‹ Histoire et géographie de MadagascarChapitre 11 sur 38 · NAPOLÉON III ET RADAMA II. — LA REPUBLIQUE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

NAPOLÉON III ET RADAMA II. — LA REPUBLIQUE FRANÇAISE

Sommaire : Premiers établissements industriels français à Madagascar. — M. Arnoux, M. de Lastelle. — M. Laborde. — M. Lambert. — Immenses usines fondées par M. Laborde. — Son histoire. — Rakout, prince héritier. — Son amitié pour les Français. — Ses vues généreuses pour la civilisation de son pays. — Il s’adresse à l’empereur Napoléon III. — Il envoie M. Lambert en France pour plaider sa cause. — Intrigues des méthodistes anglais. — M. Ellis. — Rainizouare et la terreur à Madagascar. — • Horrible tableau du règne de Ranavalo. • — Nobles qualités du prince héritier. — ■ Retour de M. Lambert à Madagascar. — Sa réception à Tananarive. — Le palais de la reine.

— Le palais d'argent. — Détails sur le gouvernement odieux de la reine. — On suppose une conjuration du prince, de M. Laborde et de M. Lambert, pour détrôner la reine.

— Deux cents Français sont exilés. — Curieux incidents. — Les sikidys. — Désespoir du prince. — Il se sent abandonné. — Mort de Ranavalo. — Avènement du prince Rakout sous le nom de Radama II. — Amnistie générale. — Radama rappelle ses amis, MM. Laborde et Lambert. — Ses réformes spontanées. — M. Brossard de Corbigny.

— La France reconnaît Radama comme roi de Madagascar, sous réserve de nos droits. Pourquoi ce titre ? — - M. le commandant Dupré vient assister au couronnement de Radama II, comme représentant de Napoléon III. — Intéressante réception à Tananarive. M. Lambert est envoyé en France pour fonder la Compagnie de Madagascar. Cette Compagnie est formée au capital de cinquante millions. — Son admirable organisation. — Elle envoie à Madagascar une mission d’ingénieurs. - — Assassinat de Radama II. — Proclamation de sa veuve sous le nom de Rasoahérina.

Le traité de 1868 en projet. — Dissolution de la Compagnie. — L’empereur Napoléon exige une indemnité. — Elle est payée, après des pourparlers sans nombre.

— Traité anglais. — Voyage de la reine. — Mort de la reine. — Ranavalo II lui succède. — Son mariage avec le premier ministre. — Ils se font baptiser tous les deux protestants. — Progrès de l’Église anglicane. — Traité français. — Les lois de Madagascar.

La république française a Madagascar. — Intrigues des vieux Hovas et des Anglais pour prendre possession des territoires appartenant à la France dans le nord et l’ouest. — La succession de M. Laborde est convoitée par les Hovas. — Difficultés insurmontables. — Mauvaise foi des Hovas. — La France prend sous sa protection les héritiers Laborde. • — Elle s’oppose à l’occupation de ses territoires par les Hovas. — Le consul de France quitte Tananarive. — Les envoyés malegaches à Paris. Con¬

férences diplomatiques rompues. — Le commandant le Timbre. — M. de Mahy, ministre intérimaire de la marine et des colonies. — M. Brun. — L’amiral Pierre est chargé d’occuper Mazangaye et Tamatave. — Conclusion.

Avant daller plus loin, il convient, en remontant un peu en arrière, de mettre le lecteur au courant des tentatives isolées que firent plusieurs de nos compatriotes pour relever à Madagascar l’influence des idées françaises. Même avant le règne de Ranavalo,

dans les dernières années de celui de Radama, avant 1830, la maison Rontaunay, de l’île Bourbon, avait créé, par les soins d’un Français, homme d’énergie et de persévérance, M. Arnoux, une sucrerie importante à Mahéla (1). Après la mort de Radama , inquiet sur l’avenir, M. Arnoux était décidé à retourner à Bourbon, lorsqu’il eut la pensée de se rendre à Tananarive, auprès de la reine Ranavalo, dans le but d’invoquer sa protection et de sauver l’établissement qu’il avait fait prospérer. En mars 1829, il fut reçu par la reine et il réussit à lui faire agréer comme son successeur M. de Lastelle. Il était temps, car notre malheureux compatriote, au moment où il quittait Imerne, succomba aux suites d’un flux de sang, au village d’Ambatouaraona. L’expédition Gourbeyre ne put que compliquer la situation deM. de Lastelle ; elle devint difficile. Il avait reçu des moulins à eau et s’apprêtait à les installer, lorsqu’il vit arriver chez lui vingt-cinq officiers hovas qui le sommèrent de monter à Tananarive. Au lieu d’un accueil défavorable, M. de Lastelle fut assez heureux pour inspirer quelque sympathie à la reine et à son entourage. Il sut vaincre l’esprit ombrageux de la nouvelle cour et obtint l’autorisation d’établir une guildiverie ou fabrique de tafia. De plus, comme M. Arnoux l’avait fait avant lui, il afferma les droits de douane de Fénériffe, Manourou, Mananzary, sans d’ailleurs être investi d’aucun privilège commercial.

La faveur dont jouissait M. de Lastelle à Imerne amena la reine à le charger de se rendre en France et d’y acheter à son compte des objets de luxe. En janvier 1839, M. de Lastelle emporta sur le Pionnier un chargement de cire, de peaux, de riz, de gomme copal et de sucre fabriqué à Mahéla. U revint de France avec les objets manufacturés à Paris. En même temps, à son retour, il plantait à Madagascar le blé, l’avoine, l’orge et la plupart des arbres fruitiers de France. En février 1841, la Marie- Mathilde emporta une nouvelle cargaison et rapporta , avec l’autorisation du gouvernement français, dix mille fusils et six cents

(1) Lorsqu'au 1817 , Radama Ie1' vint à Tamatave pour y supplanter, avec l’aide des Anglais, le roi de Tamatave Jean René et son frère Fiche, le roi d’Yvondrou, il accueillit avec bienveillance les traitants français qui se trouvaient dans cette ville et particulièrement M. Arnoux, qui y représentait, alors, le commerce de nos nationaux.

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barils de poudre anglaise. En 1843, M. de Lastelle obtint encore du gouvernement français, qui se chargea de les expédier à la reine, vingt-trois mille fusils. L’expédition Romain-Desfossés vint troubler de nouveau les établissements de M. de Lastelle : il n’en resta pas moins vingt ans à Madagascar (1). Telles sont les premières et les principales relations de nos négociants avec les Hovas.

Un autre de nos compatriotes devait fonder à Madagascar des établissements plus importants encore.

Un peu après 1830, un homme faisant naufrage avait abordé à la nage à Madagascar. Il s’y était créé, par ses talents et surtout par son caractère, une situation considérable; cet homme était notre compatriote M. Laborde (2). Après avoir servi quelque temps dans un régiment de cavalerie française, il s’était livré à des opérations de commerce, qui l’avaient tout jeune amené dans les mers de l’Inde. A la suite de son naufrage au Fort-Dauphin (3), il avait gagné la confiance de la reine elle-même, à laquelle il avait été recommandé par M. de Lastelle, dont nous venons de parler.

Doué des plus belles qualités morales, que relevait encore une grande simplicité de langage et de manières, M. Laborde acquit sur l’esprit de la reine un ascendant considérable qu’il fit tourner au profit de la France et de la civilisation européenne. Habile aux procédés manuels, auxquels l’avait accoutumé sa première profession, qui était aussi celle de son père, il s’établit à Madagascar, tout près de Tananarive, non loin du palais même de la Reine. La douceur de son caractère, la gravité habituelle de ses allures, une rare solidité de jugement, quelque chose d’attrayant dans sa personne et de persévérant dans ses idées, avait réussi à séduire, ou tout au moins, à adoucir la nature

(1) M. de Lastelle a publié un intéressant article sur ses établissements à Madagascar, dans la Revue de V Orient, 1851, 2e série, X, p. 75.

(2) Jean Laborde était né à Auch, le 24 vendémiaire an XIV (16 octobre 1805). Il était fils de Jeanne Baron et de Jean Lnborde, maître charron, forgeron et sellier-bourrelier. (Archives municipales de la ville d’Auch.)

(3) M. Laborde avait fait naufrage sur un navire commandé par M. Savoie. Ce fut M. de Lastelle qui recueillit les naufragés. M. Savoie se maria par la suite avec la sœur de la princesse Juliette Fiche, dont il sera parlé plus loin.

défiante, capricieuse et féroce de la reine des Hovas. Sur les conseils de M. Laborde, Ranavalo avait consenti à l’établissement de manufactures de toute sorte, dont notre compatriote lui suggéra l’idée et dont il prit la direction. Quel instrument, quel levier, quelles ressources avait-il pour essayer de doter ce pays de tous les métiers qu’il avait vu pratiquer eu France ? Le levier, c’était son génie ; l’instrument, c’était une collection des Manuels encyclopédiques Roret. C’est avec ces petits volumes décrivant les procédés de tous les arts, de toutes les industries, que M. Laborde se lança dans ses fondations si admirables et si variées. Grâce à sa rare intelligence, à son entente des professions mécaniques, à son activité persistante, ces essais furent portés en peu de temps, malgré tous les obstacles , au plus haut point de prospérité.

Ce grand homme ignoré eût fait honneur à tous les peuples ; c’est une figure française ; son nom appartient à l’histoire.

M. Laborde avait organisé à Mantasoua, près Tananarive d’immenses ateliers, dans lesquels dix mille ouvriers travaillaient le fer, fondaient des boulets et des canons, fabriquaient de la porcelaine , du verre , du savon , filaient la soie. Outre ces ateliers industriels , M. Laborde avait créé des établissements agricoles, des plantations de cannes et des usines à sucre, des distilleries pour le rhum. Quiconque arrivait à Tananarive pour la première fois était surpris, émerveillé qu’un seul homme, dans un tel pays et avec de tels agents , eût pu arriver à des résultats aussi extraordinaires par les seuls efforts de son génie pratique. Ajoutons que notre compatriote faisait exécuter par les indigènes tous les instruments nécessaires à l’installation et au fonctionnement de ses manufactures. Lorsque M. Laborde mourut, le 27 décembre 1878, l’inventaire de ses biens dans l’île en porta la valeur à la somme de 218,400 piastres, soit 1,088,000 francs.

Les rares voyageurs admis dans l’Ankôve ont tous rendu un tribut d’éloges aussi bien au caractère qu’aux travaux de M. Laborde. M. le docteur Vinson en a parlé en ces termes : « A Mantasoua, nous étions chez M. Laborde, et, chez lui, on est en France. Il y a là une cour spacieuse, une vaste maison, une salle immense, des varangues partout, les chambres les plus commodes du monde. Un gigantesque paratonnerre va se perdre dans le

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puits. Ce palais a été nommé par M. Laborde Soatsimananapiouvanana (mot composé qui veut dire, en malgache , lieu charmant qui ne changera jamais). Nous allâmes visiter sa fonderie de canons, sa tuilerie, sa verrerie, sa magnanerie, qui sont des monmnents et où se fabrique ce que l’industrie et les mécaniques offrent de plus utile aux peuples ; la menuiserie, la charpenterie, a serrurerie, le charronnage, les puissants travaux de forge étaient alors en pleine activité et portés à leur dernière perfection au milieu de ce peuple demi-sauvage. C’était dans cette ville, fondée par lui sur un site choisi et pourvu de riches cours d’eau' que M. Laborde avait fait sortir de son cerveau, comme une Minerve armée, ces mille ateliers fonctionnant et tout un peuple d artisans ; il était parvenu à mettre en mouvement tous ces ressorts divers d industrie et à étonner Ranavalo elle-même Quelle prodigieuse idée une telle visite donne de l’homme qui a été l’âme de ces œuvres merveilleuses ! Tout y est colossal et artistique : de vastes bâtiments en pierre, grands comme des palais, soutenus par des colonnes octogones de granit rose ; des roues hydrauliques, faites sur des modèles, exactement pareilles, et, ce qu’il y a de plus touchant, un tombeau monumental, qui est un chefd œuvre de solidité, élevé par M. Laborde à la mémoire de son frere mort sur cette terre étrangère. En faisant de Mantasoua le centre de tant de merveilleuses industries inconnues des Hovas ü recevait souvent la visite de la reine Ranavalo et de sa cour' Elle y eut bientôt une demeure, entourée de pavillons pour son hls, pour sa famille et ses officiers, et même un trône en plein air et construit en pierre, sur lequel elle montait pour présider les assemblées et les fêtes qui avaient lieu dans cette enceinte. Elle oubliait dans ces lieux les atrocités qui ensanglantèrent son règne et le joug de sa pesante couronne de sagayes. M. Laborde avait le talent de l’intéresser, en l’initiant au secret des arts français dont elle redoutait la magie pour son peuple. On peut dire qu’il châtiait la barbarie, en la charmant. Quand M. Laborde quitta le pays momentanément, aussitôt les ouvriers chômèrent les ateliers furent silencieux ; la jolie ville si bien percée devint veuve d habitants. Les quinze cents familles employées par le fait d’un seul homme se dispersèrent. Alors la ville fut un tombeau et ces

ateliers magnifiques demeurèrent comme des ruines colossales qui parleront longtemps encore de l’effort gigantesque qu un seul de nos compatriotes a pu faire, par une ferme volonté, pour inaugurer les arts de la civilisation au milieu d’une nation bar¬ Après avoir su captiver le naturel farouche de Ranavalo, api es avoir jeté, à force de mesure et d’adresse, ,les premières assises d’un État civilisé, M. Laborde poursuivit son œuvre en inspirant les mêmes sentiments au jeune héritier présomptif, le prince Rakout, pour l’amener peu à peu à aimer la France et les Français : cette visée patriotique fut couronnée de succès. Le jeune prince était comme préparé à cet essai d’instruction morale. D un naturel très doux, d’un esprit très ouvert, curieux de toutes les choses de T intelligence, le prince écoutait M. Laborde avec respect et avec affection. Un amour profond de la France, une philanthropie sincère mêlée à des aspirations libérales, inspiraient notre compatriote dans l’espèce d’éducation familière qu il tenta le donner indirectement au jeune prince. Dans ses conversations frequentes avec cet homme ingénieux et bienveillant, Rakout avait puisé une vive admiration pour les nations européennes; aussi forma-t-il de bonne heure le projet de soustraire ses futurs sujets au régime abrutissant qui les opprimait. De là cette resolution, qu’il manifesta plus tard, quand il parvint à l'âge d homme, mais qui était arrêtée de longue date dans son esprit, d obtenir a tout prix le concours des gouvernements européens pour cette gran e

qja reine sa mère était dominée, comme nous 1 avons dit, non seulement par les prêtres, ombiaches ou sikidys, mais encore par l’influence odieuse d'un chef favori, nommé Ramizouare, et du premier ministre Raïnivonahitriniony (3), qui tous deux exerçaien sur elle un empire déplorable, avec la complicité et par 1 intermediaire des sorciers. Yivement affecté du spectacle des executions sanglantes ordonnées chaque jour par sa mère, sur la suggestion

m A. Vinson, Voyage à Madagascar, page 215. ,

(2) Documents sur la Compagnie de Madagascar, Notice historique, page ,

Paris, 1867. .

(3) Ce nom signifie Père de la fleur de l’herbe de la nvvsre.

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de ses misérables conseillers, le prince Rakout songeait surtout à y mettre fin d’une manière ou d’une autre.

Quelques années avant la mort de la reine, vers 1855, un jeune négociant français établi à File Maurice avait été recommandé à Ranavalo par M. Laborde. Ce négociant était M. Lambert, que le lecteur va retrouver bientôt jouant un rôle de premier ordre à Madagascar, aussi bien qu’en France. M. Lambert, né en Bretagne, avait passé sa jeunesse à Nantes (1). Tenu aux colonies, il avait épousé une créole de l’île Maurice. Intelligent, actif, plein de cœur et d’ardeur, il créa dans cette île une importante maison de commerce. Ayant rendu à la reine un signalé service politique, en ravitaillant ses troupes bloquées à Fort-Dauphin par des peuplades ennemies, Ranavalo lui avait fait demander ce qu’il désirait comme récompense. Saisissant cette occasion de servir la France, notre compatriote s’était empressé, en bon et spirituel courtisan, de lui demander d’abord la permission de monter à Tananarive, pour avoir le plaisir de la voir. C’était alors une grande faveur ; elle lui fut accordée. Les piastres espagnoles et celles de l’Amérique du Sud avaient été jusque-là la seule monnaie en cours à Madagascar ; M. Lambert profita des bonnes grâces de la reine et obtint que les pièces de cinq francs de France et leurs subdivisions jouiraient du même privilège : cette concession était d’une grande importance pour notre commerce, elle lui fut concédée et, aujourd’hui encore, la seule monnaie légale à Madagascar est notre pièce de cinq francs (2).

A dater de ce moment, M. Lambert eut à la cour d’Imerne,

(1) Joseph-François Lambert était né à Redon (Ille-et-Vilaine), le 14 février 1824, de Rosalie-Marie- Joseph Dubois la Retaudière et de Amable-Joseph Lambert , vérificateur des douanes royales. (Archives municipales de la ville de Redon.)

(2) La piastre espagnole était, avant la pièce de cinq francs, la monnaie courante; cependant,’ on s’étonne de trouver à Madagascar, quand a lieu un paiement considérable en argent, une grande variété de pièces françaises de la première République, du Consulat, du premier Empire de Louis XVIII, de Charles X, de Louis-Philippe, de la seconde République. Cette agglomération démontre qu’avant même que M. Lambert demandât le cours légal de la pièce de cinq francs, elle était déjà en faveur à Madagascar.

ainsi qu’ auprès dn jeune prince héritier, une situation analogue à celle de M. Laborde. Tous deux , en bons Français, s’entendaient parfaitement ensemble sur les vues que leur suggérait l’avenir. C’étaient, du reste, deux hommes assez différents par leur âge, leur personne et leur caractère ; mais les cœurs battaient à l’unisson par le sentiment national, le lien le plus puissant sur la terre étrangère.

Plus âgé que M. Lambert, M. Laborde était un de ces méridionaux de l’ancien temps, tels qu’on en rencontre encore dans les colonies françaises, natifs de Pau ou de Bordeaux. Comme on l’a dit, il était simple de manières, aucunement démonstratif, ne recherchant pas l’éloge, n’aimant pas naturellement le faste, très ingénieux dans le maniement des outils, une sorte d’industriel philosophe, un Franklin pratique égaré parmi les sauvages, dont il ne redoutait rien, parce qu’il leur était utile et même indispensable. Sans besoin, hormis celui de faire le bien, il eût pu amasser des millions avec ses sucreries et ses manufactures : ses ambitions étaient bornées. Il se plaisait seulement à cultiver sur les hauteurs de Tananarive les fruits et les fleurs de France. Il avait fini par épouser une Malegaclie et il vivait heureux, selon l’expression du poète, loin de son pays, « oubliant, oublié ». On verra bientôt de quelle ingratitude les Hovas payèrent les services de cet homme de bien doué de tant de genres de mérite. Yingt ans après, ils se laisseront faire la guerre par la France en refusant de rendre compte des biens de M. Laborde a ses héritiers !

Tout autre était M. Lambert ; jeune actif , brillant, chevaleresque, agréable de sa personne, il séduisait à première vue par l’affabilité de ses façons et la vive faconde de sa parole. Autant M Laborde était sédentaire , autant M. Lambert se plaisait a franchir rapidement les distances, pour nouer des affaires et les conduire à bien. Tel est l’effet qu’ü produisait sur ceux qui entraient en relation avec lui. Naturellement, cet effet fut le meme sur la reine et surtout sur son héritier présomptif.

Préparé déjà à cette initiation par M. Laborde, le prince Rakout trouva dans M. Lambert un homme sympathique à ses propres inspirations, qui prenaient tous les jours une forme p. us précise dans ses méditations. Il espérait, avec ses nobles illusions, régénérer un jour parle travail ce peuple abruti par la superstition

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et par la paresse. A défaut de l’idée religieuse, qui commande le labeur et 1 obéissance, ce jeune prince espérait amener son peuple au travail par les nécessités de la vie civilisée, seule politique, du reste, qui réponde au caractère imprévoyant, sensuel, avide et vaniteux de ces peuples grossiers.

Le prince Rakout, plein de confiance dans l’intelligence et dans la loyauté de M. Lambert, s’ouvrit à lui sur ses projets futurs ; il ne lui cacha pas qu’il comptait surtout sur l’assistance des grandes puissances et particulièrement sur le concours de la Fiance, auprès de laquelle il avait déjà fait des démarches depuis longtemps. Il dit à M. Lambert qu’il espérait en lui, car ses voyages le mettaient sans cesse sur la route de France. Pour sanctionner par un acte solennel son amitié pour M. Lambert, le prince voulut, selon la coutume malegache, faire avec lui serment du sang. Chacun des deux nouveaux amis répandirent quelques gouttes de leur sang et les mêlèrent dans un même breuvage. Dès ce moment, M. Lambert se dévoua entièrement à cette grande œuvre pour ouvrir pacifiquement Madagascar à la France et au monde entier sans effusion de sang. On va voir que ce but, qui paraissait chimérique, M. Lambert et M. Laborde furent sur le point de l’atteindre.

Ce n était pas seulement en 1855 que le prince héritier avait songé à arrêter le cours du règne sanguinaire de sa mère et à souhaiter la régénération de ce peuple qu’il était appelé à gouverner. En 1847 déjà (il n’avait que dix-huit ans), il avait écrit dans ce sens à l’amiral Cécille, commandant la Cléopâtre, devant Sainte-Marie de Madagascar. L’amiral lui répondit, le 3 juillet de cette année, par une lettre encourageante. En 1852, le jeune prince fit une démarche analogue auprès de M. Hubert Delisle, gouverneur de Bourbon ; il en reçut les mêmes marques de sympathie.

Enfin, en 1854, il se décida à écrire directement à Napoléon III. Dans cette lettre, le prince déclarait qu’il n’avait d’autre but que de faire pénétrer à Madagascar les bienfaits de la civilisation. Il rappelait que son père Radama avait fait autrefois alliance avec les blancs; mais qu’un gouvernement aveugle, celui des piètres idolâtres et des jongleurs qui entouraient sa mère, avait

arrêté tout progrès et que les maux de son peuple étaient au comble ; que sa mère, âgée (elle avait alors soixante-quatorze ans, étant née en 1780) et fort superstitieuse, n’était plus capable de modifier en rien son déplorable système de gouvernement. Ln conséquence, le jeune prince demandait à l’empereur Napoléon III de venir à son secours et de l’aider, par l’envoi de quelques troupes et de quelques ingénieurs, à tirer de l’abîme le peuple malegache. Il suppliait l’empereur de faciliter 1 établissement d’une grande Compagnie qui exploiterait les richesses naturelles du sol et par l’habitude du travail relèverait ce peuple, que sa paresse maintenait dans la situation la plus misérable. «U suffirait pour cela, disait-il, sans faire aucun mal à la reine, d eloigner d’elle le vieux Rainizouare et les autres jongleurs qui la circonvenaient et abusaient, dans l’intérêt de leur domination, de sa

superstition et de sa faiblesse. » ,

Le prince, pour faire parvenir cette lettre à l’empereur, sadressa à l’un des Pères de la mission catholique de Madagascar, a la Réunion, qui voulut bien se charger de la transmettre. Il lu convenu que le secret serait gardé, car une telle démarche eut emporté la peine de mort.

Lorsque, l’année suivante, M. Lambert fut reçu a Tananauve, le prince et ses amis lui demandèrent, comme au missionnaire, de les aider dans cette grande entreprise. M. Lambert, à l’exemple de M. Laborde, comprit qu’une occasion unique s’offrait a la France; qu’il y avait là un intérêt de justice et d’humanité supérieur à toute considération d’intérêt commercial ou industriel. Des ce moment, il se dévoua tout entier à la noble pensée du prince Rakout et se disposa à tous les sacrifices (comme il le fit bien von plus tard) pour faire triompher sur cette terre barbare le christianisme et la civilisation. Il commença par obtenir de la reine qu’un missionnaire français pût résider à Tanananve et ce fut grâce à lui que, dans la capitale malegache, le 8 août 1855, en présence du prince Rakout, le père Finaz célébra pour la première fois la messe. Il va sans dire que l’habitation de M. Laborde devint la demeure du pieux missionnaire.

Il faut avoir quitté la patrie, pour savoir ce qUe dit au cœui d’un Français sur la terre étrangère le spectacle des cérémonies

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de la religion catholique, pour comprendre à ce moment la joie de M. Laborde, de M. Lambert et de leurs amis. « Tel qui ne va jamais à la messe à Paris a chanté de toute son âme le Te JDeumen pays étranger (1). »

Le prince, appréciant toute l’importance d’un concours tel que celui de M. Lambert, songea à en faire son plénipotentiaire auprès de Napoléon III. Il lui confia donc, en 1855, une mission auprès de l’empereur. Il renouvela sa demande de protectorat faite l’année précédente, en le priant de recevoir les paroles de M. Lambert comme les siennes propres. Il répétait que les malheurs du peuple dépassaient toute mesure et le suppliait de venir à son secoure. A cette lettre il en joignait une autre, non moins explicite, des principaux chefs, qui disaient : « Sire, sauvez-nous promptement, et le Très-Haut ne manquera pas de vous bénir. Il bénira la France et tous ceux qui auront coopéré à notre salut. » Ces chefs déclaraient que leur prince Rakout avait en horreur, comme eux, la supeistition et le fanatisme des courtisans de la reine et qu’il était seul capable de comprendre et de désirer la civilisation. Ils rappelaient tous les fléaux qui désolaient ce malheureux pays, la multitude des personnes assassinées chaque jour, les femmes et les enfants vendus comme esclaves, le tanguin administré sur de simples soupçons, les corvées continuelles infligées au peuple arbitrairement et qui enlevaient tous les hommes à leurs travaux, sans la moindre rémunération ni compensation, comme si le but unique des courtisans, promoteurs de tant de maux, était de dépouiller le peuple malegache et de faire mourir de faim ce qui aurait échappé à la sagaye ou au tanguin. Les chefs malegaches ajoutaient, dans leur lettre , que les princes parents de Rakout cherchaient à le perdre dans l’esprit de la reine et avaient conçu le projet de Passassiner, comme le seul moyen de l’empêcher de régner par la suite, fatale prévision qui montrait que les chefs malegaches étaient bien au courant des sentiments d’atroce défiance contre le prince, ayant cours alors dans l’entourage de la reine. Ils imploraient donc un prompt secours pour mettre fin à un aussi déplorable état de choses.

H) M. Francis Riaux, Introduction au Voyage de madame Pfeiffer, p. xxxvij.

Enfin, le prince écrivit à M. Lambert lui-même la lettre la plus pressante et la plus touchante pour le prier d intervenir avec la plus grande ardeur auprès de l’empereur, dans l’intérêt de son pays.

« Vous avez vu de vos yeux, lui disait-il, la misère de mon malheureux peuple et les fléaux qui pèsent sur lui et, touché de compassion, vous avez juré, en présence de Dieu et devant moi, de faire tout votre possible pour procurer, soit par vous-même, soit par les autres, tout ce qui pourra faire le bonheur de Madagascar. Confiant dans votre noble cœur, que je sais ne faire qu’un avec le mien, je vous donne, par la présente, toute autorisation et tout pouvoir pour tenter tout ce que vous jugerez devoir entreprendre dans ce but... Que Dieu vous bénisse et tous ceux qui vous sont chers ! qu’il vous aide à mener à bonne fin notre délicate entreprise! Pour vous, poursuivez avec courage ce que vous avez commencé. Ne craignez ni les peines ni les fatigues; car les misères de mon peuple sont arrivées à une extrémité intolérable et ce n’est pas par ouï-dire que vous les connaissez ; mais vous les avez vues de vos propres yeux. »

M. Lambert, muni de ces instructions, quitta Tananarive dans le courant de 1855. Arrivé à Tamatave, il apprit, au moment de s’embarquer, l’affreux événement de Bavatoubé, qui le frappait si gravement dans ses intérêts et que nous avons raconté plus haut, l’assassinat de son mandataire, M. d’Arvoy, le pillage de ses établissements et les horreurs qui en furent la suite. Ce singulier gouvernement voulait bien faire accueil a M. Lambert personnellement , parce qu’il avait rendu service à la reine ; mais ses États , ou ce qu’elle appelait tels , n’en restaient pas moins fermés aux autres Européens. Ainsi le voulait Rainizouare.

Dès son arrivée à Paris, M. Lambert s’empressa de solliciter une audience de Napoléon III et lui remit les lettres du prince, des principaux chefs, ainsi que les cadeaux qui les accompagnaient. Il y joignit une note explicative avec proposition de fonder une grande Compagnie pour la colonisation de Madagascar. Avec son expérience des choses et des hommes de ce pays, M. Lambert insistait pour qu’un corps de troupes vînt appuyer les essais de la Compagnie, condition sans laquelle, avec les Hovas,

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rien ne pouvait se traiter avec sécurité (1). Hélas ! il n’en fut rien ! cette condition essentielle fut négligée bien malheureusement, imprévoyance à jamais regrettable.

He gou\ ernement français accueillit avec le plus vif intérêt 1 envoyé du prince ; mais la guerre de Crimée et la prochaine réunion du Congrès de Paris, après la prise de Sébastopol, occupaient alors tous les esprits : toute idée au sujet du protectorat fut ajournée.

La France et 1 Angleterre venaient d’unir leurs drapeaux en Orient; la reine Victoria venait d’être reçue à Paris, auprès du tombeau de Napoléon Ier, par son neveu et son héritier, abjurant tous deux, au nom de deux grandes nations, les jalousies et les griefs du passé. En présence de ces circonstances extraordinaires, M. Lambert pensa qu’il était de bonne politique d’aller à Londres et c^est ce qu’il fit. Il y aborda lord Clarendon ; mais cet homme d Etat n était point à la hauteur de ces grands sentiments de magnanimité. Il ne vit dans cette démarche qu’un acheminement secret au protectorat de la France et à son relèvement dans la mer des Indes. Il ne voulut, en conséquence, approuver ostensiblement que la création d’une Compagnie anglo-française d’industrie et de commerce.

En même temps que M. Lambert était reçu par lord Clarendon, ce dernier recevait aussi M. Ellis , cet ennemi acharné de la France et lui donnait une mission secrète pour Madagascar, dans le but de divulguer les projets du prince et de M. Lambert et de les déjouer par tous les moyens possibles. M. Ellis débarqua à Tamatave en juillet 1865, et arriva à Tananarive avec des lettres qui l’accréditaient comme ayant toute la pensée et toute la confiance du gouvernement britannique (2). C’était dire qu’il venait

(1) Noua empruntons les précieux détails qui précèdent et ceux qui suivent à l’ excellente Introduction placée par M. Francis Riaux en tête du Voyage de Mme Pfeiffer à Madagascar ; Hachette, in-12,

, (2) Quand le jeune prince demanda à M. Ellis une preuve des pouvoirs qu’il s’attribuait, celui-ci ne put lui montrer qu’un billet insignifiant du secrétaire de lord Clarendon et une lettre du gouverneur de Maurice ainsi conçue :

® A 8a Majesté la Reine de Madagascar. — J’envoie à Votre Majesté, par mon ami Ellis , des cadeaux que je la prie d'accepter. »

MADAGASCAR. -, o

avec la mission de dénoncer à la reine les projets du prince, des chefs malegaches et des Français. M. Ellis s’acquitta de la commission avec l’habileté et les procédés des clergymens anglais, c’est-à-dire en faussant la vérité et en ayant recours à toutes les ressources du jésuitisme protestant. Son premier soin fut de raconter à la reine tous les détails du voyage de M. Lambert à Paris et à Londres, en le traitant d’espion et d’homme dangereux. Il ajouta qu’il était à sa connaissance que très prochainement une armée française allait arriver à Madagascar, pour la détrôner au profit de son fils. Au lieu de travailler à une grande œuvre de civilisation et de paix, en dehors de toute politique, selon 1 exemple qu’en donnait lui-même le prince Rakout, ce prétendu ministre chrétien n’avait qu’une pensée, un dessein infernal, celui de faire échouer cette belle entreprise, par cela seul qu’elle devait concourir à la grandeur de la France. M. Ellis ne craignit pas d’adresser un sermon au jeune prince, en lui reprochant de se révolter contre sa mère, et il osa avancer ce mensonge pour couronner tous les autres, à savoir que la cour de Londres était si affligée de ce complot qu'elle en avait pris le deuil.

Le jeune prince voulut bien répondre à M. Ellis; il lui dit qu’il ne cherchait point à écarter sa mère du trône , mais à lui retirer le pouvoir, dont on abusait en son nom pour commettre des cruautés ; qu’il lui laisserait volontiers tout le reste, ne demandant rien pour lui-même. Malgré ces explications, le révérend méthodiste n’arrêta pas le cours de ses impostures et il répandit partout le bruit que le prince n’avait signé les lettres portées en France par M. Lambert qu’après un repas où celui-ci l’avait enivré. Instruit de cette abominable calomnie, le prince Rakout la démentit auprès de tous ceux qui l’entouraient. Il répéta que l’histoire de 1 enivrement était une invention infâme, qu’il avait signé avec la pleine conscience de ce qu’il faisait et qu il ne s en repentait point. A cette occasion, il parla de M. Ellis avec amertume et mépris, et, blessé dans sa conscience, il adressa à lord Clarendon une lettre très catégorique, par laquelle il se plaignait des procédés et des insinuations de l’émissaire non accrédité du gouvernement britannique. Le prince déclarait, en outre, quil n avait chaigé M. Ellis d’aucune espèce d’affaire. Il ajoutait que lui attribuer

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la passion du pouvoir, c’était le calomnier ; qu’il n’avait qu’une ambition, celle de sauver le peuple malegache de sa ruine et de lui faire prendre part aux bienfaits de la civilisation européenne.

Le prince, d’ailleurs, ne dissimula pas à M. Ellis lui-même le déplaisir que ses insinuations avaient causé, et il lui dit en propres tenues : ce Je suis le seul ici qui ait de la bienveillance pour vous. » Tout cela n’empêcha pas M. Ellis de répandre partout ce mensonge que M. Lambert, à son retour de France, serait banni par la reme; mais ce fut le contraire qui arriva. Malgré ses cadeaux, malgré l’argent qu’il semait en même temps que ses calomnies , il fut obligé , au bout d’un mois , et malgré la saison des fièvres, de quitter Tananarive. La reine était irritée contre lui parce qu’il avait distribué des Bibles, et le prince Bakout parce qu’il n’avait cessé de calomnier M. Lambert. Ce personnage s’éloignait donc sans avoir pu faire accepter un traité d’alliance avec l’Angleterre qu’il avait apporté dans ses bagages.

On vit bientôt, par mie proclamation du gouverneur de Maurice, que ce Bazile protestant, qui qualifiait d’espion M. Lambert’ n était lui-même qu’un odieux délateur. C’est lui qui avait rapporté dans la colonie anglaise tous les secrets de la mission de M. Lambert à Londres. Or, on sait que M. Lambert, Français et Breton, s était marié avec une jeune femme de Maurice et qu’il y résidait comme étranger, mais avec sa qualité hautement revendiquée de négociant français. La proclamation lancée tout à coup par le gouverneur de Maurice, sur les dénonciations de M. Ellis, menaçait de la déportation tout sujet anglais, ou tout étranger résidant à Maurice , qui tenterait une démarche pouvant être considérée. comme faite au mépris des lois de Madagascar. Cette proclamation produisit un grand émoi dans les environs. Un courageux et honorable journal français qui se publie à Maurice même, le Cernèen, demanda spirituellement si M. le gouverneur possédait, pour en parler, le code des lois de Banavalo qu’il prenait sous sa protection. En réalité, c’était à M. Lambert seul que s adiessait cette menace et il était glorieux pour notre compatriote d agiter ainsi à lui seul les foudres britanniques. Ces foudres, c’était l’écho des propos envenimés de M. Ellis.

Pendant le séjour en France de M. Lambert, la terreur organisée par Rainizouare, au nom de la reine, se déchaînait contre les populations infortunées de Madagascar. La misère, a la nn de 1856, y était poussée à ses dernières limites. Des populations entières,’ condamnées à des corvées perpétuelles dans les forets, pour le service des courtisans et des grands, sans rétribution ni compensation, corvées sur les routes, dans les champs, et, pour tout cela, pas un grain de riz à manger, pas un morceau de toile pour se couvrir : c’est la grande plaie de Madagascar. A part les grands, qui vivent dans l’abondance et qui abusen b du travail des malheureux, le reste des habitants est courbe dans la misère et son sort est au-dessous de celui de l’esclave, car celui-ci, du moins, est nourri et défrayé par son maître. Le jour où l’on abolira la corvée dite royale, qui ne sert qu aux courtisans et aux ministres, à Madagascar, les flovas euxmêmes se dévoueront à ceux qui les auront délivrés de ce ]oug

Ce fut surtout l’année suivante, en mars et avril 185/ , que la misère prit des proportions qu’il serait impossible de dépeindre. On ne peut se faire une idée des cruautés commises alors au nom de Ranavalo. Yoici comment un témoin oculaire rend compte de cette terreur, telle qu’elle régnait alors a Tananarive : ^

« Je ne saurais mieux comparer l’état actuel du pays qu a notre règne de la Terreur en France. A la moindre dénonciation d un ennemi, l’accusé est un homme perdu : on l’exécute, sans meme l’avertir du motif de sa condamnation. Tous les purs presque, 1 y a quatre ou six individus condamnés juridiquement a mort, plusieurs pour cause de sorcellerie, et sans preuves ; d autres, poui être les compagnons et les amis des condamnés ; quelques-uns pour des fautes légères, très peu pour des crimes. Le prince Rakout en sauve beaucoup ; mais il ne peut suffire a tout , d autant plus que les gardiens de ceux qui ne sont pas exécutés sur-le-champ répondent sur leur tête du prisonnier. Dernièrement le prince avait fait détacher un homme condamne a être jete dans 1 eau bouillante, comme accusé d’être sorcier. Les envoyés du prince ont été pris et mis à mort. Je ne parle que de ceux qui sont exécutés par condamnation et dans la seule ville de Tananarive. Que

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serait-ce s'il fallait ajouter ceux qui succombent tous les jours à 1 epreuve du tangum ! Aussi, tout le monde est sous l’impression de la teneur, mais de cette teneur qui étouffe jusqu’au courao-e u desespoir, jusqu a l’idée de se soustraire à cet état. On n’ose sortir, de crainte de ne pas rentrer chez soi ; on n’ose rester chez soi, parce que, au moment où l’on s’y attend le moins on esl ne de sa maison pour être condamné au supplice. On tremble p u sa femme et ses enfants ; car ils seront vendus et tous les biens confisques, si le chef de famille est accusé ; je dis accusé ce qui veut dire condamné. » J CUSe>

Eanavaio, ou plutôt Bainizouare, ne sachant qu’inventer pour tortuier ces malheureuses populations, imagina d’ordonner une confession generale pour le mois de mai. Chacun devait s’accuser

ratnToue ch't0^ T ^ ^ ** jUgGS de h reine déci“

dei aient quel châtiment les coupables mériteraient. Un grand mbie, perdant 1 esprit, s’accusèrent de fautes qu’ils n’avaient p s meme pu commettre. D’autres, voulant sauver les membres leui fanulle, se dénoncèrent comme coupables de sorcellerie leternelle accusation de l’ignorance malfaisante, dans l’espS

ITprr 8 ^ famÜlG SaUYerait le reste de la même famille. Plus de quinze cents individus s’accusèrent ainsi. Le prince

rifiés°VLmch tiPÜaifc-Parti0Ufc P°Ur empêcher ces innocents ternom br! 'L hargerfamsi de cnmes imaginaires. Mais un grand en f m haPr)ere; tSeS COmeils tntélaires. Une seule sentence en fit périr soixante-dix-neuf par le feu et la sagaye. La reine faisai pr°ceder aux exécutions par l’eau bouillante pour la plupart des autres Le meme jour, elle fit mettre aux fers douze cent trente-sept individus. Et des fers dont le poids seul les lisait

avait assemblé à Tananarive la Madagascar pour cette monstrueuse operation ! Il va sans dire que les biens des condamnés étaient

esclivT î)annsSqUtT * 1 EVe° leS enfante yendus «me

indhddus? 6 Categ°rie’ °n compta plus de cinq mille

nuf'sn^E16 déSeS,P°ir’ le prince Eakout déclarait à ses amis que, si la France n acceptait pas le protectorat, si l’expédition

demandée n’arrivait pas, il irait lui-même se jeter aux pieds de

l’empereur et lui exposer tous les maux de son peuple, en implorant son puissant secours.

Ce fut à ce moment tout à fait critique que M. Lambert revint de France; il arriva à Tamatave le 30 mai 1857, après une absence de près de deux ans. Est-il besoin d’ajouter qu’un cdter ego de M Ellis survenait sur les pas de M. Lambert, en la personne d’un autre révérend ministre méthodiste, pour organiser comme toujours une lutte sourde contre l’influence française ?

A mesure que M. Lambert approchait de Tananarive, 1 impatience gagnait tous ses amis. « Le désir de voir arriver les Français avec l’espérance du protectorat, dit une lettre d uu habitant d’Imerne, allait jusqu’à la folie. De toutes parts on venait lui demander ainsi qu’à M. Laborde quand les Français arriveraient, ce qu’il fallait faire pour leur éviter les ennuis de la route, etc, » Le prince était le plus impatient de tous ; M. Laborde eut toutes les peines du monde à l’empêcher d’aller lui-même au-devant de son ami. M. Lambert arriva enfin, avec les magnifiques cadeaux qu’il rapportait pour la reine et pour son fils. Une réception splendide lui fut faite par Kanavalo et par les soins du Pril^ce* Jamais aucun blanc n’avait été traité ainsi. Il est vrai de dire que M. Lambert, chargé de quelques commissions par la reine, avait fait les choses royalement, dépassant de beaucoup, a ses frais, la somme consacrée aux royales acquisitions.

M Lambert avait eu la gracieuseté d’amener avec lui la célébré voyageuse Mme Pfeiffer, et c’est à elle que nous emprunterons les détails les plus intéressants de la réception faite à Tananarive a M. Lambert, ainsi que le portrait du prince héritier, a propos

d’un banquet chez M. Laborde. ,

<c A quelques milles, dit-elle, du village UAmbotomanga ou nous avions passé la dernière nuit, nous vîmes venir a notre rencontre une grande foule, musique militaire en tête. C était une espece d députation que le prince Rakout, fils de la reine Ranava o et héritier présomptif de la couronne, envoyait au-devant cl M Lambert pour lui témoigner son affection et son estime. .

« La députation se composait de douze des fideles du pimce, de beaucoup d’officiers et de soldats et de tout un chœur de chanteuses. Les fidèles de Rakout, au nombre de quarante, sont

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de jeunes nobles qui ont tant d’amour et de vénération pour ce prince qu’ils se sont engagés par serment à le défendre contre tout danger jusqu’au dernier homme. Ils demeurent tous dans son voisinage, et dans chacune de ses excursions le prince est toujours accompagné au moins d’une demi-douzaine de ses fidèles, bien quil n ait pas besoin de cette espèce de garde, aimé comme il l’est de la noblesse et du peuple.

« M. Lambert fut reçu par cette députation avec les mêmes honneurs que s il eût été un prince de la famille royale, distinction qui jusqu alors n avait encore été accordée à personne de la plus haute noblesse de l’empire, ni à plus forte raison à un blanc. Personne ne pouvait s’expliquer cette distinction, car personne n’avait encore vu pareille chose. Dans le village d’Ambatomanga, M. Lambert fut surpris par une nouvelle preuve d’affection du prince Eakout : nous y trouvâmes son fils unique, âgé de cinq ans. Empêché, par une indisposition de la reine, de venir luimême au-devant deM. Lambert jusqu’à Ambatomanga , le prince lui avait envoyé son enfant, que M. Lambert avait adopté pendant son premier séjour à Tananarive.

cc Le prince Eakout, en faisant la connaissance de M. Lambert, l’avait tellement pris en affection, qu’il voulut lui donner la plus grande preuve de son estime et de son amitié en lui offrant son bien le plus cher, son fils unique. M. Lambert l’adopta, mais sans profiter de tous les. droits d’un père adoptif; il donna son nom à l’enfant, mais le laissa chez son véritable père. »

Dans tout Madagascar, mais surtout à la cour, on est habitué, pour les affaires les plus importantes comme pour les plus insignifiantes , à consulter le sikidy . Cela se fait de la manière suivante , qui est extrêmement simple. On mêle une certaine quantité de fèves et de cailloux ensemble, et, d’après les figures qui se forment, les personnes qui se prétendent douées de ce talent prédisent une bonne ou une mauvaise fortune. Il y a à la cour seule plus de douze interprètes des oracles, et la reine les consulte pour la moindre bagatelle. Veut-elle, par exemple, faire une excursion, il faut d abord consulter l’oracle pour savoir le jour et lheuie où elle pourra 1 entreprendre. Elle ne met pas de robe,, elle ne mange d’aucun mets sans avoir interrogé le sikidy. Même

pour l’eau qu’elle boit, le sikidy doit indiquer à quelle source il

faut l’aller chercher (1). ,

« Il était quatre heures de l’après-midi, écrit Mme Pfeiffer, quand nous arrivâmes chez M. Laborde. Notre aimable hôte nous présenta aussitôt à deux Européens, les seuls qui demeurassent a Tananarive. C’étaient deux ecclésiastiques, dont l’un restait déjà chez M. Laborde depuis deux ans et l’autre depuis sept mois. Le moment ne leur semblait pas opportun pour se présenter comme missionnaires, et ils cachaient cette qualité avec le plus grau soin II n’y avait que le prince et nous autres Européens qui fussions dans le secret. L’un passait pour un médecin, et l’autre poulie précepteur du fils de M. Laborde, revenu depuis deux ans de Paris, où son père l’avait envoyé faire son éducation.

« Un superbe banquet nous réunit, bientôt après, autour de la table, que je trouvai dressée et servie à l’européenne, avec cette particularité que toutes les assiettes et tous les plats étaient en argent massif ; les verres même étaient remplacés par des coupes d’argent. Je dis en plaisantant à M. Laborde que je n’avais encore vu un pareil luxe à aucune table et que je 11e me serais guère attendue à le trouver à Tananarive. Il me répondit que ce luxe existait déjà dans toutes les maisons riches (qui, ü est vrai, n’étaient pas nombreuses) et qu’il l’avait introduit lui-même, non par prodigalité, mais au contraire par économie ; car la porcelaine aurait dû être renouvelée à tout instant, à cause de 1 extrême habileté des esclaves à la mettre en très peu de temps en pièces, et serait revenue ainsi beaucoup plus cher.

« Notre joyeux repas était encore loin de finir; on était au champagne et on commençait à porter des toasts, quand un esclave

(1) M. le docteur Lacaze a eu la curiosité, en 1868, d’aller visiter dans sa cabane l’ancien sikidy de Ranavalo I». Le vieux serviteur était malade et desirait une consultation que sa science magique était impuissante à lui donner. « Couché sur une natte par terre, dit le docteur, dans une chambre misérable, l'augure se souleva et nous tendit la main. J’avais devant moi une espece de monstre, de la taille d’un nain, avec des jambes, des bras écourtes et d mes une figure diabolique, le tout couvert d’ulcères, d exostoses. Le malheureux était réduit et n’en pouvait plus. Il avait besoin d’un traitement à on que le reste de ses forces devait le rendre incapable de supporter. » {Souvenirs de Madagascar ; in-8°, 1881.)

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vint nous annoncer l’arrivée du prince Rakout. Nous nous levâmes aussitôt de table, mais nous n’eûmes pas le temps d’aller au-devant du prince. Dans son impatience de voir M. Lambert, il était venu sur les pas de l’esclave. Les deux hommes se tinrent longtemps embrassés et aucun d’eux ne put trouver un mot pour exprimer sa joie. On voyait qu’ils éprouvaient réellement l’un pour l’autre une profonde amitié. Nous tous qui assistions à ce touchant spectacle, nous ne pûmes nous défendre d’une vive émotion. >

<c prince Rakout, ou, pour l’appeler de son nom entier, Rakodond-Radama, est un jeune homme de vingt-sept ans. Je ne lui trouvai, contre mon attente, rien de désagréable. Sa taille est courte et ramassée. Sa figure et son teint ne répondent à aucune des quatre races qui habitent Madagascar. Il a tout à fait le type des Grecs de Moldavie. Ses cheveux noirs sont crépus, mais non cotonneux ; ses yeux foncés sont pleins de feu et de vie ; il a la bouche bien faite et les dents belles. Ses traits expriment une bonté si candide qu’on se sent de suite attiré vers lui. Il s’habille souvent à l’européenne.

« Ce prince est également aimé et estimé des grands et des petits, et, au dire de MM. Lambert et Laborde, il mérite entièrement cette estime et cet amour. Autant la reine sa mère est cruelle , autant le fils est bon ; autant elle aime à verser le sang, autant il en a une horreur invincible. Aussi, tous les efforts du prince tendent-ils à empecher le plus possible les exécutions sanglantes et à adoucir les châtiments rigoureux que la reine inflige à ses sujets. A toute heure, il est prêt à écouter les malheureux et à leur venir en aide ; il a défendu à ses esclaves de la manière la plus sévère de renvoyer qui que ce fût, sous le prétexte qu’il dormait ou prenait son repas. Les gens qui le savent viennent souvent au milieu de la nuit éveiller le prince et implorer son secours pour des parents qui doivent être exécutés le lendemain de grand matin. S’il ne peut obtenir leur grâce de sa mère, il prend comme par hasard le meme chemin, au moment où les malheureux, liés avec des cordes, sont conduits au lieu du supplice, et il coupe leurs liens et les engage à fuir ou à rentrer tranquillement chez eux, selon qu’ils doivent courir plus ou

moins de danger. Quand on rapporte ensuite à la reine la conduite tenue par son fils, elle ne fait pas la moindre observation. Seulement, elle cherche à garder le plus secrètes possible les condamnations et à en hâter l’exécution. Le jugement et le supplice se succèdent si rapidement que, quand par hasard le prince est absent de la ville, le message lui arrive trop tard pour qu’il puisse intervenir.

« Il est étrange qu’avec cette différence complété de caractères la mère et le fils aient, l’un pour l’autre, la plus tendre affection. Le prince a le plus grand attachement pour la reine ; il cherche à excuser de toutes manières ses cruautés et rien ne lui fait plus de peine que la pensée que sa mère pourrait ne pas être aimée. Le noble caractère clu prince est d'autant plus digne d admiration que, dès sa plus tendre enfance, il a toujours eu devant les yeux le mauvais exemple de sa mère et qu’on n’a rien fait pour son éducation. Sur cent cas semblables, quel fils n’eût-on pas vu adopter les préjugés et les défauts de sa mère ! A part quelques mots d’anglais, on n’a rien cherché à lui apprendre. Tout ce qu il est et tout ce qu’il sait, il le doit à lui-même. Que n’aurait-on pas pu faire de ce prince si son esprit et son talent avaient été développés par une instruction solide ! J’eus souvent occasion de le voir et de l’observer, car il ne se passait guère de jour qu’il ne visitât M. Lambert. Je n’ai remarqué en lui d’autres défauts que trop peu de fermeté et de confiance en lui-même, et la seule chose que je redoute, si jamais le pouvoir arrive en ses mains, . c’est qu’il n’ait pas l’énergie nécessaire pour exécuter ses bonnes intentions.

« Je ne raconterai que quelques traits de sa vie qui feront mieux connaître sa noblesse d’âme. Il arrive souvent que la reine ordonne à des centaines de ses sujets d’exécuter, pour tel ou tel grand seigneur du pays, les travaux les plus rudes , comme par exemple d’abattre du bois de construction, de le traîner a trente milles de là, de tailler des pierres, sans que les gens aient le droit de réclamer la moindre indemnité (1). Quand le prince apprend cela, il se fait porter à l’endroit où ces malheureux travad-

(1) C’est là cette corvée royale, — fanompoang, — sous laquelle le malheureux peuple liova gémit depuis si longtemps.

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lent, feint de les rencontrer par hasard et s’informe pour qui ils exécutent ces travaux ; puis , il leur demande s’ils reçoivent la nourriture (naturellement il n’est jamais question de salaire) ; il lui est répondu d’ordinaire que , non seulement ils ne reçoivent pas de nourriture, mais que souvent même ils ont épuisé les provisions qu ils avaient apportées et qu’ils sont réduits, pour apaiser leur faim, à chercher des racines et des herbes. Le prince donne aussitôt 1 ordre de tuer, selon le nombre des ouvriers , un ou deux bœufs et d’apporter et de distribuer plusieurs quintaux de riz, le tout aux frais du seigneur. Si le maître, étonné de cette conduite, vient trouv er le prince pour s’en plaindre , celui-ci le renvoie avec cette îéponse : cc II est de toute justice que vous nourrissiez celui qui travaille pour vous et, si vous ne voulez pas le faire vousmême, je me ferai l’intendant de vos dépenses. »

« Il y a quelques années, un vaisseau périt sur la côte de Madagascar avec la plus grande partie de l’équipage. Cinq matelots échappés âu naufrage furent, selon l’habitude, conduits à la capitale pour y être vendus comme esclaves. Le prince les rencontra dans une de ses excursions à environ une journée de Tananarive et, remarquant qu’un des matelots n’avait pas de chaussure et suivait les autres avec peine en boitant, il quitta ses propres souliers pour les lui donner ; puis il prit soin de les faire tous bien traiter. M. Laborde acheta ces cinq matelots, les habilla, leur donna de 1 argent pour leur voyage et des lettres de recommandation , et les aida à retourner dans leur pays. Une autre fois, le prince vit un Européen amené à la capitale comme prisonnier par des Malegaches. Le malheureux était poussé et chassé à force de coups comme une bête ; il était si fatigué et si épuisé d’un long voyage et des mauvaises routes, qu’il avait de la peine à se traîner. Le prince reprocha aux gardes leur cruauté, descendit de son tacon et invita le prisonnier à prendre sa place. Souvent, il sacrifie son dernier écu et distribue toutes ses provisions de liz et de vivies et il éprouve une double joie, quand il peut venir en aide à un malheureux, sans que celui-ci apprenne par qui il a été sauvé. »

M. Lambert fut enfin reçu par la reine le 2 juin. D’ordinaire, il faut attendre huit ou dix jours après l’arrivée à Tananarive.

Yoici comment Mme Pfeiffer, que M. Lambert voulut bien associer à cette réception, en raconte les curieux détails : <c Yers quatre heures de l’après-midi, nous nous fîmes porter au palais, au-dessus de la porte d’entrée duquel plane un grand aigle doré aux ailes déployées. Conformément à l’étiquette, nous dûmes passer le seuil d’abord du pied droit ; nous passâmes de même une seconde porte qui conduisait à une grande cour devant le palais. Là, nous vîmes la reine assise sur le balcon du premier étage. On nous fit ranger en ligne, dans la cour, en face d’elle. La reine, selon l’usage du pays, était enveloppée d’un large simbou de soie et, comme coiffure , elle portait une énorme couronne d or. Quoiqu’elle fût assise à l’ombre, on n’en tenait pas moins déployé au-dessus de sa tête un très grand parasol en soie cramoisie, qui fait partie de la pompe royale. D’un teint assez fonce, d une foi te complexion, elle est, malgré ses soixante-quinze ans , pour le malheur du pauvre pays, encore robuste et alerte. Autrefois, elle était, dit-on, très adonnée à la boisson ; mais elle a déjà renoncé depuis longtemps à ce vice. A la droite de la reine était son fils, le prince Rakout ; à sa gauche son fils adoptif, le prince Ramboasalama ; derrière elle , se tenaient debout ou assis quelques neveux, nièces et autres parents des deux sexes, ainsi que plusieurs grands du royaume. Le ministre, qui nous avait conduits au palais, adressa à la reine un assez bref discours , après lequel nous dûmes nous incliner trois fois et prononcer ces mots : « Esaratsarct tombolcoë » ce qui signifie : « Nous te saluons de notre mieux ; » elle répondit : « Esaratsarct , » ce qui veut dire : « C’est très bien. »

« Nous nous tournâmes ensuite à gauche, pour faire les mêmes trois révérences au tombeau du roi Radarna, placé de côté a quelques pas de là, puis nous retournâmes à notre ancienne place devant le balcon et fîmes de nouveau trois révérences. M. Lambert, à cette occasion, leva en l’air une pièce d’or de cinquante francs et la mit dans la main du ministre qui nous accompagnait. Ce don, que doit offrir tout étranger présenté pour la première fois à la cour, s’appelle manahasina. Il n’est pas nécessaire que ce soit une pièce de cinquante francs : la reine se contente même d’un écu d’Espagne ou d’une pièce de cinq francs. Après la remise de la pièce d’or, la reine demanda à M. Lambeit s il

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tu ait quelque chose à lui dire ou quelque souhait à formuler. Il répondit que non. Sa Majesté daigna aussi s’adresser à moi et nie demander si je me portais bien et si je n’avais pas été atteinte de la fievre. L’etranger meme n’échappe que très rarement dans la belle saison a la fièvre intermittente. Dès le second jour après notre arrivée à Tananariva, M. Lambert eut un léger accès, et dans la suite elle nous éprouva tous deux bien rudement (I). Après avoir répondu à la question de la reine, nous restâmes encore quelques minutes à nous regarder les uns les autres, puis les salutations et les révérences recommencèrent. Nous dûmes aussi prendre congé du tombeau de Radama, et en sortant on nous rappela de nouveau de ne pas passer le seuil, d’abord, du pied gauche. » Voici maintenant la description que la célèbre Autrichienne donne du palais de la reine : cc Ce palais est un grand édifice en bois, composé d’un rez-de-chaussée et de deux étages avec une toiture très élevée. Chaque étage est garni de larges galeries. Tout 1 édifice est entouré de colonnes en bois, de vingt-six mètres de haut, sur- lesquelles repose le toit qui s’élève encore à plus de treize métrés et dont le centre est appuyé sur une colonne de trente-neuf métrés d élévation. Toutes ces colonnes, sans en excepter celle du centre, sont d’un seul morceau, et quand on songe que les forêts dans lesquelles il y a des arbres assez gros pour fournir de pareilles colonnes sont éloignées de cinquante à soixante milles anglais de la ville; que les routes, loin d’être frayées, sont presque impraticables et que le tout, amené sans l’assistance de bêtes de somme ou de machines, a été travaillé et mis en place avec les outils les plus simples, on doit considérer l’érection de ce palais comme une œuvre gigantesque, digne d’être assimilée aux sept merveilles du monde. Le transport de la plus haute colonne seule a occupe o, 000 hommes et l’érection a duré huit jours cc Tous ces travaux ont été exécutés par le peuple comme corvées sans qu il reçut ni salaire ni nourriture. On prétend que, pendant la construction du palais, 15,000 hommes ont succombé à la peine et aux privations ; mais cela inquiète fort peu la reine, et la moi-

qUe M”e Pfeiffer mourut aussitôt après à son retour à Vienne, en Autriche, son pays natal, le 28 octobre 1858.

tié de la population peut périr, pourvu que ses ordres suprêmes s’accomplissent. Au principal édifice se rattache, du côté gauche, le Palais d'argent, ainsi appelé, parce que toutes les arêtes des voûtes, ainsi que tous les encadrements des portes et des fenêtres sont garnis d’innombrables petites clochettes d’argent. Ce palais est la résidence du prince Rakout , qui ne 1 habite , cependant, que ti ès rarement. »

c À côté du palais d’argent est le tombeau du roi Radama, une toute petite maison en bois sans fenetres , mais a qui 1 absence même de fenêtres et le piédestal sur lequel elle repose donnent l’aspect d’un monument. Dans ce tombeau a été enfermé le trésor de Radama, évalué à cinquante mille piastres. »

Dans les deux avant-dernières années du règne de Ranavalo , en 1859 et 1860, M. le capitaine de vaisseau Fleuriot de Langle, commandant la station des côtes d’Afrique, avait visité la côte orientale de Madagascar, pour y réprimer des actes de violence commis contre des commerçants et des missionnaires français par les populations de ces provinces qui nous appartiennent. Cet officier profita de cette occasion pour s’enquérir de la situation de nos alliés les Sakalaves et pour consolider nos anciens droits de souveraineté par des traités nouveaux avec les rois de ce pays. C’était surtout à propos de l’affaire du brick la Marie- Angélique , dont l’équipage avait été victime de la barbarie des indigènes, que l’expédition vengeresse avait été organisée. A bord de ce brick se trouvait un délégué du gouvernement français. Chargé de présider à l’engagement des travailleurs libres recrutés dans ces parages, cet agent avait été tué par les indigènes de Rabouki et de Mahogoulou, villages situés sur la côte où le navire avait été pillé. M. le commandant Fleuriot de Langle commença par envoyer aux rebelles quelques obus de 80 , puis il détruisit un boutre dans la baie de Baly et imposa à la contrée une contribution de guerre de soixante-dix mille francs. Ces premiers actes de vigueur suffirent pour rétablir la sécurité, en faisant comprendre aux naturels que la France ne perdait pas de vue l’intérêt de ses nationaux. Puis l’ordre fut donné à la Cordelière de se porter dans la baie avec toutes les ressources nécessaires pour opérer un débarquement. On débarqua en effet, et le commandant s’empara,

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en guise de trophée, de la reine Outsingou, sous l’autorité de laquelle se trouvaient les villages de Eabouki et de Mahogouiou. En vertu de son pouvoir discrétionnaire, le commandant déclara cette reine déchue de sa portion de souveraineté et plaça la partie septentrionale de la baie de Baly, en vertu d’un traité, sous l’autorité de Isiahouan, roi de l’Ambougou, qui gouvernait déjà la partie du sud-ouest. Celui-ci fit accepter le traité par ceux des princes et rois de sa famille qui gouvernaient alors les peuplades voisines. En outre, M. Fleuriot de Langie conclut un autre traité analogue avec Iboine, roi des Sakalaves du Bouéni, et avec le roi Angarezza qui régnait sur le reste de la baie de Baly. Ce dernier em oya au commandant français une députation chargée de faire le serment d’allégeance à la France et d’invoquer sa protection. On remarquait parmi les membres de cette ambassade les tantes des rois, filles d’Andrian Souli, prédécesseur du roi Angerezza, et qui, on se le rappelle, nous céda Mayotte en 1841. Ces divers traités portaient la date du 2 février 1859. Quelques mois après, la reine de Baly ayant fait amende honorable, M. Fleuriot de Langie , en vertu de nos droits de souveraineté, la releva de la déchéance qu’il avait prononcée contre elle. Plus tard, le 26 septembre de la même année, un nouveau traité définitif fut signé avec la participation de tous les chefs du pays.

Pour compléter son œuvre, le commandant de la station française continua sa route dans le sud de la côte occidentale. Dans le but dy constater nos droits de souveraineté, il visita la baie de Saint -Augustin et fit lever les plans de Salar, de Tolia, de Ramoubé, de Saint- Augustin ; puis, le 10 août 1859, il conclut un traité d’alliance avec le roi des Mahafales Radigoun assisté des chefs de cette tribu, et le 19 août il en signa un autre avec Lahimeriza, roi de la vaste province du Féérègne, comprise entre la rivière Mangoki (ou Saint- Vincent) , au nord, et la rivière Ongalahé (ou de Saint- Augustin) , au sud.

En résumé, cette campagne de 1859-1860 fut féconde en résultats politiques ; elle renoua avec ces populations les liens de notre ancienne domination. Le lecteur lira avec intérêt les principales stipulations contenues itérativement, dans ces traités, comme les marques de notre souveraineté : Faculté de s’établir

et de commercer dans toute l’étendue du pays, de remonter les cours d’eau, de les utiliser comme force motrice ou autrement, de cultiver les terres, de les posséder en toute propriété, après la mise en culture, de créer des écoles ; — libre exercice des cultes religieux ; en cas de naufrage d’un navire, obligation pour les ri¬

verains de prêter leur concours , soit pour le renflouer, soit pour toutes autres opérations de sauvetage ; obligation de fournir des vivres, des logements aux naufragés, de mettre en magasin et de garder les marchandises sauvées qui appartiennent aux armateurs, mais dont un tiers devra être employé à payer les frais du sauvetage ; — au cas où les indigènes auraient des plaintes à porter contre des Français, c’est au commandant de la station navale que ces plaintes devront être adressées pour être transmises au commandant de Mayotte et de Nossi-Bé et au gouverneur de l’île de la Reunion. Cette législation tutélaire fut acclamée comme un bienfait par les habitants et les rois de la côte occidentale, depuis la baie de Baly jusqu’à celle de Saint-Augustin. Enfin, M. Fleuriot de Lano-le prit solennellement acte de la soumission de ces peuplades et de la reconnaissance des droits de la France, dont il consigna les témoignages dans les différents actes signés par lui.

Avant d’aller plus loin et de raconter la part que prirent le prince Rakout, M. Laborde et M. Lambert aux efforts qui avaient pour but de délivrer le peuple hova du joug qui l’abrutissait sous Ranavalo, nous croyons devoir placer sous les yeux du lecteur l’éloquent tableau de ces misères tracé d’une main virile et indignée par Mme Pfeiffer, qui tenait ces détails, pris sur le vif, de ceux qui en étaient à la fois les témoins et les victimes. Quoique ce récit soit assez long, nous ne voulons rien en retrancher, parce qu’il justifie le noble but de la généreuse révolution qui aurait eu pour effet d’empêcher à jamais le retour de telles horreurs. On dirait sous cette plume de femme, des pages de buetone : « En moyenne, il périt à Madagascar, tous les ans, de 20 a 30,000 personnes, soit par les exécutions et les empoisonnements, soit par les corvées et par les guerres. Les exécutions et les massacres ont souvent lieu en grand et frappent particulièrement es Sakalaves, qui paraissent être surtout odieux à la reine ; mais, elle ne traite guère plus doucement les Malegach.es et les autres peu-

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plades, et la seule race qui trouve en quelque sorte grâce à ses yeux est, comme nous 1 avons déjà dit, celle des Hovas, dont elle est elle-même issue. En 1831, à une époque où la discipline introduite dans l’armée par le roi Radama n’était pas encore tout à fait oubliée , la reine voulut soumettre une grande partie de la côte orientale, dont la principale population se compose de Sakalaves. Elle ordonna à tous les hommes du pays conquis de venir lui rendre hommage. Quand tous ces malheureux, au nombre de vingt-cinq mille, furent assemblés, on leur enjoignit de déposer leurs armes. Puis, on les conduisit sur une grande place qu’on fit entourer dé soldats. On les força de s’agenouiller en signe de soumission. A peine eurent-ils fait ce qu’on leur demandait, que les soldats se précipitèrent sur ces malheureux et les massacrèrent tous. Quant aux femmes et aux enfants de ces pauvres victimes , on les vendit comme esclaves. Tel est le sort réservé par la reine aux vaincus ; mais celui des sujets ne vaut guère mieux. Ainsi, en 1837, les ministres apprirent à la reine qu’il y avait parmi le peuple beaucoup de magiciens, de voleurs, de profanateurs de tombeaux et d autres criminels. La reine décréta aussitôt un kabar (session judiciaire) de sept semaines, et fît publier en même temps qu’elle ferait grâce de la vie à tous ceux qui se dénonceraient eux-mêmes, tandis que tous ceux qui ne se déclareraient pas seraient punis de mort. Il y eut un nombre total de près de seize cents coupables ; environ quinze cents s’étaient livrés spontanément au tribunal ; quatre-vingt-seize avaient été dénoncési De ces quatre-vingtseize, quatorze furent brûlés et quatre-vingt-deux furent, les uns précipités par-dessus un haut rocher, situé dans la ville de Tananariva et qui a déjà coûté la vie à des milliers d’hommes, les autres jetés dans une fosse et couverts d’eau bouillante, d’autres enfin exécutés avec la lance ou empoisonnés. Quelques-uns furent décapités ; à plusieurs, on coupa les membres les uns après autres ; mais on réserva au dernier la mort la plus affreuse. Il fut mis dans une natte, sans qu’on lui laissât de libre que la tête, et son corps fut livré tout vivant à la pourriture. Ceux qui s’étaient dénoncés eux-mêmes échappèrent, selon la promesse royale, au supplice, mais ils furent traités encore plus cruellement que ceux qui avaient été condamnés à mort. La reine déclara qu’il

serait trop dangereux de rendre la liberté à un aussi grand nombre de criminels et qu’il fallait en tout cas leur Ôter au moins les moyens de nuire. Elle leur fit river de lourds fers autour du cou et des poignets, et fit attacher ensemble, par quatre ou cinq, ces malheureux avec de grosses barres de fer de cinquante centimètres de longueur. Après cette opération, on les laissa libres d’aller où bon leur semblait ; seulement, il y avait partout des surveillants chargés de veiller sévèrement à ce qu’aucun ne limât ses fers. Si un homme du groupe venait à mourir, il fallait lui couper la tête, pour pouvoir délivrer le corps du fer qu’il avait au cou et les fers du mort restaient à la charge des survivants ; de sorte que ceux-ci, à la fin, pouvaient à peine se traîner et périssaient misérablement sous le poids écrasant des fers.

<•< Ranavalo, dès son avènement au trône, s’est appliquée de la manière la plus cruelle à étouffer le christianisme, introduit à Madagascar du temps du roi Radama. Cependant, on dit qu il y a encore dans l’île beaucoup de chrétiens, qui cachent naturellement autant que possible leur croyance. Malgré toutes les mesures de précaution employées, une petite société chrétienne n’en fut pas moins dénoncée à Tananariva, il y a environ six ans. Tous ces malheureux ayant été arrêtés, on en brûla six .(d’ordinaire on ne condamne au bûcher que les nobles, les officiers et les soldats) ; \quatorze furent précipités par-dessus le rocher et beaucoup d’autres périrent sous le bâton. Quant aux autres, les nobles furent dépouillés de leurs titres et de leurs dignités ; ceux qui n’étaient pas nobles furent vendus comme esclaves. Les Bibles qu’on trouva furent brûlées publiquement sur la grande place du marché.

« Un des châtiments les moins sévères que la reine inflige à ses sujets est de les faire vendre comme esclaves. Les exemples suivants prouvent la prodigieuse facilité avec laquelle cette peine se pratique. Un jour, la reine avait fait fondre des écus d’Espagne et fabriquer avec ce métal des plats d’argent. Quand on les lui apporta , elle ne les trouva pas à son gré. Elle appela au palais les orfèvres et leur commanda de lui fournir un meilleur travail. Les bonnes gens firent de leur mieux et, pour leur malheur, réussirent à faire de plus beaux plats que la première fois. La reine en fut contente, les loua et en récompense fit vendre toute la corpora-

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tion des orfèvres, même ceux qui n’avaient pas été chargés de l’ouvrage et cela pour le motif qu’ils n’avaient pas fourni dès la première fois d’aussi beaux plats qu’ils pouvaient en faire.

« C’est un crime non moins grand pour les sujets de devenir riches , et, aussitôt que leur richesse commence à être connue , elle leur attire les plus grandes persécutions. La reine apprend-elle, par exemple, qu’un village a acquis un peu d’aisance, en amassant du bétail, du riz et autres objets (on conçoit que chez des gens de la campagne il ne puisse être question d’argent), aussitôt elle impose aux malheureux habitants quelque corvée qu’ils ne peuvent pas accomplir, comme de transporter tant de bois ou de pierres ou d’autres objets dans un temps fixé et à un endroit déterminé. Mais la quantité d’objets demandés est si grande, et le temps assigné pour se les procurer si court , qu’avec la meilleure volonté et les plus grands efforts du monde, les pauvres gens ne peu\ ent exécuter 1 ordre. Ils sont donc condamnés à une amende de quelques centaines d’écus, et, comme ils ne les possèdent pas, ils sont obligés de vendre leur bétail, leur riz, leurs esclaves et souvent de se vendre eux-mêmes.

« Cependant, comme les châtiments de tout genre, les exécutions et les empoisonnements ne font pas encore assez vite la besogne de la reine Eanavalo, et que ses ressources en fait de cruautés sont inépuisables, elle a encore imaginé d’autres moyens pour décimer le peuple et pour le rendre plus misérable. Un de ce$ moyens employés de temps en temps par la reine est un voyage dans ses Etats. C’est ainsi que la reine s’est rendue en 1845 dans la province deManerimerina, sous le prétexte d’une chasse aux buffles. Dans ce voyage, elle s’est fait accompagner de plus de cinquante mille personnes ; elle y avait invité tous les nobles et les officiers des pays environnants de Tananariva et, pour donner plus d’éclat à la marche triomphale, chacun d’eux avait dû emmener ses serviteurs et ses esclaves. Dix mille soldats et à peu près autant de porteurs accompagnaient la reine ; douze mille hommes étaient toujours envoyés en avant pour élargir et réparer les routes. Les habitants des villages où la reine passait n’étaient pas non plus épargnés , et la moitié de chaque village était forcée de suivre le cortège avec femmes et enfants. Beaucoup d’hommes étaient en-

core envoyés en avant pour disposer le coucher de la reine , ce qui n’était pas une mince besogne, car il fallait entourer d’un haut retranchement les maisons ou tentes destinées à la famille royale, pour que Sa Majesté ne fût pas surprise la nuit par l’ennemi et enlevée à son peuple chéri.

« Comme dans un pareil voyage la noble et généreuse souveraine ne prend des précautions que pour son propre entretien et qu’elle ne donne à ses compagnons que la permission de se nourrir des provisions que chacun apporte avec lui (si toutefois il en a les moyens), la famine n’éclate que trop tôt parmi les soldats, le peuple et les esclaves. Cela arriva aussi dans ce voyage, et, pendant les quatre mois qu’il dura, environ dix mille personnes, parmi lesquelles surtout beaucoup de femmes et d’enfants, succombèrent. La majeure partie des nobles même subit les plus dures privations ; car, là où il y avait encore un peu de riz , on le vendait à un prix si exorbitant qu’il n’y avait que les gens les plus haut placés et les plus riches qui fussent en état de le payer.

« La reine n’aime rien tant que les combats de taureaux, et ce noble amusement a souvent lieu dans la grande cour du palais. Parmi ses combattants à cornes, elle a plus d’un favori; chaque jour elle s’informe de leur santé et en prend autant de soin que nos dames européennes de leurs petits chiens, et, ainsi que ces dernières, elle s’intéresse souvent beaucoup plus à son animal favori qu’à ses amis et a ses serviteurs. Un jour, un des taureaux qu’elle aimait le plus périt dans un combat (c’était le cheval Incitatus de ce Caligula femelle). La pauvre reine fut inconsolable de cette perte. Jusqu’à ce jour, personne ne l’avait vue pleurer. Elle avait pourtant essuyé plus d’un malheur dans sa vie, car elle a perdu son père et sa mère, son mari, plusieurs enfants, des frères et des sœurs. Mais que sont-ils tous à côté de son taureau favori ? Elle le pleura amèrement, et elle fut longtemps sans pouvoir se consoler. La bête fut enterrée avec tous les honneurs appartenant à un grand du royaume ; on l’enveloppa de beaucoup de simbous, on la couvrit d’un grand drap blanc et des maréchaux furent chargés de la porter au tombeau. Les maréchaux prouvèrent à cette occasion que la race des courtisans fleurit aussi à Madagascar. Ils se trouvèrent très honorés de cette

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distinction et ils s’en vantent encore aujourd’hui. Deux grosses pierres furent posées sur la tombe, en souvenir du mort bienaimé et on dit que la reine se souvient toujours de lui avec une profonde douleur. Ce tombeau est placé dans l’intérieur de la ville. »

Telle était l’horrible situation où l’on se trouvait à Madagascar, quand y arriva M. Lambert,

En dehors de la satisfaction qu’on éprouva en le revoyant après une si longue absence, le prince, ainsi que M. Laborde et les amis de la France écoutèrent avec une douleur profonde le récit des vains efforts tentés à Paris par M. Lambert et de l’échec complet de sa mission : ce fut un accès de désespoir universel.

Le malheureux prince héritier, dès qu’il apprit le refus de la France d’accepter le protectorat projeté, tomba dans le plus profond découragement. Sa douleur patriotique s’exhalait en plaintes amères et même, dit-on, en sanglots. « Ah ! disait-il, on laissera donc périr ce malheureux peuple ! Me prend-on pour un ambitieux, qui ne veut qu’un trône ? Si c’est une couronne que l’on désire, je la donne de grand cœur, car je n’y tiens pas ; mais, de grâce, qu’on sauve mon peuple, mon pauvre peuple! » Et de grosses larmes roulaient dans ses yeux (1).

Après s’être remis d’une aussi cruelle déception, le prince pensa qu’il ne fallait plus compter que sur lui-même et sur ses auxiliaires. Dans ce but, M. Lambert et ses amis, pour recruter des partisans au prince, comprirent qu’il fallait tout d’abord renverser Rainizouare et, dans cet espoir, ils n’hésitèrent pas à employer les moyens que pratiquaient depuis si longtemps les étrangers : ils répandirent 1 argent, distribuèrent des cadeaux, pour amener dans leur parti les grands et les courtisans. On approchait peu à peu du but, lorsque les Anglais, sentant le péril, jugèrent que le moment était venu de porter un grand coup. Rainizouare avait été îeçu comme pasteur dans la secte méthodiste; il fut prévenu par un de ses frères en religion, par l’entremise d’un Hova, de tout ce qui se tramait contre lui.

(1) M. Francis Riaux, Introduction au Voyage de Mme Pfeiffer. Ces détails sont tellement précis qu’on a lieu de croire qu’ils sont exacts, n’ayant pu être communiqués à l’auteur que par des témoins oculaires.

Dès ce moment, les projets généreux dont nous avons parlé étaient dénoncés. Rainizouare résolut de les faire avorter. Il avait dans son parti tous les vieux Hovas qui voyaient à l’avance leur domination anéantie par l’arrivée des Français ; il avait aussi pour lui les créatures et les séides de Ranavalo, qui ne pouvaient supporter la pensée d’être écartés avec elle ; il avait, enfin, dans son jeu les Anglais de toutes les sectes. Le premier ministre en forma autour de la reine comme un faisceau d’influences liguées contre M. Laborde, M. Lambert et le jeune prince. O11 les dénonça à la reine comme ayant formé une conjuration pour la détrôner et pour proclamer, après elle, la république à Madagascar. Ce mot de république étant inconnu aux peuples d’origine asiatique, l’emploi seul de ce mot révélait l’ingérence et la main des méthodistes anglais. On fit, enfin, craindre à la reine pour sa propre vie : les sikidys se livrèrent à leurs pratiques habituelles, pour effrayer l’imagination de Ranavalo. L’effet de toutes ces menées était prévu d’avance.

La reine décréta immédiatement l’exil en masse de tous les blancs. Elle alla même jusqu’à confisquer les biens de celui qu’elle considérait, depuis tant d’années, comme son meilleur ami, de M. Laborde. Tout cela se passait en septembre 1857 .

Pour donner une idée de la manière de gouverner de la Reine, disons que, lorsque la prétendue conspiration contre ses jours fut découverte et que le premier ministre en mit les preuves, fournies par les méthodistes anglais, sousles yeux de Ranavalo ; celui-ci lui proposa de soumettre à l’épreuve du tanguin des poulets représentant chacun un blanc : MM. Lambert, Laborde, Mne Pfeiffei, MM. Marius Arnauld, Gfoudot, le père Finaz, le père Webber (Joseph), etc. Le ministre avait sous la main les administrateurs du poison ; il était maître de la vie et de la mort des volailles. Mais le père Webber, en qualité de chirurgien (on l’avait présenté comme tel), avait soigné avec beaucoup de zèle le frère de ce ministre, opéré quelques mois auparavant par le docteur Milhet Fontarabie. En conséquence, Rainizouare ordonna à ceux qui administraient le tanguin de faire périr toutes les poules, à l’exception de celle de M. Joseph Weber (1).

(1) M. Francis Riaux, Introduction au Voyage de M™ Pfeiffer, p. Lxv.

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Convaincue alors que les blancs sont coupables, à l’exception du père Joseph Webber, la superstitieuse Ranavalo les condamne à mort et délibère si elle les fera exécuter, comme les religionnaires hovas. Mais le prince Rakout lui représente que cela serait dangereux, parce qu’on était persuadé que M. Lambert était un agent secret du gouvernement français. Cette croyance sauva les blancs de la mort.

Enfin, le 17 juillet, vers midi, les juges de Tananarive, accompagnés de quelques personnes du peuple, se présentent dans la cour de la maison de M. Laborde, où ils convoquent tous les blancs. « Vous avez, leur dirent-ils, réuni quatre fois les conjurés ; vous avez voulu établir la république, affranchir les esclaves, établir l’égalité de tous sans distinction des nobles. Nous vous chassons ; sortez du pays dont Ranavalo est la maîtresse. Ce n’est point la reine qui vous chasse, ce ne sont pas les grands ni l’année; c’est nous, peume, avec les juges, qui sommes les chefs de l’armée. »

La pauvre Mme Pfeiffer se trouvait ainsi englobée dans cette grotesque accusation de vouloir établir la république.

Quant à M. Laborde, la reine avait fait confisquer ses biens. Cependant, soit par le souvenir des services rendus, soit par la force de l’habitude, elle hésitait à le proscrire. Dans cette grave circonstance, comme dans toutes les autres, elle s’adressa à ses prêtres ou sorciers et les pria de consulter le sikidy. On sait que le sikidy est une pratique de la sorcellerie des ombiaches par laquelle ces charlatans jettent de petites noix rondes sur une sorte de damier à trous creux et tirent des horoscopes d’après la position de ces noix par rapport aux trous, comme nos tireuses de cartes consultent le mazc de café, l’as ou le valet de cœur (1). Il va sans dire que les sikidys s’arrangent toujours pour que le résultat soit favorable à leurs desseins.

La reine , vivement contrariée d’être obligée de se séparer de

(1) Nous devons ces curieux détails où se révèle toute la fourberie des prêtres malegaches, soudoyés par les vieux Hovas, à l’obligeance de M. Alfred Grandidier. M. le docteur Lacaze les a racontés dans les Souvenirs de Madagascar , mais avec de légères variantes, qui ne changent rien au fond du récit. — Le mot sikidy s’applique à la fois du sorcier et au jeu à l’aide duquel il tire ses horoscopes.

M. Laborde, fit tous ses efforts pour l’éloigner le moins possible de sa personne. Dans ce but, elle posa d’abord aux devins la question préalable de savoir s’il fallait bannir M. Laborde. Les devins firent jouer le sikidy, qui répondit, cc Oui ». La reine leur demanda ensuite si M. Laborde pouvait rester, chez lui, aux environs, à huit lieues de Tananarive : réponse, cc Non » ; s’il pouvait rester dans la province d’Ankôve : réponse, cc Non » ; s’il pouvait être banni seulement à Tamatave : réponse, cc Non ». La reine demanda enfin s’il fallait que M. Laborde franchît la mer et fût par conséquent exilé de Madagascar. Cette dernière réponse ne pouvait être douteuse et cette réponse, ce fut, cc Oui ». C’est ainsi que, semblable à Bérénice, la reine fut forcée de congédier le nouveau Titus invitus invitam.

M. Laborde fut donc exilé comme M. Lambert, comme les autres, et ce digne homme fut obligé de se réfugier à l’ile Bourbon avec sa famille.

Après la déclaration des juges, que nous venons de reproduire, la maison fut entourée de soldats et les proscrits devinrent prisonniers. Cependant, le prince et quelques chefs intercédaient auprès de la reine pour les blancs, surtout pour M. Laborde. Mais la reine, tantôt furieuse, tantôt émue, était toujours ramenée à la sévérité par Rainizouare, qui, craignant de laisser échapper sa vengeance, se gardait bien de quitter Ranavalo un seul instant. Elle s’emporta même une fois jusqu’à menacer de mort son fils qui l’implorait pour les blancs, ainsi que la princesse Raboude, sa belle-fille.

Le soir du 17 juillet, le prince, éperdu de douleur, se déguisa en esclave et affronta la garde qui cernait la maison deM. Laborde, pour aller serrer une dernière fois la main de ses courageux amis ; l’entrevue fut déchirante. Il leur disait sans cesse : cc Je n’ai rien pu obtenir pour vous ; méfiez-vous des Anglais ; prenez garde aux Anglais, etc. » Ils s’embrassèrent tous, comme des amis qui n’espèrent plus se revoir : le prince, en dernier adieu , supplia encore M. Lambert, s’il échappait, de s’adresser de nouveau à l’empereur Napoléon III pour les sauver tous.

Le lendemain, la première bande des proscrits se mit en route,

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et le surlendemain, ce fut le tour de la famille de M. Laborde, qui formait le second convoi. On avait confié leur garde à une multitude d’ofîiciers et à une compagnie entière de soldats. Les ordres étaient sévères, vexatoires ; défense de communiquer avec personne, de quitter les rangs, etc. Mais le prince, fidèle à l’amitié et au malheur, veillait sur les proscrits. Ceux-ci éprouvèrent peu à peu, à mesure qu’on s’éloignait de Tananarive, les bons effets de ses chaleureuses recommandations et de la sympathie de leurs propres gardiens, qui n’ignoraient pas le motif vrai de leur expulsion et qui, dans le fond, les aimaient, les plaignaient et les honoraient.

Sur leur passage à Tananarive, le peuple se porta en foule, morne et silencieux ; c’était la seule protestation que pouvait faire entendre la population terrifiée.

A peine étaient-ils sortis de la ville, que les tambours et les musiques appellent le peuple au lieu du supplice. On y conduisit les dix personnes dénoncées comme chefs de la conjuration et on les lapida.

Après le départ de M. Laborde, ses amis renouvelèrent leurs instances auprès de la reine pour obtenir son rappel ou du moins son exil sur les frontières de la province de ITmerina. Outre les grands, le corps des juges rappela les services que ce blanc avait rendus au pays. Mais Ranavalo, plus que jamais sous l’influence funeste de son favori, maintint la proscription.

Les bannis mirent deux mois à faire les soixante-dix lieues qui séparent Tananarive de Tamatave et restèrent dix-neuf jours dans la forêt. M. Lambert et Mme Pfeiffer furent tout le temps en proie à la fièvre et plusieurs^oldats de l’escorte en moururent. Les ordres étaient donnés d’aller le plus lentement possible. Rainizouare, qui n avait osé exécuter les blancs, espérait que la fièvre les tuerait au milieu de ces forêts épaisses, où le soleil ne pénètre jamais et où se développe une chaleur humide, aussi propice aux végétaux que mortelle à tout être vivant.

Le premier convoi de proscrits, arrivé, le 31 août 1857, au village de Trano-Maro, sur les bords du lac Nossi-Bé, rencontra là l’honorable docteur Milhet Fontarabie, aujourd’hui sénateur de la Réunion, qui était appelé à Tananarive. « A la vue de ces

pauvres bannis, dit le docteur dans sa relation (1), je n’ai pu me départir d’un sentiment de tristesse et de vive sympathie. Je me suis dirigé vers eux ; mais les Hovas m ont empêché de les approcher. »

Aussitôt que M. Laborde fut parti de Tananarive, le gouverneur confisqua tous ses biens, ainsi que les propriétés et les noiis de M. de Lastelle. Le ministre Rainizouare était satisfait : il avait dépouillé et banni les blancs.

Est-il besoin de dire que leur souvenir resta vivant dans le cœur du jeune prince ; il avait écrit, dès le 13 juillet, la lettre suivante à M. Lambert (2) :

« Mon cher ami,

« J’éprouve le besoin de vous remercier, vous et M. Laborde,. de tout ce que vous avez fait pour la cause du peuple de Madagascar, cause que j’ai fait mienne par le seul désir de procurer le bonheur à une nation si maltraitée. Votre zèle à tous les deux n’a abouti, hélas ! qu’à vous faire perdre votre fortune et à vous faire persécuter du pays même que vous vouliez sauver. Votre dévouement, qui a été jusqu’à exposer votre vie, et son résultat malheureux, me navrent le cœur : avec cela, je vois, ce que je n aurais jamais pu croire, que la misère des Malegaches empire chaque jour et que bientôt il ne restera plus que quelques débris errants

de ma pauvre nation. v

« Ah! cher ami, quelle déception pour moi, lorsqu a votre arrivée vous m’avez annoncé que l’empereur, malgré tout l’intérêt qu’il nous porte, ainsi que yous me l’aviez assuré, n’avait pu envoyer une expédition pour nous sauver. Aujourd hui, vous le voyez, sans cela il n’y a rien à faire.

ce Je vous prie donc et vous supplie de retourner auprès de ba Majesté l’empereur, de vous jeter à ses pieds, comme je le ferais moi-même si je le pouvais, et de lui demander de venir à notie

(1) Revue algérienne, février 1860, page 83.

C2) Nous empruntons cette lettre si intéressante, ainsi que les details qui l’accompagnent à l’Introduction déjà citée placée par M. Francis Riaux en tête du Voyage de Mm= Pfeiffer.

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secours, s’il ne veut pas que nous périssions tous. Dites-lui bien que, quant à moi , ce n’est point un intérêt personnel qui me fait parler. Persuadez-lui que l’ambition de régner est bien loin de moi dans mes démarches. Je proteste ici, par écrit, comme je l’ai fait plusieurs fois de vive voix en votre présence, que je suis prêt à renoncer, dès à présent, à tous mes droits 'au trône et que j’y renonce s’il juge que ce soit nécessaire pour assurer un prompt secours expéditionnaire.

cc De grâce, ne vous rebutez pas ; souvenez-vous que la destinée d’un peuple entier est entre vos mains.

« Que Dieu vous aide dans vos démarches.

« RaIvOTOND-RàDAMA. )>

« Quand on ne saurait pas, dit M. Francis Riaux, que le prince était chrétien (1), l’expression seule de ces généreux sentiments montrerait les traces vivantes d’une éducation vraiment et profondément chrétienne, qui a su inspirer à un prince né dans un pays barbare un pareil renoncement à toutes les grandeurs du pouvoir. »

Ses vœux furent religieusement accomplis. M. Lambert retourna plusieurs fois à Paris et y vit notamment le prince Napoléon, qui se trouvait alors chargé du ministère de l’Algérie et des colonies. Le prince Napoléon s’intéressa vivement aux efforts de nos compatriotes. Dans une longue note rédigée par les amis du prince Rakout et des missionnaires français, on rappela au cousin de l’empereur, devenu ministre, la demande de protectorat faite à Napoléon III et la nécessité de mettre un terme aux atrocités

(1) Radama II était-il chrétien? C’est là un point historique controversé. M. le docteur Vinson (page 372 de son Voyage ) dit expressément : a Radama, malgré ses beaux instincts, n’eut jamais le courage de se faire chrétien. C’est à tort que M. Ellis a imprimé dans son ouvrage que le prince avait été baptisé et converti à la secte des méthodistes; lorsqu’un jour on lut ce passage devant le roi, il en fut vivement contrarié ; il s’en expliqua avec M. Ellis, qui rejeta la faute sur l’imprimeur anglais. »

En réalité, Radama n’a jamais voulu opter entre le protestantisme et le catholicisme , par esprit politique, espérant par cette neutralité, tenir la balance égale entre les deux communions et aussi par crainte d’offenser la majorité de la nation.

révoltantes (le mot était écrit dans la note) qui se commettaient chaque jour à Tananarive. « Le prince Rakout, disait cette note, est doué de qualités supérieures, intelligence prompte, cœur d’or. Il n’a pas reçu d’autre éducation que celle qu’il cherche à se procurer par d'es conversations de tous les jours avec M. Lahorde d’abord, puis avec les missionnaires, durant leur séjour à la capitale. Ceux-ci passaient des journées et souvent des nuits entières dans ces entretiens instructifs , où il s est monti é extrêmement avide de tout ce qui touche à la civilisation et à la manière de bien gouverner. Il ne parle point le français ; c est en langue hova qu’avait lieu l’entretien... Il est extrêmement populaire et la reine le sait si bien qu’elle a fait défendre, sous peine de mort , d’accuser son fils , attendu que 1 héritier de son trône

est impeccable. » ,

La note se terminait par ces hautes considérations que c’était poser la France en libératrice ; qu’attendre la mort de la reine (elle avait alors soixante-dix-sept ans) ou celle de son ministre, c’était attendre que notre protectorat ne fût plus demandé, pour l’imposer alors. On ajoutait, avec un grand sens politique, que renoncer à l’établir ou l’ajourner indéfiniment, c’était priver ce beau pays de garanties pour son avenir ; que jamais les Européens n’y entreprendrait rien d’important, même sous le règne de Rakout, parce qu’ils craindront qu’à la mort de ce prince, à défaut d’une autorité tutélaire, ce qui a eu lieu à la mort de son père ne se renouvelât.

Toutes ces considérations étaient frappantes de justesse. Malheureusement encore, l’horizon politique se rembrunissait du côté de l’Italie et préoccupait le gouvernement.

De son côte, M. Laborde 11e restait pas inactif. Lui aussi écrivit au prince Napoléon pour lui exposer la situation de Madagascar et lui renouveler les instances du prince Rakout pour obtenir le protectorat de la France. Le prince Napoléon accueillit toutes ces démarches avec le plus patriotique empressement et conseilla à M. Laborde, dans les circonstances où il se trouvait, de ne pas quitter la Réunion, où sa présence pouvait être fort utile pour éclairer les amis de la France.

En effet, le 28 septembre 1858, à onze heures du matin, le

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vaisseau anglais de 70 canons le Boscawen mouillait en rade de Tamatave. Pendant les trois jours qu’il y séjourna, les Malegaches parurent épouvantés. Dans le premier moment, ils ne songeaient qu’à fuir et à cacher leurs richesses : ils se trompaient, le Boscawen n’était venu que pour miner notre influence ; officiers et matelots répétaient sans cesse leur éternelle formule — : que la France est une petite nation qui ne possède pas de vaisseaux comme l’Angleterre ; que les menaces de la France ne signifient rien; que l'Angleterre , si les Français allaient plus loin qu'elle ne voulait, saurait bien les arrêter.

Cependant, le prince héritier adressait à ses amis de nouveaux appels. M. Lambert fit encore un voyage à Paris, où il passa trois mois, mais sans pouvoir obtenir une décision conforme à son mandat. D’ailleurs, le prince Napoléon, qui conseillait à son cousin une vigoureuse action à Madagascar, n’était plus ministre et la guerre d’Italie venait d’éclater.

Entre temps, le prince Rakout avait obtenu de sa mère que M. Laborde revînt à Madagascar ; mais il fut interné à Tamatave, sans pouvoir encore monter à Tananarive.

Quant à M. Lambert, revenu à Paris plein d’ardeur, il y trouvait toujours un bon accueil dans les régions du gouvernement; il s’efforçait d’avancer la question, mais sans pouvoir l’amener à un dénouement.

« Et quand on pense, dit M. Francis Riaux (1), aux difficultés qu’éprouvent les questions coloniales et maritimes à être bien comprises à Paris, ce centre de toutes les agitations de la politique et de la diplomatie , on ne s’étonnera pas de voir une aussi grosse question que celle de Madagascar faire son chemin avec lenteur dans les esprits. »

C’est à ce moment où tout le monde désespérait du succès de tant et de si hautes démarches que la reine Ranavalo vint à mourir, le 18 août 1861, à l’âge de quatre-vingt-un ans. Comme à la mort de Radama Ior, on intrigua pour que le pouvoir passât entre les mains d une femme, ou tout au moins de Ramboasalama. Grâce au sang-froid de ses amis, et surtout de Rainilaia-

(1) Introduction au Voyage de Mme Pfeiffer, page lxxv.

rivoni et de Raharla, le prince Rakout fut proclamé, sous le nom de Radama II, aux applaudissements et à la joie du peuple qu’il était appelé à gouverner.

Enfin , cette grande question de Madagascar, posée depuis plus de deux siècles et soumise à tant de fluctuations, allait avoir sa solution naturelle par la rencontre inattendue de circonstances heureuses dont la principale était l’avènement au trône du prince qui en était, avec l’assentiment de l’Europe civilisée, le portedrapeau prédestiné.

L’un des premiers actes de ce généreux prince fut de rendre la liberté à son cousin Ramboasalama, qui avait eu l’ambition malheureuse de se faire son compétiteur au trône, qui même avait payé, dit-on, une certaine somme pour le faire assassiner et que dans le premier moment il avait fallu arrêter. Une de ses premières mesures fut aussi de donner l’ordre d’arracher de partout les plantations de tanguin, ce hideux instrument des violences et des sano-ninaires superstitions de la reine Ranavalo. Les chrétiens purent pratiquer hautement leur religion et leur culte, et on fut étonné de leur nombre. Radama II ouvrit ses ports et l’accès de l’île à tous les étrangers, et même, pour donner un élan au commerce, il abolit provisoirement les douanes. On ne pouvait se montrer plus libéral mais en même temps plus imprévoyant.

Après avoir vidé ce débat de famille , Radama II songea à ses amis français, qu’il nommait ses frères, et il appela aussitôt auprès de lui M. Laborde et M. Lambert, qui redevinrent ses conseillers intimes, comme par le passé. Ce qu il avait de mieux à faire, il le fit : il envoya M. Lambert en France, chargé d’une mission spéciale auprès de Napoléon III et aussi des souverains de l’Europe.

Comme on le pense bien, les Anglais de Maurice s’empressèrent de mettre à profit, pour leurs intérêts, l’avènement du nouveau roi et la bienveillance qu’il témoignait pour les Européens. Le gouverneur de cette île, dès qu’il fut informé des intentions de Radama II, envoya le colonel Midleton avec une députation pour le féliciter sur son avènement. Partie de Maurice le 22 septembre 1861, à bord de la Jessie-Byrne , la mission anglaise arriva à Tamatave dans l’après-midi du 26. Le pavillon de Radama IL

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blanc, bordé d’une bande rouge, venait pour la première fois d’y être arboré ; la mission anglaise fut accueillie avec courtoisie, mais rien de plus (1).

M. le baron Brossard de Corbigny, capitaine de frégate chargé de complimenter Radama II sur son avènement de la part du gouvernement impérial, n’arriva à la Réunion que trois mois après, et ce ne fut qu’en janvier 1862 qu’il débarqua à Tamatave. Parti de Paris le 26 novembre, il était à Bourbon un mois après jour pour jour. Il ne put être reçu à Tananarive que le 8 février suivant. Ce brillant officier a consigné les incidents de sa mission dans deux articles de revue (2). Son récit est sommaire ; néanmoins il présente quelques particularités intéressantes. M. Brossard de Corbigny fait de Radama le même portrait que Mme Pfeiffer : il parle de ses cheveux noirs ondés, ni raides comme chez les Ho vas , ni laineux comme chez les Halegaches indigènes (3).

Le résultat de la mission de 1 envoyé français fut la reconnaissance par la France de Radama II en qualité de roi de Madagascar, titre que, dans le passé, le gouvernement français, jaloux a^ 6C juste raison de ses droits deux fois séculaires de souveraineté, n avait jamais accordé au roi des Hovas. Cette reconnaissance eut lieu, sous la réserve des droits de la France (4). Il ne faut pas oublier que ce titre de roi de Madagascar avait été précisément mis en avant par les Anglais sous la Restauration et que le gouvernement français ne l’avait jamais accepté. On va voir, par le récit des événements qui vont suivre, que cette appellation de pure forme demeura comme non avenue, le traité qui la contenait et les actes qui s’ensuivirent ayant été annulés ou déchirés par le gouvernement des Hovas lui-même.

A la date du 9 avril 1862, M. Lambert, qui remplissait à Paris

(1) Voir la lettre de Radama au colonel Midleton, dans l’Introduction au Voyage de Mme Pfeiffer, page lxxviii.

(2) Revue maritime et coloniale, juillet-août 1862, t. VI, p. 565-605.

(3) Le portrait de Radama II a été publié, en 1863, par le journal l'Illustration. M. Bureau, photographe, en a exécuté un cliché grandeur naturelle.

(4) On sait que la reine Ranavalo I™, sur les conseils des Anglais ne recevait aucune communication , même diplomatique, sans exiger sur la suscnption ces mots : A la Reine de Madagascar ; mais, nous le répétons, cette appellation n’était qu une simple formalité.

les fonctions d’ambassadeur de Radama II, adressa à toutes les chancelleries une sorte de circulaire diplomatique qui fut reproduite par les journaux ; elle était conçue en ces termes : « J’ai l’honneur d’informer Votre Excellence que j’ai été chargé par S. M. Radama II de faire connaître aux gouvernements de l Europe son avènement au trône et son vif désir d’entretenir avec eux les relations les plus amicales. J’ai reçu également mission de faire savoir que le royaume de Madagascar est ouvert au commerce de toutes les nations et que l’ordre a été donné aux gouverneurs des différentes provinces de protéger, en toutes circonstances, les personnes et les biens des étrangers qui viendraient se fixer dans le pays ou y faire le négoce. » .

M. Lambert, créé par Radama II duc d’Imerne, avait été chargé de composer une décoration nationale pour être conférée par le nouveau souverain. Il avait fait exécuter cette décoration à Paris par Krètly, le fabricant d’ordres du Palais-Royal. Elle se composait d’un ruban rouge auquel était suspendue une étoüe qui portait sur une face le portrait de Radama II et de l’autre un palmier. Mettant au service du prince, son ami, une activité de dévouement, dans laquelle le patriotisme français avait sa part, M. Lambert se rendit auprès des différentes cours européennes et obtint la reconnaissance de Radama en Angleterre, en Belgique, à Rome même.

Le 23 juin de la même année, M. Dupré, capitaine de vaisseau, commandant la station navale des côtes orientales d Afrique, reçut par voie ministérielle la mission de représenter le gouvernement impérial à la cérémonie du couronnement de Radama II (1). M. le commandant Dupré a raconté dans son livre, Trois mois deséjour à Madagascar, tous les incidents si intéressants de sa mission, c’est donc à lui que nous demanderons les éléments de ce

curieux récit. ,

La mission arriva à Tamatave le 5 juillet 1862. Elle se composait du commandant Dupré, de deux lieutenants de vaisseau de VHermione, M. Ferrières et M. Dewatre, aides de camp du cornai On trouvera les lettres patentes remises à M. le commandant Dupre pour sa mission à Madagascar dans l’ouvrage de M. le docteur Vmson, T oyage à Madagascar (Pièces justificatives, n° 1).

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mandant, d’un jeune chirurgien, M. Capitaine, tous trois nommés par le chef de la mission. Le gouverneur de Bourbon, de son côté, avait désigné le colonel Lasseline, les capitaines Mazière et Prudhomme et le docteur Yinson. Le père Jouen fut, sur sa demande, adjoint à la mission, ainsi que M. Soumagne, négociant français établi à Madagascar.

Arrivé à Tamatave, on se livra aux apprêts du voyage, véritable caravane, puisque, comme on le sait, les voyageurs sont portés à dos d’homme (1). Le commandant Dupré fut aide dans cette circonstance par tous ceux qui portaient intérêt, à notre nation. Au premier rang il faut nommer cette femme remarquable, la princesse Juliette Fiche, que tous nos compatriotes nous ont présentée sous les couleurs les plus sympathiques.

M. Eontaunay, négociant de Bourbon, dont la maison, depuis le règne de Eadama Ier, avait fondé des établissements à Bavatoubé et dont nous avons déjà parlé, avait donné à la mission des lettres d’introduction pour Juliette Fiche. Cette princesse est nièce de Jean Eené, ancien roi des Bétanimènes, qui avait voulu arracher à Radarna Ier la suprématie dans l’île, et fille de Fiche, frère de Jean Eené et ancien interprète de Sylvain Eoux. Juliette Fiche fut, dans son enfance, amenée à Bourbon par M. Arnoux et y resta trente ans. C’est là qu’elle a reçu l’éducation française. En 1857, revenue à Madagascar, elle secourut des naufragés de l’île Bourbon échoués sur la côte malegache et l’empereur Napoléon III lui envoya pour ce fait une médaille d’or. Radarna II la releva de la disgrâce où elle était tombée sous le règne précédent et lui rendit le titre et le rang de princesse royale. Intelligente , spirituelle et cordiale, elle nous a constamment aidés de ses bons offices. « Elle a fait avec nous, dit le commandant Dupré, le voyage de Tananarive, pendant lequel elle nous a rendu de grands services et s’est acquis des droits à notre reconnaissance et à notre affection. » M. Brossard de Corbigny en parle dans les mêmes

(1) M. le docteur Vinson a tracé un tableau charmant de cette arrivée. Nous sommes obligé, faute d’espace, de renvoyer le lecteur à son livre. Le bon docteur, en vrai Français, écrit : cc Je foulais enfin ce sol, l’objet de mes rêves les plus ardents. J’aurais voulu l'embrasser et en prendre possession. )) (Voyage à Madagascar, au couronnement de Radarna II, p. 12.)

termes. « C’est chez Juliette Fiche, dit le docteur Vinson, que se faisaient nos préparatifs de départ ; elle déployait une activité prodigieuse. Nous la trouvâmes, la plume à la main, expédiant des Malegaches, écrivant à la reine Raboude et à divers hauts personnages pour leur annoncer notre départ (1). » Il avait fallu trouver quatre cents porteurs malegaches, qu’on appelle des mar omîtes ou vulgairement marmites (2), et qui emportent les voyageurs sur un tacon ou filanzane , siège posé sur des montants comme la chaise à porteurs et dont Flacourt donne déjà la description avec une estampe à l’appui. Le siège est construit la plupart du temps en rabane, étoffe faite avec les fibres du palmier rafla. Parfois, il est composé d’une simple peau de bœuf carrée, tendue entre deux traverses en bois éloignées l’une de l’autre par une tige en fer. Les Européens préfèrent un fauteuil en rotin et les femmes voyagent habituellement dans un cadre-palanquin abrité par des rideaux et dans lequel elles peuvent s’étendre au besoin. Le tout s’appuie directement sur les épaules de quatre porteurs.

Nous ne redirons pas les péripéties de ce voyage, racontées plusieurs fois, notamment par le commandant Dupré et le docteur Yinson. Aux approches de la capitale, la mission apprit avec quelle émotion on l’attendait.

« Nous avons trouvé à Andraï-Souri , dit le commandant Dupré, de nouveaux envoyés pour nous féliciter et nous offrir des cadeaux. Mais la visite qui m’a été le plus agréable a été celle de M. Laborde, dont la physionomie franche et ouverte m’a inspiré, dès le premier abord, une confiance et une sympathie complètes. Après quelques instants passés avec nous, il nous a quittés pour aller, le soir même, porter à Radama et à Raboude de nos nouvelles. Celles qu’il apportait étaient satisfaisantes : tout le cérémonial de notre entrée avait été réglé par lui ; le roi et la reine

(1) Juliette est aujourd’hui retirée à Soamandrakisaï, dans 1 ancienne habitation tombée en ruines de M. de Lastelle, qui mourut en 1857 à Tamatave.

(2) Ce nom est la corruption du mot malegache maromita qui signifie passeur de gué. On donnait d’ordinaire trois piastres à chacun. Ils demandèrent un supplément d’une demi-piastre, qu’on dut leur accorder, malgrc les efforts de la princesse Juliette qui était du voyage, parce que la prochaine arrivée d’une mission anglaise, celle de M. Lambert, qui était annoncée, établissaient une sorte de concurrence, dont les mar omîtes surent profiter.

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étaient pour nous dans les meilleures dispositions et attendaient notre arrivée avec impatience. »

Le 28 juillet, la mission arriva à Tananarive.

cc Dès le matin, dit le commandant Dupré , le roi et la reine nous ont envoyé saluer par quelques-uns de leurs officiers; puis, des troupes , de la musique, et la députation de la ville, augmentée de Eazafikaref , ministre de la police, sont venues nous chercher. Le roi avait eu l’attention de m’envoyer un cheval et un filanzane avec des porteurs à lui. A notre sortie , les troupes ont présenté les armes et la musique a joué l’air royal, composé par Eainibesa en collaboration avec Eatsimanga, et, dit -on, avec les conseils du roi, qui a trouvé plus digne d’avoir son air à lui que d’emprunter, comme avaient fait son père et sa mère, celui du God save the Queen au souverain de la Grande-Bretagne. Après cet air, on a joué celui de la Reine Hortense en l’honneur de l’empereur, puis la Marseillaise pour moi , et enfin un autre air pour le commandant du cortège. »

Au moment où la mission se trouve devant la ville et prête à y entrer, le premier coup de canon tiré en son honneur se fait entendre. On escalade les abords de la ville, on s’arrête devant la grande porte du palais, où de nouveaux saints sont faits ; enfin , on arrive, au milieu d’une foule de Malegaches à la mine curieuse et bienveillante, à la maison de M. Laborde, nommé consul de France à Tananarive. Le vingt et unième coup de canon éclatait à ce moment. Aussitôt après une collation , les cadeaux commencèrent à arriver : c’étaient d’abord ceux du roi et de la reine ; puis successivement ceux des principaux membres de la famille royale, du premier ministre, du commandant en chef et de leurs familles. Ces cadeaux consistent en bœufs, moutons, porcs, volailles, œufs, riz, légumes et fruits du pays. C’est la manière traditionnelle de souhaiter la bienvenue à l’étranger de distinction, avec cette formule invariable : « C’est la main qui offre, c’est le cœur qui donne. » Le commandant Dupré fut logé chez le ministre de l’intérieur, Eaharla, un excellent homme, qui était venu en 1887 en Angleterre et en France et qui avait eu l’occasion de dîner chez le roi Louis-Philippe.

C’est le 31 juillet, à midi, q.u’eut lieu la présentation de la

mission à Eadama II. Ici nous laissons parler M. Dupré luimême : « Ratsimanga, cousin du roi, et quelques officiers du palais venaient nous prendre au consulat de France avec des troupes et de la musique. Comme ils étaient arrivés à pied , nous avons congédié nos porteurs et nous nous sommes rendus processionnellement au palais, sous un soleil d’airain, au milieu des tourbillons de poussière soulevés par une foule avide de considérer de près tant d’étrangers. Les troupes étaient rangées en équerre sur l’esplanade du palais, faisant face à la porte d’entrée et à la maison cVargent, où nous devions être reçus. A notre entrée dans la cour, la garde a présenté les armes et deux musiques ont joué l’air de Radama et celui de l’empereur. Après les avoir écoutés, nu-tête, nous avons été introduits dans le salon, où le roi, la reine et la cour étaient réunis. Radama et Raboude étaient assis au nord de la salle, à gauche de la porte d’entrée, qui est percée dans la façade occidentale. Derrière eux se tenaient debout les officiers du palais , les dames placées à gauche de la reine , et les hommes à la droite du roi. Une rangée de fauteuils vides, disposés devant leurs sièges, était préparée pour les membres de la mission. Le roi portait runiforme d’officier général français, culotte collante et bottes molles : c’est le costume qui lui sied le mieux. Le roi et la reine se sont levés pour me recevoir et m’ont gracieusement tendu la main. Je leur ai présenté tous les membres de la mission ; puis, j’ai exposé en peu de mots au roi l’objet de notre voyage à Tananarive, motivé par les sentiments de sympathie qu’il avait inspirés à l’empereur Napoléon et par le sincère désir de Sa Majesté Impériale de l’assister dans l’œuvre de civilisation si généreusement entreprise à Madagascar ; j’ai terminé en priant la reine de vouloir bien me prêter son bienveillant appui pour m’aider à obtenir et à conserver la confiance du roi pendant mon séjour dans sa capitale. »

M. le docteur Yinson ajoute une touche piquante à ce tableau : « Plusieurs de nous, dit-il, avaient remarqué une figure étrange, qui s’était glissée au milieu des officiers hovas et qui se dissimulait mal parmi eux. C’était M. Ellis, épiant avec inquiétude les phases de cette journée, si fatale à son influence. On le reconnaissait facilement par la fine gravure anglaise placée à la première

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page de son histoire de Madagascar. Le roi crut devoir le présenter au commandant Dupré, qui répondit qu’il connaissait déjà M. Ellis par ses ouvrages, dont le moindre mérite n’était pas le manque de sincérité dans ses sentiments à l’égard des Français. Le missionnaire anglais, qui recevait le compliment fait à ses œuvres avec le contentement d’un auteur applaudi, fut un peu déconcerté de cette fin mêlée d’épines.

Après la réception, la mission fut reconduite au consulat avec le même cérémonial. Le lendemain, les Français apprirent que le roi, dans l’expansion de sa joie, répétait à tout le monde : cc Voilà donc ces Français qu’on me représentait obstinément comme mes ennemis ! Vous avez entendu ce que leur empereur me fait dire. Si ce sont là des ennemis , où sont donc mes amis ? » Un dîner fut offert à la mission au nom du roi, que l’étiquette empêchait d’y assister. La députation anglaise arriva le 8 août. Le roi s’efforça de tenir en public la balance égale entre les deux missions ; mais, dès qu’il était seul , il reprenait son laisser-aller naturel et laissait échapper ses sentiments de sympathie pour la France.

Le couronnement était fixé au 28 septembre, Radama désirant attendre l’arrivée de M. Lambert, qui était annoncé comme devant arriver à Tananarive vers la fin d’août.

En attendant, M. le commandant Dupré et M. Laborde s’étaient concertés pour donner une grande fête, où le roi et la reine s’étaient spontanément invités, en l’honneur du 15 août, fête de la Saint-Napoléon. La fête devait commencer au consulat, se continuer à la chapelle catholique et finir à Ambouit-Sirouit, propriété de M. Laborde, au pied de la ville. Cette cérémonie, il faut lê dire, eut un grand éclat, auquel la présence de la mission anglaise donnait un caractère particulier au point de vue politique. Donc, avant dix heures, tous les membres de la mission en grande tenue étaient rassemblés au consulat, où se rendit un détachement de la garde avec la musique. A dix heures précises, le pavillon français était solennellement arboré dans la capitale des Hovas aux cris enthousiastes de Vive V empereur ! Les troupes présentaient les armes, les tambours battaient au drapeau, tandis qu’une salve de vingt et un coups de canon saluait nos couleurs et annonçait à la population la fête de l’empereur des Français. « Nous

étions tons profondément émus, dit le commandant Dupré ; mais que pouvait être notre émotion comparée à celle de M. L aborde , de l’homme qui, après plus de la moitié de sa vie passée sur la terre malegache, voyait en ce moment son vœu le plus cher enfin réalisé? Il pleurait, me serrait les mains avec effusion, et, muet de joie, il me remerciait de son regard attendri. »

Avant la fin de la cérémonie, le roi parut au milieu de ses officiers. Il était à pied ; la reine était portée sur un fauteuil monumental recouvert d’une capote d’étoffe rouge et surmonté d’un immense parasol de soie cramoisie bordé de doubles franges d’or. Ce tacon gigantesque était soutenu et manœuvré par huit hercules malegaches. C’était quelque chose comme la sedia gestatoria des papes. La reine était entourée et suivie d’une troupe nombreuse de chanteurs et de musiciens, ceux-ci les accompagnant du tambourin malegache ou soufflant dans d’énormes conques marines. M. Dupré alla au-devant du roi et sur son invitation offrit la main et le bras à la reine , quand elle descendit de son trône mouvant pour se rendre à l’église. Notre modeste église de paille reçut les souverains, qui prirent place sur une petite estrade attenant au chœur, au milieu des membres de la mission. Dans une tribune se trouvaient les chanteurs et les musiciens. Pendant la messe, on chanta le Kyrie, Y O salutaris, le Tantum ergo , et le Domine, salvum pour l’empereur et pour le roi, Les chœurs, très nombreux , étaient composés en grande partie d’enfants malegaches n’ayant pas six mois d’études musicales. Le roi fut surpris des progrès de ces jeunes élèves de nos missionnaires, et il fut surtout frappé du grand caractère de la musique du Tantum ergo, qu’il a voulu entendre de nouveau après la messe. A midi seulement, le roi donnait le signal du départ.

Yoici le portrait que le commandant Dupré trace de Radama II ; ce portrait, le plus complet, est, à peu de chose près, le même que celui donné par Mme Pfeiffer et M. Brossard de Corbigny : « Le roi est petit, il a les épaules larges et un peu arrondies, toutes les apparences de la vigueur et de la santé. Ses cheveux sont lisses, durs et épais ; il a un beau front, de grands yeux intelligents et doux, le nez légèrement arqué, les lèvres grosses, les pommettes saillantes, le bas du visage assez fort, et peu de barbe , connue la

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plupart des Malegaches. Sa physionomie ouverte et souriante respire la confiance, la franchise et la bonne humeur, le désir d’être agréable et de rendre heureux tous ceux qui l’entourent. Cette bienveillance naturelle n’empêche pas ses yeux de lancer des éclairs, lorsqu’il est irrité par quelque contrariété un peu vive. » M. le docteur Yinson ajoute à ces portraits divers quelques traits se rattachant à l’expression morale du modèle et dignes d’être rapportés : c< Radama II, dit-il, de petite taille et bien pris de corps, large d’épaules, avec sa figure jaune, un air souriant et doux, et de très beaux yeux noirs , était debout. Sa tenue- était simple, sa pose franche, aisée et gracieuse. Il paraissait avoir trente-quatre ans. Sa figure arrêtait et reposait agréablement la vue ; elle était jeune et respirait une douceur impassible qui se montrait sans effort, tant elle était naturelle. On pouvait dire presque sans exagération que son âme se peignait dans la sérénité de son visage. C’était la bonté résolue à n’être que la bonté, la conscience d’une mission de paix s’offrant avec abandon, décidée à ne varier jamais. S’il sortait d’une rêverie à peu près permanente et surtout s’il riait, outre les belles dents blanches que ses lèvres mettaient à découvert, l’intelligence, l’esprit et la gaieté brillaient dans chacun de ses traits et la placidité d’une bonté infinie ne cessait de régner sur le tout. Radama me parut être, ce jour-là, le modèle des souverains : il avait rêvé, du reste, d’en être l’idéal. » Mais revenons au dîner et à la fête de la Saint-Napoléon.

M. Laborde avait disposé le salon de sa villa avec un goût et un luxe sur lesquels la reine, le roi et toute la compagnie s’extasièrent en choeur. Notre digne consul avait, de plus, disposé la salle du festin sous une tente immense dressée dans la cour. Cette tente formait un carré long où partout on voyait suspendus les drapeaux réunis de Madagascar, de France et d’Angleterre, au-dessus d’écussons de feuillages où se lisaient les initiales N. R. Y. Napoléon, Radama, Yictoria. Dès que le général Johnstone, son aide de camp et la mission anglaise furent arrivés, on se mit à table. Le roi et la reine occupaient le haut bout. A la droite du roi était le commandant Dupré, à la gauche de la reine était le général Johnstone. Radama avait réclamé l’honneur de porter lui-même la santé de l’empereur Napoléon III. « Le roi, dit M. le

commandant Dupré, le roi, dont le visage rayonnait à la vue de cette table entourée de plus d’Européens qu’il n’en avait vu dans sa vie , s’est levé et a porté la santé de l’empereur, de l’impératrice et du prince impérial, en nous exprimant le bonheur qu’il éprouvait de pouvoir célébrer la fête de Napoléon III au milieu de nous. Vingt et un coups de canon ont salué ce toast, pour lequel je l’ai immédiatement remercié, en portant sa santé et celle de la reine , accueillies par des cris enthousiastes de Vive Radama! vive Raboude ! En même temps, je demandai la permission de porter un toast à la-reine Victoria. La plus franche cordialité animait ce repas. Le roi exprimait hautement sa joie; la reine, plus réservée , n’était pas moins satisfaite. Habitués à n’entendre parler que des rivalités et même des haines de la France et de l’Angleterre, ils paraissaient profondément frappés tous deux des paroles cordiales, empreintes d’une mutuelle estime échangées entre le général anglais et moi et franchement applaudies par tous les Européens présents à la fête. Le soir même, le roi dit à M. Laborde que, pendant ce repas, il s’était fait comme une révélation dans son esprit. »

Après le commandant Dupré, ce fut M. Laborde qui, en sa qualité de consul, but à la prospérité de Madagascar, en ajoutant quelques mots dictés par son excellent cœur. «Je lui ai dit, ajoute M. Dupré, que là où il se trouvait nul ne pouvait prétendre à porter ce toast et que nous avions dû lui en laisser l’honneur, que nous nous unissions tous aux vœux dont il se rendait l’interprète. » Dans une conversation qui suivit le repas, le commandant Dupré, en tête-à-tête avec le roi et se servant de la langue anglaise, lui parla à cœur ouvert et lui donna des conseils inspirés par le dévouement le plus vrai, sans craindre même de les faire trop sévères. « Je me rappellerai toujours, dit le commandant, l’intensité d’attention avec laquelle le jeune roi m’écoutait, les yeux fixés sur les miens. De temps à autre, il traduisait mes paroles au commandant en chef et tous deux me serraient les mains avec effusion pour me remercier. Je me sentais gagné à l’émotion de tous deux. Je sentais la bonté native du roi, ses instincts de droiture, de grandeur et de beauté morale. En les réveillant en lui, j’aurais voulu lui inspirer en même temps ce ferme vouloir, sans lequel les plus belles

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aspirations restent stériles. Il j a vraiment quelque chose de magnanime dans ce jeune cœur si largement ouvert à tous les sentiments nobles et humains. J’ai conservé de cette soirée une impression triste et douce à la fois et un sincère attachement pour cette bonne et généreuse nature, dont on peut regretter la faiblesse, sans pouvoir se défendre de l’aimer. » Le repas se termina par un toast à la santé de M. Laborde, l’organisateur de cette fête superbe qu’il avait fait précéder de trente ans d’honorables efforts.

Deux jours après le banquet du 15 août, le consul anglais à Tananarive, M. Packenham, y faisait son entrée au bruit du canon et venait y prendre son poste, qu’il devait garder vingt et un ans. Porteur d’instructions signées de la reine d’Angleterre elle-même, il lui était enjoint de maintenir entre tous une entente parfaite. Obéissant à ces prescriptions, il fut, dès son arrivée, aux prises avec l’esprit de sectaire propre à M. Ellis. La lettre de la reine venait mettre fin à toutes les résistances. Et cependant on se persuadait que, de M. Packenham ou de M. Ellis, c’était ce dernier qui était le véritable agent britannique. Nous avons vu que Eadama, par esprit politique, ne voulait se prononcer ni pour les catholiques ni pour les protestants. M. Ellis allait souvent trouver Eadama dans le lieu de plaisir appelé la Maison de pierre : c’est là que Eadama se rencontrait avec sa maîtresse Marie, dont il venait d’avoir un enfant, et aussi avec la jeune troupe de ses amis, les mena-maso , qui lui étaient- dévoués absolument.

Cette Maison de pierre, qui, ainsi qu’on le verra, sera bientôt le théâtre du drame le plus affreux, était une sorte de maison de plaisance où le roi se retrouvait dans la vie intime au milieu des plaisirs et loin des affaires. M. Ellis y venait souvent, pour affecter une sorte de familiarité avec Eadama. Le commandant Dupré le trouva un jour expliquant la Bible au roi. De plus, il le faisait assister tous les dimanches aune espèce d’office célébré dans la Maison de pierre et il conçut la pensée hardie de l’enrôler dans sa secte. Pour cela, il fit courir le bruit qu’il l’avait baptisé : il s’était fait donner le titre de chapelain pour accréditer ce mensonge. Mais Eadama, qui avait accordé le titre sollicité par M. Ellis sans en mesurer, dans sa bonne foi, toutes les conséquences, Eadama, instruit de ces menées, nomma le père Finaz,

de la Compagnie de Jésus, son aumônier ordinaire, afin de montrer clairement que, si sous son règne catholiques et protestants étaient libres, il n’avait, en ce qui le concernait personnellement , aucune préférence exclusive pour l’une ou l’autre des deux religions.

« Cette petite leçon bien méritée, écrit M. Dupré, mais à laquelle je restai complètement étranger, augmenta l’animosité de M. Ellis contre nous. Ses mauvais sentiments se traduisaient surtout par des calomnies sourdement semées parmi les nombreux prosélytes que les méthodistes se sont faits à Tananarive depuis plus de quarante ans, calomnies qui, de là, se propageaient avec uue incroyable facilité dans le peuple entier. »

Les quelques lignes qu’on vient de lire expliqueront au lecteur les moyens qui furent employés l’année suivante et qui malheureusement furent couronnés de succès, pour amener à Madagascar la plus honteuse , la plus blâmable des révolutions politiques.

Si la fête du 15 août avait répandu la joie dans tous les cœurs, un autre événement allait porter au comble, le 25 août, la satisfaction de Eadama II, c’était le retour à Tananarive de son ambassadeur, de son ami, M. Lambert, accompagné d’un groupe de Français. On se rappelle que le jour du couronnement avait été différé [pour l’attendre. Le roi lui avait fait une concession de terrain considérable , aux termes d une charte dont il sera parle plus loin, et qui devait être le point de départ de l’organisation d’une grande Compagnie d’exploitation à Madagascar. Le 4 août, M. Lambert était débarqué à Tamatave, venant de France. Il était accompagné de M. Charles Richard, délégué par la chambre de commerce de File Bourbon, de M. Arthur Vergoz, comme secrétaire, de M. Marius Arnaud, comme interprète, et de M. Richard fils.

On conçoit aisément l’émotion du jeune roi : des ordres furent expédiés pour que, le long de la route, tous les honneurs fussent rendus à M. Lambert. Ces ordres étaient peut-être superflus ; la générosité du nouvel ambassadeur était si connue que les Malegaches n’avaient pas besoin d’être stimulés sous ce rapport.

Le roi voulut recevoir l’ambassadeur, son ami, en présence des deux missions réunies. Le bruit du canon avertit au lom que M. Lambert arrivait à Tananarive. Il était midi, le roi, la reine,

NAPOLÉON III ET KADAMA II

la cour, les princes et princesses, les membres des deux missions, les ministres, tous les officiers, se tenaient au palais, en attendant le moment solennel. Cette scène est si intéressante, elle fait vibrer la fibre patriotique d’une manière si profonde, que nous né résistons pas au plaisir de la faire raconter par un éloquent témoin, M. le docteur Yinson : cc Le roi était dans son costume de général français, bottes molles et pantalon de peau. Il était joyeux, le contentement de revoir un frère et ami, auquel il s’était lié dans des jours difficiles, lui donnait encore plus d’expansion que de coutume. Il causait, riait, et, comme on entendait à chaque instant retentir des salves au dehors, il dépêchait, dans son impatience, courrier sur courrier pour être exactement informé des progrès de la marche de son ambassadeur. Tout à coup, M. Lambert entra en marchant vivement ; il alla droit au roi. Sachant , par une longue habitude, que le meilleur moyen de gagner les peuples qu’il visitait était de les éblouir comme des enfants, il apparaissait à leurs yeux sous un riche costume d’ambassadeur, auprès duquel pâlissaient tous les uniformes de la cour. Plus d’un officier de Radama dut le considérer avec envie. Sa figure était pâle. Les fatigues d’un long voyage, les traces anciennes de la fièvre de Madagascar et les indices déjà prochains d’un nouvel accès se peignaient sur ses traits, autant que l’émotion mal contenue d’une joie vive. Il embrassa le roi avec effusion, en recevant de Sa Majesté un témoignage semblable ; il tendit ensuite la main à Raboude, qui la serra affectueusement. Bien que la reine ne se départît en aucune circonstance de sa réserve habituelle, elle laissa voir cependant tout le plaisir que lui causait l’arrivée d’un tel hôte. Le chargé des intérêts malegaches en Europe rendit un compte succinct de sa mission : la France, l’Angleterre, la Belgique, la cour du Rome adhéraient sympathiquement à la reconnaissance de Radama II. Le roi parut très flatté de ces témoignages. C’était le cas de célébrer une santé d’à-propos : le roi fit circuler des verres remplis de vin de Champagne et porta, dans un même vœu, un toast à la prospérité et à l’union de la France, de l’Angleterre et de Madagascar. Il fit alors jouer à la fois les trois airs nationaux par des musiques différentes, afin de mieux exprimer cette fusion : il en résulta une cacophonie inexprimable. Des drapeaux faits à Paris

furent présentés à Radama ; ils offraient au centre un vourounmahère (le faucon de Madagascar, mot à mot, l'oiseau intrépide) embrassant Madagascar sous la forme d’un globe étoilé. Puis on se mit à causer, et la cérémonie se termina par la santé du roi (1). »

M. Laborde, qu’on retrouve toujours dans toutes les réceptions cordiales à offrir à ses compatriotes, avait eu une idée très heureuse, celle de faire venir de sa villa d’Ambouit Sirouit à Tananarive, au consulat de France, la magnifique salle du banquet du 15 août. Ce bâtiment aux lambris de toile, dressé sur des piquets plantés dans la cour, abritant une table de trente couverts autour de laquelle se réunissaient, chaque jour, au moins vingt-quatre convives, était le rendez-vous de tout le clan européen. Plusieurs fois, des étrangers, des gentlemen, des missionnaires , les princes, les princesses , le roi , la reine , vinrent s’asseoir à ces agapes et les partager sous la présidence de notre consul qui représentait si noblement la France. « L’abondance et la bonne humeur, dit M. Dupré (2), y ont régné jusqu’au jour de la dispersion. La bonne figure, toujours franche et ouverte, de notre excellent hôte, sa cordialité et son entrain étaient faits, d’ailleurs, pour ramener la gaieté chez les plus disposés à la mélancolie. C’était , à chaque repas, quelque anecdote nouvelle tirée de l’inépuisable répertoire dans lequel il a enfoui les souvenirs de trente années passées sur la terre malegache et racontés avec la verve intarissable du Gascon. L’ennui n’avait pas de prise sur nous. »

Septembre arrivait et le moment était venu pour le commandant Dupré d’aborder la grande affaire de la mission, la conclusion d’un traité de commerce et d’amitié avec Radama II. Cette négociation, comme on le pense bien, ne se poursuivit pas sans de vives oppositions. Le ministre Rahaniraka ayant eu connaissance du projet de traité, l’avait communiqué à M. Ellis. Celui-ci mit tout en usage pour le faire échouer, en agissant sourdement sur la population. Un grand kabar fut tenu où les sentiments les plus hostiles éclatèrent contre la France. Le roi semblait indécis,

(1) Voyage à Madagascar, par M. le docteur Yinson, pages 411 et suiv.

(2) Trois mois de séjour à Madagascar, par le commandant Dupré, p. 222.

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et il avoua un jour à M. Laborde et au commandant Dupré les intrigues adverses de M. Ellis. Sur une ouverture de M. Laborde, le surlendemain, Radama accueillit avec empressement la pensée d’en finir, et il fixa lui-même la date du 12 septembre pour la signature du traité, cérémonie à laquelle il invita la mission anglaise. Il voulut donner à cet événement un éclat extraordinaire. Il dit à cette occasion : « On verra bien que ce mouton a une tête de fer. »

Le jour venu, le roi ouvrit avec beaucoup de dignité cette séance mémorable , qui eut lieu dans le palais particulier de Raboude. Radama était en habit noir et en gants blancs. Sur les tentures on voyait trois portraits d’amis de Raboude, c’étaient ceux de MM. Laborde, Lambert et Charles Richard. Après l’échange des pouvoirs et la lecture du traité en français et en malegache, Radama II prit la plume pour signer. Rahaniraka lui fit observer que les plénipotentiaires seuls devaient donner leur signature. Au lieu d’insister pour avoir cette signature royale, l’envoyé français dit au roi que sa parole valait sa signature et déclara qu’il était prêt à passer outre. Le roi ne le laissa pas achever pour commencer à signer. Vingt et un coups de canon annoncèrent ce grand événement à la population attentive. Le commandant Dupré signa après le roi et les trois plénipotentiaires après lui. L’envoyé français demanda alors à Radama, pour donner une nouvelle consécration à la charte qu’il avait concédée depuis longtemps à M. Lambert, de la signer de nouveau publiquement, ce à quoi le roi consentit avec toute la bonne grâce possible. L’acte, reproduit sur parchemin, fut derechef signé, contresigné et transcrit en présence d’une nombreuse assistance de Français, d’Anglais et de Malegaches, parmi lesquels on distinguait le général anglais et M. Ellis. « Je vais maintenant, s’écria le roi, radieux, sceller le traité de la France avec le champagne et le canon. — Vous sommes à présent plus unis encore qu’auparavant, » repartit M. Dupré. Radama lui serra la main, et, sur un signe, le canon se fit entendre, faisant rouler ses échos jusqu’au bord de la mer.

On fit courir le bruit que la signature du traité coûtait quatre cent quatre mille piastres à la France ; c’était encore une nouvelle calomnie anglaise.

On connaît la teneur de ce traité, l’un des plus honorables que la France ait jamais conclus. Toutes les nations y étaient appelées, par l’article vingt et un, à jouir des avantages qui y étaient stipulés : c’était une nouvelle application du même système qui avait inspiré à Napoléon III les traités de 1860 avec l’Angleterre. La liberté de conscience, le libre exercice de tous les cultes, avec une égale tolérance pour tous, y étaient inscrits ; la juridiction des consuls de chaque pays y jetait les fondements d’une juridiction internationale dominant le barbare despotisme exercé jusque-là par les Hovas. En vertu de l’article sept, l’île de Madagascar était ouverte aux savants, aux géographes, aux naturalistes et aux autres voyageurs de toutes les nations, places sous la protection des autorités malegaches et des consuls européens. Par 1 article quatre, les Français avaient la faculté d acheter, de vendre, de prendre à bail, d’exploiter les terres, maisons et magasins. « C était, dit M. le docteur Yinson, la même grandeur qui faisait en 89 la France l’aînée des nations. C’était le même esprit qui créait l’Institut d’Égypte au temps du premier Bonaparte. »

Le moment était venu de présenter au roi et à la reine les riches présents que M. Lambert leur avait apportés de la part de l’empereur et de l’impératice. Exposés dans la grande salle du Palais d’argent, « ces charmants objets, dit un témoin, M. Yinson, ces objets arrivés si frais sous le ciel lointain de 1 Anbôve, étaient tout empreints encore des parfums de Paris. » Le roi et la reine furent charmés à l’aspect de toutes ces richesses et de toutes ces élégances qui transformaient leur palais en un bazar merveilleux créé par la baguette d’un magicien. Ces présents, en effet, étaient magnifiques : c’était une couronne pour le roi, un diadème pour la reine, des uniformes en velours rouge rehaussé d’or, des habits bourgeois, des robes en moire blanche avec des dessins en or fin sur liséré rouge, un manteau pour le roi, un autre pour la reine, des bottes, des bottines, des chapeaux d’ordonnance et de fantaisie. La couronne royale surtout était un chef-d œuvre d oifèvieiie . elle était en or, surmontée de la croix latine et enrichie d un grand nombre de beaux rubis et de pierres précieuses. L’uniforme pour Radama était complet et semblable à celui que portait l’empereur Napoléon III dans les jours de grande tenue militaire. Radama se

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revêtit de l’uniforme français, du manteau rouge semé d’étoiles d’or, puis il mit sur son front la couronne. La reine elle-même revêtue du manteau, avait ceint le diadème en face d’une grande glace placée exprès dans le salon. A ce moment, et en voyant son époux couronné, Raboude, saisie d’une vive émotion, se prosterna devant Radama pour lui baiser les pieds, donnant ainsi l’exemple de la soumission. Elle pleurait abondamment; le roi la releva avec bonté. Cette scène inattendue produisit, comme on peut le penser, un effet extraordinaire sur les Européens qui en furent les témoins.

Quelques jours auparavant , les Anglais avaient offert à Radama, de la part de leur souveraine, son portrait en pied peint d’après Winterhalter. Les Français aussi avaient apporté de Paris, pour Radama, les copies des portraits en pied de l’empereur et de l’impératrice, peints également d’après Winterhalter ; mais ces divers objets, et les armes destinées par Napoléon III à Radama, restèrent en chemin sur la route de Tamatave à Tananarive, dans ces affreuses fondrières qui séparent la côte de la capitale. Ces derniers présents, très pesants d’ailleurs , ne parvinrent que deux mois après à leur destination. Tel est. l’état de cette route dite royale , telle est l’exactitude du service des postes et transports, chez les Hovas, lenteurs systématiques dont ils souffrent eux-mêmes.

M. Lambert avait ajouté à tant de magnificence par les dons qu’il apportait en son nom, et pour l’achat desquels il avait, comme toujours, prodigué ses ressources personnelles. En passant en Égypte, il y avait fait l’acquisition, pour être offert à Radama, d’un cheval arabe de race pure et d’une performance admirable, cc Rien ne manquait à ce présent, dit M. Yinson, ni la housse, ni la bride historiée, ni la selle de velours aux clous d’or, ni même F Egyptien, à la voix duquel le noble animal avait l’habitude d’obéir. »

Le jour du couronnement approchait : le roi ne voulut pas garder en prison sous son règne les malheureux qui s’y trouvaient et dont quelques-uns étaient de pauvres chefs sakalaves, détenus depuis celui de Radama Ier, c’est-à-dire depuis plus de trente ans. Il donna à l’amnistie qu’il méditait toute la solennité d’une fête. Le 18 septembre, à huit heures du soir, on entendit

tout à coup retentir le canon : c’était l’annonce du pardon accordé par le roi aux partisans de son compétiteur Ramboasalem.

« Depuis ce joui’, dit M. le commandant Dupré, il n’a plus été question que des préparatifs de la fête du couronnement, qui devait avoir lieu une semaine plus tard. Le pauvre M. Laborde passait sa vie à courir du palais au champ de Mars et du champ de Mars au palais. Ici, c’était pour ordonner les apprêts du banquet ; là , pour prendre les dispositions d’ordre que rendait indispensables un concours de peuple tel qu’on n’en avait jamais vu dans le pays. Le dîner devait réunir plus de cent personnes ; trois boeufs, autant de veaux, douze moutons engraissés, cinquante dindes et cinquante oies, deux cents poules ou poulets devaient être sacrificés pour ces nouvelles noces de Gamache, sans parler des accessoires, tels que gibier, poisson, écrevisses, insectes de toute espèce, les uns à l’état parfait, les autres à l’état de chrysalide ou de larve. » — « Au champ de Mars, ajoute le même narrateur, il y avait à faire placer le trône sur la pierre sacrée que les pieds du roi seul devaient fouler, à élever et à décorer le dais destiné à l’abriter, à construire les tribunes ou estrades réservées à la famille royale, aux hôtes étrangers, aux ministres et aux grands dignitaires. Il fallait assigner, par grandes divisions, les places que devaient occuper les habitants de la capitale et chacune des nombreuses députations accourues des extrémités les plus éloignées de l’ île. Il y avait jusqu’à des Sakalaves, ces lieux ennemis des Hovas, qui étaient venus de différents points de la côte ouest. »

Le roi avait fait disposer quelques sièges dans la vaste cour d’Ainbouiraitsine et il voulut recevoir ces Sakalaves en présence du commandant Dupré, sans grande cérémonie. Il fit asseoir l’envoyé de France à sa droite et lui donna la mam pendant toute la durée de la représentation. Il voulait sans doute montrer aux chefs sakalaves dans quelle intimité il vivait avec l’envoyé du puissant empereur des Français et leur faire sentir par là qu’ils n’avaient désormais aucun appui à attendre de ce côté, s’ils étaient tentés de recommencer leurs guerres. Chacun des chefs offrit alors au roi la pièce de monnaie d’usage. Chacun d’eux prononça un discours prolixe. Puis, des chants et des danses

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nationales, du caractère le plus bizarre, terminèrent la fête au son du tambour, des chansons monotones des femmes et du mugissement sauvage des trompes marines. La veille du couronnement, eut lieu l’illumination subite et générale de toute la province d’Imerne. Soudain, des feux de torches et des lumières de toute sorte, se reflétant sur les rivières, les marais, les lacs dans le lointain, illuminèrent l’horizon immense de l’Ankôve, pendant près d’une heure, offrant le spectacle le plus splendide et le plus grandiose à l’imagination émerveillée. On prétend que dans -des assemblées populaires, on entendit des orateurs s’écrier : «Nous avons été assez longtemps dans les ténèbres , nous voulons entrer dans la lumière. »

Le vieux parti hova ne partageait pas ces nobles aspirations. Tout au contraire , au milieu de l’ivresse générale, ses chefs ne sommeillaient point et préparaient, sous l’inspiration cachée de la jalousie britannique, les brandons qui devaient commencer à jeter les nuages de la discorde dans un ciel aussi pur. Les mots qu’on ment de lire ne sont pas de vaines métaphores, car, au moment de l’illumination dont nous venons de parler, on vit, au loin, au milieu de Tananarive même, une colonne de feu et un vaste tourbillon de fumée qui enveloppaient une des cases situées auprès du palais. C’était un incendie allumé par la malveillance et destiné sans doute à tout dévorer dans cette ville de bois et de paille. Alors, mille cris éclatèrent à la fois, les vociférations les plus étranges se firent entendre avec le son du canon et le bruit des tambours. Toute cette population sauvage surexcitée formait une cohue indescriptible, mettant en péril la vie de ces quelques Français cernés au milieu des cris de quatre cent mille sauvages, le sabre et la sagaye à la main. Le roi dit aux Français de ne pas sortir de leurs demeures et d’y faire bonne garde, de peur du pillage. M. Laborde fit entourer les maisons de ses hommes de confiance. Avec l’aide de ces serviteurs dévoués et le concours des officiers hovas, on parvint à éteindre l’ incendie ; mais l’émotion populaire ne se calma que vers une heure du matin. Cet incendie était si bien le prélude de quelque scène de carnage destinée à mettre fin à la réception faite aux Européens que le bruit courut, presque en même temps , à Tamatave qu’une révolution avait

éclaté à Tananarive an moment du couronnement, que le chef de la mission française était mort et que tous les Français avaient été massacrés par le peuple. Le roi fit savoir, le lendemain matin, combien il était mécontent du bruit et des excès qui avaient eu lieu la veille. Le 22 septembre, veille de son couronnement, tout dormait dans la ville, dans un silence absolu qui semblait préluder par le recueillement à la fête toute royale du lendemain.

Le soleil du 23 septembre se leva enfin sur la capitale, où tout le monde était en habits de fête, où retentissaient des cris de joie, le son des tambours et des musiques. Dès huit heures du matin, le roi voulut avoir auprès de lui dans son palais, avant même l’arrivée de ses ministres, les députations françaises et anglaises réunies. La première place, pendant toute la cérémonie, était réservée au représentant de la France, la seconde au général anglais , en vertu des traditions de préséance. La cour du palais était pleine de soldats en ligne ; on y distinguait surtout les fiers Sakalaves dans leur costume indigène. Ils avaient le turban, la longue pelisse' et le fusil , vêtement qui contrastait avec les uniformes cosmopolites des Hovas. La soumission qu’ils venaient de faire personnellement à Radama n’empêchait pas ces Sakalaves, dit M. Vinson , d’avoir un profond mépris pour les Hovas.

On donna le signal du départ au son des musiques. Le roi montait le cheval arabe offert par M. Lambert ; celui-ci clan auchait sur un pur-sang anglais appartenant à Radama : tous deux étaient les seuls à cheval, marque de haute distinction accordée à M. Lambert. Les autres invités étaient en tacon. Le peuple suivait. La reine était portée par les huit hercules malegaches dans son fauteuil monumental, dont nous avons donné la description.

Le lieu du rendez-vous était la place de la Imahamasina, qu’on appelait en français le champ de Mars. Le cortège descendit par la rue principale sur la place d’Andohalo. C’est là qu est une pierre fameuse sur laquelle Ranavalo avait présenté le prince encore enfant comme son successeur légitime. Le roi s’arrêta et passa sur la roche sacrée. Un hourrah unanime salua cette action qui rappelait à ce peuple une coutume traditionnelle. Le roi reprit sa marche vers le champ de Mars, où était entassee une foule éva-

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luée à plus de deux cent mille âmes. Le cortège s’avançait entre deux haies de soldats, sous des arcs de triomphe de verdure chargés de drapeaux, sur une étendue d’environ une lieue. Vers midi, le roi était arrivé au champ de Mars. Au milieu se trouve aussi une roche sacrée, sur laquelle le roi des Hovas a seul le droit de monter : c’est un énorme bloc de granit de deux mètres de haut sur un mètre carré. C’est là que le trône royal était posé sous un dais de pourpre et d’or, avec un autre fauteuil à côté, pour la reine, posé sur une plate-forme en bois. Deux estrades, à droite et à gauche, étaient destinées aux assistants de distinction.

Arrivé au bas de l’escalier, entre les deux estrades, le roi mit pied à terre, reçut le manteau royal et gravit les degrés de la roche sacrée. Là, en présence de cet immense concours de peuple, Eadama II saisit la couronne de sa main droite et la posa sur sa tête, puis il plaça le diadème sur le front de la reine. A ce moment, la foule poussa une acclamation où dominait le mot Tarente, qui est le vivat ho va.

Cette fête était un véritable champ de mai, car, après ce couronnement solennel, Eadama II adressa à son peuple un discours très éloquent. Sabre nu, suivant l’usage, le roi parla avec une facilité d’expression, une puissance d’organe, une sorte d’inspiration oratoire qui ajoutaient beaucoup à la grandeur de la scène. Allant d’un bord à l’autre de l’estrade, ému comme le dieu antique sur son trépied, il gesticulait et paraissait s’adresser à tous comme à chacun. Il dit qu’il voulait régner avec équité et douceur. cc Je suis roi, disait-il, non parce qu’il m’a plu de le devenu’, mais par la volonté de Dieu et le consentement des puissances européennes. » Ce discours fut accueilli avec les plus grandes marques d’enthousiasme, qui se traduisent dans ce pays par des grognements sourds qu’augmente encore le son des conques marines.

Après ce discours, Eadama II, déposant sa couronne et son manteau , s’assit sur son trône et reçut les vœux et les félicitations de la mission française. Puis , pendant plusieurs heures, les grands , les dignitaires et tous les chefs défilèrent en lui présentant la hasina. On y voyait des députations de Sakalaves, de Betsiléos, des peuples du Menabé, des Betsimsaraks, des Bétanimènes. Les

chefs adressèrent au roi de vrais discours qu’il écoutait avec une profonde attention. Tout était fini vers trois heures. La reine repartit dans son fauteuil royal et le roi monta à cheval ; mais, arrivé devant le consulat, sur la place d’Andohalo, il demanda à boire, et, lorsqu’on lui apporta la carafe et le verre, le choc du cristal fit cabrer le cheval arabe. Le roi perdit l’équilibre un moment; mais, avant qu’il ne touchât la terre, cent bias le reçurent pour l’empêcher de tomber. La reine accourt éperdue et descend de son palanquin. M. Laborde, qui avait constamment accompagné Radarna et qui le surveillait comme une mère son enfant, ne voulut pas qu’il remontât sur le même cheval. M. Lambert lui céda le sien, qui était beaucoup plus doux. Le roi regagna ainsi le grand palais de Mandrakamiadana, où devait avoii lieu un banquet de cent vingt personnes et qui ne s’était pas encore ouvert depuis la mort de Ranavalo. On avait dressé au rez-dechaussée mie table immense en forme de T et tous les Européens en ce moment à Tananarive, les missions anglaise et française, tous les ministres et les dignitaires y étaient conviés. Servi ai ec une profusion homérique , ce banquet offrait le coup d œil le plus pittoresque. Le premier toast fut porté, par le commandant Dupré, à la santé du roi et à la prospérité de Madagascar. Ce toast était accompagné de conseils sur les obligations qu imposait au roi son nouveau titre. Radama répondit en portant la santé de la reine Yictoria et de l’empereur Napoléon. Le général Johnstone but à la santé de la reine. Cette journée, déjà si remplie, se termina par un bal qui dura jusqu’à une heure avancée de la nuit.

La mission anglaise quitta Tananarive le 25 septembre, mais la reine et le roi insistèrent pour que la légation française restât encore huit jours. Le 29, la reine donna son congé aux Français dans son palais de Miadamafana ( Ici maison tiède). Tous deux allèrent se faire photographier chez les pères Jésuites. Ensuite, ils acceptèrent le déjeuner offert par les Français. « Le roi, dit M. Dupré, désira achever à sa maison de campagne de Mahouzarivou une journée si bien commencée. « Il voulait, dit ce dernier, que je m’y fisse porter pendant qu’il s y rendrait à pied. Comme je me refusais à me séparer de lui, il s est décidé à monter

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avec moi sur mon siège. Il a fait ainsi tout le trajet, assis sur mes genoux, un bras passé autour de mon cou, et moi le tenant par la taille pour l’empêcher de tomber par-dessus les porteurs, dans les épouvantables sentiers de chèvre que nous étions forcés de suivre. Nous avons traversé ainsi une grande partie de la ville, au milieu de la foule qui se pressait sur le devant des maisons pour voir passer le roi. En arrivant à Mahouzarivou : « Eadama, lui dis-le, je viens de vous porter comme mon enfant. — Il ne tient qu’à vous d’être mon père, me répondit-il. — Puisque vous le permettez, je vous adopte : soyez mon fils. » Je lui offris en même temps la hcisina, qu’il reçut en m’embrassant. Il n’y a pas d’autre formalité pour l’adoption, qui est extrêmement commune à Madagascar. Cet acte a couronné en quelque sorte la mission que j’avais à remplir à Tananarive ; il a dignement scellé les rapports nouveaux établis entre la France et la grande île africaine , qui , par la voix de son jeune et généreux souverain, promettait de s’ouvrir sans obstacles à notre influence pacifique (1). »

Le 4 octobre 1862, la mission française quittait Tananarive avec les mêmes honneurs que ceux qu’elle avait reçus en arrivant. « Jamais je n’oublierai, ajoute M. Dupré, cette douce hospitalité et surtout le noble caractère de M. Laborde, les nombreuses preuves de dévouement et d’amitié qu’il nous a données chaque jour. Puisse ce généreux enfant de la France recevoir la digne récompense du labeur de toute sa vie et jouir longtemps de l’union féconde de la France et de Madagascar, objet de ses constants efforts et de ses vœux les plus ardents ! »

« Nous embrassâmes, ajoute M. le docteur Yinson, non sans une vive et véritable émotion, l’excellent M. Laborde. La plupart des Français présents à Tananarive nous escortèrent dans leurs tacons. Le peuple était partout sur les terrasses. Devant le palais, nous mîmes pied à terre ; on joua l’air du roi. Tournés vers leur demeure, nous saluâmes le roi et la reine des cris trois fois répétés de Vive Radama ! vive Raboude ! Aux limites de la ville, dans la plaine, le même salut fut répété une dernière fois ; le chapeau levé, nos regards étaient tournés vers Ambohimitsim-

(1) Trois mois de séjour à Madagascar , page 244.

bina, où se tenait le roi. De loin, les murailles de cette enceinte se montraient garnies de spectateurs parmi lesquels était Radama, Il nous lût partir avec regret et les Français, demeurés à Tananarive après nous, étant allés le visiter, dans la soirée, le trouvèrent plongé dans une morne tristesse.

M. le commandant Dupré et M. Lambert quittèrent presque en même temps Madagascar, le premier le 14 octobre, le second le 17. Tous deux reçurent des habitants de l’île Bourbon le plus cordial accueil et tous deux partirent pour la France vers le milieu de novembre, M. Dupré pour soumettre le traité à la ratification de l’empereur, M. Lambert pour s’occuper de la fondation de la Compagnie destinée à la colonisation de Madagascar.

Il se produisit, alors , un de ces faits historiques si rares dans la destinée des peuples, et bien dignes de faire éclore les espérances les plus favorables à l’expansion de la civilisation moderne. Cette grande terre de Madagascar, conquise par nos armes et qui nous avait sans cesse échappé depuis plus de deux siècles, s’ouvrait enfin à nos efforts, à notre commerce, à notre industrie, par la seule influence d’une négociation pacifique.

Aussitôt après le départ des Français, Radama avait pris des mesures pour que rien ne pût entraver ni retarder, à l’époque où elle pourrait agir, les opérations de la Compagnie en projet. Il expédia des ordres écrits à différents chefs, sur les côtes et dans les parties les plus saines de l’île , pour faciliter aux agents de M. Lambert les prises de possession des terrains qui lui étaient abandonnés en vertu de la charte. Ce fut ainsi que sur plusieurs points de la côte orientale des déclarations de prise de possession eurent lieu, et entre autres celle d’une superbe forêt de copaliers, dans la province de Vohemar, renommée par sa salubrité.

Comprenant que la Compagnie ne pouvait compter sur la sécurité et la durée sans le concours d’un gouvernement puissant, M. Lambert s’adressa directement à Napoléon III ; il lui demanda de prendre sous son patronage immédiat cette entreprise destinée à servir nos grands intérêts nationaux, lesquels n’étaient jusque-là garantis, sous forme de traité, que par de simples feuilles de papier. Pour M. Lambert, il s’agissait de créer quelque chose de semblable à la Compagnie des Indes anglaises, qui n’est

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elle-même qu’une fille cle notre grande Compagnie des Indes fondée par Richelieu.

Napoléon III accueillit les vues de M. Lambert et chargea de la réalisation de cette vaste conception l’homme le mieux préparé pour la mener à bien, M. Paul Panon des Bassyns de Richemont, appartenant à la famille de M. de Villèle, alors sénateur et ancien député, et, si je ne me trompe, créole de File Bourbon, où il avait séjourné neuf ans. L’envoi préalable d’une mission à Madagascar fut d’abord décidé ; on s’occupa ensuite de la question financière. On résolut, pour éviter les risques, de constituer immédiatement , sous le patronage du gouvernement , la Compagnie de Madagascar, mais avec la faculté de la dissoudre dans le cas où les résultats de la mission ne justifieraient pas les espérances conçues. On lui donna un gouverneur, comme à la Banque et au Crédit foncier et ce gouverneur fut M. Paul de Richemont. Le nouveau gouverneur exprima dès le début le désir de ne recevoir aucun traitement. Un décret du 2 mai 1863 donna enfin une existence légale et authentique à la Compagnie de Madagascar. Pour compenser la mesure plus que libérale par laquelle le- jeune Radarna avait supprimé les droits de douane, source de ses principaux revenus, l’empereur Napoléon, plus prévoyant que lui, voulut qu’une certaine somme, prélevée sur les premiers fonds appelés , fût remise avant tout au roi. M. Lambert en reçut une semblable, pour le dédommager de tous les sacrifices qu’il avait faits jusqu’ici sans compensation.

Le conseil d’administration fut composé de MM. Adolphe Fould, député, et Armand Heine, représentants de la maison Fould ; Frémy, conseiller d’Etat et gouverneur du Crédit foncier de France ; duc de Galbera , administrateur du Crédit mobilier ; Lacroix, député, et Revenaz, administrateurs de la Compagnie des Messageries maritimes ; Baptistin Pastré, administrateur de la même Compagnie et président de la chambre de commerce de Marseille ; baron Seillière , Raymond Seillière et Demachy, représentants de la maison SeiUière et le vicomte de Yougy, directeur général des lignes télégraphiques. M. Armand Béhic, directeurfondateur de la Compagnie des Messageries maritimes et depuis ministre des travaux publics, fut le conseil de la Compagnie.

Le fonds social de la Compagnie de Madagascar était fixé à la somme de cinquante millions de francs, divisée en cent mille actions de cinq cents francs chacune. La durée de la société devait être de cinquante ans. Par mesure de prudence et pour faire face seulement aux premiers besoins, il ne fut émis d’abord que cinq mille actions, avec appel seulement de la moitié du capital, soit un million deux cent cinquante mille francs.

Ainsi donc, à deux siècles de distance, sous deux gouvernements de principes différents, de puissants efforts étaient tentés pour assurer à la France la grande route maritime de 1 Inde. Aux deux époques, les souverains, Louis XIV et Napoléon , ne craignaient pas d’engager leurs nationaux à soutenu de leuis capitaux cette entreprise patriotique (1).

La Compagnie anonyme, ainsi constituée, avait pris la dénomination de Compagnie de Madagascar foncière, industrielle et commerciale. L’entreprise ayant un caractère national, 1 empereur voulut néanmoins y intéresser l’Angleterre : cette pensée libérale ne fut pas accueillie. Le gouvernement et les capitalistes anglais ne s’y montrèrent nullement favorables. Ainsi éclatait, au grand jour, cet esprit étroit d’égoïsme britannique qui repousse le bien lui-même, lorsqu’il est accompli par d autres.

Les détails spéciaux qui devaient assurer le succès de l’entreprise furent réglés par M. de Eichemont avec une intelligence, une prudence et un esprit de prévision qui ne laissèrent rien au hasard. Ainsi que nous l’avons dit, une sorte d Institutd Éggpte

(1) Nous avons donné quelques détails sur la souscription du capital de dix millions au temps de Louis XIV. Voici des informations analogues en ce qui touche la Compagnie de Madagascar, formée en 1863. On y lisait les noms de MM. Bartholony, Demacliy, Fould et Cie, Seillière, Raymond Seillière, banquiers, chacun figurant dans la souscription pour une somme de cent vingt-cinq mille francs; MM. de Richemont, Pastré (de Marseille), pour soixante-quinze mille francs; MM. Armand Heine, Michel Heine, Eleunot de L angle, Michelet, négociant, Robin, délégué de Bourbon, pour soixante-deux mille francs; MM. Béhic, Auguste Chevalier, Frémy, Albert Lacroix, Lambert, envoyé du roi Radama, Baptistin Pastré (de Marseille), Revenaz, de Vougy, le duc de Galliera, pour cinquante mille francs. La société des Messageries impériales souscrivit pour deux cent mille francs, les Forges et fonderies pour cent mille francs, la Compagnie de Suez pour quatre-vingt trois mille cinq cents francs, etc., etc.

NAPOLÉON III ET RADAMA II. 249

fut organisé, composé d’ingénieurs, de négociants et de savants chargés de recueillir toutes les notions utiles à la colonisation projetée. Chacun avait son programme tracé à l’avance et tous devaient se rallier sous un chef de section, dans chacun des centres et sous l’autorité si sympathique du commandant Dupré ou du chef de la station française des côtes d’Afrique. Les routes étant impraticables dans l’intérieur des terres, il était indispensable que les communications fussent faites le long des côtes par nos bâtiments. Des instructions techniques, rédigées par les hommes les plus compétents, quant à la connaissance du climat et de 1 état des choses à Madagascar, furent remises à chacun de nos missionnaires scientifiques, en dehors de leurs instructions professionnelles. Toutes les précautions leur étaient indiquées et recommandées à l’avance pour leur permettre de vivre sous ce ciel sans être exposés aux atteintes de la maladie. Le matériel necessaire à une telle expédition, les tentes, les abris, les pharmacies portatives, les instruments d’optique et de science pratique, les armes défensives, tout fut préparé à l’avance. Enfin, deux pontons de huit cents tonneaux, achetés à l’île Maurice’ furent dirigés, l’un à Bavatoubé, l’autre à Vohemar, pour y servir d’asile salubre, de magasins d’approvisionnement et, au besoin, de poste de défense. On peut dire que toute cette mise en tram préliminaire émanée de l’initiative de M. le baron de Bichemont, fut un véritable chef-d’œuvre d’organisation. Nous il avons pu en donner au lecteur qu’un aperçu sommaire (1)

Nous ne devons pas omettre, toutefois, de parler des hommes distingués qui furent choisis pour composer la mission d’exploration, désignés, les uns par le gouvernement, les autres par les autorités ou habitants de File Bourbon, les autres, enfin, par M Lambert et les personnes versées dans les affaires de Madagascar.

Le cote pratique de cette organisation ne fut pas négligé :

(D °n trouvera tout ce qu’ü est intéressant de savoir sur ce sujet dans

lie 7 T"" “uî Bocuments la Compagnie de Madagascar, in-8», Paris, y . n pu bliant ce recueü plein de renseignements précieux, M. le baron de

four oùTa P"6 U ™ B0UTU S6rViCe à ^ qU6Sti0n de M^agascar; car, le

es ustruenf 6-Sera * * 011 P™™ consulter avec fruit

les instructions qui y sont contenues.

aux savants et aux ingénieurs furent adjoints des mécaniciens, des mineurs, des fondeurs, des niveleurs, des agents forestiers, des sériciculteurs, des agriculteurs des naturalistes des P graphes, tous pleins d’ardeur et de bonne volonté. Jamais en

mise ne se prépara sous de meilleurs auspices.

On résolut de s’occuper, d’abord et surtout, des bres c’est-à-dire du nord et du centre. La mission fut parta0 en Lois sections : une. pour le Nord-Est. embrassa* .Vota» t les terres comprises entre la baie d’Antongil et Diego Suarez , la seconde pour le Nord-Ouest, comprenant Bavatoube et le pay situé entre la montagne d’ Ambre et le Port-Kadama ; a sième au centre avait pour théâtre Tanananve, y compris toute l’Ankôve Dans la capitale, la mission était assurée de laprotectiofdu roi dans les deux autres centres, la mission était sous Ïa tutèle ^ notre marine et des établissement^^ français du voisinao-e De Yohemar on devait se rendre a Diego Suarez Nossi-Bé à Bavatoubé, déjà connu pour ses gisements de lignite et de houille. Les autres membres devaient visiter successivem Mouzangaye, Bombetodk, Madsanga, Baly, Saint-Augustin, Fo t- TiZhhflt après un voyage de circumnavigation, remonter a Tamatave. Il était recommandé aux explorateurs de ^nagei, en toute chose les moeurs et les croyances des indigènes, de cnnei- en rien des querelles religieuses entre catholiques et piote t ut d entretenir avec les sujets anglais une entente parfaite et eSin quand il y aurait lieu de prendre possession d’un territoire d’y planter mi poteau indicateur, avec cette inscription en langu

aTLamteT Tmnri Odent général de la Com^f ”e ‘

tii.— ïkjSïmWî

d’instructions spéciales redigees avec le plus ; 8^> ^ ' 1

prévenir toute contestation. M. Lambert devait, ™ ™

I ce que ces actes fussent bien compris des "e ^io nisation ne pouvant prospérer que par la vente et le facile tia

consul de France à Tananarive depuis l’avènement de Radarna ,

NAPOLÉON III ET EADAMA II

avait été invité particulièrement à expliquer aux Hovas le caractère purement commercial et agricole de la Compagnie Cet homme si remarquable à tant de titres, et qui s’était acquis une influence extraordinaire par le seul ascendant de son caractère était charge de faire en sorte de déterminer le roi à autoriser 1 ouverture d’une route de Tananarive à la côte, négociation dans laquelle, comme on l’a vu, tous les agents britanniques accrédités auprès de Eadama Ier avait constamment échoué.

Les membres désignés pour faire partie de la mission étaient tous, ainsi que nous l’avons dit, indiqués à l’avance par la spécialité de leurs études. 1

La mission d exploration se divisait, comme nous l’avons dit en trois sections : 1° section de Vohemar; 2° section de Bavatoubé, et 3° section de Tananarive.

M. Coignet était l’ingénieur en chef de la première, M Guillernm de la seconde et M. Simonin de la troisième. M. Comnet avait pour sous-ingénieur M. Aumont ; M. Guiilemin était suppléé par M. Girard et M. Simonin pouvait être remplacé, en cas de force majeure, par M. Guérin.

Tout étant ainsi préparé, combiné et ordonné, les membres de la mission étant au complet, le commandant Dupré quitta Paris le 16 mai 1863 et arriva à Marseille le 19. M. Lambert s’embarqua, le 28, dans le même port, chacun avec une partie des explorateurs. 1

C omme nous venons de le dire, jamais entreprise plus généreuse, p us desintéressée, plus pure dans ses intentions, ne fut organisée pour la colonisation de Madagascar ; jamais, non plus, circonstances ne s étaient présentées ni plus grandes ni plus favorables. La \ apeur traversant l’isthme de Suez depuis peu de temps et inaugurant, pour ainsi dire, ce trajet européen vers l’Inde par une mission civilisatrice, un essor nouveau, inconnu de nos pères et tant souhaite par eux, le rêve du général Bonaparte de traverser Lgypte pour aller aux Indes, se réalisant sous le règne de son neveu, les produits du monde asiatique mis à vingt jours de Marseille, le développement de cette navigation de commerce augmentant le nombre des matelots nécessaires à la puissance maritime delà France, la création, enfin, dans l’océan Indien , où

nous n’avons plus un seul port, de oe grand étaUissemeut dans irn navs vierge plus grand que la France, ou Richelieu, Louis X et Colbert avaient planté d’une main ferme le ipIIp plaît la perspective qui s’ ouvrait alors devant nous. Jn 2 en p S faits réels, palpables, combinés dans toutes

les prévisions de la sagesse humaine. La clutavait étl^r-

elle une réalité. Ainsi que nous l’avons montre, tout avait o o-anisé sur des bases pratiques, avec l’appui d’un grand gouverne- ^n t que les victoires de Crimée et d’Italie semblaient rendre invincible , avec une réserve de capitaux qui pouvaient s el ver jusqu’à cinquante millions. Tout allait réussir, car rien n i

VteéS qui va suivre apprendra au lecteur queute réabté un devait être bientôt qu’un rêve. Lorsque, le 19 mai, le rnrssio française partait de Marseille, il y avait déjà huit jours qu a nanarive tout l’édifice sur lequel reposait la Compagnie s était

“«ŒiCt do nobles efforts se faisaient vers le bien “e » ni du mal veillait dans l’ombre. Le lecteur connaît a êz’ maintenant le théâtre de la politique à Madagascar pou Xoin» à sLonner des passions de toute sorte qui s’eveilleren

autour du jeune roi et des éminents

fcant de dévouement les vues genereuses. Est-il besoin u dire quïne opposition formidable, faite d’éléments indigènes et tonverT s’était formée contre les projets de Radama II e de ses' amis En première ligne, il faut bien le dire, se trouvaient

évident que Radama et ses amis avaient tout a redoutei des nées protestantes, auxquelles l’argent répandu a profusion donn toujours une force considérable, surtout parmi ces populat ons corrompues et misérables, sans autre religion *»«*?*>£ de (,o jeune Radama, qui dans sa destinee eut tant de points

NAPOLÉON III ET EADAMA IL 253

ressemblance avec le jeune Louis XVI, avait eu l’imprudence de procéder, comme le roi français, par une abondance de réformes qui, indiquées par l’intérêt public, excitèrent la colère et la révolte des classes privilégiées. L’une des fautes de Kadarna II outre 1 inconsistance de ses ordres, donnés ou retirés tour à tour' fut la suppression des douanes et celle des corvées. Pour comprendre la gravité de cette mesure, il faut savoir que le produit des douanes était perçu par l’entremise des commandants ou o-0u. verneurs des ports, lesquels percevaient les droits à peu près à leur fantaisie, avec des bénéfices considérables qui restaient entre leurs mains, sans compter les cadeaux qu’eux et leurs intermédiaires recevaient couramment des marchands et des traitants. Il arrivait presque toujours que les chefs hovas achetaient directement les cargaisons, se chiffrant par des sommes considérables, et s’attribuaient ainsi une sorte de monopole que la suppression des douanes venait leur arracher tout à coup. D’autre part, la suppression des corvées ne permettait plus aux grands et aux courtisans c e aire faire gratis au peuple des travaux qui leur profitaient exclusivement. Ajoutez à ces griefs d’une importance capitale cette espece de depossession générale de la terre, des immeubles et du commerce dont l’immigration européenne menaçait toutes ces antiques familles des vieux Hovas, qui jouissaient de toute eternite des privilèges inhérents aux propriétaires indigènes du sol sans compter l’abandon des croyances nationales foulées aux pieds par les chrétiens envahisseurs, et toutes ces passions étaient surexcitées, échauffées par les ombiaches, les devins, les jongleurs es sikidys , intéressés à entretenir dans le peuple des superstitions d un très bon rapport pour eux.

Telles sont les difficultés graves et de plus d’un genre contre lesquelles le jeune souverain avait à se heurter. Malheureusement “ n^ure clroite et franche ne les apercevait même pas et son caractère faible et hésitant ne lui laissait pas la ressource d’une energie capable de maîtriser les circonstances, dans un moment de transition ou il aurait fallu une main plus habile ou plus ferme.

Ln résumé, le vieux parti hova, représenté par Ramboasalem et revenu a Tanananve avec lui, par suite de l’amnistie accordée par Kadama , n avait point désarmé devant le pardon. L’esprit

novateur du jeune souverain était exploité par les mécontents et contre lui. Les intentions régénératrices de Eadama n étaient point comprises aisément de ses sujets Lovas, tous plonges dans une ignorance profonde et abrutis parle régime odieux au régné précédent. Travaillés, d’ailleurs, d’un côté par les ombiaches et les sikidys, et de l’autre par les méthodistes anglais, ils étaient sans cesse à l’état de suspicion et de désaffection vis-à-vis de leur souverain. Les ombiaches, comme nous l’avons vu, apres la mort ce Eadama Ier, avaient réussi à placer sur le trône une femme qui avait été entre leurs mains un instrument passif et qne ses superstitions leur avaient livrée entièrement : üs avaient, poui ainsi dire, régné pendant trente-trois ans sous son nom. Tendant ce long laps de temps, ils avaient bénéficie de tous les privilèges du pouvoir, de toutes les jouissances que procure la richesse. Ils avaient voulu s’opposer à la proclamation de Eadama e lions avons vu comment leurs compétitions avaient échoué ; mais, battus pour le moment par l’avènement du jeune souverain, iis n avaient pas perdu l’espoir de le détrôner ou de le faire disparaître. Leur intérêt était par conséquent de miner son pouvoir, de lui susciter des obstacles, de l’acculer à une situation desesperee, préludé de la chute ou de la mort. Soutenus par les menees anglaises, ils avaient l’espoir fondé de pouvoir arriver bientôt a la réalisation de leurs vœux exécrables. Quand, d’ailleurs ces hommes, généralement apathiques, s’endormaient dans l’oubli de leurs rancunes, les sectaires méthodistes étaient là pour les reveiller et les

aiguillonner. ,,

Aussitôt que la ratification du traité par l’empereur Napoléon fut terminée à Paris, elle fut connue à Londres et de la a Madagascar. Cette nouvelle fut comme une traînée de poudre qui mit Je feu à toutes les passions diverses, dont nous venons de tracer un fidèle tableau. Deux partis bien distincts, s’appuyant 1 un sur I autre, furent formés sur-le-champ en hostilité avec la pensee du traite et avec la ferme volonté d’en empêcher l’exécution, a quelque pnx que ce fût. On verra tout à l’heure que ce prix, devant lequel les conjurés ne reculèrent pas, ce fut un crime. Ces eux Par étaient celui de l’Angleterre et celui des vieux Hovas; un auxiliaire les unissait entre eux et leur servait d’intermediaire : c était

NAPOLÉON III ET RADAMA II. 255

la caste des sikidys, décidés à recourir à tous les moyens delà sorcellerie, meme les plus criminels, pour venir à bout de la situation. Le même problème se posait en 1863 comme en 1828 Le but a atteindre était le même : ramener le règne des femmes sur lesquelles les sikidys ont un empire assuré et dont la crédulité permet aux vieux Hovas de régner sous leur nom et sous le protectorat cache des éternels ennemis de l’influence française. Pour arriver a faire monter une reine sur le trône, il fallait absolument supprimer le jeune roi : c’est le projet infernal qui fut conçu, à la nouvelle de la ratification du traité et qui fut mis à exécution

raffinées ^ COmblnaisons à la fois Ies Plus sauvages et les plus

On comprend l’impatience avec laquelle le jeune roi attendait es membres de la mission et les ingénieurs et autres agents de la -ompagme : c était pour lui une force réelle. Radama parlait chaque jour avec exaltation de tout le bien qu’il méditait pour l’avenir de son pays. Sachant que la disette du coton, par suite des

' fU6rres d Amei'Klue’ se faisait sentir en Europe, il avait ordonné de consacrer a la culture de cette plante une grande étendue de errant. Son désir était que la Compagnie trouvât à son début une riche moisson toute préparée. La plupart des chefs hovas ne comprenaient pas que la Compagnie, en faisant appel à leur concours et en leur payant le prix du travail qu’elle ferait exécuter ahait leur rendre, a l’aide de ce moyen, plus qu’ils n’avaient perdu’ par la suppression des douanes et par celle des corvées. Trompés c ailleurs et excités sous main par les Anglais, ils se persuadèrent facilement, dans leur ignorance, que la Compagnie achèverait de les ruiner : ils en conçurent une sourde colère qui les prédisposa aux dernières extrémités. 1

Radama avait formé autour de lui un corps de trente ou quarante jeunes gens de son âge, appartenant aux plus grandes familles du pays et eleves comme lui dans des idées opposées à celles de 1 oligarchie rétrogradé des vieux Hovas. Ces jeunes gens les “ ^. constituaient à Radama une sorte de gardes du corps qui se rattachait a lui moins dans la pensée de le défendre militairement que de l’entourer d’un dévouement constant et invioiabie. Ils se reunissaient la plupart du temps avec le roi à la Mai-

« * ou résidait Marie “ ^1“

qui venait de lui donner un “ t ^“s'entretenait la gia,t souvent pour japper au^mportm^ ^ ^ ^

avec ses amis des proje . g ses inspirations, ses con-

son pays ; chacun y appoi ■ ’eg gens, ies plaisirs avaient

seils. Comme dans toute 1 cunio J méthodistes anglais pour leurï.rtJln’enfaUutpa^^^^ d^e^, et attribuer a ces reunions, o - . un caractère slioc-

dont par conséquent ils ignoiaien ^ ^ réindons intimes

Ung. Les Angtofirent co^ie ^ 1^^ (1)> n tfagig ne pouvaient cacher 1 JJ amig de Radama, de les séparer

sait d’irriter le peup ,, venir plus facilement à bout,

du prince, et, en isolant celui-ci d en ■ « & complot, Cette sinistre manœuvre. ,ur fut la Ç^e «nvr ^ sikidys qd réussit au gré des conjuies ■ , de la sorcellerie et de

mirent en mouvement tou es t lugubre, en réunissant

Part d’administrer les ^’^tsousWre dénouement, tous ces ressorts caches, a ai jL d méthodistes anglais

Sous l’action impérieuse et ne craignirent

coalisés avec le parti c .es v uux ’ ^ même temps que des

pas de distribuer à la popu a 101 1 ,^tgg excitantes propres à boissons alcooliques, des m nsio l di nerveuse qui se

On mit la

manifesta sous la toi , , épidémie contagieuse. La

maladie sur le compte d un P remplirent tout à coup de

capitale et les villages environnants se lenip so]lsLouisXV,

convulsionnata ^. ““"cls malheureux, « proie aux spas-

irrrss.-f — Esrr. :

rues, comme de véritables fou , inouïes Les fousétant

“"foifà M»r, S avaient la prétention d'être

fes.ion d'ingénieur et »• s « les p“ «et rivières des environs de

le construction des quelques pont, jet» ont le. petit

Tananarive.

NAPOLÉON III ET RADAMA IL

salués par la foule, et, quand un passant, sommé de se découvrir, se refusait à cette injonction, il était battu à coups de bâton. Un Anglais brutal, non impliqué dans la conspiration et en ignorant les secrets , ne voulut pas , en pareil cas , obtempérer à de tels ordres, et, au lieu de saluer, il se rua sur son agresseur et le boxa, par devant avec ses mains et par derrière avec ses pieds. Ces espèces de possédés , devant causer une immense émotion populaire, avaient été mis dans cet état par les sikidys et poussés à ce degré d’inconscience pour être amenés , par une pente naturelle et d’une manière , pour ainsi dire insensible , au désordre , à l’insanité et finalement à l’assassinat. Le moyen était trouvé : c’était de porter cette foule sur la Maison de pierre, de la lancer sur les mena maso , de les séparer du roi, et lorsque celui-ci serait, sous le coup du désordre, à la merci des conjurés, de l’obliger à abdiquer en faveur de la reine Eaboude et, s’il s’y refusait, de le tuer. Ce programme devait être rempli de tous points et jusqu’au bout.

La ramanenjana (c’était le nom de la prétendue épidémie) étendit son cercle dans toute la ville et jusque dans ses environs : c’était parmi les misérables, les esclaves, et surtout parmi les femmes, qu’elle sévissait. Ces épileptiques, pris en commisération par la population , inspiraient à la fois la pitié et la terreur par leurs gestes, leurs cris et leurs convulsions, qui paraissaient l’effet d’une souffrance intérieure et mystérieuse. « Us parcouraient les rues, dit le docteur Yinson, la têt» en feu, l’œil hagard, l’esprit perdu, les bras levés refroidis jusqu’à la température de la glace, évoquant hautement les mânes des anciens rois de l’Ankôve et conversant avec les morts. Us disaient avoir vu la vieille reine Ranavalo en personne, sortie de son sépulcre, pour protester contre les coutumes nouvelles qui tendaient à se substituer à celles des ancêtres ; elle les avait chargés de messages pour le roi et ils en donnaient la preuve en montrant des vêtements, des objets qui lui avaient appartenu. Elle lui reprochait d’avoir vendu son pays à l’étranger : ses aïeux en souffraient dans leurs tombeaux ! Le peuple, qui regardait ces fanatiques en délire comme des êtres sacrés, eut pour eux le respect que dans le pays on a pour les fous. U les escortait en chantant et eh battant des mains, et eux allaient dansant autour de la Roche sacrée où l’on couronne les rois et au-

MADAGASCAU.

tour des mausolées où reposent les morts. C’était l’époque de l’année où l’on récolte le haschish, cette plante aux effets fantastiques : nul ne vit dans ces scènes la main intéressée des sikidys ou prêtres des idoles. Tels étaient les moyens par lesquels on voulait frapper d’impopularité les actes du nouveau règne, en accusant le roi de complaisance coupable envers les étrangers, de mépris pour les coutumes anciennes, d’inclinations contraires à l’esprit traditionnel des Hovas. Les conjurés s’appuyaient sur l’amour du sol, sur les vieux rites et la religion des pères, sur tout ce qui, en un mot, va droit au cœur des peuples. Leur audace s’accrut et la contagion gagna un plus grand nombre. On vit, pendant une revue, des soldats jeter leurs fusils, se livrer à des contorsions et même battre leur général. Il devenait urgent de mettre un terme à ces désordres : on arrêta les visionnaires , et l’on sut que c'était une manière de masser les conjurés et d'exciter U peuple. En même temps, on remarquait que cette folie étrange ebpassagère respectait les grands et les chrétiens. Il était évident qu’on s’adressait au sentiment populaire. Bientôt les chrétiens méthodistes se soulevèrent à la voix de leur chef, sous le prétexte des prétendus égards accordés à ces envoyés des idoles. La lutte était imminente entre les deux factions, la secte des idolâtres et la secte des méthodistes. On avait perdu le roi dans l’esprit du peuple, en exploitant les concessions faites à l’étranger ; il s’agissait maintenant de l’immoler au mécontentement de deux partis religieux, entre lesquels on lui faisait une obligation de se prononcer. Radama fut accablé par les plaintes des idolâtres et par les récriminations des chrétiens méthodistes. C’était la situation la plus perplexe pour un prince dont l’esprit tolérant voulait la liberté pour tous et répugnait aux difficultés politiques (1). »

Déjà, le jeune roi avait été obligé de prendre différentes mesures d’une grande portée politique et dont, avec sa bonne foi ordinaire et cette sorte de candeur morale qui lui était propre, il n’avait pas mesuré les conséquences. Les méthodistes -lui avaient tendu un premier piège, en lui demandant l’autorisation de faire des prédications à Ambouimanga où avait été enterrée la reine Ra-

(1) Voyage à Madagascar, par M. le docteur Vinson, p. 497 et suiv.

NAPOLÉON III ET RA.DAMA II

navalo. Si le roi avait refusé, il eût paru donner un démenti au principe de la liberté de propagation du christianisme qu’il avait lui-même proclamé. S’il cédait, il blessait vivement les idées superstitieuses des habitants de la localité, adonnés, plus que les autres indigènes, aux pratiques du fétichisme, et qui auraient regardé comme une souillure pour la sépulture royale la prédication, dans ce lieu , d’une religion qui tendait à renverser leurs croyances traditionnelles. Ne soupçonnant pas la perfidie de cette demande et naturellement porté à s’exagérer toute chose, Eadama se persuada , sans doute, qu’en refusant il manquerait aux engagements pris envers les méthodistes et au principe de l’égalité religieuse : il donna l’autorisation à ceux qui la demandaient. A cette nouvelle, la population du village (Ambouimanga) se souleva et s’opposa à ce qu’elle considérait comme une profanation. Eadama crut sa dignité intéressée au maintien de l’autorisation accordée et les Hovas, secrètement excités, se mirent en insurrection ouverte. M. Ellis,en prêchant, avait donc sciemment compromis le roi aux yeux de son peuple : auxiliaire habile et secret des conjurés , il jouait son rôle dans cette tragédie suprême.

Ajoutez à ces imprudentes concessions faites par le jeune roi, le décret qu’on obtint de sa bonté et de sa faiblesse et en vertu duquel les ramanenjanes , ou hallucinés, devaient être respectés dans leur démence et, aux termes du décret, rendus inviolables. On comprend alors l’effet de ces mesures , qui portèrent le désordre à son comble dans une capitale de soixante-dix mille habitants : c’est ce que souhaitaient et ce qu’avaient préparé les conjurés ; mais ce n’était pas encore assez.

Le malheureux Eadama devait ajouter une faute nouvelle à celles qu’il avait déjà commises, tombant ainsi, en vertu de sa bonne foi, dans tous les pièges que tendait sous ses pas la perfidie de ses ennemis. Le 7 mai, la lutte prenant un caractère général, Eadama , se reconnaissant impuissant à maîtriser ceux qui prenaient parti pour les chrétiens ou ceux qui tenaient pour les prêtres des idoles , eut la malheureuse idée de sanctionner cette lutte en autorisant les duels d’individu à individu et même de tribu à tribu. En voulant se décharger du soin de prononcer entre deux sectes religieuses, il assumait sur lui la grave responsabilité de

sanctionner par un acte public le plus dangereux de ces désordres. A la promulgation de l’édit du 7 mai, les rumeurs ne firent que s’accroître (1). Les rassemblements et les députations se succédèrent. On alla prier le roi de revenir sur cette décision funeste. Radama, ébranlé , céda , comme un nouveau Louis XVI; puis, changeant encore d’avis, à l’instar du même monarque français, il fit maintenir, par une faiblesse succédant à une faiblesse, les termes de sa fatale ordonnance. Ces concessions enhardirent les conjurés. Le 8, ils vinrent présenter au roi des doléances, des reproches ; ils allèrent jusqu’à vouloir lui imposer un conseil destiné à borner son autorité et à lui imprimer une direction. Le jeune prince ne cacha point son indignation. On lui enjoignit alors de retirer son édit sur les duels : il refusa. Le premier ministre, qui avait été acheté à prix d’or et qui, d’ailleurs, voyait son influence passer aux mains des mena maso , dit alors au roi : cc C’est bien, nous allons nous armer. » C’était dire à Radama : ce Xous allons nous armer contre vous. » A l’issue de cette conférence, on s assembla chez le premier ministre pour concerter les dernières mesures précédant le crime et pour y dresser les listes de proscription. La vie des citoyens passa au scrutin. On n’excepta pas même les membres de la famille royale. On arrêta la mort de trente-trois mena maso , les plus chers amis du roi et ses gardes du corps dévoués. Les nobles les dénoncèrent à la colère du peuple. Bientôt, excitée par les discours du premier ministre, qui avait déclaré hautement sa rébellion , et par la voix des chefs, la foule ne connut plus de bornes : le drame sinistre touchait à son dénouement.

L’agent britannique jugeant sans doute que les choses étaient venues à point, que dès lors sa présence n’était plus utile , que cette présence, d’ailleurs, sur les lieux, ne pouvait que le compromettre, l’agent britannique quitta précipitamment Tananarive. Voulait-il, en se retirant, mettre son caractère officiel à l’abri fl’un soupçon de complicité ou bien craignait-il simplement pour sa personne ? Toujours est-il qu’il s’éloigna, laissant commettre

(1) Yoir sur les causes qui amenèrent cette révolution une lettre de M. Laborde, consul de France, publiée dans la Revue maritime et coloniale, t. VIII, 1863, p. 774.

NAPOLÉON III ET EADAMA II

le crime , en se bornant à détourner les yeux. Sur ces entrefaites, arrivent de la côte le même jour, et comme par une coïncidence fortuite, mais en réalité par suite d’un concert évident, quatre mille Hovas armés, guidés par les chefs que l’abolition des douanes avait ruinés. Ce renfort achève de donner confiance aux conjurés. Ceux-ci en profitent pour demander audacieusement au roi le retrait des décrets et l’annulation des concessions faites aux étrangers, c’est-à-dire l’abolition de la charte Lambert et enfin la mort des mena maso. Le roi refuse sur tous les points avec mépris ; il s’indigne qu’on ose solliciter de lui le sacrifice de ses meilleurs amis. La foule, toujours en armes, se porte alors autour du palais et demande à grands cris la mort de ces jeunes gens. Le roi se présente bravement aux émeutiers et leur dit qu’on prendra sa vie avant celle de ses fidèles compagnons. Il ajoute que, pour les défendre, il les couvrira de son corps, que jamais il ne les livrera de son plein gré. Il s’était réfugié avec ses amis à la Maison de pierre. .Sept fois, les conjurés, à la tête de la sédition , se présentent pour renouveler la même demande ; sept fois , le jeune roi leur oppose, avec sa poitrine, le même refus. Il revient alors dans sa capitale ; les conjurés massacrent plusieurs de ses amis et demandent à grands cris qu’on leur livre les autres. Le 9, huit avaient été massacrés dans les rues. L’un d’eux, l’ami d’enfance de Itadama , avait été tué sur les marches même du consulat de France.

Pendant quatre jours, les assassins ont à lutter contre le courage du roi qui résiste héroïquement à leur fureur. Pour en finir, et dans l’espérance d’apaiser ces tigres déchaînés, le jeune souverain consent à quelques changements qui ne suffisent pas à la rage de ses adversaires. Il veut bien descendre à quelques concessions , mais il s’indigne à l’idée de manquer à ses engagements envers la France. Ce serait, à ses yeux, le déshonneur, une abdication morale : il ne peut s’y résoudre. Il refuse surtout de livrer ses amis. Cette fière et noble attitude arrête un moment les conjurés; mais, les meneurs sont derrière eux, ils veulent aller jusqu’au bout. Le désordre augmente alors. La foule demande, elle veut les mena maso. Le roi supplie de nouveau qu’on les épargne ; « qu’ils n’aient, s’écrie-t-il, ni pouvoir ni dignités, mais qu’on les

épargne ; qu’ils soient bannis, si l’on veut, mais qu’on leur laisse la vie sauve, dans un lieu exempt de la fièvre. » On revient encore, pour demander qu’ils soient enchaînés dans une prison perpétuelle : « Non, réplique Radama, les fers sont pis que la mort. » Alors, la foule, toujours animée par les conjurés, brise les portes du palais ; on porte la main sur les amis du roi. Celui-ci , au dernier degré de la douleur, s’adresse aux assassins et leur crie en langue hova : « Grâce ! je lécherai vos pieds ; mais laissez la vie à mes amis: j’aime mieux mourir que de les abandonner! » Vains efforts ; les conjurés s’élancent sur les amis de Radama, les garrottent et les entraînent. La reine, qui était jalouse de l’espèce de cour que ces jeunes gens entretenaient à la Maison de pierre autour de Marie, la favorite du roi, et convaincue, d’ailleurs, que les conjurés n’en voulaient qu’aux mena maso et qu’ils n’oseraient pas s’en prendre au roi, dont elle pourrait diriger la politique, la reine avait voulu s’éloigner, quelques jours seulement, pour laisser s’accomplir cette révolution de palais ; mais, dès qu’elle apprit que les jours de son mari étaient menacés, elle accourut et ne voulut plus le quitter. Elle avait cru, comme il est arrivé souvent en pareil cas, qu’il s’agissait d’une émeute et non d’une révolution. Ici, nous laissons la parole à M. le docteur Vinson, qui lui-même a emprunté son récit au père Finaz, témoin oculaire : « Il y avait dans le gouvernement d’Imerne un homme haineux, vindicatif et cruel, auquel les prérogatives de sa charge donnaient un pouvoir immense : c’était Rainivouninahitrmioni, le premier ministre. Chargé d’ouvrir les portes du palais aux conjurés sous Ranavalo, il avait par trahison fait échouer la conspiration du prince Rakout. Vendu depuis à l’or de l’Angleterre, il avait été l’instrument servile de M. Ellis. Il rêvait maintenant le rôle de ministre-roi, celui qu’avait joué Rainihare (ou Rainizouare) , son père, l’amant de l’ancienne reine. Aussi, retiré durant les fêtes du couronnement , en alléguant une maladie feinte ou réelle, il couvait de noirs desseins : il avait résolu la mort du roi. Les menant aso, arrachés du palais, jetés dans des cases auprès du tombeau de Rainihare, y furent laissés jusqu’au lendemain sans qu’on leur donnât une seule goutte d’eau, pêle-mêle, attachés comme des animaux qui attendent le couteau de l’égorgeur. Une

NAPOLÉON III ET EADAMA II

femme brune, pour laquelle on savait les prédilections du roi, avait été saisie, traînée au milieu des soldats et sagayée sans pitié : ce fut la seule femme immolée. Marie, qui avait prévu, avec son instinct habituel, un revirement de fortune, s’était hâtée de rapporter au roi ses présents, ce Je ne suis plus à vous , lui dit-elle ; je suis chrétienne et méthodiste. » Puis, elle se réfugia sous l’égide de M. Ellis, qui n’avait point été étranger à cette défection et qui, de sa fenêtre , contemplait avec bonheur la révolution qui ensanglantait la ville et ruinait les projets de la France pour la civilisation de Madagascar.

« On était au 12 mai : l’entourage du roi avait été abattu ; il était lui-même seul et prisonnier dans son palais. Cependant , on n’osait frapper encore; le respect traditionnel est si grand, chez les Hovas, pour le sang des rois, qu’il n’existe pas de crime qui puisse égaler celui de le répandre. Si, au début de cette lamentable histoire, Eadama II avait eu le courage, en retour du sacrifice qu’on lui demandait de ses amis, d’exiger la tête du premier ministre , il l’eût obtenue , car le peuple lui disait , en le priant d’écarter ses favoris : « Nous vous avons fait roi, c’est vous seul que nous voulons. » Dans sa détresse, il écrivit à M. Laborde pour lui demander du secours. Les lettres n’arrivèrent pas. Il fallait en finir : le premier ministre s’était trop avancé pour reculer désormais. Les troupes étaient sous les armes depuis le matin; elles y passèrent encore la nuit. On décida l’assassinat de Eadama II. A neuf heures du matin, douze conjurés pénètrent dans le palais; ils avaient à leur tête celui-là même qui avait circoncis le roi dans son enfance et qui seul pouvait porter la main sur sa personne. Au bruit qu’elle entend, la reine accourt éperdue pour sauver le roi, mais on la repousse. L’infortuné prince, qui devine le projet des assassins, se jette sur les mains de Eaboude pour la sauver, et la croyant en danger, demande à périr avec elle ; mais on lui fait lâcher prise à coups de plat de sabre. Ses bras sont meurtris, il est sans armes, on le terrasse. Voyant sa dernière heure arrivée en présence de la mort, il s’écrie : « Je n’ai jamais versé le sang de personne. » On entraîne Eaboude, pendant qu’avec une écharpe de soie blanche on étrangle le roi de Madagascar, l’usage chez

les Hovas ne permettant pas de répandre le sang des nobles et des rois (1). »

Ainsi périt, à trente-quatre ans à peine et après un court règne de moins de huit mois, ce jeune prince, dont la faiblesse égalait la bonté. Doué des qualités les plus nobles de l’homme , l’intelligence , le courage, la générosité, l’aménité, il n’avait pas à un aussi haut degré celles qui font les princes, l’esprit politique et la fermeté du caractère. On put dire de lui, comme du roi Louis XVI : Dignus imperü, nisi imperasset. Son prédécesseur, Radama Ier, moins heureusement doué que lui, sut régner néanmoins dix-huit ans, grâce à l’énergie de son caractère et à la fermeté de ses vues politiques. Il avait dit : « Je ne veux pas mourir comme le roi de France Louis XVI. » Ces lacunes dans un souverain prenaient une grande importance en raison de la sauvagerie du peuple que Radama II avait à gouverner. Quoi qu’il en soit, son sort est digne des regrets de l’histoire et sa mémoire mérite d’être honorée. Il a succombé pour n’avoir pas voulu, ce qu’il considérait comme une lâcheté, manquer à sa parole envers la France (2). Lorsque la nouvelle de cet attentat, avec toutes ses circonstances, parvint en Europe, une immense pitié s’éleva de toutes parts, même en Angleterre. Cette mort imméritée d’un souverain si jeune, si juste et si bon, arracha des larmes à tous, et l’on put dire de lui ce que Tacite dit de Germanicus : Etiam flelant ignoti, « Les étrangers eux-mêmes l’ont pleuré (3) ».

Seul, M. Ellis osa écrire que ce prince « avait avili la royauté (4). »

(1) A. Vinson, Voyage à Madagascar, pages 505 et suiv.

(2) Outre le souvenir de Louis XVI, la mort du jeune Radama éveille aussi celui du ezar Paul Ier, qui, épris d’admiration pour le premier consul Bonaparte, s’allia avec lui et, pour prix de cette alliance, fut étranglé dans son lit, avec sa propre écharpe, le 12 mars 1801.

(3) Radama II , comme on le sait , vint au monde deux ans après la mort de son père putatif Radama. La veuve de celui-ci, la reine Ranavalo, déclara qu’elle était allée faire visite au tombeau de son mari et que là elle avait conçu. Cette légende, qui fut acceptée par les Hovas, le fut moins par les étrangers. On sut depuis, à n’en pas douter, que le vrai père de Radama II fut Andrian Mihaza, favori et premier ministre de la reine , qui , par une singulière analogie de la destinée, périt lui-même assassiné.

(4) a Radama had injured the kingdom. »

NAPOLÉON III ET B, AD AM A II

La haine des assassins de Radama II le poursuivit jusque dans la tombe. Ils le déclarèrent roi vaincu, comme s’il avait succombé devant l’ennemi, et ils annulèrent son règne, comme si un décret pouvait anéantir l’histoire. De sinistres épisodes vinrent achever le drame au lendemain du 12 mai 1863. Pendant que les soldats étaient en armes, on leur fit procéder à l’exécution des malheureux amis de Radama, emprisonnés, comme on l’a dit, auprès du tombeau de Rainihare. Par les ordres du premier ministre, ils furent massacrés et, quand cette œuvre de sang fut terminée, on désarma la population, afin de pouvoir, sans crainte de représailles, lui annoncer les événements de la nuit. On fit croire au peuple que le roi était mort de chagrin de la perte de ses favoris. On fit courir, en outre, le bruit que le roi n’était pas décédé, mais que blessé et transporté sans connaissance loin de Tananarive, il avait repris ses sens et qu’il vivait chez des tribus fidèles. Ce dernier bruit parvint jusqu’en Europe, jusqu’à Paris, et il y obtint créance pendant plusieurs mois (1).

Nous ne devons pas clore le récit de l’attentat du 12 mai 1863 sans faire remarquer que M. Ellis, pendant le moment le plus critique, était resté constamment sous la protection et dans la demeure du premier ministre , promoteur de cette conspiration d’assassins, et qu’aussitôt l’exécution, il crut prudent de chercher un refuge au consulat d’Angleterre , sous le drapeau de sa nation : l’opinion publique lui reprocha l’apparence de complicité que lui donnait nécessairement sa présence chez celui qui passait pour avoir désiré, préparé et exécuté la mort de Radama II (2).

La reine Raboude fut proclamée , à la grande satisfaction du premier ministre, des sikidys et des Anglais; on lui donna le

(1) L’assassinat avait eu lieu la nuit et, dès le matin, le premier ministre se présenta chez M. Laborde, consul de France, et lui dit simplement : et Le roi est parti-, le traité ne subsiste plus, » comme si le roi et le traité étaient une seule et même chose devant disparaître ensemble.

(2) Les journaux anglais de cette époque et les livres publiés depuis par les méthodistes et traduits par des protestants français , ne craignirent pas de présenter l’assassinat du malheureux Radama II comme un événement profitable au pays , comme la fin d’un despote manqué. MM. Lambert et Laborde y sont qualifiés <X artificieux étrangers poussant le roi à l'ivrognerie et voulant usurper de vastes et riches régions à Madagascar.

nom de Rasoaherina, ce qui veut dire en malegache belle et forte (de son, beau et heri, fort).

Pendant que ces événements s’accomplissaient à Madagascar, la mission , partie de Marseille à la fin de mai , arrivait à la Réunion le 1er juillet, rapportant la ratification par Napoléon III du traité du 12 septembre 1862. Le commandant Dupré avait appris déjà à Maurice la tragédie du 12 mai, et les lettres de M. Laborde, notre consul à Tananarive, ne laissaient aucun doute sur les intentions du gouvernement liova d’annuler le traité et, par suite, la charte concédée à M. Lambert. M. le commandant Dupré jugea qu’un assez long temps s’écoulerait, pendant lequel les agents de la Compagnie, qu’il devait conduire à Madagascar, resteraient forcément inactifs. En conséquence, des mesures, à la fois convenables et économiques , furent prises pour l’installation provisoire de la plus grande partie du personnel à la Réunion. Quatre membres de la mission seulement et M. Lambert furent amenés à Madagascar. Le matériel de la Compagnie, les instruments et les appareils divers, les provisions de toute nature furent placés en lieu sûr.

Le 30 juillet 1863, l’ Hermione appareillait de Saint-Denis de la Réunion pour Tamatave, où elle mouillait le 1er août.

M. Dupré refusa de recevoir les fonctionnaires hovas qui se présentèrent à bord. Il voulait connaître, avant tout, la réponse de ce gouvernement : elle arriva bientôt. Elle se bornait à inviter le représentant de la France à monter à la capitale, pour faire un nouveau traité , à la place de celui qui avait été consacré par la signature de l’empereur et par celle du roi Radama.

On apprenait, en même temps, qu’à la réception des lettres du commandant, la reine et tous ses ministres avaient tenu conseil et avaient été d’avis, à l’unanimité, d’exécuter le traité ; mais que le premier ministre , revenant le lendemain sur son opinion, s’était péremptoirement prononcé pour le refus de ce même traité. Ce brusque revirement était du à M. Ellis. Les lettres particulières disaient, en propres termes, que ce personnage n’avait reculé devant aucun argument pour influencer le premier ministre Rai* nivouninahitriniony et n’avait cessé de lui répéter que si le gouvernement hova ne cédait pas, il n'avait rien à redouter du comman-

NAPOLÉON III ET RADAMA II

dant delà division navale, qui n' était pas autorise à V y contraindre.

M. Dupré rejeta nettement la proposition de faire un nouveau traité, en déclarant qu’il n’avait aucun pouvoir à cet égard et que la signature de V empereur n’ était pas un vain mot avec lequel on pût jouer ; quant à l’invitation de monter à Tananarive, il en subordonnait l’acceptation à l’envoi préalable à Tamatave de deux membres du gouvernement qui jureraient que tous les engagements pris avec la France seraient maintenus.

M. Dupré invitait en même temps le consul de France résidant à Tananarive, dans le cas où ses propositions seraient rejetées par le gouvernement hova , à amener son pavillon et a descendre à Tamatave pour se concerter avec lui.

Ce fut malheureusement cette dernière prévision qui se réalisa. On apprit bientôt qu’à l’arrivée à Tananarive des réponses du commandant, la reine et ses ministres avaient été, de nouveau et à l’unanimité, d’avis d’exécuter le traité fait avec Radama ; mais que, de nouveau, aussi, Rainivouninahitriniony, empêché par la maladie d’assister au conseil , s’était opposé à cette résolution de sa souveraine et de ses conseillers. On recevait, d’un autre côté, de la part de personnes qui connaissaient bien le caractère hova, l’avis que des mesures de rigueur pourraient seules mater l’orgueil du gouvernement et le ramener au respect des engagements contractés.

Le 4 septembre , M. Laborde arriva à Tamatave avec le ministre Raharla ; celui-ci était accompagné d’un haut fonctionnaire revêtu du titre de quinzième honneur. Il était habillé a la française et en grand costume. On lui rendit les honneurs attribués au rang d’ambassadeur. Raharla annonça que son gouvernement ne voulait point exécuter le traité signé par Radama et qu’il était chargé de proposer un contre-projet en sept articles, dont la rédaction et les restrictions trahissaient une main anglaise. Le commandant Dupré repoussa avec dédain ce projet, qu’il qualifia justement de dérisoire. Il consentit, toutefois, à attendre jusqu’au 20 septembre la réponse de la reine. Pendant ce temps, la frégate VHermione , avec son aviso, vint s’embosser devant Tamatave, ce qui jeta la terreur chez les Hovas. Enfin, la réponse arriva dès le 18 et ne fit que confirmer l’offre du traité

aux sept articles et le rejet du traité signé par Napoléon III.

Le 19, dès la matinée, les canons du fort de Tamatave avaient annoncé le rétablissement des droits de douane, tels qu’ils existaient avant le règne de Radama. L’oligarchie hova, qui vivait des exactions et des concussions sur les transactions douanières , était satisfaite.

Lorsque le ministre Raharla eut, dans l’après-midi, notifié aux représentants de la France la réponse de son gouvernement, M. Dupré donna l’ordre à l’agent consulaire français d’amener son pavillon. De son côté, le gouverneur de Tamatave appela le peuple au Fort et fit faire de bruyantes promenades militaires dans les rues. La population de la ville était dans l’attente ; son anxiété était extrême ; bien des gens fuyaient le pays emportant leurs effets les plus précieux. Cependant, les chefs ho vas affectaient un grand calme ; les missionnaires anglais les avaient rassurés en leur disant qu'ils n'avaient rien à redouter des Français. La terreur du peuple se dissipa devant le silence des canons de nos bâtiments. La signature de Napoléon n’était qu’un vain mot.

Le 26 septembre, M. Laborde retournait à Tananarive, mais, cette fois, sans caractère officiel et public et, le 1er octobre, le dernier de nos bâtiments quittait la rade de Tamatave.

Ainsi donc, tous les efforts du commandant Dupré avaient échoué. Sa modération, sa longanimité dans le cours des négociations, son attitude tour à tour ferme ou conciliante, tout avait été inutile devant le parti pris du premier ministre, souverain de fait du pays, et qui, non content d’avoir supplanté Radama dans son pouvoir, avait, au grand scandale des Hovas, saisi les rênes de la royauté et contraint la veuve de ce prince à l’épouser. M. Ellis obtenait un triomphe complet. Les rapports politiques de la France avec Madagascar étaient rompus ; aucune des garanties sur la foi desquelles la Compagnie avait été fondée n’existait plus ; le pays, que le traité devait lui ouvrir, lui demeurait fermé et tout établissement y devenait impossible. La charte Lambert n’était plus qu’une lettre morte, comme la parole de Napoléon.

Ce déplorable état de choses n’avait pu entrer dans les prévisions de la Compagnie et se rattachait exclusivement à la politique. La question restait entière aux mains du gouvernement

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impérial et voici en quels termes l’appréciait son représentant :

« Si l’empereur, disait le commandant Dupré, dans une lettre du 29 septembre 1863, juge devoir punir l’offense qui lui est faite et revendiquer un droit indiscutable, la Compagnie, généralement désirée et appelée par tout ce qu’il j a de plus considérable à Tananarive, s’établira, de prime abord, dans des conditions de sécurité et de prospérité dont elle n’aurait jamais joui qu’après bien des années dans l’état agité où se trouve le pays.

« Si des considérations d’un ordre supérieur empêchent, au contraire, que la force soit mise au service de notre bon droit, il n’y a plus ni Compagnie, ni entreprise individuelle, quelle qu’elle soit, possible pour aucun Français à Madagascar avant bien longtemps. Une révolution, déterminée par les intrigues d’hommes étrangers au pays, est venue remettre en question des résultats qui paraissaient définitivement acquis et tous mes efforts sont venus se briser contre un obstacle factice, que la première manifestation de la puissance de la France fera tomber en poussière. »

Il n y a rien à ajouter à ce tableau tracé au moment même où ces événements venaient de s’accomplir.

Quant à la Compagnie, son avenir était entièrement subordonné aux intentions du gouvernement impérial : le commandant Dupré, le juge le plus compétent de la situation, le déclarait nettement.

On ne pouvait compter que sur sur une résolution vigoureuse poui faire respecter le droit par la force et pourj ounir une offense , on peut même le dire, un affront fait à la France et précédé de tant d’autres. Le gouvernement impérial devait une protection éneigique, effective à la Compagnie dont il avait encouragé et patronné la formation. Le commandant Dupré n’était pas autorisé à prendre des mesures dictées par l’honneur du pavillon et du diapeau. Les Anglais avaient assuré au gouvernement des Hovas que la Fiance n avait pas le droit de tirer un coup de canon à Madagascar. On sait, cependant, que l’unique moyen de châtier l’insolence des pirates de terre cantonnés à Tananarive est de leur infliger une correction.

La nouvelle reine ne pouvait oublier sitôt les nobles instincts

de son infortuné mari : le traité de 1862, on se le rappelle avait été signé dans son propre palais. Elle paraissait animée de sentiments loyaux, elle voulait tenir les engagements pris par Radama ; mais elle en fut empêchée par le parti hostile à la France, qu’excitaient et que patronnaient les adversaires acharnés de notre pays. Une démonstration vigoureuse de la part de la France aurait secondé et fait triompher la bonne volonté de la reine et anéanti en même temps cette opposition cachée, dont nos hésitations ont toujours fait la force depuis deux siècles.

Cette démonstration si juste, si nécessaire, si opportune, l’empereur Napoléon III ne la fit pas. Toujours disposé à ménager l’Angleterre au delà de ce que peut permettre le sentiment du patriotisme et de la prudence la plus élémentaire, toujours porté à suivre les errements désastreux de cette politique de dupe dont nous n’avons jamais recueilli les avantages, l’empereur sacrifia à la plus chimérique et à la plus onéreuse de ses alliances la plus magnifique occasion qui se soit jamais offerte à la France de reprendre sa prépondérance politique et commerciale dans la mer des Indes.

Malgré l’échec politique de la Compagnie de Madagascar, M. le commandant Dupré ne voulut pas que la mission retournât en France sans avoir utilisé son voyage et sans avoir recueilli, autant que possible, de précieuses observations sur l’objet de ses études. Dans ce but, il autorisa les ingénieurs de la première et de la deuxième section, MM. Coignet et Guilîemin, à faire une excursion l’un à la côte nord-ouest, et l’autre à la côte nord-est.

Enfin, deux Français et un Allemand, MM. Cochin, Quinet et Guntz, firent également une série d’explorations dont les résultats, très utiles a consulter pour des opérations ultérieures, ont ete publiés comme annexes aux Documents sur la Compagnie de Madagascar (1). Un photographe-historiographe, M. Charnay, avait été attaché à l’expédition ; il en a rapporté des clichés fort intéressants, dont la plupart ont été gravés sur bois et publiés par lui-même comme illustrations de son Madagascar à vol d oiseau , édité par la maison Hachette dans le Tour du monde.

m On trouvera ces différents travaux dans les Documents, p. 264. M. Simonin, chargé de la section de Tananarive, a publié ses Souvenirs dm voyage dans l’océan Indien ( Revue des Deux Mondes du 15 avril 1864).

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Il n’est pas sans intérêt de constater que, pendant ces excursions, aucun des explorateurs ne fut malade ni même atteint par un accès de fièvre. Il est acquis aujourd’hui à l’expérience que la sobriété du régime en préserve parfaitement les Européens et que le sulfate de quinine les guérit au besoin.

En résumé, les explorations de la mission, quoique très incomplètes, les renseignements recueillis par nous sur les lieux mêmes et auprès des personnes les mieux informées, les produits indigènes, dont nous avons constaté l’existence ou rapporté des échantillons, l’étude des ressources de diverse nature que présente le pays, sont ^ enus confirmer 1 exactitude des documents d’après lesquels la pensée de la Compagnie avait été conçue par les Français. Ces informations démontrent que la Compagnie de Madagascar avait les plus belles chances d’avenir. Elle aurait sans doute rencontré dans la réalisation de son œuvre des difficultés sérieuses, mais 1 organisation admirable de ses rouages , nous avons tout lieu de le croire, aurait permis de les surmonter.

En dehors de la question politique, il en restait une autre à videz, celle-là relevant du droit des gens commun à toutes les nations. Un traité avait été conclu par l’empereur des Français. Sa signature avait été placée au bas de cet acte, des intérêts moraux et financiers étaient nés sous la sanction de cette signature et sous sa sauvegai’de : elle ne pouvait demeurer un vain mot, ainsi que l’avait dit le plénipotentiaire français. Les capitaux engagés, les dépenses faites par la Compagnie sur la foi de cette signature et sur celle de Radama II, l’abandon fait par la Compagnie et par M. Lambert lui-même de la charte qui lui avait été concédée avec tous ses privilèges, ne pouvaient rester en souffrance, par suite delà rupture du traité par l’une des parties. Une indemnité en argent devait couvrir les pertes et compenser les débours de la Compagnie. En conséquence, M. Drouyn de Lhuys fit connaître au gouvernement hova l’intention formelle où était Napoléon III d’exiger une juste indemnité, proportionnelle aux pertes éprouvées, soit une somme de neuf cent mille francs. En conséquence, une négociation fut ouverte dans ce but ; mais, comme il fallait s y attendre, les Hovas opposèrent à sa liquidation cette lenteur calculée et ces moyens de temporisation et de

fourberie propres aux Asiatiques et destinés à lasser la patience des Européens. Il nous paraît utile, ne fût-ce que pour éclairer sur ce point nos politiques de l’avenir, de donner ici un récit succinct, mais exact, de ces tergiversations de leur tactique expectante, que la France a toujours été trop disposée à subir dans tous les temps.

Les Hovas commencèrent par envoyer à Paris une députation, vers le milieu de l’année 1864 ; mais, n ayant pas d instiuctions pour consentir au paiement de l’indemnité, ils retournèrent à Tananarive pour y chercher de nouveaux pouvoirs. Quatre mois étaient nécessaires pour obtenir une solution. Il était évident pour tous ceux qui connaissent les mœurs des Hovas, leur vanité naïve et insolente , leur esprit de ruse grossier, leur rapacité, leur duplicité, qu’ils ne reculeraient devant aucun moyen d’échapper à la nécessité de payer une indemnité aux Européens sous^ le coup de la puissante injonction de l’empereur des Français. D’un autre côté, les Anglais, dans la personne des méthodistes, continuaient à battre en brèche à Tananarive ce qui restait encore du prestige indélébile de la France ; ils conseillaient et excitaient à nouveau les Hovas contre la Compagnie. L’hivernage de 1864 s’écoula ainsi, mais en vain, dans l’attente de promesses non suivies d’effet. La reine Rasoaherina persistait à se montrer personnellement favorable à une entente avec la France ; mais la plupart des des ministres qui l’entouraient , et qui la dominaient par 1 entremise des sikidys et des prêtres des idoles, l’entraînaient dans une voie tout opposée. Ils reprenaient en sous main la vieille légende dont nous avons parlé et ils faisaient courir le bruit que Radama n’était pas mort et qu’il avait été sauvé au dernier moment. C’était un piège tendu à la fidélité des partisans du jeune et malheureux roi , pour les amener à se faire connaître ; c’ était aussi un moyen habile, ils le croyaient du moins, de paralyser l’action de la France, qui aurait hésité à compromettre Radama dans le cas où il eût été encore vivant. Cette pitoyable comédie fut jouée si effrontément et avec tant de persistance que M. Laborde lui-même avait fini par croire à l’existence du roi (1).

(1) Ces curieux détails et la plupart des faits relatifs à la Compagnie de Madagascar et à la politique des Hovas ont été empruntés par nous à 1 Introduction placée par M. Francis Riaux en tête des Documents.

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Le premier ministre , qui dominait la reine , fut renversé par une révolution de palais, en juillet 1864, et remplacé par Raharla, nommé gouverneur de Tamatave. Cela se passait pendant que les envoyés malegaches parlementaient à Paris avec M. Prou vu de Tihnys- Revenus à Tananarive , ces envoyés racontèrent que, sous la conduite d’un méthodiste anglais qui leur servait d’interprète, ils s’étaient vainement présentés au ministère des affaires étrangères, où il leur avait été signifié, de la part du ministre, que le gouvernement français , avant toute reprise de relations diplomatiques avec Madagascar, exigeait que la Compagnie fût indemnisée de ses déboursés et de ses pertes. Un grand kabar eut lieu pour délibérer sur le parti à prendre. Quelques chefs proposèrent de reconnaître le traité signé par Radama ; mais ils ne furent pas écoutés, quoique la reine, assure-t-on, fût favorable à cet avis. Les représentants du parti des vieux Hovas, toujours conseillés par les Anglais et persuadés par eux que la France est une 'puissance secondaire , soumise aux volontés de V Angleterre , proposèrent nettement de rejeter tout traité avec la France et tout arrangement avec la Compagnie. D’autres chefs, plus modérés, ne se refusaient ni à un nouveau traité ni au payement d’une indemnité, pourvu que celle-ci fût très faible et à une échéance indéterminée. En définitive, il fut décidé que la reine écrirait à l’empereur Napoléon III pour lui proposer un nouveau traité et lui demander une réduction dans le chiffre de l’indemnité. Fautil le dire ? L’empereur des Français crut devoir répondre luimême à la reine, par une lettre écrite tout entière de sa main, destinée à confirmer la demande d’indemnité, dont le chiffre était maintenu et à insister pour que le payement ne se fît pas attendre : on était au commencement de 1865.

La lettre impériale fut reçue à Madagascar avec un cérémonial pompeux. Ainsi que le fait remarquer à ce sujet M. Francis Riaux, les Hovas prodiguent volontiers les hommages qui ne les engagent à rien et ne doivent rien leur coûter. Les démonstrations de respect sont même d’autant plus grandes, de leur part, qu’au fond ils sont moins disposés à accorder ce qu’on leur demande. En fait de tenue , d’égards, de dignité, en un mot , de tout cé qui tient aux formes extérieures, nos diplomates les plus majestueux

n’auraient rien à apprendre à ces sauvages asiatiques, et l’on a su qu’à leur retour à Madagascar les émissaires hovas s’étaient montrés fort peu impressionnés par l’accueil qu’on leur avait fait en France et qu’on avait cru de nature à les intimider (1). »

La lettre de Napoléon III n’en produisit pas moins un certain effet et donna lieu, dans le conseil de la reine, à d’interminables discussions. M. Laborde s’efforça de leur en faire comprendre toutes les conséquences. Enfin, après de longs et orageux débats, il fut décidé que la reine adresserait une seconde lettre à l’empereur, dans laquelle, — le croirait-on? — elle feignait d’avoir oublié le chiffre de l’indemnité et demandait à le connaître exactement, moyen misérable de gagner du temps. C’était véritablement abuser de la longanimité du gouvernement français et pousser la temporisation jusqu’à l’impertinence. M. Laborde, en sa qualité de consul de France, crut devoir faire d’énergiques efforts pour que le payement immédiat de l’indemnité eût lieu entre les mains du chef de notre station navale, insistant sur la gravité des conséquences d’un refus opposé à la volonté si formelle de l’empereur des Français. Le langage de M. Laborde détermina une telle irritation dans le parti des vieux Hovas qu’on essaya de l'effrayer par des menaces , tantôt sourdes , tantôt directes. Un instant, cet homme de cœur put croire sa vie en péril ; mais ces tristes menées échouèrent devant la fermeté de son attitude.

La situation devenait difficile ; les missionnaires anglais craignaient que le refus de l’indemnite, fait directement à 1 Empereui, n’amenât une armée française à Madagascar et alors 1 événement eût détruit leur calomnie, en montrant que la France n’avait besoin de personne pour se faire respecter et qu elle pouvait tirer le canon sans la permission de l’Angleterre. Ils savaient , d ailleurs, qu’une invasion française sérieusement organisée eût été la délivrance des autres peuplades de Madagascar, et par conséquent la fin de l’odieux gouvernement des Hovas. Les journaux anglais de Maurice le sentaient si bien qu’ils firent aux Hovas des représentations pressantes sur leur hésitation calculée à remettie aux Français la légitime indemnité que leur souverain stipulait pour

(1) Francis Riaux, Introduction historique aux Documents, p. 84.

NAPOLEON III ET RADAMA II

eux. Les Hovas comprirent enfin que le moment de s’exécuter était arrivé : ils se décidèrent à réunir la somme réclamée. La reine fournit plus de la moitié des neuf cent mille francs , les chefs apportèrent le reste.

Le lecteur se dit que voilà une grosse affaire terminée ; le lecteur se trompe. Quand le jour fut venu d’expédier ce convoi d’argent à Tamatave, il y eut dans la capitale une émeute, sérieuse ou feinte. On fut obligé de l’apaiser et le convoi qui emportait l’argent put partir, non sans peine, sous l’escorte d’une troupe de quinze cents hommes. Ce n’était pas tout encore : les fonds arrivés à Tamatave , la frégate la Junon se présenta pour en prendre livraison. Peine perdue ; le gouverneur Raharla déclara, alors seulement, qu’il ne pouvait, d’ordre de son gouvernement, verser les fonds aux Français, sans avoir en mains propres les textes originaux de la charte qui seraient brûlés en présence du peuple : ces originaux étaient à Paris. Malgré toutes les insistances du commandant de la Junon , qui expliqua que sa signature était une quittance, il fallut attendre encore et demander à Paris les originaux : on était au 8 octobre 1865.

C’est ainsi que les Hovas parvinrent à ajourner le payement de l’indemnité. Dans leur opinion , gagner du temps, c’était se donner de grandes chances de sauver l’argent ; on leur assurait, en effet, qu’une complication européenne, peut-être une révolution à Paris, pourrait survenir dans l’intervalle. D’ailleurs, le bruit courait à Tamatave qu’une fois en possession des textes originaux de la charte, les Hovas , avant de payer, demanderaient aussi la renonciation officielle et écrite de la France à tous ses anciens droits sur Madagascar.

Grâce à toutes ces manœuvres calculées, on arriva ainsi aux premiers jours de 1866. Alors, seulement, les originaux demandés à Paris parvinrent à Tamatave et furent remis à Raharla. L’indemnité fut, enfin, livrée, le 2 janvier 1866, au commandant de l’aviso le Loiret, en piastres espagnoles et de divers États de l’Amérique. Le 18 février suivant, les fonds, contenus dans quatrevingt- six barils et pesant près de cinq tonnes de mille kilogrammes, étaient débarqués à Marseille, puis expédiés à Paris et déposés au Trésor. La vente de ces piastres, dont la réalisation.

donna lieu à une foule d’opérations délicates et minutieuses, dans le but d’en constater le titre et la valeur, produisit une somme de 906,184 fr. 21 c., qui, défalcation faite des frais de toute nature, réduisit l’indemnité au chiffre de 870,246 fr. 12 c., net. Cette somme servit à couvrir les frais préparatoires de l’expédition et à rembourser les fonds aux premiers souscripteurs qui n’avaient pas hésité à offrir leurs capitaux et à encourager cette belle et féconde entreprise (1).

Ainsi fut liquidée la Compagnie de Madagascar , qui , en pleine disposition de tous les moyens de succès, était forcée de se dissoudre par suite d’événements imprévus et d’une politique fatale. Le 26 mars 1866, après en avoir clos les opérations, M. le baron de Richement fut autorisé à prononcer ces nobles et éloquentes paroles : « L’œuvre était grande, généreuse, civilisatrice. Radama en avait conçu le premier la pensée. Convaincu qu’après le christianisme, dont il favorisait la propagation , les éléments les plus actifs des sociétés modernes, le commerce, l’agriculture, l’industrie, pourraient seuls transformer son peuple, il considérait notre Compagnie comme devant être l’instrument du progrès à Madagascar. De détestables calculs ont fait échouer cette entreprise, et je n’apprends rien à personne en disant que, dans la lutte horrible qui eut lieu à Tananarive entre la barbarie et la civilisation , et qui se termina par le meurtre de Radama , les passions envieuses des civilisés ont armé le Iras des barbares. Qu’il me soit permis d’exprimer ici l’espoir que nous n’aurons jamais la douleur de voir cette ferre de Madagascar, qui intéresse la France à tant de titres, tomber entre les mains de la puissance européenne dont la rivalité nous a été si fatale dans ce pays (2). »

Le règne de Rasoaherina n’eut qu’une courte durée. Imbue des idées de Radama II, ayant pris une part, quoique indirecte, au

(1) Les écrivains anglais, sous l’instigation des méthodistes, ont osé écrire et répéter dans leurs livres que l’indemnité remise aux Français fut de six millions. C’est ainsi que ces Lorîquet du protestantisme écrivent l’histoire et ce sont des protestants français qui se chargent , en traduisant ces ouvrages, d’en propager les impudents mensonges.

(2) Documents sur la Compagnie de Madagascar, Rapport fait par M. le baron de Richement à l’assemblée générale du 26 mars 1866, page 92.

NAPOLEON III ET RADAMÀ II

traité de 1862 , elle en avait compris tous les avantages. Encouragée et appréciée par les différentes missions françaises, amie de M. Laborde et de M. Lambert, elle eût pu rendre de grands services avec le temps. M. le docteur Vinson a crayonné en peu de mots son portrait en 1868 et ce portrait mérite de trouver sa place ici : cc Eaboude, dit-il, était une femme remarquable. Plus âgée que Radama II, elle paraissait avoir quarante-six ans. Elle avait un front luisant , un nez aquilin , des lèvres minces , une figure énergique, un peu maigre, des yeux petits, noirs et brillants d’une vive expression : telle était la reine. Sa taille égalait presque celle du roi; son teint était jaune et sans fraîcheur; mais son cou et ses épaules, parfaitement conservés , révélaient une remarquable beauté. Personne n’offrait plus de diginité dans le maintien, plus de distinction dans les manières, plus de fierté dans la pose. Malgré le hâle et le bronze de son teint, cette femme présentait dans sa personne un caractère empreint de tant d’aristocratie qu’elle eût figuré avec aisance au milieu des salons de Paris et de Londres (1). » M. le commandant Dupré en parle dans les mêmes termes : « La reine sourit rarement, mais son sourire est d’une remarquable douceur. L’expression habituelle de sa physionomie indique une volonté ferme ; son maintien est distingué et empreint d’une véritable majesté (2). »

On avait pu fonder sur elle de légitimes espérances ; l’un de ses premiers actes fut de congédier son principal ministre, son favori célèbre, Raïnivoninahitrinioni, qu’elle avait épousé après la mort de Radama II , et qui avait conseillé à Ranavalo Ire tant d’actes cruels et désastreux. On crut voir dans cet acte un changement heureux pour la politique ; mais il n’en fut rien. La nouvelle reine choisit pour premier ministre le propre frère de l’ancien, c’est-à-dire Raïnilaiarivoni. Celui-ci va gouverner sous les deux reines qui se succéderont et va continuer les mêmes errements de politique barbare.

Il n’est pas hors de propos de faire remarquer au lecteur que les méthodistes, en tant qu’agents politiques, posaient déjà les jalons de leurs intrigues futures. Certains de tenir la reine par le

(1) A. Vinson, Voyage a Madagascar.

(2) J. Dupré, Trois mois à Madagascar.

premier ministre , qui se laisse acheter facilement , ils essayèrent de la lier par un serment conditionnel et, lorsque la mort de Radama II leur offrit l’occasion désirée par eux de se saisir du gouvernement, ils s’entendirent pour lui imposer leurs volontés. En lui offrant la prétendue couronne de Madagascar, les ministres et les grands officiers exigèrent d’elle un serment qu’on semblait vouloir élever à la hauteur d’une charte et dont les points principaux étaient 'les suivants : « Liberté absolue et protection sous garanties à tous les étrangers , sauf la condition de se soumettre aux lois du pays. — Protection, liberté de conscience, de culte, d’enseignement et de propagande assurées aux chrétiens indigènes. » Cette dernière clause contenait le germe de l’immense propagande protestante que les méthodistes se proposaient de faire par les naturels eux-mêmes convertis au protestantisme.

Il faut le reconnaître, Rasaohérina, durant son règne, laissa jouir le peuple d’une tolérance assez complète au point de vue religieux : elle n’était pas chrétienne, il est vrai, elle était même passionnée pour le culte des idoles , comme toutes les femmes de son pays ; mais, intelligente et douée d’un certain sens politique, elle ne persécuta aucune secte. Seulement, elle ne voulait pas, entre autres prohibitions, que les officiers, les soldats, les ouvriers du gouvernement fussent forcés de s’abstenir de tout travail le dimanche ; elle les obligeait, même, ce jour-là, soit à travailler, soit à prendre part à des danses, à des fêtes publiques. A part ces restrictions dirigées surtout contre les protestants, le régime public fut assez doux sous ce règne de cinq ans.

Il est inutile d’ajouter que les méthodistes ne manquèrent pas d’exploiter activement cette tolérance. Ils établirent à Tananarive des temples, une imprimerie, un dispensaire et un hôpital. A la fin de 1867 , à la veille de la mort de la reine, il y avait douze congrégations protestantes dans la capitale de l’Ancôve , quatrevingt-six en province. Les Anglais annonçaient avec joie dans leurs journaux ou publications qu’on comptait cinq mille communiants dans les environs et environ vingt mille convertis. Ils formaient déjà des prédicateurs indigènes pour protestantiser le pays, distribuaient des bibles revues par M. Griffith, publiaient

NAPOLEON III ET RADAMA II

clés catéchismes, des livres d’école, des traités religieux répandus partout à profusion.

Ce n’est pas tout : dès le mois de janvier 1866, les méthodistes publièrent le premier journal hova, recueil bi-mensuel illustré, écrit en langue du pays sous le titre Sehoni-Soa, « les Bonnes paroles ». L’année suivante, on édita un évangile avec commentaires. Ce volume fut imprimé à l’imprimerie des méthodistes par de jeunes Hovas qui avaient appris à composer, à tirer, à relier sous la direction de M. John Parrett, personnage remuant et fanatique que nous retrouverons bientôt sur un autre théâtre.

Les trois dernières années du règne de Rasoaherina furent employées aux soins de sa santé délabrée et à l’élaboration des traités, dont, depuis la mort de Radama II, les Français, les Anglais et les Américains avaient ébauché les prémisses avec son premier ministre.

Dès le mois de novembre 1864, l’année qui suivit la mort de Radama II, M. Packenham, le consul britannique à Madagascar, arrivant bon premier, s’était empressé de venir à Tananarive pour y négocier un traité. Il s’agissait de prendre sa revanche du traité français de 1862, inspiré par M. Lambert, et rompu par la mort de Radama IL M. Packenham fut reçu par la reine , assise sur son trône, et en grande pompe, au bruit du canon , au son du God save the Queen. La reine était entourée de ses ministres et de tous les grands officiers. Après avoir baisé la main de la reine, le consul britannique lui adressa un discours pour lui témoigner la satisfaction qu’éprouvait la reine Victoria à la pensée que les missionnaires anglais étaient en faveur à Madagascar : « L’Angleterre est puissante, dit-il, et aussi longtemps que la reine de Madagascar sera l’amie de l’Angleterre, elle sera puissante comme elle. Si vous en doutez, ajouta-t-il avec fierté, demandez à vos ambassadeurs qui ont vu nos soldats et nos vaisseaux, si NOUS ne SOMMES PAS UNE NATION FORTE. »

Les ratifications du traité en projet retardèrent sa conclusion, qui n’eut lieu que l’année suivante, le 27 juin 1865. Ce traité, tout en faveur de l’Angleterre, proclamait l’abolition de l’épreuve du tanguin, la liberté religieuse pour les Européens et pour les indigènes, la protection assurée aux églises évangéliques et à

tous les édifices élevés par les missionnaires protestants, et, enfin, l’abolition de l’interdiction qui éloignait les Européens des villes à idoles, dites cités saintes. On assure, et c’est le bruit qui courut, après certaines paroles échappées à M. Packenham, qu’un article secret du traité anglais contenait cette clause , que le protestantisme devait être bientôt la religion d’État à Madagascar. Ce fait sera confirmé par les événements postérieurs.

Un traité analogue fut signé deux ans après par la reine avec les Etats-Unis d’Amérique ; mais ce dernier acte ne contenait que des dispositions absolument commerciales. Quant à la France, comme il arrive trop souvent en pareil cas, elle demeura en arrière. L’empereur Napoléon III avait envoyé à Tananarive, M. le comte de Louvières comme son plénipotentiaire pour la négociation du traité. Ce diplomate éprouva de grandes peines, malgré les efforts et le crédit de notre consul, M. Laborde, pour arriver à relier les fils épars de nos relations interrompues. De nombreuses difficultés lui furent opposées et il dut en référer à Paris , ce qui absorba beaucoup de temps. Sur ces entrefaites, M. le comte de Louvières vint à mourir, le 31 décembre 1866 , et les négociations suspendues par cet événement ne purent être reprises, comme on le verra plus loin, que sous le règne suivant.

Le bruit courut que notre plénipotentiaire avait été empoisonné (1).

La santé de la reine était devenue chancelante et, dans l’été de 1867, un voyage fut jugé nécessaire pour lui faire prendre les eaux thermales de Rano-Mafana, à la côte orientale. Le premier ministre, prévoyant sa fin, voulait aussi montrer aux populations de l’est l’armée dont paraissait disposer le gouvernement. La reine, toujours plus malade, partit au mois de juin ; son voyage offrit un spectacle des plus caractéristiques de la manière de voyager dans ce pays privé systématiquement de routes et même de

(1) Il faut ajouter, toutefois, que le comte de Louvières, selon une autre version, mourut de la fièvre contractée durant son trajet de Tamatave à Tananarive. Ce voyage dura douze ou quinze jours, par une pluie battante; le voyageur mouillé constamment, du haut de son tacon, en tomba malade et ne se releva plus. Le comte de Louvières fut enterré à Tananarive, où l’on montre encore aujourd’hui son tombeau.

NAPOLÉON III ET EADAMA II

chemins. Un seul Européen, notre consul, M. Laborde, l’ami de Radama II, avait été autorisé à faire partie du cortège. On avait réuni tout ce qu’on pouvait rassembler de troupes, toute l’armée, environ six mille soldats , afin de la faire voir , ainsi qu’on vient de le dire, aux populations (1).

Ce voyage ne répondit pas aux espérances de la reine ; il était visible qu’elle touchait à sa fin. C’est à ce moment que se présenta à elle le successeur du comte de bouvières, M. damier, officier de marine, chargé de mener à bien les négociations relatives au traité français. La reine, alitée et mourante, n’avait plus de volonté ; le premier ministre était plus que jamais le maître ; aussi le plénipotentiaire reçut-il un accueil plus que froid et, par contraste, toutes les politesses furent pour l’officier anglais, le capitaine Brown, qui commandait alors la frégate la Vigilante dans les eaux de Tamatave. Le séjour à Rano-Mafana et les fatigues d’aller et de retour, dans de telles conditions, épuisèrent les forces de Rasaohérina. Rentrée à Tananarive , elle sentit sa fin approcher. Dans ce moment suprême, et la veille de sa mort, on dit qu’obéissant à ses vœux, le R. P. Jouen, supérieur de la mission catholique, avec l’aide de M. Laborde, lui administra le baptême; elle expira le 1er avril 1868, âgée d’un peu plus de cinquante ans, non sans être regrettée des Français pour lesquels , en souvenir de Radama II, elle conserva toujours des sentiments de sympathie.

(1) L’ensemble de cette caravane, en y comprenant les ministres, les grands officiers et leur suite, ne formait pas moins de quarante mille personnes qui durent se pourvoir à l’avance, ou chemin faisant, de leurs aliments et de leurs tentes, la route n’offrant ni vivres ni abri. Malgré ces précautions, un grand nombre de voyageurs périrent pendant le trajet, par suite de la fatigue et du manque d’abri. La reine, portée dans un gigantesque palanquin, avait à sa suite les deux idoles de la famille royale, lesquelles , au repos , étaient placées sous une tente spéciale auprès de celle de la reine. Quinze cents palanquins s’avançaient à la suite. Quand le palanquin de la reine se trouvait arrêté, dans les forêts, par quelque passage difficile, le premier ministre se joignait à d’autres fonctionnaires pour retirer de l’ornière, avec efforts, ce trône ambulant et embourbé. Il fallut tout un jour aux quinze cents palanquins pour traverser la rivière Mangourou, et la queue de la colonne n’arrivait au lieu de ralliement que plusieurs jours après la tête. Le voyage de Tananarive à la côte dura un mois.

Pendant ce voyage, une conspiration de palais avait été ourdie par l’ancien premier ministre, le trop fameux Raïnivoninahitrioni, tombé dans l’ivrognerie, que Raboude avait épousé en 1864, après la mort de Radama II, et qui, supplanté par son frère, s’efforçait de renverser celui-ci du pouvoir. Il avait donné Tordre d’arrêter la reine elle-même ; mais ce fut lui qu’on arrêta (1).

Lorsqu’on apprit, le mercredi 1er avril 1868, que Raboude, la veuve de Radama II, était morte, de solennelles obsèques lui furent préparées. Jusqu’au mardi suivant, la mile fut eu cérémonies funèbres. Le lendemain de la mort, on annonça au peuple, dès le matin, que la reine avait niamboho, c’est-à-dire tourné le dos, et que sa cousine, Ramoma , lui succédait sous le nom de Ranavalo II. Les populations furent appelées pour lui élever un magnifique tombeau. Le vendredi matin, le peuple tout entier, selon l’usage à la mort du souverain, reçut Tordre de se raser les cheveux et ce fut un spectacle à la fois triste et grotesque que cette multitude de crânes chauves se livrant aux élans de la douleur officielle. Pendant la construction du tombeau, les coups de canon et les coups de fusil se faisaient entendre de minute en minute. Au milieu des sanglots des pleureuses, les orfèvres faisaient fondre des piastres pour confectionner le cercueil de la reine, qui coûta plus de cent mille francs. En huit jours, le tombeau fut terminé ; c’était un massif plaqué en granit , surmonté d une petite

(1) « Des bruits étranges circulaient ; l’ancien premier ministre et ses complices étaient dans les fers ; le vieux Raïnisohara était exilé et n’avait guère de représentant actif ; mais leurs partisans pouvaient les délivrer et les ramener sur la scène. Les Pères, M. Laborde, le commissaire, répétaient souvent : Ce n’est pas fini et nous entendrons bientôt parler d’une nouvelle révolution de palais. Heureusement que le chef de la conspiration, le frère du premier ministre actuel, avait mal combiné son complot. Presque toujours en état d ivresse, ses actions étaient sans suite. D’une nature douce et facile, 1 alcool le rendait féroce. Le commandant en cbef qu’il somma de partir pour arrêter la reine et ses partisans eut l’air de se soumettre à ses injonctions et donna ordre en secret à ses officiers de l’arrêter lui-même. II fut , en effet , saisi facilement eu les combinaisons des révoltés échouèrent. Le jour arriva et apprit à la reine que les conspirateurs, que les révoltés étaient aux fers. Abrutis par 1 ivrognerie, la plupart ne pouvaient lutter avec avantage. » (Docteur Lacaze, Souvenirs de Madagascar, page 77.)

NAPOLÉON III ET RADAMA II. 283

maison en bois avec véranda et coiffée d’un toit rond de style oriental.

L’enterrement eut lieu le mardi après midi, au milieu de ce cortège indescriptible de têtes chauves, défilant entre une triple haie de pleureuses à genoux embrassant la terre, gesticulant et vociférant. Les grands officiers précédaient la bière et à leur tête apparaissait le premier ministre Eaïnilaiarivoni, en tunique de velours violet brodée d’or ; il paraissait pleurer à chaudes larmes, dit un témoin oculaire (on sait qu’il s’était, déjà fiancé lui-même à la nouvelle reine). On déposa dans le tombeau de Rasoaherina les principaux objets que, selon la coutume, on ensevelit avec la personne royale; on mit, aussi, dans le tombeau de la reine, plus de deux cents robes de soie, de satin ou de velours et même des objets usuels de ménage, deux commodes, une selle de cheval pour dame, des vases à rafraîchir l’eau, des carafes, un beau surtout de table, en or et argent , une petite toilette , une table à ouvrage, plusieurs lampes, un grand fauteuil, des chaises d’or et, enfin, un coffre-fort contenant onze mille piastres que vingt hommes avaient peine à porter. Le canon se fit entendre jusqu’à minuit : on fit au peuple une distribution de trois mille bœufs.

La mort de Radama II avait délivré le parti des vieux Hovas du règne des hommes. La mort de Raboude leur sembla, ainsi qu’aux Anglais, une occasion favorable pour perpétuer le règne des femmes , qui, superstitieuses par nature, ainsi que nous avons eu à le dire plusieurs fois et dominées par le premier ministre, demeurent, par l’entremise des silàdys et des prêtres des idoles, entre les mains des principaux chefs. Il parut, dès lors, essentiel de renouer la tradition qui avait eu cours de 1828 à 1863, et la nouvelle reine, la princesse Ramoma , cousine de la reine, fut choisie d’un commun accord et proclamée sous le nom de Ranavalo IL

Cette espece d abolition de la loi salique, à Tananarive, faisait trop bien le jeu des missionnaires anglais pour qu’on ne s’aperçût pas de la présence de leurs mains dans cette partie politique. Une circonstance relative à la princesse Ramoma, que le lecteur connaîtra plus loin, achèvera de démontrer la réalité de cette ingérence dont l’habileté consistait à introniser chez les Hovas une dynastie de reines, rappelant, à peu près dans les formes, la

souveraine de la Grande-Bretagne, dynastie à laquelle ils méditent de faire jouer, la quenouille à la main, le rôle rempli, dans la coulisse, par des ministres hovas achetés pour eux. Ce qui démontre absolument l’ingérence que nous signalons , c’est le choix de Ramoma pour succéder à Rasaohérina. Cette princesse, en effet, était connue particulièrement des méthodistes ; elle avait appris à lire, dans son enfance , par les soins d’un pasteur protestant ; elle était, donc, plus qu’à moitié acquise à la secte anglicane et il n’est pas interdit de penser que ce fut là son premier titre au choix qu’on en fit dans les circonstances que l’on sait ; on verra, par la suite , que cette intrigue amenée de si loin fut couronnée de tout le succès que les missionnaires anglais étaient en droit d’en attendre.

Avant d’en déduire les conséquences, nous avons à entretenir le lecteur du traité français laissé en suspens par la mort de Rasaohérina. Le deuil public ordonné dans cette circonstance avait interrompu tout pourparler à ce sujet. Trois mois après cet événement, les négociations furent reprises par M. Garnier. Il nous en coûte de le dire, mais des témoins dignes de foi nous ont assuré que, grâce aux agissements de la mission anglicane, notre plénipotentiaire se trouva exposé, à cette occasion, à tous les procédés mortifiants, à toutes les fins de non-recevoir propres à la diplomatie des Hovas. Enfin de compte, il ne put obtenir qu’un traité assez banal, plagiat à peine déguisé du traité anglais dicté en 1864 par M. Packenham. Les seules parties qu’il est intéressant de rappeler ici sont les articles 8 et 4, dont voici le texte :

Art. III. — Les sujets français, dans les États de S. M. la reine de Madagascar, auront la faculté de pratiquer librement et d'enseigner leur religion, de construire des établissements destinés à l’exercice de leur culte, ainsi que des écoles et des hôpitaux, etc. Ces établissements religieux appartiendront à la reine de Madagascar, mais ils ne pourront jamais être détournés de leur destination. Les Français jouiront, dans la profession, la pratique et l'enseignement de leur religion, de la protection de la reine et de ses fonctionnaires , comme les sujets de la nation la plus favorisée. Nid Malegache ne pourra être inquiété au sujet de la religion qu'il embrassera , pourvu qu'il se conforme aux lois du pays.

NAPOLÉON III ET RADAMA II

Art. IV. — Les Français à Madagascar jouiront d'une complète protection pour leurs personnes et leurs propriétés. Ils pourront comme les sujets de la nation la plus favorisée, et en se conformant aux lois et règlements du pays, s'établir partout où ils le jugeront convenable, prendre à bail ou acquérir toute espèce de biens, meubtes et immeubles , et se livrer à toutes les opérations commerciales et' industrielles qui ne sont pas interdites par la législation intérieure. Ils pourront prendre à leur service tout Malgache qui ne sera ni esclave ni soldat et qui sera libre de tout engagement antérieur. Cependant, si la reine requiert ces travailleurs pour son service personnel, ils pourront se retirer, après avoir préalablement pourvu ceux qui les auront engagés, etc. (1).

A peine ce traité fut-il signé, le 4 août 1868, qu’il fut violé parle premier ministre de plusieurs façons. La stipulation contenue dans l’article 4, notamment, qui autorisait les Français à acquérir des immeubles , fut annulée par une prétendue loi portant le n° 85 contenant défense à tout Malegache de vendre ses terres à un vasa (étranger) sous peine de dix ans de fers. On verra, plus loin, que lorsque M. Laborde mourut, en 1878, le gouvernement hova, invoquant cette même loi et au mépris de l’article 4 du traité français, refusa de rendre compte aux héritiers de ce grand Français des biens immeubles qu’il a laissés à Madagascar. Cette violation du traité de 1868 prit place au premier rang parmi les justes griefs contre les Hovas, qui ont amené la guerre actuelle.

Un mois après la signature de ce traité, le 3 septembre 1868, le couronnement de Ranavalo II eut lieu avec des incidents nouveaux. Cette céiémonie, d ordinaire banale dans sa magnificence, fut signalée par des détails caractéristiques qui vinrent confirmer les progrès accomplis par les Anglais, dans le dessein de conduire, à Tananarive, les affaires publiques sous le masque du premier ministre et sous le nom de la reine. Les cérémonies, les allocutions, les innovations même firent éclater ces ingérences au grand jour et à tous les yeux; elles ne pouvaient être que l’œuvre des missionnaires anglais.

Pour n’être pas exposé à être accusé de partialité et d’inexac-

(1) De Clercq, Recueil des traités de la France.

titucle , nous emprunterons les principaux traits de ce tableau au récit qu’en ont publié les Anglais eux-mêmes :

On avait dressé sur la place d’Andohalo, au centre de la ville, une vaste plate-forme triangulaire surmontée d’un trône, autour duquel vinrent se ranger le premier ministre, les dignitaires, les consuls étrangers, etc. Le peuple, avec les députations des environs, occupait le milieu de la place. A neuf heures du matin, la reine arriva dans son palanquin, et, après être montée sur la pierre sacrée, elle s’assit sous un dais splendide. Sur le dôme du baldaquin, on voyait écrites dans des cartouches les phrases suivantes à la mode des sentences qui se lisent sur les murs dans les temples protestants : Gloire à Dieu. — Paix sur la terre. — Bonne volonté envers les hommes. — - Dieu soit avec nous. A la droite de la reine se trouvait une petite table sur laquelle on voyait une Bible hova richement reliée, ainsi qu’un exemplaire, dit le récit anglais que nous reproduisons, des Lois de Madagascar. Qu’était-ce, donc, que ce recueil, inconnu jusqu’ici, qui surgissait, tout à coup, au lendemain du règne de Rasaohérina ? Qui donc avait pu improviser un code tout entier, code qui se trouva tout prêt, comme à point nommé, pour apparaître dans cette cérémonie ? Qui l’avait rédigé (1) ? Ce n’était, certes, pas la reine, que la maladie tenait alitée depuis quelque temps ; ce n’était pas , non plus , le premier ministre , incapable de se livrer à un tel travail. La lecture de ce recueil suffit à montrer quels en pouvaient être les auteurs : c’étaient ces mêmes hommes qui, depuis un demi-siècle, essayent d’arracher Madagascar à la France par leur sourde et active propagande.

Ce code hova a été publié dans un très bon recueil spécial (2), et nous pouvons en parler à nos lecteurs : nous le ferons le plus brièvement possible, en nous inspirant des justes observations du rédacteur, M. Jore, qui connaît parfaitement le pays. Ce code com-

(1) Voici comment s’exprime, sans ambage, l’auteur de la plus récente brohure (1883) et qui parle d’après des témoins dignes de foi. (( Actuellement , tout ce qui émane du gouvernement malegache est l’œuvre des anglicans. Les proclamations de la reine, ils les rédigent; les lois civiles et militaires, ils les inspirent. Placés dans les coulisses, ils font mouvoir, à leur gré et dans l’intérêt de la politique britannique, tous les rouages du gouvernement. » ( La question de Madagascar, par M. Brénier, directeurdu Courrier du Havre; in-8°, Paris.

(2) Bulletin de la Société des études coloniales et maritimes.

NAPOLEON III ET J.ÎADAMA. II

prend 305 articles insérés dans 31 chapitres, dont voici les titres, dans l’ordre arrêté :

1° Les douze grands crimes punis de mort ; — 2° Les meurtres ;

— 3° Les crimes passibles de dix ans de fers et au-dessus ; - — 4° Les vols ; — 5° L’esclavage ; — 6° Le mariage ; — 7° L’avortement ; — 8° Lèpre et variole; — - 9° Boucherie; — 10° Poids et mesures ; — 11° Méridien ; — 12° Grande et petite voirie ; — 13° Vente et baux de terrains; — 14° Baux de maisons;' — 15° Forêts ; — 16° Le peuple libre ; — 17° Propriété ; — - 18° Les condamnés ; — 19° Les perturbateurs; — 20° Diverses lois; — 21° L’argent ; — 22° La police ; — 23° Les médicaments ; — 24° Les ministres ; — 25° Lois relatives aux procès : 1° Les juges ;

— 26° Lois relatives aux procès : 2° Les procès ; — 27° Lois pour les écoles ; — 28° Entrée des enfants aux écoles ; — 29° Clameurs ; — 30° Les instituteurs ; — 31° Lois concernant le rhum.

Il n’est pas difficile de s’apercevoir, à l’incohérence de cette nomenclature, que l’inspirateur anglais a voulu laisser croire parce désordre calculé que l’œuvre émanait d’un Hova quelconque. Les horreurs y abondent au milieu de dispositions prétendues libérales. C’est une indigeste compilation où la législation civile coudoie la législation criminelle, et réciproquement. Certains de ces articles font sourire , d’autres font hausser les épaules ; il y en qui soulèvent le dégoût. En résumé, l’ensemble consacre la plus affreuse tyrannie ; c’est le despotisme, l’arbitraire sauvage , à peine masqué par quelques exhibitions de principes libéraux. C’est, de plus, le mensonge organisé. La délation est obligatoire, même entre parents. Les intentions sont punies et passibles des mêmes peines que le crime accompli. La dernière réflexion que vous inspire cette macédoine panachée d’articles contradictoires est que le législateur anglo-hova est, avant tout, un agent du fisc. Il n’y a pas une disposition qui ne contienne une recette pour le trésor de la reine. L’argent! toujours l’argent ! — Les missionnaires anglais n’ont pas besoin de s’écrier : Me , me, adsum qui feci!

Les douze grands crimes emportant la peine capitale et la confiscation des biens, sans distinction de sexe, sont :

1° préparer des poisons avec intention de donner la mort à la reine ; — 2° Excitation du peuple à la révolte ; — 3° Faire partie

des insurgés ou rebelles avec intention de provoquer ou encourager la rébellion ; — 4° Provoquer la rébellion ; — 5° Exciter les esprits à la rébellion ; — 6° Désigner un usurpateur aux rebelles ; — 7° Calomnier le gouvernement de Sa Majesté avec intention de provoquer la révolte ; — 8° Intention d’homicide pour provoquer la révolte ; — 9° Violation des palais du gouvernement avec intention de provoquer la révolte ; — 10° Fabrication de poignards devant servir à la révolte ; — 11° Subornation pour faire partie des révoltés en recevant toutes sommes d’argent ; — 12° Homicide volontaire.

cc Voilà, dit le code, les douze grands crimes emportant le peine capitale. Et quiconque en commettrait un seul serait puni de mort et ses biens confisqués, alors même qu’ils seraient passés en d’autres mains. »

Le genre de supplice qui doit être infligé aux coupables n’est pas indiqué. Ce détail est laissé à l’arbitraire.

Nulle procédure. - — Aucunes garanties aux accusés.

Ces douze paragraphes forment l’article premier du 1er chapitre du code.

L’article 2 est ainsi conçu :

« La femme et les enfants d’un rebelle ayant eu connaissance du crime de leur époux ou de leur père , à défaut de dénonciation faite par eux, seront condamnés aux fers à perpétuité. » Cette obligation de dénoncer, imposée aux parents, est étendue par l’article 3 à « toutes autres personnes, sous peine des fers à perpétuité. » On ne peut rien imaginer de plus odieux.

L’introduction d’esclaves, et surtout d’esclaves mozambiques, à Madagascar, est punie de dix ans de fers et au-dessus ; mais l’esclavage est maintenu dans l’intérieur de l’île.

La fabrication des poisons est punie de vingt ans de fers. La même peine atteint toute personne qui fouillerait l’or, l’argent ou les diamants ou qui frapperait de la monnaie ou fouillerait même dans des terres prises à bail , des minerais d’or, d’argent, de cuivre, de fer, de plomb, des pierres précieuses, des diamants, du charbon de terre , etc.

Voilà où en est à Madagascar la propriété garantie par les traités faits avec la France.

NAPOLÉON III ET RADAMA II. 289

Les incendiaires sont punis de dix ans de fers et leurs biens confisqués.

cc Toutes ventes ou achats de poudre, sans autorisation du premier ministre et commandant en chef, seront punies de dix ans de fers. »

Le vol est puni de l’amende, de la prison, ou des fers, sans trop de distinctions.

La bigamie est défendue et punie d’une amende de dix bœufs et de dix piastres. — Le bigame est frappé de 500 francs d’amende ; il est obligé de rendre la femme à son mari.

Le concubinage est puni de cinquante piastres d’amende. — Celui qui prend en concubinage la femme d’autrui est passible de cent francs d’amende, un tiers à la charge de la femme , deux tiers à la charge du délinquant.

Le divorce est permis, mais seulement dans les cas graves.

L’avortement est puni de deux ans de prison.

Les varioleux et les lépreux doivent être séquestrés dans les hôpitaux spéciaux. Ceux qui connaissent des lépreux ou des varioleux sont obligés de les dénoncer sous peine d’amende.

Cet article n’est qu’un moyen d’alimenter le fisc. Comme la contrainte par corps existe, l’amende non payée entraîne la prison.

Les chapitres XI Y et XV, sur les ventes et baux de terrains et sur les baux de maisons, notamment l’article 85, sont la violation flagrante des traités. Cet article est ainsi conçu :

cc Les terres malegaches ne peuvent être vendues ni données en échange d’une valeur quelconque aux étrangers, ni à qui que ce soit, excepté entre les sujets malegaches et celui qui les vendrait ou donnerait en échange d’une valeur quelconque aux étrangers, serait condamné aux fers à perpétuité. Le prix de la vente ne pourrait pas être réclamé et le reçu retournerait au gouvernant. »

C’est cet article que, par voie rétroactive, les Hovas osent invoquer pour contester la légitimité des propriétés de feu M. Laborde à Madagascar.

La partie où l’inspiration directe des Européens, c’est-à-dire des Anglais, se trahit, ce sont les articles où sont réglementés le « régime delà presse, les réunions publiques ou kabars, et la mise en vente des livres ou gravures obscènes ».

Dans le chapitre XXIV, intitulé les Médicaments, l’inspirateur anglais a introduit un article assez curieux, qui interdit la culture du pavot. Or, l’usage de l’opium, à Madagascar, n’existe pas comme dans certaines parties de l’Inde et en Chine. L’Angleterre prévoyante veut réserver à ses possessions de l’Inde la culture de l’opium et à ses nationaux le monopole de ce commerce si lucratif.

Les extraits qu’on vient de lire suffisent pour donner une idée de ce code anglo-hova, qu’on pourrait intituler plus exactement : les Lois de l’Angleterre chez les Hovas.

La circonstance remarquable de cette cérémonie du couronnement, après l’apparition des Lois de Madagascar, ce fut l’absence des idoles et des talismans, qui, d’habitude, figuraient à l’intronisation des rois hovas. La cérémonie, nous pourrions dire la mise en scène, était évidemment, comme on vient de le voir, l’œuvre des missionnaires protestants ; on s’en aperçut encore dans le discours de la reine qui , ainsi que cela se pratique en Europe, était imprimé à l’avance avec les presses de la mission méthodiste. Ce discours était émailllé des mêmes sentences que le baldaquin sous lequel trônait la reine. Le premier ministre parla après la reine. « Cette allocution, dit, naïvement le narrateur anglais , ressemblait fort, en certains passages, à un sermon. Il roulait sur un des textes de V Écriture cités par la reine. »

La séance avait duré cinq heures.

Six mois à peine s’étaient écoulés depuis cette cérémonie lorsque, le 19 février 1869, à l’exemple de Rasohérina, qui avait épousé son premier ministre , Ranavalo II se mariait avec Raïnilaiarivoni, également son premier ministre et frère de celui qui avait été élevé au rang d’époux par la veuve de Radama II. Ainsi donc, depuis près d’un demi -siècle, les pouvoirs publics, dont sont exclus les nobles et les descendants des anciens rois, sont comme inféodés dans cette famille des deux frères, tous deux premiers ministres, tous deux maris de la reine, tous deux dominés par les missionnaires anglais, tous deux pressurant la malheureuse population malegache. Serait-il téméraire de supposer que les missionnaires anglais, dans cette circonstance du mariage royal de Raïnilaiarivoni, comme dans toutes les autres, ne demeu-

NAPOLÉON H! ET RADAMA II

rèrent pas étrangers à cette intrusion dans le régime politique des Hovas de ces fonctions nouvelles de prince-consort? Ne serait-ce pas là à leurs yeux une analogie de plus avec le mécanisme du gouvernement de leur pays, qu’ils méditent d’imposer à Tananarive, au risque de pousser l’innovation jusqu’aux limites de la plus inconvenante des assimilations ?

Quoi qu’il en soit, il ne leur suffisait pas d’avoir uni deux cœurs si bien faits pour s’entendre ; ils préparaient encore pour le surlendemain, 21 février suivant, un coup de théâtre machiné dès longtemps et non moins édifiant. Ce dénouement, c’était le baptême de la reine et du premier ministre. Cet événement eut lieu dans des conditions spéciales. Les missionnaires ne voulurent pas qu’il fût dit qu’ils avaient trempé directement, de près ou de loin, dans les motifs de cette conversion spontanée. Ils s’arrangèrent pour que la reine et son premier ministre fussent baptisés par deux pasteurs hovas, Andrianhilo et Rahanamy, convertis au protestantisme.

Le moment nous paraît venu de présenter au lecteur les deux époux. « Ranavalo II, dit le docteur Lacaze, est une femme d’au moins quarante ans, au teint jaune, assez foncé, maculé. Les traits sont vulgaires, mais respirent la douceur. Elle paraît, ce qu’elle est en réalité dans le gouvernement , un fétiche autour duquel se meuvent les ambitions. » Quant au premier ministre, voici comment ses traits sont dessinés par le même auteur, ce Raïnilaiarivoni est de petite taille ; ses cheveux sont un peu crépus. Le teint est brun, mulâtre, la bouche épaisse, avancée, la tête sans caractère d’ensemble. Je ne retrouve pas en lui le type malais ni chinois. C’est un plébéien ; il a l’air timide, embarrassé, et, pourtant, il passe pour avoir une grande volonté et une éloquence remarquable. Il porte des bottines, un pantalon blanc de soie brochée, une chemise en foulard, un lamba de mousseline blanche, avec un grand rebord de soie verte (1). »

On connaît maintenant, jusque dans leur aspect physique, les deux intéressants personnages qui vont jouer, entre des 'mains étrangères, un rôle actif, rempli dans l’intérêt exclusif de FAn-

(1) Souvenirs de Madagascar, 1868-1869, pages 61, 64, 65.

gleterre. De ce qui précède il résulte ce fait que le protestantisme est enfin assis sur le trône des Hovas, et, comme tous les fanatismes se ressemblent, nous allons voir les nouveaux convertis donner carrière à leur zèle de prosélytisme, au grand détriment de la mission catholique, nous allons voir apparaître les dragonnades protestantes.

Dès le milieu de cette nouvelle année 1869, en juin, la mission anglaise de Tananarive, non contente d’être en pied dans la capitale, songe à étendre sa propagande parmi les peuplades malgaches, en dehors de 1 Ankove. Elle envoie des prédicants, pour y résider, dans la province des Betsiléos, au sud, et dans celle de 1 Antscianac, au nord ; c’est un réseau de propagande dont l’île est enveloppée.

Le protestantisme devenant religion d' État, les missionnaires songent à construire à Tananarive une chapelle royale. Pour arriver à imposer cette religion d’État aux Hovas, il fallait d’abord leur arracher leurs dieux ; ce n’était pas assez d’avoir exclu les idoles de la cérémonie du couronnement, il fallait encore les détruire. L’entreprise était difficile, délicate, dangereuse, mais elle parut necessaire. La mission anglaise n’hésita pas. Au mois de novembre 1868, lorsque les prêtres, gardiens des idoles, virent la reine poser les premières pierres de la « chapelle royale », dans la cour même du palais , ils comprirent que leur pouvoir était ruiné dans la racine par les Anglais et qu’il en était fait d’eux. Ils se montrèrent naturellement très courroucés ; ils exhalèrent ce courroux en paroles imprudentes ; ils allèrent jusqu’à menacer la reine de la vengeance des idoles elles-mêmes , c’est-à-dire du poison. Le premier ministre, qui ne se souciait pas de subir le sort du malheureux Radama II , crut devoir prendre les devants et ordonna des mesures extrêmes. Sur l’instigation des missionnaires , il fut convenu que les fétiches seraient détruits, même par la force. C étaient les dieux lares des Malegaches ; ils leur rappelaient et symbolisaient pour eux le culte des ancêtres et du foyer. Chacun avait un sampy dans sa maison, comme le Romain ses pénates. Outre les idoles privées, il y en avait de publiques, et parmi ceheslà quatre principales qui portent les noms de Manjaka-Tsy-Roa, Rahely-Malaza , Ramahafaly et RafantaJca. Ces quatre idoles

NAPOLÉON III ET RADAMA II

avaient une existence légale ; elles avaient chacune une maison à elle, des revenus, des prêtres pour veiller à sa conservation. Elles avaient, entre autres privilèges communs , celui d’accompagner la reine dans ses voyages ; on les y portait avec solennité et, comme on l’avait vu récemment, lors du voyage de Rasaohérina à la côte, l’idole avait sa tente spéciale', dressée à côté de celle de la reine. Quand l’idole passait dans les rues, portée par ses gardiens, le peuple était tenu de lui rendre hommage, les hommes en chantant le Miholy et les femmes en faisant entendre des cris de joie accompagnés de battements de mains cadencés. La plus fameuse de ces idoles, celle qui avait le plus de crédit auprès de Kanavalo Ire, c’était Rakèly-Malaza. Ces fétiches, du reste, étaient des morceaux de bois représentant grossièrement la figure humaine, c’étaient aussi des fragments d’aérolithes tombés du ciel, semblables à celui qui , à Éphèse , était adoré comme pierre envoyée par Jupiter. Tels quels, ces sampys étaient révérés de toute éternité par les Malegaches. Comme nous venons de le dire, le premier ministre, à l’instigation des Anglais, en ordonna la destruction et, en nouveau néophyte , il y fit procéder’ manu mililavi. Un peloton de soldats se mit en route pour le village sacré d’Ambohimanambola, et, à la grande terreur des habitants , l’idole fut réduite en cendres et sa maison détruite. Le lendemain, les autres idoles furent livrées aux flammes.

Il est, pour ainsi dire, superflu d’ajouter qu’en bons courtisans tous les fonctionnaires annoncèrent à la reine qu’à son exemple , ils brûlaient tous leurs sampys et qu’ils étaient décidés à brûler, au besoin, ceux des autres. Telle fut cette mémorable exécution, prélude des conversions en masse, qui, au dire des écrivains anglais , ont suivi cette hécatombe d’un nouveau genre. Quoi qu’il en soit , cette mesure impolitique , q ui s’attaquait, pour y mettre fin brutalement et en un jour, à un culte se rattachant au souvenir des ancêtres depuis tant de siècles, laissa dans le cœur de ces populations un ferment de haine contre les protestants : cette haine survit à toutes les prétendues conversions.

Nous n’étonnerons personne en disant que, depuis cette époque, c’est-à-dire depuis plus de douze ans, la mission anglaise à Madagascar a fait par les mêmes moyens des progrès considérables,

qu’il serait trop long d’énumérer pas à pas, mais sur lesquels il est impossible de fermer les yeux.

Il y a, aujourd’hui, à Tananarive, quatre ou cinq sectes protestantes qui se disputent la prétendue conversion des naturels. Il y a, d’abord, la principale Église anglicane placée sous la direction de l’évêque (bishop) Kestell Kornisch et dont on appelle à cause de cela, les fidèles les bishop. C’est la religion officielle de Londres, c’est celle des grandes familles d’Angleterre, des lords, des ministres, des baronnets, etc. Il y a, ensuite, la secte des indépendants London missionars Society , qui est celle du peuple et qui, par là, tend à prendre une grande influence. C’est à cette secte que les méthodistes ont réussi à affilier la reine et, avec elle, le premier ministre, afin d’arriver à ce résultat qu’ils ont acquis, d obtenir leur protection pour leurs religionnaires. Ils ont fait mieux, ils ont arraché à la reine et au ministre l’ordre que le protestantisme soit promulgué à Tananarive comme religion cC État. Leur action si habilement combinée, ils s’attachent à la propager au loin ; ils ont élevé au protestantisme de jeunes Malegaches et fis s’en font des auxiliaires précieux, en les transformant en prêcheurs. Ces jeunes gens parcourent les campagnes et deviennent ainsi, à leur tour, des missionnaires ardents apportant avec eux la ferveur des néophytes. Ils organisent partout ce qu’ils appellent la prière et l’imposent aux populations comme étant cc le culte officiel de la reine et du premier ministre ». Ils fondent des établissements d’instruction et des églises partout où s’étend la domination des Hovas et notamment à Fiaranantsona, dans le Betsiléo , la seconde capitale du pays , après Tananarive. Ils ont déjà posé les bases d’institutions plus importantes encore, c est -à-dire d’écoles normales ou séminaires protestants où se formeront de jeunes prêtres et de jeunes prédicateurs. Et, comme les Anglais répandent l’argent avec profusion, ils paient les jeunes prédicateurs ou pasteurs malegaches, à raison d’une subvention première de 300 francs par an, avec les avantages du logement, etc. Chaque missionnaire anglais un peu important a une église à, Tananarive qui est comme l’Église mère enfantant une foule d autres construites dans les campagnes, sans bourse délier , car elles sont bâties à l’aide de la corvée royale , c’est-à-dire

NAPOLÉON III ET RADAMA II

par les mains et les bras des malheureux Hovas auxquels ou ne donne aucun salaire.

Il y a ensuite la Société des amis ( Friend s Association ) , composée surtout de protestants des États-Unis, dont la spécialité paraît être d’apporter les fournitures scolaires pour la fondation des établissements d’instruction religieuse.

Des sœurs ont été envoyées par la « Société des amis » , pour aider à la propagande parmi les femmes. Il y a encore la secte des luthériens de Norvège, dont les deux premiers missionnaires, Eng et Nilsson, arrivèrent à Madagascar dans le milieu de 1869. Après avoir séjourné à Tananarive pendant quelques mois pour apprendre la langue, ils y reçurent la visite de leur évêque, qui amenait avec lui leurs fiancées. Le mariage se célébra dans la capitale des Hovas et les époux missionnaires se transportèrent à Béfalo, gros village à douze lieues au sud, où ils s’établirent. U y a , enfin , dans l’île, quelques autres sectes aussi diverses que remuantes , parmi lesquelles celle des quakers, la société de propagation Gospel , etc., ce qui ne fait qu’ajouter au désordre et à la confusion. Mais, ces sectes n’ayant pas le pouvoir en main , comme celle des Indépendants, végétèrent longtemps et même eurent des luttes cruelles à soutenir contre ceux-ci. Les luthériens de Norvège, en particulier, eurent à éprouver de véritables persécutions qui les forceront probablement , sous peu , à quitter le pays. Cependant , ces différentes sectes, tenues en respect par les Indépendants , se résignent, en général, à transiger avec leurs oppresseurs. Ceux-ci les Indépendants , se réservent ainsi les plus gros morceaux, gardant pour eux la capitale et ses environs : ils abandonnent aux autres les plus mauvaises portions du pays.

On ne peut savoir au juste quel est le nombre exact des établissements protestants à Madagascar, ainsi que de leurs œuvres de conversion et de leur personnel, par la double raison que les prétendues conversions se font en masse et qu’ensuite les méthodistes faussent très volontiers la vérité dans leurs comptes rendus (1). Ainsi, le lecteur se rappelle que M. Ellis écrivit har-

(1) Les deux sociétés les plus importantes comptaient, d’après une statistique établie pour l’année 1878-1879 : 1,142 congrégations, 518 pasteurs hovas,

diment que Radama II s’était fait protestant, et que, sur la réclamation du roi, il rejeta la faute « sur les typographes qui avaient imprimé son livre ». On comprend, d’ailleurs, que la proclamation officielle par la reine du protestantisme comme religion cl Etat est et ne peut être qu’une vaste et peu édifiante comédie. La reine déclare, par un ordre, que plusieurs milliers de ses sujets sont protestants, et voilà l’opération mystérieuse par laquelle se fait cette conversion. Les choses en sont venues, depuis 1868, à ce point scandaleux, que les écrivains protestants eux-mêmes avouent que cette conversion générale est toute de surface et qu’elle n’est obtenue que par la pression.

Mais ce n’est pas tout encore ; le fanatisme protestant ne pouvait s’arrêter en chemin, et voici le tableau éloquent et douloureux que l’un des voyageurs les plus récents et les plus impartiaux, M. Alfred Grandidier, fait de la situation religieuse à Madagascar. On y verra que les Indépendants s’y livrent impunément à de nouvelles dragonnades , même contre leurs coreligionnaires qui ne partagent pas leurs doctrines, et que les conversions se font maintenant a coups de fouet. Vous avez bien lu, à coups de fouet. Les traités conclus par la reine, en 1865-68, ont stipulé la liberté des cultes. « Cependant, dit M. Grandidier, cet article est violé tous les jours ; la corruption par l’argent anglais fait, chaque jour, de nouveaux prosélytes à la nouvelle religion d’État.’ Il a été donné des ordres aux commandants des diverses provinces pour que, chaque dimanche, tout le peuple se réunît dans une maison d’assemblée spéciale où il prierait pour le souverain. Ce joui du dimanche, personne ne devait travailler, personne ne de-

253 évangélistes, 3,907 prédicateurs Lovas, 70,124 churchs members, 253 182 adhérents, 25,535 adultes ; 36,255 bibles and testaments.

Il y a une évidente exagération dans ce document fourni par les missions protestantes; ce qui le prouve, c’est que, d’après la statistique ci-dessus, la London missionnary Society et laFriend’sforeign mission association ne seraient établies que dans vingt-deux stations et auraient 882 écoles comprenant • 48,364 scholars (garçons et filles). Si l’on songe que ces vingt-deux stations sont dans des localités peu peuplées, on admettra que le chiffre de 882 écoles et de 48,364 élèves est une exagération un peu trop évidente pour figurer decemment dans une publication, même méthodiste. {La question de Madagascar , par J. Brenier.)

NAPOLÉON III ET RADAMA II

y ait ni vendre, ni acheter même les objets les plus nécessaires à la vie et les commandants ont, sinon ouvertement menacé de peines sévères ceux qui manquaient à cette loi, du moins ils ont toujours trouvé des prétextes pour infliger des amendes et même des châtiments corporels à ceux qui s’étaient abstenus de paraître au prêche.

« Près de Tananarive, il y a eu, durant mon séjour, des mpitory teny, ou prédicateurs malegaches, qui ont poussé le fanatisme jusqu’à fouetter publiquement ceux des catholiques qui ne venaient pas assister à leurs prédications. Dans quelques autres villages, les plus dures corvées sont réservées à ces gueux de catholiques. J’ai vu aussi des villages entiers qui étaient venus chercher les missionnaires français pour recevoir l’instruction et le baptême, et qui s’étaient, de leur propre gré, réunis pour construire des églises, être mandés chez les grands du royaume et y être invités, sous peine de voir leurs chefs mis aux fers , à quitter l’idolâtrie catholique.

« Les Indépendants ont été jusqu’à menacer l’évêque anglican qu’on a voulu récemment nommer à Madagascar, d’un procès, s’il mettait les pieds dans ce pays, sous le fallacieux prétexte qu’il y a eu une convention verbale entre l’évêque de Maurice et M. Ellis, par laquelle la province d’Imérine serait abandonnée aux Indépendants et que les anglicans se confineraient momentanément à la côte est.

« Si je me suis étendu sur ces divers faits, c’est qu’il m’a paru intéressant d’appeler l’attention sur la conversion instantanée de trois millions de Malegaches qui, païens la veille, se font chrétiens le lendemain à l’ordre de leur reine. Mais, au lieu de tendre à un but philanthropique, la plupart des missionnaires anglais indépendants, obéissant peut-être à leurs intérêts privés , ne semblent pas faire tous leurs efforts pour arriver à une solution si désirable. Ils ont même fait récemment ajouter à la corvée de la reine la corvée de Dieu, que les Malegaches ont dénommée la corvée des Anglais ( fanompoana angilisy). A l’esclavage du corps qui atteint quelques-uns des membres de la société malegache, est venu s’ajouter l’esclavage de l’âme, l’esclavage religieux qui atteint toute la population , et c’est à des Anglais, à des membres de

Y Église indépendante, cette Église libérale par-dessus toutes, qu’on a à reprocher d’être plus intolérants que les plus intolérants des inquisiteurs espagnols du moyen âge. Ces apôtres d’une religion toute d’amour et de liberté permettent qu’on pousse, la menace à la bouche, le fouet à la main, des populations entières dans les temples où on ne devrait entendre que des paroles de charité et de pardon. Aujourd’hui, en effet, depuis 1869, les officiers hovas exercent, dans toute la partie de l’île qui est soumise à leur autorité, une persécution religieuse très regrettable (1). »

Ainsi donc, d’après des témoignages irrécusables, la situation religieuse et politique à Madagascar peut se résumer de la sorte : par le lien religieux , la reine et le premier ministre s’assurent la soumission du peuple et , par le lien politique , les missionnaires anglais usurpent l’influence morale sur ce même peuple, dans une possession française et contre nous. Ces manœuvres ne tendent à rien moins qu’à substituer l’Angleterre à la France au cœur de Madagascar , car protestantiser le pays , c’est l’anglicaniser, et le plus sûr moyen de s’emparer en fait du pays, c’est de mettre en présence, non pas seulement des Hovas contre des Français, mais des protestants contre des catholiques.

Mais que deviennent, au milieu de ces conflits, nos missionnaires français? Ils luttent, et s’il y a quelque chose dont il faille s’étonner, c’est qu’ils n’aient pas encore succombé. Nous ne nous étendrons pas ici sur les travaux de la mission catholique française, pour deux raisons : la première, c’est que les documents recueillis jusqu’ici, de nos jours, sont peu nombreux, presque nuis; la seconde, c’est qu’il s’imprime, en ce moment même, un livre écrit sur ce sujet par le supérieur de la mission, le R. P. de Lavayssière, et qu’on y trouvera tout l’historique de notre mission depuis l’époque de saint Vincent de Paul jusqu’à nos jours (2).

Nous nous bornerons à emprunter aux plus récentes publications un exposé des efforts faits par nos missionnaires, pour soutenir le drapeau de la France sur ce sol français. Sans remonter aux

(1) A. Grandidier, Bulletin de la Société de géographie ; avril 1872.

(2) Histoire de la mission catholique de Madagascar ; in-8°, chez LecofEre.

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siècles précédents, disons que ce fut seulement de 1824 à 1832 que M. le comte de Solages put reprendre la mission évangélique à Madagascar. Nommé préfet apostolique de Bourbon, de Madagascar et de l’Océanie, au commencement du règne affreux de Ranavalo Ire, il voulut monter à Tananarive, mais il ne put y arriver ; il mourut en chemin à Andevourante, le 8 décembre 1832. Le bruit le plus accrédité fut que les méthodistes l’avaient présenté à la reine comme un magicien dangereux, venu pour la faire périr, et que celle-ci le fit arrêter et détenir dans une case où on le laissa mourir de faim (1). M. Dalmond, vice-préfet apostolique, lui succéda. En 1845, il vint à l’île de Nossi-Bé, nouvellement acquise à la France, et c’est lui qui appela les Pères jésuites à Madagascar. Ces débuts furent très difficiles , lorsque les nouveaux missionnaires voulurent pénétrer dans l’intérieur des terres. Bientôt, M. Dalmond succomba comme M. de Solages.

C’est de cette époque que date, peu après, en 1847, l’expulsion des chrétiens de la grande île indienne. Nos missionnaires mirent cet ostracisme à profit et fondèrent à l’île Bourbon leur établissement de Notre-Dame de la Ressource, sorte de séminaire où de jeunes Malegaches étaient élevés, pour aller ensuite évangéliser leurs compatriotes. On leur apprenait, là, un état : ils imprimaient des livres, savaient les relier. Quelques-uns même, qui montraient une vocation, étaient appelés au sacerdoce. Comme nous l’avons vu plus haut , dans les dernières années de Ranavalo, grâce au crédit de M. Laborde et de M. Lambert, on permit la résidence à Tananarive d’un missionnaire français, le père Finaz, qui, le 8 août 1855, y célébra la messe, en présence du prince Rakout

Nous avons raconté les événements qui marquèrent le règne si court du malheureux Radama II. Comme on sait , il avait , dès le début , rappelé les missionnaires. Sa mort ralentit le mouvement ; cependant, ainsi que nous l’avons dit, la reine Rasoahérina ne leur fut pas absolument défavorable. C’est à cette époque que se rattache la lutte, si honorable, de nos missionnaires contre l’in-

(1) M. de Lastellefit élever à M. de Solages un petit tombeau surmonté d’une croix, qu’on voit encore à Andevourante.

fluence anglicane : nous venons d’en esquisser les principaux incidents. Nos lecteurs, du reste, connaissent déjà les noms de ceux de nos missionnaires qui se sont fait un nom à Madagascar, le père Jouen, qui en fut le supérieur et qui fonda un établissement dans la baie de Bâly, le père Finaz, célèbre par ses connaissances médicales et qui a joui d’un crédit si légitime auprès de l’infortuné Eadama, le père Weber, à qui la haute philologie doit la meilleure grammaire malegache écrite en français, le père Ailloud, enfin, qui a réédité, en l’améliorant, la grammaire du père Weber.

Nos missionnaires ne disposent que des modestes subsides de la Propagation de la Foi et ne peuvent lutter avec les abondantes ressources des sociétés anglaises, et, cependant, ils réussissent dans leur apostolat, malgré les incessantes menées de leurs adversaires. Mêlés à toutes les intrigues, les méthodistes se constituent les auxiliaires de l’ambition britannique. Tout autre est le caractère de nos missionnaires : ils ne recherchent que les périls et les gloires d’un apostolat. Nous voudrions, toutefois, les voir animés d’un patriotisme aussi ardent que celui dont leurs antagonistes leur donnent un exemple si remarquable.

M. le docteur Lacaze a publié de précieux renseignements sur les succès qu’obtiennent les Pères et les Frères, tant à Tananarive qu’à Tamatave (1). « Les jésuites, dit-il, commencent à prendre une assez large assiette à Tamatave. Leur église, assez grande, n’attire encore qu’un nombre restreint de fidèles, mais ils augmentent tous les jours leurs prosélytes. Les enfants qui vont chez les Sœurs lisent, écrivent déjà assez bien ; elles sont bien organisées pour la musique et chantent des cantiques avec beaucoup d’ensemble et de justesse.

« Les frères de la Doctrine chrétienne sont venus compléter l’œuvre. Les jeunes garçons vont à l’école chez eux.

« Les Pères et les Sœurs se multiplient à l’envi, charpentent, jardinent, sont souvent en course pour aller porter aux malades des soins et des médicaments. On abuse souvent de leur zèle, qui ne marchande jamais les peines et les fatigues. J’ai vu la Mère chargée des malades, appelée plusieurs fois la nuit, le jour. Elle

(1) Souvenirs de Madagascar , passim.

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accourait, et, comme il arrive souvent, ces soins, ces médicaments, donnés gratis, étaient demandés avec d’autant plus d’instance et sans scrupule. Le sommeil de la pauvre Mère n’était compté pour rien. Il en est résulté qu’épuisée de fatigue et de fièvre , elle a été obligée d’abandonner son poste et de venir recouvrer ses forces à la Réunion.

« Les Pères, un grand bâton à la main, arpentent le sable et vont, nuit et jour, porter leurs soins dans les cases malegaches. Les Pères, les Sœurs, n’ont ni l’aspect ni la vie que donne la fortune : des chapelets, des images, quelques médicaments, sont leurs dons habituels. Les Pères étendent déjà assez loin sur le rivage leur résidence et ils l’agrandissent tous les jours.

« A Tananarive, ajoute M. Lacaze, les frères de la Doctrine chrétienne rendent de grands services. Les Malegaches apprécient tout de suite une belle écriture, un dessin bien fait. La reine elle-même est sensible à l’impression agréable que reçoit l’œil humain à l’aspect de ces œuvres habilement exécutées. Elle donna, un jour, quatre-vingts piastres, deux esclaves et le riz annuel pour la consommation de la famille, à un jeune Malegache, âgé de quatorze ans, et élève des Frères, qui avait copié d’une admirable écriture, ornée d’enjolivements, le traité de 1868 conclu avec la France. C’est le plus grand succès de l’enseignement de la calligraphie par les frères de la Doctrine chrétienne (1). Les Pères sentent tout le parti qu’ils pourront tirer de cette institution et ils s’efforcent d’augmenter autant que possible les écoles chrétiennes à Madagascar.

« Les Pères jésuites ont une église voisine du consulat de France. Cette église, en bois, est très simple; elle fait partie du grand établissement qui est le siège de la mission catholique. De jeunes Malegaches y chantent souvent des cantiques en chœur, et chaque partie est exécutée avec mesure. L’église alors se remplit du peuple qui vient écouter. L’un des Pères est organiste et enseigne la musique ; une sœur l’apprend aux jeunes filles malega-

(1) Ce jeune Malegache s’appelait Babély-Kély, ce qui veut dire petit animal. La reine ordonna qu’il s’appelât à l'avenir Babély-Soa, c’est-à-dire animal gui fait du bien. Cet enfant est venu à Paris, vers 1876, pour étudier dans l’établissement des Frères de la rue Saint- Antoine.

ches. Naturellement, les méthodistes anglais sont jaloux des succès musicaux de leurs rivaux et ils en sentent l’importance chez un peuple fou de musique. Les jours de fête les églises sont pleines et les portes en sont assiégées par une population nombreuse attirée par le plaisir d’entendre les chants catholiques. Les méthodistes ont bien aussi la musique ; mais ils avouent la supériorité musicale des Pères. »

Aujourd’hui la mission catholique est en voie de prospérité. Son personnel se compose de quarante-huit prêtres missionnaires, dont un est un Malegache indigène ; vingt et un frères coadjuteurs, huit frères des Écoles chrétiennes, vingt soeurs de Saint- Joseph de Cluny, trois novices indigènes, trois postulantes indigènes, deux procureurs de la mission, dont l’un réside à Paris et l’autre à la Réunion.

La mission catholique à Madagascar comptait, il y a un an (au 1er juillet 1882), trois cent seize postes ou stations catholiques ; deux cent vingt-quatre églises et chapelles , dont cent soixante-dix construites et cinquante-quatre en construction. Elle a sous ses ordres cinq cent trente maîtres et maîtresses d’école et catéchistes ; elle possède des dispensaires où, tous les jours, des remèdes sont donnés à cent trente malades environ. Une léproserie est desservie par la mission et quatre-vingt-dix-huit malades y sont à la charge des Pères. La mission a son centre dans l’Ankôve, à Tananarive et aux alentours, à Tamatave et à Fianarantsoua, seconde capitale des Hovas. En dehors de l’Imerne, elle a encore des stations à Masindrano, près Mananzari; à Ambohimandrou, près Métatane. La mission, enfin, a installé à Tananarive une imprimerie et un atelier de reliure, comme à Bourbon. C’est dans cet établissement qu’ont été imprimés les Dictionnaires et les Grammaires dont nous avons parlé. Parmi les ouvriers typographes et relieurs attachés à l’imprimerie, quelques-uns sont de jeunes Malegaches déjà fort habiles dans leur profession.

Voici un tableau comprenant les actes principaux de la mission catholique pendant l’espace d’une année et tel qu’il a été publié par les soins de la Compagnie à Paris :

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ŒUVRES SPIRITUELLES DU Ier JUILLET 1881 AU Ier JUILLET 1882.

Baptêmes d’adultes, 1,611; d’enfants, 2,882 . 4,493

Catholiques et adhérents. . 80,905

Confessions . 55,406

Premières communions . . 580

Communions ordinaires . 45,266

Confirmations . 860

Extrêmes-onctions . . . . 53

Mariages . 190

Écoles : garçons, 9,134; filles, 9,969. . 19,103

Malgré tant de zèle et de dévouement , nos missionnaires ne peuvent lutter, aujourd’hui, contre l’intrigue qui a réussi à faire décréter en masse les conversions au protestantisme et contre les difficultés incessantes et insurmontables qui leur sont opposées.

Dès le couronnement de Ranavalo II, en 1868, où fut signé le traité avec la France, commençait cette série, non interrompue depuis, de menées sourdes jusque-là, mais qu’un œil clairvoyant pouvait discerner aisément. On peut citer de nombreux faits qui prouvent la pression exercée par le gouvernement pour enlever aux Malegaches la liberté de conscience et l’exercice du culte catholique en violation du traité de 1868 avec la France ; les enfants exposés aux plus mauvais traitements de la part des agents anglicans et même des agents de l’autorité, quand ces enfants fréquentent les écoles catholiques, la privation de sépulture dans le tombeau des ancêtres, etc. En ce qui concerne la construction des églises ou des écoles, même violation du traité. Quand il s’agit des protestants, écoles ou temples, il n’y a jamais de difficulté. Sur un ordre émané de Tananarive, le prédicant anglais, de concert avec les notables de l’endroit, choisit le terrain à sa convenance, et puis la fameuse corvée royale se charge du reste. Les bâtiments s’élèvent, sans même qu’on ait songé à indemniser le propriétaire.

Mais lorsqu’il est question des catholiques, les poids et les mesures ne sont plus les mêmes. On invoque alors le célèbre Gode des lois de Madagascar , et l’on y trouve le n° 49, qui porte pour intitulé : <r Églises et écoles. — Liberté de bâtir. » Yoici comment les Hovas, nous allions dire les Anglais, ont arrangé les

choses. L’article en question est ainsi libellé : Pour ce qui regarde les églises ou les écoles, liberté de bâtir. Si c’est un vaza (étranger) qui construit, vous lui parlerez ainsi : « Montrez-nous le contrat de loyer dûment signé et muni du sceau de l’autorité de Tananarive. » Si le contrat est régulier, laissez marcher la construction. Mais s’il n’a pas de contrat, dites-lui : <r Vous commencez une église ou une école sans avoir de contrat signé et muni du sceau de l’autorité de Tananarive ; allez d’abord à Tananarive régulariser vos pièces avec l’autorité ; sans cela, vous ne pouvez pas construire. »

Jusqu’en novembre 1871, on s’en tenait purement et simplement au traité de 1868, et, d’ordinaire, les missionnaires s’entendaient à l’amiable avec l’autorité ; mais, à ce moment, le récit de nos désastres fut propagé, exagéré et exploité à Madagascar par nos bons amis les Anglais, auprès des Hovas. Ceux-ci, alors, ne se crurent plus tenus à observer les traités qui les lient à une puissance qu’on montrait comme « abattue et humiliée ». Le 9 novembre 1871 , en présence de M. Laborde, consul de France, le premier ministre signifia aux missionnaires que, toutes les fois qu’ils voudront bâtir une église, ils devront l’avertir. C’était un acheminement vers une mesure absolument arbitraire.

Si l’on songe que Madagascar est plus étendue que la France, que Tananarive est au centre, que, pour y parvenir, il n’y a pas de routes carrossables, les transports se faisant tous avec des porteurs, on verra que l’obligation d’aller à Tananarive pour faire apposer le sceau de l’autorité sur le contrat, c’était, pour la plupart des cas , rendre les transactions impossibles.

Si les parties intéressées avaient le courage d’entreprendre ce voyage, voici ce qui se passait. Le Malegache qui voulait louer ou vendre sa terre comparaissait devant les autorités; celles-ci le manaçaient, alors, de toutes les colères du gouvernement, s’il se dessaisissait de sa propriété. A la suite de ces menaces, le Malegache refusait naturellement de donner suite au projet. Quand le vaza (Français) se présentait à son tour, les autorités lui disaient qu’il s’était mépris sur les intentions du propriétaire, lequel n’entendait nullement vendre ou louer sa propriété. Elles prenaient à témoin le Malegache présent, qui confirmait leur dire, et le tour

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était joué. Yoilà ce que les Hovas, alliés aux Anglais, appellent la liberté, de bâtir!

En déchirant ainsi le traité de 1868, en interdisant aux Mâlegâches, sous peine de dix ans de fer et même des fers à perpétuité, de vendre leurs terres aux étrangers, c’est-à-dire en fait aux Français , la reine Ranavalo II a pris une attitude plus hostile, mais plus franche. Évidemment, elle estime, avec ses conseillers anglicans, qu’il n’est plus nécessaire de recourir à la ruse et qu’elle peut désormais se moquer effrontément d’un gouvernement qu’on lui représente comme « ne comptant plus sur la carte du monde ».

Si le lecteur a suivi avec soin le développement historique de ce livre, s’il veut bien se rappeler que nous avons essayé de fixer son attention sur les moyens plus ou moins honorables indiqués et employés, dès 1816, par sir Robert Farquhar, dans le but d’enlever par la ruse Madagascar à la France, il verra que c’est par suite d’une déduction raisonnée que nous avons placé sous ses yeux, tout à l’heure , le tableau fidèle de la situation actuelle, tableau qui démontre péremptoirement que sir Robert Farquhar a fait école et que le génie britannique, qui a été personnifié en lui, au début de ce siècle, dans tous ses défauts comme dans toutes ses qualités, revit aujourd’hui tout entier dans ses disciples et successeurs. En effet, nous avons montré que trois moyens pratiques avaient été imaginés par sir Robert Farquhar pour arriver, par le travers, à accomplir ce qu’il n’avait pu mener à bien par l’interprétation libre des traités de 1814, c’est-à-dire la soumission de Madagascar à l’Angleterre. Ces trois moyens étaient l’envoi à Madagascar : premièrement, de missionnaires méthodistes, pour s’emparer du moral de la population ; secondement, d’instructeurs pour l’armée de Radama, inventé par lui souverain de Madagascar, afin de le mettre en mesure de nous combattre, et troisièmement, enfin, d’artisans et d’ouvriers pour façonner les naturels aux mœurs et aux industries de la nationalité anglaise.

On vient de voir que la première partie de ce progamme machiavélique vient d’être accomplie de la manière la plus large, sinon la plus loyale, par les missionnaires anglais, de 1862 à 1882.

ïs ous allons examiner maintenant avec le lecteur les deux autres parties du progamme ; nous verrons qu’elles n’ont pas été, sauf

le succès, moins fidèlement suivies que la première. Le succès, en effet, ne s’est point encore dessiné ; mais il s’en faudrait de peu, ■si la France n’y met ordre, que nous soyons prévenus et distancés sur ces deux points, comme sur le premier. C’est pour empêcher, autant que possible et dans la mesure de nos forces, d’aussi désastreux résultats que nous croyons remplir un devoir, en donnant à l’avance un avertissement à notre pays. Après avoir tracé l’exposé des intrigues des méthodistes, nous passerons aux manœuvres anglaises, en ce qui concerne l’armée des Hovas.

L’organisation d’une armée hova pour s’opposer, au besoin, à une occupation générale de l’ile par la France, était pour sir Robert Farquhar une idée corrélative à la nécessité de la propagande protestante des missionnaires. Aussi, dès 1816, cette idée prit une forme pratique dans les diverses tentatives qui datent de cette époque ; nous n’avons pas à revenir sur cette période historique que nos lecteurs connaissent. Nous avons montré que les efforts des Anglais, secondés si habilement par James Hastie, amenèrent les Hovas à mettre en ligne un certain nombre de soldats disciplinés plus ou moins par le sergent Brady et le sergent Robin. Nous avons vu manœuvrer, sous Radama Ier, ces troupes plus nombreuses qu’aguerries, et c’est avec cette force militaire, redoutable à des ennemis désarmés, que le chef des Hovas parvint, afin de s’emparer des revenus douaniers de la côte, à se frayer une route jusqu’à Tamatave, en renversant notre allié, Jean René, roi de Tamatave, et son frère, Fiche, roi d’Ivondrou. Ces résultats si considérables pour lès Hovas de s’être frayé un chemin vers le port de Tamatave, aussi bien que leur établissement à Mazangaye, étaient dus en grande partie à la politique anglaise qui leur avait fourni de l’argent, des armes, des munitions, pour faire du gouvernement central des Hovas, déjà maîtres du plateau supérieur de l’île, une espèce de puissance maritime, ayant aussi sous sa main les ports commerçants de la côte orientale et occidentale. Nous avons même vu cette armée hova marcher sur Foulepointe , un peu au nord de Tamatave , et dans ses rangs les officiers anglais, qui la commandaient, combattre ainsi, ostensiblement, contre les troupes françaises. Telle était, alors, la constitution, et, il faut le dire, la force relative de l’armée

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de Radama Ier dont les Anglais s’empressèrent de vanter la supériorité ; mais il ne nous est pas interdit de faire remarquer que ce fantôme d’armée n’eut jamais à combattre que les peuplades de l’île, les Betsimsaracs , les Bétanimènes, les Sakalaves, qu’elle pouvait exterminer à l’aide des fusils et des instructeurs anglais, et que, cependant, elle n’a jamais pu soumettre, les trois quarts de l’île, même aujourd’hui, s’étant refusé à en subir le joug odieux.

Ces efforts étant tout artificiels ne pouvaient durer. Après la mort de Radama, on vit tomber en poussière cette apparence d’armée qu’il avait essayé, sous les yeux des Anglais, d’élever à la hauteur d’un régime militaire permanent. Cette décadence ne fut pas seulement la conséquence assez naturelle de l’avènement d’une femme à la tête du gouvernement ; elle tient à d’autres causes que nous allons faire connaître au lecteur et qui ont réduit l’armée hova à l’état misérable où elle est en ce moment, c’est-à-dire à l’état de horde indisciplinée, sans cadres, sans artillerie, sans munitions , sans officiers pour la commander. Dix ans après la mort de Radama, le fantôme d’armée dont nous avons parlé s’était évanoui et, en 1849, un officier général des plus distingués, M. l’amiral Page , écrivait : cc L’armée de Radama n’existe plus et la puissance des Hovas perd chaque jour de ses moyens de résistance contre les armées de l’Europe (1). » Cet état de décadence n’a fait que s’accroître sous le long règne de la reine Ranavalo Ire, qui n’a pas duré moins d’un quart de siècle. Sous Radama, les soldats, instruits et conduits par des Anglais, avaient ordre de revêtir 1 habit rouge, et des négociants en importèrent une certaine quantité gratuitement ; mais cette importation cessa vite, lorsque ces négociants exigèrent que cette marchandise fût payée.

Deux causes ont amené la décadence du semblant d’armée hova que les Anglais avaient réussi à mettre sur pieds, l’une est extérieure, 1 autre inferieure. La première fut le lâche abandon, en 1832, par Louis-Philippe , de Tintingue, de ce sol où ses aïeux Louis XIII et Louis XIV avaient planté d’une main ferme le

(1) Journal d’rne station dans l’océan Indien. Revue des Deux Mondes 15 no

vembre 1849. ’

drapeau de la France, où son ancêtre Louis XY avait fondé une glorieuse colonie, que le roi Louis XYIII avait disputé à 1 Angleterre en 1814 et dont il s’était empressé de reprendre possession en 1818 ; de ce sol, enfin, que son prédécesseur immédiat, le roi Charles X, avait donné l’ordre d’occuper en même temps qu’ Alger. En présence de la couardise du gouvernement de Juillet, les Hovas furent rassurés pour leur propre compte, et, renseignés d’ailleurs par les Anglais, qui leur représentaient la France comme ce étant dans l’impuissance de rien entreprendre à l’extérieur », ils ne jugèrent pas qu’il fût nécessaire de maintenir sur pied les troupes nombreuses de Radama, en présence d’un gouvernement complaisant qui se bornait à une revendication platonique des droits de la France sur Madagascar. Peu à peu, et pendant vingt ans, cette armée tomba dans le marasme et ne fut plus qu’une ombre d’elle-même.

La seconde cause, inhérente au gouvernement hova lui-même, dont elle est le germe de mort , c’est l’absence de tout système financier et par conséquent de toute puissance publique. Or, qui n’a pas de finances n’a pas d’armée. On sait qu’en dehors des amendes et de la confiscation, ce gouvernement n’a qu’une source de revenus, ce sont les douanes. Ces revenus sont perçus, comme on l’a déjà vu, par des gouverneurs placés dans trois ou quatre villes maritimes, dont Tamatave et Mazangaye sont les principales. Ces revenus , assez peu considérables d’ailleurs et passant par les mains d’un certain nombre de fonctionnaires , la plupart officiers, qui en retiennent la plus grande partie, il n’en arrive guère, d’après de sérieuses évaluations, qu’un quart environ dans le trésor de la reine, quand ils ne sont pas arrêtés, à la dernière station, par l’avidité du premier ministre. On comprend dès lors que, même du temps de Radama, il n’y avait pas, à proprement parler, de finances, pas plus qu’aujourd’hui, et il était impossible, par conséquent, de solder des troupes. Aussi le système adopté par Radama Ier, et qui est encore en vigueur, consiste à ne pas les solder du tout.

Au temps de Radama Ier, les soldats étaient forcés de s’entretenir eux-mêmes. Soumis à une discipline sévère, avec la perspective des fers pour la moindre faute , on leur laissait une semaine

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par mois pour aller par détachements faire le commerce dans les campagnes. Kadama Ier leur donnait à chacun, pour le trafic , selon son grade , un petit capital de quelques piastres ; ils vivaient , tant bien que mal, avec l’intérêt de cet argent, en se gardant bien, sous des peines draconiennes, de toucher à ce petit capital qui était la propriété du roi. On comprend à quelles exactions se portaient, pour vivre, ces soldats armés de sabres et de fusils, vis-à-vis des malheureux Malegaches, qu’ils exploitaient. Telle est la seconde et la plus efficace des causes qui ont concouru à empêcher toute organisation sérieuse d’une armée hova.

Nous n’étonnerons donc personne en disant qu’une pareille organisation militaire n’a pu, par les causes précitées, que péricliter avec le temps et tomber enfin dans l’état où. on la voit aujourd’hui. Malgré la verge de fer que le despotisme asiatique des Hovas fait peser sur le malheureux peuple malegache, l’armée n’est plus qu’une cohue, la risée des étrangers. Le même principe de mort subsistant encore de nos jours, les mêmes effets de décomposition s’accentuant, nous allons montrer par les témoignages des voyageurs et des explorateurs les plus récents dans quel état misérable se trouve en ce moment la prétendue armée des Hovas

Nous avons vu que l’amiral Page déclare, en 1849, qu'elle n' existe plus. Huit ans après, Mme Pfeiffer, qui a dû recueillir ces détails de la bouche de témoins sérieux, tels que ses amis français, MM. Laborde et Lambert, en parle dans des termes significatifs : elle fait un tableau des misères de ces soldats cc plus malheureux que les esclaves » et obligés de se nourrir à leurs frais, mourant de misères dans les marches et même dans les revues. « On se ferait difficilement une idée, dit-elle, de ce qu’il périt de monde dans les marches militaires chez les Hovas. Dans la dernière guerre, par exemple (1857) contre les Sakalaves, sur dix mille hommes entrés en campagne, plus de la moitié succomba pendant la marche, faute de nourriture ; beaucoup s’enfuirent, et, en arrivant sur le théâtre de la guerre, l’armée ne comptait plus que trois mille hommes. Les prisonniers sont mieux traités. On en prend soin, parce qu’on tire un profit de leur vente. Même esclaves, ils sont bien moins malheureux que les soldats : leurs maîtres les habillent, les nourrissent et les logent.

« Les officiers sont, comme ceux de Tamatave, habillés eu grande partie à l’européenne et n’ont pas l’air moins comique ni moins ridicule que les soldats : l’un a un frac, dont les basques lui descendent jusqu’au talon ; un autre a un habit de cambrésine à fleurs ; un troisième porte une jaquette d’un rouge à moitié passé qui peut avoir servi autrefois à un soldat de la marine anglaise. La coiffure est aussi variée et aussi bien choisie. Il y a des chapeaux de paille et de castor de toutes grandeurs et de toutes couleurs, ainsi que des bonnets et des casquettes de formes inouïes. Les généraux portent, comme ceux d’Europe, des chapeaux à cornes et sont à cheval.

« La hiérarchie des grades est tout à fait calquée sur celle d’Europe ; il y a quatorze degrés, depuis le simple soldat jusqu’au maréchal de camp.

« Je fus également assez heureuse, ajoute Mme Pfeiffer, pour rencontrer à Madagascar les titres de noblesse d’Europe : les barons, les comtes et les princes y fourmillent comme dans les cours d’Allemagne.

« Les revues de l’armée hova ont lieu ordinairement dans le champ de Mars, belle prairie qui s’étend au pied de la colline devant Ta canari ve. Il doit toujours y avoir dans la ville de dix à douze mille hommes; mais ce chiffre est probablement exagéré de moitié. Les troupes mises en mouvement à cette occasion ne dépassent certainement pas quatre mille cinq cents à cinq mille hommes. Elles forment un grand double carré au milieu duquel se tiennent les officiers et la musique. On fait l’appel des noms, et, quand il ne manque que peu d’hommes dans une compagnie, le capitaine en est quitte pour une réprimande ; mais, s’il en manque trop, il est puni sur place et reçoit une douzaine de coups ou davantage. Ce dernier cas se présente, dit-on , assez souvent, car, sur un si grand nombre de soldats, il y en a beaucoup dont le pays est à plusieurs journées de distance de la capitale et qui ne trouvent pas d’une revue à l’autre le temps d’y aller, de cultiver leur champ, de se munir de provisions et de revenir. Il n’y a pas d’exercices militaires et la guerre se fait sans aucune tactique arrêtée et à peu près comme chez les peuples tout à fait sauvages. Quand une troupe se croit perdue, la subor-

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dination cesse aussitôt et les hommes se mettent à fuir de tous côtés (1). »

M. le docteur Lacaze, venu un peu plus tard, nous donne, dans ses Souvenirs de Madagascar , une idée à peu près sembla ble sur le même sujet. Il s’exprime ainsi : « Les soldats en costumes divers, en chemise, nu-pieds, avec des chapeaux de feutre râpés, ou en paille, marchent avec un sérieux imperturbable et battent la mesure avec un de leurs pieds.

« Des officiers avec des chapeaux variés sont affublés de costumes aussi divers ; il y en a, même, en robe de chambre avec des fleurs peintes ; ils sont à pied ou portés sur leurs filanzanes par leurs esclaves, dont quelques-uns tiennent l’épée, le sabre, le chapeau de parade ou un costume de rechange. Ce défilé ressemble à une parade de foire. Les officiers sont agents commerciaux du premier ministre, font le courtage à Tamatave, achètent, revendent et cherchent avant tout à gagner de l’argent. Ils prennent une part proportionnelle dans les revenus douaniers. La plupart sont sans uniformes réguliers; mais depuis quelque temps, des compagnies, avec un commencement d'uniforme, ont été créées. »

Enfin, l’un des plus récents explorateurs, M. Grandidier, achève en ces termes de peindre le tableau. « Les Hovas, dit-il, qui ont reçu des Européens quelques notions sur l’organisation des armées et sur la tactique militaire, sont sous ce rapport très supérieurs aux autres peuplades, dont ils sont pour cette raison très redoutés. Les Sakalaves de la côte ouest, seuls, ont pu résister à Radama Ier, parce qu’avec leurs habitudes semi-nomades, il ne leur est pas difficile de se cacher dans leurs forêts ou leurs vastes prairies et de dépister ainsi leurs ennemis. L’armée des Hovas est, dit-on, de trente-cinq mille hommes , mais comme aucun soldat ni aucun officier n’est payé et que chacun d’eux est obligé, pour vivre, de cultiver ses champs ou de se livrer au commerce, il serait impossible de réunir, à un moment donné, l’armée tout entière. Elle serait du reste d’autant moins capable de résister à un corps d’expédition européen que, malgré la discipline sévère à laquelle elle est soumise et qui a été la cause de sa, supériorité incontestée

(1) Voyage à Madagascar, Hachette, page 160.

à Madagascar, la plupart des soldats, las de l’oppression tyrannique sous laquelle ils sont courbés, seraient heureux , au premier échec, de déserter et de se joindre aux ennemis.

« J’ai visité, ajoute M. Alfred Grandidier, la plupart des forts hovas ; il n'en est aucun qui puisse résister une heure à quelques obusiers de montagne. Ils sont néanmoins très suffisants pour protéger la garnison hova, qui est toujours très peu nombreuse, contre un coup de main des indigènes (1). »

Autrefois, lorsqu’un chef, dans les tribus d’Imerne, voulait récompenser un de ses soldats, il cueillait une fleur, vouninahiira, en malegache, fleur d’herbe, et la lui offrait en signe d’honneur. Radarna Ier prit cet usage comme base de sa hiérarchie et créa douze honneurs , qui représentent à peu près les grades européens et dont le dernier équivaut au grade de maréchal. Le 1er est le bou soldat, le 2e est le caporal, le 3e le sergent, le 4e le sergentmajor, le 5° le lieutenant, le 6e le capitaine, le 7e le major, le 8e le lieutenant-colonel, le 9e le colonel, le 10e le colonel-général, le IIe le général, le 12e enfin le lieutenant général. Depuis Radarna, sa Areuve, Ranavalo, a ajouté plusieurs honneurs. Un écrivain anglais, après 1870, nous apprend qu’au jourd’hui le plus haut honneur est le seizième. Il ajoute à cette information de curieux détails. « Les officiers sont appelés mananvoniahitra , c’est-à-dire qui possèdent des honneurs. Le quart, dit-il, et même le tiers de l’armée se compose d’officiers. Il y a trois cents maréchaux de camp ou généraux. Hors du service, ces maréchaux de camp sont contre-maîtres ; un colonel est maçon ou charpentier, un commandant est briquetier et ainsi de suite. Cette profusion de grades n’inspire naturellement aucun respect. L’armée, que les derniers voyageurs ne portent guère qu’à cinq mille hommes, ne se sert que de fusils à pierre : elle n’a pas d’artillerie, sinon quelques pièces de campagne fort mal agencées, disent ces voyageurs, et dont chaque pièce se charrie avec des peines infinies. Il est superflu d’ajouter que cette armée n’a aucune cavalerie. » Quant à l’artillerie des Hovas, d’après les témoignages les plus récents et les plus vraisemblables , car ils émanent d’écrivains anglais , elle

(1) A. Grandidier, Bulletin de la Société de géographie ; avril 1872.

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consiste en une soixantaine de pièces de canon de divers calibres que les Anglais donnèrent à Radama Ier. Elles portent les initiales 0. R. (G-eorgius Rex) et sortent pour la plupart des fonderies de Woolwich. La moitié de ces canons se trouve placée à Tananarive entre les pieds des arbres qui en couronnent la plus haute enceinte, grands arbres qu’on nomme aviavys et dont l’immense ramure atteste un âge plusieurs fois séculaire. Trente autres de ces canons sont disséminés dans la partie basse de la ville. Ces canons sont là, posés sur le sol, quelques-uns sont montés sur des affûts en bois plus ou moins délabrés. « Ces engins, dit le narrateur anglais, donnent un faux air de place forte à cette partie de la ville, mais ils ne seraient probablement pas d’une grande utilité pour la défense, car les naturels ne sont pas experts en artillerie. » Il faut ajouter que, quand on les fait partir, les servants sont si maladroits et si inexpérimentés, qu’il y a toujours, par suite du recul, des blessés et meme des morts. En somme, ces canons ne sont bons qu’à annoncer le coucher du soleil ou à tirer des salves d’artillerie pour les réjouissances publiques. Dans les ports de la côte, où ils ont des postes, les H'ovas ont encore quelques pièces, dont beaucoup proviennent de navires naufragés ; c’est avec cela qu’ils tentent de résister aux bombardements qui les menacent sans cesse , a cause de leurs méfaits. Quant aux boulets et à la poudre, ces mu. nitions coûtent cher et ils ne s’en approvisionnent guère. On connaît le, peu de solidité de leurs forts bâtis médiocrement par des renégats arabes. Ces casemates, comme l’a dit M. Grandidier, ne résistent pas à quelques bordées de nos vaisseaux. Le brave amiral Pierre a montré ce qu’ils valent. En résumé, il n’est pas téméraire de penser que le jour où une année française mettra le pied sur la route qui conduit de la côte occidentale à Tananarive, elle n aura pas a rencontrer devant elle des adversaires bien redoutables. Sa tâche ne sera , on peut le dire , ni bien difficile ni bien périlleuse.

Si nous avons pns le soin de montrer au lecteur, par des témoignages impartiaux et de diverses sources, le triste état de l’armée des Hovas , ce n’est pas sans intention que nous avons réuni les traits épars de ce tableau, pour le rendre plus frappant ; notre intention était d’attirer ses regards et ceux de nos gouvernants

sur ce fait grave, qu’à l’heure qu’il est, les Anglais se croyant inféodés à Madagascar par suite des intrigues des méthodistes , sentent le besoin d’agrandir, de consolider cette influence, en relevant, par tous les moyens, cet auxiliaire indispensable à ressusciter contre nous, l’ancienne armée de Eadama. Quand ils se sont vus maîtres de la reine Ranavalo II , convertie, avec son premier ministre, au protestantisme, ils recommandèrent à leurs protégés et coreligionnaires une réorganisation nouvelle de l’année, et, vers 1876, voici sur quelle base Raïnilaiarivoni s’occupa de cette réorganisation, où le sacré et le profane se prêtent un appui mutuel, au grand jour :

ce 1° Licenciement des vieux soldats instruits antérieurement par les Français ;

« 2° Remplacement de ces soldats par de jeunes conscrits placés sous la direction d’officiers instructeurs anglais;

« 3° Service militaire obligatoire pour tous les Malegacbes pendant cinq ans ;

« 4° Sont exemptés du service : les malades, les infirmes, les hommes âgés, les missionnaires indigènes et les jeunes gens gui suivent les cours aux écoles protestantes. »

Les missionnaires catholiques indigènes et les jeunes gens qui suivent les cours aux écoles catholiques sont, eux, astreints au service militaire.

En 1878, pour utiliser les vieux soldats au profit de leur influence exclusive, les méthodistes imaginèrent de les faire constituer en un corps spécial, connu sous le nom d’Amis des Tillages. On les plaça dans toutes les localités un peu importantes, où ils devinrent les intermédiaires entre la reine et ses sujets, comme des espèces de maires ou d’officiers d’état civil. Ils furent chargés d’enregistrer les naissances, les décès, les mutations de propriété, d’envoyer les enfants aux écoles (protestantes), aux églises ( protestantes ), de constater les délits (surtout ceux mis à là charge des Français et de leurs amis), etc., etc. Ce sont eux qui délivrent les permis pour bâtir des églises et qui contrecarrent ainsi toutes les entreprises des catholiques.

Comme ces agents, instruits par des Français, pouvaient n’être pas assez dociles an gré des anglicans , ces derniers conseillèrent à

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la reine de leur adjoindre, à titre de suppléants, des jeunes indigènes sortis de leurs écoles; ce qui fut fait.

Grâce à cette organisation, les agents de l’Angleterre ont, comme à la cour, la haute main sur toute la surface du pays, enveloppé dans un réseau dont ils tiennent tous les fils (1).

Mais, nous le répétons, quelle que soit la volonté des Anglais de ressusciter contre nous une nouvelle armée de Radama, dressée par des instructeurs anglais , leurs efforts seront impuissants, parce que l’absence de finances régulières paralysera toujours leurs projets. Nous avons cru, toutefois, qu’il était utile de signaler à nos compatriotes et au gouvernement la mise en train de cette seconde partie du programme antifrançais de sir Robert Farquhar.

Il nous reste à exposer brièvement la troisième partie de ce programme trop célèbre. Sir Robert Farquhar se bornait à expédiei aux Hovas, comme auxiliaires des missionnaires protestants, des charpentiers, des menuisiers, des forgerons. A la place des artisans, ce sont, maintenant, des artistes. Aujourd’hui ces émissaires sont des médecins, des pharmaciens, des architectes, des imprimeurs, des photographes qui remplissent le même but et qui encombrent, à l’heure qu’il est, Tananarive et ses environs.

Le principal de ces personnages, et non le moins important, est le docteur Andrew Davidson, établi depuis quelques années dans la capitale des Hovas , où il a organisé un dispensaire très suivi, auquel sont annexés un hôpital et une clinique.

Il faut lire dans les livres de voyages, surtout dans les ouvrages anglais, le récit des travaux de M. Davidson. Il traite gratis environ cinq mille malades par an, et chaque malade venant, en moyenne, au moins trois fois à la consultation, c’est un total de quinze mille malades qui ont reçu ses soins. Il est inutile de dire que toute consultation est précédée du service divin protestant, auquel les consultants sont astreints, sous peine de n’être pas reçus. A ce dispensaire est annexé un hôpital qui admet environ cinq cents malades par an, mais ceux-ci sont tenus de subvenir à leurs dépenses ; les médicaments seuls sont gratuits.

(1) Bulletin de la Société des Études coloniales et maritimes. (Année 1881.)

Cet hôpital est, aussi , une clinique où le docteur Davidson forme de jeunes Hovas comme élèves en médecine 'et pour lesquels il a fait traduire en malegache le Nouveau Formulaire britannique, ainsi que beaucoup d’autres ouvrages de science médicale (1). Nous n’avons pas besoin de faire remarquer au lecteur l’importance du rôle que remplit le docteur Davidson dans la propagande de l’Angleterre à Madagascar.

Nous ne nous arrêterons pas sur celui, plus humble, mais non moins ardent, que jouent les pharmaciens. Répandus dans les villes secondaires, ces disciples de Purgon sont des auxiliaires non moins dévoués des méthodistes : ils se distinguent surtout par les façons insinuantes et souvent hardies dont ils administrent leurs bienfaisants ou maléficieux remèdes. La notoriété acquise en ce genre par M. le méthodiste Shaw nous dispense d insister sur 1 habileté de ces pasteurs-pharmacopoles à introduire la religion et les toxiques dans les rouages actifs de la politique britannique.

L’architecture a sa part dans le concert. M. Cameron, architecte distingué, s’est chargé de faire oublier à Tananarive son prédécesseur, un Français, M. Legros, qui, sous Radaraa Ie , constiuisit les principaux édifices et jardins de la capitale des Hovas et cet antre Français, M. Laborde, qui, lui aussi, fut le grand charpen-

(1) Voici quelques détails curieux donnés à ce sujet par M. le docteur Lacaze : « J’avais fait annoncer ma visite au docteur Davidson. Sa demeure et son hôpital sont à l’ouest de la ville et dans une région basse. C’est la mission méthodiste qui fait les frais de l’établissement dont U a la direction. On lui donne 15,000 fr. d’appointements , le logement, le service et d’autres petits, avantages sans doute. Le docteur est Écossais et habite Madagascar depuis six ans. Ses journées se passent à son hôpital, où il est accablé de malades de toute sorte. On m’avait dit que la lèpre était très commune à Madagascar et le docteur Davidson avait bien voulu en réunir plusieurs cas à mon intention. Si n’étaient le3 maladies vénériennes, ce peuple serait en général d’une belle santé. Mais je ne comprends pas que, rongé comme il l’est, surtout à Tananarive, sans soin d’aucun genre, il puisse conserver la faculté de se reproduire. Aussi, 1 aspec de ces populations est, en général, rachitique et, si cela continue, dans un temps limité, ce peuple s’en ira en morceaux. Beaucoup de femmes ne peuvent. sauver leurs enfants pour cette cause. Une fois la maladie acquise, elle est livrée à elle-même. Ils épuisent les pharmacies d’iodure de potassium, de préparations mercurielles et de soufre. Excepté ceux qui peuvent se faire curer à l’hôpital, tous les autres sont mal soignés et ne guérissent point. ( Souvenirs e Madagascar, pages 66, 67).

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tier de ces palais de bois. M. Cameron a élevé, il y a environ quinze ans, un nouveau et magnifique palais pour la reine. Cet édifice, construit tout entier à l’aide de la corvée royale ou fanompoana , c’est-à-dire par le peuple et gratuitement, est situé au sud du Trano- Vola ou Maison d’argent, ancien palais que le lecteur connaît déjà, et à l’est de l’autre ancien palais ManjaTca- Miadana. Bâti sur une terrasse, il est plus petit que les deux autres palais, mais supérieur comme plan et comme construction ; on l’appele Manampy-Soa , c’est-à-dire addition d’une bonne chose. Tel est ce nouveau et royal palais que l’Angleterre s’est empressée d’offrir à Banavalo II à l’aide de la corvée royale et par conséquent sans bourse délier (1).

D’autres architectes ont été envoyés par la Missionary Society de Londres, pour bâtir à Tananarive et aux environs des églises, des temples, des chapelles, des écoles. M. Ellis en a expédié un chargé spécialement d’y construire des églises commémoratives destinées à perpétuer le souvenir des Hovas protestants que la reine Banavalo Ire a fait mettre à mort autrefois, après l’expulsion des missionnaires par ses ordres. En réalité, l’érection de ces églises est un moyen de couvrir l’île de contractions protestantes, d’y loger des écoles, d’v former des centres. C’est ainsi que quatre de ces églises sont déjà construites à Ampamarinana , à Ambohipotsy, à Faravohitra et à Ambatonakanga.

Passons, maintenant, à d’autres auxiliaires non moins précieux que les médecins, les pharmaciens et les architectes : ce sont les imprimeurs. Le plus célèbre de tous, à Madagascar, est le fameux M. James Parrett, qui cumule des professions diverses, dont les moins importantes ne sont pas celles d’agitateur et d’agent se-

(1) Le bois, coupé dans les forêts, a été transporté à dos d’homme jusqu’à la capitale; les principales pièces sont énormes. Un auteur anglais, en donnant ces détails, ajoute : <r Comme les forêts se trouvent à des distances de 30 à 40 kilomètres, sans qu’il existe aucune route frayée, c’est un travail effrayant que le transport de ces poutres colossales. Pendant toute la journée et quelquefois pendant la nuit , on entendait les vociférations étranges des escouades d’hommes qui traînaient, à force de bras, de gigantesques pièces de bois sur les chemins abrupts qui mènent à la ville, et cela dura presque sans interruption pendant plusieurs mois : les malheureux ne reçurent aucune espèce de salaire. »

cret de l'Angleterre. Personne n’ignore qu’il a fondé à Tananarive nn vaste établissement d’imprimerie, de reliure et de photographie (1). Il a su former à ces métiers des jeunes Hovas qui lui servent d’ouvriers. Il ne s’imprime pas moins à Tananarive de huit publications périodiques, dont sis en langue malegache. Voici les titres de ces journaux et le chiffre de leur tirage :

1° Ny- Gazety -Malagasy , premier journal fondé à Madagascar, le 1er janvier 1875 ; 8,000 exemplaires ;

2° Seny-Soa (les bonnes paroles), mensuel; 3,500 exemplai-

reS •

3° Varytou-drahanTantély, illustré, paraît tous les deux mois ; 3,000 exemplaires ;

4° Mpanolo-Tsaina, trimestriel; 700 exemplaires ;

5° Sakaizany-A rikizy madineka, revue annuelle ; 2,500 exemplaires ;

6° Isan-Kerin taona, revue annuelle, illustrée ;

7° Antananarivo annual and Madagascar magazine (en anglais) ; 700 exemplaires;

8° Proceedings (Mémoires) de la Société savante malegache.

Ainsi a été très habilement organisée la troisième partie du programme de 1816. Nous croyons avoir rempli un strict devoir patriotique en plaçant l’exposé qu’on vient de lire sous les jeux du public et du gouvernement. Après soixante-dix ans bientôt et malgré une assez longue interruption, l’ensemble de ce programme a été couronné d’un certain succès, sauf, comme on l’a dit, sur un point important, qui est l’armée. Ce succès a fait croire aux méthodistes que le moment était venu de faire un pas tout à fait décisif et d’amener au profit des Hovas et à notre détriment la soumission des peuplades qui, liées d’ailleurs par les traités avec la France, ont toujours repoussé leur joug odieux. C’est cette folle tentative

(1) C( L’île a maintenant un photographe, M. J. Parret. Il nous présenta à sa femme qui habite un petit appartement près de l’imprimerie. Ces Anglais s’adaptent d’une manière merveilleuse à tous les pays. Les ministres, les employés de toutes sortes acceptent d’emblée leur nouveau séjour ; ils y vont avec femme, enfants et s’installent de suite comme s’ils étaient chez eus, en Angleterre. Nous fûmes reçus dans- un salon très simple, mais de bon goût, avec une table garnie de livres : sur les murs, écrites en lettres gothiques, des pensées tirées de la Bible. » Lacaze, Souvenirs de Madagascar j page 71.

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qui est l’origine des difficultés actuelles. A ce titre, il nous paraît essentiel d’en tracer ici l’exposé véridique et complet d’après des informations authentiques.

Dès 1877, la baie de Passandava avait été visitée par l’évêque anglican Kestell Kornisch , en compagnie du missionnaire Bachelor. Ils avaient parcouru successivement les territoires du nord appartenant à la France; les îles de Hossi-Bé, Nossi-Faly, nossi- Mitsiou jusqu’au cap d’Àntongil. Ces pérégrinations parurent suspectes : on leur attribua un caractère politique non déguisé, et, en effet, l'évêque lui-même a raconté ce voyage dans YAntanarivo annual magazine , de Christmas, 1877, où il a avoué sa visite aux princes sakalaves et antankares qui reçoivent de la France des pensions, par suite de la cession qu’ils nous ont faite en 1841 de leur pays. En juin 1881, un autre missionnaire, M. Pickgerschil, qui habite depuis longtemps Mazangaye, était venu dans les mêmes parages, accompagné de M. Parrett, à bord du navire anglais le Sparten. Ils explorèrent la baie de Bavatoubé et la côte nord-ouest. Toutes ces visites avaient pour but de sonder les chefs qui se sont placés sous notre protection et qui résistent à l’usurpation des Hovas. Leur première visite fut pour notre alliée, Binao, reine de Bavatoubé, petite-nièce de Tsioumeka et petitefille d’Andrian-Souli, qui nous a cédé l’île de Mayotte. La seconde visite fut pour Mounza, petit-fils de Tsimandrou et roi d’Ankify (Ankify et Bavatoubé sont les deux presqu’îles de la baie de Passandava). Enfin, la dernière visite de M. Parrett et de M. Pickgrescb.il fut pour le vieux et brave Tsimiaro, ancien roi des Antankares, le seul survivant des traités de 1841, résidant aujourd’hui à Nossi-Mitsiou.

Pendant que les missionnaires nouaient leurs intrigues à la côte nord-ouest, d’un autre côté, l’amiral Gore Jones montait à Tananarive et avait de longues conférences avec la reine et le premier ministre. On a supposé, non sans raison, que le voyage de l’amiral anglais avait quelque connexité avec l’autre voyage à la côte.

Quoi qu’il en soit, que venaient faire les missionnaires auprès de nos alliés les Sakalaves ? On regarde , certainement avec raison , M. Parrett comme un agent politique. On sait également qu’il a ses grandes et petites entrées auprès du premier ministre et que, la plu-

g2o HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR.

part du temps, il lui impose ses volontés. Sa mission, révélée par les chefs qu’il avait visités, avait pour but de leur persuader de se rendre à Tananarive et d’aller y saluer la reine des Hovas, seulement à titre de bons voisins et d’amis, les assurant qu ils seraient admirablement reçus, et, en tout cas, défrayés de toutes leurs dépenses. Il leur offrit même, de la part de Ranavalo, la moitié du produit des douanes sur leurs côtes. Ebranles, mais non convaincus, nos alliés n’allèrent pas à Tananarive; mais ils y expédièrent leurs ministres, lesquels étaient, pour Tsimiaio, Dzavondzou ; pour Mounza, Bémananghi, et Eanahv pour la reine Binao M Parrett s’empressa de les accompagner lui-meme, les deux premiers jusqu’à Mazangaye. Ils ne revinrent qu’en janvier 1882 Ils avaient été fort bien traités, mais ils se trouvaient maintenant accompagnés d’officiers hovas porteurs du pavillon de la reine Ranavalo-Manjaka. Cette reine leur avait conseille de 1 aœeptei à titre purement gracieux et avait donné, en sous-main, 1 ordre, à ses officiers, de le faire arborer, quand même, sur le territoire des chefs dont elle venait de recevoir la visite.

Le consul de France à Tananarive, M. Baudais, avertit le gouvernement français, à la fin de 1881, des projets menaçants des Hovas contre nos établissements du canal de Mozambique, en demandant des instructions et, au besoin, des secours.

Antérieurement à ces faits, et dès le 9 janvier 1880, le gouvernement français était informé officiellement de 1 étrange attRude prise parles Hovas à propos de la succession de M. Laboide, notre ancien consul et le bienfaiteur de ce pays, decede en 1878. Des démarches aussi nombreuses qu’infructueuses avaient ete tes depuis ce moment par le consulat de France pour entrer en possession de cette succession. Le ministre des affarres et angeie du gouvernement hova répondait, maigre 1 article 4 du tiaite de 1868, que «les Français, M. Laborde pas plus qu un autre, n’avaient pas le droit de posséder des terres a Madagascar >>. L’agent français lui ayant répliqué qu’il serait obligé d en ie rer au gouvernement de la République, le ministre hova lui répondit , en riant ; que c’était la son affaire (1).

(1) Livre jaune, Affaires de Madagascar, Documents diplomatiques. 1881- 1883. Imprimerie nationale.

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Les nombreux pourparlers qui suivirent n’obtinrent pas plus de succès. Devant la résistance des Hovas , qui , comme on sait , ne cèdent qu’à la force, on songea à une transaction. M. Laborde, par son testament , a institué pour ses seuls héritiers ses neveux, M. Édouard Laborde et M. Campan, ce dernier chancelier du consulat de France à Tananarive. Comme nous l’avons déjà dit, la valeur de ces propriétés est estimée à 217,400 piastres, soit, en valeur française, à 1,086,000 francs. Ce chiffre est loin de représenter la valeur réelle de ces biens , car la seule propriété dont il a été si souvent parlé par nous , Soatsimananampiovana , vaut à elle seule plus d’un million pour une compagnie qui voudrait l’exploiter.

Les Hovas, pour arriver à leurs fins , se gardèrent bien de contester ledit héritage. Seulement, lorsque les héritiers voulurent construire sur les terrains une maison de rapport, on leur laissa commencer les travaux, puis on leur défendit de les continuer, déclarant qu’ils n’avaient pas le droit de construire sur. ce terrain. La maison resta inachevée et les vexations devinrent si nombreuses que M. Campan se résigna à envoyer sa famille à la Réunion, où elle a séjourné deux ans. On trouva un acheteur pour les immeubles de la place d’Andohalo, où nous avons vu M. Laborde offrant l’hospitalité à tout ce qui portait un nom' français. C’était la maison du consulat, de la chancellerie, celle de la famille Laborde. La Mission catholique en offrait cent mille francs : le marché était conclu et les acquéreurs devaient entrer en jouissance le 1er septembre 1879. Le premier ministre déclara alors que la succession Laborde n’était pas propriétaire du terrain, qu’il ne pouvait être vendu, en vertu de l’effet rétroactif de la loi n° 85, promulguée seulement en 1868, qui déclare que toute la terre de Madagascar appartient à la reine, qu’elle ne peut être vendue ou donnée en garantie qu’entre sujets du gouvernement malegache et qu’elle reviendra toujours à l’État. Le marché fut résilié forcément.

Lorsque, pour la première fois, le premier ministre, après la mort de M. Laborde, contesta les droits de propriété du défunt, on lui en mit sous les yeux les titres. L’un d’eux portait la signature des deux officiers du palais présents à l’audience. On

leur demanda si les signatures étaient bien les leurs. Le ministre des affaires étrangères leur intima l’ordre de ne pas répondre à cette question. « Pourquoi cette défense de parler ? demandat-on au ministre. — Parce que, répondit-il, si ces officiers reconnaissent aujourd’hui et en public leur signature, ils ne pourront pas la nier, s’il est besoin, en d’autres circonstances (1). »

Voyant que la fermeté n’avait pas réussi, on songea à employer un autre moyen. Les héritiers avaient besoin d’argent ; ils ne pouvaient suffire aux dépenses de réparations exigées par les immeubles en mauvais état ; on leur proposa d’essayer d’une transaction. M. Campan accepta l’idée suggérée, préférant toucher immédiatement une certaine somme plutôt que de rester propriétaire de terrains dont la vente devenait, de fait, impossible.

Il y eut des pourparlers avec le premier ministre. Les propriétés étaient estimées à 1,086,000 francs ; les héritiers, afin d’en finir, consentirent à transiger pour la somme de 450,000 francs. Le premier ministre rejeta à grands cris cette proposition , d une extrême modicité cependant, et, toujours feignant de vouloir en terminer, finit par faire baisser la demande au chiffre de 300,000 francs. Il essaya bien d’obtenir encore de nouveaux rabais, refusant toujours de dire lui-même le chiffre qu’il consentirait à donner, affirmant qu’en tout cas il n’irait pas à 300,000 francs.

Le premier ministre demanda, alors, à voir les titres. M. Campan les lui montra; c’étaient des copies certifiées conformes, bien entendu, car il avait pris le soin de déposer les originaux en lieu sûr. Cette fois, le premier ministre ne contesta plus leur valeur, mais, à propos du titre de propriété de la concession de Soatsimanampiovana , le plus important sans contredit, puisqu il s’agit de trente lieues carrées de terrain, avec mines de cuivre, charbon de terre, etc., le premier ministre déclara qu’il se refusait à toute transaction avant qu’il ne fût fait abandon entre ses mains du titre original, du reste, ajouta -t-il, sans grande impôt tance. M. Campan refusa, naturellement, de se dessaisir de ce titre. C’était au mois de septembre 1881 que ces faits se passaient.

M. Bandais, consul de France et commissaire du gouvernement

(1) Livre jaune. Affaires de Madagascar, page 5.

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français à Tananarive, écrivait, à ce sujet le 13 décembre 1881, à M. Gambetta, ministre des affaires étrangères : « Un jour viendra, et il n’est peut-être pas éloigné, où tout propriétaire sera dépouillé, si le gouvernement français n’exige pas l’abrogation de cette loi comme contraire au traité. Les Hovas marchent lentement, mais d’une façon continue, vers le même but, depuis plusieurs années : c’est l’expulsion du pays de tout ce qui est français. D’abord, il n’est pas de vexations de toute nature qu’ils ne fassent endurer à nos traitants disséminés sur les côtes. Ceuxci souffrent en silence et ne portent de plaintes que poussés à bout par les exactions et les abus de pouvoirs des gouverneurs de la côte. Quand ces plaintes me parviennent, je transmets la réclamation au gouvernement hova, qui toujours demande avant tout à prendre lui-même des informations; les communications sont longues, sinon impossibles ; le temps se passe, les mois et les années même s’écoulent et satisfaction n’est jamais donnée. Je dois dire que, si le fait se passe en un point de la côte où, par le plus grand des hasards, se trouve un navire de guerre qui prenne en main la réclamation, la plainte n’a pas besoin de m’être transmise à Tananarive; satisfaction est toujours accordée. Il faut un mois pour qu’une réclamation parvienne ici de la côte, car ce n’est jamais à Tamatave que les vexations ont lieu.

« A Tananarive, le gouvernement a trouvé un moyen de forcer, quand il le voudra, les Français à quitter la capitale. Même avant la promulgation de cette loi n° 85, la défense avait été tellement bien faite de vive voix aux Hovas, sous les peines les plus sévères, de vendre des immeubles aux Français que pas un seul d’entre eux n’a pu devenir propriétaire.

ce La Mission catholique a pu acheter, mais il est stipulé que les bâtiments construits par elle appartiendront à l’État. Les Français ont donc dû recourir à des locations; mais, ici, malgré le traité qui dit que les Français pourront prendre à loyer, etc., etc., les baux ne peuvent être faits qu’avec l’assentiment du gouvernement ; le consentement des deux parties contractantes ne suffit pas, elles doivent se présenter pour y rédiger leurs conventions devant l’autorité, qui se refuse à toute rédaction s’écartant du modèle qu’elle a fait afficher et qui rend tout contrat illusoire.

« D’abord, le gouvernement ne consent qu’à de très rares exceptions à ce que la location soit faite pour plus d’une année, mais il impose toujours pour clauses que le bailleur aura le droit de reprendre la jouissance de son immeuble, en prévenant un mois d’avance, et que la reine, si elle a besoin de l’immeuble, tout étant censé lui appartenir, pourra le reprendre et même sans prévenir d’avance. Ces conditions sont essentielles pour que le gouvernement consente à donner son approbation ; c’est ce qu’il appelle permettre librement les locations (1). »

L’affaire de la succession Laborde n’est pas seulement un acte inqualifiable d’ingratitude envers la mémoire d’un homme qui fut la providence du pays et le protecteur constant de tous , elle ne présente pas seulement cette gravité particulière que les intérêts des Français s’y trouvent lésés; elle s’élève encore à la hauteur d’un fait de politique internationale, en ce qu’elle met en cause le principe même du droit de propriété consacré par le traité de 1868. Non content, d’ailleurs, de l’atteinte ainsi portée indirectement à ses engagements envers la France, le gouvernement hova, selon ses traditions de mauvaise foi , n’a pas hésité à y faire brèche ouvertement par la promulgation d’une loi qui en est, dans la pratique, la négation même.

SI, maintenant, on rapproche des faits dont nous venons de parler l’insolente prétention des Hovas à arborer leur drapeau sur les territoires du nord et les îles voisines qui , en outre de nos anciens droits séculaires, nous appartiennent en vertu des traités de 1840, on aura l’ensemble des griefs dont la France est en droit de leur demander compte. Il y a donc, aujourd’hui, en 1884, entre la Ptépublique française et le gouvernement hova, un différend qui embrasse en même temps deux ordres d’idées non moins respectables, l’intérêt lésé de nos nationaux, d’une part, et, de l’autre, l’intérêt supérieur de notre pavillon et de nos droits.

C’est sur ce terrain que sont concentrés les efforts de la diplomatie et que doit s’engager l’action militaire de la France : protection des droits de nos nationaux, méconnus par les Hovas ; défense de nos anciens droits de possession, de notre souveraineté qu’ils foulent insolemment et agressivement à leurs pieds.

(1) Livre jaune. Affaires de Madagascar , page 10.

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Le gouvernement de la République française, il faut lui rendre cette justice, a jusqu’à ce jour soutenu, avec modération, mais avec énergie, les droits supérieurs dont nous venons de parler, tout prêt à faire suivre ses déclarations pacifiques de l’emploi de la force , si l’obstination des Hovas l’y contraint à la dernière extrémité. Dans une dépêche du 28 mars 1882, M. de Freycinet , ministre des affaires étrangères, écrivait à notre consul à Tananarive : « Je tiens à affirmer la ferme résolution du gouvernement de la République de ne point laisser porter directement ou indirectement atteinte à la situation qui nous appartient à Madagascar (1). »

Invité à faire une enquête sur le bruit qui avait couru d’une visite spontanée des chefs sakalaves à Tananarive , bruit répandu évidemment par les vieux Hovas et les agents anglais, M. Baudais, notre consul, écrivait, le 3 février 1882, à M. de Freycinet qu’en réalité les chefs sakalaves, de leur propre aveu, ne sont point allés à la capitale pour y faire leur soumission , mais bien pour supplier la reine de retirer de la côte les postes de soldats hovas qu’elle y avait établis et dont ils subissent journellement les tracasseries. Ils ont ajouté qu’on leur avait assuré qu’ils seraient accueillis favorablement à Imerne, mais qu’ils avaient été trompés ; car, non seulement aucune satisfaction ne leur a été donnée, mais qu’au contraire ils se voient à la veille d’être chassés de leur pays qui appartient à la France, s’ils ne reconnaissent la suzeraineté de la reine. Telle est la vérité sur le voyage des Sakalaves à Imerne, voyage à la suite duquel le secret de l’ambition des Hovas de s’emparer de territoires qui sont à nous fut connu de tous : il était temps d’aviser.

Prévenu de ces faits, le commandant de Nossi-Bé fit défense aux chefs sakalaves de laisser le pavillon hova s’implanter à Nossi-MitsiouetNossi-Faly. À ce moment, des événements d’une certaine importance se préparaient à la côte ouest , au sud de Mazangaye. C’est une nouvelle et audacieuse tentative d’usurpation des Hovas, qui cherchent à établir leur domination sur la côte ouest et sud-ouest, où, jusqu’ici, elle n’a été que purement fictive.

Les gens de l’intérieur savent que c’est leur ruine, si ce projet

(1) Livre jaune, Affaires de Madagascar, page 16.

réussit ; aussi ont-ils fait alliance entre eux. Les guerriers de Baly et des environs se sont réunis pour repousser l’agression dont ils sont menacés. Ils forment un corps plus que suffisant pour n’avoir rien à redouter des Hovas, en admettant, toutefois, qu’ils restent unis.

Les Hovas donnèrent pour raison de cette expédition une demande de protectorat qui leur aurait été adressée par Beravouny, reine de Marambitsy, afin de se mettre à l’abri des déprédations dont elle est victime de la part de ses voisins du Souhalala. Ce n’est là qu’un prétexte. Au contraire, la reine de Souhalala, Safy- Ambala, fille d’Andrian Souly et par conséquent héritière de tous ses droits sur le Bouëni, actuellement suzeraine de Souhalala, Marambitsy et Maroutia (tous ces peuples entourent la baie de Baly), s’oppose à ce que sa nièce Beravouny, reine de Marambitsy, aliène aucune partie de son territoire. Les Sakalaves, comme on sait, sont un des peuples que Radama Ier et ses successeurs n’ont pu réussir à réduire sous leur domination. Ils occupent la côte ouest, se divisant en un grand nombre de peuplades dans un pays de plus de 1,100 lieues carrées, offrant un développement de 250 lieues de côtes. Si l’on ajoute à cela, au nord, l’Ankara (100 lieues carrées environ) sur lequel Tsimiharo, en 1840, nous a cédé tous ses droits, et au sud un immense territoire de plus de 900 lieues carrées sur lequel la reine des Hovas ne règne que de nom, on peut trouver au moins singulier le titre de reine de Madagascar qu’elle s’attribue. Souvent le gouvernement hova a essayé de lutter contre les peuplades sakalaves ; des expéditions ont été entreprises, elles sont toujours restées sans résultat, quand elles n’ont pas été désastreuses pour l’agresseur. La distance à parcourir, l’étendue considérable de territoire qu’il s’agit de soumettre, le manque complet de troupes équipées et instruites , lui défendent absolument de songer à cette conquête par terre. Ce n’est pas, d’ailleurs, le territoire qu’il convoite principalement, c’est la côte. Jusqu’ici, il ne lui a été possible d’établir que deux ou trois postes de douane, pour percevoir les droits d’importation et d’exportation. Le commerce étranger se fait avec les Sakalaves sans leur intermédiaire. C’est une perte sérieuse pour le trésor hova. Aussi, a-t-il bien moins pour visée de soumettre les Sakalaves

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que de réussir à s’emparer des points de la côte où les navires viennent faire leurs échanges , pour y établir partout des postes douaniers et faire rentrer dans les caisses de la reine des fonds que le défaut de toute organisation financière dans le pays rend de plus en plus rares.

Les choses en étaient arrivées au point où le gouvernement français ne pouvait plus reculer devant les moyens de coercition. M. de Freycinet, dont le caractère de modération est bien connu , se sentit obligé de prendre un parti. Le 25 avril 1882, il écrivait au consul de France, commissaire de la République, la lettre suivante, dont les termes sont trop honorables pour que nous hésitions à la donner, cc Monsieur, le rapport que vous m’avez adressé le 3 février dernier confirme et accentue même le caractère inquiétant des informations que vos précédentes dépêches m’avaient apportées touchant les efforts du gouvernement hova pour étendre, au mépris de nos droits , son autorité sur diverses tribus sakalaves de ta côte septentrionale avec lesquelles nous avons des traités déjà anciens. Yos dernières indications se trouvent, d’ailleurs, pleinement d’accord avec celles que le ministre de la marine a recueillies de son côté et dont il vient de me faire part, en me signalant la nécessité d’adopter sans retard les mesures propres à arrêter l’exécution de desseins, sur la portée desquels il ne nous est plus possible aujourd’hui de conserver aucun doute.

cc La situation que révèlent les dernières communications parvenues à nos deux départements nous imposait, en outre, à l’amiral Jauréguiberry et à moi, le devoir d’examiner s’il n’y avait pas lieu de compléter, dès à présent, les dispositions que nous avions arrêtées de concert, dès la première nouvelle des projets manifestés par le gouvernement hova et dont ma dépêche du 2 mars vous a fait part.

cc Je ne doute pas que vous n’ayez déjà pris vous-même vis-àvis de la cour d’Imerne les mesures conservatoires que vous prescrivaient ces instructions et que vous n’ayez réservé, par un acte formel, la situation qui nous est conventionnellement acquise sur la côte nord-ouest de Vile. Malheureusement, les termes de votre rapport ne permettent pas d’attendre de ces premières protestations un résultat entièrement satisfaisant et j’ai dû prévoir

le cas où nous aurions à insister auprès du gouvernement hova pour le ramener à une appréciation plus exacte de ses obligations internationales.

« Si, lorsque vous recevrez cette dépêche, la situation ne s’est pas modifiée dans un sens conforme à nos légitimes exigences, vous ne manquerez pas de rappeler, encore une fois, au gouvernement de Tananarive l’état de choses créé, à notre profit, par les traités conclus avec les chefs sakalaves de V Ankara et les obligations aussi bien que les droits qui résultent pour nous des engagements ainsi intervenus entre ces chefs et la France. Il ne saurait ignorer l’existence d’arrangements publics qui datent déjà d’un demi-siècle et dont le principal intéressé, Tsimiharo, n’aurait pas hésité à opposer les stipulations aux émissaires hovas. Le soin, d’ailleurs, qu’on a pris à Tananarive de tenir secret tout ce qui se rattachait à ces négociations suffit à démontrer que le gouvernement de la reine Ranavalo ne se méprenait pas sur le caractère qu’elles devaient avoir à nos yeux. Ces précautions, il est vrai , ont été rendues inutiles par la vigilance de nos agents et par l’attitude loyale des principaux chefs de la région menacée.

« Il importe de ne pas laisser au gouvernement de Tananarive l’impression qu’en provoquant l’incident qui fait plus spécialement l’objet de cette communication, il ait réussi à nous faire perdre de vue le règlement de nos anciens griefs, dont vous connaissez l’importance.

« Mais, si vos représentations amicales devaient demeurer sans effet, vous n’hésiteriez pas à déclarer que notre intention bien arrêtée est de ne point souffrir qu’aucune atteinte soit portée aux droits que le traité de 1841, portant cession de Xossf-Bé, nous assure également sur la côte elle-même, ou à l’autorité que les chefs de l’Ankara, et notamment les souverains de Nossi-Mitsiou et de Nossi-Faîy, exercent à l’abri de conventions qui les lient à nous, et que nous userons, à cet effet, de tous les moyens dont nous pouvons disposer. La présence dans les eaux de Madagascar de plusieurs de nos bâtiments ne saurait, d’ailleurs, laisser aucun doute aux Hovas sur l’intérêt avec lequel nous suivons les événements dont le littoral nord-ouest est le théâtre et sur le prix que

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nous attachons au maintien de la situation attribuée sur ce point à la France (1). »

Lorsque le commissaire français à Tananarive donna communication de ces résolutions au ministre des affaires étrangères de la reine des Hovas, on vit se reproduire la comédie familière à ces sortes de ministres. Le lecteur connaît déjà cette comédie : c’est la même qui eut lieu lorsqu’il s’agit, en 1865, de négocier les préliminaires de l’indemnité due à la Compagnie française et réclamée par l’empereur Napoléon III. Us feignent de ne pas savoir de quoi il s’agit. Avec une impudence qu’il est superflu de qualifier, les ministres hovas j sentant derrière eux les Anglais, ont joué le même jeu une seconde fois. C’est ainsi qu’en 1882, quand notre agent fit part au premier ministre de la reine du contenu des dépêches de France, celui-ci garda d’abord le plus grand silence. Lorsqu’il fut question des traités de 1840, il feignit d’en ignorer l’existence ; il s’informa, à plusieurs reprises et avec affectation , si les points dont il était question étaient sur la grande terre, ce qu’il savait parfaitement bien. Peu de temps après, notre représentant insistant auprès du ministre des affaires étrangères de la reine sur la violation du traité de 1840, relatif aux territoires de la côte nord-ouest, le ministre ho va feignit, comme son supérieur le premier ministre , d’ignorer où se trouvaient ces territoires. Il demanda alors à M. Baudais de lui laisser prendre copie d’une carte spéciale donnant le tracé de ces territoires. Puis, à la fin de la conversation, notre agent lui offrant cette même carte, le ministre lui répondit : « C’est inutile, depuis longtemps nous en avons de semblables au palais. » C’était joindre l’impertinence à la mauvaise foi. Dans une entrevue qui suivit, le ministre hova refusa de discuter avec l’agent français.

Enfin, le 17 mai, ce même ministre des affaires étrangères faisait part officiellement à notre agent du refus formel d'enlever le pavillon hova de la côte ouest et de la négation de nos droits sur cette côte. Immédiatement, la population, mise au courant de ce qui se passait, se répandit dans Tananarive. Des émissaires circulant dans les rues et dont il n’était pas difficile de reconnaître

(1) Livre jaune, Affaires de Madagascar, p. 29.

les instigateurs, haranguaient la foule, s’écriant que les Français « voulaient prendre la terre de la reine, qu’il ne fallait pas le souffrir, qu’elle était souveraine de toute l’île sans restriction, etc., etc. » L’attitude de la population devint si menaçante que le consul français, craignant que sa dignité ne fût compromise, prit le parti de se retirer ; le refus de discuter avec lui était, d’ailleurs, un motif suffisant pour s’éloigner de Tananarive. Il en partit, laissant le chancelier du consulat à son poste. Le 29 mai au matin, M. Bandais était à Tamatave.

A peine huit jours s’étaient-ils écoulés que les nouvelles les plus alarmantes arrivaient de la capitale des Hovas. M. Campan, le chancelier du consulat, était exposé aux plus grands périls. Dès le 5 juin au soir, il trouvait apposée sur la porte du consulat de France une affiche proférant contre lui des menaces de mort avec promesse de jeter son cadavre en pâture aux chiens : ce placard était signé, l’armée (soloaltndahy, mot à mot, les cent mille hommes). C’était la manière de signer dont s’était servi en quelques circonstances le premier ministre de la reine, commandant en chef de l’armée. La foule, le jour venu, une foule grondante et surexcitée, lisait et commentait l’affiche. Les ministres firent enlever le placard dans la journée, mais sans exprimer aucun regret. Dès lors, le pavillon français était exposé à de graves insultes et M. Campan dut quitter aussi Tananarive. Peu de jours après, à Mitinandry, sur la route et près de Tamatave, on releva assassiné le directeur de la plantation française de la maison Koux de Fraissinet. Le corps de notre malheureux compatriote fut trouvé le cou coupé, la tête tenant à peine au tronc ; la maison était pillée et saccagée. Enfin, le 12, 3a surexcitation était si grande à Tananarive qu’on proférait tout haut, dans les rues, des menaces contre les Français, sachant être agréable au gouvernement hova ; on ne parlait de rien moins que de les chasser et de les faire descendre à pied jusqu’à la côte. Des affiches continuaient à être placardées, entre autres sur la porte de deux Français, les sieurs Cadière et Lamothe. Le gouvernement hova, au lieu de calmer les esprits, s’efforcait de les animer. Ces affiches, le peuple en convint, étaient l’œuvre du gouvernement lui -même.

Vers le mois de mars 1882, M. le commandement le Timbre,

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qui était à Zanzibar, avait reçu un rapport de M. le lieutenant de vaisseau Campistro, commandant la Pique, l’informant des faits qui s’étaient passés à la côte nord-ouest et que nous venons de raconter, c’est-à-dire de la visite des missionnaires anglais et de ses suites. Cet officier vigilant annonçait, en outre, que des envoyés de la reine Eanavalo parcouraient en même temps le pays et agissaient par tous les moyens, cadeaux, intimidations, menaces, pour déterminer les chefs sakalaves placés sous notre protectorat à adopter le pavillon de la reine des Hovas et à se soumettre à sa domination. Ils avaient même réussi à planter le drapeau ho va sur deux villages, dans la haie de Passandava, en face et à peu de distance de notre colonie de Nossi-Bé. Le 12 janvier, à peine arrivés, ils l’avaient planté chez la reine Binao, au village de Mahavanona , et, le 15, chez Mounza , au village de Beharanandsay , à la rivière de Sambirano. Enhardis par ce premier exploit, les envoyés hovas s’étaient dirigés sur le pays des Antankares , dans le but d’intimider le vieux chef Tsimiharo , notre sujet et de l’obliger à arborer le pavillon hova, dans nos îles de Nossi-Faly et de Nossi-Mitsiou, tout près de Nossi-Bé.

Le commandant le Timbre, après en avoir référé au ministre par télégraphe, n’hésita pas à se rendre à Nossi-Bé avec le Forfait , et il y appela les deux autres navires de la station, l'Adonis et la Pique. La présence de ces forces, arrivées en temps opportun, vint en aide au courage et à la fidélité de Tsimiharo. Il rejeta avec mépris les propositions des envoyés hovas. En même temps que M. le lieutenant Campistro avait informé le commandant le Timbre, M. Seignac-Lesseps, commandant de Nossi-Bé, avait adressé au ministre de la marine et des colonies des rapports circonstanciés sur les envahissements des Hovas.

En réponse à ces rapports, M. l’amiral Jauréguiberry prescrivit à M. le Timbre de se rendre à Mazangaye en vue de maintenir les droits de la France sur Madagascar, mais sans recourir, toutefois, à l'emploi de la force, à moins d’attaque contre son navire ou d’insulte au pavillon.

Mazangaye , en plein territoire itérativement cédé à la France , était occupé par un poste hova. Là, le commandant le Timbre

put s’assurer, par lui-même, des projets dont le chef du poste ho va ne faisait pas mystère. Ces projets consistaient à soumettre tout le littoral nord-ouest de Madagascar et des troupes étaient attendues, à cet effet, par V Antananarivo , le seul navire que possède la reine des Hovas. Ce navire devait incessamment partir de Tamatave pour Mazangaye.

Le commandant le Timbre appareilla, sans tarder, pour Tamatave, où il arriva dans les premiers jours de mai. Il y trouva des lettres de notre excellent agent à Tananarive, M. le commissaire de la République Baudais, qui achevaient de le mettre au courant des manoeuvres des ennemis de la France. Le commandant se rendit à la batterie hova, il protesta contre les envahissements de cette peuplade et rappela hautement les droits de la France sur Madagascar. Il déclara sans valeur les drapeaux; arborés dans nos possessions et annonça qu’il s’opposerait à tout débarquement des troupes à Mazangaye ou ailleurs. Il alla ensuite se ravitailler à l’île de la Réunion et revint en toute hâte à Tamatave, où il était de retour dès le 11 juin. Il y trouva M. Baudais, qui avait été obligé, comme nous l’avons raconté, de quitter Tananarive, à la suite des actes inqualifiables du gouvernement hova, provoqués par les intrigues et les excitations des missionnaires anglais.

On ne se gênait pas pour dire à Tananarive, à Tamatave, à Mazangaye, partout à Madagascar, que les Hovas pouvaient aller de l’avant et que, quoi qu’ils fissent, ils n’avaient rien à craindre des Français, car, leur assurait-on, défense avait été faite au commandant des forces françaises de recourir à aucun moyen coercitif. On avait l’audace d’ajouter que, s’il agissait, il serait désavoué.

Quelques lignes imprudentes et irréfléchies de la préface française d’un livre écrit par un architecte anglais avaient fait naître dans l’âme de nos adversaires cette illusion de supposer que le protestantisme anglo-hova avait trouvé un auxiliaire dans le protestantisme français, contre les droits et les intérêts de la France à Madagascar (1). L’invraisemblance, l’impossibilité, l’impiété de la

(1) L’ouvrage anglais dont il est ici question a été traduit en notre langue en 1873 par un pasteur protestant français, qui a fait précéder le livre d'une préface signée de lui et dans laquelle , mettant le fanatisme religieux au-dessus du patriotisme , ü n’a pas craint d’écrire ces lignes : a Nous sommes obligé de

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supposition n’arrêtait pas ceux qui s’en servaient. C’était un moyen nouveau de discréditer la France. On l’exploitait avec la même bonne foi que les autres calomnies depuis longtemps en usage.

La situation se compliquait. L'Antananarivo avait fait des achats considérables d’objets de matériel pour des troupes en campagne. D’accord avec le commissaire de la République, le commandant le Timbre déclara qu’il allait visiter la côte et que si V Antananarivo essayait de débarquer quelque part de la troupe ou du matériel de campagne, il n’hésiterait pas à s’en emparer.

En effectuant la tournée annoncée, M. le Timbre passa à Nossi- Bé et prit à son bord le commandant Seignac-Lesseps. Tous deux se proposaient d’enlever les drapeaux ho vas , insolemment plantés sur notre territoire, dans le voisinage immédiat de Nossi-Bé. La difficulté était de mener à bonne fin cette opération sans recourir à T emploi de la force, conformément aux instructions ministérielles. Le 16 juin, M. le Timbre mouilla avec le Forfait devant Anipassimiène, village de la reine Binao, dans la baie de Passandava, territoire français. Le lendemain au pdint du jour, le commandant militaire, M. le Timbre et le commandant civil de la colonie, M. Seignac-Lesseps, mirent pied à terre, sans armes. Deux hommes seulement les accompagnaient. Ils allèrent droit à la maison sur laquelle était arboré le drapeau hova. Nulle résistance ne fut faite ; le drapeau hova fut abattu et remis à M. le Timbre. Pendant ce temps, une embarcation venue du Forfait mettait à terre quelques charpentiers de marine , qui abattirent le mât de pavillon et le coupèrent en morceaux, le tout en présence de la population.

Cette exécution terminée, nos compatriotes se rembarquèrent à bord du Forfait et allèrent mouiller dans l’entrée de la rivière de Sambirano, que MM. le Timbre et Seignac-Lesseps remontèrent en canot. Cette fois, ils se firent suivre par une baleinière. A cinq mille dans l’intérieur des terres, ils descendirent et se dirigèrent sur le village de Behamaranga, éloigné d’un kilomètre du bord de la rivière. Le drapeau hova fut abattu et enlevé de la

reconnaître qu'il est heureux, pour le vrai bien de Madagascar , que l’injluence anglaise ait prévalu dans cette île sur celle de la France et le christianisme évangélique sur celui de Rome. Marseille, février 1873. »

même manière que dans l’autre village. Quelques heures plus tard, la petite expédition était de retour à Nossi-Bé

On raconte que M. le commandant le Timbre, à qui les instructions de M. l’amiral Jauréguiberry prescrivaient de ne pas brûler une amorce , exécuta ces ordres à la française. Il se présenta, pour faire abattre le pavillon hova, en veston de coutil blanc, avec une simple canne à la main.

La nouvelle de ce qui s’était passé au nord produisit une grande sensation à Madagascar. Les populations, opprimées par les Hovas commencèrent à espérer la délivrance. Mais, à Tananarive, le premier ministre, en apprenant que les Français s’étaient permis d’abattre les drapeaux qu’il avait fait planter chez eux, entra dans une grande colère, bruyamment partagée par les missionnaires anglais. Une telle audace de la part d’un marin français, une telle humiliation à l’orgueil hova, ne pouvaient être tolérées. Us promettaient que M. le Timbre serait châtié de sa témérité (1).

Cela n’empêcha pas le commandant de revenir à Tamatave, où son premier soin fut de mettre l’embargo sur V Antananarivo, qui faisait ostensiblement ses préparatifs de départ pour aller porter de la troupe à Mazangaye.

L’habile fermeté qu’il avait déployée et l’attitude non moins excellente de M. Baudais, avaient fini par impressionner fortement le premier ministre hova, qui allait enfin céder à nos justes réclamations lorsqu’à la suggestion des missionnaires anglais, ce ministre ne chercha plus qu’un moyen de gagner du temps.

Les choses en étaient arrivées à ce point et les Hovas ne pouvaient se dissimuler que le moment approchait où la France allait perdre patience. C’est alors, comme en 1865, à propos de l’indemnité réclamée par Napoléon III , qu’ils eurent recours au même moyen dilatoire destiné à leurrer leurs adversaires : le gouvernement hova annonça qu’il envoyait une ambassade à Paris. C’est , comme nous l’avons dit, l’expédient suprême pour gagner du temps.

(1) Les excellents services de cet officier d’élite n’ont pas été oubliés. Quelques mois plus tard, un décret de M. le président de la République, rendu sur la proposition de M. de Mahy , élevait le commandant le Timbre au grade de contre-amiral.

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Cette mission se composait des personnages suivants :

1° Ravoninahitriniarrivo , 15e honneur, officier de palais, 1er chargé des affaires avec les étrangers ;

2° Eamaniraka, 14e honneur, officier du palais;

3° Moïse Andrianisa, né à Maurice de parents malegaches, maître d’école du palais ;

4° Marc Rabibisoa, ancien élève des missionnaires français, interprète de la mission pour la langue française.

Les envoyés étaient accompagnés d’un ancien missionnaire anglais, le sieur Tacchi, traducteur.

Cette ambassade partit de Tamatave le 1er août 1882 et arriva en France à la fin d’octobre.

Avant le départ de cette mission, vers la fin de juin, le commandant le Timbre, à bord du Forfait, avait déjà fait enlever, comme on l’a vu, les pavillons hovas dans les deux postes de Behammananja et de Mahavanona, à la côte ouest. Le gouvernement hova n’osant les faire replacer, envoya à la reine Binao, par un officier supérieur, des lambas d’investiture et des bagues, signes de commandement; mais Binao refusa de recevoir cet envoyé et prévint de ces faits notre commandant de Nossi-Bé.

On connaît l’insuccès de l’ambassade envoyée à Paris et à Londres par le gouvernement hova. Le Livre jaune a publié un résumé, sous forme de Notes, des- conférences tenues au ministère des affaires étrangères par la commission qui représentait le gouvernement de la République et dans laquelle figurait au premier rang l’amiral Peyron, aujourd’hui ministre de la marine. Toutes les subtilités que peut inspirer la diplomatie asiatique y furent développées par les envoyés de la reine des Hovas : elles ne constituent qu’une fastidieuse répétition de tout ce que nous avons déjà mis sous les yeux du lecteur. On les retrouvera dans le fascicule du Livre jaune, Affaires de Madagascar , cité plusieurs fois par nous. Ceux que ne fatigue pas la pénible lecture de ces Notes diplomatiques, où tant de modération naïve est tenue en échec par tant de mauvaise foi calculée, y puiseront d’amples sujets d’observations sur l’inutilité d’une telle logomachie , dont le dernier mot devait être le canon.

Nous nous bornons à louer le gouvernement français de la

fermeté de son attitude le jour où, par l’organe de M. Duclerc, dans la dépêche du 4 janvier de cette année, il a décliné fièrement l’offre que lui faisait l’Angleterre de 'prêter ses Ions offices à la France dans ses différends avec les Hovcis ( to press tlieir good offices upon the french government). Dans cette même dépêche notre ministre, après ce refus, ajouta ces nobles paroles : cc Cette déclaration nous dispense d’insister sur une autre expression de la note anglaise. Je ne sais ce que les Anglais entendent par to press their good offices upon the french government; mais, pour nous, cette expression est intraduisible en français, carie mot que donnerait la traduction littérale serait absolument inadmissible. »

Le lecteur connaît le dénouement de cette tragédie à Tamatave et de cette comédie à Paris.

L’importance croissante des affaires de Madagascar exigeait la présence dans la mer des Indes d’un plus grand nombre de navires que n’en comptait une simple station navale. L’organisation d’une division fut décidée et le commandement en chef en fut confié à l’amiral Pierre qui est mort depuis, calomnié, lui aussi, par les Anglais , parce qu’il fut un Français héroïque et irréprochable.

Une nouvelle ère allait donc s’ouvrir pour la question de Madagascar, à laquelle l’honneur de la France est attaché indissolublement. Un élan remarquable en ce sens avait été donné par le gouvernement lui-même, depuis la rupture des négociations avec la ridicule ambassade des Hovas. Il faut le reconnaître bien haut et s’en applaudir, comme d’une heureuse et patriotique nouveauté, M. Duclerc avait imprimé aux affaires de Madagascar une direction énergique. Le cabinet présidé par M. Fallières adopta les vues de l’éminent ministre des affaires étrangères, dont la retraite, causée par la maladie , a été si regrettable ! Il n’y avait plus à atermoyer, il fallait agir vigoureusement. M. de Mahy alors ministre intérimaire de la marine et des colonies , fit partir l’amiral Pierre et lui donna pour première instruction de chasser les Hovas de foute la côte, depuis Mazangaye jusqu’à la baie d’Antongil ; à cet effet, il ordonna à la préfecture maritime de Toulon d’approvisionner la Flore d’armes, de munitions et de tous les objets de. matériel nécessaires au débarquement et au campement dans les

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pays chauds. Ces préparatifs, activement menés, furent vite terminés , et l’amiral fut en mesure de quitter Toulon avec la Flore le jeudi 15 février. Le ministre lui prescrivit de prendre immédiatement la mer et de toucher à Aden et à Zanzibar, pour y recevoir les communications ultérieures du gouvernement.

Elles lui furent adressées par l’honorable successeur de M. de Mahy, M. Charles Brun. En même temps, M. Bandais, commissaire de la République , muni des instructions du département des affaires étrangères, rejoignait l’amiral à Zanzibar.

Le cabinet présidé par M. Jules Ferry avait, en effet, adopté avec une approbation marquée la politique inaugurée par M. Duclerc et par le cabinet Fallières. Il y donna suite et dut prescrire l’occupation nécessaire de Tamatave.

L’histoire dira avec quelle promptitude, quelle habileté militaire, quelle sûreté d’action l’amiral Pierre s’est successivement emparé de Tamatave et de Mazangaye (1).

Le 15 février, quinze jours à peine après la rupture des conférences , le contre-amiral Pierre partait de Toulon pour Madagascar sur la Flore, muni des instructions formelles du gouvernement de la République française, rédigées par M. de Mahy. Peu de temps après il recevait à Zanzibar les instructions complémentaires rédigées par le nouveau ministre de la marine, M. Charles Brun. Ainsi que l’a déclaré nettement à la tribune de la chambre des députés M. Challemel-Lacour , ministre des affaires étrangères, ces instructions lui prescrivaient d’assurer l’exercice de nos droits sur la côte nord-ouest de l’île , en faisant disparaître successivement , après les notifications d’usage , les postes et pavillons qui y avaient été indûment établis par les Hovas. Pour prévenir de nouvelles tentatives d’empiètement, il devait se saisir de Mazangaye et mettre garnison dans cette place qui commande la route de Tananarive et l’entrée du plus vaste estuaire de Madagascar. En second lieu, il devait compléter sa mission en faisant

(1) Les Arabes et les Sakalaves disent Moudzangaye , les Français de la Réunion disent Mazangaye ; les Anglais seuls disent Majunga. Il est regrettable que les Français et même nos officiers de marine écrivent Majunga. Quant à nous, nous avons adopté l’ orthographe française et coloniale, qui se rapproche le plus de l’appellation arabe et sakalave, Mazangaye,

une reconnaissance sur la côte orientale et en se rendant devant Tamatave. Si les conditions que notre consul transmettrait à Imerne étaient rejetées, l’amiral Pierre avait pour instruction de s’emparer de la ville de Tamatave, de s’y établir et d’y percevoir les droits de douane jusqu’à concurrence de la somme qui nous est due.

Le 18 mai, l’amiral Pierre, dans un premier télégramme, annonçait que le 16 du même mois, après avoir supprimé les pavillons des Hovas établis sur la côte, il s’était saisi de vive force de Mazangaye. 2,000 Hovas, qui y étaient renfermés, avaient pris la fuite : cette occupation n’avait coûté la vie à personne des nôtres ; l’amiral Pierre s’était fortifié dans la ville et qualifiait sa position d’inexpugnable.

Nous voulons conserver à l’histoire les ordres du jour signés par le brave amiral et qui contiennent le récit le plus éloquent des faits d’armes de l’expédition française à Madagascar en 1883. Yoici celui qui concerne la prise de Mazangaye.

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