OPINIONS ÉMISES SUR L ORIGINE DES CATHARES
III. Il y a enfin une série d’auteurs qui soutiennent l’opinion que les Cathares n’ont pas été dualistes. Cette opinion n’a guère besoin de réfutation spéciale ; nous nous bornerons h mentionner les principaux écrivains qui l’ont défendue.
1° Outre quelques auteurs du moyen âge, pour qui l’arianisme était une hérésie tout aussi détestable que le manichéisme, et qui ont appelé les Cathares des Ariens, soit parce qu’ils ne connaissaient qu’ imparfaitement leur système , soit parce que ce système subordonnait le Fils au Père (Roger de Hoveden, 555, 573. Annales Aquicinet.y 536, etc.), il s’est trouvé quelques historiens plus modernes qui ont également prétendu que les Cathares n’ont enseigné que l’hérésie d’Arius. Le socinien Christophe Sandius s’est donné beaucoup de peine et a déployé un grand luxe d’érudition, pour démontrer l’identité du catharisme et de l’arianisme , parce que ce dernier est à ses yeux le seul système vraiment chrétien , et qu’il a voulu trouver ce système chez tous les adversaires de l’Église romaine au moyen âge ( Nucléus hist. ecclesiast., 386, 396). Il est inutile d’observer qu’on n’a pas besoin de ramener à une origine arienne la doctrine cathare de la subordination du Fils , attendu qu’elle découle tout naturellement du dualisme lui-méme. Si plusieurs auteurs qui ont écrit sur l’histoire de la croisade contre les Albigeois, tels que le jésuite Benoist (I, 4), M. Parctelaine (p. 11), MM. Barrau et Darragon 4, et tout récemment M. Hahn (p. 47), ont avancé que l’hérésie cathare doit son origine non-seulement aux Pauliciens ou à d’autres sectes dualistes , mais aussi h des restes ariens conservés eu Occident, ils ont négligé d’en administrer les preuves. Ils ont pensé sans doute à l’arianisme établi dans le midi de la France par les Visigoths; mais l’immense différence entre ce système et le dualisme défend d’admettre que l’un a donné naissance à l’autre; tout ce qu’on peut dire, c’est que le long règne de l’Église arienne a dé contribuer à perpétuer dans les provinces méridionales de la France un esprit anti-catholique, et h favoriser ainsi les progrès d’une hérésie nouvelle.
2° Une opinion qui encore aujourd’hui est répandue , consiste â identifier les Cathares avec les Vaudois. Elle a été soutenue de préférence par des auteurs protestants qui , dans l'intention d’augmenter le nombre des précurseurs de la réforme , se sont efforcés de justifier les Cathares du reproche d’avoir enseigné une doctrine aussi anti-chrétienne que le dualisme (Chassanion, 29 et suiv. Percin, 1 et suiv. Léger, I, 18). Suivant ces auteurs , cette hérésie ne leur a été imputée que pour les calomnier, pour les
, «L’albigciamc était divise en plusieurs camps obéissant chacun à un chef particulier..
Il y avait là des Ariens, des Panthéistes, presque des Musulmans... Deux croyances prédominaient...: la doctrine manichéenne et la doctrine vaudoisc.» I, p. 4.
NOTE PREMIÈRE
noircir aux yeux du peuple catholique. Bossuet (II, 160 et suiv.) et Fleury (XV, 384, 476) furent des premiers à soutenir la différence entre les Vaudois et les Cathares. Ils trouvèrent une forte opposition de la part des protestants français Allix (p. 140 et suiv.), Basnage(II, 1386 et suiv.)*, Abadie (I, 338 et suiv.), etc., qui reprochèrent notamment à l'évêque de Meaux une partialité, dont à' cet endroit ils étaient bien moins libres que lui. Ils soutinrent que les Albigeois et les Yaudois avaient été les descendants des premières Églises chrétiennes , fondées dans la Haute-Italie et dans les Gaules, qu’ils avaient conservé la pureté de la doctrine, qu’ils avaient eu une succession non interrompue de ministres remontant jusqu’aux apôtres , et que par conséquent elles avaient été l’Église véritable à côté de l’Église de Home dégénérée. Le célèbre auteur de 1 * Histoire du Manichéisme , Beausobre lui-méme considérait les Albigeois «comme ue société chrétienne que la violence des évêques avait forcée de se séparer de l’Église1 2.» Cette opinion protestante fut aussi défendue par Voltaire qui. soit par passion contre l’Église dominante, soit par ignorance, prétendit, dans son Essai sur les mœurs et l'esprit des nationsi p. 282, que « les Manichéens, depuis appelés Albigeois, Vaudois, Lollars, ont été les restes des premiers chrétiens des Gaules. »
La réfutation d’opinions aussi hasardées était peu difficile ; il suffisait de se soumettre à l’évidence des faits historiques et de se débarrasser de toute prévention de parti. C’est ce que tirent au dernier siècle les savants historiens protestants Mosheim (Institut, hist. ecclesiast ., 531) et F ostia (11,161); convaincus que, pour légitimer sa séparation de Rome, le protestantisme n’a pas besoin de fermer les yeux à l’histoire , ils firent voir la distance profonde qui sépare les Cathares dualistes des Vaudois monothéistes. L’Église du moyen âge, d’ailleurs, n’est pas coupable d’avoir donné lieu à la confusion; à peu d’exceptions près, les auteurs qui ont réfuté les deux sectes , les conciles , les inquisiteurs eux-mêmes ont toujours distingué entre les Patarins et les Vaudois, entre les Albigeois et les Pauvres de Lyon ; dans les premiers temps ces derniers furent même considérés comme beaucoup moins hérétiques que les Cathares. Les adversaires des Vaudois sont d’accord avec les propres écrits de ceux-ci sur le caractère monothéiste de leur doctrine , sur leur intention de ramener la foi , la vie , le culte et la forme de l’Église à la simplicité du siècle aposto-
1 Basnagc admet qu’il v a eu au moyeu igc des dualistes, mais il en exclut les Albigeois.
2 T. I, préface, p. 3. T. Il, p. 6, il est dit que Beausobre laissa en manuscrit des traités historiques sur les Paulicicns, les Bogomiles, les Yaudois et les Albigeois. Us n’ont pas «a le jour.
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Iique. Chez eux point de spéculations aventureuses sur les rapports entre Dieu et le monde , mais une soumission exclusive h l’enseignement de la Bible ; point d’ascétisme enthousiaste et contraire à la nature , mais une conduite austère , conforme en presque tous ses points aux préceptes de l’Évangile; point de dogmes rappelant le paganisme, mais des efforts sérieux de réaliser l'Église de Jésus-Christ. Si dans des circonstances graves, comme pendant la croisade contre le midi de la France, les Yaudois firent cause commune avec les Cathares pour la défense de leur liberté religieuse et de leur indépendance nationale, ils ne renoncèrent jamais h leur caractère distinctif ; loin de fondre leurs doctrines avec le dualisme, ils le combattaient plutôt avec une ardeur, attestée par les écrivains catholiques contemporains eux-mèmes1. Les Yaudois enfin, fondés sur une base plus vraie, ont subsisté, tandis que la secte cathare a dil s’éteindre dès que les progrès de l’esprit humain l’eurent dépassée. Il est permis de s’étonner que malgré ces faits si positifs, il se soit rencontré encore dans les temps les plus récents, des auteurs qui ont confondu les Yaudois et les Cathares. Nous ne voulons pas parler ici de Henri Schmid, de Jéna, lequel (p. 387 et suiv.) voit dans ces derniers uue secte mystique qui , pour avoir mêlé au christianisme quelques éléments manichéens , n’en avait pas moins pour but de ramener les chrétiens à la piété intérieure et au mépris du monde et des formes ; car malgré cela cet écrivain est un des premiers qui aient donné une idée plus claire et plus complète des Cathares jusqu'au douzième siècle2. Nous avons surtout en vue quelques historiens anglais, tels que Jones, Blair, Stanley Faber, etc., chez lesquels règne au plus haut degré la confusion que nous signalons. En Angleterre cette confusion est devenue pour ainsi dire un article de foi ; on sait que la Iligh-Church a la prétention de se rattacher directement h l’Église apostolique, par une série d’évéques régulièrement consacrés ; seulement il est malheureux que celte prétention , depuis longtemps abandonnée par les protestants plus éclairés du continent , soit obligée de se fonder sur une base aussi chimérique que la pureté de la foi des Pauliciens de la Grèce et de l’Arménie, des Patarins de l’Italie et des Albigeois de la France. Parmi les auteurs que nous
1 jy aldenses contra altos ( sciL Alhigenses) acutissirne disputabant Guill. de Podio Laurentii, 666. W aide ns es reprobant, imo nauscant Runcaros (Cathares de l’Ailemagne), et Eeg/tardos et Luci/erianos et altos dtversos. Petrus de Pilicbdorf, Tractatus adversus fïr aide ns es ; dans la Biblioth. Patrurn, Col., XIII, 3l5.
1 Cne opinion semblable est soutenue par Flathe, I, 217 et suiv., avec la différence qu’au lieu d'éléments manichéens, qu’il nie, il trouve chez les Cathares des restes de gnosticisme , et qn’il expose son système d'une manière plus confuse et moins impartiale que II Scbmid.
NOTE PREMIÈRE
venons de nommer, c’est surtout Stanley Faber qui se donne une peine infinie pour démontrer que les Cathares ont été faussement accusés de dualisme. Cependant la vérité commence aussi h se faire jour en Angleterre. Maitland a publié un gros volume , destiné h prouver la différence entre les Yaudoiset les Albigeois ; quoiqu’il ne soit pas libre d’erreurs, cet ouvrage est un acte de courage scientifique , car il tend à détruire un des préjugés favoris de la théologie anglaise. Un ouvrage plus solide est la dissertation qui a été publiée, en 1834, par un savant Hollandais, M. Jas, d’Amsterdam, qui, par une critique judicieuse des doctrines et des faits, met h différence entre les deux sectes à l’abri de toute objection.
Nous terminerons cette revue en citant encore les opinions de quelques écrivains français de nos jours. M. Muston, tout en distinguant entre les Yaudois et les Albigeois dualistes, prétend (p. 84 et suiv., 280 et soiv.) que les Patarins de la Lombardie n’ont pas fait partie de la secte cathare, mais ont professé depuis les premiers siècles le christianisme évangélique. C’est une erreur, pardonnable à un auteur qui , Vaudois lui-méme , croit rendre un service à son Église , en revendiquant pour elle une plus haute antiquité. 11 en est de môme de M. Monastier, suivant lequel (I, 71 et surr.J les noms de Cathares, de Manichéens, d’ Albigeois, etc., n’ont été que des dénominations soit injurieuses, soit locales de la secte des Yaudois. M. Mary-Lafon, dans son Histoire dtt midi de la France, déclare (II, 391 ) qu’il veut «essayer de faire connaître l’hérésie albigeoise tout entière,» et il assure (p. 404) qu'elle « se réduit au fond « aux seuls points de la doctrine vaudoise, et que les Albigeois n’ont été que «des réformateurs un peu trop mystiques, un peu trop égarés dans l’idéal des croyances chrétiennes primitives! « M. Julia, qui a publié une histoire de Béziers d’ailleurs fort recommandable, et qui reconnaît le dualisme des Albigeois, dit (p. 72) néanmoins que « leurs croyances avaient la plus grande aualogie avec celles des protestants de nos jours. » C’est montrer une assez singulière ignorance du protestantisme, quand après avoir dit que les croyances albigeoises ont été manichéennes, dualistes, dokétistes, etc., on soutient qu’elles ne diffèrent pas de celles des protestants! Quelque heureux que nous eussions été de trouver les Cathares d’accord avec notre foi , et de les défendre contre les accusations de leurs adversaires , nous avons dû nous soumettre avant tout h la vérité historique , et si au nom de la liberté et de l’humanité nous protestons contre les violences par lesquelles l’Église du moyen âge a combattu la secte , nous devons reconnaître aussi combien le système de celle-ci a été contraire à la religion chrétienne et à la véritable philosophie.