CHAPITRE H
Soî(rces. — Pour les théories du Moyen âge sur la propriété, l'industrie, le commerce et les devoirs des chrétiens à propos de ces questions, la principale autorité est le Corpus Juris CanonicK Beaucoup des règlements qu’il contient, étaient destinés à guider les cours ecclésiastiques ; cependant une grande partie de son contenu doit être regardée comme l’expression d’une opinion, plutôt que comme une législation alors en vigueur. Mais comme toutes ses décisions, quelle qu'’en ait été la source originaire, ont été successivement confirmées par tous les papes, elles n’ont pas manqué d influencer les membres les plus consciencieux du clergé dans leur façon de traiter les questions sociales, spécialement en chaire et au confessionnal. La première, et la plus importante moitié du droit canon, se composait du Decretum de Gratien, un moine de Bologne, qui, inspiré par la renaissance de l’étude du droit civil, chercha à former un corps de législation ecclésiastique extrait des écrits des Pères, des Canons et des Conciles, des capitulaires Francs, des lettres et des décrétales pontificales, corps de lois qui serait à la jurisprudence ecclésiastique ce que la codification de Justinien avait été pour la jurisprudence laïque. Son ouvrage, composé vers le milieu du xii° siècle, ne contenait pas de décisions pontificales plus récentes que 1139. Aussi Grégoire IX publia en 1234 une compilation tirée des décisions postérieures, connue sous le nom de Décrétales de Uréijoire J.ï ; Boniface Vlll y ajouta, en 1298, le Liber Sextus, et Jean XXII, en 1317, les Clenientinæ. Durant le XV' siècle, des collections des Decretales omises dans les Clementinæ, ou publiées plus tard, furent composées par les cano-
vains mouernes, surioui m.us uu [jcul iu
plus clairement encore par la lecture de la Summa Ihcologica elle-mérne, sous les questions LXXVll, I,XXV111, seconde division de la seconde partie. Un sommaire des principes de saint Thomas d’Aquin sur les questions économiques se trouve aujourd’hui dans un article de l’auteur, v“ Aquin (saint Thomas d’) dans le Dictionnaire d'Economie politique de Palf;rave (anf>l.). Quelques in lormations utiles sur l’usure sont données par Roscher dans les noies de sa. Political Ecotwmy, liv, III, ch. iv, §§ 190, 19» (Traduc. Lalor, Chicago, 1878, Il p. 128).
Il n’y a pas de bon exposé sur la législation primitive en matière économique. Les ordonnances sont toutes imprimées dans le 1er volume des StatiUes of the Realm et on peut leur comparer les règlements municipaux des Muninienta hildliaUoe , éd. Riley , et les ordonnances des métiers qui s y trouvent, ainsi que les
séparément (18bJ) ; et .^tudien in der romanisch-canonistichen Wirthschaft itnd Hechtslehre (vol. 1. 1874; vol. Il, 1883). Inappréciables pour leur science, et très complets, ces travaux ne sont pas aussi utiles qu’on le voudrait, à cause du peu d’attention que l’auteur prête au développement historique de la doctrine qu’il critique. Il est ti op enclin à systématiser, et suit trop étroitement les canonistes du xvi« et du xvii« siècle, surtout Scaccia, dans les causes qu’ils assignent aux prescriptions toutes simples de l’ancien droit canonique et les déductions qu’ils en tirent. . Roscher a consacré un court mais admirable chapitre au droit canon dans l’introduction à sa Geschichte der Nationalôkotiomik in Deutschland (1874). M. Cunningham est le seul écrivain anglais qui ait appelé l’attention sur le caractère et la signification vrais des idées économiques du Moyen âge, dans son Commerce et Industrie anglais (angl. 1882), §§ 36, 43, 4a ; et Politique et économie (angl. 1885), ch. ii ; et mieux encore, pour ce qui regarde spécialement l’usure, dans un article : Opinion de la Cité sur les opérations de banque du xiv» au xvii« siècle, dans le Journal de l'Institut des Banquiers (février 188,, angl.). Son Opinion des chrétiens sur lusure (angl.j est malheureusement épuisée. Mais longtemps avant que d’autres écrivains eussent touché à la question, Karl Knies, dans une demi-douzaine de pages, consacrées cà ce sujet dans sa Politische Œkonomie vom Standpuncte der gesrhiehtlîchen Méthode avait pris la question à sa racine même ; il avait produit une justification, au moins relative, des erreui s qui avaient été jusqu alors purement attribuées à l’ignorance de l’économie politique » (p. tlo-120 de la nouvelle édition, 1883 : sous le titre (Pol. Œkon. vom geschichtlichen Standpuncte). La doctrine de saint Thomas d’Aquin avait été commentée par plusieurs écri-
Le mouvement social dont nous nous sommes occupes jusqu’ici, peut être appelé, dans un sens, un mouvement spontané; nous avons à voir maintenant, comment l’Eglise et l’Etat, ces deux forces sociales, ont mis la main sur la société et cherché à surveiller son activité. La nature de cette tentative cependant ne peut être comprise que si nous examinons les idées qui l’ont inspirée.
L’enseignement de l’Evangile au sujet des biens de ce monde avait été tel qu’on ne pouvait s y tromper. 11 avait toujours mis les hommes en garde contre la pour-
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suite de la richesse, qui les éloignerait du service de Dieu et étoufferait la bonne semence. Il avait, par un exemple frappant, attaché pour un homme la perfection spirituelle à la vente de tous ses biens, afin de les donner aux pauvres. 11 avait déclaré le ])auvre et l’affamé des êtres bénis de Dieu, et prédit des malheurs au riche. Au lieu d’approuver la préoccu[»ation anxieuse de la nourriture et des vêtements pour le lendemain, il avait enseigné la confiance en Dieu, au lieu de la recherche égoïste de tout ce que les hommes peuvent acquérir, la charité qui donne de bon cœur à tous ceux qui demandent ; et il trouvait dans les membres de l’Eglise primitive chrétienne un exemple de ces hommes qui ont abandonné leurs propriétés individuelles, et qui possèdent tout en commun (1).
Xous ne pouvons donc pas nous étonner que, avec de telles leçons sous les yeux, une salutaire réaction contre l’égoïsme du monde païen ait conduit les Pères primitifs du Christianisme à condamner totalement la poursuite du gain. Elle les entraîna même jilus loin, jusqu’à dénier à l’individu le droit de disposer à sa volonté de sa propriété, et même de jouir, dans le luxe, de sa richesse. « Où est l’injustice, si je conserve avec soin ce qui est « mien, pourvu que je n’envahisse pas le bien d’autrui ? » « Honteuse parole », dit saint Ambroise. « Le Mien, «dis-tu? qu’est-ce donc? de quel endroit inconnu « l’as-tu apporté dans ce monde? Lorsque tu es venu « à la lumière, lorsque tu es sorti du sein de ta mère, « quelle richesse as-tu apportée avec toi?... Tout ce que « tu prends en plus de ce qui doit te suffire, tu le prends
(I) (a) Saint Math., VI, 19, 20, 24 : Saint Marc, IV, 19 : (b) Saint Math., XIX, 23, 24 ; Saint Luc, XVIII, 24, 23 : (c) Saint Math., XIX, 2t ; Saint Luc, XVIII, 22. Voici l’inspiration qui poussa François d’Assise à faire vœu de pauvreté : (d) Saint Luc, VI, 20, 21, 24, 2o : (e) Saint Math., VI, 25 32 : (I) Saint Luc, VI, 29-34 : (g) Actes des Apôtres, IV, 32, 34, 35.
l’enseignement de l’église
« par violence. Dieu serait-il donc assez injuste pour « ne pas nous distribuer les moyens do vivre également,
« de façon que tu serais dans 1 abondance, tandis que « d’autres seraient dans le besoin ? N est-ce pas plutôt « qu’il a voulu te donner des marques de sa bonté,
« tandis qu’il couronnait tes compagnons de la vertu de « patience. Alors, toi, qui as reçu les dons de Dieu,
penses-tu que tu ne commettes pas une injustice en « gardant pour toi seul ce qui fournirait à beaucoup le «moyen de vivre? C’est le pain des affamés que tu « accapares, c’est l’habit de ceux qui sont nus que tu « enfermes ; l’argent que tu enfouis, c’est le rachat des
« malheureux (l). »
La plus haute philosophie morale et juridique de l’ancien monde renforça ce sentiment purement religieux, en appelant à son aide la doctrine de la « loi de nature ». Sir Henry Maine a montré comment cette conception naquit, et comment elle avait influencé la législation romaine. H a indiqué comment, en dépit de l’influence de cette idée sur les esprits des hommes, les jurisconsultes n’ont jamais pu se mettre d’accord sur les deux questions suivantes : y a-t-il jamais eu un état de nature dans le passé? et quels sont les témoignages précis qui permettent de distinguer celles des institutions actuelles qui concordent avec la loi naturelle? Mais il y avait deux principes sur lesquels ils s’étaient tous accordés, et qu’ils ont réussi à imprimer dans l’àme des hommes’instruits : c’est d’abord que la nature est caractérisée par la simplicité et la similitude, et secondement, comme la pleine conséquence de ce premier principe, que tous les hommes sont égaux par nature (2). Les
(!' Corp.Jur. Cnnonici, Decret. I, distinctio 4(,c. 8 (éd. I6I8,p. ;>4).
(2) Ancient Law, ch. iv, « Similitude » est peut être uu tenue qui convient à fun des principaux sens de « principe
d’une égale distribution » et de wquitas « nivellement » ou « mépris des démarcations, ihid , 58-01.
riwefUTKiircnrs!