CHAPITRE Y
Sommaire : Révolution de Juillet. — Louis-Philippe ordonne d’évacuer Tintingue et Sainte-Marie. — Évacuation de Tintingue. — Sainte-Marie est conservée. — Nouvelles tentatives faites en 1832 pour arriver à fonder un établissement à Madagascar. — Exploration de la baie de Diego-Suarez, par ordre de M. le comte de Rigny, ministre de la marine. — Ressources présentées par cette baie. — Moyens proposés pour y former un établissement maritime. — Avis du conseil d’amirauté à ce sujet. — Ce projet est abandonné. — Dispositions relatives à. Sainte-Marie, — Cette île est de nouveau conservée par la France. — Coup d’œil rétrospectif sur les projets ambitieux de sir Robert Farquhar. — Il veut conquérir Madagascar à l’Angleterre par des voies détournées. — Les missionnaires, l’armée hova, les ouvriers anglais. — Yains efforts! — Situation des missionnaires anglais à Tananarive, — La reine forme le projet de les chasser et de détruire le christianisme. — Sinistres paroles prononcées par elle à, ce sujet. — Discours de l’un des grands chefs à la reine. — - Mesures prises par Ranavalo pour arriver à l’abolition du christianisme à Madagascar. — Elle enjoint d’abord aux missionnaires de respecter les coutumes du pays, de s’abstenir de baptiser les naturels et de célébrer le dimanche. — Doléances adressées à ce sujet à la reine par les missionnaires. — Il est répondu à ces doléances par un édit plus rigoureux encore, à la suite d’un fzabcir . — Texte de cet édit de la reine, sous forme de proclamation adressée au peuple. — Cet édit reçoit son exécution. — Les missionnaires anglais abandonnent Tananarive, le 18 juin 183 J. — Réflexions à ce sujet. — Rébellions vers le sud réprimées par les Hovas. — Renseignements donnés au ministre de la marine par un capitaine au long cours sur le commerce de Madagascar. — M. l’amiral Duperré envoie un émissaire à la reine. — L’envoyé français est mal reçu. — Deux corvettes anglaises et deux corvettes françaises se présentent à Tamatave, pour réclamer des explications sur les persécutions infligées aux traitants européens. — Repos momentané. — Émissaires anglais envoyés à la reine pour demander l’envoi à Maurice de travailleurs malegaclies. — Leur peu de succès. — Nouvel échec de M. Campbell, agent officiel envoyé à Madagascar dans le môme but. — Histoire des acquisitions de la France dans le canal de Mozambique. — Traités pour l’acquisition de Mayotte, Nossi-Bé, Nossi-Mitsiou , etc. — Arrêté de M. l’amiral de Heïl. — Récit des événements de Tamatave, d’après le Moniteur . — Rapport de M, Romain Desfossés. — Dernières années du règne de Ranavalo.
Sur ces entrefaites, la révolution de Juillet s’accomplit. L’un des premiers soins du département de la marine fut d’examiner si, dans la situation grave où cette révolution plaçait la France,
il ne convenait pas de surseoir à toute entreprise sur Madagascar. M. le lieutenant général comte Sébastiani, cpii venait d’être chargé du portefeuille de la marine, convoqua le conseil d’amirauté qui, réuni sous sa présidence, exprima l’avis ce que le parti le plus sage à prendre à l’égard de Madagascar était de renoncer, au moins quant à présent, à tout projet d’établissement sur cette île en prenant toutes les précautions nécessaires pour sauver l'honneur de nos armes ». Le ministre de la marine adopta, hélas ! cet avis et, sur sa proposition , le roi Louis-Philippe, qui avait déjà ébauché l'entente cordiale par l’entremise de M. de Talleyrand à Londres, décida, le 27 octobre 1830 :
1° Que l’on rappellerait immédiatement en France les quatre bâtiments de guerre affectés à l’expédition et tout ce qui , en infanterie et en artillerie, excéderait l’effectif des garnisons ordinaires de Bourbon et de Sainte-Marie ;
2° Que le gouverneur de Bourbon serait chargé de négocier avec la reine des Ho vas un traité où Von s' abstiendrait, au besoin , de discuter la question de souveraineté , et qui aurait pour but essentiel de régler les relations commerciales entre la France et
Cette décision fut immédiatement notifiée à M; DüVal-Dailly ; mais, avant qu’elle lui parvînt, ce gouverneur avait déjà ordonné quelques dispositions en ce sens. Quoique la paix ne fût pas faite avec les Hovas , nos établissements se trouvaient alors à l’abri de leurs attaques et il avait jugé suffisant de conserver à Bourbon , en sus des forces affectées au service ordinaire de Madagascar < deux cents hommes d’infanterie pour renforcer, au besoin, la garnison de Tintingue et quatre bâtiments pour assurer les communications avec Bourbon.
Comme la colonie de Bourbon souffrait beaucoup de cette guerre, ses caboteurs n’étant plus admis dans les ports de la côte orientale et les approvisionnements en riz et en bœufs qu’elle tire annuellement de Madagascar lui manquant depuis longtemps, M. Duval-Dailly dut s’empresser d’exécuter les ordres du ministre. Ces dispositions ne parurent pas influer, d’ailleurs, défavorablement sur notre situation politique à Madagascar. La reine des Hovas, sans se montrer toutefois mieux disposée à la paix, lais-
sait les navires français commercer en toute liberté sur les côtes de la Grande Terre.
La dépêche ministérielle qui notifiait au gouverneur de Bourbon les ordres du roi Louis-Philippe, relativement à Madagascar, 1 autorisait en outre à faire évacuer Tintingue et Sainte-Marie. Afin de rendre plus avantageux le traité de commerce qu’il lui était recommandé, par cette dépêche, de conclure avec les Hovas, M. Duval-Dailly ouvrit avec le gouvernement d’Imerne des négociations où l’évacuation de Tintingue, quoique arrêtée à l’avance, fut cependant présentée comme une compensation des avantages commerciaux réclamés par la France ; mais le gouvernement hova , instruit par ses communications anglaises avec l’île Maurice des intentions de la France, quant à l’évacuation, et certain dès lors d’obtenir ce qu’il désirait par la temporisation et sans aucun sacrifice, se refusa à tout traité.
Cette dernière tentative ayant ainsi échoué, l’évacuation de Tin* tingue fut définitivement ordonnée par le gouverneur de Bourbon, le 31 mai 1831. Elle s’effectua paisiblement, du 20 juin au 3 juillet, sous la protection de la corvette l’Hèrmie et de la gabare l Infatigable. Un corps de trois mille Hovas s’avança seulement jusqu’en vue de la place, mais il ne fit aucune démonstration hostile. Les fortifications de Tintingue furent détruites et l’on livra aux flammes les édifices en bois élevés par nous, attendu que leur démolition et les frais de transport auraient coûté au delà de la Valeur des matériaux. Le personnel et le matériel furent ensuite embarqués et transportés, soit à Sainte-Marie, soit à Bourbon.
L’évacuation de Sainte-Marie fut indéfiniment ajournée. Il fallait donner aux colons, qui s’y étaient établis sur la foi des promesses du gouvernement, le temps nécessaire pour exporter les produits et le matériel de leur exploitation. D’un autre côté, un assez grand nombre d’indigènes, ennemis des Hovas et qui avaient pris parti pour la France, s’étaient réfugiés dans l’île au moment de la destruction du fort de Tintingue, et on leur devait asile et protection jusqu’à ce qu’ils eussent pu se soustraire à la Vengeance des Hovas, en choisissant une autre retraite. Il parut nécessaire, d’ailleurs, de conserver des moyens de protection efficaces, à l’égard de notre commerce sur la Grande Terre, et de
constater, par la présence de notre pavillon, que la France maintenait tous ses droits sur nos anciennes possessions à Madagascar (1).
On réduisit, au reste, le personnel salarié de Sainte-Marie au strict nécessaire et l’on fit rentrer dans la condition d’engagés travailleurs les Malegacb.es qui avaient été incorporés dans les compagnies militaires de Yoloffs. Aussitôt que les Français eurent quitté le rivage de la grande île indienne, les Hovas massacrèrent un grand nombre de Betsimsaracs , qui avaient reconnu l’autorité de la France et construit des villages sous la protection de nos forts : c’était là le premier résultat de l’abandon par la France de ses alliés à Madagascar.
Telle fut la fin lamentable de l’expédition de 1829, durant laquelle des fautes nombreuses et capitales, ainsi qu’on vient de le voir dans ce qui précède, furent commises par tout le monde. L’évacuation de Tintingue, en nous éloignant du sol même de Madagascar, fut le premier pas fait par le gouvernement de Juillet dans la voie des concessions offertes bénévolement à 1 entente cordiale , pour aboutir, par la suite, au désaveu de M, Dupetit- Thouars à Taïti, à l’indemnité Pritchard, en un mot au système de la paix à tout prix, comme si ce système n’était pas le plus fécond de tous en résultats désastreux pour le pays.
Nous verrons, trente ans plus tard, ces mêmes fautes politiques se reproduire à Madagascar, sous Napoléon III, au grand préjudice de la dignité et des intérêts de la France.
Depuis cette époque, les hostilités semblèrent cesser entre les Français et les Hovas. Nos relations commerciales parurent se rétablir sur le littoral comme par le passé, mais cette apparente quiétude politique ne devait pas être d’une longue durée.
Lorsque les premières années qui suivirent la révolution de Juillet se furent écoulées, malgré le peu de succès des tentatives précédemment faites pour fonder un établissement durable à Madagascar, l’importance de la possession de grands ports dans ces parages ne pouvant être méconnue, le projet d’y rétablir avec honneur le pavillon français parut trouver quelque faveur dans les Chambres et au dehors.
(1) Précis sur les établissements français de Madagascar, publié parle ministère de la marine; 1836.
Vers le milieu de l’année 1832, M. le comte de Rigny, alors ministre de la marine, pensa qu’il ne serait pas impossible de choisir à Madagascar un territoire plus sain et offrant des facilités pour y établir à peu de frais un comptoir, en attendant qu’on pût y former un établissement maritime.
La baie de Diego-Suarez, située au nord de Tintingue, avait été indiquée à l’administration de la marine comme réunissant ces avantages. M. de Rigny chargea M. le contre-amiral Cuvillier, nommé gouverneur de Bourbon , du soin de la faire explorer, en même temps que les parties avoisinantes du littoral. Cette exploration fut exécutée en 1833 par le commandant et les officiers de la corvette la Nièvre. Des diverses parties de la côte visitées par les explorateurs, aucune ne leur parut plus propre, en effet, à la formation d’un établissement maritime que la baie de Diego- Suarez. Cette baie est extrêmement vaste et contient plusieurs beaux ports ; l’eau douce, à proximité, y est suffisamment abondante; les terres qui la bordent, d’une bonne qualité, nourrissent de nombreux troupeaux et, à en juger par la bonne santé que l’équipage de la corvette la Nièvre avait conservée pendant un séjour de trois mois sur cette côte, comme par les renseignements recueillis auprès des marins du commerce qui la fréquentent , on n’y avait point à craindre l’insalubrité qui règne dans les parties de Madagascar où nous nous étions précédemment établis.
Les moyens d’exécution furent discutés. M. le contre-amiral Cuvillier et M. Bédier, commissaire-ordonnateur à Bourbon, tombèrent d’accord que c’était par la force qu’il fallait procéder, en enlevant aux Ho vas l’usurpation du littoral de Madagascar et en faisant rentrer cette horde dominatrice dans ses anciennes limites, avec le secours de toutes les peuplades auxquelles elle avait imposé son joug. Huit bâtiments de guerre, douze cents hommes de troupes blanches, un corps de soldats yolofs, avec un matériel d’artillerie assez considérable, telles étaient les forces jugées indispensables pour cette expédition. L’importance des questions qui se rattachaient à ce nouveau plan détermina le successeur de M. le comte de Rigny, M. le contre-amiral Jacob, à en renvoyer l’examen au conseil d’amirauté. Un projet si bien conçu devait échouer comme les autres dans les mains d’un gouvernement pusillanime.
Le conseil d’amirauté considérant :
D’une part, que les dépenses qu’il faudrait faire pour fonder dans la baie de Diego-Suarez l’établissement projeté seraient très considérables et qu’on n’obtiendrait que difficilement des Chambres les crédits spéciaux nécessaires pour y subvenir ;
D’autre part, que le gouvernement manquait de renseignements suffisants sur les avantages que pouvait présenter la localité proposée, fut d’avis qu’il y avait lieu d’ajourner tout projet d’établissement maritime à Madagascar, quelque utile qu’il dût être pour la France de posséder un port dans une mer où nous en manquions absolument.
Cet avis fut malheureusement adopté par M. l’amiral Jacob.
Quant à l’île Sainte-Marie, on ne crut pas devoir l’abandonner. Les intérêts des colons français qui s’y étaient établis sur la foi des promesses du gouvernement ne pouvaient être ainsi sacrifiés. D’un autre côté, un assez grand nombre d’indigènes, ennemis des Ho vas et qui avaient pris parti pour la France, s’étaient réfugiés dans l’île au moment de la destruction du fort de Tintingue et on leur devait asile et protection jusqu’à ce qu’ils pussent se soustraire à la vengeance des Hovas en choissant une autre retraite. Il parut nécessaire, d’ailleurs, de conserver des moyens de protection efficaces à l’égard de notre commerce sur la côte orientale de Madagascar et de constater, par la présence de notre pavillon, que la France maintenait ses droits sur ses anciennes possessions. On se borna donc à réduire le personnel et les dépenses de l’établissement au strict nécessaire.
Depuis lors , l’état de guerre avait semblé disparaître entre les Français et les Hovas ; mais les relations commerciales ne furent qu’imparfaitement rétablies, même sur la côte orientale de Madagascar.
D’un autre côté, la puissance anglaise voyait s’éteindre rapidement, dans la personne de ses missionnaires , le peu d’influence qui leur restait depuis l’avènement au trône de Ranavalo. La reine manifestait hautement une haine croissante contre eux.
Le moment nous paraît venu, à ce propos, de ramener le lecteur, par un mouvement rétrospectif, au sommet des faits historiques que nous avons essayé de dérouler sous ses yeux. Nous voudrions
mesurer avec lui , de cette hauteur, le chemin parcouru depuis 1816, a Madagascar, par la politique tortueuse de F .Angleterre.
Ainsi que nous l’avons fait remarquer déjà, c’est à sir Robert Farquhar que l’histoire doit faire remonter la responsabilité de ces actes. Notre impartialité nous oblige à reconnaître que la trame de ces hautes intrigues fait honneur à cet officier général, au point de vue des intérêts anglais. En effet, après avoir essayé d’escamoter les droits de la France sur Madagascar, en interprétant à sa manière les traités de 1814, et après s’être vu désavouer par son propre gouvernement, sir Farquhar ne se découragea pas ; ne pouvant attaquer et enlever de front la position, il résolut de l’aborder et de la prendre par le travers. Dans ce but, il organisa ainsi son plan, composé de trois parties : Premièrement, il inventa Radama et l’armée hova, pour tenir tête, au besoin, aux velléités d’occupation de la France. Secondement, il imagina l’envoi des missionnaires à Madagascar, afin de protestantiser et d’anglicaniser File par l’éducation de la jeune population malegache. C est à cette seconde partie de son plan que se rattache l’arrivée, dès 1818, à Madagascar, des pasteurs Bevan et Jones, mais ce n’est que le 8 décembre 1820 que fut ouverte, enfin, à Tananarive la première école anglaise. Troisièmement, M. Farquhar adjoignit à ses missionnaires, à titre d’auxiliaires pratiques, toute une colonie d’ouvriers très habiles dans les métiers, tels que la charpenterie , la tannerie, le tissage, etc. Il leur envoya aussi des t7P°araphes pour la propagation des Bibles , des grammaires anglaises, des journaux anglais. De 1822 à 1826, ces immigrations, où figuraient, en plus, des missionnaires-médecins, continuèrent sous la direction du pasteur Jones. Yêtus de la peau de l’agneau, ces loups dévorants se trouvèrent introduits, petit à petit, dans la bergerie.
Ainsi se développait la politique a outrance de sir Farquhar, sous ses trois aspects : Organisation militaire des Hovas ; propagation religieuse par les missionnaires ; colonisation industrielle par les ouvriers anglais. Ce qu’il n’avait pu arracher par les traités de 1814, il tentait de l’assurer à son pays par la ruse. Il faut bien le dire, si cette politique n’était pas loyale, elle était profonde et il est à jamais regrettable que la France hésite sans
cesse et depuis si longtemps à féconder un pays qui lui appartient, quand on voit une nation rivale lui disputer, d autre part, ce même pays par des efforts habiles et par des sacrifices persévérants.
La destinée, cependant, semble ne pas vouloir se prêter a 1 issue favorable des menées britanniques à Madagascar, et le lecteur va voir par le récit des faits ultérieurs, que tout ce savant échafaudage politique, que toute cette architecture artificielle va crouler devant la barbarie asiatique. Les Anglais vont être chasses de Madagascar pendant vingt-cinq années. Quant à 1 armee hova, ce n’est plus aujourd’hui, comme nous le démontrerons, cju une horde, sans discipline, sans munitions, sans cadre et sans officiels anglais pour les commander.
Durant les hostilités de l’expédition de 1829, qui tinrent les Hovas dans la terreur, les missionnaires anglais vécurent RR distant oubliés ; mais, dès que la crainte cessa de glacer ces debi es courages, la persécution recommença plus ardente que jamais.
Cependant, la reine ne voulut songer à l’expulsion des etrangers qu’après avoir obtenu d’eux tout ce qu’ils pouvaient enseigner à son peuple dans l’art de tisser les étoffes, de fondre de fei, de travailler le bois, de construire les machines. Ses intentions restèrent, ainsi, à peu près secrètes jusqu’en 1885. Vers cette époque, la reine se montrait plus assidue au culte des idoles, culte que les missionnaires s’étudiaient à flétrir et a déconsidérer. Elle n’agissait, comme nous l’avons dit , que par les conseils des prêtres ou ombiaches, qui entretenaient chez elle les superstitions les plus folles. Un jour, Eanavalo, qui relevait de maladie, allant en procession solennelle remercier l’idole du rétablissement de sa santé passa devant la chapelle des missionnaires anglais , d ou les chants sacrés vinrent frapper son oreille et réveiller sa hame assoupie. Elle prononça alors ces paroles sinistres : « Us ne se tairont que lorsque la tête de l’un d’eux sera tombée. »
L’opposition non déguisée des missionnaires anglais contre le culte des idoles croissait de jour en jour et, d’autre part, les naturels s’irritaient de voir ainsi des étrangers attaquer sans cesse les objets de leurs antiques croyances.
Il était visible qu’un événement se préparait.
A cette époque, un chef influent et d’un rang élevé se piésenta
au palais de la reine et demanda à être admis à lui parler. Quand il fut en sa présence, il lui dit : « Je suis venu demander une sagaye à Votre Majesté, une sagaye acérée. J’ai vu le discrédit jeté par des étrangers sur les gardiens sacrés de cette terre, sur la mémoire des illustres ancêtres de Votre Majesté, à la protection desquels notre pays doit son salut. Les cœurs de votre peuple sont détournés des coutumes de nos ancêtres et de celles de Votre Majesté; c’est que les instructions, les livres, la fraternité prêchée par ces étrangers ont déjà gagné à leurs intérêts bien des hommes puissants , dans l’armée et dans le gouvernement , bien des hommes libres et un nombre immense d’esclaves. Tout cela n’est fait que pour préparer ï arrivée de leurs compatriotes, qui fondront sur nous, au signal que tout est prêt, et qui s'empareront d'autant plus aisément de notre pays que le peuple leur sera acquis. Telle sera la conséquence de leur enseignement, et comme je ne veux pas vivre pour voir une telle calamité infligée à mon pays , et nos propres esclaves employés contre nous, je viens vous demander une sagaye , une sagaye acérée pour me percer le cœur, afin de mourir avant la venue de ce jour fatal. »
Après avoir entendu ce discours d’une sauvage énergie, on dit que la reine versa des larmes de douleur et de rage et qu’elle resta sans paroles pendant un long moment; puis elle s’écria qu’elle mettrait fin au christianisme, dût-il en coûter la vie à tous les chrétiens de File.
Le plus profond silence régna alors dans le palais. La musique, les danses, les fêtes, les amusements ordinaires, furent suspendus durant quinze jours entiers. Toute ITmérina semblait comme frappée d’une calamité nationale et la consternation régnait dans tous les cœurs.
Enfin , des mesures f urent prises pour arriver à cette abolition tant souhaitée du christianisme. Un premier message de la reine enjoignit aux missionnaires de respecter les coutumes du pays, tout en suivant librement les leurs, et de s’abstenir de baptiser ses sujets ou de leur faire célébrer le dimanche, cérémonies formellement contraires aux coutumes ou aux lois du peuple ho va.
Les missionnaires adressèrent à ce sujet des représentations à la souveraine de Tananarive. Il n’y fut répondu que par un édit
plus rigoureux encore publié solennellement dans un kabar convoqué le 1er mars 1835.
Voici cet écrit reproduit littéralement et adressé à son peuple par Ranavalo en manière de proclamation directe, mélange inouï de formules barbares et d’idées empruntées, dans ce qu’elle a de moins éclairé , à la civilisation moderne :
« Je viens vous le déclarer. Je ne suis pas une souveraine qui trompe et vous n’êtes pas des sujets trompés. Je vais vous dire ce que je me propose de faire et comment je vous gouvernerai. Quel est l’homme qui voudrait changer les coutumes de vos ancêtres et des douze souverains de cette contrée ? A qui le royaume a-t-il été laissé en héritage par Dianampouine et par Radama, si ce n’est à moi? Eh bien, si quelqu’un d’entre vous veut changer les coutumes de vos ancêtres et des douze souverains , j ’abhorre cela.
« Maintenant, quant à avilir les idoles, à traiter la divination de plaisanterie, à renverser les tombes des Vazimbas (1), je déteste ces crimes. Ne faites point cela dans mon royaume. Les idoles , dit-on , ne sont lien. Mais n’est-ce pas par elles que les douze rois ont été établis ? Et maintenant elles seraient changées au point de ne devenir rien ! La divination que vous traitez de la même manière et les tombes des Vazimbas, ne sont-ce pas là des témoignages de leur puissance ? Le souverain lui-même les regarde comme sacrées et vous , le peuple, vous les estimeriez moins que rien ? C’est là mon affaire et je tiens pour criminel quiconque détruit les tombes des Vazimbas.
« Quant au baptême, aux associations, aux lieux de prière autres que les écoles, et aux prescriptions du dimanche, combien y a-t-il donc de souverains sur cette terre ? N’est-ce pas moi, moi seule qui règne ? Ces choses ne se doivent pas faire, elles sont illégales dans mon pays , car elles ne font point partie des coutumes de nos ancêtres et je ne changerai point leurs coutumes, excepté pour les choses qui peuvent être utiles au bien de mon pays.
« Eh bien donc, je vous accorde un mois pour vous dénoncer,
(I) Les Vazimbas sont les aborigènes de l’ île. Leurs tombes sont regardées comme sacrées. Voyez à ce sujet, et pour plus de détails, le chapitre Ethnographie, mœurs et coutumes, dans le second livre de cet ouvrage.
vous qui avez reçu le baptême, qui faites partie des associations ou qui allez prier dans des maisons séparées, et si vous ne venez pas dans ce délai et attendez d’être découverts et accusés par d’autres, je vous déclare dignes de mort. Remarquez bien le délai fixé. C’est un mois , à partir du coucher du soleil, que je vous donne pour confesser votre état coupable.
«: Tous, écoliers, voici mes ordres. Tant que vous serez écoliers et recevant l’instruction des Européens dans leurs maisons, observez le dimanche. Cependant, ce sera pour les leçons seulement que vous devrez l’observer et non pour toute autre chose, quelle qu’elle soit. Et plus tard, dès que vous aurez quitté les écoles, vous n’observerez en quoi que ce soit le dimanche; car, moi, la souveraine, je ne l’observe pas du tout et pareille chose ne doit pas avoir lieu dans le pays.
« Souvenez-vous que ce n’est pas au sujet de ce qui est sacré dans le ciel comme sur la terre et qui a été tenu pour sacré par douze souverains , ni pour offense aux idoles sacrées que vous êtes accusés maintenant, mais parce que votre conduite n’est pas d’accord avec les coutumes de vos ancêtres et c’est ce que j’abhorre. »
Ce fut vainement que plusieurs des grands chefs intervinrent pour faire modifier la rigueur de cet édit , en proposant de ne pas lui donner d’effet rétroactif et de ne pas exiger que les coupables se dénonçassent eux-mêmes. Tout fut inutile, et le lendemain la reine fit publier par ses officiers qu’au lieu d’un mois, elle ne donnait qu’une semaine pour se dénoncer. Placés entre l’obéissance ou la mort, les nouveaux chrétiens, sous l’empire de la terreur inspirée par l’édit royal , vinrent en foule remettre entre les mains des officiers désignés à cet effet les exemplaires des livres saints qu’ils tenaient des missionnaires anglais. Plus de quatre cents officiers furent privés de leurs grades et ceux d’entre le peuple qui se trouvèrent du nombre des coupables furent condamnés à des amendes plus ou moins fortes.
Ce fut le 18 juin 1835 que les missionnaires anglais abandonnèrent définitivement la capitale des Hovas.
Telle fut la triste fin de cet apostolat qui déjà avait duré plus de quinze ans. Cette tentative de la Société des Missions à Madagascar n’atteignit que la moitié de son but plus politique encore
que religieux, ainsi qu’on a pu le voir par tout ce qui a été dit précédemment. Les missionnaires s’éloignèrent donc, laissant le terrain à des successeurs plus heureux ou plus habiles. Ce départ fut un échec notable pour la politique britannique, qui vit ainsi détruit, en un jour, sur cette terre qu’elle avait disputée sourdement à la France avec tant de persévérance, le fruit de ses efforts prolongés et des sommes considérables que ses agents avaient jetées en pure perte dans le gouffre toujours ouvert et toujours inassouvi de l’avidité hova.
Après le départ des missionnaires anglais, les Hovas eurent à réprimer de redoutables rébellions qui se déclarèrent surtout dans les provinces du sud de l’île. Les actes de la plus horrible cruauté signalèrent les victoires remportées par ces féroces usurpateurs, dont le joug odieux, secoué sans cesse par les peuplades de la côte, ne s’impose jamais que par le massacre et la terreur.
On put croire, pendant quelque temps, que le gouvernement d’Imerne se montrerait disposé à céder, à l’égard de la France, aux sentiments des tribus qui, en grand nombre, nous étaient restées fidèles. En effet, à la fin de 1835, M. l’amiral Duperré, alors ministre de la marine, reçut de plusieurs capitaines marchands qui venaient de faire le voyage de Madagascar des rapports de nature à attirer de nouveau l’attention du gouvernement sur la grande île indienne. L’un de ces capitaines avait été parfaitement accueilli à Tamatave et y avait placé sans difficulté une cargaison de la valeur de deux cent quarante tonneaux. La reine Ranavalo avait fait dire à ce capitaine, par le prince Coroller, alors commandant de Tamatave, qu’elle verrait avec plaisir la France signer avec elle un traité de commerce et d’amitié, traité d’autant plus désirable et d’autant plus avantageux que les Français paraissaient alors préférés aux Anglais, malgré tous les efforts faits antérieurement par ceux-ci pour s’emparer moralement du pays.
Enfin, en adressant son rapport au ministre de la marine, ce capitaine y exprimait l’avis que si la France voulait, dans le but indiqué, envoyer un agent officiel à la cour de Tananarive et ne soumettre qu’à de faibles droits les marchandises importées de Madagascar en France, on obtiendrait d’excellents résultats commerciaux dans nos rapports avec cette grande lie , peuplée , selon
le rapport, de cinq à six millions d’habitants et où les produits de notre industrie s’échangeraient avantageusement contre des denrées coloniales de toute nature.
Ce fut sans doute pour tirer parti de ces prétendues dispositions si favorables que M. l’amiral Duperré envoya à Tananarive, en décembre 1837, un capitaine de navire qu’il chargea de jeter les bases d’un traité de commerce et d’amitié avec la reine Ranavalo. Arrivé dans la capitale des Hovas, l’envoyé français n’eut pas de peine à se convaincre que le gouvernement d’Imerne n’avait aucun désir sincère de nouer des relations sérieuses avec les étrangers, de quelque nation qu’ils fussent. Les conseillers de la reine lui firent savoir, avec l’accent de la mauvaise humeur la plus marquée, « qu’on ne pouvait accéder aux articles du traité de commerce qu’il présentait et qu’on le ferait sortir du pays, s’il en reparlait ».
Depuis cette époque, les farouches oppresseurs de la grande ile malegache , vivant dans leur inquiet et stupide isolement , regardaient avec crainte à l’horizon si personne ne venait donner à leurs victimes les armes destinées à anéantir leur tyrannie chancelante. Habitués à maltraiter sans contrôle les populations indigènes, les Hovas n’ont pas craint de reporter jusque sur les traitants européens l’infâme oppression qu’ils imposent à l’île entière. Des plaintes nombreuses et fréquentes vinrent dénoncer hautement les vexations et les persécutions dont les Européens avaient à souffrir sur toute la côte où étaient établies leurs factoreries.
En 1838, un capitaine anglais appartenant au cabotage de Maurice faillit être victime d’un guet-apens de la part des Hovas. Le gouverneur, sir William Nicolay, expédia à Madagascar deux corvettes pour exiger une réparation de cet outrage. Des munitions de guerre avaient été embarquées sur ces deux bâtiments. Quand ces bâtiments anglais arrivèrent à Tamatave, ils y trouvèrent le Lancier et le Colibri, corvettes françaises, envoyées également par le gouverneur de Bourbon, pour demander des explications au gouvernement hova sur ses mauvais procédés à notre égard.
Le moment paraissait venu de châtier ces oppresseurs barbares,
si les réparations exigées n’étaient pas accordées sur-le-champ. L’apparition de ces forces jeta une consternation aussi grande chez les traitants européens que chez les naturels. En effet, à la moindre agression de la part des étrangers , les ordres de la reine étaient d’incendier indistinctement toutes les propriétés des blancs.
Ces craintes se réalisèrent, ainsi que le redoutaient les Européens. Le feu se déclara dans la nuit avec violence , mais grâce aux secours des marins français, on se rendit bientôt maître de l’incendie. Le lendemain, des garanties furent exigées de Ranianache, gouverneur du fort, et ces garanties donnèrent pour quelque temps un peu de sécurité aux traitants établis sur la côte et qui purent ainsi continuer leur négoce.
Comme on le voit, depuis la mort de Radama, la présence des Européens à Madagascar n’avait été que l’occasion des plus indignes traitements de la part du gouvernement d’Imerne. Les conseillers de la reine n’avaient su que la maintenir dans des sentiments d’hostilité aussi bien contre les Anglais que contre les Français. Nous avons vu ce règne sanglant inauguré par l’expulsion des missionnaires et de l’agent de la Grande-Bretagne. Les traitants des deux nations eurent à souffrir des mêmes vexations, aussi insensées que contraires aux véritables intérêts de ces peuples. Ce système sauvage n’a pas cessé de prévaloir dans les conseils de la reine Ranavalo qui, tantôt paraissait encourager les étrangers à l’acquisition de terres dans l’île, à la formation d’établissements, et tantôt les soumettait aux plus odieuses persécutions.
Il était évident que son gouvernement se refusait à toutes relations, même les plus avantageuses et les plus utiles pour lui, avec les Européens.
En effet, au commencement de 1839, un négociant de Maurice vint à Madagascar, avec l’autorisation du gouvernement anglais, dans le but de solliciter de la reine Ranavalo la permission d’emmener avec lui huit cents naturels pour cette colonie que l’affranchissement des esclaves avait privée de bras nécessaires au travail agricole et manufacturier. La reine ne voulut accepter aucune proposition à ce sujet et l’envoyé du gouvernement de Maurice fut obligé de repartir sans avoir obtenu de résultat. Une mission officielle ayant le même objet fut donnée, peu de temps après,
à M. Campbell. Ranavalo fit entendre à cet envoyé qu’il était étrange que les Anglais, qui avaient affranchi leurs esclaves, vinssent chercher ses sujets libres pour le travail de leurs terres ; elle défendit , sous peine de mort , tout engagement pour Maurice, et l’on dit que plusieurs Malegaches, qui avaient traité secrètement avec M. Campbell, ayant été découverts, furent sagayés par les ordres de la reine, sous les yeux mêmes de l’envoyé britannique.
Tel était l’état des choses à Madagascar, lorsque d’importantes acquisitions dans le canal de Mozambique vinrent apporter une force nouvelle à notre influence dans ces parages. Dès 1838, un homme de grande valeur, M. l’amiral de Hell, alors gouverneur de Bourbon, avait résolu de doter la France de stations navales dans le nord-ouest de Madagascar et, aussi, d’établissements sur la côte occidentale, de telle sorte que la grande île indienne fût comme enveloppée dans les plis tutélaires du pavillon français. Sans avoir les inconvénients d’une occupation sur les côtes mêmes de l’île, des établissements formés dans l’archipel des Comores avaient l’avantage d’être comme des citadelles maritimes, toutes prêtes à porter secours, au besoin, à nos alliés contre les exactions tyranniques des Hovas.
M. l’amiral de Hell, né en Alsace, dont il fut depuis le député, sous Louis-Philippe, et petit-neveu, croyons-nous, de cette spirituelle baronne d’Oberkirch, dont on a publié de nos jours les intéressants Mémoires, M. de Hell était un de ces marins doués d’initiative personnelle, tels qu’en présentait la vieille marine française des beaux temps du règne de Louis XYI : il en avait les traditions chevaleresques et les entraînements patriotiques. Le gouverneur de Bourbon chargea son aide de camp , M. Passot , capitaine d’infanterie de marine, de s’enquérir des moyens les plus efficaces de réaliser ces projets ; il mit à sa disposition le brick le Colibri. Les Sakalaves, l’une des principales peuplades de Madagascar, plus considérable que celle des Hovas, s’étaient réfugiés en grand nombre dans l’île voisine de Nossi-Bé avec la jeune reine du Boueni, Tsioumeka. Ces infortunés, pressurés et persécutés par les Hovas, avaient adressé une demande de secours à l’iman de Mascate, Saïd Saïd : c’était leur unique ressource; mais cette demande restait sans réponse.
Quand M. Passofc arriva à Nossi-Bé, les réfugiés lui firent connaître leur situation dans toute sa gravité et ils n’hésitèrent pas à invoquer l’appui des Français. Conformément aux ordres de M. l’amiral de Hell, M. Passot accueillit leurs doléances, leur rendit l’espoir et se présenta immédiatement à bord du Colibri devant le poste de Mourounsang. Il intima, alors, l’ordre au commandant hova d’avoir à s’abstenir, sous peine de châtiment, de toute hostilité contre les habitants de Nossi-Bé, placés désormais sous la protection du pavillon français.
Dès ce moment, les Hovas ne firent aucune tentative sur l’île, et si ce n’avait été les désordres intérieurs qu’amenaient les mésintelligences de leurs chefs, les réfugiés auraient pu y trouver un peu de repos et de bien-être. Les dispositions manifestées par les chefs des Sakalaves de Nossi-Bé, dernier débris de la population du Bouéni, bien qu’elles fussent inutiles pour établir vis-à-vis de toute puissance étrangère nos droits de souveraineté sur Madagascar, n’en étaient pas moins bonnes à constater, en tant qu’adhésion de la population à cette souveraineté, pour le moment où il conviendrait de l’exercer (1). Aussi, M. le gouverneur de Hell envoya-t-il, à pende temps de là, M. Passot à Nossi-Bé avec l’autorisation de dresser un acte, par lequel les grands chefs concéderaient leur pays à la France et se reconnaîtraient, eux et leurs tribus, sujets français.
L’iman de Mascate n’avait, dans cet intervalle, donné aucun signe de vie, ni la moindre espérance pour l’avenir. Il avait eu connaissance des droits qui nous étaient acquis depuis longtemps sur Madagascar, à l’exclusion de toute autre puissance et il prévoyait que l’opposition de la France viendrait bientôt rendre inutiles les dépenses qu’il aurait pu faire pour établir son autorité sur quelque point du Bouéni.
Les chefs Sakalaves et la jeune Tsioumeka, reine du Bouéni, signèrent alors, le 14 juillet 1840, l’acte de cession au roi des Français, de l’île de Nossi-Bé et de l’île de Nossi-Cumba, et, de plus, lui abandonnèrent tous leurs droits de souveraineté sur la côte oc-
( I) Documents sur la partie occidentale de Madagascar, par M. le capitaine e corvette Guiliain, page 141; 1846.
cidentale de Madagascar, depuis la laie de Passandava jusqu'au cap Saint-Vincent (1). En 1841, Tsimiaro, roi d’Ankara, fit également, de son côté, cession à la France de l’île de Nossi-Mitsiou, des autres îles. qui entourent son royaume d’Ankara, ainsi que de scs droits de souveraineté sur cette partie de Madagascar (2). Anclrian-Sala, chef de Nossi-Fali, a aussi transmis au roi des Français la propriété de cette dernière île.
Nous croyons devoir reproduire , ici, dans notre texte, l’arrêté de prise de possession de ces îles rédigé par l’amiral de Hell, comme gouverneur de Bourbon. Ce document a un caractère politique qui n’échappera à personne. Le brave amiral ne craint pas d’y mettre en jeu l’exemple de l’Angleterre prenant possession de Botany-Bay, pour invoquer son droit de souveraineté sur l’Australie.
(1) De Clercq, Recueil des traités de la France, page 591.
(2) Yoici le texte du traité conclu avec Tsimiaro :
Moi, Tsimiaro, Jils de Tsialan, roi d'Ankara, de Nossi-Bê, de Nossi-Mitsiou, de Nossi-Leva, de Nossi-Fali et autres îles environnant nos possessions de laGrande Terre, vous déclare, en présence de mesjr'eres et de mes grands, que je cède à Sa Majesté Louis-Philippe Ier, roi des Français, tous mes droits sur les terres de Madagascar, lesquels droits je tiens de mes ancêtres, et que je lui fais cession de toutes les îles qui entourent mon royaume d1 Ankara. — Nous demandons à être regardés par Sa Majesté le grand Roi comme sujets français et à être traités comme tels. Je suis persuadé que Sa Majesté le grand Roi, auquel je fais don de mes États, me considérera comme son fils , me protégera contre tout ennemi et éloignera de moi toute espèce de mal. Je suis persuadé, aussi, que Sa Majesté le roi des Français voudra bien étendre sa bienveillance sur nos sujets. Nous porterons désormais le nom de Français ; quiconque sera l'ennemi du grand Roi sera le nôtre et nous emploierons nos armes contre lui ; quiconque sera son allié sera le nôtre et nous l’aiderons de tous les moyens en notre pouvoir. Si Sa Majesté le roi des Français fait planter son pavillon sur un point quelconque de mes États , nous jurons par Dieu et par le jugement dernier que nous le défendrons jusqu'à la mort. Je prie Sa Majesté le grand Roi de nous envoyer des soldats pour rester à Nossi-Mitsiou et un bâtiment de guerre pour nous protéger contre les Ilovas ou tout autre ennemi.
Cet acte a été rédigé par moi , Tsimiaro, en présence de M. Passot, officier de Sa Majesté le roi des Français, et envoyé de M. le gouverneur de Bourbon baron de Ilell, de M. Jehenne, commandant la gabare du roi la Prévoyante , et de tous les officiers de ce bâtiment.
Signé : Tsimiaro. — Passot. — Jehenne. — G. Cloué. — Souzy.
(De Clercq, Recueil des traités de la France , page 597.)
Ce traité, conclu en avril 1841 , a été ratifié en juin de la même année.
Yoici cet arrêté devenu historique comme la protestation de M. Blévec :
Saint-Denis, île Bourbon, le 13 février 1841.
Au nom du roi, — Nous gouverneur de Vîle Bourbon et de ses dépendances , vu l'acte daté du 12 du mois de Djoumad 1256 de l'hégire, — 14 juillet 1840, — par lequel la reine des Sakalaves, TsioumeJca, de l’avis de son conseil, a fait cession au roi des Français de tous ses droits de souveraineté sur les pays situés à la côte ouest de Madagascar ( depuis la baie de Passandava jusqu’au cap Saint-Vincent) et sur les îles de Nossi-Bé et de Nossi-Gumba ;
Vu la dépêche de M. le ministre de la marine et des colonies du 25 septembre, n° 326;
Considérant que les droits de la France sur Madagascar et les îles qui en dépendent résultent de V antériorité de sa prise de possession et de son occupation d'une partie de cette grande île à une époque où les autres nations n’ entretenaient que peu ou point de relations avec ces pays et n'y avaient aucun établissement stable;
Que la France Fa jamais renoncé à ses droits à cet égard, puisqu'elle les a invoqués et proclamés toutes les fois que les circonstances Vont exigé;
Que, de même que V Angleterre fonde son droit de sonverainetè sur le continent de la Nouvelle- Hollande ( Australie ) sur ce fait de la prise de possession de Botany-Bay , de même on ne saurait contester à la France la souveraineté de toute l’île de Madagascar, par application du même principe et en conséquence de la prise de possession et de V occupation par elle de diverses parties de la côte est, notamment du Fort Dauphin , de Foulepointe, Tamatave, la Baie d’Antongil, etc. ;
Qu'il en résulte que la cession faite par la reine des Sakalaves et les chefs placés sous son autorité ne peut être considérée que comme une nouvelle reconnaissance des droits antérieur s de la France sur cette partie de Madagascar précédemment ou actuellement occupée par les tribus Sakalaves;
Considérant qu'il est nécessaire de régulariser V occupation des îles Nossi-Bè et Nossi-Cumba et d'y organiser le service;
Sur le rapport du commissaire ordonnateur et le Conseil privé entendu, avons arrêté ce qui suit :
(. Suivent les dispositions administratives et militaires.)
Signé : Baron de Hell ,
Contre-amiral, gouverneur de Bourbon (1),
C’est deux mois et demi après cette prise de possession, en 1841, le 25 avril, qu’Andrian-Souli, roi des Sakalaves émigré à Mayotte, dont il devint sultan, fit cession de cette île à la France (2).
Ces diverses acquisitions et surtout celle de Mayotte, la plus importante de toutes, en enveloppant Madagascar d’un réseau de stations françaises, auraient dû donner à réfléchir au gouvernement d’Imerne. En effet, la puissance si douteuse et si précaire de la petite tribu des Hovas se trouve , maintenant , comme noyée au milieu des nombreuses peuplades qui lui sont hostiles et qui sont dévouées à la France.
Quelques années après, en 1846, le chef de la province de Vohémar, au nord-est, ainsi qu’un grand nombre d’autres chefs réfugiés à Nossi-Bé, cédèrent à la France leurs droits personnels et confirmèrent par ce fait les donations et cessions de leurs ancêtres. Elles furent renouvelées en 1848 par le prince Tsimandrou et la reine Panga. Enfin, en 1860, les traités conclus par M. le commandant Fleuriot de L angle avec les chefs de la côte sudouest ont ouvert au commerce français, en franchise de droit d’ancrage, les baies et ports de Mazi Boura, Salor, Saint- Augustin, Tolia et Manambou. Nous reparlerons, plus loin, de ces derniers traités.
(1) Bulletin de l’île Bourbon, année 1841, tome IV.
(2) Leroi Louis-Philippe approuva l’heureuse initiative de l’amiral de Hell, mais il n’osa pas prendre possession de la côte nord-ouest de Madagascar, se contentant de déclarer terres françaises les îles de Mayotte, Nossi-Bé, Nossi- Cumba et Nossi-Mitsiou.
On offrit même à la France, à cette époque, Anjouan, la principale des Comores ; mais le ministère n’accepta point cette offre, malgré les instances du maréchal Soult et de l’amiral Duperré. Le maréchal Souît, dans une note lue au conseil des ministres, déclara que ces prises de possession n’étaient qu’un point d’attache pour l’occupation de la Grande Terre et que ces vues, communiquées au cabinet de Londres, n’y avaient soulevé aucune objection. (C. Baiuîarottx, De la Transportation, Droits de la France, ch. vi, p. 283.)
Nos fidèles alliés, les Betsimsaracs, les Bétanimènes , les Sakalavcs, attendent aujourd’hui encore avec impatience le jour de la délivrance et sont prêts à nous servir d’auxiliaires, pour le moment où la France voudra sérieusement soutenir leur dévouement à notre nationalité (1). C’est à ce point de vue politique que nos acquisitions dans le canal de Mozambique doivent être envisagées selon leur importance relative. Sainte-Marie a toujours été le refuge des Betsimsaracs et des Bétanimènes fuyant les Hovas et se jetant dans nos bras. Mayotte, Nossi-Bé, Nossi-Mitsiou et Nossi- Fali, sont également l’asile des Sakalaves nos alliés et des familles du Bouéni.
La plus grande partie de la population indigène de Madagascar a donc des sentiments et des intérêts français.
La minorité seule évidemment est du côté des tyrans d’Ancôve.
La présence de la France dans le canal de Mozambique aurait dû inquiéter les Hovas et convaincre la reine du ferme dessein qu’a la France de faire respecter à jamais dans ces mers son pavillon et d’y étendre son commerce sur de plus grandes jiroportions.
Il n’en fut rien pourtant , comme on va le voir par le récit des événements de Tamatave survenus trois ans après. Des persécutions inqualifiables, un ordre brutal d’expulsion qui ne fut motivé sur aucun acte répréhensible de la part de nos nationaux, sont venus mettre le comble aux mauvais traitements infligés en toute circonstance par le gouvernement d’Imerne aux traitants européens et pousser à bout la longanimité de la France.
Yoici les raisons politiques, commerciales et d’humanité qui motivèrent notre intervention. A dater de 1840, les Hovas, en présence de l’attitude énergique de l’amiral de Hell et dépourvus, d’ailleurs, de navires pouvant opérer sur les côtes, furent obligés de respecter ces nouvelles conventions, dont le caractère contractuel et libre venait ajouter à nos droits anciens une consécration nouvelle. Les Hovas se bornèrent à maltraiter les populations de l’intérieur : ils massacrèrent impitoyablement celles qui
(1) Le lecteur trouvera dans le livre second, un chapitre consacré spécialement à nos possessions du canal de Mozambique.
leur résistaient et firent peser sur l’île et particulièrement sur les provinces du Bouéni et de l’Ankara placées géographiquement en face des Comores, où le pavillon français venait d’être arboré, le joug le plus arbitraire et le plus odieux. Ces pirates de terre ferme, comme nous nous plaisons à les qualifier, s’attaquèrent notamment aux traitants européens qui , au péril de leur vie et de leur fortune, s’étaient établis dans l’île, pour tirer parti de l’extrême fertilité du sol, en y installant des plantations sucrières qui faisaient l’hopneur et la richesse du pays.
Le 13 mai 1845, à deux heures de l’après-midi, sans préliminaires, sans causes connues, les sujets français, anglais, les habitants de Tamatave et de ses environs furent convoqués, par ordre de la reine Ranavalo, chez le grand juge Philibert, où se trouvaient déjà réunis les officiers hovas et cent cinquante hommes. On donna alors lecture aux assistants de l’ukase suivant :