‹ Histoire et doctrines économiques de l'Angleterre [microform]Chapitre 52 sur 114 · LE MOUVEMENT INDUSTRIEL · texte numérisé non relu

LE MOUVEMENT INDUSTRIEL

associé dans l’esprit du peuple avec les fraternités religieuses plus qu’avec les sociétés de métiers ; et le mot « compagnie » qui, d’après quelques écrivains, servirait à distinguer les créations postérieures à la Réforme des gildesVi antérieures, était d’un usage général

bien longtemps avant cet événement (l).

Dans le présent chapitre, donc, nous nous servirons des mots professions onmétiers pour désigner les dillérents corps ; mais, lorsqu’il s’agira de considérer l’organisation de l’industrie dans son ensemble, il conviendra d’employer le terme « système de la gilde » que la littérature économique moderne a adopté en cette matière.

L’œuvre de la période qui nous occupe consiste, dans une large mesure, dans la consolidation du système de la gilde et dans son extension à de nouvelles industries au fur et à mesure qu’elles apparaissaient (2). Cette œuvre fut accomplie si complètement que, comme il n apparaissait point de forces économiques nouvelles, soit sous la forme de procédés nouveaux, soit sous celle d une demande plus considérable, assez fortes pour l’emporter, elle conserva intacts ses caractères généraux à travers les siècles suivants. Elle ne disparut pas lorsqu une organisation nationale fut créée sous les Tudors et sous les Stuarts ; elle fut simplement modifiée, soumise à un contrôle et, alors, incorporée comme partie du nouvel

édifice.

Mais si cela est vrai de la plupart des industries et

étaient habituellement soumises émanait, non pas du roi, mais de celte corporation plus grande dont celles-ci faisaient partie et étaient membres ». Weaith of Nations, livre I, chap. x.

(1) 1434. V Les honorables maîtres et gardes avec la Compagnie tout entière du métier des Forgerons », LomL and Middlcsex Archices T, ans., IV, 32. — 1603-4 « Le maître, les gardes et les gens des gildes, fraternités et autres Coinpagxiies constituées eu corps ». Stalntcs. H, 062. 1616, dans Sharpe, W ills, II,

(2) Cf. Schmoller, Tucher-und Weherznnfl, 470.

extension du système de L\ GILDE

(l’une portion très considérable de la vie industrielle du pays, cela n’est pas absolument vrai de toutes les industries. Cela n’est pas vrai, par exemple, de la seule grande industrie qui prit naissance durant cette période et qui devint ensuite la principale ressource de la richesse de l’Angleterre — l’industrie drapière; et probablement ce n’est pas vrai non plus des autres industries textiles, quoique incomparablement moins importantes, celles de la soie et de la toile. Dans l’industrie drapière, cette période fut témoin d’une augmentation énorme de la production et de la création d’un commerce extérieur, — les deux agissant et réagissant l’une sur l’autre ; et, comme cause et conséquence des deux, de la formation d’une nouvelle organisation industrielle, tout d’abord obscure et bientôt apiès rapide et nettement dessinée. Tandis donc que, d’un côté, nous avons la consolidation du système de la gilde, de l’autre, nous avons sa substitution par ce qui est connu sous le nom de « système domestique (1) ». C’est là ce qui rend cette période si complexe et crée ce qui, à première vue, paraît si inconciliable. Dans les sections suivantes nous essaierons de démêler les fils — si l’on nous permet cette métaphore — et d’insister surtout sur ces parties de la vie industrielle dans lesquelles il ne s’est pas produit de révolution et dont l’histoire n’est qu’un développement qui suit les lignes que nous avons déjà tracées. Une division aussi subtile du sujet peut bien donner une impression exagérée de contraste, mais elle nous servira provisoirement à faire ressortir clairement notre pen-

Rien n’est plus digne de remarque que la rapidité avec laquelle, à Londres et dans les autres grandes villes, l’organisation de la gilde lut étendue à chaque branche d’industrie et de commerce à la fin du xiv® siècle ou dans les premières années du xv®, et même un peu plus tard dans les petites villes. Le premier but que se proposaient les autorités et les artisans euxmêmes, c’était d’exercer une surveillance sur les marchandises, surveillance propre à assurer, dans la fabrication des produits, l’observation de certaines règles généralement reçues. On sentit la nécessité de préposer à chaque métier des personnes spécialement chargées d’exercer une inspection appropriée et investies par le Parlement ou par les magistrats civiques de l’autorité nécessaire. A cet etîet, il fut ordonne par le Parlement de 1303 que « deux de chaque métier seront choisis pour veiller à ce que nul n’exerce un autre métier nue celui-là même qu’il a choisi (l) ». Cette politique

(1) Cette opinion diffère quelque peu de celle de Ochenkowski, lOi), qui considère comme deux périodes ce qui est appelé ici les deux côtés de l’histoire industrielle de l’époque, une période d’expansion et de changement venant après une période de consolidation. Mais on verra, je pense, en examinant les exemples qu’il donne pour les deux périodes, qu’ils n’appartiennent pas aux mêmes industries.

sera, seront choisis après avoir prêté serment ; lesquels ayant été ainsi choisis recevront du maire plein pouvoir d’exercer cette surveillance, conformément à la loi (I) ». Nous pouvons comparer avec ces dispositions la législation exactement analogue de l’Ecosse en 1424 : « Il est ordonné que dans chaque ville du Royaume il soit pris dans chaque différent métier qui s'y trouve, et avec le consentement de l'officier de la ville, un prud’homme qui sera considéré comme le représentant et le maître des autres pour un temps, afin de gouverner et vérifier tous les travaux exécutés par les artisans de ce métier, afin que les sujets du roi ne soient plus trompés à l'avenir comme ils l’ont été jusqu’ici par les hommes infidèles au métier (2) ».

Une semblable législation, confirmant le détail venu jusqu’à nous des fraudes qui se commettaient, donne de la moralité du Moyen Age une idée très différente de celle qu’on en a souvent de nos jours. Rien ne nous autorise à supposer que les hommes d’une occupation parlaient un langage hypocrite lorsqu’ils adressaient une pétition au maire pour que des règlements missent fin au « scandale » que la fraude jetait sur eux (3). Sans doute il y avait un sentiment d’honneur professionnel parmi les hommes qui étaient à la tête des métiers ; et il est évident qu'il aurait été impossible de faire exécuter des réglementations restrictives si la majorité de chaque corporation n’avait reconnu que l’honnêteté —

au moins (le leurs Luiinjaguuno —

duite la plus avantageuse pour l’ensemble de la corporation. Mais plus nous nous habituons à l’atmosphère de cette période et plus nous sommes conduits à penser que ces réglementations existaient non parce qu’il y avait moins de propension qu’aujourd’hui à la fraude et à un travail défectueux, mais parce qu’il y en avait davantage — au moins de l’espèce qui prévalait alors (1). Car il est curieux de voir combien grossières étaient les formes do la fraude — faux poids, fausse mesure, pierres placées dans des ballots de foin ou de laine et autres tromperies semblables (2). La société a été assez bien délivrée de ces sortes de fraudes , mais il est probable que pour créer une conscience des affaires comme celle dont nous jouissons aujourd hui,le système d’inspection du Moyen Age était une phase necessaire, et que la loi fut notre maitre pour nous conduire à la liberté. On neut dire de l’orjïanisation industrielle ce que

{i) Liber Albus, trad. Itiley, 424-

(2j Bain, Merchant and Craft Guilds, 40. Ceci fut aboli trois ans plus tard et l’élection des diacres fut interdite ; mais quelques années après les métiers purent reprendre leur ancienne organisation. Des exemples comme ceux-ci semblent montrer l’exagération de la théorie de Ochenkowski, (1'® Partie, p. 106. Trad. fr.), théorie d’après laquelle Edouard 111, par des dispositions législatives analogues à celles de l'acte des Ecossais de 1434, u’avait nullement l'intention de créer des « 7Ainftc ». v3) Par exemple, Memorials, 179,363, 623.

EXTEiNSION DU SYSTEME DE LA GILDE VH

pouvoir supérieur, ou bien encore quelle ait eu tout (l’abord un but religieux ou un but industriel, — chaque occupation qui englobait un certain nombre d’hommes finit, au XV® siècle, par avoir une organisation propre, et aussi une organisation fondamentalement la même que celle des autres occupations, c’est-à-dire, une organisation avec des assemblées régulières, des ofticiers élus, des cotisations en vue d’un but commun, le droit d’inspection, certains pouvoirs de juridiction, des intérêts religieux communs ou des pratiques religieuses communes, et une place déterminée dans la constitution

civique.

En outre du désir de surveiller les marchandises, désir qui stimulait la formation de la gilde, il y avait encore d’autres motifs. La gilde correspondait si étroitement aux tendances sociales de celte epoque, à Savoir, la disposition à rechercher des franchises locales ou des franchises de classe plutôt que des libertés générales, l’amour des spectacles publics et de la parade en public, le désir d’assurer le salut de l’àme au moyen d'aumônes et de messes — qu’elle devint la forme universelle de l’association. Aucun de ceux qui auraient pu

surveillance requise, c’était d’imiter les anciennes gildes et de former des associations d’après ce modèle. En outre, dans plusieurs cas, il existait déjà une fraternité religieuse (l) parmi les hommes d’une occupation particulière. C’était, notamment, le cas pour les commerçants de Londres, tels que les marchands-tailleurs (2) ; et il était facile pour ces confréries d’assumer la charge de la surveillance et du contrôle de leur commerce. On ne saurait établir par une généralisation Lhistoire primitive de chaque métier (3) ; mais le point à considérer c’est que, quelle qu’ait pu être l’origine de chaque association dans cliaauecas narticulier. — au’elle ait été

(1) Par exemple à Lincoln parmi les foulons, en 1297 ; parmi les tailleurs, en 1328 ; et les couvreurs, en 1346 ; dans Englisk Gilds, 179-183. L’organisation religieuse des métiers semble avoir joué un rôle particulièrement important dans l'histoire des métiers à Edimbourg. « Plusieurs des métiers d’Edimbourg, avant la Réforme religieuse en Ecosse, ayant eu des autels dans 1 Eglise Saint-Gilles, en l’honneur de leurs Saints Protecteurs, le principal officier de diverses Fraternités de Métiers fut indifféremment Maître d’Eglise ( Kirkmaster), Homme de Dieu (Godsmanj ou Diacre (Deacon); non seulement parce qu’il était chargé de la garde et de l’entretien de l’autel de la Compagnie, mais aussi parce qu’il assistait le Chapelain dans la célébration de certains offices. » Après la Réforme « le titre de Maître de l’Eglise ou d’Homme de Dieu fut forcé de céder la place à celui plus général de Diacre ». Mailland, Edinburgh, 318.

(2) Pour ce qui regarde les marchands-tailleurs, voyez Stow e, éd. Marley, 193 ; cf. pour lés selliers, Herbert, I, 16.

(3) Stahlschmidt, dans un excellent article intitulé « Notes extraites du Livre de Raison d'une vieille cité », dans les Archæol. Journal, XL1II(1896), article qui est un des rares essais que l’on a faits pour retracer d'une manière scientifique le développement des Compagnies de Londres, soutient que toutes les compagnies ont traversé trois périodes ; 1® la période de la Gilde religieuse, 2® celle de la Gilde de métiers, 3® celle de la Compagnie constituée en corps. Mais nous ne sommes pas encore à même de pouvoir formuler quoi que ce soit de semblable d’une manière positive.

comme artisans ou comme commerçants, tels que les clercs (le paroisse (I).

11 y avait encore un autre motif pour une action collective, et ce motif devient plus important à mesure que nous avançons. Les premières Chartes, en autorisant l’existence des gildes de métiers, avaient habituellement conféré à leurs membres le droit exclusif d’exercer leur industrie particulière dans leur propre ville ; nul, à moins qu’il ne fît partie de la gilde, ne devait s’immiscer dans leur métier [supra, § 8). Il est très probable qu’à l’origine les conditions d’admission étaient faciles, et que la clause y fut insérée, non pour exclure des artisans rivaux, mais afin de forcer tous les artisans à faire partie de l’association ; quoique cependant, dès 1321, les tisserands de Londres furent accusés d’abuser de leur pouvoir pour exiger des droits d’entrée très élevés et de restreindre ainsi d’une manière injuste le nombre des ouvriers autorisés à exercer cette profession (2). Aussi dans ces industries qui ne s’étaient pas formées en gildes, tant qu’il n’y eut d’autre organisation que celle d’un certain nombre d’inspecteurs désignés en vertu de la prescription des antorités publiques, il semble qu’on n’ait rien fait pour empêcher n’importe quelle personne de s’établir d’elle-mème et de continuer à exercer une profession, pourvu seulement que les productions de sa fabrication fussent conformes au type généralement accepté. Il est vrai qu’il devint de règle en beaucoup d endroits, tout à fait au début du xiv® siècle, qu’avant de se livrer à certaines professions, on devait être admis comme homme libre de la cité ; mais cette limitation vint en premier lieu de l’autorité municipale et non des hommes appartenant à ces professions (3). La même liberté exista apparemment à l'ori-

(1) Stowe, éd. Strype (1720), I, 248.

(2) Lihrr Custumarnm, 416, 423 ; et Préface de Riley, LXVI.

(3) Par exemple, les Tapissiers, dans Memorials, 170; et plusieurs autres métiers.

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