OPINIONS ÉMISES SLR L’ORIGINE DES CATHARES
des deux systèmes, comme par exemple l’opinion sur l’usage du vin; les Cathares le permettaient , tandis que les Manichéens s’en abstenaient rigoureusement, disant que le vin est le fiel des démons. Une considération beaucoup plus grave nous parait être la suivante : Nous n'avons trouvé nulle part une trace parfaitement certaine d’une vénération que les Cathares auraient vouée au souvenir de Manès. Le moine Eckbert dit, il est vrai, qu’ils avaient consacré à la mémoire de cet hérésiarque une fête semblable au Bèma des Manichéens ; nous renvoyons à ce sujet au chapitre 5 du livre troisième de la seconde partie. 11 suit de ce que nous avons dit à cet endroit, que ce passage d' Eckbert ne peut pas servir h prouver qu’ils aient professé pour Manès une vénération particulière. Manès , du reste , s’est donné à lui-même une place très-importante dans son système , il s’est déclaré le Paraclèt, le Saint-Esprit promis par Jésus-Christ à ses disciples, et les Manichéens l’ont profondément vénéré comme tel ; rien de pareil ne se trouve chez les Cathares. Une seule fois, il est vrai, au onzième siècle, il est dit qu’ils croyaient que Manès était le Saint-Esprit1; mais comine aucun des auteurs qui ont écrit avec une pleine connaissance de cause contre le système cathare ne confirme cette assertion , nous croyons pouvoir la ranger au nombre des suppositions que l’on faisait h une époque ob cette hérésie n’était encore connue que d’une manière très- vague, et oh les écrivains ecclésiastiques se croyaient autorisés , par l’analogie du dualisme, b attribuer aux Cathares toutes les doctrines des Manichéens. 11 y a plus; nous avons lait voir dans l’exposition du système cathare que la partie la plus ancienne de la secte, les dualistes absolus avaient sur l’Esprit Paraclèt une doctrine tout b fait particulière , étrangère au manichéisme ; suivant eux il n’y avait pas seulement un esprit saint ou consolateur, mais chaque hme avait le sien , avec lequel elle se réunissait de nouveau par l’acte du Coniolamentum ; chez les dualistes mitigés, quoiqu’ils considérassent le Saint-Esprit comme la troisième personne de la divinité , il ne se trouve pas davantage une trace de l’opinion qu’il aurait été incarné daus le célèbre hérétique de la Perse. Nous remarquerons en outre que chez presque toutes les sectes, fondées par quelque homme remarquable, on peut être sûr de rencontrer pour celui-ci une vénération profonde; si donc les Cathares étaient des Manichéens, nous aurions de la peine b comprendre pourquoi ils n'auraient pas eu pour Manès le même respect enthousiaste ,
* ...Per sacritegam manuum imposidonem dari Spiritum snneturn mendentes, qutm ...non alias a Dco missum, quant in hœresiarcha suo Ma ni {quasi nihil aliudsit Mânes nisi Spiritns sanctus) fjlsissime dogmaü tarent. Lettre de Roger, évtîqac de Châloas, à Wazon, éf éqite de Liège ; Gts ta Episcopp . Leod. , 899.
NOTE PREMIÈRE
le même culte qnc ses disciples véritables ; surtout nous ne comprendrions pas pourquoi ils n’auraient pas également enseigné que Manès est Tenu pour compléter et achever la révélation de Dieu par Jésus-Christ. Un auteur qui certes mérite toute notre confiance , H . («ieseler, dit , il est vni , que Manès a joui d’une haute estime chez les Cathares de l’Occident (II, I, 406) ; nous regrettons de ne pas pouvoir être d’accord en ce point avec un historien aussi éminent; car, nous le répétons, outre les passages de l’évéque Roger, de Châlons, au onzième siècle, et du moine Eclberta douzième, passages basés sur des suppositions ou sur des erreurs, nous n’avons rien trouvé qui nous forçât à renoncer U notre opinion. Nous ajouterons que si réellement les Cathares avaient vénéré Manès , on aurait dû s’attendre à voir leurs adversaires , et surtout les inquisiteurs , leur reprocher ce culte rendu h un hérésiarque aussi détesté , comme un crime qui i lui seul aurait suffi b les faire condamner ; et nulle part cependant , ni dans les ouvrages polémiques écrits contre eux par des auteurs qui les connaissaient b fond, et dont plusieurs avaient eux-mêmes fait partie de la secte, ni dans les nombreuses procédures inquisitoriales que nous avons pu consulter, nous n’avons rencontré un reproche de ce genre. Ou faudrait-il admettre que les Cathares du treizième et du quatorzième siècle avaient oublié leur fondateur ? Cela ne nous paraît pas probable ; nous ne saurioti' croire qu’un parti religieux fondé par un homme éminent , eût pu perdre à ce point le souvenir de son chef, surtout quand ce chef avait assigné dans son système un rang important b sa propre personne ; Manès n'était pas seulement pour ses disciples un personnage historique; la croyance î» lui, comme incarnation du Saint-Esprit, était en même temps un de leurs principaux dogmes. Les Cathares, en oubliant Manès, auraient donc aussi oublié le Paraclèt achevant le christianisme ; or, cela nous paraîtrait impossible. 11 nous semble donc que l’absence de Manès dans leur système ne doit pas être attribuée b un oubli , mais qu’elle confirme plutôt notre opinion que le catharisme n’est pas la suite immédiate ou la reproduction du manichéisme.
Que si , pour prouver la connexion historique des deux sectes , l’on se fonde sur les germes manichéens conservés en Italie , nous ue nierons pas l’existence de ces germes depuis le cinquième siècle , nous pensons même que des restes semblables ont pu se conserver dans le midi de la France; de sorte que si l’on voulait arguer de ces faits , on pourrait tout aussi bien prouver que le catharisme est d’origine française, et cela avec d’autant plus d’appareuce de raison , que les premiers Cathares furent découverts en France, et non pas en Italie, et qu’une tradition répandue encore au treizième siècle, faisait remonter l’origine de la secte en France b un Mani-