CRÉATION DE L HOMME. PÉCHÉ
de la mauvaise volonté , de la concupiscence charnelle et ses suites. Suivant le dualisme mitigé, la pomme défendue n’a pas été autre chose que le commerce de l’homme avec la femme1 *. Quoique cette défense eût été faite par une ruse du démon', la secte la croyait cependant conforme à la volonté de Dieu, lequel ne pouvait pas désirer la propagation d’êtres soumis h son adversaire. Le démon savait cela; il savait que Dieu aurait défendu au premier couple de goûter du fruit fatal; il eut donc l’air de le leur défendre lui-même, aiin d’être plus sûr de son triomphe, quand h leur péché charnel, Adam et Ève ajouteraient celui de la désobéissance. Le péché de la chair, la « fornicatio carnalis » est le vrai péché originel3; c’est le plus grand de tous, car non-seulement il a été commis par un effet du libre arbitre3 *, et constitue ainsi une révolte volontaire de l’ame contre Dieu ; mais il est aussi le moyen de perpétuer unera ce mauvaise , et d'agrandir ainsi le règne du démon.
A la fin du douzième siècle quelques partisans du dualisme mitigé en Italie croyaient qu’après avoir formé Ève, le démon eut lui-même commerce avec elle, et que Caïn fut leur fils1; du sang de celui-ci naquirent les chiens, dont le fidèle attachement aux hommes doit prouver qu’ils sont d'origine humaine3. On a voulu trouver en cela «une réminiscence de traditions égyptiennes sur ces cynocéphales qui jouaient un rôle dans la mythologie et dans l’astronomie des bords du Nil,» et on a ajouté que ces idées n’ont pu être transmises aux Cathares que par des Gnosliques6. Nous n’y voyons qu’une fable grossière, inventée par quelque imagination ca-
1 Eckberlus, 904; Bonacursus, 208; Monela, 111; üisputalio, 1710;
Actes de l’Jnquisit. de Carcassonne, 1247 ; Doat, XXII, f» 94.
- Monela. 111. — 3 Ibid., 110.
4 On a vu une opinion analogue chez les Bogomiles.
* Bonacursus, 208.
b Matler, Histoire critique du gnosticisme, III, 208.
thare, et se rattachant d'autant moins au gnosticisme et à l’Égypte, qu’elle n’a pas régné généralement dans la secte; il n’y a qu’un seul auteur qui en parle , et comme elle ne joue aucun rôle quelconque dans le système , il nous parait fort probable qu'elle n’a été qu’une opinion locale et passagère. En revanche, l’opinion que les filles d’Ève eurent commerce avec les démons, et donnèrent naissance aux géants1, paraît avoir été plus répandue; on la fondait sur un passage de la Genèse2, les Bogomiles l’enseignaient comme les Cathares occidentaux ; Jean de Lugio lui-méme lui donna une place dans son système , tout en la modifiant 3; c’était en général un mythe qui convenait parfaitement à ces imaginations du moyen âge , qui faisaient jouer aux géants un rôle si considérable dans toutes les traditions et dans toutes les épopées.
Il n’est pas nécessaire, après tout ce qui vient d'être dit sur l’origine de l’espèce humaine, de rendre attentif d’une manière spéciale a la différence qui existe, quant h cette doctrine, entre le dualisme absolu et le dualisme mitigé. Cette différence est aussi claire qu’elle est essentielle. Selon le dualisme absolu , toutes les âmes sont descendues simultanément sur la terre et leur nombre n’augmente pas; selon le dualisme mitigé, il y a eu deux âmes premières, dont dérive tout le genre humain. Cette différence en a pour conséquence une autre non moins importante; le dualisme absolu a dû enseigner la transmigration des âmes h travers une série de corps, tandis que le dualisme mitigé, tout en admettant que les deux âmes primitives ont également passé par une série
1 Bonacursus, 208.
2 Genèse, IV, 4 Ces géants c ognoverunt per dœmones patres suos diabolum omnia croasse. Unde diabulus dotons eos ista scire, dixit .* Pœnitet me fecisse hominem. Gen. VI, 6. Bonacursus, l. c.
3 Selon Jean de Lugio ce furent les (ils du Dieu bon qui eurent commerce avec les filles du démon. Heinerius, 1769.