Italie
Nous venons de dire que c’est en partant des villes dalmates que le catharisme s’est répandu en Italie. C’est la route naturelle que suivaient les Slaves pour se mettre en rapport avec les populations italiennes. Les relations qui de bonne heure ont existé entre les deux peuples sont hors de
secte. Reinerius , 1767, a Duguntbia ; le texte interpolé du même auteur, chez Gretser, 55 , Dugranicia ; les actes du concile de Saint-Félix , chez Bouquet, XIV, 448, Drogomelia; Vignier, £68, Druguria. Cela ne peut être que Tragurium , appelé aussi par les auteurs latins du moyen Age Trugurium ou Trigurium. Le nom slave était Trogir. Voy. Schaflarik, II, 303. — 3 Reinerius , 1767.
■ Thomas, Ârchid. Spalat., 553; Fejér, 1 , 397. Ce dernier auteur met le concile en 1059; mais Alexandre U n'a régné que de 1061 k 1073.
2 Epùt. ad Petrum Archiepisc. Dalmatùg , Mansi , XIX, 943.
doule; rien ne le prouve mieux que ces localités et ces familles de l’Italie septentrionale, dont les noms rappellent la Bulgarie; ces noms qui se rencontrent dès le onzième siècle, se sont en partie perpétués jusqu’à nos jours1. La cause de ces relations était principalement le commerce; aussi est-ce par des marchands surtout que les doctrines cathares paraissent avoir été apportées aux Italiens2.
Ces éléments trouvèrent en Italie un terrain tout préparé pour les recevoir. L’ancien manichéisme y avait jeté des racines trop profondes, pour que les etforts réunis des empereurs et des papes eussent pu réussir à les extirper; c’est en vain qoe déjà Valentinien Ier avait défendu les réunions des Manichéens3 ; que Théodose-îe-Grand avait commencé par les noter d’infamie, pour prononcer plus tard contre eux la peine de mort4; qu’IIonorius avait déclaré le manichéisme crime public5, et que Théodose II avait renouvelé toutes ces lois rigoureuses6 : les partisans de la secte s’étaient propagés de plus en plus en Italie, et avaient continué à tenir leurs réunions secrètes jusque dans Rome, sous les yeux du pape. Léon-le-Grand , qui en découvrit un grand nombre, prêcha souvent contre eux; condamnés par un synode et bannis par le sénat, ils se dispersèrent dans tout le pajs et s’y maintinrent, malgré les ordres du pape de réprimer les progrès de la secte détestée7. Leur nombre s’augmenta lorsque le roi des Vandales ariens de l’Afrique, Hunnéric, eut persécuté avec violence les Manichéens de ses États; ceux qu’il ne brûla point , furent déportés en Europe, ou s'y réfugièrent8;
* Voy. la noie 8 à la fin de l’ouvrage. — 2 Voy. p. 9, noie 4.
3 En 372. Cod. Theod., lib. XVI, lit. V, I. 3; t. VI, 113.
* En 581 , 382 et 389. Ib., I. 7, 9 et 18; p. 120, 124, 135.
5 En 399, 405, 408. Ib., I. 35, 40, 43; p. 153, 160, 164.
6 En 423. 425, 428. Ib., I. 59, 62, 65; p. 182, 184, 187.
7 Sermo 5 de jejunio dccimi mensis , 12 ; Sermo 4 de epiph., 53 ; Sermo 4 de quadrag., 42; Epist. 8 ad episcopos per Italiam , 1 IG.
8 Victor Vilensis, 21.
c'est en Italie, sans doute, où ils avaient des frères nombreux , que se rendirent la plupart de ces exilés. Vers 550 il y eut des Manichéens 'a Ravennc1 ; plusieurs papes en découvrirent à Rome; Gélase , Symmaque , Hormisdas en firent bannir à plusieurs reprises2; encore Grégoire-le-Grand se vit dans le cas d'exhorter scs évêques h sévir contre eux3. Dès lors leurs traces évidentes se perdent pendant plusieurs siècles ; mais il serait impossible qu'une hérésie qui , pendant plus de deux cents ans, avait résisté avec tant d’obstination à toutes les mesures prises pour l’extirper, eût disparu tout d’un coup sans laisser des souvenirs dans le peuple4. Grâce h une foule de circonstances , ces souvenirs ont pu se perpétuer dans l’ombre, et, tout en s’affaiblissant peu h peu , se transmettre de génération en génération jusqu’à l’époque où , ranimés par l’introduction des idées cathares, ils ont dû devenir pour celles-ci une cause de progrès plus faciles et plus universels. Ces circonstances, qui favorisèrent la conservation des germes manichéens et par Fa même plus tard la propagation du catharisme, exercèrent leur influence principalement dans Fltalie septentrionale. Dès leur premier établissement dans le pays, les Lombards, alors encore ariens, avaient manifesté
< Rubeus , 165.
2 Anastasius ,30, 32, 34 ; Graliani Decret., I. 1U, De contecrat ., II, cap. 12; col. 1918.
3 Epist. ad Cyprianum ; lib. V, cp. 8 ; t. II , 733; ad Johannem , episc. Squillac. i lib. II , cp. 37 ; I. II , G00.
* Le passage de la lettre de Grégoire à l’évéque de Squillaci fut pendant plusieurs siècles répété lors de l'institution des évêques italiens; on le trouve en 978, dans un diplôme d'institution donné par Gerbert, archevêque de Capoue (Ughelli, VI, 564); en 1032, dans un diplôme donné par Athenoulphe , archevêque de la même ville (ib. , 676); en 1066, dans un diplôme donné par Alfanus, archevêque de Salerne (ib., VII, 802). Cependant on ne pourrait pas conclure de ces faits seuls qu'il y ait eu jusqu’au onzième siècle des Manichéens en Italie; le passage de la lettre de Grégoire était devenu une formule officielle , qu'on pouvait répéter, lors même que l'occasion ne le nécessitait pas. Gieseler, II, l, 405.
une aversion profonde pour le pouvoir siégeant k Rome; lors même qu’ils se furent convertis au catholicisme, le nom de Romain était resté synonyme pour eux de tout ce qu’il y a d’ignoble et de corrompu1. Plus d’une fois les papes s'étaient vus obligés de rechercher contre ces voisins formidables le puissant secours des rois des Francs ; le triomphe de ces derniers n’avait pas peu contribué sans doute k nourrir la haine contre les Romains, dans un pays dont le clergé lui-même essayait de conserver les anciennes traditions de son indépendance k l’égard de l’évêque de Rome. L’esprit d’opposition trouvait eu outre un appui dans l’esprit de liberté qui animait les institutions des cités lombardes. Jalouses de leurs franchises, ces républiques naissantes témoignaient la même impatience k se soumettre en toutes choses au pape, qu’a reconnaître la suprématie impériale. On connaît les passions et les rivalités qui , de bonne heure, armèrent les unes contre les autres les villes de la Haute- Italie-, il suffît de dire que cet état de désordre et d’anarchie a dû favoriser k son tour le développement de sectes contraires k l'Église dominante.
D’ailleurs l’ignorance du peuple en matière religieuse était telle, qu’il était livré au hasard k tous ceux qui savaient frapper son imagination par des doctrines extraordinaires; l’influence de ces doctrines devait être d’autant plus efficace que dans quelques esprits elle pouvait se rattacher encore aux restes d’un paganisme mal extirpé. A l'époque où les premières idées cathares vinrent se répandre en Italie, c’està-dire vers la fin du dixième siècle, la grande majorité du clergé inférieur était dans un état de ténèbres intellectuelles, dont aujourd’hui on a de la peine k se faire une idée; la plupart des clercs de Vérone ne savaient pas même le symbole des apôtres, et dans le diocèse de Vicence il y avait des
1 Liulprand , 481.
prêtres qui croyaient grossièrement que Dieu a un corps 1 ; qu’on se figure après cela quelles devaient être l'instruction et la foi des laïques1 Incapable par son ignorance de préserver ceux-ci de l’influence hérétique, le clergé commençait déjà à leur donner du scandale par la dépravation de ses mœurs. Au dixième et au onzième siècle la vie de beaucoup de prêtres n’était vouée qu’à la débauche ou à l'accumulation de richesses2; il en résultait que des hérétiques, menant une vie austère et pauvre, devaientfaire une impression profonde sur le peuple, et lui faire accepter avec moins de peine des doctrines opposées à celles d’un clergé qu’on s’habituait à mépriser. Un membre de ce clergé avait lui-même donné l’exemple d’une protestation énergique contre les abus qui se glissaient dans le culte; du temps de Louis-le-Débounaire , l’évêque Claude de Turin avait hautement blâmé des pratiques qui lui avaient paru anti-chrétiennes et dangereuses; le souvenir de ses luttes s’était perpétué longtemps après sa mort3.
Lorsqu’enfin, depuis la fin du onzième siècle, l’esprit humain prit un nouvel essor en Italie, des hommes avides de spéculation s’emparèrent des idées cathares avec l’ardeur propre aux imaginations méridionales; croyant y trouver une satisfaction abondante aux besoins de leur intelligence comme à ceux de leur sentiment religieux, ils devinrent des propagateurs zélés de l'hérésie dualiste ; c’est par des hommes de cette espèce que le catharisme reçut plus tard, et princi-
1 Ratherius , Itincrarium, 381 ; Sermo 1 de quadrages., 388.
2 Le même, De contemtu canonum, 354; Desiderius (plus tard pape Victor II), De miraculis S. Benedxcti ; dans la Bibl. Patr. Max ., XVIII,
3 L’évêque Jouas d’Orléans ne publia son livre contre Claude qu’apré* la mort de ce dernier, parce qu’il avait appris que les erreurs de Claude étaient renouvelées par scs disciples. Le grand nombre de manuscrits des ouvrages do Claude , répandus en Italie, en France et en Angleterre , prouve également combien ses idées avaient trouvé de partisans.
paiement en Italie, son développement systématique et définitif.
Comme les premières traces du catharisme se montrent
en France dès les dernières années du dixième siècle, et que pour passer en France il traversa l’Italie, nous pouvons admettre qu’à cette même époque, déjà il avait trouvé dans ce dernier pays quelques partisans. Lorsque, au commencement du onzième siècle, des cathares furent découverts en grand nombre dans plusieurs villes de la France, qii apprend que leur hérésie a été apportée de ITlalie; c’est une femme italienne qui l’a introduite à Orléans1; c’est l’Ilalien Gundulfqui Ta préchée dans la Flandre2. Dans l’Italie elle-même la première apparition publique de la secte remonte aux années 1030 à 1035. A cette époque déjà elle comptait des partisans dans quelques familles nobles de la Lombardie; l'irritation , produite chez beaucoup de seigneurs par les injustices de leur suzerain, l’archevêque Héribert de Milan3, n’était peut-être pas étrangère à leur sympathie pour l’hérésie, et ce prélat, en combattant les hérétiques, combattait en même temps ses ennemis personnels. Le château de Monteforte, près de Turin, était le principal siège de la secte, qui avait pour chef un homme plein d’enthousiasme, nommé Girard ; la comtesse du lieu lui accordait sa protection. Pendant une de ses tournées pastorales, l’archevêque de Milan apprit à Turin l’hérésie des habitants de Monteforte. Il se fit amener Girard, et luidemanda compte de ses doctrines ; Girard confessa que lui et ses amis rejetaient le mariage , qu’ils condamnaient l’usage des viandes, et qu’ils étaient assurés que Dieu, en leur ouvraiit l'intelligence de l’Écriture sainte4,
’ Ex Italià procèdent. Glab. Rad., 35.
2 Gundulf quidam ab Italiœ parlibus vir, accompagné de quelques dis ciples Tenus également ab Italiœ finibus. Mansi , XIX , 421 , 425.
3 Sismondi , Uist. des républ . ital. , 1,115.
4 II est dit qu’ils recevaient l’Ancien et le Nouveau Testament; les
leur communique le Saint- Esprit et avec lui la rémission de leurs péchés. Il ajouta qu’ils croyaient au Dieu qui a tout créé et en qui tout subsiste. Au premier coup d’œil cette doctrine parait contraire au dualisme cathare; mais il est plus que probable que dans les commencements les croyances dualistes formaient ta partie secrète du système de la secte; en disant que Dieu a créé tout. Girard songeait sans doute h l’ensemble des choses créées par le Dieu bon ; deux siècles plus tard , les Albigeois répondaient souvent d’une manière analogue aux questions sur ce point. Quant au Fils de Dieu, ces hérétiques l’entendaient allégoriquement de l’àme de l’homme , régénérée par l’Esprit-Saint et aimée de Dieu ; une opinion semblable se retrouve chez des Cathares des temps postérieurs. Ils croyaient enfin que la vie est une pénitence, et que plus elle est dure, plus elle est méritoire; de même que les Cathares du treizième siècle, qui souffraient les tortures parce que l’entrée du paradis doit être achetée par l'homme au prix de sa chair et de son sang , et qui abrégeaient eux-mêmes leurs jours pour ne plus perdre le Saint- Esprit, les hérétiques de Monleforle s'imaginaient qu’une mort volontaire violente conduit plus vite au ciel que le cours ordinaire de la nature.
Sans doute, toutes ces doctrines sont encore vagues et incomplètes; ce n’est pas encore un système, mais on y reconnaît les traces des spéculations métaphysiques des Cathares; on y voit leurs essais de spiritualiser les dogmes de la Bible; on y trouve surtout leurs préceptes ascétiques sur la perfection de la vie affranchie des liens matériels. Girard fut condamné comme hérétique, et Héribert dirigea uoe expédition contre le château de Monteforte ; le marquis Mainfroi, son frère Alric, évêque d’Asti , et d’autres nobles et
dualistes absolus parmi les Cathares, c’cst-à-dire les plus anciens, ne rejetaient pas l’Ancien Testament tont entier, do sorte qu’on peut admettre qu’il ne s'agit ici que do la partie qu'ils ne condamnaient pas.
prélats du pays en formèrent le siège ; après plusieurs assauts, ils s'en emparèrent; les hérétiques furent emmenés à Milan , où l’on érigea un bûcher immense, en face duquel fut plantée une croix; on laissa aux prisonniers le choix d’abjurer devant celle-ci ou de monter sur celui-là ; la plupart préférèrent avec joie la mort ; l’archevêque seul , dit-on , aurait voulu leur laisser la vie*.
Depuis cet événement, pendant tout le reste du onzième siècle, on ne trouve plus de traces de Cathares en Italie; aucune chronique n’en parle; d’ailleurs la partie septentrionale du pays n’a presque pas d’historien pendant tout ce temps. Si l'Eglise les laissa passer inaperçus, c’est que les regards de ses chefs étaient portés sur des objets qui leur paraissaient plus graves ; la grande dispute théologique avec Bérenger, les querelles bien autrement vives avec les empereurs, les luttes des papes, surtout de Grégoire VII, contre la simonie et la corruption de ta plupart des prélats de l’Italie , les tumultes soulevés par le fanatique Àriald contre les prêtres mariés de la Lombardie, toutes ces affaires d’une importance si haute absorbèrent toute l'attention des souverains pontifes et la détournèrent d’une petite secte que l’on croyait étouffée dans les flammes du bûcher de Monleforte. Mais loin de périr, celle-ci profita des circonstances politiques et ecclésiastiques si favorables à ses progrès , pour se consolider et se répandre dans les villes de la Lombardie , où dès le milieu du douzième siècle elle apparaîtra fortement organisée; cette organisation et ce développement seraient inexplicables, si on n’admettait pas que longtemps avaul qu’elle fût de nouveau découverte par l’Église, la secte avait jeté des racines profondes dans l’esprit du peuple.
1 Landulphus Senior, SS, SS; tilab. ttadulpb, 45. Le dernier dil : Coteboni idula more paganorum , ac cum Jmiœis inepla tacrificia lilare nitcl/aniur. Ce n csl là qu'une invention.
CHAPITRB III.
Depuis la fin du dixième siècle, et surtout depuis les premières années du onzième , l’hérésie cathare se répandit de l’Italie dans les autres contrées de l’Occident. Des missionnaires enthousiastes, hommes et femmes, la portèrent en secret de province en province, et trouvèrent des partisans dans les campagnes comme dans les villes1; un lieu mystérieux les réunissait tous en une seule Église, et Girard de Monteforte put déjà parler de scs frères dispersés dans tous les pays , et visités tous les jours par leur chef invisible , le Saint-Esprit2. C’est en France surtout que la secte fil des progrès rapides; en peu de temps elle y gagna des populations entières. Peu de contrées, en effet , étaient aussi disposées que la France méridionale h l'opposition contre les doctrines et la domination de Rome. A plusieurs reprises des protestations énergiques étaient parties du Midi contre les abus et les superstitions qui commençaient h s’introduire dans la doctrine et dans le culte; ti la fin du quatrième siècle le prêtre de Barcelone, Vigilance, né dans le comté de Cominges, s’était élevé contre les honneurs excessifs rendus aux saints et h leurs reliques; deux siècles plus lard l'évêque de Marseille, Sérénus, avait renouvelé cette opposition et brisé les images que le peuple superstitieux s’obstinait h adorer3. A l’effet produit par ces tendances plus libres d’hommes dévoués h l’Église orthodoxe venaient se joindre dans le Midi les souvenirs des grandes hérésies, qui avaient compté dans ces contrées de si nombreux partisans. Pendant près de deux siècles l’arianisme avait été la religion dominante des Yisigolhs de l'Aquitaine ; il avait contiuué h régner
• Adeniar, 159. — * Laniltilplins Senior, 89.
3 Gregorius Magnus, lib. IX, ep. 105; in Opp., il. lOOti; lib. XI. rp. 15; 11, 1099.
dans la province Narbonaise , même après la conversion du roi Reccarède au catholicisme , et ce n’est qu’après des résistances et des luttes sanglantes qu’il avait cédé a l'Église orthodoxe1. Mais la haine contre celle-ci était restée dans les populations qu’elle ne s’était soumise que par la force des armes ; même après son triomphe , elle ne songeait qu’avec une irritation mêlée de terreur à cette hérésie arienne, jadis si redoutable pour elle, et lorsque les Cathares parurent dans le Midi , les catholiques bien souvent n’y virent que les descendants des Ariens du cinquième et du sixième siècle3. Une hérésie non moins dangereuse dans ces contrées avait été celle de Priscillianistes , qui, ’a des doctrines gnosliques, avaient mêlé quelques éléments manichéens. Malgré l’horrible supplice du maître , cette secte s’était propagée au loin , et s’était maintenue surtout dans le nord de l’Espagne3, où , encore en 563 , on tint un concile contre elle. Sans nul doute elle avait aussi trouvé des partisans dans le midi de la France4; plus tard ses doctrines particulières disparurent, mais il resta la tradition de l’opposition contre le dogme de l’Église, et peut-être même quelques souvenirs coufus d’idées gnostiques. Ce que surtout il ne faut pas perdre de vue , c’est que le manichéisme lui-même s’était répandu dans la Gaule et y avait laissé ses germes5. Encore au treizième siècle , une tradition qui , à la vérité , ne se fondait sur aucune donnée historique, faisait remonter l'origine du dualisme en France au manichéen Fortunalus, que saint Augustin avait forcé de quitter Hippone , et qui, disait-on, s’était réfugié alors en Champagne et y avait établi sa secte8. Enfin, n'oublions pas que la civilisation gréco-romaine du midi de la Gaule y avait laissé des vestiges profonds , résistant pendant plusieurs
1 Vaisselle, I, 509 el suiv. — 2 Guill. de P. Laur., C66,C7I. — 3 Sulp.
Sesrerus , lib. II, p. 479. — * Vaisselle, I, 148.
5 S. Augustin , De naturà boni , cap. 47 ; t. VIII , 567. — l> Albericos ,
Il , 570.
siècles h l’intluence des nations germaniques. Les superstitions païennes , qui au sixième siècle avaient eucore subsisté dans toute leur force, s’étaient mêlées aux rites de l’Église, aux cérémonies du peuple catholique*. Il était resté ainsi dans l’esprit des méridionaux un fond païen , qui les rendait d’autant plus accessibles à toutes les influences anti-ecclésiastiqnes et anti-chrétiennes, que 1k, comme en Italie, le clergé se privait trop souvent par sou ignorance et par le déréglement de ses mœurs, de tous les moyens propres k exercer une action heureuse sur les hommes.
Mais ce n'est pas dans le Midi seulement que l’état intellectuel et religieux des populations les disposait k l'hérésie-, dans les autres parties de la France des causes semblables produisaient le même effet. Nous venons de mentionner la tradition de l’arrivée de Fortunatus en Champagne ; nous n’en conclurons rien , si ce n’est que des idées manichéennes ont pu se répandre de bonne heure et se conserver dans cette province. Lorsque plus tard Bérenger éleva son opposition contre le dogme romain de l’Eucharistie, on lui reprocha aussi d’enseigner la condamnation du mariage et du baptême des enfants3; son hérésie troubla la France entière, et au milieu de la renaissance des esprits k la vie intellectuelle, c’est elle surtout qui préoccupait les penseurs parmi le clergé et dans les monastères ; chez beaucoup d’entre eux , elle pouvait servir de point de contact pour des doctriues plus hérétiques encore; car, comme Bérenger, les Cathares ne croyaient pas k la transs uhstan lion dans l'Eucharistie; comme lui , ils condamnaient le mariage et rejetaient le baptême des enfants. Les hommes portés k la spéculation métaphysique , acceptaient avec ardeur des doctrines qui annonçaient la double prétention d’ouvrir le sens spirituel de
1 Bougtiol , II , 521 et suiv. ; Fauricl , 1 , 108 cl »uiv.
* Kpiit. Eft ur. Ltodicentii ad llenricum reyem Francia;. Uibl. l’IV . Col., I. XI , 434.
l'Écriture , el de résoudre les plus hauts problèmes de la philosophie; tandis que les principes ascétiques des Cathares séduisaient ceux qui , à la vue de la rudesse des laïques et de l'immoralité de beaucoup de clercs, croyaient que la réforme de la vie était impossible dans l’Église orthodoxe.
C’est sur un terrain ainsi préparé que les semences de l’hérésie cathare furent répandues par les missionnaires venus de l’Italie*. Elles se propagèrent d’abord dans l’Aquitaine, où la ville de Toulouse devint leur foyer principal3. De lit la secte étendit rapidement ses ramifications dans tous les pays au sud de la Loire; dans le Périgord*, dans l’évêché de Limoges4, dans la marche de Poitiers5, elle ne tarda pas h compter dans toutes les classes de la société des partisans enthousiastes. Les seigneurs et les prélats du pays, devenus attentifs h ces nouveaux Manichéens, prirent des mesures pour les extirper. L’évéque Girald, de Limoges, de 1012 h 1020, essaya le premier d’arrêter leurs progrès6; vers 1022 plusieurs lurent découverts h Toulouse et mis à mort7; quelques années plus tard, le duc d’Aquitaine, Guillaume,
1 Glaber Rad., 55; Manst, XIX, 424.
1 Le Chronicon episeop. Atbigensium et abbatum Caitrensium , chez d’Acbérv, 111, S7Î, rapporte à l'année 953 ce qui sait:
Qua via lit Domini mea tingua docebit iniquot Cordeque converti) corruet impie las.
Walfredus ipargit doclrina semina falstr, Corpus et un d animam morte perire doeet.
Insvrgit contra veto sermone Durandus, St gladio lingues dogmata fallu lecat.
L’erreur reprochée ici à Wallred n’est pas cathare. C'était probable, ment une des nombreuses hérésies qui avaient cours dans le midi de la France. Encore au commencement du treiziéme siècle, Alain parle d'hérétiques de ces contrées niant l'immortalité de l’Âme.
3 LTn ruiticus Petragoriceniis l'apporte vers 1017 à Orléans. Adcuiar,
* Ademar, 154. — * ib., 164. — 6 /*., 154; Gall. christ , II, 515. — 7 Ademar, 159.
réunil au monastère de Saint-Caroff1 un concile d’évêques , d’abbës et de seigneurs , pour décréter l’extinction de l’hérésie2. Mais celle-ci résista h tous ces efforts -, au lieu de succomber, elle gagna de jour en jour un terrain plus considérable, de sorte que déjà en 1022 on put dire qu'elle était répandue dans presque toutes les provinces de la Gaule3. Dès les premiers temps de sa propagation, elle avait été > apportée jusqu’à Orléans par une femme venue de l’Italie et par un paysan du Périgord4. Des nobles , des gens du peuple , des prêtres renommés pour leur piété et leur science furent gagnés à la secte6*, elle fut adoptée par presque tous les chanoines de l’église collégiale de Sainte-Croix. Les chefs en étaient deux clercs , Lisoi et Étienne , vénérés de toute la ville, à cause de leur charité et de la sainteté de leur vie-, Étienne avait été confesseur de la reine Constance; tous les deux étaient aimés du roi. Ils tenaient en secret des réunions nocturnes, où ils initiaient à leurs doctrines de nombreux disciples, en commençant par les instruire au moyen d’allégories et de similitudes, destinées à ouvrir le sens mystique de la Bible6; ce n’était qu’après s’étre assurés de la fidélité de leurs auditeurs , qu’ils leur communiquaient leurs dogmes plus essentiels, en leur disant que la Bible est une lettre morte qui n’est comprise que par famé illuminée par le Saint-Esprit; qu’il n’y a dans l’histoire de Jésus- Christ rien de réel ni de matériel , et que le fils de Dieu n’a eu sur la terre qu’une existence apparente; que le baptême ne contribue en rien au salut, et que Jésus-Christ n’est pas présent dans l’Eucharistie; que l’invocation des saints est inu-
1 Aujourd'hui Saint-Carroux , dép. de la Vienne, ancienne abbaye de Bénédictins. — 2 Vers 1028. Ademar, 164.
3 Jamjam per Galliarum provincial. Gcsta sijnodtis Aurel., 004.
4 (îlab. Knd , 55 ; Ademar, 159.
5 Glab. Kad., I. c. ; Jean, moine de Fleury, à Oliba , abbé d’AIzone; chez Bouquet , X , 198.
* Gesta sjjn. Aurel., 004, 600.
lile; que le mariage est condamnable; que le clergé catholique a perdu le pouvoir de conférer le Saint-Esprit ; que la vraie foi qui sauve ne se trouve que chez eux-mêmes, et que I on n’est assuré de la rémission des péchés qu’en se faisant donner par eux l'imposition des mains. Quant au dualisme , ils le réservaient sans doute aux plus avancés de leurs disciples1 ; ils se bornaient à dire aux autres que Dieu , tout en étant l’ordonnateur de toutes choses, n’a pas tiré le monde du néant. Un auteur leur reproche d’avoir enseigné l’éternité de la matière2; il y a eu en effet des Cathares qui ont professé cette opinion , mais il se peut aussi que l’assertion de Glaber Raoul ne se fonde que sur une doctrine mal comprise ; les hérétiques d'Orléans avaient dit sans doute que ce n'est pas Dieu qui a créé le ciel et la terre, d'ou le chroniqueur tire la conclusion qu'ils croyaient à l’éternité du monde3.
Étienne et Lisoi, pleins d’enthousiasme pour leurs erreurs, envoyaient de leurs disciples dans les villes voisines, pour gagner des prosélytes4. Pendant plusieurs années, ils surent rester cachés à l’Église; en 10i9Théodat, le chantre de Sainte-Croix, mourut dans l’hérésie et fut
1 II est constaté par la dénomination do Manichéens; Adcmar, 159: Probati sunt esse Manichœi. La chronique d'Auxerre, écrite an douzième siècle , chez Bouquet, X , 271 , leur donne aussi ce nom. On peut aussi l'induire des bruits répandus par le peuple qu’ils adoraient le diable (Adem., 159; Gesta syn. Aurel., 605). Ayant élevé le mauvais principe au rang d’un Dieu , le peuple pouvait très-bien en inférer qu’ils l’adoraient. Cependant nous n’insistons pas là-dessus, parce que des accusations semblables avaient été dirigées par les païens contre les premiers chrétiens , sans que ceux-ci fussent dualistes. C’étaient des fables inventées par la grossière imagination du peuple.
* Glab. Rad.,36.
3 Voy. sur leur doctrine Gesta syn. Aurel., 605 et suiv. ; un fragment écrit vers 1108, chez Bouquet, X, 1212; et la note 9 à la fin de l’ouvrage.
4 Glab. Rad.,55.
enterré comme orthodoxe1. Cependant en 1022 2 3 une trahison devint la cause de leur perte. Aréfast, un des chevaliers du duc Richard de Normandie, et habitant à ce qu'il paraît la ville de Rouen*, avait en sa maison un clerc nommé Herbert. Celui-ci , s’étant rendu à Orléans, attiré par le bruit de la science et de la piété de Lisoi et d'Étienne, ne tarda pas à être gagné h leurs doctrines. De retour chez son maître, il lui parla avec éloge de la sagesse et de la sainteté dont les deux clercs d’Orléans donnaient l’exemple, et dont la gloire, selon lui , rejaillissait sur la ville entière. Ces récits empreints d’enthousiasme , éveillèrent chez Aréfast des soupçons d’hérésie; il en avertit le duc Richard, et celui-ci en fit part au roi , qu’il engagea h prendre des mesures pour que l'hérésie ne se répandit pas davantage. Aussitôt Robert qui , comme on sait, croyait être un grand théologien , enjoignit h Aréfast et à son clerc de se rendre à Orléans; il voulut se servir du chevalier pour découvrir les coupables, et lui promit h cet effet son secours. En route , Arélast , peu versé dans les ruses cléricales , voulut consulter, sur la conduite à tenir, Fulbert, le savant évêque de Chartres; en l’absence de Fulbert, Ébrard, un des chanoines de cette ville, lui conseilla de feindre lui-même le désir d’être initié h l’hérésie. Aréfast lui obéit; il se fit introduire aux leçons de Lisoi , et assista à plusieurs de ses assemblées nocturnes. Après qu’il eut appris ce qu’il voulait savoir, il en informa le roi. En même temps, le peuple, devenu attentif aux réunions mystérieuses des hérétiques , inventa sur leur compte des fables absurdes ; il répandit le bruit qu’ils chantaient des litanies infernales
i Ademar, 159.
i D’Achcry place cet événement en 1017. Ademar loi assigne l'année 1032. Bouquet , X , 607, prouve que c'est là la vraie date. H. Srhmid les place encore en 1017, p. 592, ce qui l'oblige a admettre faussement une seconde fois des hérétiques brûlés à Orléans, p. 414.
3 Glaber, 35, dit que Herbert est un clerc de Rouen.
en l’honneur du diable; que celui-ci leur apparaissait sous des formes monstrueuses; qu’après avoir éteint les flambeaux, ils se livraient k des excès infâmes; qu’ils brûlaient les enfants nés de ces concubinages, qu’ils en recueillaient les cendres , et qu’ils les avalaient dans l’espoir d’être préservés par )k du péché de l’apostasie1.
Sur l’ordre du roi , l’archevêque de Sens réunit un synode a Orléans2. Robert et son épouse se rendirent également en cette ville. A peine arrivé, le roi fit cerner la maison où étaient assemblés les hérétiques; Lisoi, Étienne, Herbert, le traître Aréfast et beaucoup d’autres personnes, parmi lesquelles des religieuses et dix chanoines de la collégiale de Sainte-Croix, furent arrêtés et conduits devant Robert et le clergé réunis dans cette église. Le chevalier normand les dénonce alors publiquement comme hérétiques; interrogés par Guarin , évêque de Beauvais, ils ne nient pas leurs doctrines; comme il veut les engager k une dispute, ils s’écrient: «Mettez fin k vos discours, faites de nous ce que vous voudrez; déjk nous voyons notre Roi, qui règne dans les cieux , nous tendre ses mains pour nous conduire k des triomphes immortels.)) Les prélats assemblés les excommunièrent, et le bon roi Robert les condamna a mort. La reine, qui s’élait placée au portail de l’église, pour empêcher le peuple, qui demandait le supplice des hérétiques, de profaner le saint lieu par des meurtres , lui donna elle-même l’exemple de la barbarie; lorsque les condamnés furent expulsés solennellement de l’église , Constance frappa de sa canne son ancien confesseur Étienne, et lui creva un œil. Le bûcher fut dressé hors les portes de la ville; Lisoi , Étienne, Herbert et les dix chanoines de Sainte-Croix y montèrent avec joie; les autres accusés furent condamnés sans doute k des peines moins
1 G esta $yn. Aurel., 605. Ademar, i59.
2 Chronicon S. Pétri vivi Senonensis, écril vers H 25; chez Bouquet, X,
cruelles; deux seulement, un clerc et une nonne, consentirent h abjurer1.
Dans le meme temps que l'hérésie cathare s’était répandue dans les pays au sud de la Loire, en poussant ses ramifications jusque Orléans, elle avait été apportée aussi en Champagne. C’est dans cette province qu’on en trouve des traces, même avant la première apparition de la secte dans l’Aquitaine. Son principal foyer en Champagne et peut-être son plus ancien siège en France était le château fort de Montwimer, dans le diocèse de Chûlons-sur-Marne. C'est là que, suivant la tradition , le manichéen Fortunatus avait converti à son hérésie le prince fabuleux Widomar2; au douzième siècle on croyait que c’était de là que la secte s’était propagée dans les différentes parties de la terre3. Ces traditions prouvent au moins qu’à Montwimer on se souvenait que l’hérésie y avait été introduite à une époque très-reculée. Déjà dans les dernières années du dixième siècle elle se répandait de là dans le diocèse de Reims. Il parait même que Gerbcrt , qui enseignait dans la célèbre école de cette métropole, fut accusé par ses adversaires de partager des erreurs manichéennes; cardans la profession de foi qu’il publia après
1 Gesta syn. Aurel., 604 à 606; Adcmar, 159; Glab. Rad., 58; Jean de Fleury, chez Bouquet , X , 498.
2 Albericus, II, 570. Celte tradition est fausse. Non-seulement on ignore où Fortunatus se rendit après avoir été forcé par saint Augustin de quitter Hippono , mais le prince Widomar n’est guère connu dans l’histoire. Selon Baugier, I, 32 , le cinquième duc de Champagne s'appelait Wimar, mais n’aurait vécu que vers 600 M. Étienne Gallois , 39 , doute de son existence, vu le silence complet des plus anciens chroniqueurs. Le nom du château est diversement écrit au moyen Age; dans un documentée 1144 (Martène et Durand, Ampliss. coll., I., 770) on lit Mons-Guimari ; chez Albericus Montvimers; chez Étienne do Bellcville (Quétif et Échard , 1 , 190) Monshismcrus. On l’appela plus tard Montaimé; c'était une petite forteresse sur une montagne , détruite sous Charles VII.
3 Per diversas terrarum partes. 1144, lettre de l’Égl. de Liège à Lucius II ; Mart. et Dur., Ampliss. coll., I, 776.
son élection h l’archevêché de Reims, en 991 , il crut devoir se prononcer formellement contre ces hérésies, a Je crois, dit-il, que le diable n’est pas mauvais par nature, mais par un fait de sa volonté; que l’Ancien et le Nouveau Testament n’ont qu’un seul et même auteur; que Jésus- Christ a réellement souffert, qu’il est réellement mort et ressuscité; que ni le mariage ni l’usage des viandes ne sont condamnables1.» 11 est impossible de méconnaître l'intention apologétique de ces paroles ; Gerbert veut se défendre de partager les opinions de ceux qui admettent l’existence d’un principe mauvais par nature, qui nient l’existence réelle de Jésus-Christ, qui rejettent l’Ancien Testament comme œuvre du démou , et qui condamnent le mariage et la nourriture animale. Ce sont là, en résumé, les principales des doctrines cathares. Quelques années plus lard, en 1000, ces doctrines furent prêchées publiquement par un laïque du village de Vertus, non loin du château de Montwimer. Leutard , homme d’un esprit méditatif et accessible à l’exaltation religieuse , ayant été converti par un des Cathares de la contrée2, et voulant mettre en pratique ses croyances nouvelles, commença par renvoyer sa femme, et par briser, dans l’église du lieu, la croix et l’image de Jésus-Christ. Il se croyait en possession du Saint-Esprit, et s’imaginait recevoir de lui des révélations particulières; il disait au peuple que l’Ancien Testament contenait des choses contraires à la foi , que les prêtres catholiques n’étaient pas les vrais
1 Epi«l. 75; cliei Bouquet , X, 409. Gieseler, II, I, +08, dit que cette profession de foi ne prouve rien pour le dualisme dans ces contrées; cependant quand on songe au* Cathares do Montwimer, de Vertus, do Chiions , il nous parait impossible de ne pas voir dans les paroles de Gerbert u.ie allusion à cette hérésie.
2 Glab. Rad., 23; il dit que Leutard eut un songe pendant qu'il était aux champs. Ce songe, s'il n’est pas une invention du chroniqueur, crédule et enclin aux extravagances, en est peut-être une de Coutard luiméme , qui ne voulait pas trahir ceux qui l'avaient converti.
ministres, et qu’ils n’avaient pas le droit d’exiger des dîmes; il appuyait ces doctrines sur des passages bibliques interprétés à sa manière. Il eut en peu de temps dés partisans assez nombreux, surtout parmi les gens de la campagne. Conduil devant l'évêque de Chàlons, Gébuin1, il voulut se défendre par l’Écriture sainte, mais le prélat, dit-on, le renvoya comme fou. Le chroniqueur ajoute qu'il mil lui-même fin ’a ses jours en se précipitant dans un puits. Il est peut-être permis de douter de la vérité de ce fait ; si l’on ne veut pas admettre que les ennemis de Leutard l’ont eux-mêmes mis à mort, il n’est pas impossible qu’ils aient inventé l’histoire de son suicide , pour le discréditer aux yeux du peuple.
Quoi qu’il en soit, les idées répandues par Leutard parmi les paysans du diocèse de Châlons-sur-Marne , ne périrent pas avec lui. Les hérétiques continuèrent à se réunir en secret, et à initier, par l’imposition des mains, de nouveaux frères à leur Église. Montwimer resta dans ces contrées le centre de la secte; peut-être y établit-elle de bonne heure un de ses évêchés2. Pendant quelque temps l’histoire ne mentionne aucun fait spécial de persécution ; cependant il parait que çà et Ik des évêques sévirent avec violence contre des personnes accusées d’hérésie; ils procédèrent avec tant de précipitation , qu’ils firent mettre à mort comme Cathares des hommes qu’ils soupçonnaient de partager les principes ascétiques de la secte, uniquement k cause de la pâleur de leur teint3. Après 1043, l’évêque Roger, de Chàlons4, fut informé des réunions .secrètes des Cathares de son diocèse ; quoique leurs progrès lui parussent menaçants pour l’Église, il hésita k suivre l’exemple de ses fougueux collègues et k invoquer l’appui du glaive séculier; dans son incertitude, il s’adressa k Wazon,
1 Mort en 1004. GaU. christ., IX , 872.
2 La Ictlre de l'Église de Liège, 1144 , parle de prœlati et do sacer dotes de la secte.
3 Gesta ejntcop. /indiens., 901. — 4 II fut évêque de 1043 à 1062.
évêque de Liège, aussi distingué par sa science que par sa douce et modeste piété*. Wazon lui répondit par une lettre admirable de charité et de sagesse apostoliques : Dieu ne veut pas la mort du pécheur, dit-il , mais sa repentance et sa vie-, il ne se hâte pas déjuger, il attend avec patience; les évêques doivent imiter l’exemple du Sauveur, qui a été doux et humble de cœur, et qui a supporté, sans se venger, les outrages de ses ennemis ; au lieu de mettre les hérétiques h mort, il faut se borner h les exclure de la communion des fidèles, et à préserver ceux-ci de leur contact, en laissant h eux-mêmes le temps et les moyens de revenir à la connaissance de la vérité2. On ignore les mesures prises par Roger contre les Cathares de son diocèse-, il est à présumer toutefois qu’il a suivi les conseils de l’évêque de Liège, ils ont dû le ralfermir dans la modération qu'il avait prouvée par ses doutes. La secte, de son côté, ne se laissa arrêter ni par les rigueurs ni par l’indulgence-, on ne tarda pas h apprendre qu’elle cherchait par tous les moyens h se créer des défenseurs, et que déjà des hommes puissants lui accordaient leur protection. En 1049 le concile de Reims prononça l’excommunication contre les hérétiques et contre ceux qui , moyennant des présents ou des services, consentaient a les protéger3.
Vingt années avant que Wazon eut conseillé la persuasion comme plus efficace que les supplices, la même voie avait été suivie avec succès par un de ses prédécesseurs, contre des Cathares de Liège. Vers 1025, l’hérésie fut apportée dans ce diocèse sans doute par les mêmes Italiens qui à la même époque la répandirent h Arras. Découverts et instruits par l’évêque Réginald , plusieurs des disciples de ces étrangers firent pénitence, et furent renvoyés sans punition4. A
1 Mort cil 1048. Voy. sur lui J7i*f. litt. de France, Vit, 588 et suiv.
* G et ta epiteop. Leodient., 898 cl suiv. — 3 Mansi , XIX , 742. — 4 Mansi , XIX, 425.
Arras les missionnaires italiens, dont le principal s'appelait Guodulf1, se firent un graud nombre de partisans. Ceux-ci furent dénoncés à l’évêque Gérard , de Cambrai , pendant une tournée pastorale qu’il fit en 1025. Us tentèrent en vain de fuir; emprisonnés, ils nièrent d’abord, malgré les tourments de la torture2; ce n’est qu’après les dénonciations de quelques disciples infidèles, qu’ils avouèrent en partie leur doctrine3. Le dimanche suivant, Réginald, accompagné d’abbés , de religieux et de ses archidiacres , se rendit en procession à l’église de Notre-Dame, et fit amener les accusés devant son siège. Après un sermon au peuple, il interrogea les hérétiques, et apprit d’eux qu’ils n’admettaient que les livres du Nouveau Testament, qu’ils rejetaient les sacrements du baptême et de l’Eucharistie, qu’ils avaient leurs ministres et qu’ils croyaient pouvoir conférer le Saint-Esprit par l’imposition des mains, qu’ils condamnaient le mariage, qu’ils se prononçaient contre la vénération de la croix, contre le culte des saints, contre la nécessité des églises et des ordres sacerdotaux , qu’enfm ils plaçaient la perfection d’une vie juste devant Dieu, dans le renoncement au monde, dans la simplicité d’une vie consacrée au travail, et dans l’exercice de la charité. Leur base devait être le Nouveau Testament ; ils prétendaient en conserver les doctrines et les rites; ils n’attribuaient h la vérité aucune importance aux sacrements institués par Jésus-Christ , mais ils avaient introduit la coutume de se laver entre eux les pieds, en imitation du Sauveur, qui les avait lavés k ses disciples pour leur donner une leçon d’humilité. Il faut conclure de cet exposé que Gundulf a été un Cathare, mais qu’il avait communiqué a ses disciples d’Arras de préférence les doctrines pratiques et ascétiques de son système , sans les initier encore à tous ses principes métaphysiques. Aussi leur conviction ne fut-elle
1 L. c., 424. 425. — 2 Nullis suppliais paieront eogi ad amfeuioncm. L. c., 425. — * Partim . jL. c., 425.
pas encore assez forte pour résister aux arguments de l'évêque Gérard , qui leur adressa un long discours pour leur démontrer la fausseté de leurs opinions; confondus par son éloquence, ils lui demandèrent son pardon , renoncèrent à leurs erreurs et se déclarèrent prêts à croire tout ce qui est enseigné par l'Église; après quoi ils furent reçus de nouveau dans la communion orthodoxe1.
Pendant la seconde moitié du onzième siècle les traces des Cathares se perdent dans le nord de la France; la secte rentra dans le mystère; ce n’est que soixante années plus tard qu elle se montra de nouveau dans les mêmes provinces. Dans le midi, son existence pendant cet intervalle est constatée par un petit nombre de faits. En 1036 un concile tenu à Toulouse excommunia les hérétiques et les défenseurs qu'ils trouvaient déjà parmi les grands2; vers la même époque l'évêque de Béziers frappa de l’excommunication plusieurs habitants de Saint-Gilles; comme le prieur de l’hôpital de cet endroit continuait h les recevoir aux offices divins, le pape Alexandre II le lui défendit, en 1062, et lui ordonna de faire exhumer du cimetière les corps des personnes mortes en dehors de la communion ecclésiastique3. Dès le commencement du douzième siècle la secte reparaît, plus nombreuse et plus courageuse. Les mouvements qui éclatèrent alors dans le Midi contre l’Église, tout en ayant une autre tendance que l’hérésie cathare , donnèrent aux partisans de celle-ci une hardiesse nouvelle, en leur révélant avec quelle facilité les populations se laissaient détacher du clergé et des dogmes de Rome. On a souvent confondu Pierre de Bruis et son disciple Henri avec les Cathares ; c'est une erreur réfutée par l’histoire et par la comparaison des doc-
1 Voy. sur leur doctrine Mansi , XIX , 423 et suiv.; et la note 9 à la (in de l’ouvrage.
2 Mansi, XIX, 849.
3 Archives de l’évéché de Béziers, I)oat , LXI , f° 98.
:is
irines. Ce qui est possible, c’est que l’opposition cathare ait été l’occasion de celle de Pierre; mais connaissant mieux l’Écriture sainte, et ayant, comme disciple d’Abélard, un esprit plus réellement philosophique, Pierre avait reconnu sans doute l’inconséquence du dualisme ; il se bornait à combattre le système romain en ne partant que de la Bible. Il ne niait la vertu du baptême que pour les enfants , il ne rejetait pas le mariage et permettait l’usage des viandes : différences essentielles entre sa doctrine et celle des Cathares. Il commença h prêcher vers 1106; en peu de temps tout le Midi fut fempli de sa renommée; après sa mort son œuvre fut continuée par Henri, son disciple enthousiaste, dont l'éloquence et la vie pieuse exercèrent une profonde influence sur les imaginations méridionales. À la faveur de cette agitation , les Cathares de ces contrées redoublèrent de zèle pour propager leurs doctrines. Déjà quelques années avant les premières tentatives de Pierre de Bruis, vers 1101, les Cathares étaient si nombreux dans l’Agenois, et professaient si hautement leur dualisme, que Baoul Ardent, le prédicateur de Guillaume IX, duc d’Aquitaine, dut prêcher publiquement contre eux*. Bobert d’Arbrisselles , appelé à Toulouse par l’évêque Amélius, en 1114, se rendit également à Agen, et on dit que par sa puissante éloquence ce célèbre missionnaire réussit à ramener plusieurs hérétiques de leurs erreurs2. Dans le diocèse d’Alby, l'évêque Sicard et Godefroi de Muret, abbé de Castres, voulurent faire emprisonner des hérétiques excommuniés; mais le peuple s'y opposa; les seigneurs et les magistrats embrassèrent sa cause ; la mesure ordonnée par les prélats leur parut être une infraction à la
1 Scrmo in dont. VIII posl Trin. ; chez d’Argenlrc, I, 9. Voy. sur It. Ardent l'Hisl. litt. de France , IX, 35*.
'l Voy son Oraison funèbre, |iar Loodcgarius, arch. de Itourgo» , ciléc par Perrin , II, 5; Clypeus nascenlis Fontcbralde ardinis. Paris. ICS* , in-S0, I, 1*7.
juridiction civile; malheureusement on n’a pas de données sur le débat qui en fut la suite *. A cette époque l’esprit d’opposition se répand de plus en plus dans le pays; le duc d’Aquitaine, Guillaume IX, homme licencieux et hostile au clergé, chasse l’évêque de Poitiers, qui avait censuré sa conduite déréglée2; les barons, habitués à l’indépendance, et les bourgeois , fiers de leurs libertés municipales , témoignent de jour en jour moins de disposition 'a se soumettre a l’autorité de l’Église; peu soucieux de la défendre, ils protègent plutôt ceux qui lui résistent, et arrivent ainsi peu à peu a éprouver eux-mêmes des sympathies pour l’hérésie. En i 119, le concile de Toulouse, présidé par le pape Calixte II en personne, et composé d’évêques et d’abbés de la Gascogne, de la Provence, de l’Espagne et même de la Bretagne, . ordonna aux puissances séculières de sévir contre les Cathares frappés d’anathème , et condamna comme leurs complices ceux qui se permettaient de les défendre3.
Dans le Périgord la secte s’était tellement fortifiée depuis sa première apparition dans cette province, qu’elle y régnait en maîtresse dans plusieurs châteaux forts; Montfort, Castelnau, Baymiac, étaient là ses principaux sièges4 ; elle comp-
1 1110 à 1115; sous Godefroy de Muret , abbé de Castres :
Adstricti Satanœ qui sunt anathemale diro ,
Noluntque absolvi restituique Deo ,
Post annum hos Prœsul voluit compellere duro Carcere , sic arctans corpus et und animam.
Vincula ferre duo populo renuente, querela Nascitur hinc ingens inter utrumque forum.
Chronicon episc. Albigensium et abbatum Castrensium; chez d’Achéry, III, 572.
2 En 1113. Guill. Malmesbur., De geslis regum angl., chez Douquet , XII , 405 , note f.
3 Can. 3. Mansi , XXI, 226. Renouvelé presque dans les memes termes par le deuxième concile du Latran , 1139 , can. 25. L. c., 552.
4 A ces trois châteaux le chroniqueur en ajoute un quatrième du nom de Baspromatc , et il continue : In prædictis quatuor castris Petragoricensibus a centum annis et plus transactis sedes patriarchales fuerunt
tait des partisans parmi le clergé et dans les monastères ; des nobles renonçaient au monde pour embrasser la vie des parfaits1 ; le peuple cédait à l’ascendant de leurs doctrines et de leurs mœurs, et devenait de plus en plus étranger k l’Église orthodoxe. Vers H40, l’Église cathare du Périgord avait pour chef un ministre nommé Pons, qui exerçait une telle influence que le moine Héribert adressa h « tous les chrétiens» une lettre pressante, pour les prémunir contre celte dangereuse hérésie2. Les progrès des Henriciens dans toutes les provinesdu Midi contribuèrent h rendre ce danger plus imminent; les prédications de Henri entraînèrent tous ceux que ne satisfaisaient ni les œuvres extérieures de l’Église, ni le dualisme des Cathares; elles ramenèrent même plusieurs de ces derniers h des croyances moins erronées3. Frappé du pçril , le pape Eugène III chargea son légat Albéric, cardinal d’Ostie, de parcourir le Midi; Albéric se fît accompagner de saint Bernard , qui devait opposer sa parole éloquente aux prédications des hérétiques. Arrivés dans le pays en 1147, ils trouvèrent les églises abandonnées, les prêtres chassés ou méprisés, le peuple des villes, les tisserands, les seigneurs, adonnés à l’hérésie; ceux de ces derniers qui n’appartenaient h aucune secte, n’appartenaient pas davantage au catholicisme; ils protégeaient tous ceux qui étaient hostiles aux prêtres; à leur tête, sous ce rapport, s’était placé Alphonse, comte de Saint-Gilles et de Toulouse4.
hœreticœ , in tantum qudd de ipsis quatuor castris egressa fuit tpsorum iniquitas in partibus illit. Amalricus Aogerii , 1756. Les ccnt ans dont il est ici question , doivent se compter en partant de 1214.
» Ilcriberli Epistola , 467.
U c. On ignore qui a été ce moins Héribert. On a supposé que c’est Héribert, d’abord moine à Clairvaux, puis abbé de Mora en Champagne, et enfin nrchevéquo dans file do Sardaigne, auteur d’un livre sur les miracles et les visions. Voy. C. de Visch , Bibl. script, ord. Cisterc., 146.
3 Gaufiredi Epist. ad mag. Archenfredum , in S. Bern. opp. , Il ,
4 S. Bern., Ep. 241 , ad comit. lldefonsum , I , 27*8.
Dans celte dernière ville les principaux habitants étaient Cathares; Henri n’y avait trouvé que peu de partisans; les légats citèrent en vain les uns et les autres devant leur tribunal1. A Verfeuil plus de cent chevaliers suivaient les services religieux des ministres dualistes ; ils renvoyèrent avec mépris l'abbé de Cîtaux, lorsqu’il se présenta pour leur prêcher à son tour2. Albéric, en s’approchant d’Alby, fut reçu par un cortège d'hérétiques, montés sur des ânes et faisant du bruit - avec des sonnettes; trente personnes à peine assistèrent â la messe qu'on le laissa célébrer en cette ville3. La mission des deux légats eut pour résultat la prise de Henri ; mais elle demeura sans effet contre l’hérésie cathare.
Dans le nord de la France , celle-ci , cachée et oubliée pendant la seconde moitié du onzième siècle, reparut sur la scène dès les premières années du douzième. Nous la retrouvons dès cette époque dans la Champagne , dans la Picardie , dans la Flandre. C’est toujours dans la forteresse de Monlwimer , près de Châlons, qu’elle a son foyer principal ; c’est de là que partent les missionnaires chargés de la propager dans les provinces voisines1. Là comme dans le Midi, les seigneurs prenaient le parti de la secte; les maris se séparaient de leurs femmes, et les femmes de leurs maris, pour se vouer à la vie parfaite des Cathares; des prêtres quittaient leurs troupeaux et se joignaient aux hérétiques, séduits par l'exemple de leurs mœurs et par l’enthousiasme de leurs discours. Ils avaient des disciples parmi les gens des campagnes et parmi les artisans des villes , et ne craignaient pas de se montrer au grand jour, quoique le peuple, plus soumis en général au clergé que dans les provinces du Midi , se
1 Gaufredi Epist. ad Archenfr., I. e.
* L. e., 1810; Petrus a VaU. Cem., 555.
3 Gaufredi Ep., 1210.
* 1144. Lettre de l'Église de Liège à Lucius II : Marlène et Durand , Ampliu. col! , 1 , 776.
livrât quelquefois contre eux à des actes de barbarie désapprouvés par les évêques eux-mêmes1. Le comte Jean de Soissons , ennemi de l’Église et entouré de juifs , favorisait la secte, qui dans ses domaines avait de nombreux partisans. Les chefs en étaient deux frères, Clémence et Ébrard , paysans deBucy, près de Soissons. En 1114, l'évêque Lisiard les fit saisir; interrogés par lui et par Guibert, abbé de Nogent, ils ne nièrent point d’avoir tenu des réunions secrètes, mais protestèrent coutre l’accusation d’hérésie. Les deux prélats ordonnèrent de les soumettre k l’épreuve de l’eau ; Clémence, dit-on, surnagea; mais son frère, intimidé, avoua ses erreurs. On les mit en prison, ainsi que deux Cathares de Durmance, venus pour assister k leur épreuve. Guibert se rendit au concile assemblé alors a Beauvais, pour consulter les évêques sur ce qu’il y aurait k faire contre les hérétiques; pendant sou absence le peuple força la prison, érigea un bûcher et brûla les malheureux , malgré que le comte de Soissons eût déclaré que Clémence était l’homme le plus sage qu’il connût au monde3. Vers 1140, on découvrit des Cathares dans le diocèse de Toul3; quelques années après, en 4140, saint Bernard, effrayé de leur multitude et du petit nombre des défenseurs de l’Église, et engagé par Évcrvin, prévôt de Steinfelden4, prononça contre eux deux sermons dans son abbaye de Clairvaux, conjurant les fidèles de se garder de leur influence5. En 1148, le concile de Reims, tenu par Eugèue III, défendit, sous peine d’excommunication, de recevoir les hérétiques, surtout ceux de la Pro-
J S. Bernard! Serm . 65 et 66 ; 1 , 1494 , 1501 , 1502.
2 Guibert. Novig., 519, 520.
3 Elirait d’une lellre de Hugo Metellus, chanoine régol. de Saint-Augustin , de l’abbaye de Saint-Léon , dioc. de Toul , à l’évéque de Toul , Henri, do 11*26 à 1165; chez Mabillon, Ve ter a anal., III, 459.
4 La lettre d’Èvervin , chez Mabillon , Vet. anal III , 452.
5 Scrui. 65 et 66 des serin, sur le Gant, des Cantiques , 1 , 1495 et suiv. Ces sermons sont aussi dirigés contre les Henriciens.
vence el de la Gascogne1 ; c’étaient des Henriciens qui se répandaient dans ces contrées et jusque sur les bords du Rhin ; mais c’étaient aussi des Cathares du Midi qui commençaient à nouer des relations avec leurs frères du Nord. Des ouvriers tisserands portaient cette hérésie de lieu en lieu1-, les communications qui existaient sans doute entre les ateliers du Languedoc et ceux de la Flandre, servaient de lien entre les églises cathares de ces contrées. A cause de l'insuffisance de tous les moyens tentés jusque-là pour arrêter les progrès des sectaires, un concile fut réuni à Reims, en llo7 ; il décréta contre eux des peines empreintes de toute la barbarie du moyen âge : les chefs seront punis de la prison perpétuelle , les croyants seront marqués au front avec un fer rouge , et ceux qui voudront prouver leur innocence ne pourront le faire que par l’épreuve du feu3.
Quant à la Flandre , elle fut dans celte période le théâtre de plusieurs mouvements hérétiques qui se rattachent plus ou moins directement aux Cathares. L’état des choses et des esprits dans cette province favorisait alors toutes les tentatives d’opposition au clergé orthodoxe. Un vif désir de liberté animait les Flamands , enrichis par leur commerce el par leur industrie. Les bourgeois des villes avaient peu de respect pour les évêques, qui , à côté de l’autorité spirituelle, exerçaient un despotisme seigneurial qu’on ne supportait qu’avec impatience-, à plusieurs reprises, dans le cours du onzième siècle, les habitants de Cambrai s’insurgèrent contre leur évêque, et chassèrent les chanoines et tous les clercs, pour s’ériger en commune libre4. Les seigneurs n’étaient guère plus dévoués au clergé , dont la puissance et les richesses excitaient leur jalousie-, le comte Robert Ier fut plusieurs fois
> Mansi , XXI, 718.
- S. Bern., Serm. 65, I , 1404. Conc. de Reims, 1157; Mansi . XXI,
3 Mansi . XXI, 845. — * Comp. ,\ug. Thierry, Î75 el suiv.
censuré à cause des violences qu’il commellait contre les évêques et les églises1. Les prélats d’ailleurs , en se livrant h la simonie la plus scandaleuse, se privaient de tout moyen d’autorité morale2 5 sans discipline eux-mêmes, ils laissaient le clergé inférieur sans surveillance et sans direction , dans des villes comme Anvers, il y avait à peine un seul prêtre pour desservir les fidèles, et le plus souvent ce prêtre unique était un homme de mauvaises mœurs3. Les innombrables ouvriers tisserands, passant leur vie dans des ateliers souterrains, où l'air et la lumière ne pénétraient qu’avec peine, et où nul ministre de l’Église ne descendait pour les visiter, recevaient avec avidité les spéculations cathares; pendant leur travail silencieux, leur imagination se nourrissait des rêveries sur l’origine du monde et sur la perfection de la vie ascétique; ils s'attachaient avec d’autant plus d’ardeur a leurs croyances que, solitaires au milieu des grandes cités, ils demeuraient plus étrangers h ce qui se passait autour d eux4. Dès 1076, un certain archidiacre , du nom d’Hubert , prêcha des hérésies en Flandre; on ignore lesquelles5. Lorsque dans cette même année Grégoire VII eut exhorté le comte Robert h ne pas tolérer les prêtres simoniaques et à les expulser de leurs charges6, un homme de Cambrai crut avoir le droit de publier que ces prêtres étaient indignes d’administrer les sacrements ; la foule, excitée par le clergé, le livra aux flammes; indigné de cette «cruauté impie», le pape ordonna à l’évêque Geolfroi de Paris d'en rechercher les auteurs et de les excommunier7. Toutes ces circonstances
1 Greg. VII ad Flandrenset , 1081 ; lib. IX , ep. 34, chez Mansi , XX , 367 cl suiv.
2 Grcg. VII ad Robertum , comitem Flandriœ ; lib. IV, ep. 1 1 ; l. c., 217.
3 Acta SS.. Juin , 1 , 843.
4 Comp. Michelet, II , 398 et suiv.
5 Greg. VII ad comitissam Adilam ; lib. IV, ep. 10; l. c., 217.
6 Lib. IV, ep. Il ; /. c., 217.
7 En 1077. Lib. IV, ep. 20. Mansi , XX , 226.
PREMIÈRE PROPAGATION DE LA SECTE EN OCCIDENT. 41) ne servirent qu'à fortifier l’Église cathare, secrètement établie dans le pays. Il est probable que l’évêque Odon, de Cambrai, eut en vue cette hérésie, lorsque dans son Traité du péché origine) , il réfute les Manichéens, qui enseignaient que le mal a une existence réelle et que la matière est mauvaise1. Peu d’années avant la mort de ce savant prélat (il mourut en 1113), un laïque doué d’une grande sagacité et d’une imagination ardente, jointes à une merveilleuse puissance de parole, nommé Tanquelin2, se leva dans la Flandre contre l’Église de Rome*. Reçu sans doute au nombre des parfaits par le baptême spirituel des Cathares, il s’était persuadé qu’il possédait la plénitude du Saint-Esprit, et dans son exaltation il s’imaginait que Dieu lui -même s’était incarné en lui1. Revêtu d’un habit de moine, il prêcha aux pêcheurs qui habitaient les côtes5, que le pape , les évêques et les prêtres sont de faux ministres; que les églises, profanées par la mauvaise conduite du clergé, doivent être abandonnées ; que le sacrement de la messe est illusoire et inutile; que la perfection morale donne seule le droit d’exercer le ministère dans l’Église, et que cette Église ne se trouve que chez lui et chez ses frères6. Ses discours enflammés entraînent les populations à sa suite. Le prêtre Evermacbcr devient son principal confident; pour se convaincre par leurs
' Bibl. PP. Max., XXI, 427 et suiv.
* ...Quidam laïeus... Abélard, Introd. in lheol , lib. II, p. 1066; Robe rtus de Monte , 348.
3 En 11 10. Meyer, Annales Flandrice , lib. IV, p. 36.
A 11 disait : Si Cbristus ideo Dette est, quia spiritum s. habuisset , se non inferius nec dissimilius Deum, quia pleniludinem spirittls sancti accepisset. Epist. Ecclesiœ Trajecl. ad archiep. Colon., dans les Acta SS., juin, I, 844. Je crois qoesa prétention d'avoir reçu la plénitude du Saint-Esprit, n'est antre choie qu'une exagération de la doctrine cathare sur la communication du Saint-Esprit par le Consotamentum.
* In maritimis locis rudi populo... Monaclium mcnlitus. Epist. Eccl. Traject., I. c.
b Acta SS., juin, 1 , 844; Epist. Traject. Eccl., ib., 8t5.
propres yeux de ce qu'on leur avait dit sur Rome, ils l'ont le voyage de cette ville; ils n’en reviennent que plus exaltés. A la tête de nombreux partisans, ils parcourent la Flandre, devant Tanquelin marchent des satellites portant une bannière et un glaive, symbole de la puissance; partout il prêche, et partout on lui apporte des dons considérables. On dit qu’un jour, pour mieux séduire la multitude superstitieuse, il prétendit célébrer, devant une statue, ses fiançailles avec la Vierge. Remontant le Rhin avec sa troupe, il vint, vers H12, à Cologne, où l’archevêque le lit arrêter, ainsi qu'Evermacher et un autre de ses lieutenants, le forgeron Manassès*. Il parvint à s'échapper; en 1113 il tenta de soulever le peuple de Bruges, mais il fut excommunié et chassé de la ville2. A Anvers, où il se rendit ensuite, il fut reçu avec ardeur, car il n’y avait pour desservir cette grande cité qu’un seul prêtre, dont les mœurs étaient scandaleuses; abandonnés k un guide qui les négligeait et qu’ils méprisaicut, les habitants étaient prêts à recevoir toutes les hérésies. Aveuglé par ses succès, Tanquelin échangea sa robe de moine contre un manteau de prince, se mit une couronne sur la tête et se fil suivre de plus de 3.000 combattants. Pendant douze ans le peuple le révéra comme un envoyé du ciel ; on s’estimait heureux de pouvoir boire de l’eau qui lui avait servi de bain. En vain des évêques et des seigneurs essayèrent-ils de mettre un frein h cette admiration superstitieuse3 ; ce n’est qu’en i 12o que Tanquelin péril de la main d’un prêtre4. Malgré l'activité de douze ecclésiastiques que l’évêque de Cambrai établit alors k Anvers , l’hérésie de Tanquelin continua h régner dans la ville ; elle ne céda qu’au
> Epist. Traj. Keel., I. e. C’est alors que l’Église d’Ulrccht écrivit à l’archevêque «le Cologne pour le remercier d’avoir délivré le pays de ees fauteurs de désordres et pour le supplier de les punir.
2 Meyer, 36.-3 Acta SS., I. e., 843 cl suiv. — * Hob. de Monte, 348; Meyer, I. c.
zèle du grand prédicateur Norbert, qu’on appela de son abbaye de Prémonlré, au secours de l’Église ébranlée1. Cependant si l’exaltation temporaire produite par Tanquelin dut se calmer, les croyances cathares sur le fondement desquelles ce fanatique avait élevé son système, étaient professées par trop de personnes et entretenues avec trop d’ardeur par les ministres de la secte, pour que les efforts de saint Norbert lui-même eussent pu les extirper. Peu après la mort de Tanquelin , un certain Ramihrd , demeurant à Sherem , enseignait l’hérésie à de nombreux auditeurs des deux sexes-, l’évéque de Cambrai le fit citer devant son tribunal; Ramihrd soutint courageusement sa doctrine et refusa de participer ’a l’Eucharistie, disant que ceux qui la donnent en sont indignes h cause de leurs vices. Il fut conduit dans une chaumière abandonnée, à laquelle on mit le feu -, il vit sans frayeur s’approcher les flammes et mourut en priant; le peuple étonné n’empêcha pas ses amis de recueillir ses cendres. En 1113, on apprit que dans plusieurs villes voisines il avait laissé des disciples; tous les tisserands des environs partageaient sa foi2. A Liège, où un siècle auparavant on avait déjà trouvé des Cathares, on découvrit, en 1144, une communauté tout organisée et entretenant des rapports avec celle de Montwimer en Champagne; la foule demanda la mort de ces hérétiques , mais le clergé , ne désespérant pas de leur conversion , les sauva de la fureur populaire; ils furent relégués dans différents endroits du diocèse. Le croyant Aiméric reçut comme pénitence l’ordre de se rendre à Rome , pour informer de la secte le pape Lucius II , dont l'Église de Liège demanda l’avis sur la punition à infliger aux hérétiques3. La réponse du pape est inconnue.
A la même époque, un Cathare fanatique renouvela dans
* Acta SS., I. c., 844; Rob. do Monte, l. c.
2 Balderici Chron., 2e append., 556 et 557.
3 Epist. Eccl. Leod.t chez Marlène et Durand, Atnpl. coll., 1 , 776.
les provinces de l’ouest et du midi de la France , des troubles pareils a ceux qu’avait excités Tanquelin. Le Breton1 Eon ou Eudes de Sella, homme extravagant et illettré, se crut appelé h être le juge des vivants et des morts, parce qu’il avait entendu dans la liturgie de l’Église les mots : per eum qui venturus est judicare vivos et mortuos, et qu’il s’imaginait que ce Eum était son nom Eon2. Il se mit à prêcher, et les populations crédules ajoutèrent foi a ses discours ; elles le considérèrent comme un prophète, auquel Dieu avait donné le pouvoir de faire des miracles. Il parcourut d’abord la Bretagne , accompagné d’une troupe de ses partisans, auxquels il avait donné des noms mystiques-, l’un s’appelait la Sagesse, un autre le Jugement, d'autres encore portaient des noms d’anges et d’apôtres3. Pour être à l’abri des poursuites, il campait dans les forêts, quoique dans toutes les Armoriques il eut de nombreux sectateurs4. Il leur enseignait que le baptême ne peut être efficace que pour ceux qui croient5, que le vrai baptême est celui du Saint-Esprit par l'imposition des mains, que la hiérarchie ecclésiastique n’est pas d’institution divine, que l’Église romaine n’est pas la véritable , parce que sa prétention h la sainteté est contredite par les mœurs de ses prêtres : «Vous voulez, disait-il à ceux-ci, représenter l’Église de Dieu? montrez-nous que vous l’êtes, donnez-nous-en des preuves visibles; vous prétendez être purs? mais nos yeux en cherchent en vain les preuves; vos actes sont contraires à vos prétentions, vous n’êtes donc pas l’Église de Dieu6. » Eudes niait en outre la
• Natione Brito Guil. Neubrig., 60. De pago ïx>diacense. Chron. brit ., chez Bouquet, XII , 558. Bob. de Monte, 291, dit : Ipsum ex Manichœorum officinà produsse. Petrus Cantor, 200, l’appelle aussi Manichéen.
* Guil. Neubrig., 60, 61. — 3 ib., 65; Rob. de Monte, 291. — * Hugo Rotoraag, 690; Guil. Neubrig., 61.
5 Voy. sur sa doctrine Hugo Rotom.ig, 696 et suiv.
6 C'est ainsi que je crois devoir expliquer ce passage de Hugues, de Rouen, p. 712 : (Juasi irridentes aiunt nostris : Vos qui Ecelesiam Dei
résurrection des corps; quant au mariage, il le rejetait comme sacrement, mais s’éloignait de la rigueur de la doctrine cathare, en prétendant qu’il est permis aux saints de mener avec eux des femmes ; on ajoute même qu’il attaquait le célibat des prêtres1.
En 1145, le légat Albéric, cardinal d’Ostie, se rendit en Bretagne pour combattre ces hérétiques; il prêcha contre eux h Nantes2 ; il engagea l’archevêque Hugues de Rouen, qui l’accompagnait, h écrire un traité pour réfuter leurs doctrines; ce traité, qui est plutôt une exposition en style ampoulé du dogme catholique qu’une réfutation. de l’hérésie, ne fit sans doute que peu d’effet sur les partisans d’Eudes; les prédications d' Albéric et de Hugues ont pu être plus efficaces ; mais le moyen le plus décisif, ce furent les troupes envoyées contre la secte. Dans le diocèse d’Alet beaucoup d’hérétiques furent saisis et livrés aux flammes3. Eudes, qui s’était retiré dans les forêts de la Bretagne, quitta cette province pour parcourir f Aquitaine4. En 1148 , il vint jusqu’en Champagne , où sa carrière fanatique trouva son terme. Par les soins de l'archevêque Samson de Reims sa troupe fut dispersée, et lui-même et plusieurs de ses principaux fidèles furent arrêtés. Traduit devant le concile réuni h Reims, le pape Eugène IU , qui présidait l’assemblée, lui demanda son nom ; il répondit : «Je suis celui qui doit juger les vivants et les morts. » Le concile, le prenant pour un insensé, le remit à la garde de Samson , qui le fit enfermer 'a perpétuité dans les prisons de l’archevêché. Ses disciples furent condamnés au feu; ils s’y précipitèrent avec enthousiasme; l’un d’eux,
sequendam proponitis, dicite nobis, quid est et ubi est , et quare est Ecclesia Dei? Volumus , inquiunt , eam agnoscere, et agnitam invenire , et inventant pro ulilitale, si qua est , eam conservare ; visibitia quærimus et appro bamus, invisibilia quoniam ignoramus , ignorata reprabamus.
1 O. c., 708 et suiv. — 2 O. c., 690. — 3 Chron. brit.y chez Bouquet , XII, 558.
4 Otto Frising., De gestis Frid. /, lib. I, cap. 54; p. 245.
avant de monter au bûcher, adressa b ses juges des imprécations qui effrayèrent la foule*. Le souvenir des extravagances de ces hommes se perdit avec leur mort; Eudes de Stella, pas plus que Tanquelin, ne fonda une secte; ce furent des mouvements d'autant moins durables qu'ils furent plus fanatiques; les prédications d'Eudes ne laissèrent de trace particulière ni dans la Bretagne, où il n’y a jamais eu d’église cathare constituée, ni dans la Champagne ou dans l'Aquilaine , où le catharisme proprement dit continua en silence b se répandre et b se fortilier.