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LE PLACEMENT DE FONDS AU XV“ SIECLE 4DV

gnait toujours l’emprunt (l). Alors on en vint à déguiser le bénéfice par un stratagème plus ou moins transparent. Un des expédients les plus communément employés fut celui de « vente et revente ». Le préteur simulait une vente de marchandises à crédit à l’emprunteur à un prix exorbitant et ensuite, directement ou par l’intermédiaire d’un tiers, il les lui rachetait pour une somme moindre ; la différence entre le prix effectivement payé pour cette réacquisition imaginaire et le prix qui devait être payé par le pseudo-acheteur originaire, représentait le bénéfice de la transaction (2). On imagina aussi de forcer

l’emprunteur à signer une quittance pour une somme plus élevée que la somme effectivement reçue (1). Un autre moyen d’éluder la loi était offert par le commerce du change, qui se développa en Angleterre vers la fin du XIV® siècle. La mise en circulation de lettres de change basées sur de véritables ventes de marchandises fut reconnue une légitime source de bénéfice par les casuistes (2).

Mais il fut facile, sous forme de billet, de faire ce qui est en réalité un prêt à intérêt. Le « faux et abominable contrat de l’argent » , que « pour tromper plus subtilement le peuple ils appellent échange ou chevisance », lut attaqué par une ordonnance du maire et des aldermen de Londres en L3tU (3). Et l’année suivante le gouvernement royal fut mû par les représentations « des magnats et des communes » du royaume au point d’adresser une lettre spéciale sur cette matière, sous le sceau privé, au maire et aux shérifs de Londres. Ils furent invités à convoquer devant eux tous les marchands leur paraissant suspects de ce crime et à leur « enjoindre... de ne faire aucun échange avec d’autres personnes que des mar-

en Angleterre. Ainsi dans l’ordonnance de Londres de 1390 il est dit que :

« Si quelqu’un citoyen (denizcn) ou étranger, ayant vendu des marchandises, les garde en sa possession et les rachète sur le champ à un prix plus bas que celui offert par le premier acheteur, il sera puni.

« Et si des associés de commerce, à la suite d'une convention faite entre eu.v, vendent des marchandises de telle sorte que l’un d’eux les vende et que l’autre les rachète de celui à qui elles ont été vendues pour un prix moindre que le premier, ils seront punis de la même peine ». Liber Al hus, traduction liiley, 345.

En Allemagne cette combinaison était connue sous le nom de Kauf auf \^'iederJiaiif. Pour d’autres petits subterfuges, voyez Mosse, 52, 53.

(1) Voyez supra, p. 497, note 3.

(2) Endemann, I, 156 et ss.

(3) Liber Albus, traduction liiley, 31U.

I chands connus et honnêtes, ni au nom d’aucune autre

L personne que d’un marchand également connue et ho-

f norable et cela au moyen de marchandises permises et

quant aux choses négociables exportées de notre royaume ou y importées (1) ». Des lettres de change fictives qui ne représentent pas effectivement des marchandises, furent connues plus tard sous le nom de cambia sicca (2),

; et elles paraissent avoir ressemblé, à cet égard au moins,

|; à ce qui est aujourd’hui connue sous le nom de « billets

de complaisance » ou « cerfs-volants (3) ». Le mot che- ' visance qui est employé au xvf siècle pour désigner

^ tout stratagème au moyen duquel la loi était éludee,

s’appliquait probablement à de semblables billets (4).

Section LXX. — Recherches sur le capital.

Nous sommes peut-être maintenant en mesure d’examiner dans son ensemble la doctrine canonique sur l’usure et de considérer ses relations avec le développement économique du Moyen Age. L’opinion généralement reçue par les écrivains protestants est que, durant la fin du Moyen Age, — quel qu’il ait été dans les premiers siècles (5), — l’effort que l’on fit pour ramener à exécution la prohibition de l’usure lut une tentative désespérée pour lutter contre des forces économiques toujours croissantes. Chez quelques-uns cette méprise sert à faire accuser l’Eglise et les ecclésiastiques, et, s’il est reconnu que la politique suivie peut originairement

(1) Ibid., 322.

(2) Endemann, I, 298.

(3) Voyez Rae, Cowitry Bauker, 79. Danson, Wealth of Households^ § 628.

(4) Voyez Murray, New En(jfish IHctionanj, sous ce mot.

(o) Endemann, I, 13.

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avoir élé due à une véritable sympathie pour les opprimés, il est certain que sa continuation pendant des siècles lut due à un amour du pouvoir ou au moins à la pure stupidité. Il a même été répondu que la délaveur qu’encourait l’usure avait pour elle l’opinion publique et spécialement l’opinion publique des classes commer- Qantes elles-mêmes (I) ; mais la réponse à ceci a été ou bien que le peuple subissait l’inlluence de ses maîtres religieux, ou, encore, que le sentiment populaire n’était que le résultat de l’ignorance et du manque de jugement.

Cette gigantesque erreur du Moyen Age est plus exactement définie comme le maintien de « la doctrine de l’improductivité du capital », ou de « l’axiome de l’infertilité du capital (2) ». Assertions et phrases que l’on rencontre continuellement dans le plus complet et le plus savant des traités modernes sur la doctrine canonique, dans celui d’Endemann. traité qui a beaucoup contribué à confirmer le préjugé que les hommes de notre temps doivent partager à l’égard d’une règle qui est maintenant devenue inintelligible. Neumann, aussi, un écrivain qui a découvert beaucoup de faits de nature à jeter quelque lumière sur la prohibition de l’usure en Allemagne, tout en se séparant de Entlemann sur quelques points, se rallie à sa principale opinion. Selon la doctrine de l’Eglise, dit Neumann, il était illicite « de payer pour l’usage d’un capital appartenant à un autre (3) ».

D’autres écrivains qui ne formulent pas l’accusation dans les mêmes termes, arrivent néanmoins à une appréciation qui l’implique. Par exemple, on a dit que « lorsque le commerce et l’industrie se développèrent, les nécessités croissantes du crédit doivent avoir rendu

(1) Cunningham, I, 32;j et ss.

(2) Endeinann, f, 42, 343, 364 et passiin.

(3) Gexchichle dm tliichns, 23.

les effets de la prohibition de plus en plus vexatoircs (1) », ce qui signifie que l’industrie et le commerce se trouvèrent entravés par les restrictions apportées à l’emploi du capital, ou plutôt que l’argent qui, sans cela, serait devenu un capital, ne put le devenir. Ou bien, encore, on a fait observer que le « monde européen avec son ordre établi et son commerce croissant s’irritait de ce désintéressement imposé (2) ». Ici, encore, ce qui résulte de tout cela c’est que le monde s’irritait, non . parce qu’il ne pouvait acquérir de la richesse pour sa consommation personnelle, mais parce qu’il ne pouvait pas l’employer facilement dans le commerce. Conformément à celte manière de voir, toutes les méthodes justifiées par les canonistes ayant pour but d’assurer un placement profitable de l’argent, sont décrites comme des « évasions » que « l’Eglise était forcée de tolérer (3) ». Endemann n’est jamais plus heureux que lorsqu’il montre les canonistes exerçant leur talent a défendre des pratiques qui s’étaient développées en dépit de leur doctrine, et essayant d’échapper aux conséquences évidentes de leurs propres principes. Dans chaque branche d’affaires c’était x< la meme vieille comédie (4)».

Contre l’ensemble de cette théorie, un argument a été mis en avant par le distingué théologien catholique Funlv, qui mérite plus d’attention qu’on ne lui en a prêté jusqu’ici (5). H accorde, naturellement, que l’enseignement canonique niait la productivité ou la fertilité de l’argent, c’est-à-dire de l’argent monnayé ; il est évident que les pièces de monnaie ne sont pas pro-

(1) Bohm-Bawerk, Capital and Interest, traduction anglaise, 20.

(2) Bonar, dans Dictionary of Political Economy, de Palgrave,

V® Canon Law.

(3) Ibid.

(4) Endemann, I, 364; II, 107.

(3) C’est ce qui revient sans cesse dans sou Z ins iind Wiichcr.

(luctives dans le même sens qu’un champ ou un troupeau (le bétail. Mais il prétend que cela n’est pas la même chose que nier la produclivité du capital. La productivité du capital, ils ne la niaient pas : ils la reconnaissaient exprésseinent sous toutes ses formes, et ils admettaient ses résultats. 11 trouve pour cette assertion une base scientifique dans la doctrine que Lassalle a popularisée dans cette phrase : « Le capital est une catégorie historique (I) ».

Avant de rechercher jusqu’à quel point cette doctrine éclaire d’un jour plus favorable la prohibition de l’usure, il sera nécessaire de s’arrêter un moment et de prêter quelque attention préliminaire à l’histoire littéraire du mot « capital ». Ce n’est (|u’ainsi que nous pourrons éviter les ambiguités et les idées erronées qui s attachent inévitablement à une semblable discussion, si l’on commence par accepter une certaine conception du capital comme évidente par elle-même.

L histoire ancienne du mot « capital » est très obscure, spécialement en anglais où son usage se com- ])lique de celui de l’adjectif dans l’expression « fonds capital » {capital stock) ; de sorte <jue certains écrivains modernes ont un peu trop hâtivement supposé que ce mot provenait simplement de l’usage elliptique de 1 adjectif à la place de l expression entière (il). Ceci, cependant, paraît difficile à concilier, en tant qu’explication complète, avec 1 usage qu on faisait de ce mot sur le continent au xvii® siècle et au xviii® dans des contrées où l’adjectif n’était pas d’un usage général (3). Le mot

(1) Funk, Zûis, à9.

(2) Murray dans A’eit; Eiiytish Dictiona)ij, et Cannan dans le Dictionary of Political Economy de Palgrave, V» Capital.

(3) Les romains avaient coutume de nommer caput le principal d’une dette. Knies, Gcld and Crédit, I, 23, montre que c’était là une expression figurée pour désigner la « tête n ou la « chose principale » et pour la distinguer ainsi de ce qui était subor-

ne fut même d’un usage fréquent chez les écrivains qui ont traité du commerce ou do l’industrie, que lorsqu il fut adopté par les écrivains économiques du xviti® siècle, connus sous le nom de Physiocrates, et qu’il fut ulilisii pour la défense de leur théorie. Lorsqu’il a été employé par les mercantilistes, il semble que cela ail été généralement dans le sens d’une somme d’argent prêtée, ou que le propriétaire garde à sa disposition dans le but de la prêter (l). Ce dernier sens a probablement été pris de l’usage populaire. Ainsi le Dictionnaire de V Académie Française donne comme première signilica-

donné ou accessoire, c’est-à-dire l’intérêt. Cette désignation, cependant, ne passa jamais dans le droit romain, car dans le droit romain il n’existait aucune étroite relation entre ces deux choses et deux contrats étaient nécessaires pour assurer le paiement d’un intérêt à la suite d’un prêt ; un contrat par lequel on stipulait le retour de la somme due et un autre, tout à fait indépendant du premier, par lequel on stipulait le paiement d’un intérêt. C’est pourquoi le droit romain conserva le terme debitum ou sors pour désigner la somme prêtée et c’est de là que le terme sors a passé dans le droit canon. Quid supra sortent, étaient les mots dont se servait le droit canon pour désigner une demande usuraire. Au Moyen Age ce mot fut remplacé par celui de capita/c.Celui-ci peut être dérivé de l’adjectif capitalis = primas, præcipuns ; quoique, si l’on s’en rapporte à Ducange, cet adjectif ne fut guère employé qu’en Angleterre. Mais ce même terme, dans un sens inextricablement associé au premier, sert à désigner un troupeau de bétail (quoiqu’en dise Knies, 20). Ainsi Mistral, Dict. Provençal, donne au mot capital une demi-douzaine de significations, telles que : « bestiaux d’une métairie », et aussi : « principal d’une dette » ; et au mot capitalisto, il donne le sens de « propriétaire de bestiaux ». Le mot capital apparaît en France comme substantif dès 1011, au moins. Cotgrave définit ce mot comme « un fonds, le principal ou lavoir principal dun homme », un siècle avant que l’expression» capital stock » apparaisse en Angleterre ; il n’est donc pas impossile que ce terme dérive directement du mot capitale employé au Moyen Age pour

désigner le principal d’une dette.

(1) Knies, 27 ; cf. l’emploi qu’en fait Becher, dans lloscher,

Geschichle, 283.

üUU CIIAP. VI. — LA DOCTRINE CANONIQUE

tion du mol « capital » : « le principal d’une dette, d'une rente » ; et Grimm, en allemand, définit le capitaliste : « un homme qui prêle de l’argent avec intérêts ». Et sir .lames Stuart, aussi, en ITfiT, ne se sert du mot « capital » que lorsqu’il parle du principal d’une dette et par opposition à l’intérêt (1).

Nous pouvons supposer que le développement de ces formes de placement assuré, comme la dette nationale, et l’occasion qu’elles fournissaient à tous les possesseurs d’argent (ou de formes de richesse facilement transformables en argent) de comparer en eux-mêmes le bénéfice relatif qu’ils pouvaient retirer d’un prêt à un gouvernement ou d’un placement dans un commerce, soit que ce commerce fût exercé par eux-mêmes ou par d’autres, devait faire ressortir le rapport, déjà évident, entre les diverses manières de réaliser un bénéfice au moyen de la possession d une richesse disponible. Par suite, le mot capital dut être employé comme nous l’employons aujourd’hui quand nous parlons du capital d’un commerçant ou d’un manufacturier. Ainsi Malachie Postlethwayt, l’auteur de l’ouvrage très répandu intitulé : Dictionary of Trade and Commerce, dans un autre ouvrage, dès 1737, se sert des mots « fonds commercial » [trading-stock) et « capital » comme synonymes (2). iMais il est digne de remarque que le mot est encore compris comme désignant la richesse placée de façon à produire un certain bénéfice, et ce bénéfice est considéré comme étant, par ra[>port au capital, dans la même relation que rinlérèt par rapport au principal. La richesse ainsi placée était naturellement considérée primitivement sous forme d’argent. Tout cela ressort clairement de la définition du capital dans le grand « Dictionnaire allemand » d’Adeluno: en 1774 : « Une

somme d’argent en tant qu’elle est destinée [bestimmt] à produire un bénéfice [Geioinn) par opposition à ce

bénéfice ou à l’intérêt (I) ».

Ainsi le langage des écrivains économiques avait

suivi le langage de la vie de chaque jour. Mais avec l’apparition de la théorie des physiocrales, leur phraséologie commença à s’écarter de 1 usage courant. Turgot, écrivant en 17Gfi, cherchait à corriger l’importance exagérée que l’on attachait à l’argent, et par conséquent enseignait que soit que le « capital » consistât en aigent monnayé qui pouvait être échangé pour des articles de valeur, soit qu’il consistât en articles de valeur pouvant être échangés pour de l’argent monnayé, c était « absolument indifférent ». Quiconque épargne des articles de valeur [des valeurs) forme un capital ; « ces valeurs accumulées sont ce que l’on appelle capital (2) ». Gomme Knies l’a fait remarquer avec raison, lurgot aurait dû dire « ce qui devrait être » ou « ce qui pourrait être » et non « ce que l’on appelle ». Car en renversant la proposition : « le capital est composé de valeurs accumulées » et en disant « les valeurs accumulées » (c’est-à-dire toutes les valeurs accumulées) sont un capital », on élargissait la signification de ce mot au point qu’il ne correspondait plus aux idées que 1 on s’en faisait habituellement, et même, de la façon dont il a été généralement employé par les économistes, il n’y a pas toujours correspondu depuis. Car il est évident que

(1) « Capital : Eine sumrae Geldes so weit sie dazu bestimmt ist Gewinn zu bringen, im Gegensatze dieses Gewinnes oder der Iiiteressen ;der Hauptstamm, das Hauptgeld, das Uauptgut, der Ilauptstuhl, welche Beiienimiigen ehedeni üblich wareu, und es zum Tlieile nocli sind. Daher heisst eine jede Summe Geldes, die raan auf Zinseu ausleihet ein Capital. Ich will ihnen etn Car)it.al aussetzen, trovon sie mit Ehren leben kônneii ». Adelung,

(1) Inquiry, livre 11, l'« partie, chap. 2 ; édition originale II, 109.

(2) BrUain\^ Commercial Interest eæplainedy I, 3't.

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autre chose est de dire au monde commercial que ce quils appellent capital n’est pas seulement, ou même principalement, de 1 argent, mais que cela se compose d un certain nombre de produits ayant une certaine valeur, et autre chose de lui dire que tous les produits

é\ aluables accumulés dans le passé doivent être appelés capital.

Adam Smith, quoiqu’il fût influencé par les Physiocrates, montra son bon sens accoutumé en conservant, en général, un langage strictement commercial, « Fonds » (slock) est encore chez lui le mot en usage pour désignei le capital d un commerçant (1). 11 commence, il est vrai, par copier, comme il semble à première vue, les Physiocrates dans leurs larges définitions. Le fonds [stock) dans son sens le plus général, nous ditil, est une accumulation ou une provision de marchandises. Mais alors il continue en divisant le fonds d’un individu en deux parts, — l’une destinée à la consommation immédiate, et l’autre qui est « la part sur laquelle il compte pour lui rapjmrter un certain revenu ». Cette dernière part « est appelée capital » (2) ; et en pariant ainsi, Adam Smith était plus correct que I urgot, car il est hors de doute que la richesse de laquelle un homme s’attend à tirer un certain revenu, et celle-là seule, était et est appelée Malheureu-

sement, il parle bientôt après du « fonds général de la société ». La portion de ce fonds qui n’est pas nécessaire pour l’immédiate consommation de la société, il l’appelle Aon capital, et alors énumérant les « articles » qui le composent, il parle d’abord de « toutes les machines et instruments utiles au commerce, qui facilitent et abrègent le travail » (3). Ainsi la bêche d’un terrassier fait partie du capital de la société, quoique il soit en

(1) Par exemple, dans le titre du livre II,

(2) Livre II, chap. 1; édition Rogers, 1,275. i;i) Ibid., 27'J.

général diflicile de dire qu’un terrassier possède un capital. Mais c'est seulement lorsque Adam Smith bâtit consciemment une théorie sur le capital ou le fonds, qu’il donne ces larges définitions. Lorsqu’il traite d'autres sujets, son langage est le langage ordinaire de son époque. Ainsi, par exemple, il parle d’un « état de choses primitif, qui précède à la fois l’appropriation de la terre et V accumulation du fonds » et par conséquent à fortiori du capital (1).

Mais dans l’importance que les Physiocrates et Adam Smith ont attribuée à « l’accumulation », et dans la propre description du capital social d’Adam Smith, se rencontrent les germes d’une conception qui devait obscurcir pour les économistes les marques distinctives du capital tel qu’il est connu par le monde commercial.

« Le capital », dit liicardo, « est cette partie de larichesse d’un pays qui est employée en vue de la production, et qui consiste en aliments, vêtements, outils, matière première, machines, etc., nécessaires pour effectuer le travail (2) ». Et, par conséquent, il n’hésite pas à corriger Adam Smith. « Quant à ce qui regarde l’accumulation du capital : Même dans cet état primitif auquel se rapporte Adam Smith, un certain capital, quoique, sans doute, constitué et accumulé par le chasseur lui-mème, devait être nécessaire pour tuer le gibier. Sans arme de quelque espèce, il était impossible de détruire le daim ou le castor (3) ». De là à cette notion du capital comme éternelle nécessité économique, il n’y avait qu’un pas, et cette notion devint un lieu commun pour les Ricardiens qui vinrent ensuite. On peut concevoir un temps où les hommes n’avaient ni armes, ni outils; mais ils doivent toujours avoir eu de quoi vivre pour travailler et comme ces aliments doivent avoir été « précédem-

(1) Ibid., livre I, chap. 8 ; 1, 07.

(2) Principles, chap. 5 ; première édition, 95.

(3) Ibid., chap. 1, page 17.

ment accumulés », ils constituaient un capital ; de sorte que « le capital est une chose aussi indispensable à la production, que le travail ou les facteurs naturels appropriés (1) ».

G est a ce point de vue que le criticisme de Lassalle a quelque valeur. Sans doute, il n’était pas complètement original, mais emprunté à Hodberlus (2) ; mais il était présenté par Lassalle sous une forme à la fois plus saisissante et plus philosophique.

Lassalle ne s’était peut-être pas entièrement débarrassé de la théorie économique, mais il ht voir très clairement que ce que l’on entend généralement quand on se sert du mot « capital » implique l’existence de certaines conditions que les économistes négligent habituellement. Selon les économistes modernes, qui suivent en cela Ricardo, 1 arc et les llècbes du sauvage constituent un capital (3). Mais si le sauvage est malade et dans l’impossibilité de s’en servir, il lui est impossible d’en trouver un autre qui lui paie pour leur usage un certain intérêt en quartiers de daim ou en castors. Il le pourrait, cependant, si les sauvages étaient des hommes civilisés et s ils avaient les notions modernes de propriété et d’intérêt; mais ils n’ont pas ces notions. Il pourrait, peut-être, vendre 1 arc et les flèches, mais il est peu probable qu il puisse en employer le prix comme une source permanente de revenus. Car lorsque nous examinons plus attentivement la définition qu’Adam Smith donne d’un capital individuel, qui est le « capital » de la vie réelle, nous voyons que la phrase : « fonds qui est destiné à produire un revenu », implique plus de choses qu il n apparaît a première vue. Klle implique ce que Lassalle appelle une certaine « autonomie » du

(1) Fawcett, Manual, livre I, chap. 2.

(2) Pour les rapports entre les doctrines de Rodbertus, Marx et Lassalle sur ce point, voyez Knies, Gcid, 70 et ss.

Capital cl Tracail, traduction française, 200, 201.

capital(l); ou, pour employer un langage plus précis, elle signifie que selon les conditions de la société le fait de disposer d’un certain capital donne à un homme le pouvoir d’obtenir un revenu sans aucun travail personnel, sauf la peine « de trouver un placement convenable ». Llle implique, en un mot, des occasions de

placement.

C’est seulement dans ce sens, et non dans le sens de Uicardo et de ses disciples, que le capital est une catégorie historique. 11 n’est pas un fait éternel ou un élément de la production ; il dépend de certaines conditions historiques données ; il est venu tard et ce n’est que graduellement qu’il a pris de grandes proportions. Et s’il est vrai que Lassalle associait à cet argument parfaitement solide certaine doctrine louchant l’injustice des moyens par lesquels le capital assure son revenu, et qu’il suggéra que ce qui avait pris naissance avec le temps pom rait aussi s’en aller avec le temps, il est toutefois peu sage de négliger l’appui d’une si grande et si lumineuse conception. Celte conception est une de celles qui mettent la science économique en contact étroit avec tous les grands champs de la pensée, spécialement avec la philosophie du droit (2). Car ce qui est vrai du « capital » (non comme les économistes l’ont compris, mais tel que le monde comprend le terme), est egalement vrai des grandes conceplions juridiques de « propriété », « succession » et autres, (^e ne sont pas des abstractions logiques, mais les diverses expressions de la pensée au sujet des divers usages de la vie sociale. Il n’y a pas de droit abstrait de propriété, mais il y a eu à diverses époques divers droits de propriété ; et, semblablement, il n’y a pas sur les choses une empreinte éternelle qui

(1) lbi(l„ 202.

(2) Ce point est traité à fond dans I.assalle, System (1er eru^orbenen Hiu'hts.

en fait un capital, mais il y a diflerenls moyens attachés à la possession de la richesse pour l’acquisition d’une plus grande richesse.

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Section LXXI. — Relations entre la théorie canonique

et la vie réelle.

Après la conclusion à laquelle nous sommes arrivés en ce qui concerne le caractère du « capital », nous pouvons peut-être exposer la thèse en faveur de la doctrine canonique sur l’usure dans la forme suivante. Dans les derniers temps de l’empire romain, le pouvoir du créancier sur le débiteur était si souvent poussé jusqu’à un abus si cruel (l),que les I‘ères, mus par un sentiment naturel de réaction, engagèrent les fidèles à s’abstenir d’un trafic si dangereux, et lorsqu’ils prêtaient par compassion, de prêter sans rien demander en retour, sauf le remboursement du capital lui-même (2). Mais entant qu’il était besoin d’emprunter du capital pour les besoins du commerce, il aurait été peu sage d’insister afin que tous les hommes suivissent leur avis. Par suite, aucune tentativ’e ne fut faite à 1 egard de qui que ce soit pour faire exécuter la règle au moyen de pénalités ecclésiastiques, si ce n’est à l’égard du clergé ; ce fut là un conseil de perfection et il serait resté simplement un conseil de perlection, si les conditions économiques n’avaient ]>as changé. Cela semble être indiqué par le fait que, dans l’empire d’Orient, aucune restriction permanente ne fut imposée par Justinien au prêt d’argent, en dehors des limites du taux, et que l’Eglise orientale ac-

(1) Voyez les exemples de Ulilhorn, Christiam Charity in the Ancient Church.

(2) Fuuk, Grschichte, 2 et ss.

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