le ban Kulin qui gouvernait ce pays sous la suzeraineté du roi de Hongrie, sa femme, sa sœur, veuve du comte de Chelm, toute sa famille, étaient de la secte1. Les ministres cathares enseignaient publiquement leurs doctrines, et augmentaient tous les jours le nombre de leurs prosélytes. Un de leurs principaux sièges en Bosnie, était le château de Dumno2.

Dans l'Esclavonie leur centre était le château fort de Posega3; cette province formait un de leurs évêchés les plus importants4. En Dalmatie, leur diocèse de Tragurium comprenait non-seulement les nombreux Cathares de cette ville, mais aussi ceux de Spalatro , de Raguse , de Zara , etc Dans cette dernière ville, presque tous les nobles étaient croyants et fauteurs de la secte5. Les évêchés de Bulgarie, de Philadelphie en Thrace, de Constantinople, existaient encore florissants au milieu du treizième siècle; a Constantinople il y avait même deux Églises cathares , une pour les Grecs , une

1 Vulcus à Innocent III. Katona , IV, 576.

2 Ou Duwno. Farlali, IV, 172. — 3 fejér, III, I, 254. — * Reiner.,

5 Ibid.; Thomas Archidiac, 568, 570.

seconde pour les Latins; celle-ci se composait , vers 1230, de près de cinquante parfaits1.

Dans les pays slaves, l'influence de l'hérésie était telle qu'elle gagnait même des dignitaires de l'Église. En 1200, Tévêque de l'île de Paria donna asile à des Cathares persécutés ; l'évêque Daniel de Bosnie les recueillit a son tour, au lieu de s'occuper de la conversion de ceux de son vaste diocèse2 ; l'archevêque de Raguse Arrenger inclinait luimême en secret aux croyances cathares3. Dans la Hongrie on rencontre des faits du même genre ; encore en 1218 l'évêque de Vaccia sur le Danube fut accusé d'avoir dévié de la foi orthodoxe*.

C'est menacée de pareils dangers qu'Innocent III trouva l'Église dans les pays slaves, lorsqu'il monta au trône pontifical. Son attention se tourna aussitôt de ce côté ; décidé à livrer à la secte audacieuse une lutte décisive, il résolut de la frapper dès l'abord la où dans ces contrées elle avait jeté les racines les plus fortes-, une de ces premières mesures fut dirigée contre des partisans innombrables qu'elle avait en Bosnie Vers 1200, il y avait à Spalatro deux frères, Matthieu et Aristodius, qui excellaient dans la peinture et dans l'art de travailler les métaux précieux ; doués d'une intelligence active, ils étaient aussi versés clans la langue latine que dans celle des Slaves. L'exercice de leur art les conduisait souvent à Bosna, à la cour du prince Kulin ; c'est là sans doute qu'ils adoptèrent avec enthousiasme les doctrines hérétiques A Spalatro on les compta bientôt parmi les plus zélés partisans de la secte. Leur ardeur a propager leurs croyances nouvelles gagna à celles-ci de nombreux prosélytes, mais devint aussi la cause de leur perte. L'archevêque Bernard , excité à la

« Reiner., 1767. — 2 Farlati , III, 252.

3 Comp. Farlati, VI, 98 et suiv. L'archevêque Arrenger fut plus tard abbé de Salnt-Étienne , à Dijon.

4 Honoré III à l'évêque de Veszprim. Fejér, III. 1 , 262.

vigilance par l'exemple d'Innocent III , fit arrêter les deux artistes ; après avoir essayé en vain de les convertir, il les excommunia, les condamna à la confiscation de leurs biens, et les expulsa de la ville avec beaucoup d'autres membres de la secte. On dit que plus tard Matthieu et Aristodius consentirent k abjurer1. A la même époque Bernard devint attentif aux Cathares de Tragurium ; il en força un grand nombre k quitter cette ville2. La plupart de ces exilés, ainsi que ceux de Spalatro, se réfugièrent en Bosnie, où non-seulement Kulin, mais aussi l'évêque catholique Daniel, les reçurent avec de grandes marques de sympathie. D'autres trouvèrent un asile auprès de Nicolas, évêque de Pharia. Informé de ces faits, Innocent III s'empressa (11 octobre 1200) de communiquer au roi de Hongrie Éméric le statut sévère qu'il avait publié récemment contre les Cathares deViterbe; il somma le roi d'ordonner au ban , son vassal , de proscrire les hérétiques, et en cas de refus, de le chasser lui-même de ses états et de s'emparer de ses domaines ainsi que des biens de ses sujets infidèles k l'Église3. En même temps il enjoignit a l'archevêque de Spalatro d'interdire les évêques de Bosnie et de Pharia , et de leur ordonner d'expulser les hérétiques dans l'espace d'un mois, sous peine de dégradation4. Le roi Éméric obéit a la volonté du pape, mais Kulin soutint que ceux qu'on accusait d'être Cathares étaient tous de bons chrétiens; il était prêt, dit-il, k en envoyer quelquesuns k Rome pour prouver la pureté de leur foi. Le roi ayant accepté cette proposition, le prince bosnien, intimidé peutêtre par les menaces réunies de son suzerain et du pape, fit prier ce dernier par ses ambassadeurs de charger un légat

1 Thomas Archidiac, 568; Farlati , III, 231 et suiv.; Katona, IV, 598 et suiv.

2 Innocent III. Epp. Lib. III , ep. 3. Bréquigny, II , 1 , 2.

3 Lib. III, ep. 3, Bréquigny, II, I, 2; Fejér, II, 378.

* Farlati , III , 232; IV, 45 ; Bzovitis , ad ann. 1200, n« 8, p. 76.

spécial de visiter la province au point de vue de l'hérésie. Innocent confia cette mission à son chapelain Jean de Casemarioetau sous-diacre Simon, qu'il envoya pour différentes causes dans les pays slaves. On ignore ce qu'ils firent en Bosnie, dans le cas qu'ils y vinrent a cette époque. Les ennemis de Kulin prétendirent que les ambassadeurs qu'il avait envoyés à Rome revinrent avec des lettres papales supposées, faisant accroire qu'Innocent avait permis au ban et à ses sujets de vivre selon leur croyance propre1. C'est alors que Vulco, roi de Dalmatie et prince de Dioclée, sous l'influence des deux légats du pape, et dans le secret dessein de trouver un prétexte pour s'emparer de la Bosnie, fit de nouveau a Innocent III un effrayant tableau des progrès de l'hérésie dans ce pays et de la coupable infidélité de Kulin ; il insista pour que le pape suggérât au roi de Hongrie de dépouiller de ses domaines son vassal rebelle2. Le souverain pontife , employant la même politique qu'il suivit plus tard contre le comte de Toulouse, réitéra a Éméric l'ordre de se servir contre Kulin de la force, mais se rendit en même temps à la demande de ce dernier d'envoyer de nouveau un légat auprès de lui; ce fut en 1202 qu'il chargea de cette mission son chapelain et l'archevêque de Spalatro3. Kulin , menacé d'un côté par son suzerain , et de l'autre par le roi de Dalmatie qui convoitait ses fiefs, céda aux efforts de Jean de Casemario et engagea les Bosniens à suivre son exemple. Deux des principaux parmi les Cathares se firent présenter par le légat a Éméric ; ils jurèrent pour eux et leurs frères de rester fidèles à Rome; le ban lui-même s'engagea envers le roi a payer une amende de 1000 marcs d'argent, à partager entre le fisc

1 Innocent III. Epp. Lib. V, ep. 410, Bréquigny, II, I, 179; Vulcus à Innocent; Katona, IV, 576.

2 Katona, IV, 576; Fejér, II, 372. Celle lettre a la date de 1199; mais c'est évidemment inexact.

3 2 nov. Lib. V, ep. 110 ; Bréquigny, II , 1 , 179.

royal et celui du pape, dans le cas qu'il serait surpris de nouveau d'avoir toléré les Patarins1. Enfin, les moines de la Bosnie, vivement suspects de s'être livrés aux doctrines hérétiques, durent signer une profession d'orthodoxie et d'obéissance a Rome2. Peu après Kulin mourut; son successeur Ninoslas , qui sans doute ne se croyait pas lié comme lui , recommença a protéger les Cathares qui se relevèrent en Bosnie plus nombreux que jamais. Leur puissance fut telle que l'évêque Daniel qui venait également de mourir, ne put pas être remplacé pendant un temps assez long ; et lorsque le métropolitain de la Bosnie, l'archevêque Arrenger, de Raguse , dut songer à pourvoir au siège vacant , il y nomma un hérétique , dont l'influence ne tarda pas a se faire sentir. Arrenger lui-même étant mort peu de temps après, les Cathares relevèrent audacieusement la tête à Raguse et dans toute la province; aucun service ne fut plus célébré dans les rares églises catholiques, les prêtres, abandonnés, quittèrent leurs postes, le catholicisme tomba dans un oubli complet3. En 1221, on n'entendait dans toute la Bosnie, au lieu de prédications orthodoxes , que celles des ministres cathares , et le nombre des fidèles de Rome diminuait de jour en jour4. L'évêque hérétique du pays exerçait une influence qui s'étendait au loin-, de tous les côtés, les membres de la secte se rendaient auprès de lui, les uns pour le consulter, d'autres pour chercher un asile sous sa protection ; il envoya un légat en France, pour encourager les Albigeois par la nouvelle qu'ils ont des frères qui font des vœux pour eux , et qui leur offrent un refuge contre leurs persécuteurs5.

1 1203. Éméric à Innocent III. Fejér, II , 410 et suiv.

2 Katona , IV, 677 et suiv.; Fejér, II, 405 et suiv.

3 Farlati , VI, 92, 98; Fejér, IV, III, 217.

4 Farlati , III , 253.

5 Lettre du légat Conr. de Porto, dans Gervasiî Prœmonslrat. epp., ep. 129, p. 116.

PATS SLAVES. 113

Vers la même époque où Innocent III s'occupa de l'extirpation de l'hérésie dans la Bosnie, il travailla aussi à la soumission et a la conversion des Bulgares qui suivaient le rit grec, et parmi lesquels il y avait de nombreux Cathares. En 1204 le légat Jean de Casemario couronna, au nom du pape, le roi Joannicc , qui avait recherché l'appui de Rome contre les Grecs. Mais, dès l'année suivante, Joannice, irrité contre les croisés latins à cause du projet qu'ils avaient de reconquérir les provinces bulgares, jadis soumises à l'empire de Byzance, accourut au secours des Grecs, sur lesquels les Francs venaient de s'emparer de Constantinople. Les hérétiques de la Thrace, les Pauliciens, les Bogomiles, les Cathares dePhilipople et des environs, se hâtèrent d'offrir leur soumission au prince bulgare1 ; il paraît que les Latins avaient déjà commencé a leur faire sentir les effets de l'intolérance romaine. Joannice, une fois couronné par le pape, ne fît plus rien pour Rome ; tous les efforts d'Innocent pour ramener les Bulgares a l'orthodoxie n'eurent d'autre succès que de donner à leur roi une sanction de plus, sans leur faire renoncer à leurs croyances particulières. Jean Azen, ayant succédé à son oncle en 1207, laissa aux Cathares une liberté sans bornes 5 pendant de longues années rien ne les troubla dans l'exercice de leur culte hérétique-, le bruit de leur puissance se répandit dans tout l'Occident, et bientôt le nom de Bulgares devint pour les catholiques synonyme de celui de Cathares'2.

Dans les provinces du royaume de Hongrie, la persécution interrompue depuis les premières années du siècle, recommença avec un redoublement de zèle sous le pape Honoré III. En 1216, le roi André II, malgré les désordres qui trou-

i Villehardouin, 156; Ducange , Hist. byzant., 319; Fleury, XVI. 123 et suiv., 186.

- Ce nom ne se rencontre que depuis le treizième siècle. Voy. la noie 6 à la fin de l'ouvrage.

blaient ses états, partit pour la Terre-Sainte, conduisant contre les Sarrasins ses peuples dont la conversion était encore en partie si récente et si mal affermie. Pendant son absence la confusion augmenta dans la Hongrie; clercs et laïques se livrèrent a tous les excès ; le clergé fut opprimé plus que jamais par les grands , l'archevêque de Strigonie fut expulsé de son diocèse; lorsque André revint, en 1218, l'anarchie était au comble1. Les Cathares avaient profité de son absence et des troubles du royaume pour se fortifier, sous la protection du ban de Bosnie Ninoslas. C'est alors que le roi, dévoué a l'Église et à ses chefs, sollicita l'appui du pape pour faire refleurir l'ordre et la foi dans son royaume. En 1221, Honoré III écrivit aux prélats de la Hongrie poulies sommer d'extirper les hérétiques et surtout ceux de la Bosnie2; il chargea notamment l'archevêque Berthold de Colocza d'user de tous les moyens pour les ramènera l'obéissance; s'ils résistaient a la persuasion, il devait prêcher une croisade contre eux3. Déjà, en 1218, Berthold avait acheté pour son église le château de Posega , en Esclavonie; en soumettant ce foyer de l'hérésie à sa juridiction directe , il croyait parvenir plus sûrement à en chasser les Cathares4. Pour stimuler davantage le zèle des évêques slaves, Honoré III envoya en Hongrie son chapelain, maître Accontius de Viterbe, muni des pouvoirs les plus étendus contre les hérétiques bosniens; il invita le roi et le clergé à prêter à ce légat toute leur assistance5.

Avant de se rendre en Bosnie, Accontius tint à Raguse un synode des évêques de la Dalmatie; il fit décréter des

1 André II au pape, 1218 ; Fejér, III, I, 250 cl suiv.; Document public d'André II , 1219 ; l. c, 269 et suiv ; Katona, V, 303 et suiv. 2Fejér, III, I, 308.

3 Bzovius . ad ann. 1 222 , no 1 0, p. 288.

4 Fejér, III, I, 254 ; l'acte est confirmé, en 1227, par Honoré III; ibid. , III, II, 100.

5 3 décembre 1221 ; Farlali , III , 253 ; Fejér, III, I, 350, 351.

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mesures tant pour la réforme des mœurs dissolues du clergé de ces contrées que pour l'extirpation des hérétiques de la Bosnie1. De la il se rendit a Zara (1222), où il encouragea l'archevêque Jean a persévérer dans la lutte que depuis 1220 il avait entreprise contre les Cathares de cette ville2. Arrivé dans la Hongrie, il fut soutenu avec vigueur par le roi-, en persécutant les hérétiques, André II voulait donner une preuve de plus de cette soumission qu'il ne cessait de témoigner au siège de Rome, par ses libéralités envers les églises et les monastères, et par les privilèges qu'il accordait au clergé. Le nouvel archevêque de Colocza, Ugrin, stimulé par Accontius, publia des édits sévères contre les Cathares bosniens3; mais on ignore s'ils furent exécutés. Bientôt de nouveaux combattants pour l'Église se joignirent au clergé slave; l'ordre des dominicains, naguère établi, forma en Hongrie une de ses premières stations ; un vaste champ s'ouvrit dans ces contrées à l'activité de ces moines. En 1221 , un Hongrois, Paul, fonda une maison de frères prêcheurs à Raab; en peu de temps elle fut peuplée d'hommes animés d'une ardeur enthousiaste; delà ils se répandirent dans la Dalmatie et dans la Bosnie , pour convertir ou combattre les hérétiques. Dès leur première mission en Bosnie , trente-deux Dominicains devinrent martyrs de leur zèle; trop fougueux, ils avaient irrité le peuple, qui les précipita tous dans une rivière4. Cependant cette défaite fut compensée par un triomphe important; les Dominicains réussirent à faire renoncer le ban Ninoslas à la protection que jusque-là il avait accordée aux Cathares ; il donna son fils en otage, pour garantir la durée de sa conversion5. Plusieurs grands, surtout de sa famille, suivirent son exemple, comme Urbain Priesda, qui livra également son fils entre les mains des moines6. On

- « Farlati , ITI , 251 , 253 ; IV, 172 ; VI , 92. — 2 o. c, V, 75. — 3 Honoré III à Ugrinus ; Fejér, III, II, 33. — 4 Katona , V, 417. — 5 o. c, V, 417. — 6o. c, V, 665; Fejér, [II, II, 344; Ripoll, 1 , 65.

peut croire qu'une conviction sincère eut peu de part à la promesse de Ninoslas de ne plus favoriser l'hérésie ; le vrai motif n'était sans doute que la crainte que le roi de Hongrie, dans son ardeur contre les hérétiques, ne le dépouillât de ses fiefs 5 dès que cette crainte ne le retint plus, il retourna a ses anciennes croyances.

Voyant le peu de progrès que faisait la conversion des Slaves hérétiques, Honoré III chargea, en 1225, l'archevêque Ugrin de Colocza de prêcher la croix contre eux1. Cette mission fut stérile en résultats ; l'archevêque, pour enrôler des croisés sous sa bannière , fut réduit a les acheter à prix d'argent; c'est ainsi qu'il donna 200 marcs à Jean , seigneur de la Sirmie ultérieure2; ce prince accepta la somme, mais ne se montra guère empressé de remplir son engagement3. Le seul Coloman, fils d'André II, et duc de Dalmatie et d'Esclavonie 4 , se trouva prêt à donner main forte aux menaces d'Ugrin contre les Cathares bosniens (1227) 5 il sévit contre ceux dont il put se saisir; Honoré III loua son zèle5; mais il ne paraît pas qu'il ait fait éprouver à la secte des défaites sensibles. Peu de temps après, l'évêque de Bosnie tomba lui-même dans l'hérésie; Grégoire IX ordonna à Jacques, évêquede Préneste, qu'il avait envoyé comme légat en cette province, de le faire destituer; vu l'insuftisance d'un seul prélat pour une contrée aussi étendue et placée en des circonstances aussi difficiles, il prescrivit en même temps d'y

1 15 mai. Raynald. , ad ann. 1225, XIII, 318, no 21; Fejér, III, II , 53.

2 Fils de Boniface , marquis de Montferrat , et de Marguerite , veuve d'Isaac , empereur de Constantinople , et fille du roi de Hongrie , Béla III.

3 En 1227 Honoré III le somme de le tenir, sous peine de censure ecclésiastique. Fejér, III, II, 101.

4 II résidait à Spalatro. Ducange , Hist. byzant., 502.

5 Baynald., XIII, 471 , ad ann. 1258, no 55, 54; Fejér, III , II, 100, où la date de 1238 est corrigée en celle de 1227.

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augmenter le nombre des évêchés1. Levêque suspect fut remplacé parle dominicain allemand Jean de Wildeshusen2; quanta rétablissement de nouveaux diocèses, nous ignorons si cette mesure a été exécutée 5 elle eût été plus utile peutêtre que les citadelles que l'archevêque de Colocza fit élever, en 1233, dans la Bosnie, pour la défense de l'Église catholique. A l'action morale ce prélat préféra celle de la violence et des armes; aussi ne fit-il qu'augmenter l'irritation du peuple hérétique; ses forteresses ne s'élevèrent qu'avec peine, au milieu des attaques incessantes des Bosniens, et une fois construites, elles ne contribuèrent en rien a la propagation durable de la foi orthodoxe3.

Cependant l'activité persévérante du clergé et les menaces souvent réitérées tant de son suzerain que des princes ses voisins, engagèrent le ban Ninoslas a renouveler en 1233 son acte d'abjuration. Pour excuser la liberté qu'il avait laissée aux hérétiques , il allégua la nécessité où il s'était trouvé de se servir de leur appui contre les ennemis de sa puissance ; il offrit de donner a l'Église toute la satisfaction qu'elle pourrait exiger4. Grégoire IX le prit alors, ainsi que son pays, sous la protection du Saint-Siège5. Pour prouver que cette fois sa conversion était plus sérieuse qu'en 1221 . il publia lui-même des décrets pour l'extirpation de l'hérésie cathare; mais les nobles, qui tous étaient dévoués à la secte, s'en irritèrent et le menacèrent , s'il exécutait ses desseins , de se soustraire à son autorité. Placé dans cette difficulté nouvelle, il réclama l'intervention du pape, qui enjoignit au duc Coloman d'Esclavonie de venir à son aide pour qu'il soit maintenu dans ses droits6. Mais tout fait présumer que Ninoslas, plutôt que d'engager une lutte avec ses nobles, se

' 1233. Fejér, III, II, 341.

2 Quétif etÉchard, I, 112. - 3 Fejér, III, II , 318. * O. c, IV, II, 28. - 5 0. c, III , II , 342. — 6 Kalona , V, 661 ; Fejér, III, II, 343.

décida a ne pas donner suite a ses décrets de persécution et à accorder à la secte une tolérance tacite, qu'il n'aurait pu lui refuser qu'en s' exposant aux chances d'une guerre; dans une lutte pareille il aurait eu contre lui son peuple tout entier, qui aurait trouvé pour alliés les Esclavons et les Dalmates, presque tous hérétiques. En apprenant ces nouvelles, et affligé de l'état religieux de ces provinces , qu'il comparait à une terre déserte, couverte de ronces et d'orties et n'abritant que des dragons et des autruches sauvages, Grégoire IX y envoya, en 1234, le prieur des chartreux de Saint- Barthélemy de Trisulco, muni des pouvoirs les plus étendus contre les hérétiques 5 dans l'espoir qu'un étranger se laisserait moins arrêter par les considérations qui jusque-là avaient pu refroidir le zèle du clergé indigène , le pape chargea son légat de prêcher la croisade, et de promettre a ceux qui prendraient les armes les mêmes indulgences que pour les expéditions en Palestine1. Le prieur de Saint-Barthélemy fut secondé dans ses prédications par celles du nouvel évêque de Bosnie ; Grégoire IX accorda une indulgence de dix jours à tous ceux qui une fois par semaine viendraient entendre ses discours2. Pendant les années 1234 et 1235, les églises catholiques de la Dalmatie, de la Bosnie, de l'Esclavonie retentissent d'exhortations a se croiser contre les odieux Manichéens; le duc Coloman réunit une armée pour les anéantir3, et le nouveau roi de Hongrie, Bella IV, sommé par le légat, jure publiquement d'extirper l'hérésie dans son royaume et de réduire tous les habitants a l'obéissance au pape4. Mais ces serments restent sans effet, ces menaces ne sont point exécutées-, l'histoire du moins se tait sur ce

« Fejér, III, II, b81.

2 Katona , V, 657 et suiv.; Fejér, III, II, 590,397 ; Ripoll , 1 , 70.

3 En 1254 Grégoire IX le prend lui el ses guerriers sous sa protection spéciale. Fejér, III , II , 598.

4 Raynald., XIII, 419 cl suiv., n* 40 ; Fejér, III , II , 575.

point; chaque année, au contraire, le pape renouvelle les mêmes décrets , le pouvoir séculier proteste avec la même ardeur de son empressement a les exécuter : et la secte subsiste en exerçant toujours la même inlluence sur les populations slaves. Il est vrai qu'en 1238 le duc Coloman fit savoir au pape que , non sans de grands efforts, il était parvenu a rétablir dans la Bosnie la foi orthodoxe, et qu'il n'y restait que de faibles débris de la secte1; mais ces déclarations olïicielles que l'hérésie est détruite et que l'ordre est rétabli, ne doivent pas être prises à la lettre -, rien n'en prouve mieux le manque de vérité que le redoublement de zèle déployé par Grégoire IX, au moment même où il comblait d'éloges les triomphes incertains de Coloman2. Pour imprimer plus de vigueur à la persécution, il donna de nouveau l'évêché bosnien a un moine de l'ordre qui avait pour mission spéciale la lutte contre l'hérésie : le dominicain Pousa fut élevé à ce poste; le pape l'investit en même temps des fonctions de légat, avec l'ordre de prêcher à son tour une croisade contre les Cathares ; les fidèles , empêchés de prendre eux-mêmes les armes, pouvaient contribuer en argent aux frais de l'expédition ; Pousa fut chargé de recueillir les dons3. Cette croisade n'eut pas plus lieu que celles prêchées dans les années précédentes. A défaut d'hommes armés, Grégoire IX voulut, en 1239, que le provincial de la Hongrie envoyât en Bosnie des frères prêcheurs, pour travailler à la conversion des hérétiques4. Ce moyen resta également sans succès. Fatigué de tous ces vains efforts, l'évêque Pousa se démit, dès 1240, de sa charge, et préférant le silence du cloître aux honneurs aussi dangereux que stériles d'un épiscopat

1 Katona , V, 836 ; Fejér, IV, I, 124.

2 1238; Fejér, IV, I, 128; 1239; ib„ 175.

3 Katona , V, 836 el suiv.; Fejér, IV, 1 , 124 cl suiv.; Ripoll . I , lOi ; QuétifetÉchard , I, 112.

4 Fejér. IV, I, 176.

au milieu des ennemis de l'Église, il se retira loin du théâtre de la lutte, dans le couvent des dominicains de Strasbourg, où il termina ses jours1.

Dans le même temps que Grégoire IX s'épuisait en efforts pour détruire la secte cathare en Bosnie , ses yeux se portèrent aussi sur la Bulgarie, où elle régnait avec la plus entière liberté sous le roi Jean Azen. L'alliance que ce prince avait faite avec l'empereur grec Yatazès (1235) pour mettre fin a la domination des Latins à Constantinople, éveilla les inquiétudes du pape. Pour empêcher l'exécution de ce projet, il fallut menacer le roi bulgare de dangers qui l'obligeassent a porter ailleurs son attention. A cet effet, Grégoire IX publia, en 1238, avec la promesse de grandes indulgences, une croisade contre les Cathares de la Bulgarie, protégés par Azen. Il la fit prêcher dans la Hongrie par son légat, par les prélats du pays, par des dominicains et des franciscains, parcourant dans ce but les provinces2 ; il engagea le roi Béla IV a se mettre à la tête des guerriers de la foi, et à chasser les hérétiques, «comme l'aquilon chasse les nuages qui couvrent le ciel ;» après avoir rétabli la vraie doctrine dans la Bulgarie, Béla devra ajouter ce pays à sa couronne et le garder comme prix de ses services rendus à l'Église3. Cette injonction embarrassa vivement le roi de Hongrie, que des relations de famille alliaient a Vatazès et a Azen lui-même -, il ne se montra prêt a obéir qu'à de certaines conditions 5 mais bien que le pape ne les lui accordât qu'en partie4, il ne put résister à l'influence du légat, et finit par réunir une armée contre les Bulgares , sous le prétexte de les ramener de leur hérésie. Grégoire l'autorisa à faire porter une croix devant ses

* 1253. Farlali, IV, 52. — 2 Fejér, IV, I, 101 et suiv.; Wadding, III, 2 et suiv.

f ^3Raynald., XIII, 462 et suiv., nos 5 et suiv.; Fejér, IV, 1 , 101 et suiv.; Ducangc, Hist. byzant., 520.

4Ra\nald., Z. c, Fejér, IV, I, 111 cl suiv.

PATS SLAVES 121

troupes, et ordonna dans toute la Hongriedes prières publiques pour le succès de l'expédition1. Celle-ci cependant ne franchit pas les frontières. Azcn, effrayé de ces préparatifs menaçants, se hâta de renoncer a ses projets contre les Latins de Constantinople, et d'accorder aux troupes que Baudouin conduisait contre Yatazès le passage par la Bulgarie2. Satisfait de ce résultat politique, le pape n'insista pas davantage sur l'extirpation des hérétiques bulgares; les mesures qu'il aurait pu prendre auraient eu d'autant moins d'effet dans le pays même, que celui-ci ne reconnaissait pas la suprématie du siège de Borne 5 quant à l'Église grecque, auquel il se rattachait, elle était trop affaiblie pour qu'elle eût pu agir avec vigueur contre les hérétiques. Peu de temps après la croisade projetée par Grégoire IX, Innocent IV jugea le moment venu pour engager le roi des Bulgares Coloman à renoncer au schisme en s'unissant à l'Église de Borne; mais malgré les efforts des moines franciscains qu'il envoya au milieu de ce peuple, il ne put obtenir ni l'extinction du schisme grec ni celle de l'hérésie cathare3.

En 1241 eut lieu la grande invasion mongole qui eut pour la Hongrie des suites si désastreuses. Les germes de civilisation qui naissaient à peine dans ce pays furent détruits de nouveau pour longtemps; les campagnes furent dévastées, les villes saccagées, les églises et les couvents pillés et ruinés. Au milieu de la confusion qui succéda à la guerre, l'autorité mal affermie du clergé fut ébranlée encore davantage, et l'hérésie cathare fit des progrès rapides parmi les populations ignorantes et effrayées ; les violences commises par les hordes sauvages de Batu-Khan fournissaient aux prédicateurs hérétiques un nouvel argument en faveur de leur doctrine qui faisait remonter la cause de tout mal a un Dieu ennemi des hommes, pour consoler le peuple de ses misères ils i'exhor-

1 Fejér, IV, ï, 120 et suiv. -U, f., 122. — 3 1245 Wadding, III, 126 et suiv.

taient à se faire initier a la secte, seule capable de le délivrer de la puissance du mauvais Dieu. Daus la Bosnie, le ban Ninoslas était retombé depuis longtemps dans l'hérésie1 ; dans l'Esclavonie, la Croatie, la Dalmatie elle se releva surtout depuis 1243, époque de la mort du duc Coloman, qui avait été son adversaire redoutable. En cette année, Innocent IV, alarmé des dangers dont l'Église était de nouveau menacée dans les pays slaves , recommanda la vigilance à l'archevêque deStrigonie, et lui enjoignit d'appeler à son secours le bras séculier2. En 1246, l'archevêque BenoîLde Colocza, nommé légat pour la Hongrie et la Bosnie, voulut encore, malgré son grand âge, prendre la croix contre les hérétiques, pour mériter, disait-il, les gloires de la patrie céleste3. Le roi Béla IV joignit ses efforts à ceux du clergé4 ; mais loin de s'éteindre dans la Bosnie, l'hérésie se répandit jusqu'en Bohême et en Pologne, où jusque-là on n'en avait pas encore trouvé de traces. En 1257, Primislas, roi de Bohême, demanda les secours du pape contre les Cathares qu'il voyait s'établir dans ses terres ; Alexandre IV lui envoya des frères mineurs, chargés de remplir les fonctions inquisitoriales5.

Pendant le reste du treizième siècle l'état déplorable du royaume de Hongrie et des pays qui en dépendaient n'offrit encore que peu de chances a l'établissement durable et solide du christianisme et a l'extinction d'une hérésie qui pouvait se rattacher aux tendances encore païennes de ces* peuples. Les papes s'épuisèrent en efforts pour convertir à la religion

1 II en fut accusé encore en 1248 par les frères mineurs. Innocent IV ordonna une enquête sur sa vie, mais détendit jusque-là loule autre procédure. Fejér, IV, II , 28.

2 Raynald., XIII, 523, no 35; Katona , VI , 4; Fejér, IV, 1 , 282.

3 Katona , VI, 80; Fejér, IV, 1, 400.

4 Bzovius , ad ann. 1247, n° 4, p. 554 ; Wadding, III , 174 ; Katona , VI, 88; Fejér, IV, I, 461.

5 Raynald , XIV, 29, no 12; Wadding , IV, 63; Koczck , III, 258.

chrétienne les Slaves encore païens , pour ramener à l'obédience de Rome ceux qui, déjà convertis, se rattachaient à l'Église grecque, et pour extirper l'hérésie cathare la où elle avait jeté ses racines. Mais l'immense confusion qui régnait en ces pays fit échouer tous les moyens tentés pour arriver à ces résultats ; la difficulté qu'avait la Hongrie de se relever des suites de l'invasion des Mongoles , les attaques et les ravages fréquemment renouvelés de ce peuple, les dissensions intestines, les guerres avec la Bohême, les dérèglements du roi Ladislas III, empêchèrent l'ordre de se rétablir et l'Église d'exercer son influence. La force des Cathares dans les pays slaves fut augmentée à cette époque par les nombreux parfaits français et italiens, qui, chassés par les persécutions, vinrent se réfugier auprès de leurs frères plus libres-, a plusieurs reprises les prélats hongrois se plaignirent de cette afïluence d'hérétiques étrangers1. On essaya de tous les moyens pour triompher de cette opiniâtreté des Slaves a persister dans le catharisme; un instant le roi de Hongrie crut arriver plus sûrement à cette fin, en demandant, en 1264, au pape que l'évêché de Bosnie fût soumis à l'archevêque de Colocza; celui de Raguse, qui jusque-là en avait été le métropolitain, en était trop éloigné pour exercer une action constante et vigoureuse, et, au surplus, il avait à lutter contre les Cathares de son propre diocèse 5 Urbain IV se contenta de prescrire une enquête2. En 1280, Nicolas III revint à l'expédient d'envoyer un légat italien 5 l'évêque Philippe de Fermo représenta au roi Ladislas III qu'il était temps d'en finir avecune hérésie aussi dangereuse-, il lui transmit tous les décrets

1 En 1273 l'archevêque d'Olmutz se plaint au pape du triste état de la Hongrie , et surtout de ce qu'en ce pays manifeste hœretici confoventur terrarum profugi aliarum. Fejér, V, II, 133.

2 Déjà, en 1247, une bulle papale avait soumis l'évêché de Bosnie à l'archevêque de Colocza. Ripoll, I, 175. II paraît que cette mesure n'avait pas pu être exécutée. Katona , VI, 430; Fejér, IV, III , 218.

et statuts des papes contre les Cathares ; Ladislas, malgré son peu de respect pour l'Église, les publia en leur donnant force de loi pour tous ses États, auxquels son père avait ajouté la Bulgarie; sa mère, Élisabeth, en fit autant pour le duché de Bosnie et les autres domaines soumis a sa juridiction particulière1. Mais c'est a cela que se borna la déférence du roi de Hongrie pour le pape; après avoir publié les décrets contre les hérétiques , il ne songea guère a les exécuter. Déjà Béla IV, pressé de toutes parts par les ennemis de son pays et de l'Église, avait cru pouvoir se sauver en alliant sa famille à des schismatiques et a des païens , et en tolérant non-seulement les Cathares , mais aussi les Cumans et les Mongoles2. Ladislas, exposé aux mêmes dangers, suivit la même politique, il laissa la Hongrie ouverte aux Tartares, aux Mongoles, aux Sarrasins; il ne persécuta pas les hérétiques qui peuplaient ses états 3 et fit lui-même souffrir au clergé des violences sans nombre. Les reproches sévères que lui adressa Honoré IV, en 1287 4, ne le corrigèrent point; lorsque trois années après il mourut, il laissa la Hongrie dans une décadence complète sous le rapport ecclésiastique et religieux. Pour essayer de rétablir l'ordre et la foi , le pape envoya auprès du nouveau roi André III, l'évêque Benvenuto d'Eugubio en qualité de légat, avec la mission de prêcher, en cas de besoin , une croisade contre les hérétiques et les infidèles de la Hongrie. Le roi Bodolphe de Habsbourg recul l'ordre d'assister le légat de son influence et de ses armes5. En même temps le roi Étienne de Servie qui venait de quitter le rite grec pour celui de Borne, demanda au pape des mis-

1 Raynald., XIV, 318, no 9; Katoiaa, VI, 838 et suiv. ; Fejér, V, III , 53 et suiv.

2 Fejér, IV, II, 218 et suiv.

3 ...Quorum ad partes Mas... innumcra confluit multitudo. Fejér, VI , I , 60.

4 Oc, V, III, 538.

5 1290. Katona , VI , 1056 cl suiv.; Fejér, VI, I, 60 cl suiv.

sionnaires pour convertir les Cathares de son pays; Nicolas lui envoya un certain nombre de franciscains1.

On peut s'étonner que l'inquisition n'eût pas encore été introduite formellement dans les pays slaves, où elle aurait trouvé un si vaste champ a exploiter. Si le peu de sécurité qu'eussent trouvé dans des contrées livrées à l'anarchie plus encore qu'à l'hérésie, des moines chargés d'exercer une juridiction aussi violente, n'a pas été la cause de ce retard, nous ignorons a quoi il faudrait l'attribuer. Ce n'est que dans la dernière année du treizième siècle que Boniface YIÏI, pour détruire dans les états hongrois à la fois l'hérésie cathare, le schisme grec et le paganisme, donna ordre d'établir l'inquisition en Bosnie, en Dalmatie, en Croatie et en Servie, et prescrivit à l'archevêque de Strigonie de veiller à ce qu'elle fût exercée avec une rigueur inflexible2. En 1318, Jean XXII l'introduisit en Bohême et en Pologne, où, par suite de l'incurie de plusieurs prélats, l'hérésie avait fait des progrès considérables dans les diocèses de Cracovie, de Breslau, de Prague et surtout d'Olmùtz3 ; encore, en 1335, Benoît XII publia des décrets contre les hérétiques de cette dernière ville4.

Quant à la Bosnie, à la Croatie et à la Dalmatie, les Cathares y trouvèrent un nouveau protecteur, depuis 1311, dans la personne du ban Mladin. Ce n'est pas que ce prince attachât un grand prix a leurs doctrines, mais comme à cause de sa tyrannie et de sa vie scandaleuse il avait à redouter et les censures du pape et l'intervention de son suzerain, il avait un intérêt à s'appuyer sur les adversaires de l'Église5; le nombre de ceux-ci avait été augmenté dès les premières années de ce siècle par Dolcino et ses sectateurs qui, chassés

1 1291. Raynald., XIV, 445, no 43; Wadding, V, 260; Fejér, VI , II , 407 et suiv.; Farlati , VII , 49 et suiv.

2 Fejér, VI , II , 224; Farlati, VI , 329 ; VII ,54.-3 Wadding , VI , 308 et suiv. — * O. c, VII , 176. — 5 Comp. Farlati, IV, 57.

de l'Italie, avaient trouvé un asile en Dalmatie. Dans la Hongrie proprement dite, les troubles intérieurs qui ne cessaient de la déchirer empêchèrent les inquisiteurs à exercer leurs fonctions avec un succès réel. Jean XXII en accusa le clergé et lui reprocha sa négligence 5 il exhorta même le ban Mladin à travailler a l'extirpation des Cathares (1319) Quelques années plus tard, en 1325, il revint a la charge auprès d'Étienne, successeur de Mladin, et auprès du roi Charles de Hongrie -, tous les deux se dirent prêts a assister de leur pouvoir le frère Fabien , nommé inquisiteur général de ces pays 2 5 Charles mérita les éloges du pape pour son zèle a persécuter la secte3, tandis qu'Étienne ne tarda pas à marcher dans les traces de ses prédécesseurs en s'abstenant de sévir contre les hérétiques, c'est-à-dire contre la presque totalité de ses sujets.

L'inquisiteur Fabien paraît avoir commencé sa mission en Illyrie (1325) 5 mais il y trouva, de la part du clergé luimême, une opposition a laquelle il ne s'attendait pas. Lorsqu'à Trieste il voulut prêcher contre les Cathares de cette ville, il en fut empêché par deux chanoines, originaires de laLombardie, d'où ils avaient sans doute apporté leur sympathie pour les doctrines hérétiques. Sur l'ordre de Jean XXII, ces deux ecclésiastiques , Michel de Padoue et Raimond de Crémone, furent condamnés comme complices des Cathares4. Lorsqu'en 1329 Fabien revint dans ces contrées, il conçut de nouveau des soupçons contre plusieurs hommes d'Église ; il accusa d'hérésie Martin , abbé du monastère de Saint-Cosmas et Saint-Damien , dans le diocèse de Zara, en Dalmatie, et François, religieux du même couvent; comme l'archevêque de Zara mit opposition à sa procédure, Fabien, irrité de voir son privilège méconnu , voulut se rendre à Avi-

1 Raynald.,XV, 191, no 14.

? O. çti XV, 307, no 28; Wadding , VII, 38 et suiv.

3 1327. Raynald., XV, 334, no 48. — * Wadding , VII , 40.

gnon pour porter sa plainte devant le pape; mais en passant par la Lombardie, un seigneur, ami des Cathares, le surprit, et le dépouilla de ses effets et surtout de ses documents concernant les accuses de Zara1. Peu de temps auparavant, en 1327, les mêmes jalousies qui ailleurs déjà s'étaient élevées entre les deux ordres chargés de l'inquisition, avaient aussi éclaté entre les dominicains et les franciscains des pays slaves. Les frères mineurs faisaient remonter leur privilège à Tannée 1291 , où Honoré IV avait envoyé des moines de cet ordre en Servie, en Bosnie et en Esclavonie , tandis que les dominicains se fondaient sur la mission expresse que leur avait donnée, en 1299, Boni face VIII. Ces contestations, peu favorables à la considération de l'Église dans des contrées où elle avait tant besoin d'être relevée , furent terminées par le pape qui , après avoir cassé le privilège des dominicains qu'il venait lui-même de confirmer, ne maintint que celui de l'ordre rival, et ne reconnut que le frère Fabien comme inquisiteur général pour tous les pays slaves. Il lui réitéra l'ordre déjà donné tant de fois de prêcher une croisade contre les Cathares bosniens et esclavons-, mais malgré les sommations pressantes adressées au roi Charles , au clergé et aux seigneurs de la Hongrie, de donner mainforte et assistance a l'inquisiteur, nous sommes encore obligés de constater la nullité du succès de toutes ces mesures 2.

En 1335 Benoît XII dut exhorter l'archevêque de Spalatro et l'évêque de ïragurium à prêter une aide plus efficace a l'œuvre d'extirpation entreprise par les inquisiteurs contre les Cathares de la Dalmatie3. Par leur influence, ces prélats parvinrent alors à faire jurer aux magistrats de Spalatro et

1 O. c , VII , 104. En 1530 Fabien était rentré en Bosnie ; l. c. 112.

2 Wadding, VII , 54 et suiv.; Farlati . IV, 57 et suiv.; Katona , VIII , 580 et suiv.

3 Raynald., XVI, p. 17, no 02.

de Tragurium une alliance contre les hérétiques ; il fut décidé que dans les territoires des deux villes les Cathares bosniens seraient exclus «de l'eau et du feu,» et que les Dalmates surpris dans l'hérésie seraient jetés en prison , et en cas de refus de se convertir, condamnés aux flammes1. Cependant ces statuts ne furent guère observés. Lorsque, trois années après , une armée bosnienne demanda à passer par le territoire de Tragurium, l'évêque Lampridius, accusé lui-même d'actes arbitraires et de graves irrégularités , défendit aux clercs comme aux laïques , sous peine d'excommunication , de communiquer avec les chefs et les soldats hérétiques. Le magistrat, néanmoins, se borna a ne pas les admettre dans la ville ; suivant l'exemple donné par la ville de Spalatro , il envoya auprès du général des Bosniens , des ambassadeurs avec des présents et des vivres, pour obtenir qu'il traversât le territoire tragurien sans y exercer des violences. Aussitôt l'évêque lança l'anathème contre ces ambassadeurs et contre tous les sénateurs; ceux-ci refusèrent désormais de reconnaître l'autorité de Lampridius, détesté du peuple à cause de ses excès; le pape lui-même dut prononcer l'excommunication contre lui2.

Par ce qui vient d'être dit , on voit que la Bosnie était toujours pour ces contrées le foyer du catharisme. Toutes les mesures prises jusque-là n'avaient servi qu'à l'entretenir plus ardent et plus vivace au lieu de l'éteindre; le ban Étienne et son épouse Élisabeth , dans l'intérêt de leur puissance , protégeaient les hérétiques ouvertement -, en vain Benoît XII leur adressa-t-il , en 1335, des réprimandes sévères ; en vain somma-t-il dans les termes les plus pressants les seigneurs de la Croatie et ceux de la Bosnie à renoncer a leurs fausses doctrines et a assister les inquisiteurs3; en vain les frères mineurs redoublèrent-ils d'efforts , etinven-

1 Farlati, III, 316, et IV, 377.

2 O. c, IV, 377 et suiv. - 3 Q. c, III, 316 ; 1337, Wadding , VII , 203.

tèrent-ils des ruses pieuses pour frapper l'imagination du peuple en lui faisant accroire que Dieu opérait des miracles pour eux1 -, en vain Charles de Hongrie , exhorté par le pape a ajouter à ses autres titres de gloire celui d'avoir établi dans la Bosnie la religion catholique, envoya-t-il, en 1340, dans cette province le prieur général des franciscains, Gérald, en l'assurant de son appui vigoureux : tout ce qui fut obtenu , c'est que le ban Étienne , intimidé par cette alliance des deux pouvoirs contre son pays , alla au devant du frère Gérald, et lui déclara qu'il était prêt a se convertir lui-même et a faire avancer la conversion de son peuple2. Mais cette promesse, dictée par l'intérêt du moment, fut aussi peu suivie d'effet que toutes celles qu'Étienne et ses prédécesseurs avaient faites jusque-là. De nouveaux efforts furent tentés par le franciscain Peregrinus, depuis 1349 évêque de Bosnie ; un historien dit même qu'il réussit a ramener les Patarins bosniens à l'Église et a les baptiser tous 3 ; mais cette assertion est contredite par les faits. Vers cette époque on découvrit même que l'hérésie régnait aussi dans l'Albanie et dans la partie méridionale de la Servie, qu'on appelait la Rascie; le pape jugea la chose assez grave pour envoyer, en 1351 , dans ces provinces les archevêques Élie de Raguse et Antoine de Durazzo , accompagnés de l'évêque Barthélémy de Tragurium ; ils eurent l'ordre d'extirper a la fois l'hérésie cathare et le schisme grec \ comme Étienne , prince de la Rascie, refusa d'appuyer leur mission , Innocent VI autorisa le roi Louis de Hongrie a s'emparer des domaines de ce rebelle, a condition d'y établir le règne du catholicisme4. Dans la Bosnie l'hérésie cathare recouvra toute sa liberté, depuis qu'en 1357 Étienne Thuartko fut devenu ban de cette pro-

1 Wadding , VII , 733.

2 Raynald., XVI , p. 131 , no 73 ; Wadding , VII , 231 et suiv.

3 Thworocz , 193 ; Farlati , IV, 60.

4 1356. Farlati IV, 382 ; Wadding , VHI , 92 et suiv.

vince. Il paraît même que les persécutions tentées par les inquisiteurs et les menaces continuelles du roi de Hongrie , provoquèrent une révolte de Thuartko contre son suzerain. C'est alors, en 1359, que Louis entreprit une expédition contre les Bosniens, autant pour relever son autorité royale, que pour établir celle de l'Église, dont il était le serviteur dévoué1. Il les soumit, ainsi que les Bulgares également insurgés -, il profita de sa victoire pour forcer ces peuples au baptême2 ; pour opérer leur conversion il demanda , en 1366, au pape un envoi de 2,000 franciscains3; beaucoup de Bosniens et de Bulgares se firent baptiser4; Urbain V, qui témoigna au roi Louis sa joie à cause de ces triomphes, prescrivit aux archevêques de Colocza et de Czanad de désigner des prêtres instruits pour confirmer les nouveaux convertis dans la foi de l'Église5. Mais la joie du pape fut de courte durée ; à peine convertis , la plupart des Slaves retombèrent dans l'hérésie, que beaucoup d'autres n'avaient pas même consenti a abjurer6. En 1369 les Bulgares se révoltèrent contre les Hongrois , et tuèrent un grand nombre de prêtres et de moines7; dans la même année Étienne Thuartko combla de mauvais traitements son frère cadet pour s'être fait catholique, et ni l'intervention de son suzerain ni celle du pape ne purent le décider à accepter le baptême chrétien8. En 1372, le roi Louis, frappé peut-être de l'inefficacité des moyens violents pour arriver à une conversion sérieuse des Cathares, représenta à Grégoire XI le triste état de l'Église dans la Bosnie; il ne s'y trouvait plus de prêtres pour desservir les temples tombant en ruines ; le

1 Katona , X , 249 et suiv. — 2 Ranzanus , 577. — 3 Katona , X , 583. * L. c, 582 et suiv.; Wadding, VIII , 195 et suiv. s 1568. Raynald., XVI, p. 477, no 18; Wadding , VIII , 206; Katona , X , 422 et suiv.

6 Ranzanus , 577. — ? Kalona, X , 444. — 8 £, c., X , 445 et suiv.; Farlali, IV, 61, 62.

PATS SLAVES. 431

christianisme n'était établi que dans un très-petit nombre de lieux-, en quelques autres les chrétiens étaient mêlés aux dualistes, et dans la plupart, surtout dans les montagnes, ceux-ci régnaient seuls. Le pape annonça alors que de grandes indulgences seraient accordées à ceux qui érigeraient en Bosnie des églises et des monastères ; il exhorta le roi a en donner l'exemple ; en outre il envoya dans ce vaste champ «où la moisson était si grande et les ouvriers en si petit nombre,» des frères mineurs, munis du privilège d'exercer les fonctions pastorales la où il n'y aurait pas de prêtres séculiers1. Les moines se rendirent en Bosnie 5 mais la moisson promise n'était pas encore prête. Une nouvelle révolte d'Étienne Thuartko, en 1376, le rendit indépendant de la Hongrie ; il prit le titre de roi , et tout en laissant travailler les franciscains a la conversion de ses sujets, il resta, avec ceux-ci , adonné à la secte. Pendant le reste du quatorzième siècle le clergé et les princes, uniquement préoccupés du schisme qui divisait l'Église et qui paralysait ses forces, perdirent de vue et les Cathares slaves et les moines qui se consacraient à leur conversion. En 1402, ces derniers publièrent qu'ils avaient réussi à faire rentrer dans le sein de l'Église plus de 50,000 hérétiques; mais comment concilier cette assertion avec le profond découragement qui, à la même époque, s'empara de la plupart des franciscains de la Bosnie , et qui les porta a se retirer dans la solitude de leurs monastères et même à quitter la province2? En présence de ce fait, il est permis de douter de l'exactitude de leur rapport, ou au moins de la sincérité des conversions qu'il devait vanter au monde. D'ailleurs, en admettant la réalité des résultats annoncés, il faut admettre aussi qu'ils furent anéantis de nouveau dans le cours des trente premières années du quinzième siècle. Absorbés par les grandes questions qui se dé-

1 Wadding , VIII , 541 et suiv.; Katona , X , 539 et suiv.; 551 et suiv.

2 Farlati , IV, 65.

battaient alors dans l'Église, ni les papes ni les conciles oe s'occupèrent d'une secte que sans doute ils croyaient éteinte , parce qu'en France et en Italie elle n'existait plus. D'un autre côté, les mouvements hussites et les invasions des Turcs empêchèrent Sigismond d'appuyer de sa puissance la conversion des Bosniens, dont il ignorait peut-être l'hérésie. Oubliés par les chefs de FÉglise et de l'Empire, et profitant de l'agitation anti-catholique produite dans les pays slaves par les disciples de Jean Hus , les Cathares se relèvent avec des forces nouvelles 1 ; le roi de la Bosnie, Étienne Thuartko II, est à leur tête ; leur Église est complètement organisée, divisée en diocèses, tandis que l'Église catholique n'a toujours qu'un seul évêque dans la capitale du royaume2; ils ont des temples dans tout le pays , tandis que ceux des chrétiens sont abandonnés ou réduits en ruines3. Leur audace est telle que le roi, invité a envoyer des députés au concile de Bâle, s'oppose au départ de 1 evêque catholique , et envoie quatre

1 En 1436 le chapitre de Colocza écrit au pape que le frère Jacques a trouvé : Plurimos hœreticos, tam clericos, quàm laicos, quorum in his finitimis parlibus a longis temporibus copia ingens pullulabat alios insilvis, alios in cellariis, alios verà in molendinis, nonnullos autem in speluncis et cavernis montium et terrarum ; là ils célèbrent leurs rites; ils portent dans leurs lieux de réunion sanguinem domini J. C, in quibusdam bursis, ab intus pice subductis, a collo pendentibus, et la nuit ils le versent super se et indumenta, ita ut etiam ad calceamenta ipsorum deflueret et terra exinde non mediocriter aspergeretur. Katona , XII, 747 ; Wadding, X, 271. La dernière particularité dont il est fait mention en celte lettre paraît se rapporter aux Hussites, qui communiaient aussi avec le calice. Il est vrai que le frère Jacques exerçait aussi l'inquisition contre les Hussites ; mais une preuve qu'il a trouvé aussi beaucoup de Cathares, ce sont les mots a longis temporibus. Peut-être confondait-il les deux sectes. L'évêque de Waradin les distingue parfaitement dans une lettre écrite dans la même année à Eugène IV : Multd peior hœretica pravitas quàm Hussitarum de Bohemià, in quibusdam provinciis regni Hungariœ... invalescere cœpit. Katona, 12, 745; Wadding, X, 272.

2 Farlali, IV, 66.

3 Katona, XIII, 493; Farlati, /. c.

évêques hérétiques , que naturellement le concile refuse de recevoir1. Lors de son avènement au siège épiscopal de la Bosnie, en 1428, Joseph trouve le pays sans prêtres 5 la plupart des frères mineurs l'ont quitté; les églises et les couvents sont vides ou ont été détruits par le peuple cathare2. Joseph appelle a son aide le concile, le pape et l'empereur, et dès lors l'œuvre de la conversion des Bosniens est reprise avec une énergie redoublée. Avant tout Eugène IV songea a repeupler les couvents de franciscains. Le concile de Bâle nomma le frère mineur Jacques de Monte-Prandono pour être son vicaire spécial dans les pays slaves; il lui donna la mission d'extirper l'hérésie , et lui confirma tous les privilèges antérieurement accordés aux moines de son ordre en Bosnie3. Le roi Thuartko chassa cet inquisiteur, mais craignant la colère de l'empereur qui le protégeait, il le rappela en 1436. Jacques de Monte-Prandono parcourut alors le pays hérétique-, partout , notamment dans les montagnes , il rencontra des Cathares, auxquels se mêlaient quelques Hussites venus de la Hongrie; la où ils n'avaient pas de temples, ils se réunissaient, pour célébrer leur culte, dans des cavernes, dans des souterrains, dans des moulins, au milieu de forêts ; le frère Jacques prêcha lui-même fréquemment contre eux; il envoya des moines dans les villes et dans les campagnes pour engager la lutte. Malgré les dangers qu'il courait de la part des grands qui le persécutaient, il prononça des sentences rigoureuses contre plusieurs hérétiques qu'il avait fait arrêter, et parvint, pour la première fois, a inspirer de la terreur a la secte4. Il sut éveiller dans l'esprit du roi lui-même le désir de se rapprocher du catholicisme ; bâtard

1 Farlati, IV, 66. Ces quatre évêques sont appelés Diel, Gost, Staraz, Strinich.

2 Wadding, X, 194 ; Farlati, IV, 66. — 3 Katona, XII, 734 et suiv.

* Lettre du chapitre de Colocza au pape, 1436; Wadding, X, 231, 271 ; Katona, XII, 747 et suiv.

de son père , Étienne Thuartko espéra de se conserver plus sûrement la couronne , et de se procurer en même temps l'appui des princes chrétiens contre les Turcs , en se conciliant la faveur du pape. Pour assurer ce triomphe, Eugène IV envoya, en 1438, l'évêque dalmate, Thomas de Pharia, comme légat auprès du prince bosnien1. Celui-ci cependant ne se convertit pas encore; le pape le sollicita d'augmenter au moins le nombre des évêchés catholiques en Bosnie; mais il refusa , de peur de s'aliéner les Cathares et ceux parmi ses sujets qui se rattachaient a l'Église grecque2. Il mourut en 1443. Son successeur, Étienne Thomas, avait été élevé dans la croyance hérétique; en montant au trône, il n'avait pas encore reçu le baptême chrétien3. Aussitôt après son avènement parut auprès de lui l'évêque de Ferrare en qualité de légat , pour l'engager a se convertir avec son peuple. Thomas , exposé aux menaces incessantes des Turcs , et voulant s'affranchir du honteux tribut que ses prédécesseurs déjà s'étaient engagés à payer a ce peuple, avait, comme Thuartko H , des intérêts politiques pour rechercher l'appui de Rome. Cependant, comme il redoutait les ressentiments de ses sujets, il ne se décida qu'après de longues négociations avec le légat, a envoyer auprès du pape un ambassadeur chargé d'abjurer en son nom l'hérésie cathare, et de déclarer qu'il consentait désormais a considérer « la foi et les traditions romaines comme meilleures » que celles de la secte4. Pour donner une preuve de la sincérité de sa conversion , le roi de Bosnie reçut l'ordre de ramener son peuple a l'orthodoxie, et d'appuyer énergiquement les efforts du vicaire-

1 Raynald., ad ann. 1445 ; XVIII, 316. no 24; Farlati, IV, 256 et suiv.

2 Farlati , IV, 68.

3 L. a IV, 67.

4- Epistola Bened. Ovetarii ad Petrum Donatum , episc. Patavinum , a. 1445 ; chez Martène et Durand , Ampliss. coll., 1 , 1592; Raynald., ad ann. 1444, XVIII, 290, n<> 2; Lettre d'Eugène IV aux prélats et seigneurs de la Hongrie, 1446. Farlati , IV, 70.

général des frères mineurs, Fabien de Bachia, nommé inquisiteur pour les pays slaves1. En 1445 Thomas fut baptisé 2 ; mais malgré son baptême , et malgré ses promesses d'extirper les hérétiques , il ne put rompre les liens qui l'attachaient à la secte, c'est-à-dire à tout son peuple. Il continua à s'entourer de Cathares, à leur confier les fonctions les plus élevées de son royaume , et à rendre même aux parfaits la vénération accoutumée. Excommunié pour cela par l'inquisiteur, il protesta, dans une lettre au pape, de son orthodoxie, disant que s'il tolère les hérétiques, ce n'est pas par sympathie pour leurs doctrines, mais uniquement pour ne pas pousser ses sujets, et surtout les nobles, a la révolte. Eugène IV, loin de sévir et d'en appeler au moyen usé des croisades, suivit une conduite plus politique ; ne pouvant recourir a la force, il se servit de l'indulgence, et enjoignit a son légat de faire une enquête sur les croyances du roi , de révoquer la sentence d'excommunication s'il le trouve orthodoxe, et de lui accorder alors une dispense pour son commerce avec les hérétiques jusqu'à ce qu'il trouve les moyens de punir leur opiniâtreté3. Thomas sut démontrer la pureté de sa foi ; le pape en informa les prélats et les seigneurs de la Hongrie, les invita à considérer le roi bosnien comme bon catholique, et confirma à celui-ci sa royauté4.

Le 24 juin 1446, Thomas tint, en présence du légat, une assemblée à Cogniz, où il rendit une ordonnance pour assurer la paix publique gravement compromise dans son pays; un seul article de ce statut fut dirigé contre les Cathares ; le roi se borna à leur défendre de construire de nouveaux temples et de restaurer les anciens s'ils menaçaient de tomber

! 1444. Wadding, XI, 205.

2 Farlati, IV, 257.

3 1445. Farlati, IV, 257.

4 Raynald. , XVIII , 316, no 25 ; Farlati , IV, 70.

en ruines1. Plusieurs grands, entre autres le beau-père du roi, le woywode Etienne, abjurèrent; mais ce ne fut que pour retomber peu de temps après dans l'hérésie ; leur exemple entraîna beaucoup d'autres défections, et protégés par des seigneurs puissants, les hérétiques inspirèrent de vives alarmes au roi. En 1449, le légat vint à Rome pour représenter au pape qu'il n'y avait, pour extirper l'hérésie bosnienne, d'autre moyen que le fer et le feu ; Nicolas III lui donna plein pouvoir de prêcher une croisade; mais, au milieu du quinzième siècle, ces prédications fanatiques ne furent plus suivies d'aucun effet. Irrité, le pape excommunia le woywode Étienne et ses partisans, les déclara déchus de leurs dignités, et appela contre eux les princes catholiques, auxquels il donna licence de s'emparer de leurs terres2. Pour empêcher que des étrangers n'envahissent son pays, tout en comptant sur leur appui pour ses entreprises, le roi Thomas pensa dès lors qu'il pouvait profiter lui-même des avantages accordés par le pape aux vainqueurs des hérétiques. Il devint un promoteur ardent de l'inquisition-, il combla les franciscains de privilèges et leur destina des faveurs qu'ils eurent eux-mêmes la prudence de refuser; c'est ainsi qu'il aurait voulu que tous les habitants leur fournissent des vivres, sous peine d'y être contraints par la force3: il ordonna aux comtes de veiller sur la pureté de la foi des populations et de punir sévèrement les hérétiques4; il envoya un grand nombre de ses sujets dans l'exil , pour pouvoir confisquer leurs biens; des écrivains catholiques eux-mêmes ont attribué à son avarice les excès de sa fougue orthodoxe5. Résolu

1 Farlati , IV, 68; Katona , XIII , 493.

2 Raynald., XVIII, 359, no 9.

3 1451. Farlati , IV, 71 ; Katona , XIII , 771 . * 1450. Katona , XIII , 739 et suiv.

5 Rex Bossinœ... ut... suœ religionis fidem faceret, sive, quod multi crediderunt, avaritiœ obtentu, Manichœos, qui erant in regno suo quàm plurimi, nisi baptismum Chris ti acciperent, e regno migrare coëgit, substan-

d'attaquer les Turcs, il menaça de la même croisade les Cathares de son pays ; des indulgences plénières furent promises par Nicolas V a ceux qui prendraient part a l'expédition contre eux1. La terreur, répandue par toutes ces mesures, engagea quelques milliers de Bosniens a se faire baptiser ; quarante des principaux parmi les Cathares se réfugièrent auprès d'Étienne Cosaccia, duc de la Herzegowina2, le dernier prince en Europe qui accordât sa protection aux débris de la secte. En 1460, trois parfaits qui avaient été puissants à la cour du roi, furent conduits à Rome chargés de chaînes ; l'évêque de Nona, en Dalmatie, les présenta a Pie II, qui les ht enfermer dans un couvent, où le cardinal Jean de Turrecremata fut chargé de les instruire dans la religion catholique; ils abjurèrent, et furent reçus solennellement dans l'Église et sous le patronage spécial du Saint-Siège; le pape les renvoya en Bosnie, avec un document public constatant leur soumission; mais l'un d'entre eux s'enfuit en route, et se retira auprès du duc de la Herzegowina3 . Étienne Thomassowicz, fils du roi Thomas, et depuis 1461 son successeur, suivit son exemple et sa politique pour se procurer des alliés contre les Turcs; il fit profession de catholicisme et persécuta la secte cathare; il se montra surtout ardent à confisquer les biens des seigneurs accusés d'hérésie4. Lorsqu'en 1463 il refusa de payer le tribut aux Turcs, la Bosnie fut envahie et conquise et lui-même perdit la vie5. Reconquise

tià relictà. Gobelinus , 125; Raynald., ad ann. 1461, XIX, 110, no 136 ; Katona , XIV, 340, 489.

1 Raynald., XVIII, 369, no 13; Farlati, IV, 71 ; Katona , XIII, 737.

2 Ce duché avait d'abord porté le nom de duché de Chelm ou de Saba. Depuis la fin du treizième siècle les Cathares avaient été nombreux dans celle province. Farlati, VI, 328.

3 Ils s'appelaient Georges Cuchignich, Stoysan Turtchonich et Radonil Vacichinch. Gobelinus, 123; Raynald., XIX, 110, no 136; Katona. XIV, 340, 489.

4 Katona, XIV, 490. - 5 Gobelinus, 311.

bientôt après par les Hongrois, la Bosnie finit par tomber, au seizième siècle, définitivement sous le pouvoir des Turcs ; depuis ce temps l'hérésie cathare ne s'y rencontre plus1 ; ce qui dans cette province avait maintenu la secte jusqu'à une époque où depuis longtemps elle ne comptait plus de partisans dans le reste de l'Europe, c'est d'un côté le degré inférieur d'une civilisation demeurée étrangère aux progrès de l'esprit humain qui s'accomplissaient ailleurs, et de l'autre l'esprit d'opposition contre Rome, auquel la persécution donnait incessamment une nouvelle énergie. Une fois éteinte dans la Bosnie, où elle se perdit dans le mahométisme, l'hérésie cathare, privée du foyer qui l'avait entretenu, cessa également d'exister en Hongrie, en Dalmatie, et en général dans tous les pays habités par des Slaves; elle en disparut, après avoir puisé pendant une période de quatre siècles et demi des forces longtemps victorieuses, dans des illusions d'autant plus opiniâtres qu'elles s'appuyaient sur un sentiment national qui repoussait les prétentions des étrangers.

Avant de quitter ces pays, nous devons rapporter encore ce que les chroniqueurs nous ont conservé sur les destinées du parti des dualistes slaves, qui déjà au onzième siècle avait enseigné que le démon seul devait être vénéré et invoqué par les hommes2. Nous avons déjà remarqué que cette doctrine grossièrement matérialiste compta longtemps des partisans parmi les tribus slaves, chez lesquelles la prédication de l'Évangile n'avait pu briser qu'imparfaitement la rude écorce de la barbarie et du paganisme. Au douzième siècle, et en Grèce , on appelait ces hérétiques les Sataniens3 ; en Occident ils reçurent plus tard le nom de Lucifériens- Ils se ré-

1 Patarenorum ne ulla quidem nunc vestigia. Farlali , IV, 41 .

2 Psellus , 4.

3 Sataniani , quia , Satanam fortem existimantes , cum venerabantur , ne mala in eis, ut dicebant, operaretur. Nicctas Choniates, Thésaurus orthod. pZdeiy 572.

pandirent surtout dans les provinces autrichiennes, en Styrie, en Tyrol, en Bohême, où ils pénétrèrent vers 1176 1 -, on en rencontra dans le Brandebourg, et jusque sur le Rhin. D'accord avec les autres Cathares, ils niaient la vertu du baptême d'eau et des autres sacrements2; ils méprisaient le mariage3 ^ ils appelaient l'Église romaine l'Église des infidèles et rejetaient ses usages et ses traditions4. Mais ils se séparaient profondément du reste de la secte, en renversant l'ordre que celle-ci établissait entre Dieu et le démon; c'est injustement, disaient-ils, que Lucifer et ses anges ont été chassés du ciel ; il y remontera un jour pour y reprendre sa place, tandis que l'archange Michel et ses compagnons en seront expulsés pour l'injure qu'ils avaient faite au créateur de la terre. Il n'y a que les fidèles de Lucifer qui seront sauvés et qui régneront avec lui ; ceux qui refusent de l'adorer seront livrés a la damnation éternelle5. Il était facile de tirer les conséquences pratiques de cette doctrine : si les Cathares évitaient tout contact avec la matière parce qu'elle était créée par le mauvais dieu, les Lucifériens recherchaient ce contact pour plaire à celui qu'ils adoraient; leur morale était donc éminemment immorale et matérialiste. Non-seule-

1 Diaboli duo fuerant concionati anno 1176 et impune peccare licere et eos qui sicut Adam et Eva nudi tamen incedebant et libidinem exercebant, bene facere. Pontanus a Breitenberg, 9. Hagek rapporte faussement à ce fait l'arrivée des Vaudois en Bohême. Dobner, VI, 501.

2 Annales Novesienses , 581. Aquam baptismalem abluunt , chrisma salis fricatione abluunt ; Fragment à la suite de Pilichdorf sur les Vaudois, dans la Bibl. PP., Col. XIII, 541.

3 Le mariage est juratum meretricium. Annales Noves., 581.

4 Annales Noves., 582.

5 Luciferum cum dœmonibus suis cœlo injurià pulsum dicebant , tandemque beatitudini cum omnibus suis restituendum ; Michaelem et Angelos omnes œtemis cruciatibus deputandos, hominesque ab eorum sectà alienos, similiter esse damnandos. Annales Noves., 582. Adorant Luciferum, et credunt eum esse Dei fratrem , injuriose de cœlo detrusum et se cum ipso regnaluros; pueros eorum ei immolant. Fragm. à la suite de Pilichdorf., I. c, 341.

ment ils étaient loin de condamner l'usage des viandes1, mais au lieu de vivre dans la pauvreté comme les parfaits * des Cathares , ils n'aspiraient qu'à s'enrichir et adressaient à cet effet leurs prières au démon 2 5 il y a plus , tout en méprisant le mariage, sans doute parce qu'il était un lien consacré par l'Église, ils se livraient a des excès que leurs contemporains sont unanimes à leur reprocher3 ; pour se justifier ils niaient la chasteté de la mère même de Jésus-Christ4. Ils avaient douze ministres principaux qu'ils nommaient apôtres et qu'ils croyaient en rapport immédiat avec les esprits supérieurs, c'est-a- dire avec les démons5. Ils tenaient leurs réunions dans des souterrains, auxquels ils donnaient le nom de caveaux de pénitence6; des actes symboliques et des prédications composaient leur culte; ils avaient des signes particuliers pour se reconnaître; en se rencontrant, ils se saluaient en disant : Lucifer, qui a subi l'injure, te salue-, et, a l'ouverture de leurs cérémonies, le chef demandait: Les épines piquent-elles, Tpour s'assurer s'il n'y avait pas de profanes dans l'assemblée7.

Il paraît que dès le commencement du treizième siècle cette hérésie avait pénétré jusque dans l'Allemagne occidentale; en 1231 , le synode de Trêves condamna une femme pour avoir plaint le diable d'avoir été injustement expulsé du ciel8. Ce n'est qu'un siècle plus tard que la secte fut découverte en Autriche par le zèle des dominicains; ces moines en trouvèrent beaucoup parmi les nombreux Cathares

1 Annales Noves., 582.

2 Ipsum pro divitiis rogant. Fragm. à la suite de Pilichdorf., I. c,

3 Fragin., I. c; Vitoduranus, 45.

4 Annales Noves., 582; Fragm., I. c.

5 Annales Noves., 582.

6 Busskeller, Fragm., I. c; Vitoduranus, 44.

7 Annales Noves., 582 ; Viloduranus , 45.

8 Gesta archiepisc. Trevir., 244.

du diocèse de Passau, a Vienne et dans la Styrie1. En 1315 plusieurs en furent brûlés à Krems, a Saint-Hippolyle, en Bohême: à Vienne, plus de cent périrent avec un grand courage dans les flammes ; un de leurs chefs, nommé Neumeister, assura, en montant sur le bûcher, qu'ils étaient plus de 80,000 dans les pays autrichiens et ailleurs2. Celte évaluation était sans doute exagérée 5 cependant, malgré de nouveaux supplices, en 13363, ils étaient, deux années après, assez puissants pour opposer a l'inquisition une résistance redoutable, et pour persécuter a leur tour les prêtres et les moines4. Vers la même époque les frères mineurs du Brandebourg en découvrirent plusieurs a Tangermunde; vainement combattus par le frère Jordan, lecteur à Magdebourg, qui jouissait alors d'une haute réputation comme prédicateur, ils furent brûlés au nombre de quatorze, hommes et femmes5. Depuis cette époque il n'est plus fait mention de cette monstrueuse aberration de l'esprit humain ; au lieu des Lucifériens on ne trouve plus dès lors dans la Bohême que des Vaudois, auxquels se joignirent bientôt les Hussites; les adversaires, il est vrai, reprochèrent quelquefois a ces chrétiens des horreurs semblables a celles des adorateurs de Lucifer, et les flétrirent du nom d'Adamites ; mais si nous croyons devoir ajouter foi a de pareils reproches quand ils s'adressent a une secte, dont le premier principe lui-même était irreligieux et immoral, nous les repoussons quand ils sont gratuitement dirigés contre des hommes qui ne se pro-

1 Annales Noves., 581. Ce passage des Annales de Nuys se trouve aussi, avec quelques changements peu importants, et sous le titre : Anonymi brevis narratio de nefandà hœresi Adamiticà in variis Austriœ locis sœculo XIV grassante, chez Pez, Script, rerum Austriac^ II, 533 et suiv.

2 Annales Noves., 581 -583.

3 Vitoduranus, 44.

4 Surtout en Styrie et en Tyrol. Çatalogus abbatum Glunicensium, chez Pez , II , 330.

5 Wadding , VII , 185.

posaient d'autre tâche, que de rendre leurs mœurs conformes a la pureté de leurs croyances évangéliques1.

A la fin de la période précédente on a vu l'Église cathare répandue dans toute l'Italie, et dominant surtout dans les villes lombardes. Partagé entre deux factions égales en puissance et en haine , ruiné par tous les désordres de la guerre civile, tour a tour châtié par l'empereur ou excommunié par le pape , le nord de l'Italie était livré à une anarchie morale profonde. L'intérêt religieux n'était pour rien dans ces luttes; les villes guelfes elles-mêmes embrassaient le parti du pape, non pas par sympathie pour le chef de l'Église, mais uniquement pour avoir un appui plus puissant contre la domination impériale ; ce sont ces villes , c'est Milan surtout , que l'on trouvera plus hérétiques encore que toutes les autres; la seule passion qui régnât en Lombardie, était celle de l'indépendance et de la liberté. L'autorité spirituelle du clergé allait de jour en jour en diminuant ; à la lutte entre les citoyens, s'ajoutait celle entre les magistrats et les évêques; ceux-ci s'efforçaient de conserver des droits seigneuriaux dont les laïques leur contestaient l'exercice; ils s'opposaient au développement des franchises politiques et municipales des villes; de là des haines, des violences, des dévastations d'églises, des édits de bannissement contre les évêques et des sentences d'excommunication contre les habitants; plus d'une fois même il y eut des combats , dans lesquels des pré-

1 Comp. Beausobre , Dissertation sur les Adamites de Bohême , dans Lenfant, Hist. de la guerre des Hussites, II, 261 et suiv.

lats perdirent la vie : l'évoque de Bellune fut tué à la tête de ses troupes, dans une bataille contre les Trivisans1. En vain Innocent III reprocha-t-il au clergé lombard de ne pas défendre ses privilèges avec assez de vigueur; en vain lançat-il des anathèmes et multiplia-t-il les menaces contre les magistrats2 : il ne put déraciner cet esprit d'indépendance qui faisait la gloire de la Lombardie, et qui, mieux réglé, eût fondé sa prospérité3. Ce qui souffrait le plus au milieu de cette anarchie toujours renaissante, c'était la religion. Le clergé qui , au lieu de rester dans le sanctuaire , en était sorti pour se mêler, avec plus de passion encore que les laïques, aux luttes civiles , avait perdu toute influence morale sur le peuple; sans respect pour des prélats qui, les armes à la main, défendaient des privilèges injustes, et pour des prêtres dont beaucoup donnaient l'exemple d'une mauvaise vie, les Lombards accueillaient avec ardeur toutes les sectes hostiles à Rome. Outre les Cathares , il y avait encore du temps d'Innocent III des partisans des réformes tentées par Arnauld de Bresse; a côté d'eux les Yaudois, appelés ici Pauvres Lombards, avaient fondé des communautés florissantes 4; on rencontrait des hérétiques judaïsants, dits Pasagiens, qui soutenaient que la loi de Moïse n'avait pas été abolie par Jésus - Christ, et que les chrétiens eux-mêmes devaient s'y soumettre5-, on parlait même d'une espèce de secte anabaptiste et communiste6.

1 Innoc. III Epistolœ, lib. III, ep. 59; chez Bréquigny, II, I, 42; Raynald., XIII, 27, no 19.

2 Innoc. III Epist., lib. III , ep. 6 ; chez Bréquigny, II , 1 , 6 ; lib. VI , ep. 45, 46 ; ibid., II , 1 , 264, 265.

3 Comp. Sismondi , Hist. des républ. ital., II, 457 et suiv. ; Raumer, DM, 257; V, 151 et suiv.

4 Reinerius, 1775; il dit expressément que ces Vaudois lombards descendaient des Vaudois français.

5 Voy. la note 11 à la fin de l'ouvrage.

6 Communiati {Communelli ; voy. la loi de Frédéric II, 1224 ; Mansi ,

Les plus puissants de tous ces ennemis de Rome étaient les Cathares. Ils comptaient des défenseurs parmi les plus riches seigneurs du pays ; dans les familles nobles , comme parmi les bourgeois des villes et les habitants des campagnes, ils avaient des croyants sans nombre ; ils occupaient des places dans les sénats et dans les magistratures. Leurs relations avec leurs frères de la Provence et avec ceux de laDalmatie et de la Bosnie avaient augmenté leur confiance en leur force; protégés autant par la sympathie des populations que par l'état anarchique du pays , ils résistaient avec succès à tout ce que l'Église entreprenait contre eux; en beaucoup d'endroits le clergé n'osait pas les attaquer, de crainte de s'attirer les colères de leurs puissants protecteurs1. Ils célébraient publiquement leur culte ; ils prêchaient sur les places publiques, au milieu des champs, et jusque dans les églises; ils provoquaient les prêtres a des disputes solennelles en présence du peuple ; dans leurs écoles , des hommes distingués par leur science et leur éloquence , formés à la dialectique par les grands maîtres de l'université de Paris, exposaient la théologie cathare devant des disciples plus nombreux et plus enthousiastes que ceux qui suivaient les écoles des catholiques2. De tous les pays de l'Occident on venait en Lombardie, sous le prétexte de faire des pèlerinages à Rome, mais en réalité pour visiter les hérétiques ; les Vaudois s'y rendaient pour consulter leurs chefs et leur payer leur cens

XXIII, 586), quia communia omnia dicunt esse debere... Rebaptisati, qui rebaptisandos ab Ecclesià esse dicunt. Steph. de Bellavillà, 86.

1 Non eratqui eos impedire auderet, pr opter potentiam, et multitudinem fautorum ipsorum. Reinerius , édit de Gretser, 35.

2Reinerius, édit. de Gretser, 35. Lettre d'Yves de Narbonne, chez Math. Paris, 413. Vita Pétri Martyris , Àcta Sanctt., avril, III, 695. Comp. l'anecdote rapportée par Etienne de Belleville, 86, sur la dispute publique tenue dans une église d'une ville de la Lombardie, par les chefs de sept sectes différentes, qui chacune prétendait être l'Église véritable.

annuel1, les Cathares s1} faisaient donner ou renouveler le Consolamentum par les évêques des différentes branches de leur secte2. Trente ans auparavant, il n'y avait encore eu qu'un seul évêque cathare pour toute la Lombardie. Lorsqu'Innocent III devint pape, les progrès de la secte avaient nécessité l'établissement d'un plus grand nombre de diocèses. Les dualistes absolus ou les Cathares albanais ou de Tragurium avaient un évêque à Sorano, un autre à Vicence -, le premier s'appelait Marchisio , le second Nicolas ; leurs Fils résidaient en d'autres villes3. Les dualistes mitigés, se rattachant à l'ordre de Bulgarie ou de Corize, avaient également un évêque en Lombardie; c'était Garatus, dont le fils majeur, Gérard , résidait a Brescia, et le bis mineur à Corize même4. Mantoue enfin était la résidence de Casciano, évêque de la branche d'Esclavonie; Aldéric, son fils majeur, habitait Milan-, Otlon , son fils mineur, la petite ville de Bagnolo5. Milan était le chef-lieu de l'Église cathare en Italie; il y a plus, c'est en cette ville guelfe que les autres sectes avaient également leur foyer principal6; le magistrat, qui

1 Steph. de Bellàvillà, 86. Fragm. incerti auct., chez Urslisius, II, 90.

2 Reinerius , édit. de Gretser, 30.

3 Vignier, 268. Bonacurs., édit de Baluz., 581, a pour Sorano la variante Soratio. Le fils majeur de Marchisio s'appelait Amigo.

* Vignier, 268.

5 L. c. Pour Mantoue on lit en cet endroit Manteviel.

6 Milan , ubi diversarum kœresium primatus agebatur, an. 1231. Fragm. incerti auctoris, chez Urstisius, II, 90. Erat enim civitas Ma omnium hœreticorum... refugium et receptaculum. Matth. Paris, 296. Innocent III appelle Milan quasi quandam erroris sentinam. Lib. XV, ep. 189; chez Baluze, II, 693. Etienne de Belleville, p. 86, assure qu'un Vaudois, venant de Milan où il avait passé dix-huit ans, lui raconta qu'en cette ville il y avait dix-sept sectes, a se invicem divisœ et aduersœ. Plusieurs de ces prétendues dix-sept sectes se réduisent à deux principales , les Vaudois et les Cathares. Plusieurs des noms mentionnés par cet auteur sont inexplicables : Qui dicuntur Gebumrumque ; alii Bnert , a suis capitaneis dicti. D'Argentré ajoute au premier de ces noms la conjecture: An gens bona , an Gebennenses et Runquarii ? et au second : An Bernert,

opprimait le clergé, leur accordait une liberté illimitée; il céda aux Vaudois un emplacement pour y construire une école1, et donna un asile aux hérétiques proscrits des autres pays. Dans toutes les villes , non-seulement de la Lombardie, mais de la Romagne, de la Toscane, du Patrimoine de Saint-Pierre, où dans la période précédente on avait rencontré des Cathares, on les retrouve plus nombreux lors de l'avénement d'Innocent III-, ils remplissent Vérone, Viterbe2, Ferrare3, Florence4, Prato5; a Orviéto, malgré la sévérité déployée par l'évêque Richard , et grâce à un différend entre ce prélat et le pape , ils sont assez hardis pour dire que si on les attaquait, ils ne désespéreraient pas de chasser tous les catholiques de la ville6; ils ont des communautés à Faënza7, àRimini8, a Como9, a Parme10, a Crémone11, a Plaisance où, de concert avec les catholiques, ils chassent l'évêque Grimério12 ; une de leurs églises les plus importantes est celle de la petite ville de Desenzano, sur les bords du lac de Garda13.

vel Brenert , vel Brunert? A moins qu'on n'ait mal lu le manuscrit, ou que ce ne soient que des abréviations , nous ne savons que faire de ces noms.

1 Innoc. UlEpist., lib. XII, ep. 17 ; chez Baluz., II, 309.

2 Ibid., lib. II , ep. 1 ; l. c. , 1 , 335.

3 Muratori, Antiquitt. ital., V, 89.

4 Innoc. III Epist., lib. IX, ep. 7 ; chez Bréquigny, II , II, 845.

5 Ibid., ep. 8; l. c, 846.

6 Vita Parentii, in Act. Sanclt., mai, V, 86.

7 Innoc. III Epist., lib. IX , ep. 18 ; chez Bréquigny , II , II , 850.

8 Ibid., lib. VII, ep. 37; l. c, II, 11, 475.

9 Lettre d'Yves de Narbonne ; Matth. Paris , 412. Il paraît que le nom de Comistœ , dans la loi de Frédéric II, de 1224 , Mansi XXIII , 586 , est un nom local, se rapportant à l'établissement des Cathares à Como.

*o Vita Parentii, in Act. Sanctt., mai, V, 86.

11 Lettre d'Yves de Narbonne, /. c.

12 Innoc. III Epist., lib. IX, ep. 166 à 169 ; chez Bréquigny, II, 979 et suiv.; Ughelli , II, 222.

13 On trouve différentes variantes de ce nom • Seneano, chez Bonacurs., édit. de Baluz., 581; de Sensano, Reinerius, édit. de Gretser, 35; Done-

Dans la marche de Trévise, le gibelin Ezzelin le Moine les protège; on assure même que sur la fin de sa vie il devint un de leurs croyants dévoués ; quand les habitants de Trévise prenaient les armes contre les évêques hostiles a leurs libertés, les Cathares sans doute ne restaient pas inactifs dans ces luttes1 ; leur nombre d'ailleurs s'augmentait par le scandale que donnaient les mœurs licencieuses du clergé de cette ville2. Enfin, dans la ville de Rome elle-même, ils ont des écoles publiques, où leurs docteurs expliquent les Évangiles3.

1198-1218. C'est arrivée à ce degré de puissance qu'Innocent III trouva la secte en Italie, lorsqu'il monta au trône pontifical. Sa première mesure fut d'envoyer un légat pour examiner l'état du pays, et pour stimuler le zèle du clergé et des magistrats. Une nouvelle ardeur s'empara dès lors des catholiques-, les Cathares a leur tour se préparèrent a la défense ; la persécution éclata sur tous les points, elle n'eut encore que peu de succès. Le légat ordonna partout aux magistrats de jurer de ne plus admettre des hérétiques a des fonctions publiques , et de les dépouiller du droit de participer aux élections4; ce serment fut prêté, mais rarement exécuté. En 1199, Tarchiprêtre de Vérone excommunia les Cathares et les Vaudois de cette ville5 ; cet anathème demeura sans effet. A Orviéto, les catholiques, effrayés de la

zacho, le même, édit de Martène et Durand, 1767; Donzenacho , le même , édit. de d'Argentré ,1,51.

1 Chron. Monachi Patavini, chez Muratori, Scriptt., VIII, 665. Comp. Hurler, I, 253, II, 272; et Raumer, III, 506.

2 Innoc. III Epist., lib X, ep. 54 ; chez Baluz., II, 26.

3 Cœsarius Heisterb., 391.

4 15 juin 1198. Innocent III à l'archidiacre de Milan. Lib. I, ep. 298; Baluz., I, 159.

5 6 déc. 1199. Innocent III à l'évêque de Vérone. Lib. II, ep. 228; Baluz., I, 491.

prépondérance de la secte, demandèrent au pape, qui retenait leur évêque à Rome, un appui efficace; Innocent III leur envoya, pour être gouverneur de la ville, Pierre Parentio, jeune noble romain, animé d'une énergie fanatique; beaucoup de Cathares furent emprisonnés , flagellés , mis a mort , et leurs maisons détruites par ses ordres ; exaspérés , les croyants de la secte le surprirent dans son hôtel, et l'entraînèrent hors de la ville, où il périt sous leurs coups1. A la même époque Innocent III somma le clergé et le peuple de Viterbe de sévir contre les Cathares2; malgré ses sentences et ses menaces, plusieurs croyants furent élus, en 1205. consuls de cette ville, le parfait Jean Tiniosi fut élevé à la dignité de camérier. «Si toute la terre, écrit alors le pape aux habitants , s'élevait contre vous, si les éléments se joignaient aux hommes pour vous exterminer, ce ne serait qu'un juste châtiment de votre iniquité. » Il leur défend , sous peine d'anathème , d'obéir aux magistrats hérétiques , il les dégage du serment qu'ils leur avaient prêté, et suspend de leurs fonctions les consuls qui consentiraient a s'asseoir à côté des ennemis de l'Église. Il ne pardonnera a la ville que si , dans un délai de quinze jours , elle a chassé les Cathares; sinon il suscitera contre elle une guerre acharnée , et sa colère pèsera sur les habitants jusqu'à ce qu'ils reconnaissent par une dure expérience ce que peut le bras apostolique. Les évêques de Viterbe et d'Orviéto furent chargés de ramener le peuple à la soumission, et, en cas de résistance, d'exécuter les menaces lancées par le pape3. Nous ignorons ce qui s'ensuivit; tout ce que l'on sait, c'est que les Cathares restèrent puissants à Viterbe. Deux années après, en 1207, ils maltraitèrent et pillèrent le catholique Jean Bon.

1 Vita Parentii. Acta SS., mai, V, 68 et suiv.; Hurler, II, 265 et suiv.

2 25 mars 1199. Lib II, cp. 1 ; Baluz., I, 535.

3 Lib. VIII; ep. 85 ; Bréquigny, II, II, 726; 16 juin 1205; ibid., ep 105; L c, 740.

Innocent envoya un légat pour sommer la ville de lui accorder la satisfaction qu'il réclamait; tout service divin devait cesser jusque-là. Comme Févêque n'observait pas cet interdit, le pape le rappela à l'obéissance, sous peine de se voir condamné à réparer au moyen de ses propres biens le dommage que Jean Bon avait éprouvé1. Voyant l'inutilité de toutes ces mesures, Innocent se rendit lui-même a Viterbe, en septembre 1207 ; a son approche, les parfaits et les principaux croyants de la secte sortirent de la ville , et se cachèrent chez les amis qu'ils avaient parmi les seigneurs du Patrimoine de Saint-Pierre. Innocent fit confisquer leurs biens et démolir leurs maisons; il voulut que ce même châtiment fût infligé à tous les hérétiques, et qu'eux-mêmes fussent livrés au bras séculier; ayant réuni le podestat et les consuls, il leur fit jurer ce décret, leur enjoignit de l'inscrire dans les lois de la ville et de renouveler tous les ans le serment de l'exécuter; le consul qui l'enfreindrait, serait destitué et puni d'une amende de 100 marcs2. Des mesures semblables furent prises dans d'autres villes; en 1204, Févêque de Rimini excommunia les Cathares de son diocèse3; en 1206, les consuls de Prato, ainsi que ceux de Florence, arrêtèrent qu'aucun citoyen suspect d'hérésie ne pût être élu dans le magistrat4; contre Faënza le pape renouvela deux fois ses ordres de punition5, mais ne put empêcher que le parfait Otton fût enterré dans le cimetière du couvent de Saint-Hippolyte, et il dut recourir aux menaces d'excommunication et d'interdit pour forcer les moines a exhumer le cadavre6; contre Trévise, où la mauvaise vie du clergé

1 5 févr. 1207. Lib. IX, ep. 258 ; Bréquigny, II, II, 1050.

2 25 sept. 1207. Lib. X, ep. 150; Baluz., II, 76. Gesta Innoc. III, cap. 125; Baluz., I, 79.

3 Innoc. III Epist., lib. VII, ep. 57 ; Bréquigny, II, II, 475. * Ibid., lib. IX, ep. 7 et 8. L. c, II, II, 845, 846.

5 10 mars et 12 déc. 1206. Lib. IX , ep. 18, 19 et 204. L. c, II , II, 850 et 1015. — 6 Janv. 1207. Lib. IX, ep. 215. L. c, II, II, 1025.

procurait aux Cathares un grand nombre de partisans , il ne lança point d'anathème, il se contenta de prier le magistrat dans les termes les plus bienveillants de ne pas écouter les séducteurs ; il donna ordre à l'évêque de réprimer les excès de ses prêtres , tout en conseillant aux habitants de ne pas se scandaliser quand ils voyaient ceux-ci tenir une conduite contraire a leur enseignement 1 . Bientôt l'empereur Otton IV, à cette époque encore le protégé du pape, se joignit a lui contre les Cathares italiens-, lorsqu'en 1209 il vint a Rome pour se faire couronner , il apprit avec étonnement de quelques prélats de sa suite, qu'ils avaient assisté a une leçon faite par un docteur de la secte sur l'Évangile de saint Jean2 5 quelques mois après, le 25 mars 1210, il rendit a Ferrare un décret mettant au ban de l'empire les Cathares et leurs protecteurs et renouvelant contre eux les peines de la confiscation des biens et de la démolition des édifices. Le magistrat de Ferrare, intimidé, vint lui-même offrir a l'évêque son assistance pour l'expulsion des hérétiques3.

Le zèle d'Innocent III se tourna surtout contre Milan , où tous les efforts tentés jusque-là n'avaient pas pu entamer la secte ; il reprocha aux consuls dans les termes les plus vifs (21 octobre 1213) leur tolérance pour les hérétiques et leur haine pour le clergé qu'ils opprimaient ; non content de les menacer de l'excommunication et de l'interdit, il déclara qu'il était sur le point de diriger contre eux une croisade comme celle qu'il avait armée contre les Albigeois , et qu'il allait appeler au secours de l'Église le roi de France et ses barons, ainsi que les seigneurs fidèles de la Lombardie4. Henri de

1 ...Quia sicut infirmitas medici vim non impedit medicinœ, sic iniquitas sacerdotis virtutem non évacuât sacramenti. 21 avril 1207. Lib. X, ep. 54; Baluz., II, 26.

2 Caesaiïus Heisterb., 391. Le couronnement d'Otton eut lieu le 4 oct.

3 Muratori, Antiquit. ital. medii œvi, V, 89.

4 Lib. XV, ep. 189; Baluz., II, 692 et suiv.

ITALIE. I5i

Settara , depuis 1213 archevêque de Milan, se montra Tardent et le rigoureux exécuteur des décrets contre les hérétiques; il parvint a neutraliser pour quelque temps leur influencent la croisade , qui d'ailleurs eût trouvé peu d'écho en Lombardie, et pas davantage sans doute en France, où le roi refusait de marcher lui-même contre les Albigeois, dut être ajournée. Enfin, en 1215, au concile du Latran, Innocent III, considérant les hérésies comme des contraventions criminelles a la loi divine de l'unité de l'Église , et se croyant lui-même chargé de veiller au maintien de cette loi, fit rendre contre les sectes , et notamment contre les Cathares, un canon célèbre. Il y réunit en un seul décret les mesures prises au concile de Vérone, en 1184, ainsi que celles déjà dictées par lui-même contre les Cathares de l'Italie et du midi de la France; il sanctionna solennellement ce qui avait été statué avant lui ; ce qui en partie n'avait été ordonné qu'en vue de quelque nécessité locale, fut rendu obligatoire pour l'Église tout entière1. Innocent III jeta ainsi les bases de cette législation exorbitante, dont l'exécution a fait commettre tant d'iniquités et causé tant de malheurs et tant de troubles. S'il est vrai que les dangers de son époque peuvent expliquer jusqu'à un certain point les rigueurs d'Innocent, ce serait méconnaître étrangement la nature toute spirituelle du ministère dans l'Église, si l'on voulait justifier les moyens par lesquels ce pape ambitieux et despotique a ordonné de combattre ceux qui errent en matière religieuse.

1218-1233. Lorsqu'Innocent III fut mort, son successeur, Honoré III, accepta l'héritage de son système de persécution violente; il trouva un allié, plus violent encore, dans la personne du jeune empereur Frédéric II. Le jour de son couronnement à Rome, le 22 novembre 1220, ce prince,

1 Can. 3. Mansi , XXII, 986 et sutv.

lo2 CHAPITRE II.

qui plus tard eut à subir lui-même toutes les colères de l'Église, rendit une loi contre les sectes hérétiques; il y inséra le canon du concile du Latran , qu'il éleva ainsi au rang de loi de l'Empire. Quatre années plus tard, a Padoue, il publia le même jour deux édits plus sévères encore ; le langage de son chancelier, Pierre de Vinéis, qui les rédigea, surpassa en passion fanatique celui des papes et des conciles eux-mêmes. L'empereur, dit-il, va saisir son glaive contre les ennemis de Dieu , pour exterminer les fils criminels qui déchirent le sein de leur mère; 'son indignation les poursuivra, jusqu'à ce que, par une juste vengeance, il les ait écrasés et anéantis. Il veut que l'hérésie soit considérée et punie désormais comme un crime public, plus horrible que celui de lèse-majesté; il ordonne a tous les princes, États, magistrats, juges de l'Empire, de rechercher les hérétiques, de les livrer aux inquisiteurs de la foi , de brûler les condamnés; il exclut enfin de toute charge publique, jusqu'à la seconde génération , les descendants des hérétiques et de leurs fauteurs et défenseurs. En même temps il veut que les dominicains soient protégés, et qu'en tous lieux le pouvoir civil leur prête main forte dans l'exécution de leur ministère4. Frédéric II fit transmettre ces lois à son légat en Lombardie, l'archevêque de Magdebourg, comte de la Romagne, avec l'ordre d'arrêter les progrès toujours croissants de l'hérésie dans les villes lombardes; il ajouta que les juges auraient le choix de brûler les condamnés , ou de leur faire arracher la

1 Ces lois de Frédéric se trouvent parmi les Lettres de Pierre de Vinéis* lib. I , ep 25-27 ; un meilleur texte a été publié par Mansi , XXIII, 586 et suiv. Celles de 1224 sont ordinairement datées de Padoue, 22 février. Mais Raumer, III , 324 , note 1 , observe avec raison que cette date ne saurait être exacte, attendu que Frédéric II n'a pas été à Padoue ce jourlà. Le millésime de 1224 est hors de doute ; il correspond à l'indication Indict. XII. Dans la loi de 1220 , Frédéric condamne dix-neuf espèces d'hérétiques, dont les noms varient beaucoup suivant les différents textes. Yoy. la note 10 à la fin de l'ouvrage.

ITALIE. lî>3

langue s'ils préféraient dé les laisser vivre pour intimider le peuple1. Est-ce par conviction catholique que Frédéric II a publié ces lois sanguinaires? Nous ne le croyons pas ; il pensait trop librement lui-même pour s'associer de cœur aux passions de l'Église; sa jeunesse qu'on a alléguée pour atténuer son intolérance, aurait dû bien plutôt le porter à des sentiments plus généreux-, mais il avait besoin alors de l'appui du pape, et agissait en ces circonstances sous des influences cléricales2. Toutefois le concours qu'il prêta au fanatisme de la cour de Rome, ne le préserva pas lui-même des persécutions; devenu l'objet de la haine des Lombards et du pape, et accusé lui-même d'hérésie, il continua, il est vrai, de demander l'extermination des Cathares , mais il ne le fît plus que dans des intérêts politiques. Pour démontrer la fausseté des accusations du pape, il voulait se faire passer luimême pour le champion de la foi orthodoxe, et pour mieux assurer la domination impériale en Lombardie, il confondait avec les hérétiques tous les défenseurs de la liberté italienne. Ces derniers, d'ailleurs, suivaient une politique analogue : ils avaient besoin contre l'empereur de l'appui du pape , et afin de se le concilier, ils consentaient fréquemment, pour la forme du moins , à exécuter les lois contre les Cathares.

Lorsqu'en 1226 la ligue lombarde se fut renouvelée contre Frédéric , alors brouillé avec Honoré III , et que celui-ci l'eut prise sous sa protection, l'empereur, dans le but de se réconcilier avec le pape, convoqua une diète a Crémone, tant pour traiter de la pacification du pays, que pour convenir des mesures a prendre pour une expédition en Terre-Sainte ainsi que pour l'extirpation des hérésies3 ; peu de villes seulement répondirent a son appel; la plupart persistèrent dans leur

1 A Catane. Raynald., XIII, 378, ad ann. 1231, no 18. Le décret fut renouvelé en 1231.

2 Comp. Raumer, Ilf, 656.

3Mansi, XXIII, 11 ,

hostilité contre lui1. C'est alors qu'Honoré III interposa son autorité , et rétablit momentanément la paix entre l'empereur et les cités lombardes, en imposant à celles-ci, entre autres conditions, celle d'expulser les hérétiques2. Les villes s'y engagèrent, elles montrèrent même un grand empressement à sévir contre les Cathares , mais leur zèle ne fut guère sérieux : elles prononcèrent des amendes ou des arrêts de confiscation et de proscription, auxquels elles donnèrent, pour prouver leur ardeur, une grande publicité ; mais à peine bannis, les hérétiques furent rappelés en secret, et on leur rendit leurs propriétés ; le clergé catholique ne fut pas moins méprisé et opprimé qu'auparavant3. Aussi la secte n'est-elle nullement encore ébranlée; on découvre même un mouvement remarquable parmi ses membres qui , loin d'être intimidés par les décrets du pape et de l'empereur, ou par la nouvelle du sort que la croisade avait fait à leurs frères albigeois , se livrent avec ardeur a des spéculations sur leurs doctrines théologiques et cosmogoniques. C'est vers cette époque que le dualisme mitigé fit ses progrès les plus considérables en Italie 5 il ne tarda pas a compter plus de partisans que le système primitif de la secte. Quant aux dualistes absolus, ils se divisèrent eux-mêmes vers cette époque en deux fractions ; Jean de Lugio, fils majeur de l'évêque Belismansa, ayant modifié la partie métaphysique du système, la plupart des jeunes hommes de la secte se rattachèrent aux spéculations de ce docteur, tandis que les vieillards, l'évêque Belismansa a leur tête , demeurèrent fidèles a la doctrine ancienne4.

1 Rauraer, III, 260.

2 9 janvier 1227. L c, 2G3.

3 29 avril 1227. Grégoire IX aux Lombards. L. c, 269.

4 Reiner., 1768. Dans l'édit. de Gretser, 56, il y a pour Belismansa, les variantes Belesinansa et Gclesmansa , el pour Jean de Lugio , Joh de Lugduno.

Plusieurs des célèbres prédicateurs de celle époque consacrèrent leurs efforts a la réfutation et à la conversion des Cathares. A Rimini, Antoine de Padoue prêcha, en 122o, avec tant d'énergie, qu'il ramena a l'Eglise le parfait Bonivillus, qui depuis trente ans avait persisté dans la secte1. En 1228, saint François convertit son compatriote le parfait Pierre d'Assise, emprisonné à Rome ; la légende du saint ajoute qu'il délivra miraculeusement le nouveau catholique2. Ces exemples furent rares; ceux de la résistance le furent beaucoup moins. A Brescia il y eut, en 1225, un combat entre les Cathares et les catholiques 5 ces derniers furent vaincus 5 plusieurs de leurs églises furent incendiées, et du haut des tours de quelques nobles, les hérétiques lancèrent des défis et des anathèmes contre Rome. Honoré III ordonna aux évêques de Brescia et de Rimini de mettre tin à ces désordres; ils furent chargés de faire raser les tours des seigneurs rebelles . et d'en laisser subsister les ruines , en mémoire des blasphèmes qui y avaient été prononcés; quant aux tours des nobles qui n'avaient été que défenseurs des hérétiques, elles ne devaient être démolies que jusqu'à la moitié de leur hauteur3. Nous doutons fort que cet ordre ait pu être exécuté; les Cathares de Brescia étaient trop puissants pour se soumettre a un châtiment destiné a ruiner leurs propriétés. Sans respect pour le clergé, ils entouraient d'une vénération profonde leur ministre Guy de Lâcha, dont la vie austère et intègre était l'objet de l'admiration générale ; beaucoup de membres de la secte allaient jusqu'à voir en lui un successeur de saint Jean ; lorsqu'il fut mort , il put être enterré sans opposition de la part du clergé, et sa mémoire resta en honneur dans la ville4.

Dans plusieurs villes, comme à Rivola, etc., les habitants

1 Wadding, II, 16G. — 2 L. c, 191. — 3 Raynald., XIII, 525, 110 47. 4 Ce n'est qu'en 1253 que l'inquisition le fit déterrer et brûler. Bzovius, 407 no H.

loti CHAPITRE II.

délivrèrent les hérétiques emprisonnés1. En Toscane, où il y avait environ cinquante parfaits, Févêque Walfred de Chiusi déploya contre eux un grand zèle avec peu de succès2. Dès 1220, l'évêque de Faënza avait établi les dominicains en cette ville, et le magistrat, sous leur influence, avait fait des statuts sévères contre les Palarins 5 mais ni ces lois, ni les efforts des moines n'eurent encore des résultats3. A Milan, une assemblée de la commune, pour montrer sa déférence au pape, décréta , le 13 janvier 1228, que nul hérétique ne demeurât à Milan, ni dans les bourgs et lieux soumis à la juridiction de la république 5 les peines usitées depuis Innocent III , la démolition des maisons et la confiscation des biens furent prononcées de nouveau; on y ajouta des amendes : 25 livres seront payées par qui logera un Cathare, 15 livres par qui lui louera une maison, 100 livres par qui l'assistera et le défendra; enfin, on établit une commission inquisitoriale, composée de douze citoyens et de quatre moines mendiants, pour la recherche des hérétiques. L'année suivante, le légat Giudifredo, cardinal de Saint-Marc, fit jurer au podestat, aux magistrats et à l'assemblée du peuple d'observer cette loi et de tout faire pour l'extermination de la secte4; on jura tout, mais le moment de l'exécution n'était pas encore venu. Les plus riches habitants de Milan étaient hérétiques; dans leurs châteaux ils donnaient asile aux parfaits, leur ouvraient des écoles et des maisons de prières, les défendaient contre les légats et les moines. Robert Pacta de Gluxiano les recevait a Gatha , où était enseveli leur évêque Nazarius; Lantelme, également citoyen de Milan, leur avait livré un de ses châteaux dans le diocèse de Lauda5. Une persécution tentée a Florence ne fut pas couronnée d'un effet

1 Ripoll, I, 41.

2 Reiner., 1767. Hurler, II, 270.

3 Ughclli, II, 500. Tonduzzi, 27G.

•+ Coiïo, f° 75'' cl suiv. — 5 Ripoll, I, 69, 25 l.

plus complet que colle de Milan. Depuis 1212, les Cathares avaient en cette ville un évêque célèbre parmi eux , nommé Philippe Paternon; sa juridiction s'étendait de Pise à Arezzo sur beaucoup de villes; les Cathares de Prato, de Valdarno, de Valdelsa dépendaient de lui ; il avait une école florissante a Poggibonsi : les principaux ministres et prédicateurs sous ses ordres étaient Marchisiano, Farnese, Torsello, Brunelto, Jacques de Monte-Fiascone; de puissants seigneurs le protégaient et suivaient, avec leurs familles, ses services religieux, qu'il tenait tantôt dans la ville même, tantôt daus le château des Barone a San-Gaggio , ou dans une villa sur le Mugnone; parmi les croyants il y avait d'anciens prêtres, des savants, des artisans, des laboureurs, des femmes du peuple et de la noblesse. Ce n'est qu'en 1226 que l'évêque catholique de Florence, Jean de Velletri , devint attentif a Paternon; assisté du magistrat, il le fit arrêter; l'évêque cathare, homme de peu de courage, abjura, mais ne tarda pas a reprendre ses fonctions hérétiques et à présider les réunions secrètes de ses partisans. En 1227 , Grégoire IX chargea plusieurs ecclésiastiques de le poursuivre ainsi que ses auditeurs et de les condamner ; Paternon s'enfuit, laissant l'autorité épiscopale à Torsello, qui l'exerça pendant plusieurs années, malgré les efforts de l'Église pour dissiper la communauté cathare de Florence. Torsello eut pour successeur Brunetto; a celui-ci succéda Jacques de Monte-Fiascone1.

Vers cette époque l'hérésie avait pénétré jusque dans le royaume de Naples ; en 1224- déjà on y trouva des Cathares venus de la Lombardie2 ; ils se firent des partisans surtout à Naples et à Aversa ; en 1228 le pape y envoya , a la sollicitation de Frédéric II, l'archevêque Regino, qui fit punir beaucoup d'entre eux3. Leur nombre fut plus grand encore dans la capitale même de l'Église. En 1231 , le sénateur An-

1 Lami, II, 493 et suiv, — 2 Loi de Frédéric II, 1224. Mansi, XXIIÏ- 589. — 3 Raynald., XIII, 379, no 19.

nibald fit rechercher, pendant une absence du pape , les Cathares de Rome, qu'on lui avait dénoncés comme très-actifs et très-influents. Il en découvrit beaucoup, tant clercs que laïques, nobles et bourgeois, hommes et femmes. Le peuple fut assemblé devant l'église de Sainte-Marie-Majeure ; c'est là qu'Annibald prononça les jugements : les clercs furent solennellement destitués, ceux qui firent pénitence furent enfermés dans des couvents-, ceux qui persistèrent, périrent dans les flammes1. Après cet acte, le sénateur publia un édit contre les hérétiques de toute dénomination , et surtout contre les Cathares qui a l'avenir seraient trouvés à Rome : tous les ans, en prononçant son serment, le sénateur devra les défier publiquement et punir, dans un délai de huit jours, ceux que l'Église livrerait à sa justice 5 pour encourager la délation , il décréta une amende de 20 livres contre ceux qui ne dénonceraient pas les hérétiques dont ils auraient connaissance 5 les fauteurs et les défenseurs furent déclarés infâmes et privés de tous leurs droits civils; il fut ajouté que si jamais un sénateur refusait le serment d'exécuter ces mesures, son autorité devrait être considérée comme nulle, qu'il serait puni d une amende de 200 inarcs et qu'il ne pourrait plus jamais être élu à des fonctions publiques2. Grégoire IX confirma cet édit et y joignit une bulle, dans laquelle il réunit, contre les hérétiques de Rome et contre ceux de toute la chrétienté, toutes les lois pénales rendues jusqu'alors, en les aggravant de tout le poids de la colère que lui inspiraient les détracteurs obstinés de sa puissance spirituelle3. Il provoqua l'établissement d'une milice de Jésus-Christ, dont les membres s'engagèrent a combattre les hérétiques parles armes4. Et comme a son gré ni les évêques, ni les magistrats, ni les chevaliers de Jésus-Christ ne déployaient assez d'énergie dans l'extermination des enne-

1 L. c, 577, nos 13, 14. — 2 Raynald., XIII, ô78, no 16. — 3 Mansi, XXIII, 73. - * Ripoll, I, 25.

mis de Rome, il introduisit, en 1233, l'inquisition dans les villes lombardes, et en confia l'exercice aux dominicains. Il chargea le provincial de la Lombardie de nommer des censeurs de la foi , auxquels il donna des instructions qu'ils ont suivies depuis avec une rigueur inflexible1.

Un fait remarquable, c'est que pour ces fonctions on choisissait de préférence des fils de parents hérétiques ou des Cathares revenus a l'Église-, non-seulement ils connaissaient mieux la secte et ses membres, mais on comptait sur leur fougue de nouveaux convertis. Plusieurs d'entre eux se sont rendus célèbres à différents titres. Pierre de Vérone, plus tard surnommé le Martyr, dont les parents avaient été croyants de la secte, futun des premiers inquisiteurs nommés pour la Lombardie. Ce moine, d'une haute stature et d'une voix tonnante2, parcourait les villes de la Haute-Italie avec une ardeur infatigable 5 il prêchait contre les hérétiques, il les confondait dans des disputes solennelles, il prononçait des sentences sévères contre ceux qu'on lui amenait prisonniers, et la où il n'arrivait pas assez rapidement a ses buts, il se mettait, armé lui-même, a la tête de troupes pour combattre les ennemis de l'Église3. Le frère Monéta, de Crémone, ne fut pas moins zélé que lui ; semblable a un lion , comme dit son biographe, il fut la terreur des hérétiques de la Lombardie4; il ne se borna pas à sévir contre eux, il fit mieux que cela, il les réfuta dans un ouvrage de longue haleine, qui ne prouve pas seulement qu'il avait de vastes connaissances et du talent dialectique, mais aussi que la secte lui inspirait les inquiétudes les plus sérieuses. Cependant ni lui ni Pierre Martyr ne commirent de ces excès dont se rendit coupable , a la même époque, le dominicain frère Robert. Après avoir

1 Grégoire IX au prieur des dominicains de la Lombardie; Mansi, XXIII, 74, année 1237 ; au même, Bzovius, 424, n° 3.

2 Lami, III, 566. — 3 Acta SS., avril, III, 680 et suiv, 4 Tanquam leo rugiens. Ricchini, dans Moneta, VIII.

fait partie pendant près de vingt ans de la secte, qu'il avait embrassée pour complaire a une femme de Milan, Robert se convertit, prit l'habit de moine, et fut chargé de l'inquisition contre ses anciens frères; il remplit sa mission avec tant de fureur qu'on le surnomma le marteau des hérétiques ; en l'espace de moins de trois mois, il fit brûler ou enterrer vifs plus de cinquante personnes1. Dans le même temps, le pape donna plein pouvoir au dominicain Jean de Yicence, pour le rétablissement de la paix publique et l'extirpation de l'hérésie en Lombardie2. L'éloquent prédicateur exerça pendant quelque temps un pouvoir presque absolu sur les populations subjuguées par la puissance de sa parole; mais dès qu'il la mit au service de passions politiques, le charme se rompit et son influence fut anéantie. Deux autres frères prêcheurs, qui parcouraient le pays dans le même double but, Roland de Crémone et Léon de Pérégo, depuis archevêque de Milan, n'eurent pas de succès plus durables que lui4.

1233 — 1240. La paix fut troublée de nouveau; les hérétiques puisèrent de nouvelles forces dans la nécessité de se défendre contre la persécution organisée sur une vaste échelle par les inquisiteurs. Dans les conflits entre l'empereur et le pape, ils servaient d'ailleurs de prétexte continuel aux récriminations dont les deux ennemis ne cessaient de s'accabler. Lorsqu'en 1236, Grégoire IX, pour se débarrasser de Frédéric II, voulut l'envoyer en Palestine, l'empereur lui répondit que ce serait une trahison d'entreprendre une croisade contre les Sarrasins, aussi longtemps que ses États héréditaires d'Italie, et surtout la ville de Milan, étaient livrés

1 Albericus, II, 560. Matth. Paris, 236. Robert reçut le surnom de Robert Rougre, c'est-à-dire Itulgare ou hérétique.

2 1233. Regesta Gregorii IX, chez Raumer, III, 509.

3 Voy. sur lui Quétif et Échard, I, 150 et suiv. /+ Sismondi, Ilist. des républ. ital., II, 482.

Il A 1,1 E • 161

à l'hérésie1 ; en faisant passer les Lombards pour hérétiques1, Frédéric espérait de réunir des forces plus redoutables et de pouvoir employer, pour briser leur résistance, des mesures pareilles à celles qui avaient détruit l'indépendance des Albigeois. Grégoire IX s'étant allié aux Lombards et s étant relâché, a ce qu'il paraît, de sa sévérité contre les Cathares dans l'intérêt de la défense contre l'ennemi commun qu'il frappa de l'analhème2, Frédéric l'accusa publiquement d'être le protecteur des hérétiques et le déclara pour cette raison indigne de l'autorité pontificale 3 5 en Allemagne, cette accusation devint populaire parmi le parti impérial 5 clercs et laïques la propagèrent a l'envi i le poète Wernher l'exprima en vers énergiques, en ajoutant que le pape s'était laissé corrompre par l'or de la secte4. Nous ne faisons pas plus de cas de cette plainte du poète qu'elle n'en mérite; mais nous ne pouvons nous empêcher de remarquer combien peu, dans ces querelles passionnées entre l'empire et la papauté , on avait a cœur les véritables intérêts du christianisme; la défense de la pureté de la foi n'était qu'un prétexte, dont chaque parti se servait tour à tour pour arriver plus sûrement a ses fins de domination politique. Cependant l'inquisition profita

« Matth. Paris, '296.

2 Frédéric II , dans sa plainte contre le pape , publiée en 127»9, assure que Grégoire a déclaré lui-même se Lombardis ad hoc tantiim ferre subsidium in hac parte, ne Cœsar illos cœdat aut judicet plusquàm requirit séries suijuris. Pet. de Vineis, lib. I, ep. 1, p. 83.

3 Mediolanensium civitatem , quœ pro maximà parte.... inhabitatur hœreticis, contra nos et Imperium manifeslo favore tuetur. Frédéric II à toute la chrétienté. Pet. de Vineis, lib. I, ep. 21 , p. 158.

* Gregorie, babest, geistlicher Vater, wache und brick abe dinem slaf, Du wende, daz in fremder weide iht irre loufen diniu schaf; Ez wahset jungcr wolvevil in trugelicher wat; Lamparten gluet in ketzerheit : warumbe leschestu daz niht, Daz man so vil der diner schafe in Itetzer vuore weiden siht ? Si schenkent dir von golde ein trank, daz dich in siinden lat. Chez Van der Hagen, II, 227, note 2.

de ces dispositions de l'empereur pour imprimer plus de vigueur a la lutte contre la secte cathare. Déjà, en 1233 , les inquisiteurs formèrent a Milan une association de fidèles dans le but spécial d'exterminer les Cathares1 \ Pierre Martyr fit insérer dans les statuts de la république les décrets du pape contre les adversaires de l'Église2 , et les Milanais méritèrent les éloges de Grégoire IX pour leur zèle déployé dans la persécution3. C'est surtout lorsque Frédéric II, dans ses manifestes contre le pape, eut représenté la ville de Milan comme le siège principal de l'hérésie, et qu'il l'eut menacée de sa vengeance, que les habitants, craignant d'être exclus de la paix avec lui, voulurent prouver leur orthodoxie en exterminant les Cathares que si longtemps ils avaient tolérés et protégés4. En 1240, le podestat Oldrado de Tresseno en fit brûler un très-grand nombre; en mémoire de cet exploit, on lui érigea une statue équestre, sur laquelle on lisait ces mots : (dl fit son devoir en brûlant les Cathares5.»

A Florence le pape avait introduit, dès 1231, l'inquisition par les dominicains6. Ces moines excitèrent le peuple a concourir à la défense de la foi ; ils firent des miracles pour frapper l'imagination populaire, ils organisèrent des associations pieuses et armées ; comme les Cathares n'avaient pas sur Marie les mêmes idées que l'Église, on leur opposa une congrégation d'adorateurs de la Vierge, chargée spécialement ae venger les outrages faites à la mère de Jésus-

i Sismondi, Hist. des républ. ital., II. 482. — 2 Acta SS., avril, III, 680. — 3 Ripoll,I,65.

4 Mediolanenses autem tune temporis, formidine pœnœ potius, quàm virtutis amore, hœreticos, qui civitatem suam pro magnà parte inhabitabant , ut famam suam redimerent , et accusationi imperiali liberius responderent . combusserunt ; quamobrem numerus civium nimis est mutilatus. Matlh. Paris, 366.

5 Çatharos ut debuit uxit. Bas-relief sur la façade du palais public que lui-même avait fait bâtir. Muralori, Antiq. ital., V, 90.

6 Lami , II , 513.

If A LIE. 163

Christ1. En 1234, 1 évoque Ardingo publia des statuts concernant la recherche et la punition des Cathares; sur l'ordre du pape ils furent insérés dans le code de la ville2. L'inquisiteur Roland lit emprisonner plusieurs des négociants les plus considérés de Florence3; cependant il trouva peu d'appui; ce n'est que quelques années plus tard que les lois contre les Cathares purent être mises en vigueur dans cette république. En 1240, les inquisiteurs Aldobrandino Cavalcanti et Ruggieri Calcagni redoublèrent d'ardeur pour arriver à la destruction des hérétiques. Ceux-ci avaient pour croyants près du tiers des habitants de Florence; les familles les plus illustres, les Pulce , les Rarone, les Cavalcanti , les Malpresa leur étaient dévoués; les parfaits Jean de Sienne, Cittadino, Altomanno, et surtout le docteur Gherardo Cipriani, parcouraient la ville et la campagne pour encourager leurs disciples a la persévérance; Gherardo tenait aussi des réunions dans plusieurs villes voisines, notamment à Prato, où la communauté cathare était dirigée par le parfait Marchisiano. Parmi les membres les plus zélés, il y avait plusieurs femmes de haute naissance qui s'étaient résignées a mener la vie dure des parfaites; on en cite Marie, fille de Ruggieri de Pulicciano, avec ses deux associées Rona, jadis femme de Ricivuto de Poppio, et Gemma de Caccialonis; Albense de Sienne, Allegrantia , Contelda Renincasa, Théodora et Marguerite, jadis épouses de deux seigneurs de la famille des Pulce. L'enthousiasme de ces hérétiques et la puissance de leurs protecteurs les rendait de plus en plus redoutables, et le clergé commençait a trembler, lorsque l'inquisiteur frère Ruggieri eut le courage de procéder contre eux; il invoqua le secours des magistrats et fit arrêter beaucoup de personnes suspectes ; mais a cette époque l'histoire ne fait pas encore

- L. c, 519 et suiv.

3 Ripoll , T, 71.

mention de condamnations ni de supplices à Florence1.

Toutefois Milan ne fut pas la seule ville où l'on eût allumé des bûchers du temps de Grégoire IX. En 1233, le frère Jean de Vicence fit brûler a Vérone soixante personnes, de familles nobles, comme hérétiques 5 deux années plus tard, le pape lui-même condamna a mort des Cathares de Viterbe, avec leur évêque Jean Bénéventi ; il fit démolir les châteaux de plusieurs seigneurs qui les avaient protégés , et chargea le prieur de Sainte-Marie-ad-^radî/s, ainsi que le dominicain Raoul d'exercer en cette ville les fonctions d'inquisiteurs3. Dans la même année 1235, l'évêque de Padoue mérita les éloges de Grégoire IX pour son zèle contre les Cathares 4 5 a Parme on forma , pour leur extermination , une association de chevaliers de Jésus - Christ , auxquels le pape donna de grands privilèges5. Vers 1240 enfin, les deux parfaits Masséo et Martello furent brûlés à Pise6. Ailleurs, cependant, l'exercice de l'inquisition rencontra une résistance, qui plus tard devint plus fréquente et plus générale. A Bergame, ni les prières, ni les menaces de plusieurs légats envoyés successivement par Grégoire IX , ne purent engager le magistrat a sévir contre les hérétiques; il ne céda pas même à une excommunication solennelle , prononcée en 1233 par le pape7. A Plaisance, où Reinerio Sacchoni avait été un des propagateurs les plus ardents de la secte, et où Robert, moine de Savin, enseignait publiquement le catharisme, l'inquisiteur frère Roland, après un violent sermon sur la place publique, fut maltraité et chassé par le peuple, sans que le magistrat s'y opposât8. A Mantoue , en 1235, l'évêque

« Lami, II, 537 et suiv. — 2 Raumer, III, 512. 3 Raynaid., XIII, 424, n" 15. lizovius, 425, no 5.

* Raynaid., I. c. — 5 L. c. — 6 Lami, II, 554. — 7 Manrique, IV, 465.

8 En 1233, le podestat, les juges et plusieurs habitants forent obligés de se rendre à Rome pour se justifier. Trois années plus tard, le peuple de Plaisance demanda à donner satisfaction à l'Église Quétif et Échard, I, 126. Ripoll, I, 87. Bzovius, 421, no 25.

lui-même fut tué par les croyants des Cathares 1 : a Naples, ils saccagèrent le couvent des dominicains2.

1240-1300 et suivantes. Grégoire IX mourut , en 1241 , sans avoir triomphé de la secte; son successeur, Célestin, pendant son règne de peu de semaines, n'eut pas le temps de songer a la lutte. Celle-ci ne fut reprise avec vigueur que par Innocent IV. A peine monté au trône pontifical , ce pape transmit aux gouverneurs de la Lombardie, de la Romagne et de la Marche de Trévise les lois impériales contre les Cathares, avec Tordre de les exécuter sous peine d'excommunication et d'interdit3. Mais les esprits étaient trop absorbés par les graves événements qui rendaient la division entre l'Empire et le Saint-Siège de jour en jour plus profonde, pour qu'on eût pu s'occuper avec ensemble et avec énergie de la destruction de l'hérésie-, d'autre part, la passion avec laquelle le clergé se mêlait a ces ardentes querelles politiques, ébranlait de plus en plus le respect que les populations avaient encore pour lui; cette circonstance, jointe a la recrudescence de l'anarchie dans la Lombardie, devint une occasion pour les Cathares de se relever publiquement avec de nouvelles forces. La branche de Concorezo, dispersée dans toute la Lombardie, avait près de 1,500 parfaits1; celle de Bagnolo, dont les principaux centres étaient Mantoue, Brescia , Bergame , Florence , et qui était répandue d'ailleurs dans le Milanais, la Toscane, la marche de Trévise, la vallée de Spolète, la Romagne, en comptait 2005. Les sectateurs de l'ancien dualisme absolu avaient été réduits, il est vrai, au

1 Raynald., XIII, 425, no 16. Raumer, III, 587. — % Ripoll, ï, 74.

3 51 obtobre 1245. Mausi , XXIII , 586 et suiv. Yoy. les décrets de ce pape contre les hérétiques, dans Literœ apostol., 4 et suiv.

4 Reinerius, 1767.

5 Ibid., 1767, 1774. Muralori, Antiquit. ital., V. 121 et suiv. Lami, II,

nombre de 500 parfaits, disséminés dans presque toutes les villes de la Lombardie, surtout à Milan, a Vienne, à Vérone, à Desenzano1 ; mais depuis longtemps ils n'étaient plus hostiles aux dualistes mitigés , et le schisme qui antérieurement avait divisé les deux branches, avait fait place à une union intime, cimentée par les besoins de la défense commune contre des adversaires qui ne distinguaient pas entre les différentes nuances de la doctrine cathare. L'Église française de Vérone était composée alors de près de 450 parfaits; elle avait adopté quelques opinions du dualisme mitigé , et se rattachait a la branche de Bagnolo2 -, elle était le centre où venaient se réfugier les Français que l'inquisition forçait de quitter leur pays , et que depuis cette époque on rencontre en grand nombre en Lombardie. On voit par la que la secte était encore loin de son déclin3. On disait même alors que, profitant de la lutte entre l'empereur et le pape, les Cathares s'étaient adressés a un prince de l'Allemagne pour qu'il se mît à leur tête4 5 ils se croyaient assez puissants sans doute pour s'ériger en société religieuse libre et indépendante. En 1250, Frédéric II mourut 5 cette mort délivra Innocent IV d'un adversaire formidable, et, comme dit ce pape, elle enleva aux hérétiques leur principal protecteur Ce n'est que maintenant, selon lui, qu'on put songer avec espoir de succès a

1 Reinerius, L c.

3 Encore en li>54 Innocent IV écrivit au clergé d'Italie: Malitia hujus temporis in diversis mundi partibus , et maxime in provincià Lombardiœ, perversorum morum peperit corruptelam , ex quibus lethifera pestis hœreticœ pravitatis abundantius solitb noscitur pullulasse. Wadding , III,

4 Tempore dissensionis quœ fuit inter dominum Innocentium papam quartum et Fridericum quondam Imperatorem et eius fautores, quemdam principem Theutoniœ, qui ob hanc causant erat Ecclesiœ adversarius et cleri inimicus , iam disposuerant hœretici persuasionibus aggredi et ad se allicere, nisi Deus hune subito sublatum de medio prœvidissct et Ecclesiam suam a tanto malo defendisset. Yvonetus, 1786.

étouffer en Italie la peste hérétique*; il voulait se justifier ainsi d'avoir perdu de vue pendant plusieurs années ce qui se passait dans l'Église , pour ne s'occuper que du triomphe de ses prétentions politiques. Il réitéra sa sommation aux podestats de la Lombardie . de la Romagne et de la Marche Trévisane, d'exécuter les décrets contre les hérétiques; aux anciens règlements il en ajouta de nouveaux sur les obligations de la justice civile, qu'il soumit d'une manière absolue aux inquisiteurs2. Il confia l'inquisition en Lombardie principalement àReinerio Sacchoni, qui, après avoir été pendant dix-sept ans un des ministres de la secte, s'était lait dominicain , et qui comme tel devint un des plus ardents persécuteurs de ses anciens frères3.

Voyant l'insuffisance de tous les moyens tentés depuis un demi-siècle , Inuocent IV crut le temps venu de frapper de grands coups, en faisant prêcher contre les hérétiques une croisade, avec les mêmes indulgences que pour les expéditions contre les Sarrasins 5 en 1254, il en donna l'ordre à tous les prélats de l'Italie, et notamment aux moines mendiants chargés de l'inquisition -, ils durent appeler tous les fidèles aux armes pour exterminer les a ouvriers de l'iniquité , » et il promit même la rémission entière de toutes les pénitences "a ceux qui auraient été condamnés pour avoir incendié des églises ou maltraité des prêtres, pourvu qu'ils expiassent leurs crimes en combattant sous la bannière de la croix4. Pour éviter les conflits entre les dominicains et les franciscains, et pour imprimer plus de vigueur a leur activité, il organisa d'une manière plus régulière l'œuvre de l'inquisi-

« En 1251. Lami, II, 490. Ripoll, I, 192.

? Mansi, XXIII, 569 et suiv. Ripoll, I, 199 et suiv.

3 Acta SS., avril , III , 680. Reinerius , 1765, 1764. Reinerius fut confirmé comme inquisiteur par Alexandre YI , en 1255; en 1257, ce pape lui donna des pouvoirs plus étendus. Ripoll, I, 257, 526.

» Mansi, XXIII, 584 et suiv. Waddiug, III, 550. Ripoll, I, 230.

tion , en répartissant l'Italie entre les deux ordres qui se disputaient le privilège de rechercher et de punir les hérétiques ; aux dominicains il assigna la Lombardie, la Romagne, les Marches de Trévise et de Gênes ; aux frères mineurs, Rome et sa campagne , Toscane , le Patrimoine de Saint-Pierre , le duché de Spolète1. Son successeur Alexandre IV marcha sur ses traces -, il prit une série de mesures pour contraindre les magistrats d'exécuter avec plus d'énergie les décrets contre les Cathares 5 en 1255 , il ordonna aux podestats et aux recteurs des communes , de livrer a l'évêque , au seigneur et aux inquisiteurs du lieu les hérétiques que ceux-ci leur indiqueraient , sous peine de 200 marcs d'argent2-, Tannée suivante il chargea les inquisiteurs de la Lombardie de forcer les magistrats des villes et des bourgs dépendants du marquis Uberto Palavicini, d'insérer dans leurs lois les statuts contre les hérétiques, sous peine d'excommunication et d'interdit3. A plusieurs reprises il renouvela les édits de ses prédécesseurs4; il y en ajouta d'autres pour protéger l'inquisition contre les résistances qu'elle essuyait de toutes parts, et pour encourager par d'énormes privilèges les inquisiteurs a ne pas se relâcher de leur sévérité5. Mais ce système de persécution n'eut pas les résultats qu'on en attendait; au lieu de ramener les hérétiques a l'Église, il ne provoqua chez les uns que des rancunes et des haines qui augmentèrent encore le désordre dont la malheureuse Italie ne cessait de souffrir; chez d'autres il corrompit les mœurs et les caractères, en donnant lieu a une hypocrisie profonde, et à la manifestation de sentiments contraires à la nature humaine. Pour se soustraire a la justice des inquisiteurs, beaucoup d'hérétiques

1 Wadding, III, 328 Limborch, 59.

2 Raynald., XIV, 7, no 51.

3 18 janvier 1256. Ms., Archives de l'Inquisition de Carcassonne, Doal, XXXI, fo 186.

« En 1258 et en 1260. Eymericus, 155.

5 Wadding, IV, 49 ef suiv., 87 el suiv.

firent semblant dès lors d'être extérieurement catholiques ; quelquefois ils réussirent si bien à tromper l'Eglise, que celle-ci fut sur le point de canoniser un de leurs principaux membres D'autres fois des fils, craignant de perdre l'héritage paternel , prétendirent que leurs pères avaient été en démence en se faisant donner le Consolamentum. Souvent enfin on vit des croyants abjurer l'hérésie, et peu après se parjurer en y revenant1. En vain Urbain IV et Clément IV enjoignirent-ils aux dominicains et aux franciscains de l'Italie d'exercer une inquisition plus active et plus sévère2; en vain Nicolas IV réitéra-t-il, en 1288, le même ordre, et publia-t-il de nouveau tous les décrets des empereurs et des papes3: au milieu des guerres civiles qui, sans interruption, déchiraient la Lombardie, et consommaient la décadence de villes jadis si florissantes, la discipline ecclésiastique se relâcha de plus en plus, et la secte cathare put résister encore longtemps a l'inquisition peu soutenue par les magistrats. Après ces indications sur les mesures générales prises par les papes depuis Innocent IV, contre les Cathares de l'Italie, nous reprenons l'histoire de ces derniers dans les différentes villes, jusqu'à l'époque où leurs traces se perdent.

On ne sait point de détails sur les destinées de la secte à Milan, depuis la persécution de 1240 jusque peu de temps après la mort de Frédéric IL Plusieurs des principaux seigneurs, Manfred de Sexto, Robert de Gluxiano, Gilles, comte de Cortenova, Jacques de la Cluse, Péraldi et autres, continuaient a les protéger; les réunions religieuses se tenaient tantôt dans la maison du jeune et puissant Étienne Gonfanoniere d'Allia , tantôt dans le château de Gatha , ou dans celui de Mongano, appartenant au comte de Cor-

1 Wadding, IV, 86.

2 Urbain IV, en 1262. Ripoll , I, 417 et suiv. Clément IV, en 1-265 et 1266. Wadding, IV, 244, 257. Ripoll, I, 462 et suiv.

3 Bzovius, 953, n° 7. Ripoll, II, 25.

tenova1. Il paraît que , stimulés par le pape, les inquisiteurs et les magistrats prononcèrent, vers le commencement de 1252, des condamnations, qui excitèrent à un haut degré l'indignation des habitants et surtout des nobles. Un complot se forma contre la vie des frères Pierre de Vérone et Reinerio Sacchoni; Pierre fut tué dans une forêt en revenant d'une inquisition a Como2; Reinerio, devenu aussi fougueux inquisiteur qu'il avait été zélé hérétique, put échapper a la haine de ses anciens compagnons de foi. Les soupçons tombèrent sur Etienne Gonfanoniere et sur Jacques de la Cluse ; Étienne fut banni par le podestat de Milan3, Jacques prit la fuite ; on le condamna par contumace à la prison perpétuelle, et le pape manda au provincial des dominicains de la Lombardie de contraindre les seigneurs et les magistrats de la province de prêter main forte aux inquisiteurs pour s'emparer du fugitif4. Peu après, le moine Pierre d'Arcagny tomba également sous les coups de meurtriers, soudoyés par Manfred de Sexto5. Le frère Monéta fut menacé du même sort; le seigneur Péraldi résolut de le faire assassiner; mais l'inquisiteur, informé du danger, saisit un crucifix, se mit à la tête d'une troupe de soldats , pénétra dans l'habitation de Péraldi , et l'arrêta ainsi que le spadassin chargé de lui porter à lui-même le coup mortel; il les fit brûler tous les deux6. Innocent IV somma les Milanais de courir sus au comte Gilles de Cortenova, et ordonna a Reinerio de faire démolir le château de Gatha et les tombeaux des évêques cathares qu'il renfermait7.

1 Muratori, Antiquit. ital, V, 91. Ripoll, I, 258, 244, 254.

2 Acta SS., avril, III, 698. Pierre fut surnommé Martyr et canonisé; il devint le patron de l'inquisition d'Espagne.

3 Muratori, c,

+ 1255. Ms., Archives de l'Inquisition de Carcassonne , Doat, XXXI, fo 85. Ripoll, I, 224.

5 1254. Ripoll, i, 244. — & Ricchini, dans Moncla, VIII. ~ 25 mars et 19 août 1254. Ripoll, I, 242, 254.

L'exercice de l'inquisition fut entravé aussi longtemps que régna en Lombardie le tyran incrédule Ezzelin de Romana ; sous lui les Cathares jouirent d'une liberté que l'Église, dont Ezzelin bravait les sentences, n'osa pas entamer1. Après la mort tragique de cet homme, en 1259, le marquis Uberto Palavicini fut appelé au gouvernement de la cité de Milan. Uberto, ardent gibelin, avait toujours protégé les hérétiques; il avait reçu en ses domaines les réfugiés provençaux et empêché les poursuites des inquisiteurs; à sa propre maison il avait attaché le ministre cathare Bérenger2. Reinerio essaya de s'opposer au choix d'un homme aussi dangereux; il adressa de vifs reproches aux puissants seigneurs de la Torre et a Uberto lui-même, et les accusa auprès du pape; mais les Milanais le chassèrent, et leur nouveau gouverneur fit aussitôt suspendre toutes les procédures pour cause d'hérésie; les prêtres qui voulurent résister, furent expulsés et privés de leurs bénéfices3. Profondément indigné, Alexandre IV ordonna a Reinerio de procéder par des censures et des menaces contre les Milanais, afin de les ramener à l'obéissance4; il réussit a réorganiser, pour l'extinction de l'hérésie à Milan, une association aux membres de laquelle il donna des indulgences extraordinaires5 ; dans toutes les villes de la Lombardie, il fit assembler le peuple et publier une bulle menaçante par laquelle il sommait Uberto de comparaître devant le tribunal du Saint-Siège; il augmenta de huit le nombre des inquisiteurs dans la Lombardie, et enjoignit à tout le clergé italien de protéger le frère Reinerio contre

1 Déjà en 1244 Innocent IV avait chargé le frère Roland de faire une enquête sur la vie d'Ezzelin , «persécuteur de la foi et fauteur des hérétiques. » Ripoll, I. 155.

2 Ripoll, I, 400. #

3 Annales Mediolan., cap. 31 , p. 662. Quétif et Échard, I, 154. Archives de l'Inquisition de Carcassonne, Doat, XXXI, f° 210.

* Archives de l'Inquisition de Carcassonne, l. c ., Ripoll, I, 398. 5 En 1260. Inquisition de Carcassonne, l. c, fo 207.

les violences et les embûches de ses ennemis1. Nous ignorons si ces mesures ont eu des résultats. Il paraît que sur la fin du treizième siècle le véritable christianisme était tellement oublié a Milan , et la discipline du clergé et des moines tellement relâchée, que non-seulement les Cathares purent y subsister sans entraves , mais que toutes les extravagances religieuses purent y trouver, sans opposition, des partisans enthousiastes. C'est ainsi que la Béguine Guillelmina, qui vint à Milan, en 1280, fut crue d'un grand nombre de personnes lorsqu'elle assura qu'elle était le Saint-Esprit ; après sa mort, le peuple crédule voyait s'accomplir des miracles sur sa tombe2. En 1287, l'archevêque Otton tenta vainement de réformer'la discipline du clergé, et de faire exécuter les statuts contre les hérétiques-, les résolutions qu'il fit prendre à cet effet dans un synode provincial, n'attestent que la grandeur du mal auquel il fallait remédier3. L'unique succès de l'inquisition, dont a cette époque nous trouvions la trace, est la condamnation du vieillard Étienne Gonfanoniere ; après avoir été banni , en 1252 , comme complice du meurtre de Pierre Martyr, il avait été condamné, en 1260, par ordre du pape , a la prison perpétuelle, mais il avait échappé aux recherches des inquisiteurs4 ; ce n'est que longtemps plus tard que, se croyant oublié, il était rentré à Milan ; saisi en 1295, il fut condamné comme ancien hérétique et livré au bras séculier5. Au commencement du quatorzième siècle , la secte, dont l'enthousiasme d'ailleurs commençait a se refroidir, trouva un dernier protecteur dans le vicaire impérial de la Lombardie, Matthieu Visconti ; ce fut autant comme gibe-

1 Kipoll, 399, 400, 402.

2 Muraloji, Antiquit. ital., V, 91 et suiv.

3 Mansi, XXIV, 873.

4 Archives de l'Inquisition de Carcassonne, Doal, XXI, f° 201. Ripoll,

5 Muralori, Antiquit. ital , V. 91.

ITALIE i 173

lin , que comme croyant des Cathares, qu'il défendit ceux-ci contre les inquisiteurs , et qu'il accablait le clergé sous un dur despotisme. Sa propre grand'mère avait été brûlée comme Cathare ; une de ses parentes , Manfreda , avait été la compagne de Guillelmina et brûlée avec elle1. En 1311, l'archevêque Gaston, de la famille guelphe de la Torre, rivale ardente de celle des Visconti , tint un synode, où il ordonna aux pouvoirs séculiers d'assister de toutes leurs forces les inquisiteurs de la Lombardie, pour arriver à la destruction des hérétiques et de leurs protecteurs2. En 1322, un synode réuni à Valenzia condamna Matthieu Visconti comme hérétique, non-seulement à cause de son attachement à la secte cathare et des violences qu'il exerçait contre les prêtres et les églises, mais aussi parce qu'il était partisan dévoué de l'empereur Louis de Bavière3 ; deux années après, cette condamnation fut solennellement renouvelée par Jean XXII contre la mémoire de Matthieu, mort excommunié, et contre son fils Galeazzo , demeuré fidèle aux haines et a la politique de sa famille; la croisade que le pape ordonna contre lui n'eut l'hérésie que pour prétexte4, la raison en fut le dévouement des Visconti au parti impérial et leurs projets d'agrandir la puissance de leur propre maison. Pendant les troubles et les guerres dont la Lombardie fut, au quatorzième siècle, le théâtre , nous n'avons plus trouvé a Milan aucune trace de la secte cathare.

Quant aux autres villes de la Lombardie, voici les détails que nous avons pu recueillir : En 1251 , Pierre Martyr fut chargé par Innocent IV de procéder a une inquisition spéciale contre les nombreux Cathares de Crémone5 5 il ne parvint pas a les extirper; pendant le reste du siècle, Crémone servit d'asile a beaucoup de parfaits du midi de la France; en 1258, l'évêque cathare de Toulouse, Vivian , qui jusque-

1 Raynald., XV, 275. — 2 Mansi, XXV, 479, 569, 597. — 3 £. c.,689 et suiv. — ^ Raynald., XV, 275 et suiv. - 5 Acta SS., avril, III, 680.

174 CHAPITKE II.

la avait vécu à Plaisance, se réfugia a Crémone avec plusieurs de ses compagnons. Dans la république de Gênes, la secte eut, en 1256, assez d'influence pour obtenir du magistrat le refus d'insérer dans ses lois les décrets d'Alexandre IV contre les hérétiques. Frappés de l'interdit par l'inquisiteur frère Anselme, les Génois n'en furent relevés qu'à condition de donner force de loi a ces décrets et d'y ajouter encore ceux de Frédéric II1. Cependant ils ne furent que mollement observés 5 car encore au commencement du quatorzième siècle il y eut à Gênes des Cathares, auprès desquels les réfugiés français trouvèrent une hospitalité assurée2. En 1257, le magistrat de Mantoue fit un statut pour empêcher les vexations des inquisiteurs-, l'évêque de Modène, chargé par Alexandre IV de s'opposer a l'exécution de ce statut, ne paraît pas avoir obtenu de résulsat immédiat3, car l'année suivante, Jean de Casalolte, évêque de la branche de Bagnolo, résidait publiquement a Mantoue4. A Bergame , qui continuait à être un des principaux centres de cette branche5, on prit également des mesures légales pour résister a l'inquisition-, en 1264, Urbain IV enjoignit a l'archidiacre de cette ville de la ramener a la soumission ; en cas de refus, il dut excommunier le podestat et les magistrats6. Il se peut que ceux-ci aient été forcés de rapporter leur loi , mais la haine contre la juridiction des moines n'en devint que plus violente. Elle éclata en 1279 5 Conrad deVenosia, et quelques autres nobles, surprirent l'inquisiteur Pagano deLeuco et le mirent à mort ainsi que ses deux notaires 5 les meurtriers purent se soustraire par la fuite aux poursuites ordonnées

1 Raynald., XIV, 41, no 28. Ripoll, I, 312.

2 Liber sentent, inquis. Tolos., 22, 76.

3 Literœ apostol , 21 .

* Muratori, Antiquit. ital., V, 121.

5 lt\ c. 122, 159. Reinerius, 1767.

6 Archives de l'Inquisition de Carcassonne, Doat, XXXI, f° 288.

par Nicolas IV1. La ville de Vérone est souvent mentionnée, dans la seconde moitié du treizième siècle, comme résidence d'évêques cathares et surtout comme asile des réfugiés provençaux2. En 1267, les évêques Albert, de la branche de Bagnolo, et Bonaventure Belasmagra habitent Vérone3, où des personnes de distinction font partie de la secte 5 en 1269 on y brûle, comme Cathare, Spera, dame d'honneur de la marquise d'Esté4. Depuis 1270, Guillaume Petit était évêque de l'Église française de Vérone5 ; il fut arrêté, en 1289, avec beaucoup d'autres Cathares français ; sur Tordre de Nicolas IV ils durent être renvoyés en France pour y être livrés aux inquisiteurs6. Pendant ce temps, il y eut encore des Cathares àVicence, a Pavie, a Tortone, à Alexandrie, a Corne. Toutes ces villes servaient d'asile à des réfugiés français, qui entretenaient par des messagers fidèles des relations avec leurs frères restés en France 5 ceux-ci venaient même souvent les visiter pour recevoir d'eux le Consolamentum ; en 1300 surtout, le jubilé qui fit entreprendre h tant de gens le voyage de Rome, leur fournit un prétexte pour venir en grand nombre en Lombardie8. La ville qui vers la fin du siècle paraît avoir été le principal refuge de la secte, est celle de Sermione, dans le Novarais. Vers 1270, elle était la résidence des évêques Laurent, de la branche de Bagnolo. et Henri de Rues-, un des parfaits les plus vénérés , François de Piémont , demeurait avec eux , ainsi que plusieurs des principaux réfugiés du midi de la France , comme Bernard Oliba, évêque cathare de Toulouse, Guillaume de Bour-

1 Ibid., XXXII, f» 160. Ripoll, I, 567. — 'i Vaissette, IV, 17. 3 Muralori, Antiquit. ital., V, 121, 150. — + L. c, 126. — 5 Vaisselle, IV, 17.

6 Archives de V Inquisition de Carcassonne, Doal, XXXII, f° 155.

7 Muratori, Antiq. ital., Y, 122, 159. Liber sent, inquis. Tolos.,\1. Vaissette. IV, 17.

8 Liber sentent, inquis. Tolos., 15, 81, etc.

gogne, etc.1 Presque tous les habitants de Sermione étaient croyants de la secte ; malgré les interdits et les excommunications, le magistrat empêchait les inquisiteurs d'exercer leur office, et prêtait son assistance aux adversaires des papes, surtout a Conradin2. En 1273, les inquisiteurs de la Lombardie gagnèrent une femme de Bergame, nommée Constance, qui avait été parfaite; elle consentit a se rendre a Sermione , pour trahir la secte3 ; mais sa perfidie ne profita pas encore a l'Église; ce n'est qu'en 1277, que par les efforts réunis du dominicain Àldobrandini , inquisiteur en Lombardie, et du franciscain Philippe Bonacorsi , inquisiteur dans la Marche de Trévise , assistés de l'évêque de Vérone et de quelques seigneurs, les habitants de Sermione purent être empêchés de protéger davantage la secte. Cent soixante-dixhuit parfaits, hommes et femmes, furent pris et livrés a Bonacorsi -, frappés de terreur, les habitants demandèrent alors a être réconciliés a l'Église-, Jean XXI leur rendit sa grâce, et autorisa le frère Philippe a les absoudre tous individuellement après leur avoir fait prêter serment de renoncer h l'hérésie et de concourir a l'extermination des hérétiques ; quant aux prisonniers, le pape voulut qu'ils fussent punis selon toute la rigueur des décrets; l'inquisiteur en fit brûler plus de soixante-dix*. Pour assurer ce triomphe du catholicisme à Sermione, le pape Nicolas III établit, dès 1278, en cette ville un couvent de franciscains; la commune de Vérone, pour avoir protégé les hérétiques et assisté jadis Conradin , fut condamnée a payer 4000 livres pour la construction de ce monastère5. Le zèle des seigneurs qui avaient aidé les

1 Muratori, Antiq. ital., V, 12t. Archives de V Inquisition de Toulouse, Doat, XXV, fo 140. Vaisselle, IV, 17.

2 Wadding, V, 17. 3 Muratori, Antiq. ital. , V, 126.

* Lettre de Jean XXI au frère Philippe. Wadding, V. 17 et suiv. Raynald., XIV, 260, no il.

5 Wadding, V, 56.

inquisiteurs à exterminer les Cathares de Sermione, fut récompensé par Nicolas ÏV, qui leur donna, a cet effet, un château , fief de l'Église de Rome1.

Dans l'État de l'Église on trouve également encore de nombreux Cathares dans la seconde moitié du treizième siècle. Us osaient même se montrer a Rome, où, en 12o8, Alexandre ÏY insista vivement auprès des frères mineurs pour qu'ils procédassent avec plus d'énergie contre eux2. Ceux de Rimini entretenaient encore, en 1267, des relations avec ceux des villes lombardes3; il y eut même en cette ville une rue qui porta longtemps le nom de rue des Patarins4. A Spolète, le chevalier Philippe Palmerio fut condamné, en 1260, comme croyant de la secte; son fils Archio, déclaré incapable de toute charge et dignité publique, ne fut relevé de cette peine que par Honoré IV, en 12865. Pierre Peregrini, seigneur de Montorio, et son fils Ugolino, qui habitaient le diocèse de Narni , dans le duché de Spolète , et qui étaient Cathares, perdirent leurs biens par la confiscation; les fils d'Ugolino demandèrent en vain pendant plusieurs années a succéder dans l'héritage paternel ; ce n'est qu'en 1278 que le pape les y autorisa6. C'est surtout a Viterbe que la secte demeura puissante; en 1265, les habitants, irrités contre les inquisiteurs, se soulevèrent; le gouverneur les ayant attaqués, il y eut un conflit sanglant, dans lequel deux moines perdirent la vie7. Encore, en 1279, Nicolas III enjoignit à l'inquisiteur de la Romagne, frère Sinibaldi de Lacu, de diriger des poursuites sévères contre les Cathares de Viterbe8. Le souvenir de l'hérésie paraît s'être conservé dans

1 En 1289. Ce fut le castrum Ilasii, construit jadis par Ezzelin de Romana. Wadding, V, 207.

2 Wadding, IV, 86. — 3 Muratori, Antiq. ital, Y, 151. - * Krone, 21, note 5.-5 Literœ apostol, 55. Wadding, V. 152. - 6 Wadding, Y,

7 Clément IV au légat cardinal de Saint-Adrien. Marténe, Thes. nov. anecdot., II, 191.-3 Wadding, V, 86.

cette ville par le nom d'une cloche dite des Patarins1. Dans le Patrimoine de Saint-Pierre plusieurs seigneurs puissants protégeaient les Cathares; en 1260, l'inquisition condamna pour ce motif le chevalier Capello de Chia , sa femme et ses fils, et Alexandre IV somma les magistrats des villes voisines de prêter main forte aux moines et au gouverneur de la province , pour dévaster les terres de Capello et pour en chasser les hérétiques. Le chevalier se prépara a la défense; n'ayant pas assez d'hommes pour munir tous ses châteaux, il céda celui de Colliscasalis, sous prétexte de vente, a Pierre Surdo, citoyen de Rome 5 le magistrat de Viterbe, tout en assurant les inquisiteurs qu'il enverrait des troupes contre Capello, s'engagea envers Surdo que rien ne serait entrepris contre le château confié a sa garde2. Nous ignorons la suite de cette affaire. Un autre château dans le Patrimoine, celui de Siriano, appartenait également à des hérétiques; en 1278 s'y enfermèrent les fils du chevalier Porcario, ancien seigneur du lieu, et leurs amis; sur leur refus de revenir à l'Église de Rome, Nicolas III ordonna à l'inquisiteur Sinibaldi de Lacu de prendre contre eux les mesures les plus rigoureuses, en appelant a son aide le pouvoir séculier; le gouverneur du Patrimoine dut les attaquer avec des troupes et punir leur rébellion3.

La ville de Plaisance fut pendant toute la seconde moitié du treizième siècle un asile des Cathares réfugiés de France: l'évêque de Toulouse, Vivian et son fils majeur Guillaume du Puy, y séjournèrent pendant quelque temps, lorsqu en 12o8 , Vivian , surpris au bourg de Saint-Pierre près de Vicence, fut condamné à mort par les inquisiteurs; il put se sauver, grâce a la protection d'Ezzelin de Romana, et s'enfuir a Crémone4. Même après la mort d'Ezzelin, les Cathares vécurent libres à Plaisance; beaucoup de Français vinrent

1 Krone, 21, noie 5. — 2 Literœ apostol., 37, 38. Limborch, 180. — 3 Wadding, V, 56, 449. — * Campi, II, 215.

s'y établir depuis 12701. Une femme hérétique ayant été brûlée, en 128o, a Parme, les habitants, exaspérés, envahirent le couvent des dominicains, le saccagèrent et maltraitèrent les moines qui s'enfuirent à Reggio. Le podestat et les consuls, cités devant le pape, durent donner satisfaction aux frères, mais l'hérésie eut encore longtemps des partisans a Parme2.

L'impulsion plus vigoureuse donnée a l'inquisition par Innocent IV, amena, dès 1244, la découverte des Cathares de Florence. Le frère Ruggieri Calcagni employa les moyens les plus immoraux pour perdre ceux que , dans l'excès de son zèle, il considérait comme plus coupables que les criminels les plus endurcis. Il favorisa la délation dans le sein des familles , excita les citoyens les uns contre les autres , et en appela aux passions les plus viles pour arriver à son but. Un grand nombre de parfaits et de croyants furent arrêtés par ses soins, et jugés par l'évêque et par lui. Mais les nobles de la maison de Barone envoyèrent des hommes armés pour délivrer les prisonniers , qui trouvèrent alors un asile dans le château fort de Guido de Cacciaconti, seigneur a Valdarno; c'est la qu'ils continuèrent leurs réunions religieuses, auxquelles vinrent assister les nobles et les bourgeois de la contrée. Sommé de les livrer, Guido leur procura les moyens de se retirer dans un lieu plus sûr. A la vue de cette résistance, la fougue de Ruggieri se refroidit, il perdit courage, et le pape dut envoyer a Florence le frère Pierre de Vérone pour y exercer l'office d'inquisiteur. Pierre assembla Je peuple sur la place publique, et par un discours, prononcé d'une voix tonnante, il jeta dans les esprits une terreur, dont il profita aussitôt contre les hérétiques. Il ranima le zèle du frère Ruggieri, et forma, de concert avec lui, une association

1 Vaissette, IV, 17.

2 Memoriale potestatum Regiensium, chez Muratori, Scriptores, VIII, 1146. Literœ apostol., 54.

d& seigneurs catholiques pour la défense de la foi et l'extirpation de l'hérésie et de ses sectateurs ; on appela cette congrégation la société des capitaines de la Vierge-, les membres en portaient des tuniques blanches avec des croix rouges sur la poitrine et sur l'écu-, ils se mirent sous les ordres du moine Pierre de Vérone. Dès lors les procédures interrompues reprirent leur cours ; plusieurs Cathares furent pris par les capitaines de la Vierge 5 le docteur Gherardo, et les parfaites Àlbense, Allegranza , Bona furent brûlés a Florence; à Prato on brûla les parfaits Albano Martinelli, André, fils d'Ugolin, châtelain de Civitella, et une femme. Ces supplices excitèrent la colère des nobles, protecteurs de la secte, et ils jurèrent d'en tirer une vengeance éclatante. Les Barone réunirent leurs partisans, enflammèrent leur courage et leur haine contre l'Église et convinrent avec eux de recourir en même temps à la protection de l'empereur. Ils s'adressèrent au podestat impérial de la Toscane, Pandolfo de Pasanella , homme de grand cœur et zélé Gibelin -, mais il essaya en vain de s'opposer aux fureurs du tribunal de l'inquisition ; les Barone eux-mêmes se virent forcés de comparaître et de se laisser condamner a des amendes. Cependant le podestat avait informé l'empereur de l'état des partis a Florence ; le 12 août 1245, peu de semaines après que Frédéric II eut été excommunié au concile de Lyon , Pandolfo publia a Florence que l'empereur défendait sévèrement les rigueurs des inquisiteurs et demandait qu'on fit cesser immédiatement tous les procès commencés. Là-dessus les frères Pierre et Ruggieri dénoncèrent publiquement le podestat comme fauteur et défenseur des hérétiques et le citèrent a leur tribunal. Les deux partis prennent alors les armes; les Cathares, soutenus par les Gibelins, attaquent deux églises pendant les prédications des inquisiteurs et ceux-ci sont expulsés. Aussitôt ils excommunient les seigneurs de Barone, convoquent l'association des capitaines de la Vierge, se mettent k leur tête, soulèvent

le peuple, et après des combats sanglants, dans lesquels le frère Pierre de Vérone, portant l'étendard de la croix, excite l'ardeur des catholiques, les Cathares en minorité sont vaincus et forcés de quitter la ville. En mémoire de cette victoire on éleva à Florence une colonne et on institua un anniversaire; on fit des statues et des peintures en l'honneur de l'inquisiteur qui avait conduit les catholiques a la bataille ; le frère Ruggieri obtint en récompense l'évêché de Castro dans la Maremme , et Pierre de Vérone fut nommé son successeur comme inquisiteur général de la Toscane. Ce dernier exerça son ministère avec tant de vigilance et de rigueur, que, pendant longtemps, les Cathares ne parurent plus ouvertement à Florence1. Cependant ils s'y maintinrent en secret jusqu'au commencement du quatorzième siècle, malgré des condamnations prononcées de temps à autre contre la mémoire des Cathares morts ou contre leurs descendants; en 1283, l'inquisiteur décréta la confiscation des biens de feue Ruinosa, de son vivant femme de Reinerio de Baneo2; encore, en 1313, en vertu des lois impériales et papales qui punissaient l'hérésie des pères jusqu'à la troisième et à la quatrième génération, les descendants du docteur Gherardo se virent condamnés comme hérétiques3. Vers le même temps beaucoup de Cathares du Languedoc vinrent se réfugier auprès de leurs frères de Florence, sans être découverts par les inquisiteurs4.

Dans la république de Ferrare l'hérésie cathare s'était maintenue, malgré les mesures prises, en 1210, par l'empereur OthonlV, et malgré l'établissement de l'inquisition. Elle y avait en secret des partisans dévoués parmi les bourgeois et les nobles. Dans la seconde moitié du siècle, un des principaux membres de la secte fut Armanno Pungilovo, riche particulier, pieux, charitable, et menant une vie sans

1 Lami , II, 552 et suiv. — 2 jr. c > 533 et suiv# 3 £. c , 497,. 536. — 4 Liber sentent, inquis. Tolos., 81.

reproche. Il était d'abord Vaudois-, comme tel il fut accusé, en 1254, parle dominicain Aldobrandini, inquisiteur général en Lombardie: il abjura, et l'inquisiteur, sans lui imposer d'autre pénitence, se contenta de recevoir sa promesse de rester fidèle a l'Église, sous peine d'une amende de 100 livres. En 1267, l'évêque de Ferrare, témoin de la piété d'Armanno, le releva sur sa demande de cette condition attachée a sa promesse et lui rendit ainsi sa liberté. C'est alors qu'Armanno, indigné de la cruauté des persécuteurs ; sentit se réveiller ses sympathies pour les victimes, tandis que les Cathares profitèrent de ces dispositions pour attirer a eux un homme qui parmi les catholiques jouissait d'une haute réputation de sainteté. Un vieux parfait, Martin de Campitello, vint à Ferrare pour visiter Armanno, lequel, a son avis, était u le meilleur chrétien du pays:» Martin fut découvert et condamné au feu 5 Armanno l'accompagna au bûcher en pleurant et en disant a la foule que ce vieillard était un saint , et que la terre ne devrait plus porter ceux qui osent brûler de pareils hommes. Ce supplice raffermit le désir d'Armanno de se faire admettre dans la secte ; encore, en 1267, il se rendit à Vérone, où il reçut le Consolamentum des mains d'Albert, évêque de la branche de Bagnolo. Dès lors il fut un des membres les plus zélés de l'Église cathare ; il fit de fréquents voyages pour visiter les frères dans les villes de la Lombardie et de la Romagne-, il faisait des collectes pour ceux qui étaient condamnés a la prison perpétuelle, allait les voir et les consoler, accompagnait les condamnés au supplice; en sa maison à Ferrare il recevait les parfaits et les ministres, se dévouait a leur service, portait aux croyants dans les campagnes et dans les villes voisines le pain bénit, cherchait a faire des prosélytes et donnait le Consolamentum aux malades et aux mourants. Il exerça cette activité jusqu'à sa mort, le 16 décembre 1269, et, chose remarquable, il avait su s'entourer de tant de mystère, qu'il mourut sans que

l'Église eût conçu le moindre soupçon sur son orthodoxie. Il fut enseveli dans la cathédrale de Ferrare, au milieu d'un immense concours de peuple, pleurant en lui un bienfaiteur et louant hautement la sainteté de sa vie. De tous les points du pays, les Cathares venaient dès lors prier au tombeau d'Armanno -, il paraît môme que, fiers de voir un des leurs enseveli sous les dalles d'une cathédrale et révéré par le peuple catholique comme un saint, ils conçurent l'idée de tromper encore davantage la foule crédule, en simulant des guérisons miraculeuses opérées sur cette tombe. La vénération publique s'accrut au point, qu'un autel fut érigé sur le lieu où reposaient les restes de l'hérétique; dans les églises de Ferrare et du diocèse , on dressa des statues en son honneur, et l'on fit sur ses miracles des chansons que le peuple chanta dans les rues. L'évêque de Ferrare , entraîné lui-même , fit faire , encore dans les derniers jours de 1269, une enquête sur les miracles opérés sur la tombe d'Armanno; les témoins qu'il cita assurèrent qu'ils venaient d'être guéris les uns de cécité, d'autres de paralysie; le chapitre de Ferrare, ajoutant foi à ces dires, dressa un document public, dans lequel il déclara qu'Armanno Pungilovo avait été «un chrétien fidèle, chaste, humble, patient, miséricordieux, charitable, dévoué a Dieu et à la Vierge, et portant sans murmurer la croix du Christ. » Les Cathares, triomphants, dirent alors entre eux : «ceux de l'Église romaine croient-ils encore que nous sommes des hommes mauvais, maintenant qu'ils élèvent un des nôtres au nombre de leurs saints? »

Cependant l'inquisiteur Aldobrandini , informé de ces faits, ne crut pas a l'orthodoxie d'Armanno , et enjoignit au chapitre de Ferrare de déterrer son cadavre et de le jeter hors de la cathédrale. Le chapitre, s'y refusant, fut excommunié par l'inquisiteur; mais il en appela au pape, qui prescrivit une nouvelle enquête plus rigoureuse sur la vie et les croyances du défunt. Il paraît qu'il ne fut pas facile de faire

revenir le clergé de Ferrare de son erreur, et de lui faire comprendre qu'il avait été sur le point de canoniser un hérétique; car bien qu'une foule de témoins, dont la plupart étaient d'anciens croyants de la secte , déclarassent qu'Armanno avait été Cathare, l'enquête fut renouvelée jusqu'à huit fois dans l'intervalle de 1270 a 1300. Encore en 1295 , le peuple de Ferrare vénérait Armanno comme un ami de Dieu. Enfin, sur la demande de l'inquisiteur Vido de Pileo, plus tard évêque de Ferrare1, Boniface VIII ordonna une procédure définitive, et, en 1301, le 22 mars, les inquisiteurs rendirent, dans une réunion solennelle du chapitre des dominicains de Ferrare , une sentence déclarant Armanno Pungiîovo hérétique, et condamnant sa mémoire a «la damnation éternelle; » ses os devront être déterrés et brûlés ; Tautel érigé sur sa tombe, et les statues élevées a sa mémoire devront être brisés, ses biens confisqués, et tous les contrats faits par lui , rompus et annulés. Le podestat, Gérard d'Enzola, fut obligé de jurer d'exécuter cette sentence, sous peine d'excommunication pour lui et d'interdit pour la ville 2.

Le pouvoir exercé par l'inquisition à Ferrare et dans plusieurs autres villes de l'Italie, ne put jamais prendre racine dans la république de Venise. C'est la que, pendant les persécutions dirigées contre les Cathares de la Lombardie, beaucoup d'entre eux allaient chercher un asile. Longtemps les papes réclamèrent en vain l'établissement a Venise d'un tribunal inquisitorial , composé de moines. En 1249, le sénat ordonna que le doge eût à choisir trois citoyens, chargés de rechercher les hérétiques , et de les livrer a l'évêque pour être examinés par lui ; ils ne devaient être condamnés et pu-

1 Ughelli, II, 545.

2 Voy. les actes chez Muratori , Antiquit. ital., V, 96 el suiv. Platina, 213, croit à tort qu'Armanno a été de la secte des Fratricelles; et Moruay, Mysteriam imquitalis, 427, que Segarelli et Dulcino ont été ses disciples.

nisquepar la justice civile. Bien que ce statut conférât au magistrat laïque le droit de s'immiscer dans les questions de foi religieuse, il était cependant une garantie puissante a une époque , où partout ailleurs les magistrats étaient réduits au rôle d'exécuteurs aveugles de sentences dictées par des moines. Aussi le pape ne fut-il pas satisfait ; mais il ne put pas encore obtenir davantage du sénat de Venise. Ce n'est qu'en 1289 que Nicolas IV réussit a introduire en cette république l'inquisition par l'Église; toutefois le sénat y mit une restriction importante, en décrétant que le doge seul aurait le droit d'assister les inquisiteurs, et qu'ainsi la juridiction de ceux-ci resterait subordonnée au pouvoir suprême de la république. Venise, en maintenant constamment ce droit, sut se préserver du despotisme qu'ailleurs l'inquisition exerçait sous le prétexte de la foi. Lorsqu'en 1301 un inquisiteur somma le doge d'introduire et de jurer les lois impériales et papales contre les hérétiques , cette demande fut énergiquement repoussée ; aussi les Cathares furent-ils moins troublés a Venise que dans les autres villes !. Encore au commencement du quatorzième siècle ils trouvèrent asile dans les provinces grecques soumises aux Vénitiens, et Jean XXII dut y envoyer des inquisiteurs particuliers2.

Sur la fin du treizième siècle nous rencontrons encore quelques Cathares en Sicile, où ils ont un diacre auprès duquel se réfugient des frères du midi de la France 3. Il y en eut dans laPouille, où, en 1264, l'évêque de Toulouse, Vivian, et quelques autres parfaits vivaient retirés dans le château de la Bastide-Lombart; le prince Manfred leur ayant ordonné, en 1270, de quitter cet asile, ils se retirèrent en Lombardie4. On en trouve en outre dans la Sardaigne, où

1 Voy. Sarpi, Historia delV origine delV inquisizione in Venezia. Limborch, 65 et suiv.

2 En 13tS. Ripoll, II, 145. — 3 Liber sentent, inquis. Tolos.t 15.

4 Archives de l'Inquisition de Toulouse, Doat, XXV, f° 140 et suiv.

se réfugiaient souvent ceux de la Lombardie et de la Toscane; en 1285, Honoré IV chargea les franciscains d'établir l'inquisition en cette île et de la purger des hérétiques1. Dès le commencement du quatorzième siècle la secte paraît se retirer dans les vallées du Piémont ; antérieurement déjà il y avait eu quelques Cathares dans cette province 5 à Coni , par exemple, s'étaient réfugiés des Français déjà vers 12702. En 1305, ils étaient nombreux dans le Vaîsesia, où les protégeaient les comtes de Blandrata , dont la maison était , depuis des siècles, ennemie de Rome. Dans les combats livrés dans ces contrées aux catholiques par les troupes de Dolcino, les Cathares s'allièrent a ce dernier pour la défense de leurs asiles, quoique sous le rapport de la doctrine ils n'eussent rien de commun avec les prétentions de cet enthousiaste. Lorsqu'en ladite année 1305 les habitants du Yalsesia, assistés des troupes catholiques envoyées contre Dolcino, se furent soustraits a la domination des comtes de Blandrata, les Cathares se réfugièrent dans les gorges du Val de Rassa; les hommes de Scopa et les seigneurs voisins se liguèrent alors pour les exterminer3. Cependant ce but ne fut pas entièrement atteint; l'hérésie cathare subsista encore longtemps , a côté des Vaudois , dans les Hautes-Alpes , inaccessibles aux persécuteurs.

En 1326, Jean XXII découvrit des associations cathares, composées de clercs et de laïques, dans la Romandiola4. Vincent Ferrer, l'intrépide missionnaire, en trouva même encore, en 1403, dans quelques localités de la Lombardie et surtout dans les vallées du Piémont5. C'est la la dernière

1 Raynald., XIV, 580, n° 75. Wadding, V, 141, 142.

2 Archives de l'Inquisition de Toulouse, l. c.

3 Voy. le traité d'alliance, incomplet chez Muratori, Scriptores , IX, 430; complet chez Krone , 78. Coinp. aussi Mosheiin, Ketzergeschichte ,

4 Ripoll, II, 1 172. — 5 Raynald., XVII, 270, no 24.

mention des Cathares d'Italie; partout ailleurs en ce pays leurs traces se. perdent peu à peu dès les premiers temps du quatorzième siècle. L'attention des inquisiteurs est absorbée d'un côté par les Vaudois, qui deviennent de plus en plus nombreux, et de l'autre par les troubles excités par les franciscains fanatiques ou les Fratricelles. Il est vrai que le nom de Patarins revient encore quelquefois dans les chroniques; mais tantôt il est donné , comme synonyme d'hérétiques en général, aux sectateurs de Dolcino, tantôt il désigne bien plutôt les Gibelins, partisans de Louis de Bavière, que des hérétiques proprement dits1. La religion cathare ne compte plus que de rares disciples-, lorsqu'en 1319 Jean XXII renouvela les lois de Frédéric II, et envoya le cardinal Bertrand de Saint-Marcel comme légat en Lombardie pour les exécuter2, celui-ci ne paraît plus avoir trouvé qu'une moisson peu abondante ; mais si le dualisme cathare disparaît, ce n'est pas a l'inquisition que revient l'honneur du triomphe ; elle ne cesse pas au contraire de provoquer les résistances les plus énergiques. En 1327, Mutio Canistrario, citoyen de Todi, dans le duché de Spolète, fut emprisonné comme suspect d'hérésie; le peuple le délivra et chassa les inquisiteurs3 ; ceux de la Lombardie furent expulsés, en 1344, après avoir fait mettre a mort plusieurs simples suspects ; deux années après, ceux de Florence furent chassés à leur tour par ordre du magistrat4. Il ne peut pas entrer dans notre plan de poursuivre au delà de ces faits l'histoire de l'inquisition en Italie, ni de mentionner les condamnations qu'elle prononça sous prétexte d'hérésie, pour des raisons purement politiques; sa lutte contre les Cathares est terminée, la secte s'éteignit

1 P. ex. les habitants de Spolète combattent, en 1505, ceux de Foligno, en criant : Moriantur Patareni Gibellini. Fragmenta historiœ Fulginatis, dans Muratori, Scriptores, supplem., I, 856.

z Raynald., XV, 191, no 14. — 3 Wadding, YII , 67. — * Raynald., XVI, 20-2, no 9.

d'elle-même , ses restes se confondirent avec les Vaudois , ou conservèrent encore pendant près d'un siècle une existence ignorée au fond des vallées du Piémont.

i . Le Midi.

1° Jusqu'à la fin de la croisade, en 4229.

A la fin du douzième siècle l'état social et politique du midi de la France était encore le même qu'à l'époque où l'Église cathare, sortant de son mystère, s'était publiquement organisée dans ces contrées. Le pays était divisé entre plusieurs seigneurs puissants, dont les guerres fréquentes entretenaient un état de trouble continuel ; les ravages exercés impunément par les bandes des routiers et des Cotteraux portaient ce désordre à son comble. Dans les villes, la prospérité croissante des habitants avait développé de plus en plus leur esprit de liberté; forts de leurs institutions municipales, ils étaient décidés a défendre leur indépendance contre quiconque oserait y porter atteinte. Aux cours des princes , dans les châteaux des nobles , aussi bien que dans les villes , la politesse extérieure des mœurs était arrivée a un point qui remplissait d'orgueil les méridionaux , tandis que les barons plus rudes et plus pauvres du Nord ne jetaient que des regards d'envie sur la vie joyeuse et poétique des chevaliers et sur l'opulence des bourgeois de la Provence. Cette civilisation plus avancée du Midi, jointe a la longue

habitude de liberté civile et politique, avait donné naissance à cet esprit de tolérance religieuse qui déjà dans la période précédente avait favorisé a un si haut degré la propagation de doctrines contraires à celles de Rome. Cet esprit avait fini par prédominer au point que non-seulement l'Église cathare existait presque librement à côté de l'Église catholique, mais que les Vaudois avaient pu organiser a leur tour des communautés florissantes ; il y avait des familles nobles, comme celle de Foix, où se rencontraient des membres des deux sectes. A cette époque cependant les Vaudois étaient encore moins nombreux que les Cathares au milieu des populations mobiles du midi de la France: ils n'attiraient que les hommes qui à l'ardeur du sentiment religieux alliaient une vive intelligence de la religion chrétienne 5 autour des Bonshommes au contraire se groupaient tous ceux dont l'unique désir était celui de l'indépendance spirituelle, ou qui, tout en cherchant une satisfaction aux besoins de la conscience et de l'âme, n'avaient pas l'esprit assez éclairé pour distinguer l'erreur de la vérité-, les uns, par simple opposition au clergé catholique, les autres, par illusion , suivaient les doctrines peu évangéliques et encore a moitié païennes du catharisme.

Pour combattre ces doctrines avec succès, et pour exercer en général une influence salutaire sur l'état des esprits dans le Midi , il aurait fallu que le clergé de ces contrées inspirât un respect et une confiance dont malheureusement la plupart de ses membres n'étaient plus dignes. La vie frivole et mondaine des laïques avait trouvé des imitateurs dans les ministres de l'Église; les mœurs sévères avaient disparu, la discipline avait fait place a un relâchement profond et général, le désordre dépassait toutes les bornes. Le pape ainsi que les synodes provinciaux ne cessaient de se plaindre de cette décadence; mais leurs plaintes restaient sans effet. Les prêtres et les moines ne prouvaient ni par leur extérieur ni

par leurs œuvres, qu'ils avaient le sentiment de la gravité de leur ministère1 ; les uns ne songeaient qu'a acquérir bénéfices sur bénéfices2, tandis que les religieux possédaient des biens contrairement a leurs règles, et ne s'occupaient que de les augmenter3. Beaucoup d'entre eux portaient des habits d'étoffes précieuses et de couleurs éclatantes4; au lieu de demeurer dans leurs couvents ou au milieu de leurs troupeaux, ils séjournaient aux cours des princes, ils remplissaient les fonctions lucratives de chapelains ou de secrétaires , et, comptant sur leurs puissants protecteurs dont ils écoutaient les conversations hérétiques sans oser les contredire, ils refusaient l'obéissance à leurs supérieurs naturels5. Les seigneurs , qui s'étaient arrogé tout pouvoir sur les églises, donnaient les charges méprisées de curés a des clercs pauvres et ignorants 6, et employaient a leur propre service les plus habiles et les plus instruits parmi les prêtres. Les évêques de leur côté n'avaient nul souci de la manière dont étaient remplies les fonctions pastorales 5 ils vendaient les bénéfices a qui pouvait les payer, sans s'informer si l'on avait les qualités morales que réclame le ministère évangélique -, « et ces mercenaires , comme dit un auteur contemporain, au lieu de paître les brebis, ne songeaient qu'a les tondre , et ce qui était pis encore , au lieu de les rendre meilleures, ils les séduisaient par leur mauvais exemple à tous les vices7. » L'anarchie en était venue au point que les veilles des

1 Concile d'Avignon, 1209; can. 18. Mansi, XXII, 792.

2 Innocent III à l'archevêque d'Auch, 1198. Lib. I, ep. 82; Baluz., I, 44.

3 Innocent III, l. c. Conc. d'Avignon , 1209, can. 15. Mansi, XXII,

* Ibid., can. 18, l. c.

5 Innocent III à l'archevêque d'Auch, 1198; lib. I, ep. 80 ; /. c.

6 Innocent III au même; lib. I, ep. 79 ; l. c, 43.

7 Insulsis et ipsis suismetipsis clericis ecclesias plerumque tribuunt, non gratis, sed miineribus datis, qui se mercenarios, ovium lanam tondendo,

fêtes des saints, le peuple se livrait dans les églises a des danses qu'il accompagnait de chants profanes1. Toutes ces graves infractions a la discipline, toutes ces irrégularités demeuraient impunies; ou si les tribunaux ecclésiastiques les punissaient, ils le faisaient mollement, sans sévérité2; ils n'étaient prodigues d'accusations et d'anathèmes que contre les hérétiques. Les plus grands scandales étaient donnés par les prélats eux-mêmes. Les évêques ne parcouraient leurs diocèses que pour lever des impôts arbitraires et pour opprimer le peuple3; beaucoup d'entre eux partaient pour la croisade en Palestine, sans songer aux dommages que devait causer leur absence , qui livrait les prêtres a eux-mêmes et au despotisme des seigneurs, et le peuple a toute l'influence des ennemis de l'Église. Au premier rang il faut citer l'archevêque Béranger de Narbonne, qui vendait effrontément les bénéfices et les dignités , et qui soldait une troupe de routiers pour rançonner le peuple ; sa cupidité était égale à son goût pour les plaisirs bruyants; il entreprenait avec ses chanoines des chasses qui duraient des semaines entières4. On comprend d'après cela comment le clergé du midi de la France a dû finir par perdre toute considération , pourquoi il a dû être méprisé des princes et du peuple, pourquoi son influence morale a dû être entièrement anéantie. Partout le

non infirmitatibus compatiendo déclarant, quodque deterius est, maie vivendo, quos deberent corrigere , pertrahunt ad scelera. Gaufredi Chron.,

1 In sanctorum vigiliis in ecclesiis historicœ (lisez : histrionicœ) saltationes obscœni motus seu choreœ fiunt... dicuntur amatoria carmina vel cantilenœ ibidem. Conc. d'Avignon, 1209, can. 17. Mansi, XXII, 791.

- Ibid., can. 11 ; l. c, 789.

3 Pontifices insolitas exactiones per parochias exercentes diœceses causà victûs et quœstûs circumeunt , ipsamque procurationem in quandam vertant redemptionem. Gaufredi Chron , l c.

M Innocent III, en parlant de lui, dit ...Cujus Deus nummus est. 1200. Lib. III, ep. 24; Bréquigny, II, I, 28. Voy. aussi lib. VII, ep. 75; Bréquigny, II, II, 501 ; lib. X, ep 68; Baluz , II, 57.

culte public avait cessé; les églises demeuraient vides et tombaient en ruines ; personne ne se dérangeait de son chemin pour y entrer ni pour en saluer les ministres1. Les dîmes n'étaient plus payées aux prêtres2 ; en revanche les seigneurs levaient sur les églises et les couvents des impôts considérables3, et se faisaient payer les cens et les rentes qui auraient dû revenir aux établissements religieux4. Jamais baron ne songeait plus à destiner ses fils a la carrière ecclésiastique-, une charge était-elle vacante, le patron la donnait à un de ses gens, pour être plus sûr d'être toujours obéi5. Jadis on avait dit : J'aimerais mieux être juif que de faire telle ou telle chose 5 maintenant on disait qu'on aimerait mieux être prêtre6. Pour n'être pas reconnus , les prêtres cachaient leur tonsure et portaient des habits laïques7 ; mais s'ils pouvaient échapper aux regards et aux railleries des passants dans les rues, leur conduite n'échappait pas a la satire mordante des poètes, qui exerçaient alors une influence si remarquable sur les populations méridionales. Pons de la Garda se plaignit amèrement des gens d'Église qui pardonnaient tous les crimes pour de l'argent, tout en les commettant eux-mêmes8^ Gaucelin Faidit, indigné des accusations d'hérésie que le clergé lançait a tous ceux qui lui reprochaient ses vices, rejeta cette accusation sur les prêtres eux-mêmes, dans une comédie satirique, intitulée l'Hérésie des prêtres, et représentée aux applaudissements des princes9.

1 Jamque divinus cultus ibidem pro maximà parte pcrierat. Nam sacrœ œdes velut stabula jumentorum vilescebant. Patriàrckium Bituricense, 102.

2 Conc. d'Avignon, 1209; can. 5; Mansi, XXII, 787.

3 Ibid., can. 7 et 8; l. c, 788.

4 Guill. de Pod. Laur., 667.

8 Hist. littér. de la France, XV, 481.

9 Celte pièce fut représentée à la cour de Boniface, marquis de Montf errât, ami de Raimond VI, de Toulouse, 1193-1202. Hist littér. delà France, XVII, 498.

Cette décadence morale des prélats comme des clercs des ordres inférieurs, fut une des principales causes des grands progrès que la secte cathare ne cessait de faire a cette époque dans le midi de la France. L'Église elle-même ne put s'empêcher de l'avouer. «Les hérétiques, dit Innocent Iïl, en 1204 , réussissent d'autant mieux a attirer les gens simples, qu'ils trouvent dans la vie des évêques des arguments plus dangereux contre l'Église1 ; » et le synode assemblé a Avignon, en 1209, attribue la propagation de la secte avant tout « a la coupable négligence des prélats qui , plutôt mercenaires que pasteurs, ne protègent plus la maison d'Israël et ne prêchent plus la doctrine évangélique aux peuples confiés à leurs soins2. » Dans cette situation déplorable du clergé romain, la pureté des mœurs des hérétiques contribuait beaucoup a la haute estime que les habitants avaient pour eux. Cette pureté faisait une profonde impression sur le peuple , tout léger et tout mobile qu'il était lui-même ; la comparaison entre les prêtres catholiques et les ministres cathares tournait entièrement en faveur de ces derniers, qu'on vénérait comme les bons hommes, comme les seules vraies brebis de Jésus-Christ. «Nous les voyons vivre honnêtement, » dit le vieux chevalier Pons Adémar de Rodélia a l'évêque de Toulouse qui voulait l'engager à renoncer a la secte3 5 les adversaires eux-mêmes se voyaient forcés d'attester la pieuse

1 Hœretici incautos tanto facilius post se trahunt, quanto ex vità Ar~ chiepiscopi et aliorum Prœlatorum Ecclesiœ contra Ecclesiam sumunt perniciosius argumentum , et aliquorum crimina refundunt in Ecclesiam gêneraient. Innocent III, 1204, lib. VII, ep. 75; Bréquigny, II, II, 501.

2 Quia igitur propter formidandam et puniendam negligentiam prœlatorum , qui existantes mercenarii potius quàm pastores , se murum pro domo Israël non opponunt, nec populis suce gubernationi commissis evangelizant evangelicam disciplinant , in his partibus diversœ ac damnatissimœ hœreses pullularunt... Conc. d'Avignon, 1209, can. 1 ; Mansi, XXII,

3 Guill. de Pod. Laur., 672.

austérité, la simplicité évangélique, la pureté morale par lesquelles les parfaits se conciliaient les sympathies du peuple, tandis que les évêques se rendaient méprisables par leur frivolité et leur avarice1. Les Cathares étaient actifs, laborieux, hospitaliers, charitables, capables de toute espèce de sacrifice-, ils donnaient gratuitement aux pauvres ce que TÉglise ne leur vendait que pour de l'argent; ils prenaient soin de l'instruction de la jeunesse et du soulagement des indigents et des malades ; leur vie offrait l'exemple de la vertu rigide qu'ils enseignaient 5 ils étaient, en un mot, tout ce que la grande masse du clergé catholique dans ces contrées n'était plus. Il ne faut donc pas s'étonner si le nombre de ceux qui sortaient de l'Église pour se rattacher a la secte cathare, devenait de jour en jour plus considérable et plus effrayant pour les chefs du catholicisme. L'hérésie , dit Guillaume de Tudèle, avait en son pouvoir tout l'Albigeois , le Carcassais, le Lauragais; elle régnait dans la plus grande partie du pays, deBéziers a Bordeaux, «et, ajoute-t-il, qui dirait plus ne mentirait pas2. » En effet, elle n'était pas seulement répandue dans les contrées nommées par ce poète ; elle avait ses établissements et exerçait son pouvoir en général dans le Midi tout entier, dans la Guyenne, dans la Provence, dans une grande partie de la Gascogne, où Condom paraît avoir été son principal siège3. A l'étranger on se racontait que dans le midi de la France l'erreur avait infecté plus de mille cités4, qu'il y avait la plus de disciples de Manés que de Jésus-Christ5.

1 En hœretici , dum speciem prœferunt pietatis, dum evangelicœ parsimoniœ et austeritatis mentiuntur exempla, persuadent simplicibus vias suas. Paroles altribuées à l'évêque d'Osma. Âcta SS., août, I, 547.

2 Guill. de Tudéle, 4, v. 31-37.

3 Condomana hœresis. Ermengaudus, 226. En 1218, Condom prit parti pour le comte de Toulouse. Guill. de Tudéle, 592, v. 8784.

4 Caesarius Heisterbac, 582.

5 Innocent III à l'archevêque d'Auch, 1198; lib. I, ep. 94; Baluz., I,

FRANCE. 19o

Presque tous les barons du pays étaient croyants de la secte, et accordaient aux chefs une protection publique et efficace1. Dans tous les châteaux ces derniers étaient accueillis avec déférence et avec joie ; ils y tenaient leurs assemblées religieuses, ils y prêchaient et y célébraient les solennités du Consolamentum, et les habitants, que souvent on ne se figure pas autrement que se groupant autour d'un troubadour pour écouter avec avidité ses chansons ou ses contes, se pressaient avec plus d'ardeur encore autour des prédicateurs cathares, dont ils recevaient les paroles avec un recueillement profond. Les seigneurs les plus riches s'empressaient de les faire asseoir et de les servir eux-mêmes à leurs tables; ils leur donnaient les marques de la vénération la plus distinguée. Lorsqu'un jour le chevalier d'Auriac, Olivier de Cuc , dont le propre père , Pierre Raimond , avait été parfait, rencontra Têvêque cathare de Toulouse, Gaucelin, il descendit respectueusement de son cheval et l'offrit au chef hérétique2. Les nobles elles riches bourgeois faisaient aux Bonshommes des dons en habits , en lits , en meubles ; ils les pourvoyaient d'argent, de vivres, de chevaux, ne leur demandaient pas d'impôts, et faisaient en faveur de leur Église des legs considérables3. Ils leur confiaient l'éducation de leurs enfants -, c'est ainsi que le parfait Matthieu était le gouverneur des fils du chevalier Bernard d'Aide , au château de Pradelles*, et que les filles des barons plus pauvres étaient élevées gratuitement dans les maisons des femmes parfaites5. Beaucoup de nobles faisaient même recevoir leurs

51 ; au cardinal de Sainte-Prisque, 1200; lib. III, ep. 24; Bréquigny, II, I, 27.

1 Petr. Vall. Cern., 555. Guill. de Pod. Laur., 667, 672.

2 Archives de l'Inquisition de Carcassonne , 1243; Doat, XXIV, fo 12ô.

3 Guill. de Pod. Laur., 667.

4 Archives de l'Inquisition de Carcassonne, Doat, XXIII, f° 129b.

5 Vita S. Dominici) in ActisSS., août, I, 509. Humbertus de Romanis,

fils dès leur enfance dans la secte, pour les préparer à remplir un jour les fonctions d'évêques ou de prédicateurs1.

La secte n'avait pas seulement des croyants dans la plupart des familles nobles du pays; beaucoup de membres, même des maisons les plus illustres, faisaient partie delà classe des parfaits; il est remarquable que dans les provinces où fleurissait la gaie science des troubadours , et où le service des dames était une des principales vertus chevaleresques, on voyait très-souvent les femmes renoncer au monde pour se vouer au dur ascétisme de la perfection cathare. Vers 1203, Esclarmonde, fille du comte Roger-Bernard de Foix, et épouse de Jourdain, seigneur de Lille- Jourdain, fut consolée au château de Fanjaux2; en 1206, Philippa d'Aragon, mère de Roger-Bernard, habitait Mirepoix avec d'autres femmes parfaites3.

Les principaux prolecteurs de la secte étaient Raimond- Roger, vicomte de Béziers et de Carcassonne, fils de Roger et de cette Adélaïde de Toulouse qui, en 1181 , avait défendu contre une armée de croisés son château de Lavaur; Gaston VI, vicomte de Béarn ; Gérald IV, comte d'Armagnac; Bernard IV, comte de Comminges; Raimond -Roger, comte de Foix. Les domaines de Guillaume VII, comte de Montpellier, étaient les seuls où l'hérésie ne régnât point; ce seigneur, vassal de l'Église, était un défenseur zélé du pape4. En revanche, la secte avait trouvé un partisan dévoué dans la personne du comte de Toulouse; c'est lui aussi que l'Église accusait avec le plus d'amertume, et qu'elle persécutait

1 Matfred de Poalhac fut reçu à l'âge de quinze ans par Arnauld Arrufat, Guillaume Salomon et Arcurand Ros de Verfeuil; comme il montrait de bonnes dispositions, les Cathares résolurent de lui faire faire des éludes. Plus tard il abjura. Voy. sa déposition, en 1243, devant l'inquisition de Carcassonne; Doat, XXII, f«s 58 et suiv.

2 Vaisselte, III, preuves, n° 265, p. 437.

3 Archives de l'Inquisition de Carcassonne, Doat, XXIV, fo 241 .

4 Alanus, prologue de son traité contre les hérétiques, p. i.

avec le plus de rigueur et d'opiniâtreté. En 1194, Raimond VI avait succédé à son père; déjà deux années après il fut excommunié par Célcstin III , a cause des violences qu'il exerçait contre les églises et les monastères ; il en fut relevé, en 1 198, par Innocent IIP , mais ne persista pas moins dans ses dispositions hostiles à Rome. Raimond était un homme de grandes qualités 5 unissant la valeur guerrière au talent poétique, il représentait sous ce rapport un chevalier du moyen âge dans sa perfection. Ses adversaires catholiques , qui l'ont appelé le fils de la perdition , le premier-né de Satan, l'abîme de tous les vices2, lui ont reproché une immoralité profonde 5 il est permis d'en mettre une bonne part sur le compte de leurs rancunes fanatiques. Il était le seigneur le plus puissant du midi de la France; cinquante villes et plus de cent chevaliers suivaient sa bannière; de nombreux troubadours célébraient à l'envi sa bravoure et sa générosité. Sa position à l'égard de l'Église n'est pas toujours restée la même; soit par manque de fermeté, soit dans l'espoir de préserver son pays des malheurs de la guerre , il se soumit au commencement de la croisade à des conditions humiliantes pour prouver son obéissance au siège de Rome ; mais il est certain qu'au moins jusqu'à l'époque où le nord de la France vint fondre sur lui, il a eu des relations intimes avec la secte cathare. Dans ses voyages et dans ses expéditions guerrières, il avait toujours dans sa suite quelques ministres pour pouvoir lui donner le Consoïamentum en cas de maladie ou de blessure mortelle; il assistait régulièrement aux réunions religieuses qui se tenaient dans son propre château a Toulouse; il s'agenouillait, tout comme les autres croyants, quand les parfaits récitaient leurs prières, et se faisait donner par eux la bénédiction et le baiser de paix ; il voulait leur confier l'éducation de son propre fils ; il exhor-

1 4 nov. 1198. Lib. I, ep. 597; Baluz., I, 233.

2 Petr. Yall. Cern., 560.

198 CHAPITRE m.

tait ses vassaux à suivre son exemple , et ne craignait pas d'avouer publiquement, en présence même de prêtres catholiques, son aversion pour l'Église de Rome et ses sympathies, ses convictions cathares1.

C'est sous de tels protecteurs que l'Église cathare existait librement et fortement organisée dans le midi de la France au commencement du treizième siècle. Elle était divisée en plusieurs diocèses, ceux de Toulouse, d'Alby, de Carcassonne etd'Agen. Gaucelin était évêque de Toulouse2, Sicard Cellérier, évêque d'Alby, résidant au château de Lombers3, Bernard de Simorre, évêque de Carcassonne4. Dans les villes et dans les châteaux forts ils avaient des hospices, où ils ne tenaient pas seulement leurs assemblées, mais où les jeunes Cathares se préparaient par l'étude et l'abstinence aux fonctions de diacres et d'évêques , et où les parfaits , parcourant le pays, trouvaient leur logement et leur nourriture; c'est aussi dans ces maisons qu'était déposée la caisse commune, qui servait au soutien des voyageurs, des pauvres et des exilés5.

Guillabert de Castres, alors fils majeur de l'évêque de Toulouse, et un des prédicateurs les plus influents de la secte, dirigeait de pareils hospices dans les châteaux de Saint-Paul et de Fanjaux6; il yen avait plusieurs a Montréal et aux

1 Un jour qu'il attendait vainement quelques hommes qui devaient venir auprès de lui, il s'écria : On voit bien que le diable a fait ce monde, car rien ne nous arrive à souhait. Un autre jour, jouant aux échecs avec un chapelain, il lui dit :Le Dieu de Moïse auquel tu crois, ne pourra pas t'aider a ce jeu ; quant à moi, que jamais ce Dieu ne me soit en aide, etc. Petr. Vall. Cern., 559, 560. Voy. surRaimond, Hist. littér. de la France, XVII, 542; Michelet, II, 480 et suiv.

2 Archives de l'Inquisition de Carcassonne, Doat, XXIV, f° 112b. Son sociits était alors Vital de Montaigu.

3Guill. de Pod. Laur., 669.

4 Petr. Vall. Cern., 562. Benoist, I, preuves, p. 270.

5 Archives de l'Inquisition de Carcassonne , Doat , XXIII , f° 266b, etc.

6 Archives de l'Inquisition de Carcassonne, Doat, XXIV, f° M2b. Vais-

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