‹ Histoire et doctrine de la secte des Cathares ou AlbigeoisChapitre 90 sur 113 · POLÉMIQUE · texte numérisé non relu

POLÉMIQUE

Les moyens le plus ordinairement employés par l’Église pour combattre les sectes, ont été ceux dont nous venons de tracer succinctement le tableau 5 ils ont eu pour but et pour résultat bien plutôt d'exterminer les hérétiques, que d’extirper les hérésies; et si celles-ci elles-mêmes ont fini par disparaître, l’indépendance d'esprit, la liberté de pensée dont elles étaient des manifestations tour à tour vraies ou erronées, leur ont survécu; ni les croisades des princes, ni les bûchers de l’inquisition n'ont pu extirper ces nobles besoins du cœur de l’homme. On pouvait enfermer ou tuer les corps , mais jamais subjuguer les convictions. Pour vaincre celles-ci, il fallait des raisonnements et des preuves, il fallait démontrer l’erreur des doctrines que l’on disait fausses , il fallait leur opposer la vérité appuyée sur des arguments inattaquables. Ce genre de lutte, moins expéditif que l’inquisition et la guerre, mais plus sûr dans ses vrais résultats et surtout plus digne d'un pouvoir spirituel, a aussi été essayé par l’Église romaine contre les Cathares. On a vu dans Y histoire que des évêques et des légats ont engagé des discussions avec eux , que des missionnaires ont parcouru les pays pour rappeler le peuple à la foi orthodoxe par des prédications polémiques, que l’ordre des frères prêcheurs a été tout exprès institué pour combattre l’hérésie par la parole; mais on a vu aussi que les discussions des évêques aussi bien que les discours des moines ont manqué le plus souvent leur effet, parce qu’il leur a manqué la modération , la charité pour les personnes, le respect de la liberté de pensée, qui seuls donnent à l'ardeur et au zèle leur véritable effica-

cité. En outre il s’est trouvé au douzième et au treizième siècle des hommes qui ont écrit des ouvrages pour réfuter les doctrines des Cathares -, des ecclésiastiques français , italiens , allemands , espagnols se sont dévoués h cette lâche , ils ont composé des traités plus ou moins étendus, les uns en forme de dissertations , d’autres en forme de dialogues ; plusieurs ont écrit des discours, quelques-uns même des vers. 11 nous reste à donner une esquisse rapide de cette littérature polémique , d’en marquer les caractères et d’en indiquer la marche.

§ 1er. Italie.

Le premier auteur qui en Italie eût écrit contre les Cathares, a été Bonacursus, de Milan, qui après avoir été longtemps ministre de la secte, s’était fait réconcilier h l'Église et était devenu un de ses défenseurs contre ses anciens compagnons de foi. Vers 1190, il composa un traité, en forme de discours adressé au peuple de Milan , et ayant pour but de le prémunir contre l’hérésie cathare. Bonacursus, après avoir mentionné les deux branches de la secte, les dualistes absolus et les dualistes mitigés, énumère de préférence les doctrines de ces derniers, en y comprenant quelques opinions qui, parce qu’elles ne se retrouvent guère ailleurs, paraissent avoir été locales et passagères en Lombardie. Après avoir rapporté très-succinctement les articles hérétiques , il leur oppose un grand nombre de textes de l’Écriture-Sainte; mais il

1 Voy. sur les manuscrits et les éditions des ouvrages contre les Cithares, la note 16 à la fin de l’onvrage.

s'abstient de toute discussion, il ne réfute rien. Si le discours de Bonacursus, qui n’existe plus qu’en latin, a été réellement prononcé devant le peuple , il a dû produire peu d’effet sur les esprits habitués h la réflexion ; h ceux-ci il aurait fallu autre chose qu’un amas confus de citations de la Bible; il leur aurait fallu même plus que la simple exhortation de Bonacursus de résister vigoureusement h l’hérésie , en s’armant du glaive de l’esprit et en venant au secours de Dieu contre les progrès effrayants de ses adversaires. Après avoir parlé des Cathares, l’auteur ajoute quelques mots fort incomplets sur les Pasagiens et sur les Arualdistes.

Un traité plus important est celui d’un autre Cathare converti, de Reinerius Sacchoni, de Piacenza. Après avoir été pendant dix-sept ans un des ministres de l’Église hérétique, Reinerius revint au catholicisme, se fit recevoir dominicain, et fut nommé inquisiteur de la Lombardie. Vers 1230 , il composa sa Summa de Catharis et Leonistis, une des sources les plus authentiques pour la connaissance des doctrines et des usages des Cathares. II n’y a dans ce traité ni attaque ni discussion ; c’est une simple exposition des principaux points du système cathare , mêlée de quelques détails statistiques et historiques fort intéressants. Quant aux Yaudois, Reinerius n’en dit que peu de mots. Il paraît qu’il destina son livre h servir de manuel aux inquisiteurs, pour leur apprendre à connaître les dogmes cathares; écrit en latin, et ne réfutant rien , il ne pouvait avoir aucune utilité pour la conversion des membres mêmes de la secte. Des copies nombreuses en furent faites, en Italie, en France, en Angleterre, en Allemagne, pour l’usage des inquisiteurs. Suivant les besoins des localités , on ajouta h ces copies des morceaux plus ou moins étendus; c’est ce qui fut fait surtout dans l’Allemagne méridionale , où se répandit de bonne heure un texte de Reinerius, augmenté d’extraits d’autres ouvrages contre la secte, et de morceaux curieux sur les Cathares allemands . sur les

Vaudois et sur quelques fractions de la secte du Libre-Esprit. Les deux textes ont été imprimés à plusieurs reprises *.

Vers la même époque où Reinerius écrivit son livre, Monéta de Crémone, également dominicain et inquisiteur, composa son grand ouvrage contre les Cathares et les Vaudois. Versé dans la théologie et dans la philosophie, doué d’une sagacité égale à son zèle, Monéta , qui a aussi écrit un traité sur les cas de conscience et des commentaires sur la logique d’Aristote, a réuni dans ses cinq livres contre les Cathares les résultats de son expérience comme inquisiteur et tous les moyens de réfutation que lui a fournis son habileté comme dialecticien scolastique. Pour reproduire l’ensemble du système cathare , il' s’est servi des réponses des accusés qu’il avait interrogés, des déclarations des hérétiques contre lesquels il avait soutenu des discussions, et surtout des écrits de plusieurs de leurs principaux docteurs2; il citeTétricus pour le dualisme absolu3 et Désidérius pour le dualisme mitigé1. Les matériaux puisés h ces différentes sources sont disposés avec beaucoup de méthode; il les a groupés sous un certain nombre de chefs, et en a formé une espèce de système. Dans son premier livre il traite principalement de la doctrine des dualistes absolus sur les deux principes, sur la création, sur la nature de l’âme; le second livre est consacré aux mêmes articles, suivant le dualisme mitigé. Les doctrines concernant Jean-Baptiste, la Vierge, Jésus- Christ, l’Antéchrist et le Saint-Esprit, forment la matière du troisième livre; les sacrements, la résurrection et le jugement, celle du quatrième. Le cinquième, enfin, s’occupe de l’Église catholique, de son culte et de sa hiérarchie, de ses principes moraux et ascétiques. C'est en ce livre qu'il est aussi parlé de l’opposition faite à l’Église par la secte vau-

' Voy. sur Reinerius, Quélif et Écbard, 1, 1 5 A et suiv.

2 Moneta, 2, 44, 94.

3 Ibid , 71-79. — v Ibid., 248, 547, 357.

doise1 ; il est terminé par l’examen des doctrines de l’éternité du monde et de la prédestination ; toutes les deux sont réfutées d’une manière approfondie et judicieuse. Dans la réfutation du catharisme , Monéta suit en général la marche suivante : Après avoir exposé une doctrine cathare, en faisant remarquer la différence d’opinion entre les deux branches de la secte, il s’applique h la combattre 5 à cet effet, il pose d'abord les arguments dont se servent les hérétiques, puis il leur oppose les raisons tirées soit de l’Écriture, soit des Pères, soit de la philosophie ; la forme est fréquemment celle d’un dialogue entre un hérétique et un catholique-, ce dernier, dans la solution qu’il donne des doutes soulevés par son adversaire contre l’Église de Rome, démontre en même temps la doctrine de celle-ci , ses usages et sa discipline ; sous ce rapport l’ouvrage de Monéta n’est pas seulement une source précieuse pour la connaissance du système cathare, il est aussi une exposition complète du dogme catholique au treizième siècle. La réfutation est très-détaillée-, Monéta discute tout, il suit son adversaire dans tous les chemins et détours, il pare tous les coups, il compare tous ses arguments, même les plus faibles, il va jusqu’à désarmer des objections dont l’hérésie pourrait se servir et que la grande sagacité de son esprit lui fait inventer; son ouvrage est un vaste arsenal de controverse, plein de distinctions, de subtilités, de raisonnements tour à tour frappants ou sophistiques, de citations tantôt prises à la lettre, tantôt interprétées par des allégories. II en résulte qu’en bien des parties on ne suit Monéta qu’avec beaucoup de peine ; ce qu’il y a de fatiguant et de pénible dans sa marche, affaiblit singulièrement la force de son argumentation , qui bien souvent aurait pu avancer d’une manière plus simple, et par conséquent plus concluante et plus énergique. Malgré ces défauts, inhérents d’ailleurs a

1 Avant le 5° livre il n’est parlé des Vaudois qu’à un seul endroit, à l’article du purgatoire, p. 371.

la science tbéologique et philosophique du moyen âge , malgré le peu d’élévation et la couleur terne d’un style embarrassé par la terminologie scolastique, l’ouvrage de Monéla est un monument très-remarquable de la controverse religieuse du treizième siècle. Il fait voir que l’inquisiteur de Crémone considérait les Cathares comme assez importants pour qu’il déployât contre eux toutes les ressources de sa dialectique ; il n’est empreint ni de cette colère passionnée ni de cette affectation de mépris pour les hérétiques, qu’on rencontre dans la plupart des autres ouvrages polémiques de la même époque ; il suffirait â lui seul pour prouver combien au treizième siècle et en Italie les Cathares ont été puissants, et combien l’Église les a redoutés. Très-répandu au moyen âge, consulté par les inquisiteurs de tous les pays, copié fréquemment par les moines pour les bibliothèques de leurs couvents , cet ouvrage important n’a été imprimé que fort tard, au dix-huitième siècle.

Le dernier ouvrage d’origine italienne, qui soit parvenu jusqu’à nous, a pour auteur le dominicain Grégoire, de Florence, évêque de Fano, vers 1240; c’est une Disputation entre un catholique et un Patarin, écrite sans doute peu de temps après le livre de Moncta , auquel l’auteur a emprunté ce qu’il dit sur la doctrine de la prédestination1. Le traité se compose de dix-sepl chapitres sur les principaux points du système cathare, disposés sans ordre, et confondant sans cesse les opinions particulières des deux branches. L’intention de Grégoire est de «lancer contre les hérétiques les pierres vives de l'autorité des Évangiles et des apôtres; » à cet effet il commence chaque fois par rappeler le dogme catholique, en l’appuyant d’un grand nombre de textes, choisis avec plus ou moins de bonheur; après cela le Patarin expose sa manière de voir, et le catholique la réfute, d’une manière sou-

i Disputatio , 1757, et Monela, 549.

vent assez concluante, mais d’ordinaire on termes portant le cachet de la violence et de la haine ; en employant l’injure, en donnant à ses adversaires les noms de sots, de scélérats, de fils du diable, il se prive d’un moyen puissant pour agir sur eux. Un ouvrage encore inédit, connu seulement par quelques fragments que Muratori en a publiés, et ayant pour auteur un clerc ou un moine de Bergamc , paraît appartenir à la même époque ; il est dirigé 'a la fois contre les Cathares et contre les Pasagiens1.

§ 2. France.

Saint Bernard est, a vrai dire, le premier qui, en France, ait élevé la voix pour réfuter les Cathares. Engagé par le prévit de Steinfelden Évervin , il consacre deux de ses homélies sur le Cantique des cantiques à prouver la fausseté des doctrines cathares, auxquelles il mêle quelques opinions des Henriciens. C’est moins une réfutation proprement dite, qu’une simple exhortation au peuple catholique à se garder de ces erreurs. Nous avons signalé plus haut les principes d'humanité et de patience, qui distinguent l’abbé de Clairvaux de presque tous ceux qui après lui ont combattu les hérétiques. Le premier ouvrage spécial écrit en France contre les Cathares, appartient h la Flandre et à la seconde moitié du douzième siècle, époque à laquelle la secte a été trèsnombreuse dans nos proviuces du Nord; l’auteur en est le * savant grammairien Evrard de Béthune. Son livre, intitulé Liber antihœresis , est surtout destiné a prouver la fausseté des interprétations que les Cathares donnaient des passages - de la Bible. Bien que beaucoup de ses objections soient fondées, surtout quand il reproche aux hérétiques de ne se servir que de paroles détachées de leur contexte , il affaiblit sa

1 L'auteur est désigné par G. Bergomensis; le manuscrit se trouve à la Bibliothèque ambroisienne. Muratori, Antiquit. ital., V, 151, 152.

réfutation autant par sa tendance a interpréter toute l'Écri lure-Sainte par des allégories le plus souvent arbitraires, que par la violence de ses attaques. Son style est inculte et barbare, son ton habituel est grossier, les hérétiques ne sont à ses yeux que des voleurs, des brigands, des chiens, des bêtes a deux cornes.

Vers la fin du douzième siècle ou au commencement du treizième , un auteur nommé Ermengaud rédigea contre le dualisme cathare un opuscule dans lequel il se borna iropposer aux doctrines de la secte un certain nombre de passages du Nouveau Testament, en négligeant entièrement la réfutation par le moyen du raisonnement philosophique. Les savants auteurs de Y Histoire littéraire de la France attribuent ce traité h Ermengaud, abbé de Saint- Gilles de H 79 à H 95, auquel maître Alain a dédié un de ses ouvrages1 ; comme dans un manuscrit il est dit qu'Ermengaud avait été lui-même hérésiarque, nous serions plus porté a croire que ce fut cet Ermengaud de Béziers, Cathare converti, qui, en 1210, est cité par Innocent III comme un des principaux compagnons de Durand de lluesea.

L’ouvrage le plus important écrit en France contre les hérétiques est celui qui porte le nom de maître Alain, et le litre de Summa quadripartita contra Hœreticos , }V al denses , Judœos et Paganos. Avant d’examiner de quel Alain il s’agit, disons quelques mots de l'ouvrage lui-même. Il est divisé en quatre livres, correspondant aux quatre sortes d’adversaires que l'auteur se propose de réfuter. Les hérétiques qui font l’objet du premier livre sont les Cathares -, conformément à l’usage du raidi de la France , l'auteur les qualifie d’hérétiques par excellence et les distingue comme tels des Vaudois. Son but est de réfuter leurs erreurs tant par des arguments rationnels , que par des autorités tirées de la Bible et des Pères ;

1 Uist. littér. de la France, XV, 38; XVI, 421.

il va jusqu’à appeler à son aide les philosophes et les poètes de l’antiquité: Platon, Aristote, Cicéron, Virgile, Boèce. Le ton est souvent emphatique, le style trahit des prétentions à l’éloquence, il est plein de comparaisons mythologiques peu appropriées au sujet, mais attestant les connaissances peu communes et les habitudes littéraires de l’auteur. La marche de sa réfutation est simple 5 il commence chaque fois par exposer la doctrine hérétique, en y ajoutant les arguments et les passages de l’ Écriture-Sain te, sur lesquels la fondaient les docteurs cathares, et en la faisant suivre des preuves contraires et des autorités en faveur du christianisme en général *, sa discussion est claire et convaincante 5 ce n’est que çà et là que des allures scolastiques la rendent obscure ou que la marche en est embarrassée par la difficulté de défendre philosophiquement certains points du système orthodoxe. Quant à la réfutation des Vaudois, des Juifs et des Païens, les limites de notre sujet nous dispensent d’en parler en détail; il suffit de remarquer qu’elle a les mêmes caractères et suit la même méthode que celle des Cathares.

L’ouvrage entier est dédié à Guillaume , comte de Montpellier*, l’auteur l’appelle son seigneur1, et assure qu’il lui dédie son livre, parce que, entre tous les princes de son temps, il ne connaît que lui qui soit revêtu des armes de la foi, et qui, au milieu des tempêtes qui agitent l’Église, n’abandonne pas la barque de saint Pierre. Le comte Guillaume est sans nul doute Guillaume VIII, qui a régné de! 172 à 1202, et qui , de tous les seigneurs méridionaux de son époque, a été le seul à ne pas protéger les hérétiques. Vers la même époque un maître Alain , que rien ne nous empêche d’identifier avec l’auteur du traité contre les hérétiques , dédia

un ouvrage théologique à Ermengaud , abbé de Saint-Gilles

1 Amantiisimo domino suo Willelmo, Dei gratià Montispessulani principi.

depuis 1179 jusqu’en 1195*. Ces circonstances sont une première indication pour examiner la question de l’auteur, lequel , dans les manuscrits, n’est désigné que par les mots de magister Alanus. Comme le maître Alain le plus célèbre du moyen âge est Alain de Lille, le docteur universel , c’est k celui-lk que l’ouvrage contre les hérétiques a été le plus généralement attribué. On a peu de renseignements sur la vie de cet homme aussi remarquable par la profondeur que par l’étendue de ses connaissances. Ce qui augmente la difficulté d’arriver au clair sur son compte, c’est l’existence contemporaine de plusieurs autres écrivains portant le même nom , et tout aussi peu connus que lui quant aux événements de leur vie. Deux choses sont certaines , c’est qu’ Alain de Lille a été un Flamand et qu’il a passé la plus grande partie de sa vie en Angleterre. Quoi qu’il en soit du reste de ses destinées , il nous paraîtrait difficile d’admettre , qu’étranger au midi de la France, il ait pu dédier un de ses ouvrages à un comte de Montpellier , comme î» son seigneur , et un autre à l’abbé d’un couvent de Saint-Gilles. Le livre contre les hérétiques ne peut avoir été écrit que dans le midi de la France; il ne désigne les Cathares que sous le nom d’hérétiques ; cet usage qui a été commun en Provence , nous ne l’avons retrouvé dans aucun autre pays ; le ton général révèle un homme vivant au milieu même des adversaires qu’il veut réfuter ; il fait mention de doctrines qui paraissent avoir été particulièrement populaires parmi les Cathares albigeois , comme celle de la transmigration des âmes , dont il est parlé très-fréquemment dans les procès-verbaux de l'inquisition de Toulouse et de Carcassonne. Il nous semble donc que l’auteur ne peut pas être Alain de Lille ; maître

1 Cet ouvrage n’eiiste qu’en manuscrit. Dans les différentes copies il porte différents titres : Oculus, Oraculum scripturœ sacra, Æquivoca , etc.; l'auteur est désigné par Alanus dictas magister. Hist. tittér. delà France, XVI, 421.

Alain doit être un homme du Midi ; peut-être est-ce le maître Alain du Puy, dont il existe un manuscrit théologique à la bibliothèque de la ville d’Avranches1.

Un essai de réfutation ou plutôt de simple énumération des erreurs des hérétiques français du treizième siècle a été fait par Étienne de Bourbon ou de Believille, dominicain h Lyon, vers 1230, et plus tard inquisiteur; il mourut en 1261. Ce moine, qui déjà dans les premières années du siècle avait prêché contre les hérétiques h Valence, et qui h de certaines connaissances théologiques joignait beaucoup de crédulité, inséra dans son grand ouvrage encore inédit sur les sept dons du Saint-Esprit, des morceaux fort remarquables sur les Cathares et sur les Vaudois. Il déclare qu’il expose les erreurs de ces sectes, telles qu’il les a apprises par les interrogatoires des accusés et les dépositions des témoins qui avaient comparu devant lui en sa qualité d'inquisiteur; à ces détails il ajoute des anecdotes qu’il a entendu raconter h des moines de son ordre , des bruits répandus parmi le peuple catholique, des faits dont il a été témoin lui-même; et quelle que soit l’exagération de plusieurs de ces rapports, ils ne laissent pas d’être fort intéressants. De ce qu’il dit sur les Vaudois de Lyon, il résulte le fait important que ces sectaires avaient adopté quelques-unes des doctrines des Frères du Libre-Esprit.

Nous rappelons ici que vers la fin du douzième siècle, un troubadour , Pierre Raimond , de Toulouse , composa , en langue provençale, un traité contre l’erreur des Cathares, ou comme il les appelait, des Ariens. Ce traité n’a pas encore été retrouvé3. Nous possédons d’un autre poète provençal une pièce de près de huit cents vers, racontant les efforts

1 C’est l'hypothèse de M. Ravaisson, dans son Rapport sur les Bibliothiques de l’Ouest, Paris, 1841, p. 157. Le manuscrit est du douiième siècle, et porte le n» 8910; il conlient plusieurs traités ; celui de Mag. Alanus de Podio traite de diverses matières morales, des vices, des vertus, de la pénitence, etc.

2 Hist. littér. de la France, XV, 459.

faits par un moine pour ramener au catholicisme un des principaux prédicateurs cathares. C’est le poëme d’Isarn , sur la conversion de Sicard de Figuéras. Isarn , que Ton qualifiait communément de dominicain , parait avoir été ce même prieur de Vieux-Muret , dont il est fait mention dans le grand poëme de Guillaume de Tudèle. Il réfute les doctrines cathares sur la création du monde par un Dieu mauvais , sur le mariage, sur le baptême , sur la résurrection des corps et sur la nature et la transmigration des âmes ; les unes de ses preuves sont éminemment triviales et vulgaires, les autres n’ont aucune force concluante. Nous n’en citerons comme exemple que celle contre la doctrine cathare concernant la résurrection: «Tu prétends, toi, hérétique, que les âmes de ceux qui doivent être sauvés, prendront une nouvelle

chair. C’est une grande imposture Que deviendrait la

parole de Dieu , qui a promis des récompenses a ceux qui feront le bien , si une nouvelle chair , n’ayant aucune part aux bonnes actions de l’autre, venait la priver des récompenses qu’elle doit avoir? Cela ne peut être, puisque les promesses de Dieu sont infaillibles. Supposons encore pour un moment que tu aies raison en ce point. Je renverserai ta doctrine par un autre argument. Si les hommes ont une nouvelle chair, et que Dieu veuille les punir du mal qu’ils auront commis, ne pourront-ils pas dire qu’ils n’ont point une chair avec laquelle ils aient pu visiter les pauvres, faire des aumônes et autres bonnes œuvres? A qui donc s’en prendra-t-il? 11 en sera de même des récompenses ^ h qui seront-elles appliquées? Réponds, docteur hérétique! Il n’y a point d’avocat assez subtil pour te tirer de ce mauvais pas.»

La pièce se termine par la déclaration de Sicard de Figuéras de vouloir se convertir et devenir un persécuteur de ses anciens frères. Millot pense que cela doit être pris k la lettre, comme un fait historique -, nous croyons plutôt que ce n’est qu’un artifice pieux pour mieux gagner les croyants , eu leur

faisant accroire qu'un de leurs principaux chefs s'était luimême converti.

Nous avons trouvé enfin quelques pièces encore inédites, qui paraissent appartenir au midi de la France. Elles sont de peu d’importance , tant sous le rapport historique que sous celui de la controverse; aussi nous bornerons-nous h les caractériser par peu de mots. L’une est un traité sur les vices et les ruses des Albigeois , en forme de commentaire sur quelques mauvais vers latins dans lesquels l’auteur a résumé ces vices; le style eu est barbare, le ton violent et grossier1. Dans une autre pièce, intitulée Quœdam objecliones hœreti corum et responsiones Christianorum , on allègue sans ordre quelques-uns des dogmes cathares, qu’on réfute en prouvant en même temps la vérité de la doctrine orthodoxe au moyen de passages de l’Écriture-Sainte; la réfutation est longue et diffuse; cependant elle ne manque pas de force2. Enfin nous avons remarqué deux sermons contre les Albigeois, ayant pour sujet la comparaison des hérétiques avec les renards qui dévastent la vigne du Seigneur; comme l’auteur parle avec effroi de la multitude des dévastateurs et du petit nombre des défenseurs, il paraît appartenir aux premières années du treizième siècle; il adresse aux Cathares les reproches les plus véhéments; ses discours sont plus faits pour exciter le fanatisme des catholiques que pour convertir leurs adversaires3.

1 Arch. de VInquisit. de Carcassonne ; Doat, XXX VI, f° 55 et suiv. Voici ces yers:

Est ( xcecatus hæreticus et reprobatus ,

Pestifer, inflatus , mendax, loquets cumulatus ;

Est excecatus, anatemate commaculatus,

Fœx depravatus, variis sectis agi talus ;

Est quia vcnenatus livore rimis stimulatus.

Est adunatus rétro, confisus , male natus ,

Martir mactatus sathanœ, lupus est sceleratus ,

Brutum, damnatus , cupidus, cità prœcipiiatus •

- Ibid., fo 91 et suiv. — 3 Ibid.; f° 314 et suiv.

. Il peut paraître étonnant qu'aucun des grands docteurs scolastiques qui au treizième siècle ont fleuri en France, n'ait songé à consacrer sa science et ses talents a la réfutation d'une hérésie qui remplissait la moitié du pays, et qui inspirait au pouvoir ecclésiastique des inquiétudes assez vives pour qu’il dirigeât contre elle toutes les haines du peuple et toutes les forces de la puissance séculière. Aucun scolastique n’a mis sa dialectique au service du système de l’Église contre les hérétiques. Uniquement préoccupés de leurs discussions logiques , ils ne s’apercevaient pas de l’hérésie 5 ils la méprisaient, ils la dédaignaient peut-être, et cependant cette hardie métaphysique populaire qui , loin de rester dans les abstractions, se traduisait dans la pratique en opposition à l’Église et qui exerçait une si puissante influence sur le peuple, n’eût pas été indigne de leur attention , ils ne se seraient pas déshonorés en descendant dans l’arène contre elle. Simon de Tournay, lui -même accusé d’hérésie, a mentionné dans sa Somme théologique encore inédite , le dualisme des anciens Manichéens et l’a combattu par quelques arguments philosophiques^ mais rien n’indique qu’il ait eu eu vue les Cathares1. Il en est de même de saint Thomas, que ses séjours en France et en Italie et sa qualité de dominicain auraient pu mettre eu état de connaître et de réfuter les Cathares ; il a consacré, il est vrai, un chapitre de sa Somme â défendre avec une grande puissance de raison le monothéisme contre le principe dualiste; mais sa discussion se tient tellement dans les régions de la généralité, qu’on ne saurait dire s’il ne s’adresse pas plutôt aux Manichéens anciens qu’aux Cathares de son temps2.

1 Summa theologica . Manuscrit, in-fol., Bibliothèque nationale, fonds Colbert, 4314; fr 4a et suiv. Voy. sur Simon, Hist. littér. de la France, XVI, 388.

2 P. I, quæstio 49, art. 3, p. 163.

§ 3. Allemagne.

Le seul ouvrage contre les Cathares que nous possédions d’un auteur allemand est celui d’Eckbert , écrit après 1163. Eckbert , frère de sainte Élisabeth de Schônau , célèbre pour sa piété, a été d'abord chanoine b Bonn, sur le Rhin, où il eut souvent des discussions avec des partisans des Cathares de ces contrées. C’est par là , ainsi que par les rapports d’hérétiques convertis, qu’il acquit une connaissance assez exacte du système de la secte; mais frappé des analogies entre ce système et celui des Manichéens, il crut devoir attribuer aux Cathares tout ce que dans les écrits de saint Augustin il avait appris sur les doctrines et sur les usages des disciples de Manès. Lorsqu’en 1163 l’archevêque Réginald de Cologne eut fait arrêter les Cathares de cette ville et ceux de Bonn , il fit venir Eckbert , qui s’était retiré dans l’abbaye des bénédictins de Saint-Florent à Schônau , dans le diocèse de Trêves. Le savant moine fut chargé de confondre les hérétiques prisonniers par son éloquence et par sa dialectique. Plus tard Ilildelin , abbé de son couvent et son ami, l’invita à faire profiter l’Église de sa connaissance du système des Cathares, et à écrire un ouvrage contre eux. Eckbert obéit; son livre, dédié à l’archevêque Réginald, se compose de treize morceaux, en forme de discours, adressés, à l’exception du premier, aux hérétiques , et destinés à réluter plusieurs de leurs doctrines, placées sans suite les unes à côté des autres. Vivement prévenu contre les Cathares, Eckbert ne voit pas même dans leur système une liaison logique; il n’est à scs yeux qu’un assemblage confus d’erreurs et de malices. Sa méthode d'argumentation est en général la même que celle des auteurs caractérisés plus haut; il s’attache surtout à prouver la fausseté des interprétations que les Cathares donnaient des passages du Nouveau Testament sur lesquels

ils prétendaient fonder leurs principes; ses raisonnements tantôt subtils, tantôt appuyés sur le simple bon sens, ont souvent beaucoup de force; quelquefois cependant ils sont plus faibles que ceux qu’ils doivent renverser, et presque toujours ils sont présentés sous une forme moins propre à convaincre qu’à irriter. D’ailleurs Eckbert dit lui-même qu’il a écrit pour le peuple catholique , et non pas pour les hérétiques qu’il estime incorrigibles ; en parlant de ces derniers , il prend le rôle d’un accusateur indigné qui veut prouver la culpabilité de grands criminels; ils sont pour lui des hommes pervers, des ennemis de Dieu qu’il faut combattre à outrance, sans miséricorde; c’est plutôt, dit-il, «à coups de verges et de bâtons» qu’il faudrait les réfuter, que par des arguments; il se permet même de cruels jeux de mots sur ceux qui avaient été brûlés sous ses yeux. Son style est inculte et grossier au dernier point; il s’en excuse lui-méme, disant qu’il s’est efforcé de s’exprimer « simpliciter et quodammodo grosse ,» afin que le simple peuple pût comprendre son langage , et se mettre à l’abri de la séduction des hérétiques. Faudrait-il conclure de là que les discours d’Eckbert ont été écrits primitivement en langue vulgaire?

L’inquisiteur allemand qui a fait les additions à l’ouvrage de Reinerius Sacchoni, cite, comme source authentique pour la connaissance de l’hérésie des Cathares, une Somme du frère Tonso, ou, suivant une variante, Torso1. L’auteur de ce livre complètement inconnu , serait-ce peut-être le dominicain Torso ou Droso qui, complice des excès fanatiques de Conrad de Marbourg , fut tué à Strasbourg, en 1233, par le sire Henri de Mülnheim2?

1 Si perfecle vis cognoscere errorem Patrinorum , rcsptce Summam fratris Tonsonis. Var. lect. Torsonis. Addit. à Reinerius, chez Grctser, 51.

2 Gesta Archxepp. Trevir ., 242. Chronicon Erfordiense, 94. Specklin, Collectanea in usum chronici Argentoralensis ; manuscrit à la Bibliothèque de Strasbourg, I, fo 91t.

§ 1. Espagne.

Nous avons parlé en son lieu de Luc, qui , d’abord diacre à Léon, puis évêque de Tuy en Galice, a persécuté les Cathares espagnols avec la double ardeur de l’homme du Midi et du prêtre, aussi convaincu de la vérité exclusive de sa foi que de la coupable méchanceté des hérétiques. Après avoir compilé une chronique d’Espagne, Luc écrivit une biographie de saint Isidore, dont il consacra la seconde partie à la réfutation de quelques doctrines et de quelques usages cathares. Cette partie a été publiée, en 1012 , par le jésuite Jean Mariana, qui a avoué lui-même que ce n’est qu’une masse informe, sans ordre et sans suite, « rudis indigestaque moles. » Luc ne donne pas un aperçu du système de ses adversaires, il prend au hasard l'un ou l’autre de leurs principes, qu’il ne discute pas, mais auquel il oppose une série d’extraits des Pères1, mêlés de quelques passages de la Bible, et destinés à prouver l’orthodoxie catholique quant à l’état des âmes après la mort, aux devoirs des vivants par rapport à ces âmes, aux sacrements, au culte, et aux œuvres pieuses. Luc se trompait s’il croyait avancer par là la conversion des hérétiques. Pour arriver à ce but il aurait fallu réfuter sérieusement les doctrines fondamentales de la secte , au lieu de perdre le temps à prouver que la croix doit avoir quatre branches, que Jésus-Christ y a été fixé avec quatre clous et tourné vers l’Occident parce que Home est à l’Occident de la Palestine, qu’il faut faire le signe de la croix de la gauche à la droite, etc. La peine que se donne l’évêque de Tuy pour démontrer tout cela, atteste l’ardeur de son zèle orthodoxe, mais ne témoigne guère en faveur de la profondeur de son

1 II elle presqu'ciclusivemcnt Grégoire-le-Grand et Isidore de Séville ; on dirait qu'il ne connaissait que ces deux auteurs ; il a un chapitre particulier, lis. II, chap. 6, p. 79, De concorilià Grtgarii et Itidori.

intelligence, de même que le ton passionné et injurieux de sa polémique et son insistance a réclamer contre les hérétiques la peine de mort, accusent de sa part un manque absolu de charité. Comme il arrive d ordinaire, une grande crédulité s’unissait chez lui à ce fanatisme ; il raconte sur le compte des Cathares les fables les plus ridicules, inventées par la superstition du peuple.

Presque tous les auteurs polémiques dont nous venons de faire une mention rapide, ont écrit en latin, dans la langue savante et ecclésiastique du moyen âge. Leurs ouvrages , par . conséquent, ont dû rester inaccessibles tant au peuple fidèle qu’a celui qui adhérait aux hérétiques; sous ce rapport, ils n’ont pas pu atteindre leur but d’arrêter parmi les laïques les progrès de l’hérésie. Tout l’effet qu’ils pouvaient produire, c’était de raffermir dans l’orthodoxie les clercs qui savaient le latin , de leur donner une connaissance plus ou

moins exacte de la secte, et de leur fournir a la fois les

moyens de défendre l’Eglise contre les reproches de ses adversaires et d’attaquer ceux-ci dans leurs principes et dans leurs mœurs. Comme les Cathares fondaient leurs doctrines sur deux classes d’arguments, sur des preuves philosophiques et sur des passages du Nouveau Testament interprétés dans leur sens, la polémique les suivait sur ce double terrain , elle combattait leur système comme aussi contraire à la philosophie qu’au christianisme1. On cherchait à détruire la va-

1 Innocent III avait parfaitement reconnu que le dualisme cathare non tolùm ab orthodoxes fidei veritate, verùm etiam a naturalis rationisjudtâo

leur de leurs arguments rationnels, en les représentant comme inconciliables soit avec les lois de la logique ou de la nature, soit avec les données de la révélation positive-, k leur interprétation de l'Écriture, on opposait celle de l’Église, tour a tour littérale ou allégorique. On sait que les Cathares ne reconnaissaient ni l’autorité de l'Ancien Testament, ni celle des Pères; il faut rendre cette justice à la plupart de leurs adversaires, qu’ils n’ont voulu les combattre qu’avec des armes et sur un terrain qu’ils acceptaient euxmêmes ; la polémique a fait peu d’usage des moyens d’attaque ou de défense qu’auraient pu lui fournir les livres de l’ancienne alliance et les ouvrages des écrivains de l’Église. La manière des Cathares d’interpréter la Bible, les faits et les idées du christianisme, n’étant qu’une application de leurs doctrines fondamentales, dans l’intention de revêtir celles-ci de formes chrétiennes, il nous paraît inutile de nous arrêter à cette partie delà polémique qui consiste à démontrer la fausseté de l’exégèse cathare. Il suffira de jeter un coup d’œil sur les moyens de réfutation employés par les auteurs ecclésiastiques contre la base philosophique de la secte et contre les principales conséquences morales qu’elle en déduisait. D’ordinaire, il est vrai, on se contentait d’opposer au dualisme la doctrine monothéiste du christianisme, et supposant la vérité absolue de cette dernière, on en concluait h la fausseté du dogme cathare ; cependant il s’est aussi trouvé quelques écrivains, qui ont essayé de détruire par des raisonnements le charme que le principe dualiste pouvait avoir pour les esprits peu habitués à la réflexion.

Aux raisons tirées par les Cathares de l’imperfection et de la variabilité du monde, et k leur conclusion de l’œuvre im-

estpenitus alienum... Non solùm evangelicamveritatem impugnat, verùm etiam philosophicam doctrinam avertit, quœ trodit , unum esse universorum tam visibilium , quùm invisibilium creatorem. Lib. X,ep. 54; Baluz., H, 26.

parfaite au créateur imparfait, du résultat imparfait b la cause imparfaite, maître Alain répondit : Dieu a eu selon sa puissance le pouvoir de faire le monde immuable, mais c'est un effet de sa sagesse de l’avoir fait variable ; car le spectacle des variations fait naître en nous l’idée du repos, de 1* immutabilité parfaite. L’existence de ce qui est variable nous fait supposer un être immuable; c’est donc pour que nous cherchions Dieu, pour que nous nous élevions b lui , qu’il a fait le monde tel qu’il est, afin qu’en voyant la variabilité du monde, et ne nous en trouvant pas satisfaits, nous arrivions b lui qui seul est immuable1.

Cet argument sans doute n’était pas très-fort; il avait la même faiblesse que tous ceux qui se fondent sur des intentions de Dieu , et qui ne considèrent toutes ces œuvres que par rapport aux hommes ; cependant il pouvait exercer uo certain effet sur les esprits religieux. Un raisonnement plus concluant était le suivant du même auteur. Comme les Cathares disaient que l’effet étant variable et imparfait, la cause doit l’être aussi, Alain leur objecta avec raison que cette conclusion est trop hardie; car rien n’oblige d’admettre une identité de nature entre la cause et l’effet. Dieu est la « cause efïiciente» de tout; il n’en suit nullement que si une qualité est attribuée b l’ouvrier, la même doive aussi être attribuée b son œuvre2. Quant au mal dans le monde, il ne saurait être une preuve contre l’unité de Dieu , le seul mal réel est le mal moral , le péché, et ce n’est pas Dieu , disent Alain et Monéta, qui est l’auteur de ce mal; il ne vient que de l’homme lui-même, il est un elfet de son libre arbitre3. Si les Cathares prétendaient qu'il y avait des créatures nuisibles, et qu’elles accusaient un créateur mauvais, on leur répondait «qu’il n’y a pas un seul être qui n’ait son utilité,

1 Alanus, 12.

1 Ibidem.

1 Ibid. y 13. Monda, 36 et suiv., 65 et suiv.

CAHACTÈItE GÉNÉRAL DE LA POLÉMIQUE. 245

sa raison d’existence; les uns sont créés pour la nourriture de l’homme , d’autres pour le soulager dans des travaux pénibles, quelques-uns même pour l’humilier; de ce nombre sont les animaux vénimeux, qui font sentir à l'homme sa faiblesse et qui lui apprennent à se courber sous la puissante main de Dieu ; il y a des créatures qui existent pour exercer l’homme h la patience, d’autres pour le réjouir et pour l’élever h son auteur invisible; il n’y a rien, en un mot, qui n’ait été créé pour quelque bon usage1. »

Quant au mauvais principe lui-même, on prouvait, contre les dualistes absolus , qu’il ne saurait être éternel ; car s’il l’était, le bon principe serait éternellement limité par lui dans sa puissance, et ne serait plus la perfection absolue, infinie2. Maître Alain ajoutait d’autres considérations : si une des propriétés du Dieu mauvais, disait-il , est la mutabilité, et si la mutabilité n’est autre chose que la propriété d’un être de perdre l’une ou l’autre de ses qualités et d’en prendre de nouvelles, cet être et par conséquent le Dieu mauvais seraient composés, et selon une saine philosophie, chaque être composé ne saurait être lui-même le principe, la cause de son existence3. Si le Dieu mauvais a fait le moude , il l’a fait soit dans une mauvaise intention , soit dans une bonne; or ce dernicrargumenl n’est pas admissible, autrement le Dieu mauvais ne serait plus ce qu’il doit être ; mais s’il a fait le monde par malice, pourquoi l’a-t-il arrangé avec tant d’ordre, pourquoi y voit-on tant de preuves de bonté et de sagesse1? Enfin maitre Alain etMonéla s'attachent h démontrer qu'il est logiquement impossible d’admettre un principe absolument mauvais et opposé par nature au bon principe; si dans le bon principe il n’y a aucun mal , il faut ad-

< Alanus, 14. Moncta, 116, 196 cl suiv.

2 Alanus, 21.

3 Alanus, 20. Comp. Moncta, 24, 25.

* Alanus, 22.

mettre par opposition que dans le mauvais il n'y a aucun bien ; donc le mal n’a pas d’existence propre ; car l’existence, l'être est un bien , une perfection -, le mal n’étant que la négation de tout bien, est aussi la négation de l’être, et dès qu’il aurait une existence pour lui-même , il aurait une perfection, il ne serait plus le mal suprême, absolu1.

Quant à la nature de l’homme, Alain pose aux Cathares le dilemme suivant : si le démon a créé le corps, et Dieu l’âme, on doit se demander comment il se fait que ces deux créatures d’origine si opposée sont si intimement unies l’une a l’autre; ou bien Dieu et le démon se sont concertés pour cela, ce qui est inadmissible, attendu qu’il y a lutte, contradiction éternelle entre les deux principes -, ou bien Dieu a simplement permis que l’âme fût unie au corps , ce qu’on ne peut pas admettre davantage, parce que de cette manière il faudrait faire remonter la cause du péché jusqu'à Dieu : or le péché ne saurait être attribué au principe de tout bien ; il n’a son origine et sa cause que dans le libre arbitre*. Monéta, après avoir réfuté d’une manière singulièrement diffuse et par des preuves nullement philosophiques, l’opinion étrange des dualistes absolus que les âmes sont des esprits célestes déchus et qu’elles passent de corps en corps , combat le traducianismedes dualistes mitigés par le moyen d’une argumentation fort longue, qui se réduit à ceci : l’ârae, étant une substance incorporelle, ne saurait être engendrée de la même manière que le corps; la génération se fait en ce qu’un nouveau corps se forme d’une partie d’un autre; il faudrait donc que l’âme à son tour fût formée d’une partie d’une âme antérieure; or si l’âme était divisible en parties, elle aurait une propriété inhérente aux corps, elle ne serait pas de nature purement spirituelle.

l Ibid., 23. Moneta, 23.

i Alanus, 25, 24.

Nous le répétons , nous passons sous silence tout ce qui dans la polémique de l’Église ne consiste qu’à prouver la fausseté de l’exégèse hérétique-, cela nous conduirait infiniment loin et ne présenterait aujourd’hui qu’un intérêt fort médiocre. Nous eussions désiré de pouvoir nous arrêter plus longtemps a la partie purement philosophique de la réfutation 5 mais pour ajouter encore quelque chose h ce que nous avons dit ci-dessus, il nous faudrait suivre surtout Monéta dans des discussions trop compliquées et trop obscures pour qu’elles ne dussent pas fatiguer le lecteur du dix-neuvième siècle.

Après avoir démontré la fausseté de la base du système cathare, c’est-à-dire du dualisme, la polémique contre les autres doctrines ne devait plus présenter de grandes difficultés. Il fallait montrer comment toutes les autres doctrines ne sont que des conséquences , des applications des principes fondamentaux , des interprétations des idées et des faits du christianisme pour les accommoder au système cathare. Les auteurs catholiques ont généralement négligé de ramener les conséquences aux principes ; ils ont combattu en détail chaque point en particulier, en l’isolant, en le détachant de tout l’ensemble. Cela a dû affaiblir beaucoup la force de leur réfutation , et c’est aussi ce qui a donné à leurs ouvrages ce caractère décousu , incohérent qui en rend la lecture souvent si fastidieuse. Quant à nous, il nous semble inutile de suivre la polémique dans ces détails; dans l’exposé de la doctrine nous avons tâché de montrer l’enchaînement systématique qui existe entre toutes les parties du catharisme -, il s’ensuit que la base renversée , tout l’édifice doit crouler avec elle. Nous nous bornerons à indiquer en deux mots la marche de cette partie de la polémique.

On réfutait sans peine les mythes sur la création et sur la chute des esprits célestes, l’opinion que le Dieu de l’Ancien Testament est le Dieu mauvais , ainsi que les doctrines sur

Marie et Jean-Baptiste, et même sur le dokélismc de Jésus-Christ. On pouvait se borner 'a insister sur l’impossibilité physique et rationnelle de ces opinions , et h en appeler au sens clairet positif de l'Écriture*. lien était h peu près de même quant aux applications pratiques, au mariage, à l'usage des viandes, etc. Cependant ici la réfutation elle-même n’était pas toujours libre d’erreurs. Maître Alain soutient que l’état de virginité est préférable au mariage, parce que celui-ci, h cause se ses embarras et de ses soucis, est moins propre h faire avancer les hommes dans le bien; toutefois il convient que le mariage a son utilité , car il sanctionne le « commercium naturelle» qui hors du mariage est, il est vrai , de droit naturel , mais devient un péché quand il n a lieu que pour la satisfaction brutale de la chair3. Suivant Monéta , le mariage, quoiqu’il ne soit pas un précepte, mais une simple concession faite aux hommes, est bon pour déni causes : il sert h éviter un grand vice, et à perpétuer l’espèce humaine à l’honneur de Dieu3. On sent ici l’embarras des théologiens catholiques, obligés de défendre contre les Cathares une institution que l’Église elle-même considérait comme moins parfaite que le célibat; la même remarque s'applique à la réfutation des préceptes hérétiques concernant l’usage des viandes ; Eckbert, Alain , Monéta prouvent que la religion ne défend nullement de prendre de la nourriture animale, mais, b cause des jeûnes, ils sont obligés d’apporter à leurs preuves des restrictions , qui devaient les rendre beaucoup moins puissantes sur l'esprit des hérétiques4.

La partie la plus faible de la réfutation est celle qui a pour but de repousser les attaques dirigées par les Cathares contre

> Eckbertus, 926. Alanus, 38 et suiv., 69 et suiv. Monéta. 254 et suif-

2 Alanus, 147.

3 Monéta, 330 et suiv.

4 Eckbertus, 906. Alanus, 170 et suiv. Monda, 138 et suiv.

certains abus qui s’étaient introduits dans le culte et contre les vices d’une certaine partie du clergé de l’Église de Rome. Les accusations des hérétiques causaient aux écrivains orthodoxes un embarras, qui ne se trahit que trop dans les sophismes dont ils se servaient pour se défendre ; ils eussent été plus forts si, au lieu d’excuser, de justifier même les abus et les vices , ils les avaient avoués et condamnés euxmêmes , pour ne défendre que les principes et les institutions. Nous les suivrons d’autant moins dans tous les détails de cette partie de leur polémique, que les moyens employés par eux sont en général les mêmes que ceux dont l’Église catholique s’est toujours servie , et se sert maintes fois encore aujourd’hui contre ceux qui lui reprochent de ne pas consentir 'a l’introduction de certaines réformes. Nous nous bornerons à deux ou trois exemples, pour faire voir la faiblesse de plusieurs des arguments invoqués. C’est surtout l’immoralité du clergé qui arrache quelquefois aux défenseurs de l’Église des aveux naïfs, des raisonnements d’une maladresse étonnante. Les Cathares disaient que la foi des prêtres pécheurs est morte; voici comment Eckbert repousse ce reproche: «Je n’ai pas 'a vous répondre, dit-il, sur la foi, parce que vous êtes en dehors de la foi catholique ; je n’ai pas davantage a réfuter le reproche que nous commettons des péchés, parce que vous en commettez de beaucoup plus grands, et que d’ailleurs tous les hommes sont pécheurs ; au surplus, les péchés que nous commettons , nous les rachetons par une satisfaction quotidienne, par nos bonnes œuvres; par conséquent notre foi n’est pas morte. La foi des prêtres qui mènent une mauvaise vie peut profiter aux fidèles, quand même elle est stérile pour les prêtres eux-mêmes; ceux-ci peuvent donc administrer les sacrements, quelqu’immorale que soit leur conduite, sans que cela tire à conséquence pour les brebis confiées h leurs soins. Rien n’empêche un mauvais prêtre de distribuer le corps de Jésus-Christ ; Pilate, l’inlidèle, n’a-l-il

pas eu le pouvoir de donner le corps du crucifié à qui il a voulu , et ne l’a-t-il pas donné au fidèle Joseph? Or, Dieu souffre encore toujours la même chose1.» Monéla distingue; celui, dit-il , qui ne suit pas Jésus-Christ, n'est pas son ministre , en ce en quoi il ne le suit pas ; mais il peut l'être en d'autres choses ; avant la communication du Saint-Esprit, les apôtres n’étaient pas encore tout à fait bons , et cependant Jésus-Christ leur donna le pouvoir de prêcher, de baptiser, et même celui de faire des miracles ; il en est de même des prêtres, ils peuvent avoir une conduite mauvaise, et néanmoins remplir leur mission apostolique. Voici des distinctions et des sophismes plus forts encore : le mauvais prêtre peut aussi bien officier dans la messe que le bon ; car il ne dit pas : j’offre , mais nous offrons ; nous , c'est-à-dire l’Église.

et dès lors les mérites et les prières de l’Eglise remplacent et compensent ce qui manque au prêtre2,

La simonie elle-même est excusée : «un prêtre demande 'a acheter un bénéfice pour les profits temporels qui y sont attachés ; il demande ainsi deux choses : d’abord des profits temporels, et en second lieu, un office ecclésiastique , un bien spirituel ; mais ce dernier, il ne le demande que pour avoir les premiers. Le profit temporel , il l’achète , le bien spirituel lui est conféré par Dieu, non parce qu’il en est digne, mais par un effet de la miséricorde divine envers les fidèles, pour qu’ils ne soient point privés , b cause du péché personnel de ce prêtre, des sacrements nécessaires au salut de leurs âmes. » Dieu tolère enfin les simoniaques et les mauvais prêtres , a cause de la méchanceté du peuple , et pour avoir d’autant plus de motifs de les condamner un jour, s’ils ne se repentent pas3.

De tous les arguments employés contre les Cathares , ceux-

1 Eckbertus, 902, 924.

2 Monela, 435 et suiv.

3 Eckbertus, 921 et suiv.

CARACTÈRE GÉNÉRAL DE LA POLÉMIQUE. 2ül

la ont dû faire sur eux le moins d’impression ; ce n’était pas sur ce terrain que le débat pouvait s’engager avec des chances de succès pour l’Église ; elle aurait dû avoir le courage d’abandonner la défense des prêtres immoraux. En voulant sauver ce qui était mauvais chez elle- même, elle affaiblissait la force de sa propre attaque contre le système cathare, aussi faux dans sa base que dans ses conséquences. Cependant , la polémique , par les écrits et par la discussion , aurait produit sans doute des résultats moins rares , si , h côté de ces moyens légitimes et paciGques, l'Église du moyen âge D’en avait pas employé d’autres qui, loin de convertir, ne provoquaient que des résistances plus opiniâtres, des luttes plus acharnées ; l’inquisition commença par rendre la controverse impuissante, elle finit par la remplacer complètement Depuis la fin du treizième siècle, l’Église ne discutait plus avec les hérétiques ; pour leur arracher l’aveu de leur crime , elle les mettait â la torture, et pour obtenir leur conversion, elle les menaçait du feu. Plus tard elle rentra dans des voies plus justes; grâce aux progrès universels de l’esprit humain, elle renonça aux rigueurs du moyen âge; elle reconnut qu’une puissance spirituelle ne doit avoir qu’un seul moyen pour propager et pour défendre ses principes; ce moyen, plus triomphant que tous les autres, c’est la parole.

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