‹ Histoire et droit: Sér. 1-2Chapitre 19 sur 42 · Archives nat., F · texte numérisé non relu

Archives nat., F

Le gouvernement trouva sans doute que Babeuf devenait gênant et qu'il usait de sa prison parisienne comme d'un cabinet de rédaction. Aussi, le 2o ventôse an III, le fit-il transférer à la maison d'arrêt d'Arras, dite des Baudets, avec Lebois, rédacteur du Journal de VÉgalité.

Dans une autre prison, dite prison de la Providence, se trouvaient Taffoureau et Cochet, terroristes déterminés, et l'officier de hussards Charles Germain, un méridional fort intelligent et doué d'une grande faconde. Babeuf réussit à échanger avec ces détenus, notamment avec Germain, une correspondance très active. Ces deux hommes étaient faits pour s'entendre. Germain voulait tirer parti du mécontentement des soldats « réduits à un liard de paye par le discrédit des assignats et la cherté exorbitante des denrées ». Il déblatérait contre le gouvernement, « qui ne songeait qu'à assurer une existence paisible aux honnêtes gens, c'est-à-dire aux mirliflores, à la caste dévorante des riches propriétaires qui spéculent sur la richesse publique ». Opposant le luxe et l'abondance aux haillons et à la misère, il songeait à inaugurer le règne « de la vraie liberté, à faire jouir le peuple de la vraie Égalité », et, comptant sur la victoire des sans-culottes « qui ne s'abandonneront pas », s'écriait : « Malgré tout, nous serons sauvés. Patience! Patienceî Ça viendra! » Quant à Babeuf, il s'épanchait en déclamations haineuses contre Tordre social. A ses yeux, « le commerce n'a formé jusqu'ici que des lacs d'or au profit du petit nombre ». Il voit « sans chemises et sans souliers presque tous ceux qui font pousser le lin et le chanvre.... Il voit également manquer à peu près de tout ceux qui tra-

vaillent manuellement aux meubles, aux ustensiles de métier ou de ménage, aux bâtiments, etc. », tandis que de criminels spéculateurs se concertent avec « les marchands » leurs co-voleurs, pour fixer le taux de toutes choses, de telle sorte que ce taux ne soit à la portée que de l'opulence des membres de leur ligue. Ainsi, les premiers agents du commerce^ ceux qui font le travail créateur, le travail essentiel, se trouvent en face de cet ultimatum terrible : « Travaille beaucoup et mange peu ; ou tu n'auras plus de travail et tu ne mangeras pas du tout ». Babeuf avoue qu'il n'a pas « la baguette merveilleuse pour faire, de la poussière du passé, surgir de terre l'établissement d'une société d'égaux », mais il compte sur l'énergie des frères et amis, sur Germain, « son cher général», et termine par « unsaluten l'Égalité sainte».

De leurs cachots, Babeuf et Germain, reliés entre eux par un petit gamin très intelligent et très dévoué, multipliaient les appels aux terroristes.

Contre les assassins royalistes, Babeuf excite les forgerons de l'armée infernale : « Il ne faut vous reposer en si beau chemin, braves cyclopes! Que vos figures enfumées, emblèmes de la force et du travail, continuent de porter la sainte terreur dans l'âme de vos adversaires et des nôtres. Montrez constamment que ceux qui fourbissent l'outil de la mort pourraient également la donner à toutes les espèces d'ennemis de la patrie ». Dans un autre manifeste, adressé aux patriotes d'Arras, il critique âprement la Constitution de 1795, d'après laquelle les Français n'ont pas un roi unique, mais cinq, et qui ne permet qu'aux grands seigneurs l'accès du Corps législatif, et dépouille le peuple du droit de sanctionner les lois.

Le 24 fructidor (10 septembre 1795), Babeuf et Germain sont transférés à Paris, et bientôt l'amnistie de brumaire an IV, proclamée par la Convention, le$ rend à la liberté. Aussitôt Babeuf reprend la publication de son Tribun du Peuple, et commence la plus violente des campagnes de presse contre « le gouvernement qui a eu la maladresse de le lâcher ». Il soutient cette thèse que « la Révolution française est une guerre déclarée entre les patriciens et les plébéiens, entre les riches et les pauvres ». Il proteste contre cet imbécile axiome : « Respect aux propriétés », et lui substitue ce mot d'ordre : « Respect aux propriétés respectables ». La Convention avait peur des pauvres, dit-il, puisqu'en mars 1793 elle avait voté la peine de mort contre quiconque proposerait des lois agraires ou autres, subversives des propriétés territoriales, commerciales et industrielles. Quant à lui, ce qu'il rêve, c'est le retour à la législation de Lycurgue, à l'égalité de fait. Il résume ses idées dans la formule suivante : « Oter à celui qui a trop, donner à celui qui n'a rien. Le but de la société est le bonheur commun ».

Le gouvernement ne pouvait tolérer la propagande communiste de Babeuf. A la suite de la publication du numéro 35 de son journal, le ministre de la justice le dénonça à l'accusateur public comme « prévenu d'avoir provoqué à la violation des propriétés », et Lamaignère, juge de paix de la section des Champs-Elysées, lança deux mandats d'amener contre lui et son employé-caissier, un sieur Roche. On reconnut, d'ailleurs, que les deux personnes n'en faisaient qu'une. L'inspecteur de police Pernet, chargé d'arrêter le tribun, mit la main sur lui le 15 frimaire

an IV, mais Babeuf s'enfuit en criant : A la garde! à l'assassin! La foule prit parti pour lui et l'arracha deux fois aux mains du policier, qui le poursuivait toujours; à l'Assomption-Saint-Honoré, les forts, occupés au chargement des farines, prirent une attitude si menaçante pour l'agent, que Babeuf eut tout le temps de s'échapper et de disparaître dans une maison où il avait des amis Le juge de paix en fut réduit à envoyer un rapport au ministre de l'intérieur sur cette arrestation manquée 1 . Mais, dès lors, le tribun fut sérieusement entravé dans la distribution de son journal, qui devint clandestine, et cessa au quarante-troisième numéro. Enfin, le 17 pluviôse (6 février 1796), Babeuf, arrêté avec sa femme et ses enfants, fut écroué à la Petite-Force.

L'emprisonnement de Babeuf n'arrêta pas le mouvement révolutionnaire dont il était un des plus redoutables agents. Il y avait alors un club, la Société du Panthéon, où il avait joué un rôle prépondérant. Cette Société, rendez-vous de jacobins et d'ex-conventionnels violents, se réunissait dans l'ancien réfectoire des Génovéfins. Les rapports de police de ce même mois de pluviôse attestent qu'elle faisait trembler le Directoire, qui essaya d'abord de l'absorber en nommant des affiliés de cette société membres des douze municipalités nouvelles de Paris, car la loi du 4 pluviôse autorisait le Gouvernement à s'en attribuer le choix

i. Archives nat., F 7 , 3056.

provisoire. On citait notamment Baudin, ex-vicaire de Tévôque Gobel, et qui devint plus tard commissaire du Directoire près le bureau central de police. Mais le club du Panthéon ne désarma pas, et Darthé y lisait les furieuses diatribes de Babeuf contre le pouvoir exécutif. Elles produisaient d'autant plus d'effet que la population parisienne souffrait cruellement de la cherté des denrées, et qu'on annonçait l'arrêt prochain des distributions de pain et de viande, sauf pour les indigents et les infirmes. Le 29, quatre mille jacobins s'étaient introduits dans Paris, et les révolutionnaires prenaient une attitude si menaçante que le Directoire parlait de quitter le Luxembourg et de se réfugier au Palais National, sous la protection du Corps législatif. Pour calmer le mécontentement public, il fallut annoncer la reprise des distributions de pain; le pain se vendait jusqu'à cinquante francs la livre, tandis que la viande coûtait de cent quinze à cent trente francs.

En même temps, le Directoire se résolut à sévir plus vigoureusement contre les clubs. Le 8 ventôse an IV, il ordonna la fermeture de ces clubs et des sociétés populaires et, dès le lendemain, Bonaparte, alors commandant de l'armée de l'intérieur, vint luimême dissoudre la Société du Panthéon et emporta les clefs de la salle où elle tenait ses séances. Barras affirme, dans ses Mémoires 1 , que Bonaparte avait d'abord fermé volontairement les yeux sur la propagande babouviste, car « à la différence près du costume et de la profession militaires, il n'était pas moins que Babeuf dans la position d'un Catilina » ; que, de

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