D'APRÈS LES PROCÈS-VERBAUX DU DIRECTOIRE DU DÉPARTEMENT DE LA MAYENNE
(de février 1791 À JUILLET 1793)
Si Paris a été le grand foyer de la Révolution et si, après la Constituante, la Législative et la Convention, la Municipalité parisienne a joué un rôle prépondérant dans les événements de cette époque tumultueuse et tragique, les archives des départements et des petites communes ne sont pas des documents à dédaigner pour l'historien qui cherche à reconstituer la vie de la France au cours d'une période à jamais mémorable. Aujourd'hui, la publication des procèsverbaux essentiels de la Commune de Paris est achevée, au moins jusqu'au 10 août 1792, et je ne regrette pas d'avoir consacré deux années d'un travail aride à l'étude des délibérations de la Municipalité parisienne, depuis le 14 juillet 1789 jusqu'au renversement de la monarchie. D'autres achèveront ce monument, et des archivistes consciencieux jusqu'à la minutie, notamment MM. Tuetey et Tourneux, dressent, en ce moment, pour les travailleurs le catalogue complet des pièces manuscrites ou imprimées
i. Extrait de la Revue historique, t. LVI, 1894.
que renferment nos dépôts publics sur l'histoire de Paris pendant la Révolution.
En province, bien des érudits collaborent à la même œuvre en mettant au jour ce qui nous reste des archives des départements et des communes 1 . Ces documents sont précieux parce qu'ils permettent d'étudier la répercussion des actes du Pouvoir central sur l'esprit des populations éloignées de la capitale, et sur l'attitude des autorités locales, en présence des exagérations révolutionnaires ou des efforts violents des royalistes.
Grâce à l'obligeance éclairée d'un de mes anciens confrères du barreau de la Cour de cassation, M. Renault-Morlière, député de la Mayenne, conseiller général de ce département et maire d'Ernée, j'ai pu parcourir et analyser plusieurs séries de procès-verbaux émanant du Directoire du département de la Mayenne et de la municipalité d'Ernée, où, s'il y a beaucoup à laisser, il y a aussi beaucoup à prendre. C'est le résultat de ce travail d'analyse que nous voudrions aujourd'hui présenter au public, en nous excusant de nous être dispensé d'une reproduction intégrale; mais on a tant abusé, dans ces derniers temps, des reproductions intégrales, dont le moindre défaut est d'occasionner des frais énormes, hors de proportion avec l'intérêt de ce genre de publications, que le public ne nous en tiendra pas rigueur.
1. Il a paru, dans la Collection de documents inédits sur l'histoire de France, publiée par le ministère de l'Instruction publique, un Catalogue des procès-verbaux des Conseils généraux de 1790 à Van II. Il a été préparé par M. Lecestre, archiviste aux Archives nationales. Paris, Imprimerie nationale et librairie Hachette, 1891, in-8° de xiv-182 pages. Voir la critique de cette publication dans la Révolution française, n° du 14 décembre 1892, p. 551.
Les documents sur lesquels nous appelons l'attention sont les suivants :
1° Extraits des registres des arrêtés du Directoire du département de la Mayenne comprenant trois séries de pièces, qui vont, la première du 19 février 1791 au 17 novembre 1791 ; la seconde d'avril au 15 août 1792; la troisième du 19 mai au 26 juiHet 1793 i ;
2° Deux registres des procès-verbaux de la municipalité d'Ernée, allant, l'un de ventôse an II (février 1794) au 17 pluviôse an IV (6 février 1796); l'autre de frimaire an II (novembre 1793) à ventôse an II (février 1794).
Nous nous proposons d'analyser tout d'abord, au point de vue surtout des rapports du clergé avec les autorités municipales et départementales, les extraits des registres du département de la Mayenne, en ajournant l'examen des registres de la municipalité d'Ernée, qui présentent certes de l'intérêt, mais un intérêt d'ordre plus spécial.
On sait qu'aux termes des lois votées par la Constituante pour réorganiser l'administration de la France et fonder Punité administrative 2 , les électeurs de chaque département, après avoir nommé les députés de l'Assemblée nationale, choisissaient les
1. Ces pièces sont des expéditions authentiques, sur feuilles détachées et signées, pour copie conforme au registre, par le viceprésident et le secrétaire du Directoire.
2. La grande loi du 22 décembre 1789 fut sanctionnée par le Roi le 8 janvier suivant. Les lettres patentes sont datées de janvier 1790 sans indication de jour (coll. Baudoin, p. 171 et suiv.). Le décret du 14 frimaire an II supprima les Conseils de département; mais le décret du 28 germinal an III rapporta cette loi de frimaire an II et rétablit les administrations départementales comme elles étaient avant le 13 mai 1793. Ils reprirent donc leur existence légale jusqu'à la Constitution du 5 fructidor.
membres de l'administration du département parmi les éligibles de tous les districts; que chaque administration de département, composée de 36 membres, se divisait en deux sections; Tune, sous le titre de Conseil de département, ne tenait qu'une session d'un mois par an pour régler le budget départemental, mais devint ensuite permanente; et l'autre, sous le titre de Directoire de département, comprenait 8 membres, pris dans le sein de l'administration de département et renouvelés par moitié tous les deux ans. Ce directoire restait toujours en activité pour l'expédition des affaires. A l'administration du département se trouvait subordonnée celle du district, composée également d'un conseil et d'un directoire. Au-dessous, la commune, libre en partie et non rattachée aux administrations supérieures, sauf pour ce qui concernait la répartition des contributions directes, leur perception et leur versement dans les caisses du district, la régie des établissements d'utilité générale, la surveillance des propriétés publiques, était administrée par un corps municipal, élu par les citoyens actifs de la commune et ayant pour chef le maire, qu'assistait le procureur syndic, fonctionnaire électif aussi dont la mission consistait à défendre les intérêts de la commune.
Au début et pendant presque toute la durée de la Révolution, les administrations départementales et communales de la Mayenne paraissent animées d'un esprit beaucoup plus conservateur que subversif. Sous les formules qui proclament un dévouement sans réserve aux principes de la Révolution, apparaît le désir ardent de maintenir l'ordre public et la légalité, rude et lourde tâche pour les bons citoyens, en
face des foules déchaînées et misérables qu'enflammaient, d'une part, les appels violents de l'ancien clergé, et, d'autre part, les furieuses déclamations des comités révolutionnaires. Placée, comme entre deux étaux, entre la France, républicaine ou qui va bientôt l'être, et la Vendée, cléricale et royaliste, que le 10 août va jeter dans l'insurrection ouverte, la Mayenne ressemble à une île battue de flots terribles, balayée par les vents qui soufflent de tous les points de l'horizon, à un poste d'avant-garde qu'on sacrifie le plus souvent et qui tourne vers Paris, le grand réservoir d'hommes d'où part l'impulsion, où se concentre et rayonne le Pouvoir central, des regards souvent désespérés.
Ces sentiments de justice, de modération, de respect pour la loi éclatent surtout dans les arrêtés du Directoire de la Mayenne qui se rattachent à la question religieuse, la principale cause des guerres civiles de l'Ouest.
On sait que le décret du 12 juillet 1790, connu sous le titre de Constitution civile du clergé, avait profondément remanié les. institutions ecclésiastiques, en confiant à l'élection populaire la nomination des évêques et des curés, et en obligeant les titulaires élus à prêter serment de fidélité à la Nation, à la Loi et au Roi. Bien que Louis XVI eût donné sa sanction, le 24 août, à la Constitution civile du clergé, les déclarations violentes du pape Pie VI, les instructions des évêques avaient poussé le clergé à une résistance ouverte. Le Roi, mentant à ses principes les plus chers et songeant déjà à la fuite, avait bien, le
26 décembre 1790, donné sa sanction au décret du
27 novembre, par lequel la Constituante réitérait
l'injonction aux prêtres de prêter serment et ordonnait le remplacement des réfractaires, mais toute la France savait à quoi s'en tenir sur la sincérité du monarque qui, de la même plume qui avait approuvé le décret sur le serment des prêtres, en affirmant « la droiture de son caractère », écrivait au roi de Prusse pour réclamer l'intervention armée de l'étranger. (Lettre du 26 décembre.) Quant aux évêques, ils publiaient des mandements incendiaires, retiraient aux prêtres constitutionnels le droit de confesser et d'absoudre et menaçaient d'excommunication les fidèles qui les reconnaîtraient. La France ancienne se soulevait contre la France révolutionnaire, et nulle part cette guerre civile ne fut plus féroce que dans l'Ouest. Chaque église devenait un champ de bataille, où les prêtres non assermentés, forts des sympathies de leurs paroissiens, disputaient violemment le terrain aux intrus, comme on appelait alors les nouveaux curés constitutionnels.
Les registres du département de la Mayenne contiennent sur cette crise religieuse des documents assez caractéristiques.
Le premier est une délibération du Directoire datée du 19 février 1791, — le jour même du départ de Mesdames, tantes du Roi, qui fuyaient Paris pour ne pas avoir à subir l'intervention des prêtres assermentés dans l'accomplissement de leurs devoirs religieux. C'est le moment précis où la Révolution bravée va recourir brusquement aux lois exceptionnelles contre l'émigration et le clergé rebelle :
Le procureur général syndic a dit :
« Messieurs, jusqu'à ce moment, la douceur et la modération ont été les seules armes que vous avez opposées
aux ennemis de la Constitution. Vous avez cru que des ministres d'un Dieu de paix, faisant un retour sur euxmêmes, regarderaient bientost comme un crime leur résistance formelle à la loy ; mais je vous annonce avec chagrin que vos espérances ont été trompées. L'impunité semble avoir enhardy les malintentionnés, et on souffle de toutes parts le feu de la révolte et de la sédition : c'est dans la chaire, destinée à prescher la morale évangélique, que des prêtres osent tenir les discours les plus incendiaires.
« Le dimanche 13 février, présent mois, le curé de la paroisse de Levaré, district d'Ernée, étant monté en chaire pour publier la loy du 27 novembre que lui avait fait passer la municipalité, fit 1 suivre cette lecture de celle d'un prétendu mandement de l'évesque de Bologne. Cet écrit a été, dès qu'il a paru, dénoncé à l'Assemblée nationale comme contenant des principes anticonstitutionnels, et ce fut principalement sur les articles qui sont le plus contraires aux dispositions des décrets de l'Assemblée nationale, acceptés et sanctionnés par le Roy, que le curé de Levaré s'arrêta davantage, affectant mesme de les relire à plusieurs reprises.
« Une pareille conduite ne peut tendre qu'à soulever les peuples contre l'autorité légitime et armer peut-être les citoyens les uns contre les autres. Vous ne pouvez donc plus balancer, Messieurs, à armer contre le curé de Levaré toute la sévérité de la justice. L'article 8 de la loi du 27 novembre vous le prescrit impérieusement : il veut que ceux qui s'opposeront à l'exécution du décret soient poursuivis comme perturbateurs du repos public.
« Je demande donc à être autorisé à dénoncer, poursuite et diligence du procureur syndic d'Ernée, le curé de Levaré à M. l'accusateur public près le tribunal de ce district, pour y être poursuivi suivant la rigueur des lois, aux termes du décret du 27 novembre dernier, accepté le 26 décembre suivant, et que copie de votre arrêtée soit envoyée à l'Assemblée nationale. » — Suit un arrêté conforme.
Après ces grands événements : la fuite du roi (210 juin 1791), sa déchéance de fait, le conflit san-
glant du Champ de Mars entre la garde nationale de La Fayette et le peuple (17 juillet), la scission devint profonde entre les modérés, les constitutionnels et les Jacobins. Le départ de Monsieur avait activé l'émigration en la transformant en système. En dépit de l'acceptation par le Roi de la nouvelle Constitution (13 septembre), le remplacement de la Constituante par la Législative, où siégeaient des députés plus jeunes et plus ardents, marquait le déclin du parti constitutionnel, qu'affaiblit encore la démission de La Fayette et de Bailly ; la nation se classait, avec une netteté de plus en plus saisissante, en deux camps, séparés par l'abîme des haines. Tandis que les nobles couraient à Coblentz, où trônait Monsieur, les prêtres soufflaient avec une rage croissante le feu de la guerre civile. Dans l'Ouest, on rouvrait à coups de hache les églises fermées par la-Révolution; déjà plusieurs villes étaient assiégées par les rebelles, comme le prouve l'adresse du Directoire de Mayenne-et-Loire, lue à l'Assemblée législative le 6 novembre 1791, et des prêtres conduisaient au pillage de longues processions armées. Les pièces que nous analysons ajoutent certains faits intéressants à ceux qu'a déjà recueillis l'histoire. Elles prouvent notamment que, dans plusieurs localités de la Mayenne, les municipalités étaient complices des violences de l'ancien clergé et de son refus de se soumettre à la loi. C'est ainsi que, dans la commune de la Pellerine, les officiers municipaux refusèrent d'installer le nouveau curé, et même d'ouvrir les lettres du District. Il fallut déléguer deux officiers municipaux d'Ernée, et envoyer de la garde nationale pour protéger le prêtre assermenté et l'installer dans son église mise à sac. Tel
est l'objet de l'arrêté du Directoire en date du 5 octobre 1791 :
Vu la lettre du sieur Péan, prestre, nommé à la cure de la Pellerine, en date du premier de ce mois, de laquelle il résulte que les officiers municipaux de cette paroisse ne paroissoient pas disposés à assister à son installation, recevoir son serment et en rédiger procès-verbal ; l'arrêté du district d'Ernée, du même jour, qui, en conséquence, prie deux officiers municipaux de la ville d'Ernée de se transporter le lendemain à la Pellerine et d'y procéder à ladite installation, au refus de ceux de la Pellerine ; la sommation faite, à la requête de ces deux officiers municipaux, au procureur de la commune d'avertir les autres membres de la municipalité de s'assembler pour remplir, dans cette circonstance, les fonctions que leur prescrivirent les décrets ; l'absence momentanée de ces officiers municipaux ; la réponse de l'épouse du procureur de la commune à l'huissier qui a laissé ladite sommation : que son mary s'étoit absenté, que tout étoit inutile ; que la municipalité avoit bien reçu une lettre du District, mais qu'elle n'avoit pas daigné l'ouvrir ; le procès- verbal rédigé par les deux officiers municipaux commis à cet effet, lequel constate que le sieur Péan, étant entré dans la sacristie pour y prendre les ornemens nécessaires à la célébration de la messe, il avoit vu ouverte et sans clef l'armoire destinée à renfermer les différents ornements; que, malgré la vive impression que cette circonstance lui avoit causée, il étoit monté à l'autel, où, ayant trouvé le tabernacle fermé, il ne put dire la messe comme il se le proposoit, par le trouble où il étoit ;
Vu enfin l'avis du District du 3 de ce mois, arrête, sur les conclusions du procureur général syndic, que la délibération du district d'Ernée est et demeure confirmée, et qu'elle sera exécutée, à l'exception néanmoins que, relativement au détachement de garde nationale relaissé au bourg de la Pellerine pour le maintien de l'ordre et la sûreté particulière du sieur Péan, il se retireroit aussitôt que la municipalité de cette paroisse seroit rentrée dans ses fonctions, et qu'elle auroit déclaré formellement, par
une déclaration prise en conséquence, qu'elle veilleroit à la tranquillité publique et à la sûreté individuelle du sieur Péan, curé de la Pellerine ; que, jusqu'à ce, les frais et dépenses dudit détachement, réglés et arrêtés par le District, seroient et demeureroient à sa charge ; que le procureur de la commune seroit tenu de remettre les clefs manquantes de l'église, du tabernacle et de la sacristie et de l'armoire y contenue ; sinon, et à faute d'y satisfaire dans Je jour de la notification de la présente délibération, que le sieur Péan seroit autorisé à en faire faire de neuves à ses frais; qu'inventaire et récolement seroient faits des ornements et effets appartenant à ladite église, en présence de quatre officiers municipaux de ladite paroisse à ce appelés; et, dans le cas de refus de leur part d'y assister, en celle de deux commissaires que le district d'Ernée est autorisé à nommer à cet effet ; au surplus, que la présente délibération sera notifiée, par la voie du District, à la municipalité de la Pellerine, pour qu'elle ait à en garder élat, la rendant, dès à présent, garante et responsable des troubles qui pourroient arriver, par les suites de son absence de la paroisse et l'abandon coupable de sa fonction dans cette circonstance essentielle.
Ce qui se passait à la Pellerine n'était pas un cas isolé : les autres municipalités du district se montraient aussi malveillantes à l'égard des prêtres constitutionnels et prêtaient le même appui à l'ancien clergé qui n'avait pas quitté le pays. Un arrêtés du Directoire, en date du 17 novembre, énumère les violences dont le nouveau curé de Montaudain eut à se plaindre. Rien n'explique mieux les colères de l'Assemblée législative, et n'est plus propre à faire comprendre, sinon à justifier, le décret du 29 novembre 1791, qui prive les prêtres réfractaires de toute pension, les répute suspects de révolte contre la loi et permet aux Directoires de département de les éloigner de
leur domicile, dans les communes où surviendraient des troubles :
Vu les lettres et requêtes du sieur Chopin, curé de Montaudain, district d'Ernée, desquelles il résulte qu'il est journellement insulté dans ses fonctions par le juge de paix du canton, et même quelques personnes attachées à la municipalité ; que ces invectives, répétées devant les paroissiens, excitent parmi eux de la fermentation et, en les attachant de plus- en plus à leurs anciens prêtres non assermentés, toujours habitans de la commune, fait naître la haine du fanatisme contre le pasteur avoué par la Constitution ; que les sieurs Marchand et Boismotté, prêtres, anciens vicaires, affectent de sortir de l'église sitôt qu'ils voyent entrer le sieur Chopin ; qu'ils emmènent avec eux leurs partisans, qui crient au véritable pasteur : Sors, intrus; que, sitôt qu'il a quitté l'église, les deux prêtres y rentrent avec leur suite, qui n'épargne point les injures, de manière que le sieur Chopin, menacé de pierres et de coups de fusil, n'a pas la liberté de faire des fonctions dans son église, lorsqu'il plaît aux prêtres non assermentés d'y célébrer leurs messes. Vu pareillement l'avis du district d'Ernée, ouï le procureur général syndic en ses conclusions; considérant que les outrages et menaces qu'éprouve le sieur Chopin, et qui ne sont malheureusement que trop certains, entre autres causes, peuvent être occasionnés par l'ignorance de la loi et des arrêtés des corps administratifs, qui sont mal présentés aux habitants ou dont on néglige la publication et l'affiche ; que, néanmoins, quel qu'en soit le motif, il est du devoir des magistrats du peuple de faire respecter les ministres qu'il s'est choisis, et de les mettre à l'abri de la fureur des malveillants, en provoquant de justes peines contre ceux qui les troublent dans leurs fonctions, et dont les manœuvres tendent à la subversion de l'ordre, surtotit de cette tolérance sans laquelle la liberté des cultes ne pourroit jamais se maintenir;
Arrête qu'il est enjoint au procureur de la commune et à la municipalité de Montaudain de faire lire et publier avec soin et correction les loix, les arrêtés et instructions
des corps administratifs, le premier jour de dimanche ou fête après leur réception, de manière que tous puissent en être instruits, à peine de responsabilité contre cette municipalité et contre le procureur de cette commune ; qu'au surplus, le sieur Gonault, juge de paix du canton de Montaudain, les sieurs Lemarchand et Boismotté, prêtres, seront dénoncés à l'accusateur public près le tribunal du district d'Ernée, à la requête du procureur général syndic, poursuite et diligence du procureur syndic du District, pour être poursuivis suivant la rigueur des Joix sur les faits rappelés au présent arrêté, ceux que pourra lui fournir le sieur Chopin, en lui indiquant par ledit sieur Chopin les témoins qui sont dans Je cas d'en déposer ; qu'au surplus, tous les citoyens sont invités à l'union et à la paix,, à laquelle la diversité des opinions ne devroit pas être un obstacle ; que la municipalité est spécialement chargée de maintenir dans la commune l'ordre, d'y faire respecter les personnes et les propriétés, et surtout les ministres constitutionnels, sous peine de demeurer responsable des maux qui résulteroient ou de son insouciance ou de sa malveillance ; que l'administration du département, en cas que ses remontrances n'ayent pas l'effet qu'elle en attend, déployera contre les coupables, et contre la commune de Montaudain entière, l'autorité qui lui est confiée....
Mais quel effet pouvaient produire les remontrances et les mesures platoniques des administrations départementales, quand on savait partout que des ministres comme Delessart encourageaient hypocritement les pires violences contre les prêtres constitutionnels? On l'avait bien vu à C4aen, où, en ce même mois de novembre 91, un prêtre constitutionnel avait failli être égorgé, lorsqu'on apprit que le Roi lui-même, conseillé par les Feuillants, opposait son veto au décret rendu contre les prêtres rebelles (19 décembre). Déjà de vastes associations se formaient dans l'Ouest, sous la direction des agents des princes émigrés, tels que ce La Rouerie, com-
missionné en mars 92 par les frères du Roi et nommé chef des royalistes de VOuest. Des couvents, des églises, des villages, où les femmes pleuraient leurs pasteurs, un cri de révolte s'élevait. Les prêtres d'Angers, dans une lettre au Roi, datée du 9 février 92, promettent et prédisent une jacquerie de paysans. Des paroisses entières, conduites par le clergé, se mutinaient et menaient une véritable croisade contre les municipalités soumises à la loi. Dans la Mayenne, le désordre commençait aussi à prendre des proportions inquiétantes. La Chapelle de Vezins, sur le territoire de Saint-Pierre-des-Landes, servait de quartier général aux prêtres réfractaires. A la date du 5 mars 92, le Directoire du département en ordonne, par l'arrêté suivant, la fermeture et la vente :
Vu l'arrêté du district d'Ernée du 3 de ce mois, pris sur ce que le procureur syndic a représenté qu'il étoit informé par la voix publique qu'il se rassembloit en la chapelle de Vesin, située paroisse de Saint-Pierre-des-Landes, plusieurs ecclésiastiques ayant refusé de prêter le serment prescrit par la loy du 26 décembre 1790 ; qu'ils semoient la division dans les esprits en répandant les principes du fanatisme et de l'intolérance dont ils sont imbus ; qu'ils ne cherchoient qu'à soulever le peuple de mille manières ; qu'ils sont d'autant plus dangereux qu'ils sont plus adroits à éluder la loi ; qu'ils exerçoient des fonctions publiques à Vesin et faisoient des progrès funestes par leurs discours, leurs actions inciviques; que le public, séduit et trompé, en reçoit l'impression avec une confiance aveugle et devient l'ennemi de la chose» publique et de la Constitution; qu'il soustrait aux peines de la loi ses plus détracteurs ; enfin, que le maintien de l'ordre exige que la chapelle de Vesin soit fermée, d'autant mieux qu'elle est supprimée et que les biens en dépendans ont été vendus comme bien nationaux, et qu'elle est elle-même susceptible d'être mise en vente ;
Arrête, sur le rapport de monsieur Jourdain et les conclusions du procureur général syndic, que la chapelle dont il s'agit sera fermée; que défense* seront faites à tout prêtre non assermenté de s'en servir pour y dire la messe ou y célébrer aucuns offices religieux, attendu qu'il est libre aux ecclésiastiques, quoique n'ayant pas prêté le serment prescrit par la loy du 26 décembre 1790, de dire leurs messes dans les églises paroissiales, et qu'ils se rendent pour le moins suspects dès qu'ils cherchent à se dérober aux regards vigilants des corps administratifs et des municipalités, en se rassemblant clandestinement dans des lieux écartés ; et que ladite chapelle sera mise incessamment en vente ; en conséquence, que le Directoire du district d'Ernée demeure expressément chargé de prendre les mesures convenables pour la prompte exécution du présent arrêté, et d'employer tous les moyens possibles à l'effet de découvrir les ecclésiastiques et autres qui tiendroient à égarer le peuple et à troubler la tranquillité publique, pour les dénoncer ensuite et provoquer contre eux la rigueur de la loy.
Dans la situation terrible que faisait à la France le traité d'alliance offensive et défensive, signé le 9 février 92 entre l'Autriche et la Prusse, en attendant l'ouverture des hostilités; en présence de la mise en. demeure du prince de Kaunitz et du comte de Cobentzel, sommant les Français d'effacer 89 et de rétablir les Ordres du clergé et de la noblesse, la guerre civile, attendue et fomentée par l'émigration et l'étranger, ne pouvait tarder à se déchaîner.
La délibération du Directoire de la Mayenne en date du 14 avril 1792 indique dans quel état de trouble et d'anarchie se trouvait le district d'Ernée à cette époque :
Vu le procès- verbal rédigé le jour d'hier par les administrateurs du Directoire du district, conjointement avec les officiers municipaux de la ville d'Ernée, contenant le
compte-rendu de tous les événements qui y ont eu lieu dans le courant de cette semaine, et qui constatent, entre autres faits, que cette ville étoit dans un état d'insurrection qui déconcertoit tous les bons citoyens; que l'autorité des corps administratif, municipal et judiciaire n'y étoit plus respectée; que le désordre étoit au comble et les alarmes universelles; que le peuple, égaré et séduit par des ennemis du bien public, s'opposoit ouvertement à la circulation des grains et enfreignoit tous les décrets y relatifs; que, sous prétexte du maintien de la religion, il se portoit aux plus grands excès contre ceux qui avoient ou paroissoient avoir des principes opposés aux siens, parce qu'ils refusoient d'aller à la messe des prêtres assermentés ; que, pendant les nuits, on avoit cassé les vitres de différentes maisons; que, lundi dernier, la veuve Gheminel s'en revenant de Gharné sur les cinq heures du soir, avoit été insultée par différents particuliers qui s'étoient jetés sur ' elle, et que le nommé Ragaigne, l'un d'eux, garde national de Vitré, lui avoit coupé les cheveux avec son sabre ; que, le même jour, sur les neuf heures du soir, plusieurs particuliers s'étoient portés chez François Guerrier, et qu'ils avoient pris à discrétion son pain et son cidre; que, le jeudi, le nommé Bertrand, qui, depuis deux mois, se tient dans un état d'ivresse continuelle, s'étoit transporté, sur les onze heures du matin, à la prison et y étoit entré, sous le prétexte qu'on lui avoit ordonné de s'y constituer prisonnier; que deux officiers municipaux, qui s'y étoient rendus, avoient eu beaucoup de peine à le faire retirer. Il étoit pris de vin et dit hautement qu'il étoit rempli d'assignats, qu'il les faisoit et n'en manquoit jamais, ce qui fait croire que ce particulier, qui est très pauvre, étoit payé et excité par des ennemis secrets pour semer le trouble et le désordre; que, le même jour, ledit Bertrand, redoublant (sic) sur ses pas, avoit été de nouveau à la porte de la prison ; qu'il avoit à la main une corde, et qu'il disoit hautement qu'il vouloit s'en servir pour pendre à la lanterne le sieur Duhoux, qui étoit dans la prison ; que, le mercredi, le nommé Dauphin, menuisier, sergent de la garde nationale, étant à la tête d'une patrouille et passant dans la rue Neuve, avoit couché en joue le nommé Alaix et sa
femme, marchands épiciers, qui étoient dans leur boutique, et avoit brûlé sur eux l'amorce d'un fusil dont il étoit armé et qui étoit chargé ; que les nommés Poirier, Gautier (ils, cordonnier et ouvrier, et Chevrier, composant cette patrouille, en avoient fait leur rapport à l'officier de garde ;
Le Directoire du département de la Mayenne a arrêté, après avoir entendu le procureur général syndic, qu'il seroit pris toutes les mesures capables de rétablir le bon ordre et la tranquillité publique dans la ville d'Ernée ; qu'étant nécessaire de faire un exemple qui puisse intimider les malfaiteurs, et de poursuivre la punition des coupables connus, il dénonçoit au juge de paix d'Ernée et à ses assesseurs lesdits Raigaigne, Bertrand et le Dauphin (à raison des faits précités).
Au fanatisme religieux qui agitait les masses, comme aux temps les plus troublés du xvi e siècle, se joignaient d'autres causes de désordre, notamment la crise des subsistances, la crainte de la faim. « A chaque canton ou commune, a écrit M. Taine 1 , il faut son pain, son approvisionnement sûr et indéfini. Que le voisin se pourvoie comme il pourra; nous d'abord, ensuite les autres. Et, par des arrêtés, par des coups de force, chaque groupe garde chez lui les subsistances qu'il a ou va prendre chez les autres les subsistances qu'il n'a pas. » Les blés ne circulent plus parce que les municipalités sont forcées de taxer le pain. Les fermiers cachent leurs grains pour ne pas être contraints de le vendre à perte ou pour éviter les réquisitions violentes. Ils ne vont plus aux marchés ou n'y portent que juste ce qu'il faut pour ne pas être dénoncés et pillés comme accapareurs. Ceux qui vont s'approvisionner aux marchés, en