OPINIONS ÉMISES SUR L’ORIGINE DES CATH ARES
dès la fin du onzième siècle, auraient été conduits en Italie soit dans l'intérêt de leur commerce, soit à l’occasion des croisades (II, 221 et suiv.)1. Une opinion analogue a été défendue tout récemment par le savant historien de l'Église, M. Gieseler, de Gœttingue. Après avoir hésité dans les premières éditions de son célèbre ouvrage, à s’expliquer d’une manière formelle sur une question aussi obscure que celle de l’origine des Cathares, il s’arrête dans sa quatrième édition à l’hypothèse que cette hérésie n’est autre chose que le manichéisme qui , jusqu’au onzième siècle , s’était maintenu sans interruption en Italie ; quant aux différences entre les deux systèmes, M. Gieseler les explique en admettant que les Cathares du moyen Age ont modifié en quelques points la doctrine primitive, dont ils n’avaient plus que des souvenirs incomplets. Comme on aurait pu opposer à M. Gieseler les traditions et les faits historiques relatifs aux rapports entre les C athares occidentaux et les dualistes slaves et grecs , il pense qu’à l’occasion des croisades les deux sectes ont appris à se connaître, et que dès lors les Cathares , qui avaient oublié leur véritable origine , se sont formé la fausse opinion qu’ils étaient venus primitivement des pays orientaux (II, I, 404 et suiv.).
3° Plusieurs auteurs enfin font venir les Cathares précisément de ces pays orientaux, et les rattachent à des Manichéens établis en Bulgarie. C’est de là que les dérive Bossuet ; selon lui le manichéisme aurait été introduit eu Bulgarie par les Pauliciens, et leur système aurait été prêché en France d’abord par Pierre de Bruis et par son disciple Henri ( Uist . des variât., II, 168 et suiv., 206 et suiv.). Un écrivain suisse, qui dans le dernier siècle a jeté beaucoup de lumière sur l’histoire des sectes du moyen âge, Fûslin, admet comme une chose connue, mais sans en fournir la preuve, que les Manichéens se sont répandus au neuvième siècle en Bulgarie , au dixième en Italie, et au onzième en France et en Allemagne (l, 11) j et un savant Italien, J. Lami , qui a contribué à faire mieux connaître les Cathares en publiant des documents tirés des archives de l’inquisition de Florence, pense qu’on a tout lieu de croire qu’au dixième siècle il y a eu des établissements manichéens en Bulgarie , et que c’est de là que l’hérésie s’est propagée dans le reste de l’Europe (II, 479). Notre historien des croisades, M. Michaud, s'est rangé du même avis (III, 426 et suiv.). Nous devons enfin citer de nouveau M. Hahn, qui dit quelque part, en passant, que les sectes manichéennes du moyen âge sont venues d’Orient en Occident, où elles ont trouvé un point de contact dans d’anciennes réminiscences ariennes (p. 11, 47).
1 Noos ajouterons ici que Hurtcr fait descendre les francs- maçon* des Cathares.
NOTE PREMIÈRE
Examinons maintenant cette opinion qui n'envisage le catharisme que comme un manichéisme intégralement renouvelé , ou modifié seulement « quelques-unes de ses parties. Nous ferons d’abord une remarque, qui do reste peut paraître assez superflue, c’est que nous attacherons peu d'impôttance au témoignage des auteurs du moyen Age qui donnent aux Cathare le nom de Manichéens. L'Eglise orthodoxe de cette période ne les a confondus avec cette secte, que parce qu’ils ont cru h deux dieux; on avait l’habitude de ramener toutes les hérésies dualistes à la plus célèbre de toutes, h celle de Manès ; on trouvait ainsi en même temps un prétexte pour appliquer aux partisans de ces doctrines toute la rigueur des lois portéo par les empereurs romains contre les disciples du manichéisme. Mais celte analogie générale du dualisme peut-elle suffire pour nous autoriser à confondre les deux sectes en une seule ? Pour répondre h cette question, il importe de comparer les deux systèmes quant h leurs principaux points.
Au premier coup d’œil les différences entre le. manichéisme et le catharisme paraissent moins saillantes que les doctrines qui sont communes m deux hérésies. Ces doctrines communes sont le dualisme, le rejet de l’Ancien Testament , la condamnation du mariage , le dokélisme quant h la personne de Jésus-Christ , la tendance ascétique et rigoriste ; le traducianist» et la métempsycose enseignés par l’une des écoles cathares se retrouwat également dans le manichéisme ; enfin , la division des Cathares en parfais et en croyants rappelle celle des Manichéens en élus et en auditeurs. C’est sur ces analogies que se sont fondés les savants modernes, qui ont soutes» l’opinion que le catharisme dérive du manichéisme. Cependant il y a des différences qui ne sont pas moins considérables, et qu’il serait difficile d’expliquer en admettant l’identité des deux sectes. Avant tout le catharisme est beaucoup plus simple que le système philosophique et religieux de Manès; quoiqu’à la vérité il ne soit pas dépourvu de mythes, il h» manque pourtant cette forme mythologique si remarquable qui est partie» lière au manichéisme; il ne sait rien de ces emprunts h la religion de h l’erse , et notamment de ces fables astronomiques et cosmogoniques dont Manès a enrichi son système , et sous l’enveloppe desquelles il a su «cher quelquefois des idées métaphysiques et profondes , étrangères h la spéculation plus populaire des Cathares. C’est en vain que l’on cherche dans h doctrine de ceux-ci les idées gnostiques de la matière , 5Xvj, en lutte arec la divinité, de la tyv/y «StrrâvTiov émanée de Dieu pour soutenir le contint contre le mauvais principe ; du Jésus patibilis; du Christ étant la substance pure de la lumière et ayant son séjour dans le soleil. Suivant le manichéisme, la création , dans laquelle le bien est mêlé au mal , est le résultat de l'union de l’ finie du monde avec la matière , tandis que les Cathares envisagent le
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monde, c’est-à-dire la création matérielle tout entière, comme étant exclusivement l’œuvre du principe mauvais et étrangère par sa nature à tout bien. Le dualisme cathare porte l’empreinte d’une spéculation peu approfondie sur l’origine du mal , tandis que l’auteur du manichéisme a employé les ressources d’un génie profond et subtil à allier la religion chrétienne U l’antique mythologie des Perses. Il ne faut pas un talent métaphysique bien extraordinaire pour aboutir au dualisme ; une réflexion imparfaite et superficielle sur les rapports entre Dieu et le monde et sur l’origine du mal peut sans peine arriver à la doctrine de deux principes opposés, dont l'un est l’auteur des esprits et du bien , et l’autre celui de la matière et du mal ; à un point de vue inférieur de la pensée philosophique, cette doctrine parait même être la solution la plus simple des problèmes qui surgissent devant l’esprit, pour peu qu’il médite sur les causes finales de toutes choses ; en un mot , le dualisme nous parait être une conclusion trop naturelle , pour que chaque fois qu’il apparaît dans l’histoire , nous dussions le ramener à la souche manichéenne , si uous n’y sommes pas forcés par des faits historiques incontestables. Le dualisme une fois admis comme premier principe, les conséquences et les applications en découlent d’elles-mêmes ; si la matière est une création du mauvais Dieu , il s’ensuit que tout contact avec elle est coupable et funeste , et que par conséquent la règle suprême pour la vie doit être de renoncer au monde, d’éviter toute communication quelconque avec les corps. Los dogmes théoriques, de même que les préceptes moraux des Cathares, ne sont en effet pas autre chose que de simples conséquences logiques ou des applications tout à fait inévitables du principe dualiste. S’il est donc possible que ce principe a pu être posé indépendamment du manichéisme , on peut aussi admettre qu’on a pu en déduire des conséquences analogues à celles de ce système.
Si le catharisme venait directement du manichéisme , nous ne pourrions guère nous expliquer pourquoi il aurait renoncé au caractère symbolique particulier à celui-ci. A moins de ne voir dans le système cathare, tel que nous le connaissons, qu’une enveloppe populaire d’idées métaphysiques plus profondes, il nous parait impossible de l’envisager comme identique avec le système manichéen ; mais sa forme , aussi bien que son esprit et toute sa tendance, nous empêchent de lui attribuer une signification allégorique d’une portée plus haute. Du reste, c’est toujours une entreprise d’un succès fort douteux que d’essayer une interprétation philosophique de doctrines dont le sens est clair, ou de mythes qui fort souvent n’ont pas de sens du tout ; on se laisse entraîner volontiers à faire trop d’honneur à des propositions qui ne sont que le résultat d’une réflexion imparfaite, ou à des fables mythologiques inventées par une imagination peu spiritualiste. Une II. 17
NOTE PREMIÈRE
interprétation de ce genre ne peut être autorisée, ce nous semble, que lorsqu’il est prouvé par des témoignages certains que le système qu'on veut interpréter n’est en effet qu’une forme , cachant sous son enveloppe quelque noyau métaphysique invisible h des yeux ordinaires ; autrement un risque d’attribuer aux auteurs ou aux partisans d’une telle doctrine une puissance dialectique et une hauteur spéculative, auxquelles ils u'avaient jamais pensé eux-mêmes. Or, nous sommes persuadé que les Cathares ne savaient absolument rien d’un sens philosophique plus profond de certain» parties de leur système ; celui-ci n'a été qu’un essai plutôt religieux que métaphysique , moitié chrétien et moitié païen , de répondre h plusieurs questions qui se présentent tout naturellement à l’esprit de l’homme.
Quant aux rapports avec le christianisme, il est évident que les Cathares ont fait plus d’efforts que les Manichéens pour adapter leurs doctrines am enseignements de Jésus-Christ ; ils en appellent plus souvent aux paroles du Nouveau Testament , et , comme nous l’avons déjà remarqué , les formes mythologiques que Manès avait empruntées h la religion de la Perse, sa patrie, leur sont inconnues; leurs propres mythes sont presque tous basés sur des récits bibliques , ce sont des interprétations tour h tour littéral» ou allégoriques des traditions de la Genèse et de certaines paraboles de Jésus-Christ; ce n’est que dans les pays orientaux de l’Europe, que quelques éléments gnostiques ont pénétré dans la cosmogonie cathare.
Une autre différence entre les Cathares et les Manichéens est celle qui résulte de leurs opinions respectives sur le Saint-Esprit. Le dogme du Coruolamentum a été particulier aux Cathares; rien ne prouve que les manichéens , quoiqu’ils rejetassent le baptême d'eau , aient eu un rite d'initiation semblable h celui des dualistes du moyen âge1. Le Consolamentun d'ailleurs a une place tellement nécessaire et essentielle dans tout l'organisme du système cathare, qu’on ne peut guère le prendre pour use simple addition postérieure h l’ancien manichéisme ; il est le centre, l'apogée de toute la religion des Cathares, il faut donc qu’il soit né avec elfe, cl comme rien d’analogue ne sc trouve chez les Manichéens , c’est une preuve de plus que le catharisme a eu son origine indépendante.
Nous attacherons moins d’importance h quelques différences dans les préceptes ascétiques , quoiqu’elles tiennent également h l'essence même
I Bcausobrc, II, ~ 1 5 et «niv., veut prouver que le» Manichéen» baptisaient cou"* les chrétiens , et qu'ils baptisaient même les enfants. Gies< 1er, dans les Thtolog. SntAt* uni Kritiktn, iSîS, 3' lu r , Gao et lui»., pense qu’il» avaient su moins ua rite par lequel on était admis au nombre des élus Mais les passages des anciens sont à «t égaré» peu précis et si eontradietoires , qne la chose doit au moins rester fort doutent?. Btur, 073 et asiv.