‹ Histoire et géographie de MadagascarChapitre 10 sur 38 · ORDRE DE LA REINE · texte numérisé non relu

ORDRE DE LA REINE

A partir de ce jour, tous les habitants et commerçants seront tenus de 'prendre la loi male gâche faite en ce jour, concernant les étrangers, c’est-à-dire de faire toutes les corvées de la Reine, d’étre assujettis à tous les travaux possibles , même ceux que FONT LES ESCLAVES;

Reprendre le tanguin, lorsque la loi les y oblige;

D'être vendus et faits esclaves, s'ils ont des dettes;

D'obéir à tous les officiers et même au dernier des Hovas, ne leur accordant aucune des prérogatives que la loi male gâche accorde à ses sujets ;

De ne sortir de Tamatave, sous aucun prétexte et de ne faire aucun commerce avec l'intérieur de Vile.

Quinze jours de réflexion sont accordés aux traitants et commerçants. Si, à ce terme, ils n'ont pas accédé, leurs clôtures seront brisées, leurs marchandises livrées au vol et au pillage et eux-mêmes seront embarqués sur le premier navire qui se trouvera en rade (1). »

(1) Revue de l’Orient , 1846. Journal des événements qui ont eu lieu à Tamatave du 13 mai au 16 juin 1845, signé par les témoins , tome III, p. 146.

MADAGASCAR. H

En présence de ces sauvages injonctions, les sujets français et anglais, les traitants et commerçants européens n’avaient qu’une ressource, celle d’adresser au Galigula femelle de Madagascar des observations sur ces ordres sauvages. Dans une adresse, ils crurent pouvoir rappeler que les Hovas eux-mêmes les avaient engagés à bâtir des maisons , qu’ils avaient loué leurs terres à de longs termes, leur promettant protection en amis et frères. Vaines réclamations : il fut répondu que les Hovas étaient les maîtres chez eux de changer du jour au lendemain.

Les 14, 15 et 16 mai, les Hovas firent de nouvelles sommations intimidant les Européens par la violence de leurs menaces et de leurs actes. Ils obligèrent, séance tenante, les négociants à s’embarquer immédiatement et dévastèrent sur-le-champ les propriétés de ces malheureux.

C’était donc un duel entre la barbarie et la civilisation. Grâce à l’inconsistance des gouvernements en France, on va voir que ce fut la barbarie qui triompha (1).

Dès le mois de juin 1845, le commandant de la station française des côtes orientales d’Afrique, M. Romain Desfossés apprit, par des rapports officiels, les persécutions dont nous parlons. Deux heures après la réception de ces rapports, il fit partir la Zélée pour Tamatave, avec ordre au capitaine Fiéreck de couvrir de la protection du pavillon français les Européens qui lui demanderaient asile et assistance, quelle que fût leur nationalité. Le Berceau , monté par M. Romain Desfossés lui-même, mouilla peu de temps après devant Tamatave, mais il avait été de\ancé de deux heures par la corvette anglaise, le Gonway, venant de Maurice dans un but analogue. Cependant, le Gonway avait été primé lui-même par la Zélée qui avait déjà offert aux traitants anglais et français un asile sous la sauvegarde de notre pavillon. Le capitaine Fiéreck avait eu avec le second chef ou grand juge hova, un lcahar ou entretien, sans résultat avantageux pour nos traitants. Le capitaine Kelly, commandant le Comvay, n’avait

(1) Nous reproduisons scrupuleusement le récit des faits qui vont suivre d’après les rapports adressés les 7, 13, 16 et 17 juin 1845, au ministre de la marine par M. Romain Desfossés et tels qu’ils ont été insérés au Moniteur par le gouvernement de cette époque.

pas été plus heureux. La reine avait signé un décret d’expulsion contre tous les Européens et ce décret était exécutoire sur-lechamp , sous peine de mort pour tout agent hova qui chercherait à l’éluder.

M. Romain Desfossés ne crut pas devoir demander une entrevue au gouverneur de Tamatave qui, prétextant une indisposition, avait déjà refusé de recevoir le capitaine Kelly et M. Fiéreck. Le commandant français se borna à envoyer un officier lui porter deux lettres, l’une pour lui, l’autre pour la reine Ranavalo. Les officiers français et anglais envoyés à terre pour recueillir les traitants, avec tous les objets transportables qu’ils pouvaient embarquer, ne purent mettre le pied sur la plage que gardaient de nombreux détachements de Hovas.

Une conférence eut lieu entre le capitaine Kelly et M. Romain Desfossés. La position des traitants des deux nations était identique. Douze traitants anglais et onze traitants français avaient été dépouillés et chassés de Tamatave (1). Le commandant du Berceau et celui du Gonway reconnurent d’un commun accord que s’ils exerçaient, sans une provocation bien patente, un acte d’hostilité contre les Hovas, ils exposeraient peut-être à de graves dangers les Français et les Anglais qui résidaient encore sur d’autres points de Madagascar, depuis le fort Dauphin jusqu’à Vohémar. Cette puissante considération contint dans de sages limites l’indignation ressentie par les deux commandants, en présence de la sauvage spoliation qui venait de frapper leurs nationaux. Ils rédigèrent et signèrent une protestation énergique qu’ils firent partir pour être remise à la reine Ranavalo.

Le Berceau , la Zélée et le ConwayG étaient embossés à trois cents toises des forts de Tamatave et, sous la protection de leurs batteries et avec l’aide de leurs embarcations, le transport des marchandises appartenant aux traitants des deux nations se continua. Le capitaine Kelly déclara à M. Romain Desfossés que son opinion personnelle était que les Hovas, déjà aussi insolents que leurs sauvages instincts le comportent, seraient enhardis par notre modération et prendraient l’initiative des hostilités. Telle ne fut

(1) Rapport officiel du 13 juin 1845, inséré au Moniteur.

pas la pensée du commandant français ; mais celui-ci assura qu’il était décidé, quoi qu’il arrivât, à châtier tout acte d’agression comme toute insulte de la part des Hovas.

Nous allons maintenant laisser la parole au brave commandant du Berceau , pour le récit des événements qui ont suivi ces préparatifs et ces courtes négociations.

M. Romain Desfossés s’exprimait ainsi, dans le rapport adressé par lui à M. le ministre de la marine, sous la date du 16 juin 1845 :

« Monsieur le ministre, lorsque, le 13 de ce mois, je rendais compte à Votre Excellence des événements qui m’avaient amené à Tamatave, et que je l’entretenais de la situation si déplorable et si digne d’intérêt, dans laquelle je venais de trouver les Français qui, pendant plusieurs années, avaient vécu et travaillé dans ce pays sous la sauvegarde du droit des gens, j espérais encore que les représentations énergiques que j’allais adresser à la reine Ranavalo ainsi qu’au gouverneur de la place ne seraient pas sans résultat heureux pour nos traitants et, qu en attendant une nouvelle décision du gouvernement d’Imerne, le délégué de la reine à Tamatave jugerait prudent et sage de suspendre Texécution de la loi spoliatrice qui venait de frapper d’une manière si

inattendue les Européens. . , .

« dette espérance a été déçue, monsieur le ministre; je n ai pas tardé à me convaincre que j'avais affaire à des hommes pour qui toutes les questions de justice, de droit des gens, de respect des personnes et des propriétés sont des choses inconnues ou méprisées, qui, enfin, ne savent céder qu’à la force se déployant menaçante et inexorable. Votre Excellence sera convaincue, j’ose l’espérer, par la lecture des divers documents que je viens de réunir pour les joindre à ce rapport, qu’avant de me résoudre à punir l’insolent orgueil de ces insulaires, j’ai tenté tous les moyens de conciliation, et lait, de concert avec le capitaine William Kelly, de la frégate de S. M. Britannique le Cornu ay, tout ce qu’il était honorablement possible de faire pour arriver à un arrangement amical de

cette affaire. ,

« Vendredi dernier, 13 juin, après avoir longuement conféré avec les principaux traitants et acquis la certitude positive que, indépendamment de ce qu’ils étaient exposés à de continuelles et

grossières insultes, beaucoup d’entre eux sont créanciers des chefs hovas et tous possesseurs d’immeubles ou de marchandises d’une grande valeur, qu’ils vont se trouver forcés d’abandonner, j’écrivis à la reine Ranavalo, ainsi qu’au gouverneur de Tamatave.

cc L’officier que j’envoyai à la plage pour faire remise de ces lettres demanda au chef de la douane l’autorisation de les porter lui-même au gouverneur, ou tout au moins au grand juge ; mais il ne put l’obtenir. On l’empêcha même de sortir de son canot, et il lui fut dit, après d’interminables pourparlers, que la nuit étant proche et le grand juge occupé, il eût à revenir à la plage le lendemain et qu’on verrait.

oc Dans ce moment, tous nos traitants, à l’exception d’un seul, qui avait voulu mettre en sûreté sa femme et ses enfants , étaient encore à terre occupés à emballer ce qu’ils avaient de plus précieux ; je leur fis dire de hâter, le lendemain, l’embarquement de ces objets, ainsi que celui de leurs personnes et je me décidai à endurer jusque-là, sans mot dire, tous les procédés hostiles des chefs de Tamatave. Dans la nuit, les magasins et l’habitation dp sieur Bédos, qui était venu coucher en rade avec sa famille, furent pillés par les Hovas. Ce commerçant, ayant voulu embarquer une chèvre qui allaitait son enfant, âgé de quatre mois, les douaniers lui arrachèrent brutalement cet animal, quoiqu’il leur offrit une forte somme, pour qu’il lui fût possible de l’embarquer.

« Au point du jour, je fis une nouvelle tentative pour faire parvenir entre les mains d’un des chefs mes lettres à Ranavalo , ainsi qu’au gouverneur, et cette fois, je les envoyai porter par le second de la Zélée , qui parlait la langue sakalave et avait pu mettre pied à terre la veille. J’employai ce moyen détourné, ayant été informé par les traitants que j’étais l’objet de l’animosité toute spéciale des Hovas, parce qu’en arrivant sur la rade, je m’étais refusé à dire au capitaine du port ce que j’y venais faire, et que, fatigué de l’insistance inconvenante de cet officier, je l’avais prié de se retirer. Le lieutenant de la Zélée revint à huit heures avec le paquet que je lui avais remis. Il n’avait pu descendre ni obtenir du chef de la garde qui bordait la plage qu’on reçût mes lettres. Le gouverneur et le grand juge étaient, lui dit-on, à la campagne et n’avaient que faire des lettres des Fran-

çais. Un officier anglais du Conway, arrivé là dans un but analogue, reçut lé même accueil que mon envoyé. Je pense, néanmoins, que mes lettres auront suivi leur destination, parce que je les confiai, en désespoir de cause, à un de nos traitants, qui me dit depuis avoir trouvé moyen de les faire parvenir chez le gouverneur.

« Durant tous ces essais de conciliation, les embarcations françaises, armées en guerre, opéraient en commun, et sans distinction de personnes ni de pavillons, tant sur les bâtiments de guerre que sur quelques caboteurs de Bourbon et de Maurice, qui se trouvaient sur la rade, l’embarquement de tout ce que les traitants pouvaient enlever de leurs établissements. Ces effets et marchandises étaient portés ou traînés jusqu’au bord de la mer par nos malheureux traitants eux-mêmes ou par des Hovas qui ne prêtaient qu’à prix d’or leur coopération, les marins ne pouvant quitter leurs embarcations qu’au danger d’une collision qu il était urgent d’éviter tant qu’il resterait à terre un Européen. Au coucher du soleil, ces travaux cessèrent. Les traitants français, répartis sur le Berceau, la Zélée et le navire français le Cosmopolite, me firent connaître qu’ils étaient tous en sûreté, et que le temps ainsi que l’espace à bord des navires, leur manquant totalement pour rembarquement des lourdes marchandises que renfermaient leurs magasins, telles que salaisons, sel, riz, vin, alcools, etc., il les abandonnaient forcément, se réservant d’en constater régulièrement l’étatj et de le soumettre ultérieurement à qui de droit.

« Telle était, avant-hier soir, monsieur le ministre, la situation des choses à Tamatave. L’œuvre de spoliation méditée depuis longtemps sans doute par les Hovas allait se consommer, car nos traitants n’auraient pu rester un instant de plus au milieu de ces hommes rapaces et sanguinaires, sans compromettre gravement leur existence ou, tout au moins, sans s’exposer à être enlevés et vendus comme esclaves dans l’intérieur de Madagascar. Ils étaient tous en sûreté, mais ruinés pour la plupart. A ce juste grief s’en joignaient d'autres, dont j’avais à demander un compte sévère au chef de Tamatave. La maison d’un Français avait été pillée, la nuit précédente, sous le canon de deux bâtiments de guerre de notre nation ; enfin, je considérais comme une insulte directe faite

à notre pavillon le refus de toute explication et surtout celui de recevoir les lettres que j’avais adressées à la reine, ainsi qu’à Razakafidy. J’étais à bout de toute patience, de toute longanimité et j’avais d’ailleurs, monsieur le ministre, la conviction profonde qu’en apprenant aux Hovas à mieux respecter à l’avenir le pavillon de la France, je remplirais le premier des devoirs dont Votre Excellence m’a confié l’accomplissement.

«Le capitaine William Kelly se trouvait dans une situation parfaitement analogue à la mienne. Comme moi, il avait inutilement réclamé un sursis à l’exécution de la loi d’expulsion des traitants ; ses officiers , comme les officiers français , n’avaient pu descendre sur la plage durant l’embarquement des effets et marchandises. Seulement, le capitaine anglais avait obtenu, à son arrivée, un kabar, dans lequel un agent subalterne hova, se disant délégué du gouverneur, lui avait déclaré que Us lois de la reine étaient sans appel et qu’il fallait s’y soumettre. Cette déclaration s’était reproduite encore, le 13, dans une lettre de Razakafidy au capitaine Kelly. Ce digne officier étranger, qui, dans toutes ces conjonctures difficiles, n’a cessé de me donner des témoignages de parfait accord, de déférence empressée et de loyal concours, vint avant-hier m’annoncer que tous ses nationaux étaient embarqués.

« Le moment était venu de nous communiquer nos sentiments sur la conduite des Hovas à notre égard. Nous nous trouvâmes parfaitement d’accord sur la réalité de l’insulte faite à nos pavillons et sur la nécessité d’en punir à tout prix les auteurs. Néanmoins, avant d’en venir à ce dernier argument, nous voulûmes faire parvenir à Razakafidy, pour qu’il la transmît à la reine, notre protestation contre la loi d’expulsion et contre la manière dont elle avait été mise à exécution. Cette protestation, rédigée immédiatement en triple expédition, fut écrite en anglais et en français ; les deux textes de chaque expédition furent signés en commun par moi et le capitaine Kelly, et nous nous séparâmes.

« Hier matin, 15 juin, le premier lieutenant du Berceau et celui du Gonway se présentèrent à la plage pour remettre la protestation; mais, après avoir vainement demandé qu’un officier supérieur vînt la recevoir, ils la rapportèrent et le capitaine

Kelly fut alors obligé d’aller lui-même, accompagné de mon lieutenant , demander impérativement à parler à un officier du gouverneur, qui se présenta enfin au canal et reçut la protestation, ainsi que l’avertissement verbal de ces deux messieurs , que nous attendrions jusqu’à deux heures de l’après-midi l’accusé de réception de Razakafidy.

« Pendant toute la matinée, nous remarquâmes que les Ho vas évacuaient la ville, en emportant des bagages ou des fardeaux, et qu’ils se dirigeaient pour la plupart vers les trois forts devant lesquels nos trois bâtiments étaient embossés depuis la veille sur une ligne parallèle à la plage et aussi rapprochée du rivage que le permettait le tirant d’eau de nos bâtiments. Le Berceau , placé au centre de la ligne, était à 660 mètres du fort principal des Hovas.

« Les travaux de fortification de Tamatave se composent de deux batteries à barbette , à parapets en terre, très peu élevées au-dessus du sol , et d’un fort principal auquel les deux premiers se relient au moyen de chemins couverts. Le fort principal , peutêtre unique en son genre, est, dit-on, l’œuvre de deux Arabes de Zanzibar, qui furent chargés par Ranavalo d’entreprendre ce travail, après l’expédition du capitaine Gfourbeyre, en 1829, et qui l’ont terminé depuis quelques années seulement. Ce fort, bâti en pierre, est protégé par une double enceinte en terre, plus élevée que son parapet et qui en est séparée par un fossé de dix mètres environ de largeur sur six mètres de profondeur ; il est circulaire et sc compose d’une galerie couverte et casematée, percée de sabords dans l’épaisseur de sa muraille extérieure comme un navire, ne laissant sur la cour intérieure qu’elle domine, que de rares et de petites ouvertures. L’enceinte extérieure en terre est percée de larges embrasures qui correspondent à celles des galeries couvertes et qui permettent de diriger le feu partant de ces dernières sur la rade et sur la campagne.

« Les traitants européens, n’ayant jamais pu voir de près ces travaux de défense, n’en avaient aucune idée. Ils me firent seulement connaître que la garnison de Tamatave se composait d’un millier d’hommes, dont 400 Hovas de troupes régulières et 600 Betsirnsaracs ou Bétanimènes auxiliaires.

cc Dès midi, j’avais fait connaître aux équipages et troupes passagères des deux bâtiments français qu’ils auraient vraisemblablement à punir les Hovas avant la fin du jour. Les réfugiés français me demandèrent à suivre comme volontaires nos compagnies de débarquement. Je le leur accordai et leur fis donner des armes, dont ils se sont tous bravement servis.

cc A deux heures, un canot, qui attendait à la plage la réponse demandée à Razakafidy, revint avec la courte réponse dont voici la traduction littérale : cc Nous avons reçu votre lettre et nous vous déclarons clairement que nous ne pouvons changer la proclamation que nous avons donnée comme loi de Madagascar. Je vous salue. Signé Razakafidy, commandant gouverneur de Tamatave. » Le capitaine Kelly me quitta aussitôt pour retourner à son bord, et, cinq minutes après, le Berceau et le Gonway ouvrirent le feu sur le fort principal, tandis que la Zélée placée en tête de notre ligne dirigeait le sien sur la batterie rasante du sud.

cc Le feu des forts y répondit immédiatement , mais sans beaucoup d’activité. Toutefois, le tir des Hovas avait une précision dont nous aurions eu lieu de nous étonner, si nous n’avions été informés d’avance que leur artillerie était dirigée par un renégat espagnol, homme aussi intelligent que méprisable. Un quart d’heure à peine s’était écoulé que nos obus avaient occasionné un violent incendie dans l’intérieur et les alentours de la batterie hova du nord, qui, à partir de ce moment, fut abandonnée. A trois heures et demie, un grand nombre d’obus avaient été lancés et avaient éclaté à notre vue dans les deux forts que nous combattions. Je pensai, avec le capitaine Kelly, qu’ils avaient perdu bon nombre de leurs défenseurs et qu’il était temps de jeter à terre nos détachements. Il nous importait, d’ailleurs, de terminer cette opération avant la nuit. 100 marins et 68 soldats du Berceau, 40 matelots et 30 soldats de la Zélée, 80 matelots et soldats de marine du Gonway, furent embarqués simultanément et avec un ordre parfait dans 14 embarcations qui , un quart d’heure après, et suivant un plan d’attaque que j’avais fait de concert avec le capitaine Kelly, se formèrent entre le Berceau, et la Zélée, sur une ligne parallèle à la plage : les Anglais à droite, le Berceau au centre et la Zélée à gauche.

« Au signal du lieutenant de vaisseau Fiéreck , capitaine de la Zélée , que j’avais chargé de diriger, conjointement avec le premier lieutenant du Comvay, l’opération du débarquement, tous les canots nagèrent vers la plage qu’ils abordèrent à la fois, à cent toises du fort principal, qui était en grande partie masqué par un rideau de palétuviers. En moins de dix minutes, nos 300 combattants furent formés en bataille , ayant au centre de leur colonne les deux obusiers du Berceau , montés sur leurs affûts de montagne.

<t L’ennemi se borna, durant ce débarquement, à tirer quelques coups à mitraille qui produisirent peu d’effet. Le capitaine Fiéreck donna bientôt le signal de la charge et la petite troupe s’élança avec une ardeur indicible vers l’ennemi qui n’avait pas osé sortir de ses retranchements. Les hommes de la Zélée, auxquels j’avais adjoint 20 matelots et un élève du Berceau , entrèrent à l’instant dans la batterie rasante du sud, y enclouèrent trois canons, en culbutèrent deux autres et refoulèrent les Hovas qui la défendaient dans le fort principal , où ils s’efforcèrent vainement de pénétrer avec eux.

ce Tandis que la batterie du sud avait été envahie et en partie désarmée, le gros de la colonne forme par le Berceau et le Gonway s’élançait sur le fort principal et couronnait en un instant son enceinte extérieure. Là, et dans le fossé qui sépare les deux enceintes, commença une lutte opiniâtre, corps à corps, dans laquelle Français et Anglais ont rivalisé de dévouement et de résolution. Le drapeau de Ranavalo, après avoir été abattu deux fois par le feu de nos bâtiments, était suspendu à une gaule au bord du rempart. L’élève de première classe de Grainville et quelques matelots anglais et français parvinrent, malgré une vive fusillade des Hovas et en montant les uns sur les autres, à saisii et à arracher ce pavillon, qui fut ensuite loyalement partagé entre Français et Anglais.

« Quarante minutes s’étaient écoulées depuis que nos marins occupaient l’enceinte extérieure et le fossé du fort principal ; les Hovas, après avoir combattu longtemps et bravement à ciel découvert, s’étaient retirés dans leurs casemates; nous manquions des moyens matériels indispensables pour y pénétrer après eux,

car les obusiers de montagne du Berceau , que l’enseigne de vaisseau Sonolet avait mis en batterie sur le parapet extérieur, ne purent tirer qu'un seul coup , les étoupilles ayant été mouillées dans l’opération du débarquement. Dans ce moment , M. Prévost de la Croix, mon premier lieutenant, qui, depuis quelque temps, remplaçait le capitaine Fiéreck, blessé dans la direction de nos pelotons , me fît connaître que nos hommes , ainsi que les Anglais, avaient épuisé presque toutes leurs cartouches.

« Les Hovas n’osaient plus se montrer à découvert. Ils avaient fait des pertes considérables ; et, bien que la destruction complète de leur artillerie fût le lut primitif de notre entreprise , et que ce but ne fût pas atteint, la leçon que nous venions de donner aux barbares spoliateurs de nos traitants était de nature à ne point être oubliée par eux.

« Je fis lattre le rappel sur la plage, où nos divers détachements se reformèrent dans leur ordre primitif. Je fis embarquer nos obusiers , nos blessés et même nos morts , sauf cependant les cinq hommes tués dans la batterie rasante du sud, et que le détachement de la Zélée, privé de la direction de ses officiers et emporté par l’ardeur du combat, oublia d’enlever.

« Après avoir fait sur la plage une halte d’une heure, durant laquelle les Hovas n’osèrent plus se montrer, je dirigeai la colonne vers l’extrémité de la pointe Hastie, où l’embarquement était plus facile. Un détachement d’infanterie du Berceau zi un des soldats de marine anglais formait l’arrière-garde.

cc Chemin faisant, en longeant la ville, je fis mettre le feu à quelques misérables cases en paille, ainsi qu’à un magasin de la douane , à l’abri desquels les Hovas auraient pu gêner notre embarquement. Je ne voulus pas consentir à la proposition qui me fut faite de brûler toute la ville.

« A six heures et demie , toutes les embarcations se dirigeaient vers nos bâtiments et je quittais moi-même le rivage avec les officiers du Berceau et du Conwciy. Le capitaine Kelly, à son bord, et M. Durant-Dubraye, lieutenant de vaisseau, à bord du Berceau , n’avaient cessé de protéger tous les mouvements de nos détachements de débarquement par un feu d’artillerie habilement dirigé. Le Berceau a tiré six cent vingt coups de canon ; le Con-

ivay, qui présentait deux pièces de plus en batterie, en a tiré environ sept cents ; la Zélée ne m’a pas encore fait connaître sa consommation de munitions de guerre.

cc Ainsi que je crois l’avoir dit plus haut, le feu des forts hovas était peu actif , mais assez bien dirigé. La Berceau a reçu dans sa coque, sa mâture ou son gréement, treize boulets, dont un a brisé son petit mât de hune. Ces projectiles sont du calibre de 18. La Zélée a également reçu quelques atteintes et a eu, comme le Berceau , son petit mât de hune brisé : ces avaries sont, à l’heure qu’il est, réparées , et les deux bâtiments prêts à faire voile. Le Gonway n’a point d’avaries. Dans une lutte de la nature de celle qui a en lieu à terre, et dans laquelle les forces étaient numériquement si disproportionnées, nous ne pouvions manquer de faire des pertes sensibles. Le Berceau compte neuf morts et trente-deux blessés ; la Zélée , sept morts et onze blessés ; le Gomoay , quatre morts et douze blessés.

« Je viens de mettre à la hâte sous vos yeux, monsieur le ministre, le récit fidèle de tous les faits qui m’ont amené irrésistiblement à une prise d’armes contre les Hovas.

cc Ainsi que Votre Excellence semble l’avoir pressenti, lorsqu’elle traça mes instructions du 17 juin 1844, j’ai eu à Tamatave cc à cc demander des réparations pour des actes contraires à la dignité « de notre pavillon » , comme aussi ce pour des violences et des cc spoliations exercées à l’égard de nos traitants ».

cc Après avoir vainement essayé tous les moyens de conciliation , j’ai frappé aussi vigoureusement qu’il m’a été possible de le faire, et l’honneur du pavillon est sorti pur de cette épreuve.

cc J’attends avec confiance et respect le jugement de Votre Excellence et les ordres qu’il lui plaira de me donner. Jusque-la, je ne modifierai en rien la conduite qu’il m’est prescrit d observer dans le cours ordinaire des choses , à l’égard de la nation dominatrice de Madagascar.

cc Depuis hier soir, les Hovas restent silencieux dans leurs batteries. Deux des leurs se sont évadés ce matin et sont venus se présenter à bord du Berceau ; ils ont déclaré avoir éprouvé hier une perte de deux cents tués et d’un plus grand nombre de blessés. Neuf de leurs principaux chefs, et entre autres le second gou-

verneur, le porte-sagaye ou porte-étendard de la reine, le chef de la douane, sont an nombre des tués. Ce matin, nous avons rédigé, le capitaine Kelly et moi, une lettre pour la reine des Hovas. Cette lettre, écrite dans les deux langues, sera déposée à Foulepointe par la Zélée.

« Ce matin, j’ai voulu faire encore acte cT autorité sur cette même plage où nous étions descendus hier et dont nous allions bientôt nous éloigner. J’ai mis pied à terre avec quarante matelots armés du Berceau; j’y ai fait embarquer dans nos canots un assez grand nombre de barils de salaisons , appartenant à l’un de nos traitants et dont il lui sera fait remise à Bourbon ; ce travail a duré une heure , et a été fait sans que les Hovas aient osé sortir de leurs casemates.

«Le 17 au matin , notre présence était devenue désormais inutile à Tamatave ; le Berceau et le Gonway ont mis à la voile, il y a une heure , ainsi que les cinq navires du commerce qui se trouvaient sur la rade. La Zélée fait route pour Foulepointe, Fénériffe, Sainte-Marie, Yohémar et Louquez. Nos traitants rentrent à Bourbon sur le navire le Cosmopolite. »

Tel est, d’après ce document officiel, le récit de l’expédition de Tamatave en 1845. Comme toujours, les moyens d’attaque, le nombre d’hommes étaient en disproportion avec le but proposé. Le manque de munitions, au début même, vint annihiler par imprévoyance les héroïques efforts de nos troupes.

On sait que la Reine et ses soldats, avec la forfanterie qui caractérise leur faiblesse, se vantèrent fièrement d’avoir vaincu ensemble les Français et les Anglais coalisés. Ces vantardises firent hausser les épaules, même aux Malegaches, et, à Tamatave, les naturels, comme les traitants, ne désignèrent plus les Hovas que sous le sobriquet ironique de « les braves ».

Nous ne devons pas omettre d’ajouter qu’à peine l’amiral Romain Desfossés était-il remonté à son bord, que, le lendemain même , les marins des deux grandes nations européennes purent voir les têtes de leurs infortunés camarades fixées au bout de sagayes et plantées en vue le long des côtes : elles y restèrent de longues années (1).

(1) Pendant une dizaine d’années, les têtes de nos malheureux compatriotes

En France, on apprit avec indignation les outrages et les atrocités des Hovas : le gouvernement, il faut lui rendre cette justice, prépara immédiatement une expédition placée sons les ordres du général Duvivier, l’une de nos illustrations d’Algérie. Malheureusement, comme toujours encore, la politique vint tout entraver et la Chambre des députés, tout en constatant la légitimité de nos droits, se montra indirectement hostile aux expéditions lointaines. Le ministère n’osa donner suite à ses projets sur Madagascar.

Il faut lire, dans le Moniteur, la séance du 5 février 1846 : c’est la plus édifiante des lectures. On y voit des hommes comme M. Guizot, M. de Mackau, luttant énergiquement en faveur d’une intervention sérieuse. On y voit, d’autre part (c’était à propos de la discussion dite de Y adresse ), des avocats tels que M. Billaut et Berryer, se livrant à une discussion subtile et absolument byzantine, pour savoir si l’on doit, dans ladite adresse, placer un mot au lieu d’un autre. M. Billaut avait écrit la phrase : La France ne recule pas devant les sacrifices que lui imposent des intérêts aussi graves. M. Crémieux, autre avocat, propose : Ne regrette pas on n’hésite pas. M. Odilon Barrot, troisième avocat, voudrait : Est prête à faire. M. Berryer, quatrième avocat, s’élance à la tribune et demande qu’on dise : La France accepte. M. le président Sauzet, cinquième avocat, intervient et suggère : La France ne se refuse pas. Enfin, M. Billaut l’emporte avec sa phrase : La France n’ abandonne aucun de ses droits, et, en même temps il émet le vœu que la France ne s'engagepas sans nécessité dans de lointaines et onéreuses expéditions. C’est ainsi que, pendant dix-huit ans, ces mêmes avocats ont déclaré solennellement que la nationalité polonaise ne périrait pas. Yaines paroles indignes des représentants d’un grand peuple ! Un député se disant ancien officier de marine, M. d’Angeville, réédite à la tribune tous les lieux communs, tous les préjugés rebattus sur V insalubrité de ce tombeau des Européens (1).

restèrent exposées ainsi à tous les outrages, jusqu’au jour où elles furent enlevées courageusement et ensevelies par M. Charles Jeannette, créole de la Réunion.

(1) On a dit de toutes les colonies que nous avons fondées, même des plus salubres, qu’elles étaient le tombeau des Européens. Le lecteur trouvera au second livre, au sujet de cette prétendue insalubrité, l’opinion des médecins qui ont visité Madagascar et fait justice de ce préjugé.

Il faut ajouter, toutefois, que la susceptibilité de la Chambre fut éveillée à juste titre par la crainte que le gouvernement n’associât l’Angleterre au redressement de nos griefs à Madagascar. Sur de vives interpellations à ce sujet, M. de Mackau eut le tort de balbutier et de prétendre que les Anglais et les Français s’étaient rencontrés fortuitement devant Tamatave. Ce mot fortuitement lui fut immédiatement jeté à la face par M. Berryer dans une réplique, à la grande joie de l’opposition. Tout affligeante qu’ait été cette séance , elle eut au demeurant ce résultat de faire proclamer à la fois par le ministère et par la Chambre, dans un vote public , le maintien de nos droits sur Madagascar. Le ministère, par suite de ce vote qui lui sembla dirigé contre l’expédition, fut obligé, malgré lui, de surseoir à toute opération militaire contre les Hovas (1).

Tous les hommes préoccupés en France de la dignité politique du gouvernement furent néanmoins attristés de voir le drapeau couvrant les intérêts français à l’extérieur, abaissé par la Chambre des députés devant la sauvagerie insolente des Hovas.

On trouvera plus loin les adresses rédigées à ce sujet par le conseil colonial de Bourbon, avant comme après la séance du 6 février 1846, et remises au roi Louis-Philippe.

Malheureusement encore, et comme par une périodicité fatale, la Révolution de 1848 vint éloigner, en la faisant oublier, toute idée d’une revanche à Madagascar. En 1830, une révolution politique avait annihilé les ordres du roi Charles X et nous avions ainsi manqué l’occupation définitive de Madagascar, qui eût coïncidé avec celle de l’Algérie; de même, après 1848, ces grandes questions extérieures furent reléguées par la politique au second plan.

Qu’il nous soit permis, à propos de l’inconsistance de notre politique à Madagascar, depuis soixante-dix ans, de faire re-

(1) M. Barbié du Bocage, dans son intéressant ouvrage intitulé : Madagascar (page 212), dit que la Chambre refusa les fonds nécessaires. Le fait n’est pas exact ; aucun crédit n’avait été demandé par le ministère et ce n’est qu’indirectement et à propos de l’adresse au roi que la Chambre émit un vœu contre les expéditions lointaines ; c’était une arme d’opposition qui visait aussi bien la Plate que Madagascar, mais qui atteignait surtout le ministère.

marquer que cette inconsistance est constamment et très habilement exploitée contre lions par les Anglais. Toutes les fois qu’une expédition, depuis 1815, se prépare en France contre les Ho vas, les émissaires anglais, méthodistes ou traitants, ne manquent jamais de dire aux Hovas : Attendez un peu : une révolution nouvelle va se faire à Paris, le ministère, le gouvernement lui-même va tomber d'ici à 'peu de temps ; vous n'avez rien à craindre , il ne s'agit que de temporiser . Et , en effet , les ministres de la marine et des affaires étrangères changent , les gouvernements euxmêmes s’effondrent en 1830, en 1848, en 1870, et les Anglais triomphent alors, en démontrant aux Hovas, par les faits, la justesse de leurs perfides prédictions. Cette inconsistance politique a un autre inconvénient non moins grave , celui de décourager nos alliés, c’est-à-dire les trois quarts des peuplades de File, les Sakalaves, les Bétanimènes, les Betsimsaracs , etc. Ces malheureux se mettent en avant pour nous ; ils sont nos auxiliaires contre les Hovas, et c’est la France qui les abandonne toujours au bout de quelque temps et qui les livre ainsi à la vengeance de leurs dominateurs. Aussi nos alliés n’osent plus s’avancer, car ils disent avec raison : Les Français , nos alliés, passent, mais les Hovas restent.

Quand la situation devient tout à fait grave à Tananarive et qu’on y prévoit que la France va perdre patience, les Anglais, pour gagner du temps et paralyser absolument notre action, conseillent alors aux Hovas, comme en 1864 et récemment en 1882, d envoyer une ambassade à Paris (c’est le grand moyen), et alors, ce sont eux, les Anglais, qui se présentent au quai d’Orsay, comme interprètes et comme médiateurs. Cette comédie se joue sérieusement. On verra, plus loin, que, l’année dernière, l’avisé ministre des affaires étrangères, président du conseil, M. Duclerc, a refusé cette fois de prendre au sérieux et les ambassadeurs et les médiateurs officieux.

Un incident caractéristique fut la suite de l’expédition Romain Desfossés : les Anglais, nous voyant occupés de nos discordes intestines, jugèrent le moment opportun pour ressaisir à Madagascar leur influence aussi compromise que la nôtre ; ils se présentèrent devant Tamatave avec quatre navires de guerre. Ainsi soutenus par cet imposant appareil , ils ne craignirent pas de venir sollici-

ter cle la Reine la reprise des négociations. Ils crurent même pouvoir s’excuser, auprès de Ranavalo , d’avoir pris part au bombardement de Tamatave en 1845, de concert avec l’amiral Romain Desfossés. On assure même qu’ils offrirent à la reine des Hovas de lui payer, à titre d’hommage, une sorte d’amende réparatrice pour les coups de canon dont ils l’avaient gratifiée dans cette occasion (1). Les Anglais allèrent plus loin, ils demandèrent au commandant des forces françaises dans les mers de l’Inde de vouloir bien s’associer à leurs démarches ; mais l’officier français refusa de prendre sa part d’une intervention pour laquelle il ne jugeait pas avoir besoin du concours d’autrui, nos droits incontestables sur Madagascar nous fournissant les moyens de l’effectuer seuls et par nous-mêmes.

Les Anglais ne se découragèrent pas : Ranavalo eut beau les rebuter par ses prétentions exorbitantes ou ses refus, ils revinrent à la charge pendant plusieurs années et leurs efforts , au bout de huit ans, furent couronnés d’un commencement de succès. Eu 1856, ils obtinrent de Ranavalo qu’un résident anglais serait reçu à Tananarive. Le 24 septembre de la même année, le gouverneur de Maurice publia une proclamation dans laquelle il rappela, en l’accentuant, les relations amicales qui existaient entre l’Angleterre et les Hovas. C’était une prétention non déguisée à se substituer à la France et à reprendre les choses au point où elles étaient du temps de Radama (2). Cette proclamation datait, comme on l’a vu, de ce mois de septembre 1856, où Sébastopol venait de tomber sous les drapeaux réunis de la France et de l’Angleterre. En présence de l 'entente cordiale existant à cette époque entre les deux grandes puissances, le gouverneur de Maurice ajoutait dans sa proclamation qu’il punirait, suivant la rigueur des lois, toute occupation par des sujets anglais d’une partie quelconque des possessions de la Reine, et cela avec d’autant pln,s de rigueur que de semblables tentatives pourraient donner de V ombrage au gouvernement d'une puissance amie.

(1) Barbaroux , De la Transportation. Les droits de la France à Madagascar, 3° époque, oh. VI, p. 288.

(2) Revue des Jteux-Mondes, du 15 novembre 1849; Journal d’une station dans l’océan indien, par M. le commandant Page.

Pour la seconde fois, les Anglais s’inclinaient devant la légitimité et l’ancienneté de nos droits sur la grande île indienne.

L’histoire doit ajouter que ce commencement, cette apparence de bonnes relations ne dura pas longtemps. En effet, dès la fin de 1857, la reine Ranavalo, toujours soumise aveuglement aux conseils des vieux Hovas et des prêtres des idoles, dont l’intérêt était de la dominer, fit publier un ordre analogue à celui du 13 mai 1845 dont nous avons publié le texte. Ce nouvel ukase, sans donner de raisons, sans rien expliquer ou justifier, interdit de rechef à tous les Européens le séjour sur les côtes et dans les ports de File. Par le même ordre, il fut défendu aux indigènes, sous les peines les plus sévères, de commercer avec eux.

L’Angleterre recevait, enfin, le prix de sa politique antifrançaise, nous pourrions dire antihumaine : les Anglais étaient chassés, comme nous, de Tananarive. En donnant aux sauvages de l’Ancôve les moyens de nous paralyser, en leur envoyant des missionnaires, des instructeurs , des armes et de l’argent pour nous tenir en échec, elle leur avait fourni les instruments nécessaires pour la combattre elle-même.

Mais, si elle se blessait avec ses propres armes, l’Angleterre, en parlant si haut de ses bonnes relations avec les Hovas, leur soufflait en même temps une arrogance nouvelle envers les malheureux Français restés sur quelques points de l’île. L’effet ne fut pas long à se produire. En effet, un mois après la proclamation du gouverneur de Maurice, le 19 octobre 1856, un affreux événement vint jeter, une fois encore, l’indignation et la terreur parmi les Français des mers de l’Inde. M. d’Arvoy, ancien consul de France à l’île Maurice, s’était établi, depuis un an, à la baie de Bavatoubé près la grande baie de Passandava, en face de l’île de Nossi-Bé, devenue territoire français depuis la prise de possession par l’amiral de Hell. Il était donc dans un pays, sur un sol acquis à la France par des traités , comme on l’a vu plus haut , et il y exploitait une mine de houille pour le compte de M. Lambert, négociant de l’île Maurice, qui remplira bientôt un grand rôle à Madagascar. Or, dans la nuit du 19 octobre 1856, kinsi que nous l’avons dit, quinze cents ou deux mille Hovas faisant partie des troupes régulières de la reine Ranavalo envahirent

le domicile de M. d’Arvoy, le mirent à mort et le mutilèrent cruellement, ainsi que plusieurs autres Français et un grand nombre de Sakalaves. L’établissement fut entièrement saccagé et de nuit. Les Hovas emmenèrent comme prisonniers quatre-vfngtdix-sept travailleurs échappés au massacre, en tout, une centaine d’hommes, dont un Français grièvement blessé. Ils emportèrent, en outre, cinq canons, des fusils, de la poudre; le tout fut immédiatement dirigé sur Tananarive. Ce fut pour la compagnie française organisée par M. Lambert et dont M. d’Arvoy était le représentant, une perte d’environ un demi-million : c’était aussi, pour la puissance française, un outrage de plus.

Ce qui ajouta encore à la gravité de cet outrage, ce sont les faits suivants qui le caractérisèrent. La reine Ranavalo, à la réception de ces nouvelles, fit assembler les populations de l’Imerne : elle leur fit lire les dépêches du chef de l’expédition, montra le canon pris à Bavatoubé, puis elle fit tirer sept coups de canon en réjouissance de la victoire remportée par ses troupes sur les Français. Il n’est pas inutile de rappeler, ici, que les Français étaient au nombre de huit et les Hovas au nombre de deux mille (1). Le malheureux Français blessé fut amené à pied à Tananarive et on l'exposa pour être vendu à la porte du palais de la reine. Ce fut grâce à un Français influent, à M. Laborde, que notre compatriote ne fut pas réduit en esclavage. Avec des atermoiements, de la patience et beaucoup d’argent, cet homme de bien épargna encore cette humiliation à la France.

Nous sommes obligé de dire que l’établissement industriel de M. d’Arvoy avait été créé au compte de M. Lambert, après avis donné au gouvernement français, que cette création avait été encouragée avec promesse de protection. Et cependant, sur les cinq canons emmenés comme trophées à Imerne, deux avaient été fournis par la frégate VÉrigone, La reine, le croira-t-on ? la reine s’empressa d’écrire au gouverneur de Maurice une lettre à l’occasion de la victoire de Bavatoubé. Le représentant anglais se hâta de son côté, de lui répondre qu’il faisait toutes sortes de compliments à Sa Majesté sur sa victoire et promettait d’envoyer inces-

(1) Nous empruntons ces détails et ces observations au Cernèen, journal français de l’île Maurice (n° du 24 décembre 1856).

samment une frégate pour saluer son pavillon. Un officier général anglais osait louer une reine sauvage de sa barbarie envers des Européens !

Tant d’infamies restèrent néanmoins impunies, malgré le haut rang militaire que la France venait de reconquérir dans le monde, par suite des succès de la guerre de Crimée.

Vers la même époque un autre fait également déplorable avait lieu. Cinq hommes de l’équipage d’un navire français, l'Augustine , qui venait de faire naufrage, furent faits prisonniers par les troupes ho vas, sous prétexte qu’ils étaient soupçonnés de chercher à engager des travailleurs pour la Réunion, crime puni de mort par Ranavalo. Les cinq Français furent amenés à Tananarive. Mais le prince Rakout et M. Laborde obtinrent encore de la reine qu’elle ferait grâce aux prisonniers, moyennant toutefois une rançon de trois mille cinq cents francs. Pour payer cette somme, le généreux M. Laborde, dont les ressources étaient épuisées, emprunta de l’argent à ses amis, et nos compatriotes lui durent la vie et la liberté.

La situation 11e fit, du reste, qu’empirer de jour en jour. Les nuages s’amoncelaient au-dessus de Tananarive. La mort de la reine, âgée alors de près de quatre-vingts ans, pouvait seule mettre un terme à tant de misères. Il fallut attendre patiemment ce dénouement.

Nous allons, maintenant, exposer les graves événements qui qui l’ont précédé et suivi. Ce sont les pages les plus tristes et en même temps les plus émouvantes de l’histoire de Madagascar.

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