LA MUNICIPALITÉ DU MOYEN AGE
respondait à l’isolement économique des villes, qui, alors comme aujourd’hui, étaient les seuls centres commerciaux ; et cet isolement, cette séparation d’intérêts et d’activité devinrent à certains égards plus accentués au XV® siècle qu’ils n’avaient été auparavant. Et cela
pour deux raisons.
Des manufactures s’élevaient déjà dans chaque bourg, côte à côte avec le commerce auquel, à l’origine, elles avaient en partie dû leur importance (l) ; et ces manufactures furent, elles aussi, empreintes de ce même caractère d’isolement; les groupes industriels étaient même souvent, par leurs intérêts, plus strictement locaux que ceux des commerçants, puisque le commerce, quoique étroitement circonscrit, comportait nécessairement un certain élargissement de l’horizon moral. En outre, dans la période précédente, l’organisation municipale avait souvent été incomplète, et il y avait eu, à la fois, manque d’unité et divergence de vues entre les divers éléments de la population des villes. Les privilèges que les villes avaient acquis de leurs lords furent pendant longtemps insuffisants dans bien des occasions et, pour ajouter encore à la confusion, il y avait quelquefois opposition d intérêts entre le vieux commerce et les nouveaux éléments industriels (§8). Mais au xv® siècle ces défauts avaient disparu. Chaque ville importante avait acquis une autonomie appropriée, en même temps que, subordonnée aux
(1) Première partie, page 104 (Trad.fr). Des historiens du dioit, en Allemagne, particulièrement Richard Schroder, Lehrhuch dex deutschen Reehtgeschichte, insistent beaucoup sur l’existence du corps des marchands et sur les droits de marché qu ils acquièrent, comme étant la base de la dernière organisation civique. Ainsi Schroder déclare que : <f Aile Stadte waren in ersterReihe Mürkte, nur im Marktrecht ist der Ausgangspimkt für die Entivickeliing des Stadtreehts zu suehen •> (p. 590). V. sur ce point, R. Sohm, Entstehung des deutschen Stadtwesens (1890), ouvrage avec lequel on peut comparer l’article publié par l'auteur du présent livre dans la English Hisloi'ic. Reviciv, VU (1892), 340.
autorités municipales, une organisation uniforme pour chaque branche d’industrie ou de commerce prenait naissance et tendait à créer une véritable unité et une communauté d’intérêts parmi la grande masse des habitants. Ce qui s’y trouvait contenu sera exposé plus loin ; si nous la mentionnons ici, c’est pour montrer jusqu’à quel point les villes étaient dès lors capables de mettre en pratique d’une façon plus énergique, plus etlective et avec plus d’extension, cette politicjue d’intérêts urbains qu’elles avaient longtemps poursuivie.
L'indépendance plus ou moins complète des villes en matière commerciale et industrielle, l’alliance mutuelle des membres de chaque corps civique en vue de 1 avantage commun sont des traits distinctifs de cette période du développement économique dans le centre et dans l’ouest de l’Europe (1). Quelque grandes que fussent les dilférences entre une République civique d’Italie ou une ville impériale d’Allemagne avec le territoire qui eu dépendait, et une ville de marché en Angleterre il y avait au fond une similitude d’idées et de but. Chacune d’elles était un corps de bourgeois qui identifiait le droit d’exercer une profession commerciale ou industrielle avec le droit de citoyen ; qui imposait des restrictions à l’acquisition du droit de cité, dans le but de protéger les intérêts de ceux qui jouissaient déjà de ce droit ; qui travaillait à la fois par la réglementation du marché et par des négociations inlermunicipales à obtenir des avantages sur les bourgs rivaux ; qui estimait que chaque profession devait avoir sa propre organisation et sa propre représentation au sein de l’autorité dirigeante, et qui permettait et même demandait à ses magistrats de pratiquer un système investigateur de surveillance industrielle. La magistrature municipale n’était pas encore
(1) Cf. Schmoller, Studien übcr die wirthxchaftliche Politik Friedrichs des Grossen, dans son . J ah rbuch, VIII (1884), 17-22.
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une affaire de routine entièrement subordonnée aux lois de l’Etat. Elle était à la fois véritablement la tête et le centre de l’activité des citoyens et de son exercice dépendait en grande partie leur bien-être. Comme dit le vieux greffier municipal {towti clerk) du « grand officier, le Maire de Rristowe », sur les autorités civiques reposaient « la véritable substance de la prévoyance politique, la sage et discrète direction ainsi que la surveillance de tous les officiers et autres subordonnés, en ce qui concernait le bien général de cette honorable ville et de ses environs ». Avec une hardiesse particulière au Moyen Age dans l’application des textes bibliques, ce même greffier municipal ajoute : « Quoniam in ipso et per ipsum et ad ipsum omnia, etc. C’est pourquoi nous nous vouons de tout notre cœur à prier Dieu afin qu’il le conserve et l’assiste et qu’il lui conseille de toujours employer ainsi tout son zèle et tous ses efforts en vue de l'honneur, de la richesse et de la prospérité de celte
noble Ville et de ses habitants (1). »
En Angleterre, comme ailleurs, dans les derniers siècles du Moyen Age, la vie commerciale et industrielle tout entière était concentrée et confinée dans les villes ; elle était dirigée, protégée et limitée par la réglementation municipale. Mais quoique dans les grandes lignes de son évolution l’Angleterre ressemblât aux autres pays de l’Europe Occidentale, elle avait cependant son caractère propre. Schmoller, l’historien si pénétrant et si suggestif du développement social de l’Allemagne, a distingué quatre périodes dans l’évolution économique, selon que le commerce et l’industrie sont organisés sur les bases, a) du village, b) de la ville, c) du territoire, d) de l’Etat (^). De ces diverses périodes il y en a une — celle du territoire — par laquelle la vie industrielle anglaise n’a pas eu à passer ; à moins^
(1) liicart's Kalendai\ 5.
(2) Op. cit.f IG.
cependant, qu’on ne veuille comparer des royaumes et des principautés distinctes , Angleterre, Galles , Ecosse et Irlande, avec les territoires ou provinces qui ont servi à former les divers Etats continentaux. Dans l’histoire anglaise, une particularité beaucoup plus importante c’est que, depuis la Conquête Normande, quand les villes étaient entièrement livrées à elles-mêmes, et qu’on les laissait suivre leur propre carrière, il y a toujours eu un contrôle émanant d’un pouvoir supérieur (1). Et ce contrôle n était pas simplement celui exercé par un monarque, souverain en matière de juridiction et d’impôts. Dès l’époque d’Edouard 1®'', il y avait un parlement national ; et sous le premier et le troisième Edouard, la législation nationale s’ingéra fortement dans la vie commerciale et promulgua des statuts tendant à supplanter les privilèges locaux et applicables à tout le Royaume (2).
C’est pourquoi on peut dire que, dès le commencement du XIV® siècle, l’Angleterre a eu une « économie nationale » et non pas simplement une « économie urbaine ». Mais il est probable qu’à cet égard, la diflérence entre l’Angleterre et les autres pays était plus apparente que réelle. Car le mouvement parlementaire du XIV® siècle était prématuré ; l’accroissement dans la législation, au point de vue de la quantité, n’était certainement pas suivi par un progrès égal dans le contrôle émanant des autorités centrales (3) ; en même temps que le faible gouvernement des Lancastres et les querelles dynastiques du xv® siècle laissaient les villes libres de poursuivre leurs propres intérêts. Le développement
(1) Cf. Freeman, Eiif/lisch Toiviis and Disitrictsi (1883), 52, 70-/2.
(2) C’est là une des principales positions de Ochenkowski dans son Englands wirthshaftiichc Enhcickrlunij. Mais elle a besoin d’être atténuée par les conditions exposées plus loin dans cet
ouvrage.
(3) Stubbs, Const. Hiat., III, 228, 307.