MOUVEMENT VERS LA REFOU.ME EN EUROPE
hôpitaux, tous les malades devaient recevoir les secours médicaux ; les déments devaient être placés dans des bâtiments séparés, et il devait être confié quelque travail facile aux aveugles. Quant à l’éducation des enfants pauvres, Vivès y attache une très grande importance et il la préconise comme étant un moyen d’assurer leur amélioration morale ; il engage les villes à se montrer généreuses dans l’emploi des moyens qu’il indique pour arriver à ce but. Quant aux mendiants adultes qui étaient assez forts pour travailler, il ne permettait de, rester qu’à ceux qui appartenaient à la ville, les autres devaient être renvoyés chez eux après qu’on leur avait remis l’argent nécessaire pour faire leur voyage ; pour ceux qui restaient, on devait de quelque façon leur procurer du travail. Quelques-uns pouvaient être occupés à des tra- ■vaux publics, les artisans ruinés pouv'aient trouver place comme journaliers, ou bien encore, on pouvait les aidei' à s’établir. Pour les jeunes gens, il ne devait certainement pas être difficile de trouver un travail rémunérateur, car les tisserands de soie demandaient à grands cris une augmentation dans le nombre de la maind’œuvre. S’il ne pouvait y être pourvu d aucune autre façon, il valait mieux les placer dans un hospice pendant un certain temps que de leur permettre de mendier dans les rues. Les pauvres chefs de famille, cependant, qui étaient disposés à travailler et qui en avaient le désir, mais pour lesquels on ne pouvait obtenir un travail suffisant, pourraient recevoir quelque assistance pécuniaire chez eux. Nous ne pouvons guère être surpris que Vivès ne fût pas suffisamment en avance sur son temps pour prévoir tous les dangers de « 1 assistance exterieuie ».
JMais de pareilles mesures entraînaient une dépense considérable. Vivès répond à cette objection en affirmant que dans beaucoup de villes les hôpitaux étaient si riches, que leurs revenus y suffisaient amplement à condition qu’ds fussent bien administres. Les plus liches
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londaUons doivent aider les moins riches, et elles doivent employer une part de leurs revenus à soulager chez eux les pauvres nécessiteux. \ ivès, même, proposait de partager avec d’autres localités moins favorisées l’excédent de revenus qu’avaient dans une ville certaines fondations. Si leurs biens ne suffisaient pas, on leur viendrait en aide au moyen de legs, de collectes dans les églises, et de l’argent provenant des économies que les villes feraient dans leurs fêtes.
Voilà pour la nouvelle discussion des principes qui gouvernent le problème de l’assistance des pauvres. Mais on a déjà fait observer que beaucoup de grandes villes en Europe étaient à ce même moment en train d’introduire, d’une façon tout à fait indépendante, des réformes pratiques. Prodiguant l’aumône par leurs riches fondations, elles attiraient les indigents dignes de secours ou non, sur une étendue de plusieurs milles à la ronde. Déplus, il s’était développé dans les villes un sens de la vie de corps qui les prédisposait à accepter le devoir de la lutte contre 1e paupérisme, et elles avaient une organisation financière et administrative qui, quoique grossière et imparfaite, était encore supérieure à celle des plus grands hdats et qui leur servit d’exemple, Augsbourg commença en lo22, en interdisant la mendicité dans les rues et en désignant six gardiens des pauvres {Armoipfleger) pour surveiller la distribution des secours (i), Nuremberg suivit cet exemple quelques mois plus tard ; Strasbourg et Breslau en 1523, Uatisbonne et Magdcbourg en 1521 (2).
(1) Shmoller, Ansichtm, 72.
(2) L'hlhorn, dans llanchvôrterbiich, I, 829, colonne I.
LA MÉTHODE d'yPRES
Section LX. — La Méthode d’Ypres,
Mais de toutes ces réformes civiques la plus intéressante et la plus importante fut celle qui eut lieu à \ près en 1524 ou 1525 (1). Elle suivait de très près le plan esquissé par Vivès, quoiqu’il soit impossible de dire si elle avait été suggérée par lui ou par l exemple des villes allemandes, ou bien encore, si elle avait eu une origine entièrement libre de toute influence. La mendicité était absolument interdite; on cherchait a procurer de 1 ouvrage à tous ceux qui étaient capables de travailler ; 1 administration tout entière était centralisée et placée entre les mains de quatre surintendants, assistes dans chaque paroisse par quatre personnes spécialement chargées des aumônes ; un recensement des indigents fut lait en même temps qu’on réformait les hôpitaux; les ressources iinancières étaient obtenues par les moyens que Vivès avait suggérés ; et, comme il était necessaire de s appuyer, dans une large mesure, sur la caisse des aumônes, on demanda au clergé d’exhorter ses ouailles à faire des libéralités.
L’importance particulière de l’ordonnance d\pres est tout entière dans le fait que cette ordonnance a conduit à une discussion de principe de la part du plus haut tribunal théologique soumis à la Lour de Home, sous le pouvoir de laquelle se trouvait encore l Angleterre. Ce tribunal, en elTet, était la Sorbonne, la h acuité de théologie de l’Université de Paris. Les circonstances qui conduisirent à cette discussion sont hautement significatives. La réforme d’Ypres avait probablement été introduite
(1) Ehrle, 33 et ss.
CIIAP. V. — l’assistance des pauvres
avec l’assentiment du clergé de la cité. Mais sur ces entrefaites, de grands changements ecclésiastiques s’étaient produits en Allemagne et le clergé d’Ypres se mélia de tout ce qui, à proximité de chez lui, semblait prendre la même direction. En conséquence, en 1530, les supérieurs des quatre ordres mendiants à Ypres — supérieurs dont la propre pratique semblait mise en question par son implication dans l’interdiction de la mendicité — en même temps que d'autres membres du clergé, protestèrent contre ces réformes, sous prétexte qu'elles sentaient le Luthérianisme et qu’elles étaient tyranniques pour les pauvres véritablement nécessiteux. Les magistrats répondirent que les pauvres honnêtes étaient maintenant mieux traités qu’ils n’avaient jamais été auparavant et qu’ils abhorraient les mesures coupables de Luther contre les frères. Mais, cependant, comme leur manière d’agir était ainsi mise en cause, ils résolurent d’en appeler à la Sorhonne et ils envoyèrent à Paris une copie de leurs nouveaux règlements. La réponse de la Sorbonne, datée du 10 janvier 1531, jeta le poids de sa grande autorité du côté de la réforme. Elle jugea « que la méthode d’assistance introduite par la magistrature d’Ypres, était une œuvre qui, quoique d’exécution diflicile, était utile, pieuse et salutaire et qu’elle n’était nullement en contradiction avec la doctrine de l’Evangile ou avec l’exemple des Apôtres ou des Pères ». Mais elle établit dillerentes conditions. La mendicité ne devait être interdite que lorsque les ressources publiques étaient suffisantes pour subvenir aux besoins de tous les indigents et qu’aucun d’eux n’était exposé à mourir de faim. De plus, quoique la mendicité fût frappée d'une peine, celui qui faisait l’aumône ne devait pas être puni. Les riches ne devaient pas croire qu’en contribuant aux ressources publiques de la bienfaisance, ils se libéraient eux-mêmes de l’obligation défaire la charité. Et, quant à la réforme des hôpitaux, etc., « les magistrats séculiers
risquent à empiéter sur les revenus des biens ues j:.giises ou du Clergé. Ce serait là agir non en pieux catholiques, mais en hérétiques impies, — tels que les Vaudois, les AVicleffites, les Luthériens ». Les Docteurs de Sorbonne continuaient en faisant une réserve au sujet de laquelle nous ne pouvons nous ranger entièrement de leur côte, c’est-à-dire que les villes ne doivent pas, par pur égoïsme, exclure de leur charité les habitants des districts environnants, lorsque ceux-ci ne peuvent se suffire 'seuls, ou que la ville et la campagne sont dans une étroite dépendance l’une de l’autre.
Il aurait été plus sage pour la Sorbonne de ne pas encourager la continuation de la charité privée par son expresse recommandation, et de ne pas fournir ainsi un point d’appui à ceux qui résistaient à la réforme des anciennes fondations. Mais pourtant la décision eut toute la portée que l’on pouvait en attendre, et un grand nombre de personnes, outre les théologiens catholiques, se montrèrent disposes a la suivre.
Les autorités d’Ypres commencèrent à être assièges de demandes pour des copies de ces réglementations. L’empereur Charles-Quint lui-même en fil demander un exemplaire en 1531, afin de pouvoir introduire ces règlements dans d’autres villes, s’ils lui paraissaient devoir y faire du bien (1). Le mois suivant il promulgua une loi des pauvres pour l’ensemble de l’Empire, contenue dans l’Ordonnance connue sous le nom de « Drag- .. Po nmivait n’èlre Qu’une suggestion
CllAP. V. — l’asSISTAiN’CE des pauvres
autorilés locales de choisir un certain nombre d’impotents et de leur donner un signe particulier qui équivalait à une autorisation de mendier. On ne reconnut pa& de longtemps l’utilité de la clause dans laquelle l’impôt obligatoire, en vue de l’assistance, était donné comme préférable à une permission de mendier dans les rues ; et cette clause lut probablement jugée nécessaire pour subvenir aux besoins des districts où les fondations charitables étaient insuflisuntes.
Les magistrats d’Vpres recevaient tant de demandes de renseignements qu’ils jugèrent à propos de charger le Prévôt de Saint-Martin, église cathédrale du diocèse, de faire un résumé de la réforme et de la décision de Paris. Ce résumé fut publié vers 1531, à Vpres, sous le titre de « Méthode d'assistance pratiquée à Ypres, et très avantageuse pour la Chrétienté {[) ».
Ce serait trop nous éloigner de notre sujet que de retracer le cours que suivit ensuite la législation continentale. Celle de la France qui se développa eu même temps que celle de l’Angleterre et qui lui ressemble dans tous ses traits importants, quoique ses résultats aient été très dillerents, nous occupera plus tard. Il n’est pas nécessaire, non plus, que nous fassions l’histoire détaillée de l’ardente controverse, qui dura plusieurs années parmi les théologiens catholiques, au sujet de l’interdiction de la mendicité (2). fous ces détails de discussion et d action en dehors de l’Angleterre ont été donnés dans le but de montrer que la législation anglaise qui a commencé en 1536 et qui conduit au « droit des Pauvres d Llisabeth », fut la phase anglaise d’un mouvement général de réforme en Europe. Ce mouvement ne fut le résultat de rien de particulier à l’Angleterre, soit dans
(1) Forma SuhvnUionis pauperum quæ apud Hypcras Flandrotum urbem viget, universæ Repvblicæ Chrialianæ longe utilissîina. Antverpiæ apud Martinum Cæsarem, anno lü31.
(2,1 Eiirle, 41 et ss.