‹ Histoire et géographie de MadagascarChapitre 16 sur 38 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Sommaire : Population de l’île de Madagascar. — Chiffre approximatif de cette population. — Des trois classes principales. — On compte environ vingt-cinq tribus ou peuplades, à Madagascar. — Distribution de cette population sur la surface de l'île. — Trois zones générales. — Zone orientale. — Les Antankars. — Les Antavarts. — Les Betsimsaracs. — • Les Bétanimènes. — Les Ambanivoules. — Les Bezonzous. — Les Antancayes. - — Les Affravarts. — Les Antatcliimes. — - Les Anta’ymours. — Les Tsavouaï. — Les Tsafati. — Les Antarayes et les Antanosses. — Zone occidentale. — Les Sakalaves. — Les Sakalaves du Bouéni, de l’Ambongou, du Ménabé. — Le Féérégne. — Les Mahafales. — Zone centrale. — Les Antscianacs. — Les Hovas. — Les Betsiléos. — Les Yourimes ou Bares. — Les Maehicores ou Masikouras. — Les Androuy. — Les Antampates et les Caremboules. — Les villes principales. - — Caractères physiques et moraux des différentes tribus et des Malegaches en général, — - Leurs habitudes. — Leur origine. — Leurs préjugés. — Habitations. — Costumes. — Ablutions journalières. — Polygamie. — Naissance. — Funérailles. — Cérémonies qui les accompagnent. — Musique et instruments de musique. — Le Fifanga. — Les kabars. — Chants, danses et fêtes. — Éloquence des Malegaches. — Le fattidrah ou serment du sang. — Hospitalité malegache. — Yie intérieure des naturels. — Religion. — Circoncision. — Devins. — Fanfoudis. — Industrie. — - Le vieux code hova. -- Lois pénales et jugement. — Épreuves judiciaires par l’eau, par le feu, par le tanguin, par les caïmans. — Gouvernement. — Le Malagasy. — Aperçu sur la langue malegache. — L’écriture à Madagascar. — Poids et mesures. — Littérature et poésie.

La population de l’île de Madagascar est très diversement évaluée. Les uns, tels que les anciens voyageurs, ne la portaient qu’à un million et demi d’habitants, les autres l’évaluent à deux millions huit cent mille habitants, d’autres enfin, à quatre et à six millions (1).

En réalité, il n’existe aucune donnée précise, pour assigner une hase certaine à ces évaluations purement hypothétiques.

(1) M. Grandidier la porte à quatre millions et même à moins. Selon ses calculs , la population de l’Imerne comprend un million de Hovas , et les Betsiléos, leurs voisins, soDt au nombre de six cent mille. L’est compterait deux millions. Quant aux autres peuplades , elles n’atteignent pas ensemble le chiffre de cinq cent mille âmes.

Les naturels de Madagascar, quelles qu’en soient la tribu et l’origine , sont communément désignés sous le nom de Malegaches, corruption probable du mot Malagazi, dont ils se servent pour se dénommer eux-mêmes. Chacune des tribus a, en outre, un nom particulier.

Les tribus malegaches se partagent généralement en trois classes : les princes ou grands chefs, les hommes libres et les esclaves.

On reconnaît, à Madagascar, l’existence de vingt à vingt-cinq tribus ou peuplades.

Nous avons déjà indiqué, en termes généraux, la disposition des principales d’entre elles sur le sol de l’île ; nous allons reprendre cette énumération pour la compléter ; mais en lui conservant, toutefois, la même forme méthodique, afin de permettre au lecteur de se faire une idée précise de la situation relative de ces différentes tribus.

Les tribus malegaches se présentent naturellement, suivant trois zones bien tranchées; une de ces zones à l’est, comprenant tout le versant oriental, celui qui regarde Bourbon et l’océan Indien ; une à l’ouest, tournée vers le continent africain ; une au centre, entre les deux antres, toutes trois disposées dans la longueur de l’île. Voici les peuplades que comprend chacune d’elles, en allant du nord au sud.

Dans la zone orientale se trouvent les Antankars, les Antavarts, les Betsimsaracs, les Bétanimènes , les Ambanivoules , les Bezonzons, les Antancajes, les Affravarts, les Antatchimes, les Ant’aymours, les Tsavouaï ou Chavouaïes, les Tsafati ou Chaffates,les Antarayes et les Antanosses.

Dans la zone occidentale on rencontre les Sakalaves qui embrassent les trois quarts de sa longueur totale et qui se divisent en Sakalaves du Bouéni ou du nord, en Sakalaves de l’Ambongou, du Ménabé ou du sud ; les Antifihérénanes (1), puis les Mahafales.

(1) On appelle souvent les Sakalaves du Féérègne Andraïvoulas : ce nom, dit M. Grandidier, désigne seulement la famille royale. Il en est de même des appellations Affravarts, Chavouaïes , Tsafati et Antarayes, qui sont probablement des noms de familles nombreuses ou tribus. D’autres tribus ou peuplades ne sont que les subdivisions de l’une des provinces. Ainsi, les Antavarts,

Dans la zone centrale sont les Antscianacs, les Hovas, les Betsiléos, les Androys, les Vourimes, les Machi cores ( gens de T inférieure), nommés aujourd’hui les Bares , et qui comprennent les Antampates, littéralement les habitants de la plaine , les Antancayes du sud, mot à mot les habitants du plateau, et les Carernboules. Les Bares occupent un pays très vaste, au sud des Betsiléos.

Tous ces peuples sont d’origines diverses, ainsi que le montrent la différence de leurs types et celle de quelques-unes de leurs coutumes.

Les premiers hommes qui peuplèrent Madagascar vinrent naturellement de l’Afrique dont elle est voisine. Les caractères propres aux races (1) de ce continent sont encore empreints sur la face de ses plus anciennes tribus. L’Arabie fournit aussi à plusieurs reprises aux émigrations qui s’y produisirent. Du reste, ces deux faits ne diffèrent pas de ceux qui ont été observés ailleurs et rentrent dans les phénomènes généraux sur lesquels s’appuient les grandes lois ethnographiques. Madagascar n’offre, quant à cette observation, rien de plus extraordinaire que la Grande-Bretagne, en Europe, que Formose, en Asie, que toutes les grandes îles peu éloignées des continents. Aussi n’est-il pas nécessaire d’insister sur ces faits. Mais là ne s’arrête pas ce que l’on peut avoir à dire de l’origine des peuples de l’île malegache. Ce qu’elle offre de singulier est la présence, au milieu de la population, d’individus appartenant à la race malaise, dont le foyer est si lointain vers le nord-est, phénomène aussi extraordinaire que l’est, en Amérique, la présence des races européennes ; plus extraordinaire encore peut-être, parce que celles-ci possédaient, pour envahir le vieux monde, des" moyens d’une puissance bien supérieure à celle dont pouvaient disposer les navigateurs des grandes îles de l’Océanie occidentale.

Les trois races ainsi juxtaposées finirent par se rapprocher, et il en est résulté deux types principaux : l’un , caractérisé par un

les Ambanivoules, les Antatchimes ne sont que des Betsimsaracs. Ceux du sud appellent ceux du nord Antavarts ( c’est-à-dire qui sont au nord ) ; ceux du nord appellent ceux de l’intérieur Ambanivoules, mot à mot ceux qui vivent sous les bambous.

(1) Le mot race est pris par nous dans le sens de variétés.

teint cuivré ou plutôt olivâtre et des cheveux lisses ; l’autre, par un teint noir ou brun foncé et des cheveux crépus. Cependant, il est, encore aujourd’hui, assez facile de reconnaître, à Madagascar, laquelle des trois, chez chacune des peuplades de l’île, a laissé le plus de traces de son individualité.

M. Grandidier a très nettement spécifié les caractères généraux des peuplades de Madagascar, et les traits -particuliers qui les différencient au point de vue ethnographique.

« Les habitants de Madagascar, dit -il, n’appartiennent pas plus à une seule et même race que l’île entière n’appartient à un seul roi. Les races caucasique, cafre, mongole se sont mélangées et croisées dans ce coin de terre avec les indigènes.

« Les autochtones sont facilement reconnaissables sur la côte est où le type s’est conservé plus pur ; leur face est ronde et aplatie, leur nez est écrasé à la racine et leur chevelure touffue et globuleuse est en tête de vadrouille. Les peuples de la région occidentale qui, de temps immémorial, sont en contact avec des nations étrangères, n’ont pas la laide physionomie des autres Malegaches ; les navires de la Judée qui venaient jadis à Sofala, les jonques chinoises qui se rendaient à la côte sud-est d’Afrique, plus tard les boutres arabes abordaient souvent sur la côte ouest de Madagascar ; aussi, y trouve-t-on parmi les hommes libres beaucoup d’individus à type caucasique, à cheveux lisses ou ondulés, à teint assez clair ; chez les esclaves, on constate les traces évidentes de croisements fréquents avec les Cafres. Une troisième race bien distincte des deux autres, qui appartient évidemment au grand tronc mongolique, a aussi fait irruption à Madagascar et s’est longtemps conservée au centre de l’île assez pure de tout mélange ; ce sont les Hovas. Des yeux allongés et bridés, des pommettes saillantes, des cheveux lisses et raides, un teint jaune ou cuivré, ne permettent pas d’élever le moindre doute sur leur origine asiatique (1). »

A ces considérations nous ajouterons quelques notions ou observations sur les traits respectifs de chacun de ces groupes.

Les Antankars ressemblent beaucoup aux Cafres : ils ont les

(1) A. Grandidier, Bulletin de la Société de géographie; avril 1872.

cheveux laineux, les lèvres épaisses et le nez épaté. Ils sont plus sauvages que leurs voisins. O11 ne trouve pas chez eux cette vivacité, cette adresse, cette intelligence des populations Betsimsaracs.

Parmi les peuples de la côte de l’est, les Betsimsaracs et les Bétanimènes sont les plus connus des Européens , qui ont avec eux, depuis plus de deux siècles, des relations suivies. Ils sont, comme leurs voisins les Antavarts et les Amhanivoules , grands et bien faits ; leur couleur est le marron plus ou moins foncé ; leurs cheveux sont en général crépus. Ceux qui les ont légèrement ondulés ont une constitution moins vigoureuse avec des traits plus réguliers et plus délicats ; les yeux ont une expression de douceur et de bonté qui inspire immédiatement aux blancs une confiance, dont ils savent fort bien tirer parti.

• Les Betsimsaracs sont bons et sociables, quoique indolents, et paresseux. Les Hovas qui les oppriment sont, en général, porteurs de sabres et de fusils anglais, à l’aide desquels cette petite tribu menace incessamment ses victimes désarmées et les frappe de terreur, cette circonstance explique l’attitude passive des Betsimsaracs.

Les Bétanimènes diffèrent des Betsimsaracs en ce qu’ils sont moins forts, ils sont dans les mêmes conditions vis-à-vis des Hovas, qui les traitent très durement.

Les Antancaves ou Bezonzons sont des hommes de haute taille, gros et robustes ; leur cou est court, leur peau est noire ou brun foncé et leurs cheveux généralement crépus. Le gouvernement de Tananarive les utilise en les faisant travailler comme hommes de peine et porteurs de tacons (maromitas).

Les Affravarts sont une petite peuplade de gueriers , dont la bravoure et l’intrépidité ont été souvent redoutables à leurs adversaires.

Les Antatchimes, leurs voisins, sont primitifs et superstitieux, et, bien qu’ils n’aiment point voir les étrangers s’établir chez eux, ils accordent au voyageur la plus généreuse hospitalité.

Telles sont les tribus chez lesquelles domine encore le sang

noir.

Les Hovas, dont le nom est devenu célèbre, habitent, ainsi que

nous l’avons déjà dit, les vallées du centre de l’île. La tradition rapporte que leurs ancêtres arrivèrent à Madagascar sur une flotte nombreuse de prahos (1) et qu’ils dépossédèrent ou exterminèrent une partie de la race indigène. La tradition , du reste, est d’accord en cela avec les faits, car les Hovas ont conservé d’une manière assez frappante les traits de la race malaise. Leur taille n’est pas haute, quoique assez bien prise. Leur teint est olivâtre, et, chez quelques individus, il est moins foncé que celui des habitants du midi de l’Europe. Les traits de leur visage ne sont pas saillants et leur lèvre inférieure dépasse la supérieure, comme chez quelques peuplades de la race caucasienne. Ils ont les cheveux noirs, droits ou bouclés, les yeux de couleur foncée ; ils sont agiles et vifs. L’intelligence des Hovas est assez développée et ils montrent à cet égard, sur la race noire, cette supériorité relative qui est propre à la race jaune non mélangée. Leur habileté dans plusieurs genres d’industrie est aussi à remarquer. Les mauvais penchants de l’humanité semblent enracinés dans leurs cœurs et ils étendent autour d’eux un cercle affreux de délations et d’exactions infâmes où dominent la haine, l’orgueil, l’insolence et la rapacité. On les appelle, dans la langue du pays, amboalambo, ce qui veut dire, chien de sanglier. Mais cette injure ne leur est adressée que par les peuples indépendants qu’ils n’ont pu soumettre.

Cette peuplade eut une étrange destinée ; considérée autrefois comme paria par les Malegaches, tout objet souillé par l’attouchement d’un de ses membres était déclaré impur. La case où le Hova avait reposé était brûlée ; il était maudit par tous les habitants de File. Isolé dans son repaire, ce proscrit incendia les forêts qui pouvaient dérober un ennemi, dévasta, dit-on, le magnifique plateau d’Émyrne, fit un désert de son pays et, pour éviter toute surprise, il planta ses villages sur les mamelons de la plaine (2). Plus tard, comme accord tacite d’une paix dont il

(1) Le mot prahos se retrouve à la fois dans la langue malegache et dans la langue malaise.

(2) M. Grandidier conteste la tradition qui consiste à supposer que le plateau de l’Imerina ait été couronné de forêts , brûlées plus tard par les indigènes. Il base son opinion sur la constitution du sol, qu’il a étudiée, et sur les

avait un si grand besoin et comme tribut au Malegache qu’il reconnaissait alors pour maître, il déposait à la limite des bois du riz, du maïs et divers objets de son industrie que ce dernier venait recueillir. Cette époque de son histoire a pesé sur le caractère du Hova; il est devenu triste, défiant, souple, rampant, faux et cruel , et lorsqu’à la fin du siècle dernier un homme supérieur, Andrianampouine , vint le relever de la servitude, il n’eut plus, pour s’emparer de l’autorité, qu’à réunir, aidé par les Anglais, des tribus éparses dont l’instinct de domination et la soif de vengeance firent des soldats.

Ce n’est que sous le roi Radama, et surtout sous la reine Ranavalo que ce peuple s’est relevé de sa position de paria. Mais, malheureusement, son caractère n’en est pas devenu plus noble, et ses vices l’emportent de beaucoup sur ses vertus ; le Hova réunit les vices de tous les divers peuples de l’île. Le mensonge, la fourberie et la dissimulation ne sont pas seulement chez lui des vices dominants, mais encore tellement estimés, qu’il cherche à les inculquer le plus tôt possible à ses enfants. Les Hovas vivent entre eux dans une méfiance perpétuelle, et ils regardent l’amitié comme une chose impossible. Pour la finesse et la ruse, ils y excellent d’une manière incroyable et ils pourraient en remontrer aux plus habiles diplomates de l’Europe. Leurs traits tiennent moins du type nègre et sont mieux formés que ceux des Malais de Java et de l’archipel Indien ; ils ont le corps plus grand et plus fort. Leur peau offre toutes les nuances depuis le jaune olivâtre jusqu’au rouge brun foncé. Plusieurs ont le teint très clair ; M. Grandidier en remarqua aussi beaucoup , surtout parmi les soldats, dont la peau tire tellement sur le rouge qu’on les prendrait plutôt pour des Peaux-Rouges que les Indiens de l’Amérique du Nord à qui l’on a donné ce nom. Ils ont les yeux et les cheveux noirs et ces derniers longs, crépus et cotonneux.

Les Hovas, le peuple qui soutient la reine, sont gouvernés néanmoins d’une main de fer et, s’ils ne sont pas exécutés pas centaines et par milliers comme les hommes des autres nations, ils sont pourtant aussi mis à mort pour les moindres délits. »

conditions climatériques , pour émettre l’avis que les Hovas n’ont pas eu la peine de brûler ce qui n’y existait pas.

Le docteur Milhet Fontarabie, qui a visité Madagascar, traduit avec une vérité saisissante le contraste qu’offrent la beauté du pays et les vices du peuple hova.

« On éprouve, dit-il, une émotion que l’on ne peut décrire en voyant ce pays, où la nature est si belle et l’homme si barbare. La vue des campagnes vous entraîne à la joie et au désir de dépenser là votre force, votre jeunesse, votre intelligence, en y appelant tout le génie de l’industrie moderne ; vous vous laissez bercer par de douces espérances et vous entrevoyez dans un avenir peu éloigné la prospérité de ce beau pays. Votre rêve serait achevé et ferait place à la réalité... Mais la vue de l’homme est là pour arrêter les élans de votre imagination : cet homme, c’est le Hova. Il tient du Malais et de l’Arabe pour les traits, à part quelques variétés de types formés par le mélange de la race cafre : c’est vous dire ses instincts, ses vices, sa cruauté. Sa face fait évanouir votre rêve. Il semble vous dire « : Prenez «. garde à vous; quant à votre civilisation, nous n’en voulons « pas : quant à votre religion, allez écouter les proclamations « que l’on fait tous les quinze jours aux troupes. » Et il ne faut pas longtemps pour voir, à la manière dont il traite les autres peuples conquis, que toute idée de civilisation, sous un pareil gouvernement, sera très lente à s’introduire et ne pourra se maintenir qu’autant qu’elle leur rendra, à l’instant même, un service signalé, pour ensuite disparaître du moment que leur cupidité et leurs passions seront satisfaites (1). »

M. Grandidier est moins sévère ; il reconnaît aux Hovas des qualités relatives qui expliquent en partie leur domination. « Combien de siècles, dit-il, ces exilés sont-ils restés humbles et inconnus dans leurs montagnes? Peu nombreux à l’origine, ils ont grandi dans l’ombre. Sous Andrianampouine , leur influence à Madagascar était encore nulle ; Eadama Ier, son fils, qui lui succéda en 1810, homme entreprenant, plein d’intelligence et de courage, se crut assez fort pour commencer la lutte avec les peuplades voisines. Les razzias de bœufs que ne cessaient de faire sur leurs frontières les rois du Ménabé, furent cause de

(1) Revue algérienne; 18G0.

ea première expédition. Tour à tour vainqueur et vaincu clans ces escarmouches , le prince , obéissant aux conseils intéressés de quelques Européens, aguerrit ses troupes et les disciplina ; puis, il songea à étendre ses conquêtes du côté de l’est. Les Hovas ne sont pas plus courageux que les autres habitants de File, mais ils ont le respect de l’autorité, l’esprit d’obéissance, l’habitude du travail et avant tout l’organisation sociale qui distinguent si éminemment tous les membres des races se rattachant au tronc jaune et qui manquent aux autres Malegaches. Je n’ai pas à énumérer ici les provinces qui sont successivement tombées sous la domination des Hovas, soit pour satisfaire leur propre ambition , soit à l’instigation du gouverneur anglais de Maurice ; je me contenterai de rappeler qu’en moins d’un demi-siècle, ils ont réussi , sans difficulté , à soumettre la moitié de l’île. De Fort-Dauphin au cap d’ Ambre et de là à la baie de Bombétoek, toutes les tribus reconnaissent aujourd’hui leur autorité; partout ils ont établi des gouverneurs et des garnisons.

« C’est une curieuse étude que celle de ces étrangers, qui par leur intelligence et leur énergie, sont parvenus en quelques années à asservir une population aussi nombreuse. Leur conquête est, du reste, bien plutôt le résultat de la ruse que de la guerre , sauf en de rares circonstances où ils ont dû recourir à la force. Ils attendent patiemment le moment propice et savent temporiser pour atteindre plus sûrement le but. Souvent, ils se sont contentés de semer la discorde parmi les nations voisines et les ont réduites à implorer leur protection.

« Tandis que la population des indigènes de la côte va diminuant de jour en jour ou au moins reste stationnaire, celle des Hovas s’accroît dans une proportion remarquable. Il ne serait pas étonnant qu’elle doublât en moins d’un demi-siècle, aujourd’hui que la paix est rétablie dans l’île ; il n’y a que les femmes Antaïmours et Bétsiléos qui rivalisent avec les femmes hovas sous le rapport de la fécondité (1). »

Nous nous proposons de consacrer plus loin, une étude approfondie aux mœurs et au caractère des Hovas.

(1) A. Grandidier , Bulletin de la Société de géographie; avril 1872.

Les Betsiléos ou Hovas du sud sont, comme les Hovas proprement dits , élancés , agiles et très libres dans leurs mouvements ; ils ont les cheveux noirs et longs, mais le teint quelquefois cuivré, plus souvent d’un bistre foncé. Leurs mœurs sont douces et ils ont une prédilection marquée pour les travaux de l’agriculture. L’absence de l’énergie, de l’adresse et de la ruse, qui ont rendu les Hovas souverains de la plus grande partie de l’île, fait d’ailleurs des Betsiléos une race différente des Hovas du centre. Il est à remarquer que, parmi les Betsiléos, le tatouage, dit-on, est encore en usage.

Deux peuples, les Antscianacs et les Sakalaves, les plus nombreux de File , tiennent à la fois de l’Africain et des Hovas ; ils sont petits et forts sans être corpulents ; leurs membres sont musculeux et bien conformés ; leur teint est d’un noir foncé ; leurs traits sont réguliers ; leur allure est libre et engageante. Ils ont les yeux noirs et le regard pénétrant. Au moral ils paraissent turbulents, vaniteux, insouciants de l’avenir, défiants par ignorance et souvent cruels par superstition. Mais ils ont beaucoup d’amour-propre, une imagination vive, une intelligence assez facile ; ils sont sobres, vigoureux, agiles, durs à la fatigue, capables d’enthousiasme et peu vindicatifs. Instruits et bien commandés, ils feraient d’excellents soldats.

Les Anta’ymours sont , d’après leurs traditions , originaires de la Mekke , et ils conservent en effet des manuscrits fort anciens en caractères arabes. Ils ont le teint cuivré, les yeux vifs, les cheveux crépus; ce sont les plus superstitieux d’entre les Malegaches, mais aussi les seuls qui, jusqu’à l’époque de la fondation d’écoles chez les Hovas, aient su prêter une attention suivie à l’instruction de leurs enfants.

On trouve encore d’autres Malegaches d’origine arabe dans le nord et dans l’ouest de File. Ils ont pour aïeux des Arabes mahométans attirés à Madagascar par le commerce et qui se sont mêlés avec les indigènes ; on les nomme les Antalotches.

Tels ont été les résultats du rapprochement des deux races immigrantes des Arabes et des Hovas avec les races africaines. Mais si la race indigène s’est généralement fondue avec elles, il y en a une petite portion, cependant, qui se tenant obstinément à l’é-

cart , montre encore dans quelques cantons de l’île , la première population de Madagascar pure de tout mélange. Ces individus portent le nom de Vazimbas qu’on a ingénieusement rapproché de celui de Z imbas d’Afrique , en signalant ceux-ci comme leurs anciens frères.

Les Vazimbas sont trapus et forts ; leur peau est d’un rouge foncé ; leurs lèvres sont larges et pendantes , ils ont le visage allongé , le front aplati , et , comme les nègres d’Afrique , des dents aiguës , qu’ils liment exprès. Leur croyance est à peu près la même que celle des Africains. Ils adorent un grand nombre de divinités et de génies malfaisants qui sont, disent-ils, occupés sans cesse à torturer les hommes.

Les Vazimbas n’ont aucune industrie. Les produits de la chasse et d’une culture grossière suffisent à leurs besoins. On assure que, quand ils formaient une nation, ils mangeaient leurs prisonniers et sacrifiaient des hommes. Ce fut cet usage féroce qui arma contre eux leurs voisins et les fit exterminer. Aujourd’hui, ils diminuent incessamment et ils finiront par ne plus même exister. Il y en a encore actuellement deux groupes dans la partie occidentale de l’île, l’un entre la rivière Manih ou Sizoubounghi et la rivière dite Manamboule (1).

On les nommait Vazimbas , à la côte occidentale, et Ompizèes ou Onlezatroua, à la côte orientale.

Combattus et persécutés par la- race envahissante , ils se réfugièrent dans les montagnes de l’intérieur. Flacourt en décrit le type et ce type est celui des nègres anthropophages de l’Afrique. Ils étaient, dit-il, très mal faits; ils avaient les yeux petits, 1a. face large , mais sans barbe , les dents aiguës et les cheveux cré-

(1) Les Vazimbas sont peut-être les plus anciens habitants de Madagascar, mais ce ne sont pas les seuls qui soient venus d’Afrique antérieurement aux Cafres ; seulement, ils sont les seuls dont une partie se soit conservée pure de tout mélange. Leurs caractères physiques et entre autres la couleur de leur peau se retrouvent dans une partie seulement de la population actuelle. Cette même coloration de la peau et leurs dents limées les rattachent aux populations rouges du haut Nil. Plusieurs peuples différents de l’Afrique ont incontestablement fait irruption sur la Grande- Terre. M. Grandidier assure qu’il a cherché, mais qu’il n’a pu rencontrer de descendants des Vazimbas, dont la race serait absolument éteinte.

pus. Leur peau était rougeâtre et leurs jambes grêles, ce qui, ajoute-t-il, les rend très propres à la course. Us se servaient de l’arc et de la flèche et mangeaient leurs ennemis, ainsi que les voyageurs qui passaient par leur pays. Us dévoraient aussi les malades, lorsqu’ils les croyaient sans espoir de guérison; les mains de la victime étaient réservées à leur chef, qui en faisait son repas. Les parents, dit Flacourt , n’avaient ainsi pour sépulcre que l’estomac de leurs enfants et ils s’étaient si bien mangés les uns les autres que, réduits à un petit nombre, ils furent tous exterminés par leurs voisins et ennemis. Il nous les montre comme des hommes vraiment sauvages qui habitaient avec leurs femmes et leurs enfants les bois les plus épais et les moins fréquentés. Ils fuyaient la conversation des autres insulaires, ne se couvraient que d’une feuille de palmier et se nourrissaient du produit de leur pêche et de leur chasse, de racines sauvages et de locustes ou sauterelles.

Drury, qui écrivait un demi-siècle après Flacourt, et qui avait fait naufrage, en 1702, à la pointe méridionale de Madagascar, décrit dans des termes analogues ces Yazimbas, qu’il rencontra clans le Menabé, pays des Sakalaves du sud, près de Moroundava. Us parlaient un langage qui leur était propre , quoiqu’ils se servissent du malegache ordinaire. Leurs coutumes et leurs mœurs différaient de celles des autres insulaires. Us étaient autrefois indépendants et changeaient sans cesse leurs demeures. Us forment, écrit Drury, une espèce d’hommes distincte à Madagascar. Leur tête a une forme particulière, le front et l’occiput sont plats comme un bonnet carré. Cette conformation provient sans doute de l’habitude qu’ont les parents de presser chaque jour la tête de leurs enfants dès l’âge le plus tendre. Leurs cheveux ne sont pas aussi longs ni aussi laineux que ceux des autres habitants de l’île. Us n’ont point à'olis, on de talismans , comme les Malegaches. Us ont un culte pour la nouvelle lune et pour plusieurs animaux, comme le coq, le lézard. Leur langue n’était pas celle des Malegaches. Drury raconte que, lorsqu’ils s’asseyaient pour le repas, ils prenaient un morceau de viande et le jetaient par-dessus leur épaule en disant : « Voici pour l’Esprit ». Us coupaient ensuite quatre autres petits morceaux et les jetaient de même

aux quatre coins de la terre. Il est à remarquer que cette dernière pratique est propre également aux Dallas d’Abyssinie. Drury rapporte que ces indigènes vivant dans les bois n’élevaient point de troupeaux, de crainte que le mugissement des bœufs, ahombès, ne trahît leur présence.

En 1777, du temps de Beniowski , des voyageurs rencontrèrent quelques-uns de ces aborigènes dans les bois et leur offrirent de leur donner des esclaves, s’ils voulaient venir à la ville; mais ceux-ci refusèrent en disant : « Pour vous suivre, il nous faudrait quitter les tombeaux de nos pères. Nous n’avons point d’esclaves, il est vrai; mais, aussi, nous ne sommes les esclaves de personne. » Cette belle réponse, digne d’un philosophe grec, dénote, chez les aborigènes de Me, une certaine élévation morale.

Ce qu’il y a de curieux, c’est que les Malegaches et les Hovas, qui ont traqué et détruit les Yazimbas, entourent leurs tombeaux d’un respect superstitieux. Ainsi, les Malais envahisseurs, qui ne voulaient que le pillage de cette terre , en adoptaient au besoin les mœurs, les coutumes et même les superstitions et, après, ils calomniaient et détruisaient ces malheureux Yazimbas.

Au dire de Drury, les Yazimbas accommodaient leurs mets plus délicatement que les autres insulaires : ils faisaient bouillir avec leur viande des racines et des bananes et préparaient de bonnes soupes bien épaisses comme celles d’Europe. C’étaient des ouvriers intelligents et soigneux ; leur poterie était surtout remarquable. Les pots, les tasses et les plats, qu’ils savaient vernir à l’intérieur comme à l’extérieur, étaient artistement fabriqués.

Les Sandangouatsis , que l’on a confondus à tort avec les Yazimbas, sont, au dire des anciens du pays , d’autres indigènes. Leur contrée, comme celle de ces derniers, porte bien le nom de Miari, mais ils n’ont jamais été confondus avec eux par les naturels et ils ont des coutumes tout à fait particulières.

On conçoit facilement que les Européens ne se sont pas montrés à Madagascar sans y laisser des traces de leur passage. Leur nom est Malates , altération probable du mot Mulâtres.

Il y avait à Madagascar deux sortes de Malates ; les premiers , enfants du pirate Tom, ont été puissants dans le Nord ; mais leurs vices et leurs excès finirent par les faire détester. Les autres Ma-

lates, issus de Français et de filles de chefs, exerçaient le pouvoir avec plus de modération et de justice à Tamatave et à Ivondrou, où ils avaient su se faire aimer. Simandré, célèbre dans les chants des indigènes de cette partie de l’île, était le petit-fils d’un Français nommé Laval , chef de traite à Madagascar.

Bien que la fusion entre les diverses races qui peuplent Madagascar soit loin d’être achevée, le climat, des rapports continuels, une organisation politique peu différente, ont donné aux habitudes, aux mœurs et aux coutumes de tous les Malegaches un caractère de similitude si prononcé qu’il est possible de tracer à cet égard une description qui leur soit commune.

Ainsi , on peut dire que, sauf quelques exceptions , les Malegaches, comme tous les peuples dans l’enfance, sont curieux , superficiels, vantards superstitieux, vindicatifs, sensuels, crédules, prodigues. Leur aversion pour tout exercice, soit corporel, soit intellectuel, est assez prononcée. Ils sont paresseux et, s’ils travaillent, ce n’est que par force; leur jeunesse se passe dans l’oisiveté et les divertissements ; puis, leur vieillesse s’écoule dans une indolence qui n’est jamais troublée par les remords. Ils ne regrettent point le passé et n’appréhendent pas l’avenir ; nul projet de fortune ne les occupe. Vivant au jour le jour, le présent est tout pour eux et ils passent leur vie à dormir, à chanter ou à danser, dès qu’ils ont du riz , du poisson ou des coquillages. Le travail pour eux consiste à construire des cabanes, abattre des arbres et nettoyer un peu la terre qui doit recevoir le riz ; ils ne se fatiguent jamais. Quand ils sont malades, ils boivent et mangent comme à l’ordinaire , sans se soucier de la vie ou de la mort.

Le désir de la domination a, seul, dévoilé aux princes hovas les avantages de l’éducation pour le peuple. Ce fut un des principaux motifs qui les poussa à accueillir les missionnaires anglais et à favoriser l’enseignement des éléments de la science parmi les habitants de leur pays.

La dissimulation , le mensonge , la fourberie , loin d’être considérés par les Hovas comme des vices, sont, nous l’avons dit, les objets de leur naïve admiration. Dans leur opinion, la mauvaise foi et la ruse sont des signes de capacité, d’habileté, de talent. Aussi s’efforcent-ils de favoriser chez leurs enfants le dévelop-

peinent de ces penchants funestes. On conçoit quels avantages ce système d’éducation, joint à leur puissance matérielle, doit procurer ans Hovas dans toutes leurs transactions commerciales ou politiques avec d’autres peuples. Leurs diplomates, dignes élèves du prince Coroller, sont doués d’une finesse et d’une astuce dont les Européens ont peu l’idée, car ils en sont sans cesse les dupes, comme on l’a vu, dans leurs diverses ambassades à Paris.

Le vol est très fréquent, surtout chez les Betsimsaracs et sur la loute de Pamatave a Tananarive, les voyageurs européens sont unanimes sur ce point. Le vol semble y être en honneur plus que dans aucun endroit à Madagascar. La pauvre madame Pfeiffer s’est plainte qu’on lui ait volé, à Befourne, ses habits chauds, si bien qu’elle en fut privée, lorsqu’elle tomba malade. Quant à M. Brossard de Corbigny, qui vint à Tananarive en qualité d’envoyé de France vers Radama II et qui était par conséquent l’hôte du roi , il fut dévalisé de la manière la plus ingénieuse. Les filous de Paris et de Londres auraient pu prendre des leçons auprès de ces enfants de la nature. Voici le piquant récit qu’a fait l’envoyé de France de sa mésaventure : « Pendant que je sommeillais, dit-il, à la suite d’une journée de fatigue, je sentis mes couvertures qui me quittaient, sans le moindre froissement dont le contact pût me réveiller. Je les vis s’enlever et, pour ainsi dire, disparaître dans l’espace. Mais, dans mon demi-sommeil, je crus à une hallucination, et ce n’est que, lorsque le froid se fit sentir, que je m’aperçus qu’elles avaient été soustraites par un voleur. M. Clément Laborde, qui couchait auprès de moi, fut bien autrement dépouillé ; car, lorsqu’il voulut s’habiller pour le départ, il ne trouva plus ses vêtements de la veille, tous avaient disparu. Je fus d’autant plus surpris de l’audace de ce vol, que nous avions avec nous trois chiens très vigilants. Ces hardis voleurs ne pénètrent pas dans l’intérieur des maisons : ils auraient trop peu de chances de s’en tirer, s’ils venaient à être découverts, car la loi du pays donne le droit de les tuer sur place. Après s’être rendu compte, dans la journée, de la disposition intérieure des lieux, ils font, la nuit, une incision aux cloisons de feuillage et y introduisent un long manche de sagaye armé d’un crochet, avec lequel ils saisissent les objets qu’ils convoitent. Ils vont, tout

de suite, les cacher dans les broussailles, et ne les sortent, pour les vendre, que lorsque le voyageur qu’ils ont dépouillé a quitté le pays. »

On voit, par ce récit, que les voleurs malegaches n’ont rien à envier aux truands de la cour des miracles, qui fouillaient un mannequin à grelots sans en faire tinter les sonnettes ; non plus qu’aux larrons de la banlieue de Paris, qui savent faire taire les chiens, en apaisant ces Cerbères nouveaux, non avec un gâteau de miel, comme dans l’antiquité, mais avec un morceau de viande. Il faut dire néanmoins, que le vol est puni sévèrement dans l’Imerina, à moins qu’il ne soit commis par un grand sur un homme de moindre importance.

La sensualité est générale à Madagascar. Chez la femme, la chasteté n’est point considérée comme une qualité. Jusqu’à l’époque de leur mariage, les filles s’abandonnent aux impulsions de leurs sens. L’ivrognerie n’a aucune borne chez quelques tribus et la passion des Malegaches pour l’arack dépasse tout ce que peut se figurer l’imagination. Mais , à côté de ces défauts , les Malegaches ont des qualités précieuses. Ils sont bons, affectueux, complaisants, hospitaliers, et ces qualités se manifestent d’une manière si marquée que tous les étrangers qui ont vécu quelque temps avec eux en gardent un assez bon souvenir.

Les liens de la famille et de l’amitié sont très respectés parmi eux ; l’animadversion publique vengerait l’oubli dans lequel un parent ou un ami laisserait son parent ou son ami malheureux, et le fatidrah ou serment du sang, dont nous parlerons plus loin, serait un témoignage le plus évident de la bonté de leur âme , si la manière généreuse dont ils exercent l’hospitalité ne la mettait déjà à découvert.

L’amour des femmes malegaches pour leurs enfants est extraordinaire et prouve en même temps l’attachement qu'elles portent à leurs maris. Une mère ne quitte jamais son enfant pendant les travaux de la campagne. Dans les voyages , elle le porte sur la hanche ou sur le dos au moyen d’une pagne. Il existe à Madagascar une coutume touchante qui enjoint aux enfants de présenter, dans certaines occasions, à leur mère une pièce de monnaie que l’on nomme le Fofouri damoussi, c’est-à-dire le souvenir du

dos, en reconnaissance de l’affection qu’elle leur a montrée en les portant si longtemps dans la pagne ; car, quelquefois, cet usage se prolonge jusqu’à l’âge de six ans. Mais cette affection dégénère en faiblesse à mesure qu’ils grandissent, et Jes enfants ne tardent pas à prendre tous les vices qui peuvent résulter de l’oisiveté et de la dissipation.

Pour se justifier de cette coupable condescendance, les parents s’appuient sur un raisonnement dont il est difficile de leur faire comprendre la fausseté. « Dans l’enfance, disent-ils, l’homme n’a pas assez déraison pour être corrigé, et, dans l’âge de raison, il doit être maître de ses actions. » Leur autorité est pourtant immense ; car ils ont jusqu’au droit de vendre un enfant désobéissant.

La vénération des Malegaches pour les tombeaux est profonde ; annuellement, à un jour fixé, chaque famille visite le tombeau de ses pères et y renouvelle les sacrifices qui ont accompagné les funérailles. La superstition, la crainte des revenants, se mêlent bien à ces hommages solennels ; mais il y a néanmoins dans le cœur du Malegache un grand et pieux respect pour ses ancêtres, dont la volonté, soigneusement accomplie, passe comme une loi qui se lègue dans la famille , de génération en génération.

Les Malegaches habitent tous dans des cases, espèces de chaumières composées d’une carcasse en charpente et revêtue de feuilles de ravinala. La construction d’une case, chez les habitants aisés, occupe beaucoup de monde, parce qu’alors la besogne se fait vite. Les naturels , manquant de persévérance pour les travaux qui demandent du temps , se réunissent ordinairement par centaines dans ces circonstances, de sorte qu’en quatre jours ils achèvent une case complète avec son entourage en pieux. La charpente est extrêmement solide et ingénieuse ; ils ne dégrossissent pas les troncs d’arbre qu’ils emploient pour cet objet et se contentent seulement d’en enlever l’écorce. Les traverses de la case d’un homme puissant doivent se faire remarquer par leur grosseur. Les murs sont formés par un entrelacement de joncs et de feuilles ; les portes et les fenêtres sont composées d’un cadre en bois tamien garni ainsi de feuilles ; elles sont placées dans une rainure et s’ajustent parfaitement. Le toit est de feuillage ; les

quatre extrémités des pièces de bois qui le supportent le dépassent de deux à trois pieds, en se croisant après leur jonction. Le tout est souvent élevé au-dessus de terre de quelques pieds, précaution nécessaire à cause des inondations.

La case entière se compose d’une ou de deux pièces ; l’une est la chambre à coucher, l’autre la salle où l’on mange, où l’on fait la cuisine. Au milieu de celle-ci est un objet important pour les Malegaches, le salaza, châssis en gaulettes, espèce de gril élevé de terre d’environ quatre pieds et de quatre à cinq de long et de large, sur lequel on fait boucaner la mande ; quatre roches pointues, toTco, servent de trépied. Plus un homme est riche et plus son salaza doit être grand et malpropre, car aux yeux des naturels, c’est un signe qu’il traite souvent ses amis et qu’il est très généreux. L’intérieur des cases est quelquefois garni de nattes ; mais c’est un objet de luxe ; le plancher se compose de lattes de bois léger ou de bambou posées les unes à côté des autres et consolidées par de la terre glaise et du sable. Les meubles ne sont pas en grand nombre ; un lit grossièrement formé par un tamien posé sur quatre petits pieux, comme le lit d’Ulysse ; pour s’asseoir un ou deux tabourets de nattes rembourrés avec des feuilles sèches ; un billot qui sert au même usage, un ou deux traversins, un oreiller en bois, des paniers en joncs de diverses grandeurs que l’on appelle tente ou siron-lcell, tels sont les objets que l’on rencontre ordinairement dans la case d’un Malegache. Les ustensiles de cuisine et de ménage se composent de pots en terre. Sur la côte orientale, on se sert de feuilles de ravinala qui remplacent , surtout chez les Betsimsaracs, les cuillers, les plats et les verres ; un long bambou , dont les séparations intérieures ont été brisées, renferme l’eau. Chez les Hovas, les plats en bois, les cuillers et les gobelets en corne sont d’un usage général, ainsi que les jarres pour contenir et conserver l’eau, comme dans tous les pays intertropicaux.

Aujourd’hui, grâce à leurs relations avec les Européens, et particulièrement avec les Américains, les Malegaches, surtout les Hovas, commencent à se servir des ustensiles de ménage qui leur sont apportés par les bâtiments de traite. Ainsi, ils connaissent maintenant les marmites et les cocottes en fonte et s’en servent

journellement, ainsi que des autres objets de ménage modernes, concurremment avec les ustensiles primitifs.

Quand le Malegache veut préparer le repas, il commence par faire le bouillon ( mahandro roj; lorsqu’il est cuit, on place la marmite dans un coin du fata, puis on met le riz au feu (mahandro vary ) ; mais jamais l’un et l’autre simultanément, par la raison qu’il n’y a pas deux toko sur un fata.

Les autres ustensiles garnissant l’intérieur d’une case malegache sont les suivants : le langana, bambou percé jusqu’au dernier nœud d’en bas, dont les Malegaches se servent pour aller puiser l’eau ; Yondrolco. grande cuiller en bois pour prendre le riz de la marmite; le vilany ro, marmite dans laquelle se fait le bouillon ; le saronkeletsy , malle de jonc où se met le linge ; le heletsy, tente où l’on met le riz pour être pilé et les feuilles vertes des hrèdes; le sihy, natte pour se coucher ; le onda, oreiller; le lay, moustiquaire en rabane; V ondam body (oreiller de derrière), grande tente en jonc tressé, fermée des deux côtés, que l’on remplit de paille ou de feuilles d’arbres sèches, et qui sert de tabouret sur lequel on s’assied; le leho, mortier à piler le riz avec ses halo (pilons) ; dans un coin le lolsero , qui sert à vanner le riz, et le fandamlana, sorte de petite natte sur laquelle on étend les feuilles de ravinala pour servir le riz.

Lorsque les aliments sont préparés, la maîtresse de la maison ou une de ses servantes, si elle en a, retire le riz de la marmite avec Yondrolco, en couvre les feuilles ( lamlana ) étendues sur ce fandam- Toana ou nappe ; puis , elle coupe le côté droit ( liavana ) de la feuille du ravinala pour en faire des strolco (cuiller), — le côté gauche de la feuille (avia) est impropre à cet usage, — plie autant de stroko qu’il y a de convives, dispose ces cuillers à l’entour de la nappe, recouverte d’une montagne de riz, et place des morceaux de viande, de poisson ou des feuilles de brèdes devant chaque invité. On s’approche alors de la pyramide de riz blanc et fumant ; chacun prend son strolco qu’il remplit de riz, le présente à la servante qui sert le bouillon resté dans la marmite et saisit un mets quelconque. Au bout d’une demi-heure, il ne reste plus que les feuilles vides. La servante prend alors la nappe végétale, la vaisselle et les cuillers façonnées également à l’aide du ravi-

nala, et jette le tout dehors. Elle rentre pour remettre sur le feu la marmite du riz, dans le fond de laquelle est resté attaché Vampango, et la remplit d’eau chaude qu’elle sert, en guise de café, dans d’autres cuillers découpées sur la feuille de l’arbre le plus proche. Cette boisson se nomme rano ampango et clôt le repas.

On voit que le ravinàla, le rafia et le bambou sont les trois arbustes les plus utiles au Malegache.

Le principal et souvent l’unique vêtement des habitants de la côte orientale de Madagascar est le sadilc ou sêichJc , pièce de toile large d’une demi-aune et longue d’une aune. Ils l’attachent négligemment autour des reins, en ramenant les deux bouts entre leurs jambes et, après les avoir fixés dans les plis de la ceinture, les laissent pendre l’un en avant, l’autre en arrière, sans dépasser le genou ; quelquefois, les deux extrémités du séidik sont réunies en avant comme un tablier. Les chefs s’en entourent ordinairement le corps, sans en relever les bouts entre les jambes. Le sim bou ou simèbou est la toge des Malegaches ; c’est une pièce d’étoffe d’environ quatre aunes de long sur trois de large. Ils s’en drapent à la manière des Grecs et des Romains ou le portent roulé en ceinture au-dessus du siédik, lorsqu’ils veulent avoir leurs mouvements libres.

Tous les Malegaches des castes guerrières de l’intérieur ont le corps couvert de cicatrices artificielles qui représentent diverses figures. Elles sont le résultat des tatouages qu’on leur fait dans leur enfance avec une sorte de bistouri.

Les femmes portent le séidik, mais plus long que celui des hommes. Elles se drapent aussi du sim’bou ; souvent aussi , elles s’en enveloppent entièrement jusque sous les bras. C’est ainsi qu’on les voit sortir le matin. Vers une heure après midi, elles se revêtent de leur Tcamzou, espèce de corsage dont les manches descendent jusqu’au poignet et qui leur serre tellement la poitrine et les bras qu’il est très difficile de l’ôter, sans le déchirer (1) ; elles le jettent, lorsqu’il est sale, préférant en faire un neuf que de

(1) (( Fantine avait une robe de barège mauve et cette espèce de spencer en mousseline , invention marseillaise , dont le nom y canezou, corruption du mot quinze AOUT, prononcé à la Cannebière , signifie beau temps, chaleur et midi. » (Victor Hugo, Les Misérables , Fantine , ch. 118, Quatre à quatre.)

prendre la peine de le laver. Le séidik des femmes ne se joint point au kanezou et leur laisse tout le tour du corps à découvert sur une largeur d’environ un pouce ; le sim’bou se porte alors comme un châle. Les satouhs, coiffure commune aux deux sexes et assez semblable aux bonnets de nos avocats , sont des toques en jonc. Elles sont toujours plus larges que la tête et par conséquent fort incommodes ; aussi ne s’en coiffe-t-on que pour se préserver du soleil.

Depuis Angontzy jusqu’à Mananzari seulement, c’est-à-dire sur les points de Madagascar les plus fréquentés par les blancs, les femmes dans l’aisance portent aux oreilles de grands anneaux d’or et des colliers en cheveux que l’on expédie des îles Maurice et Bourbon. Les bokhs ou broches en or, de la dimension d’un écu de trois francs et légèrement bombés se placent sur le devant du kanezou et suivant une ligne verticale.

Tous les Malegaches, à l’exception des Hovas, se rendent chaque jour, matin et soir, sur les bords d’une rivière, y restent accroupis pendant quelques minutes et se lavent avec soin le visage, le bras, les oreilles et surtout la bouche et les dents.

Le riz forme la base de la nourriture des Malegaches, comme le pain chez les Européens. Ils y joignent des légumes, des fruits, de la volaille, de la viande de bœuf. On appelle roh' un mets composé de poulets coupés en très petits morceaux et bouillis avec du piment et des feuilles de citrouille et de morelle et, en général, tout ragoût en sauce. Après le dîner, onboit le ranoampangh\ que les Malegaches, surtout chez les Betsimsaracs, croient très salutaire et dont ils ne peuvent jamais se passer. Cette boisson n’est que de l’eau bouillie dans la marmite où l’on a cuit le riz et aux parois de laquelle la croûte brûlée (ampangh’) de ce grain s’est attachée. Les Malegaches sont très friands de veaux à l’état de fœtus et, à Imerne, les grands personnages font toujours tuer plusieurs vaches pleines, quand ils donnent à dîner à leurs amis.

Le sambas-sambas oxijaJca est un mets composé de riz et de petites tranches de bœuf grillées dans de la graisse. C’est une coutume du pays d’offrir de ce mets aux amis et aux parents qu’on reçoit en visite, pendant le mois qui suit le nouvel an. Chacun en prend une bouchée entre les deux doigts, se lève de son siège , se

tourne à gauche et à droite et dit : « Puisse la reine vivre encore mille ans ! » Puis, il peut manger autant qu’il veut de ce mets ou n’}' pas toucher, c’est indifférent. Cette cérémonie a, à peu près, la même signification que chez nous le compliment du nouvel an.

La polygamie est usitée dans toute l’île. Le moindre chef de village possède au moins trois femmes ; la première par le rang et l’autorité qu’elle exerce, est nommée vadi-bè, c’est-à-dire littéralement ce femme chef ». Elle est chargée de la direction de la maison, et ne suit son mari ni en voyage ni dans les promenades. La vadi-massè est une femme libre et ordinairement jolie; c’est comme une maîtresse, et il est d’usage de la répudier aussitôt que sa beauté commence à se flétrir. Enfin, la troisième, dite vadi-sindrangou, est une esclave à laquelle on donne la liberté dès qu’elle est devenue mère.

Les femmes malegaches sont très versées dans la pratique des accouchements. Elles s’acquittent de cette délicate opération avec un savoir et une dextérité dont on pourrait les croire- incapables ; les cas de décès survenant par suite de couches sont fort rares, malgré le défaut de soins apportés à la femme qui vient d’accoucher. Pendant la première semaine, elle reste étendue le long du foyer de la case, où le feu est constamment allumé ; elle sort chaque jour une fois, par tous les temps, et au bout de huit jours elle reprend ses occupations habituelles. Le prix d’une sagefemme pour un accouchement est d’un Tàrovbo (1 fr. 25 c.) en espèces, plus un poulet et environ 4 livres de riz.

Le mariage est accompagné de prières; une jeune fille a droit de disposer d’elle-même à son gré, jusqu’au jour où, avec sa permission, l’un de ses amants , de même rang qu’elle , fait la demande officielle à sa famille. Si le mariage est convenable, il suffit du pur et simple consentement du père, devant témoins, 'pour qu’il soit valable. Le père annonce à Dieu, à la patrie et aux ancêtres, avec ou sans sacrifice, que sa fille épouse un tel. La femme peut être mise à l’amende par son mari pour cause d’inconduite, et elle ne peut plus se remarier sans que ce premier ait divorcé, eût-elle quitté la maison conjugale depuis des années. Toutefois, ce n’est encore qu’un concubinage suivant nos idées et Tunion ne devient plus indissoluble, plus resserrée , qu’à la naissance d’un en-

fant ; c’est seulement alors qu’on adresse des prières à Dieu et aux ancêtres et qu’on fait un sacrifice, c’est alors seulement que les biens de la femme se confondent avec ceux du mari; jusque-là, l’épouse remet entre les mains du chef de sa famille tout ce qu’elle peut posséder ou gagner.

Le mariage est pour les Sakalaves, comme pour tous leurs compatriotes, une libre convention entre les parties ; il se réduit à une simple cohabitation, sans entraîner la fusion des intérêts, jusqu’à la naissance d’un enfant. La femme est considérée comme l’égale de l’homme; ce qui lui appartient en propre est mis en dépôt chez le chef de sa famille et chaque cadeau du mari va grossir son petit trésor.

Les mœurs des Sakalaves sont aussi relâchées que celles des autres Malegaches, et une jeune fille est libre de ses actions jusqu’au jour où elle accepte un époux ; mais, dès lors, elle doit fidélité à son mari. Cependant, si la vie commune devient à charge à la femme, elle a le droit de se retirer chez ses parents , mais elle ne peut ni se remarier, ni même contracter de liaisons passagères, à moins que son mari ne lui rende la liberté devant témoins. Le divorce est du reste commun. Il convient d’observer que les mœurs et coutumes dont il est question ici sont celles des Sakalaves ; on a vu, plus haut, que le divorce est réglementé par le code anglohova.

L’adultère est puni d’une amende que les coupables doivent payer au mari ; ce méfait est commun à raison de l’immoralité dans laquelle sont élevés les enfants; il ne faut pas, le plus souvent, en chercher la cause dans l’amour, mais dans l’intérêt. Si la femme vient à être renvoyée de ce chef, ce qui n’est pas fréquent, du reste, la jalousie étant peu développée chez ces peuples, elle doit à son époux restitution des cadeaux qu’elle en a reçus.

Pour se marier entre parents, il est obligatoire d’offrir à Dieu et aux ancêtres le sacrifice d’un bœuf ; on plante alors un hazoumcinitre ou arbre commémoratif ; c’est l’acte officiel, et les époux mangent ensemble le cœur du bœuf sacrifié. C’est au mari qu’incombe la dépense du bœuf ; en cas d’adultère , la femme doit restitution du prix de l’animal.

A Madagascar, la naissance des filles ne donne lieu à aucune

réjouissance, comme aujourd’hui encore chez les Arabes de l’Afrique. Cet événement paraît produire, au contraire, un sentiment pénible pour tous les membres de la famille. Si c’est un garçon, l’allégresse est générale, après toutefois que les parents ont consulté l’ombiache, astrologue ou médecin, qui décide s’il doit vivre ou mourir; car s’il était venu dans une heure et un jour réputé malheureux, il serait, ou précipité dans une rivière, ou exposé dans une forêt, ou enterré vivant. Malheureusement pour les jeunes Malegaches, leurs astrologues reconnaissent un grand nombre d’heures et de jours malheureux. Cette coutume n’est cependant pas générale, surtout chez les peuplades de la côte orientale occupée autrefois par la France.

On dépose l’enfant à sa naissance sur une natte, à la tête de laquelle le père plante en terre sa plus belle sagaye qu’il orne de guirlandes de feuillages, puis l’ombiache s’en approche avec son mampila, planchette recouverte de sable fin sur lequel il trace des caractères, tire l’horoscope , et la famille attend avec anxiété le résultat de ses calculs cabalistiques. Cependant, on suspend au cou du nouveau-né des fanfoudis pour le préserver des mouchaves ou mosary que les agents du mauvais génie devaient répandre autour de sa natte.

Après que l’ombiache ou ampisikidy a annoncé l’arrêt du destin, lorsqu’il est favorable, les assistants s’empressent de féliciter le père de l’enfant sur le sort heureux que l’ombiache lui a prédit. Us sont tous invités au banquet, qui se termine par des danses guerrières exécutées par les jeunes gens du pays. Plusieurs champions, simulant un combat, feignent de se porter des coups de sagaye qu’ils parent avec leurs boucliers ; ces boucliers ne sont pas employés à la guerre, excepté parles Zaffeiramini, et ne servent que dans la danse guerrière nommnée mitava. La fête se prolonge bien avant dans la nuit.

Lorsqu’un Malegache meurt, ses proches parents lavent le cadavre avec une décoction d’aromates. Après l’avoir orné de colliers de racines et d’amulettes, qui devront en éloigner les génies malfaisants, on le transporte dans un lieu solitaire, où il n’est plus permis à d’autres qu’à eux de venir; quelques vieux esclaves dévoués à 3a famille sont chargés, chez les gens riches, d’en-

tretenir un grand feu dans le lieu où le corps est déposé. Puis, tous les amis du défunt se rendent au pied d’un arbre voisin et tout le monde se met à manger un bœuf que l’on fait rôtir.

Le soir, des chants funèbres, accompagnés par le bobre africain, pi éludent a des danses qui ne finissent qu’au jour ; des chœurs de jeunes filles répètent le refrain des chansons improvisées pour l’événement, en frappant en mesure sur des bambous.

Lorsque le mort laisse beaucoup de bœufs, on en sacrifie le lendemain et les jours suivants. L’assemblée ne se sépare que lorsque ces bœufs sont presque tous consommés ; c’est ainsi qu’on honore le défunt. Quelques parents enlèvent alors presque furtivement le corps et lui rendent les derniers devoirs, car il n’est pas permis à d’autres d’en approcher et de raccompagner au lieu de la sépulture.

Les Malegaches redoutent beaucoup la mort ; malgré le profond respect qu’ils ont pour les tombeaux, la peur les en éloigne et ils ne s’en approchent qu’au moment d’un enterrement. Ils abandonnent toujours la maison et souvent même le village où est décédé leur parent; tous les objets à son usage sont rejetés et on ne prononce plus jamais son nom. C’est un fait curieux et qui a eu une influence bien marquée sur la langue malegache que cette coutume de ne plus prononcer le nom d’un défunt, ni même les mots qui s’en rapprochent par leur désinence. On remplace ce nom par un autre ; le roi Ramitra , depuis son décès , s’appelle Mahatenatenarivou (le prince qui a vaincu mille ennemis), et le Malegache qui redirait 1 ancien nom serait regardé comme le meurtrier du prince et par suite exposé au pillage de ses biens, peut-être même à la mort. Il est facile de comprendre, d’après cela , comment la langue malegache , une à son origine, s’est corîompue, et comment il y a aujourd’hui des différences entre les divers dialectes. Dans le Ménabé , depuis la mort du roi Yinany, a vilany (marmite) a dû être substitué un autre mot ,fiUtrèhane (le \ ase où 1 on cuit) , tandis que , dans le reste de Madagascar,

I ancienne appellation a continué a subsister. Ces changements n’ont guère lieu , il est vrai, que pour les rois et les grands chefs.

II est surtout particulier à la côte ouest et sud.

Les Malegaches sont persuadés que leurs ancêtres président à

toutes leurs actions et ils croient souvent recevoir d’eux en songe des ordres ou des conseils auxquels ils s’empressent d’obéir.

Pour les rois marousérananes, dit M. G-randidier, la cérémonie funéraire est remarquable; le corps, cousu dans une peau de bœuf , est suspendu dans la partie la plus déserte des forêts voisines et la garde en est confiée à une famille spéciale. Après plusieurs mois, les chefs se réunissent et vont chercher les reliques, c’est-à-dire une des vertèbres cervicales, un ongle et une mèche de cheveux ; le reste est enseveli avec pompe. Il y a quelquefois sacrifice d’hommes à cette occasion ; les corps des victimes sont placés dans des cercueils sur lesquels on met le catafalque royal ; un souverain ne peut reposer sur la terre comme ses plus humbles sujets. On renferme les reliques dans une dent de crocodile et on les porte dans la maison sacrée où sont conservés les ancêtres.

Pour se procurer cette dent, on attire des crocodiles dans un bras étroit de rivière où on a eu soin de jeter les intestins d’un bœuf tué dans ce but ; puis on en ferme les issues et on choisit le plus gros d’entre eux, on l’entoure de cordes et on l’amène sur la rive. On introduit alors entre ses mâchoires, à l’endroit de la plus grosse dent , une patate brûlante ; au. bout d’un quart d heure , la dent peut être facilement arrachée et l’animal est relâché.

La propriété de ces reliques constitue le droit à la royauté. LTn héritier légitime, qui en serait dépossédé, perdrait toute autorité sur son peuple et l’usurpateur, au contraire, monterait sur le trône sans contestation.

Un parent s’est parfois glissé de nuit dans la maison des ancêtres et, après s’être emparé des précieuses dents de crocodiles, s’est fait proclamer roi. Les Hovas connaissant cette superstition des Sakalaves, lors de leur arrivée dans le sud du Ménabé, se sont moins occupés du roi que des reliques, qu’ils ont toujours gardées à vue avec le plus grand soin, sous prétexte de leur rendre les honneurs qui leur sont dus.

À la mort, comme à la naissance et comme à la circoncision, il y a des prières et des sacrifices de bœufs ou de taureaux.

lies Hovas, les Betsiléos et les Àntsianacs sont les seuls peuples de Madagascar qui n’aient point une frayeur exagérée des cimetières ; ils disposent les tombes de leurs parents le long des

chemins. Tous les autres Malegaches les cachent dans des endroits déserts où ils ne mettent les pieds que pour enterrer un membre de leur famille. Aucun d’eux, du reste, ne va déposer ses offrandes ou faire ses sacrifices funèbres auprès des tombeaux mêmes ; chaque famille a, pour ces cérémonies, une ou plusieurs pierres isolées qu’elle a élevées en une place quelconque à son choix. Les Sakalaves adressent leurs prières aux mânes de leurs ancêtres sur les débris des maisons que ceux-ci ont habitées , vrais autels où ils déposent un peu de riz et versent quelques gouttes de rhum.

Du reste, la douleur que fait éprouver aux Malegaches la perte d ™ parent ou d un ami est de très peu de durée : ils disent que « la moit étant un mal sans remède, il n’y a pas de raison pour se desoler, et qu il faut au contraire s’étourdir, afin d’en abréger la durée ».

Comme tous les peuples indolents et sensuels , les Malegaches aiment ^passionnément la poésie et la musique. Le soir, dans les villages, on les voit s’assembler pour écouter les chansons que l’un d’entre eux improvise sur une mélodie connue ; ils répètent en chœur le refrain, ou l’accompagnent en frappant dans leurs mains pour marquer le rythme. Les paroles de ces chansons se composent en général de phrases courtes et sans trop de liaison entre elles. Elles ont quelquefois un sens moral et satirique, le plus souvent elles contiennent une simple image. Ces mélopées sont, en général, monotones. Elles ont cependant un certain charme qui provient , comme dans presque tous les chants primitifs, de leur étrange et languissante tonalité.

Les instruments de musique sont très imparfaits, ce sont Yèrahou, le boire, le marouvanè et Yazonlahè que nous décrirons plus loin, en parlant de la circoncision. Le plus commun est le marouvanè ou vallija , l’instrument de prédilection des Malegaches. Le marouvanè est fait avec un bambou gros comme le bras. Au moyen d’un couteau, on détache, dans l’écorce filandreuse de ce roseau, des filets qui, soutenus par de petits chevalets, forment les cordes. Les Hovas exécutent sur cette espèce de harpe-guitare tous leurs airs nationaux, V Air de la reine, le Chant des guerriers, et même des valses. Le vallya est soutenu par une petite flûte,

J&ÏR SES MARAMITRO (Aes guerriers)

et trois assistants raccompagnent en frappant dans leurs mains. Nous reviendrons, plus loin, sur le vallya.

Nous donnons ici, à titre de curiosité, un spécimen noté des quatre airs principaux, dont les deux premiers sont, pour les Hovas, des airs nationaux. Le troisième, le Lalofatra, et le second, VAir des guerriers, sont joués par les fanfares dans des circonstances officielles. Le dernier, comme le premier, est bien indigène, et se chante en chœur chez les Betsimsaracs (1).

Irerahou, déjà connu au temps de Flacourt sous le même nom, consiste en une seule corde tendue sur une moitié de calebasse et que 1 on met en vibration au moyen d’un archet ; il n’a presque pas de son.

Le loibre est simplement un long arc, fait d’une tige de bambou ou d une gaule d un autre bois. La corde qui le tend est ordinairement en fil de fer ou en laiton ; vers le tiers inférieur de la longueui du bois est attachée la moitié d’une calebasse, espèce de table d’harmonie recevant les vibrations de la corde par un lien, également en métal, qui l’attire dans le sens de la calebasse. Le bobre se joue avec une petite baguette de bois; on frappe alternativement sur l’une et sur l’autre section delà corde. Le son est très faible, en sorte que le rythme paraît être le principal objet de cet instrument.

Il existe à Madagascar des hommes qui se livrent spécialement à la culture de la poésie et de la musique ; ce sont les seïcatses ou ménestrels. Ils voyagent sans cesse et chantent leurs compositions chez les chefs qui, en retour, leur font des présents considérables ; nous en reparlerons plus loin.

Le fifanga est l’unique jeu des Malegaches. C’est un carré long en bois rouge dans lequel il y a un grand nombre de trous régulièrement disposés ; on y met des espèces de noix de galle qui servent de pions et que l’on prend comme au jeu de dames. Les hommes et les femmes y jouent également.

Les Malegaches étant naturellement paresseux, n’aiment pas les exercices du corps qui les fatiguent inutilement. Cependant, dans les fêtes et cérémonies , ils dansent avec passion.

(1) Nous empruntons cette page de musique au livre de M. le docteur Lacaze : Souvenirs de Madagascar , page 167,

La danse de la papangue est particulière aux Betsimsaracs : les femmes seules y prennent part. La papangue est, comme on sait, un oiseau de proie très redouté des basses-cours : c’est une espèce de milan, cpii plaue sur tous les villages malegaches, pour chercher à saisir les volailles, canards, oies, etc. La papangue a un vol majestueux, les ailes tantôt agitées, tantôt étendues horizontalement et immobiles. C’est le vol de cet oiseau que la danse s’essaye à reproduire. Les femmes Betsimsaracs excellent à l’imiter avec le mouvement de leurs bras et de leurs mains. « Cette espèce de pantomime, dit le docteur Lacaze, est très gracieuse et les regards se portent avec plaisir sur ce groupe d’une originalité franche, composé de huit belles Malegaches placées en face les unes des autres et ne visant pas à copier une civilisation encore éloignée. Cette danse est accompagnée par le chant des femmes assises autour , chant monotone , dont le rythme est appuyé et marqué par des battements de mains (1). »

Les Sakalaves du sud ont un jeu qu’ils appellent le Zihà et qui ne manque pas de grâce et d’animation : M. G-randidier en a donné la description.

« Le 3 octobre 1868, dit-il, après une journée d’un long et pénible travail, nous établissons notre tente dans une île de sable située au sud du village d’Avoundrou. Je choisissais, autant que possible, une île pour lieu de campement, car il y est plus facile de se préserver des attaques nocturnes auxquelles je pouvais être exposé. Ce soir-là , une alerte troubla notre sommeil. Béveillés en sursaut par les sons rauques d’une antsive qui, tout d’un coup, retentissent auprès de nous, nous nous jetons sur nos armes et je me dispose en un instant à la défense. L’antsive est une grosse conque marine, dont les lois somptuaires de Madagascar réservent l’usage exclusif aux rois, sous peine de mort, et qui sert à appeler les soldats aux armes. J’avais rangé mes quatorze hommes d escorte derrière les paquets qui entouraient ma tente , comme derrière un bastion, et là, accroupis, ils attendaient l’arme au bras que l’ennemi se montrât. Les sons de l’antsive se rapprochaient ; à la clarté de la lune , je ne tardai pas à me convaincre que nous

(1) Souvenirs de Madagascar , page 11.

avions eu bien tort de nous alarmer ainsi. C’étaient les jeunes gens du village d’Avoundrou qui, suivant une coutume locale venaient faire le zihè sur les îles de sable de l’Anoulahine.

cc Les jeunes hommes et les jeunes femmes forment deux groupes séparés, qui se livrent à des courses folles, se croisant ^et se poursuivant, tout en improvisant des chants de circonstance. C’est à ces jeux que se forment ces relations passagères que l’usao-ê autorise à Madagascar, c’est dans ces chants qu’un amant délaissé se venge de sa maîtresse infidèle, que les rivales s’injurient, qu’on se moque, tout comme on le fait chez nous, des ridicules de ses voisins. Dès que la présence des jeunes filles m’eut enlevé toute crainte d’une attaque à main armée, j’ordonnai à mes gens de se recoucher et je rentrai sous ma tente (1). »

Le mot Icalar, qui s’applique généralement à une assemblée dans laquelle on discute les affaires publiques, sert aussi à exprimer l’échange premier des relations entre deux ou plusieurs personnes qui se rencontrent. Les nouvelles se propagent de cette manière avec la plus grande rapidité. Dans les détails, dont l’usage exige un compte rendu exact, on ne doit omettre aucune des moindres circonstances. Par exemple, deux voisins se quittent en sortant de leur village ; l’un va chercher son troupeau dans la prairie située à une petite distance de sa maison ; l’autre va puiser de l’eau à la rivière, qui n’est guère plus éloignée de la sienne • s’ils se rencontrent à leur retour, ne fût-ce qu’un quart d’heure après, ils se croient obligés de s’arrêter et de se dire tout ce qu’ils ont vu sur leur chemin, n’eussent-ils rencontré qu’une poule un oiseau ou un papillon. Aussitôt que les rameurs des pirogues entendent quelqu’un à leur portée, ils cessent de pagayer pour entendre son kabar. Il y a chez un tel peuple des éléments certains de civilisation.

^Tous les voyageurs parlent de l’éloquence des Malegaches. L art oratoire est très cultivé chez eux.

Il faut dire que l’idiome malegache se prête à l’expression des sentiments. Les images , les alliances de mots y abondent, les nuances les plus délicates s’y font sentir. Et puis, l’orateur a la

(1) Bulletin de la Société de géographie; février 1872.

liberté de composer ses mots ; à tous moments, suivant l’impulsion de son génie ou les mouvements de son âme , il peut créer ceux qui lui manquent. De cette mine inépuisable de signes verbaux naissent pour lui des désignations ingénieuses, pittoresques, variées , qui revêtent parfois son style des plus brillantes et des plus riches couleurs.

On appelle fattidrah ou serment du sang, à Madagascar, l’engagement que prennent deux personnes de s’aider réciproquement pendant la durée de leur existence et de se considérer comme si elles avaient une origine commune. Cette coutume parait etre venue de Bornéo. Voici la manière dont on contracte cet engagement.

Un vase contenant de l’eau est apporté ; l’officiant, qui est ordinairement un vieillard, y plonge la pointe d une sagaye , dont les deux néophytes tiennent la hampe à pleines mains ; puis un autre individu j ette alternativement dans le vase de la monnaie d’argent, de la poudre, des pierres à fusil, des balles, plusieurs petits morceaux de bois et quelques pincées de terre prise aux quatre points cardinaux. En même temps, celui qui dirige la cérémonie, accroupi auprès du vase, frappe a petits coups, avec un couteau la hampe de la sagaye, rappelant le sens attaché à chacun des objets ci-dessus mentionnés ; l’argent, emblème de la richesse, signifie que les deux contractants devront partager leurs biens présents et futurs ; la poudre, les pierres à fusil et les balles, emblèmes de la guerre, indiquent que les dangers doivent leur être communs ; les fragments de bois et de terre ont aussi une signification particulière. Quand tous ces objets ont été mis dans le vase, le même individu demande aux deux futurs parents s’ils promettent de remplir les engagements imposés par le serment, et sur leur réponse affirmative, il les prévient que les plus grands malheurs retomberaient sur eux, s’ils venaient à y manquer. Puis il prononce les conjurations les plus terribles, en évoquant Angatch, le mauvais génie. Ses yeux s’animent par degrés et prennent une expression surnaturelle, lorsqu’il adresse, d’une voix forte et sonore, cette imprécation : « Que le caïman vous dévore la langue ; que vos enfants soient déchirés par les chiens des forets ; que toutes sources se tarissent pour vous et que vos corps abandonnés aux vouroundoules (effraies) soient privés de sépulture, si vous vous parjurez ! »

Cette première partie de la cérémonie terminée, le vieillard fait à chacun des impétrants, avec un rasoir, une petite incision au-dessus du creux de l’estomac, imbibe deux morceaux de gingembre du sang qui en coule et donne à avaler à chacun des deux le morceau de son vis-à-vis. Il fait boire après, dans une feuille de ravinala, une petite quantité de l’eau qu’il a préparée. En sortant, on se rend à un banquet de rigueur servi sur le gazon et on reçoit les félicitations de la foule. La cérémonie du fattidrah, bien que la même dans toute l’île, subit quelques modifications dans la forme, selon la peuplade chez laquelle elle a lieu. Ainsi, quelquefois, le sang, au lieu d’être reçu sur un morceau de gingembre, est mêlé de suite avec l’eau, que, dans le premier cas, l’on prend après.

Quoique le serment du sang ne soit pas toujours observé religieusement par les Malegaches, il peut être utile à un étranger, bien qu’il ne soit pas toujours agréable pour celui-ci, qui devient en butte aux importunités de son frère fictif. Les liens ainsi contractés sont, aux yeux des Malegaches, aussi sacrés et souvent plus respectés que ceux de la fraternité charnelle, dont le fattidrah impose d’ailleurs tous les devoirs. Deux frères de sang doivent partager leur fortune, se soutenir dans le danger, mettre en commun tous les biens et tous les maux de la vie, enfin, se prêter assistance en temps de guerre , quand même ils appartiendraient à des tribus ennemies. Dans ce dernier cas, ils doivent non seulement éviter de se faire du mal, mais encore, si l’un des deux tombe entre les mains du parti ennemi , l’autre est obligé de le préserver de la fureur de ses compagnons, qui s’abstiennent ordinairement d’attenter aux jours du prisonnier, dès qu’ils connaissent le lien qui l’unit à son protecteur.

Une femme peut faire le serment du sang avec un homme, deux femmes peuvent aussi le faire entre elles et rien ne s’oppose à ce qu’un étranger le contracte avec un indigène. Nous avons vu les agents anglais échanger ce serment avec Eadarna Ier. Nous l’avons vu échanger entre M. Lambert et Radama II. M. Grandidier a fait le serment du sang avec Razoumaner, roi des Antanosses, et avec Lahimériza, roi du Fiéérègne. Ceux qui veulent voyager à Madagascar ou s’y livrer à quelque opération de com-

merce trouvent avantage à le faire ; cette formalité facilite beaucoup leurs rapports avec les habitants, à qui il inspire tout d’abord une confiance plus grande.

Dès que deux Malegaches se sont liés par le fattidrah , les parents de chacun d’eux prennent à l’égard de l’autre le même titre de parenté qu’ils auraient si la fraternité selon le sang avait existé naturellement entre les deux contractants. Il y a plus, les effets de cette alliance s’étendent aussi dans le même sens aux membres des deux familles , les uns par rapport aux autres. De cette coutume résulte pour l’Européen qui visite ce peuple et l’observe superficiellement, une très grande difficulté à reconnaître les véritables liens de parenté qui existent entre les individus et c’est pour lui une source d’erreurs fréquentes.

Cette coutume par laquelle, suivant l’originale comparaison des indigènes, ils deviennent l’un pour l’autre « comme le riz et l’eau », c’est-à-dire inséparables, cette coutume honore un peuple à peine sorti de la barbarie (1). Elle s’allie parfaitement avec la généreuse hospitalité qu’il exerce envers tous les étrangers. Un voyageur européen arrive dans un village, il est immédiatement accueilli par le chef, qui lui cède sa plus belle case, lui envoie du riz, des poules, des fruits et, lorsque sa suite est nombreuse, un ou plusieurs bœufs. Le Malegache pauvre qui voyage entre, sans en être prié, dans la première case qu’il rencontre ; le propriétaire est-il à prendre son repas auprès de sa famille, l’étranger s’assied auprès d’eux. Le kabar ou récit de ce qu’il a vu est le seul écot qu’il ait à payer, encore n’estil pas tenu de dire son nom ni ses desseins ; mais, en général, il s’empresse défaire connaître et son nom et ses projets. L’hospitalité est une qualité tellement inhérente au caractère malegache, que, dans tous les grands villages, on trouve toujours une espèce de hangar public où les voyageurs viennent se mettre à l’abri du soleil ou de la pluie, en attendant qu’on leur ait préparé un logement gratuit.

(1) Nous avons vu, non sans étonnement, des voyageurs traiter cette coutume de ridicule. Elle pourrait être qualifiée tout au plus d’incommode, à cause de la perturbation apparente qu’elle apporte dans l’état public des individus et des abus qu’en font les Malegacbes, en spéculant sur ce serment mutuel pour accabler leur frère de sang européen de demandes de toutes sortes : pour certains d’entre eus. c’est, à lalonsue. une des formes de la mendicité.

Flacourt ayant écrit que les Malegaches n’avaient aucune religion, les historiens, à la suite, ont adopté et répété cette opinion. En s’exprimant ainsi, il est évident que Flacourt a voulu dire qu’à Madagascar il n’y avait pas de religion avec des dogmes, un culte, des temples, etc. Il n’en est pas moins vrai que cette population, mêlée d’Africains, d’indiens, d’Arabes, est déiste, c’est-àdire qu’elle reconnaît l’existence de Dieu, ce Les Malegaches, dit M. Grandidier, ont une religion, quoi qu’on en ait pu dire. Ils croient en un Dieu tout-puissant, créateur du monde et maître des destinées des hommes ; ce Dieu est adoré et invoqué dans toutes les actions de la vie. Auprès de ce Dieu viennent se ranger les âmes des ancêtres, qui, servant d’intermédiaires entre la divinité et les hommes, sont censées exercer une grande influence sur le bonheur de leurs parents. Leur religion vient probablement des Juifs et ils y ont greffé le culte des mânes des ancêtres, qui, d’après mes recherches, me semble avoir précédé l’introduction du cuite plus pur de ce Dieu qu’on adore sans temples et sans représentation directe. Jamais un Sakalave n’oserait violer un vœu fait aux mânes des parents. »

Le culte des ancêtres leur vient des Chinois par l’Indoustan et par la Malaisie. Les Hovas ont dû l’apporter avec eux.

cc Dans tous les actes importants, ajoute M. G-randidier, c’est à Dieu lui-même que le Malegache s’adresse, sans oublier toutefois de nommer aussi ses razanes ou ancêtres, et il lui offre en sacrifice un bœuf sur lequel il fait sa prière. Certains morceaux de la victime sont cuits pour être offerts aux ancêtres, leurs anges gardiens. Quand leurs prières, au contraire, n’ont trait qu’aux petits détails journaliers de la vie, ils invoquent directement leurs razanes et se contentent de déposer pour eux une offrande de riz cuit ou de rhum.

« Leur esprit superstitieux, avide de merveilleux, les a disposés à accueillir favorablement les prédictions des devins qui font métier de dévoiler l’avenir ; mais, s’ils admettent comme véridiques les explications qu’on titre de la disposition fortuite des graines avec lesquelles ils consultent le destin, le sïkidy, c’est qu’ils attribuent à la main de Dieu l’arrangement de ces graines.

« Ils ont aussi une grande confiance dans les talismans divers

sur lesquels ils ont appelé la protection de Dieu et auxquels ils attribuent certaine puissance particulière due à l’intervention divine. Le nom de Dieu se retrouve, au reste, dans toutes leurs prières (1).»

En somme, la religion des Malegaches est un mélange de déisme et de fétichisme dans lequel apparaît la croyance , généralement admise dans l’Orient , des deux principes, l’un qui est Zanahary, le bon génie, mot à mot celui qui a créé, et l’autre Angatch , mot à mot l'esprit , le revenant , le mauvais. C’est surtout de ce dernier qu’ils ont peur. Ils invoquent encore d’autres êtres supérieurs, esprits ou génies qui, selon eux, comme dans l’antiquité classique, président à la guerre, à la pêche, aux cultures, à la garde des troupeaux. Us leur attribuent le pouvoir de les protéger ou de leur nuire et leur offrent aussi des sacrifices. Sans avoir des idées bien définies sur l’âme, comme principe immatériel survivant à l’enveloppe charnelle de l’être humain, ils admettent cependant pour l’âme une autre existence. Ils parlent souvent d’une longue corde d’argent, au moyen de laquelle les esprits descendent sur la terre et par laquelle aussi ceux des morts remontent auprès du Dieu de la vie, dans l’air, où ils attendent qu’il les renvoie dans d’autres corps. Cette sorte de métempsycose est le sujet de croyances différentes. Par exemple, chez certaines tribus, les âmes des chefs prennent la forme de crocodiles, tandis que les sujets vont animer le corps des makis ou des chiens cerviers. Leur croyance à une vie extra-terrestre se manifeste encore par l’habitude qu’ils ont d’invoquer les âmes des ancêtres et de les prier de les inspirer.

Quelques ethnologues ont dit que l’on retrouvait chez les Malegaches beaucoup de coutumes judaïques. Cette assertion est loin d’être justifiée par les faits. Dans les provinces où des colons arabes sont venus jadis s’établir et où il existe encore de leurs descendants, on observe bien quelques pratiques défigurées de la religion de Moïse comme, par exemple, la circoncision, l’abstinence de porc, et l’usage de ne manger que des animaux tués par des individus de leur caste, mais les indigènes ne se confor-

(1) À. Grandidier, Bulletin de la Société de géographie; avril 1872.

ment pas à ces deux dernières règles, et, quant à la circoncision, qui est, il est vrai, pratiquée dans toute File, ils ne la rattachent, du moins maintenant, à aucune tradition religieuse ou historique, bien qu’elle remonte très probablement à l’arrivée des Arabes dans l’île.

Les habitants de Sainte-Marie et de la côte voisine, qui ont été regardés par quelques voyageurs comme issus de Juifs, n’ont, à part cette dernière coutume, aucun usage particulier qui puisse donner quelque crédit à une telle conjecture ; on ne trouve chez ces habitants, quoiqu’on l’ait prétendu, ni les traditions de Noé, d’Abraham ou de Moïse, ni la solennisation du sabbat. Il n’y a pour eux, de même que pour tous les Malegaches, entre les jours, aucune autre distinction que celle des jours heureux et des jours malheureux, dont la répartition est aussi variable dans le temps que leur influence l’est, en apparence du moins, sur les divers ordres de faits.

Chez quelques peuplades, l’idée que se font les indigènes des êtres auxquels ils consacrent leur culte n’est représentée par aucune image, ni par un signe quelconque; chez d’autres, il existe des idoles dont la structure est des plus bizarres. Les Sakalaves ne paraissent pas avoir d’idoles nationales. Mais les Hovas en ont que l’on promène en certaines occasions en processions et sur lesquelles nous avons donné les détails les plus complets. Ces idoles, comme on sait, ont été détruites en 1868, par la reine Ranavalo II, à l’instigation des méthodistes.

La circoncision, comme nous l’avons dit, est probablement d’origine arabe. Elle a toujours lieu vers la pleine lune. Lorsque le moment est arrivé, on transporte sur la place des villages un mât d’environ huit mètres d’élévation, que les charpentiers du pays se mettent en devoir d’équarrir, pendant que d’autres individus s’occupent de faire un trou en terre pour l’y planter.

Le chef, avec ses ampitakh (ministres) et ses femmes , s’assied près du mât sur des nattes, autour desquelles on a rangé un grand nombre de calebasses et de jarres pleines de toak et de bessa-bessa ; les parents dont les enfants doivent être circoncis dans l’année , apportent, longtemps avant la fête, le miel, les cannes à sucre, les bananes et le simarouba qui servent à faire les liqueurs.

Lorsqu’on a creusé le trou et dégrossi le mât , deux hommes et deux femmes se mettent à danser à l’entour pendant plus d’une demi-heure ; ensuite, le maître du village prend une calebasse de toak, en boit une gorgée, puis en verse dans le creux de sa main, et le répand dans le trou, en prononçant à voix basse quelques paroles mystérieuses. Un ombiache vient ensuite jeter des racines dans le trou et répand aussi le sang d’un coq blanc qu’il sacrifie.

Aussitôt après, la foule s’empare du mât et le dresse.

La danse recommence bientôt, mais, cette fois, tout le monde y prend part, même les enfants que leurs mères portent sur leur dos. On allume ensuite des feux autour du mât et les jeunes gens, armés de sagayes et de boucliers, simulent des combats en dansant au son de plusieurs tambours malegaches. Cette espèce de tambour que l’on appelle azonlcüiè est simplement le tronc creusé d’un jeune arbre. On écrit, en malegache, hazolahy, ce qui signifie arbre mâle. L’une des extrémités est recouverte d’une peau de bœuf avec son poil, l’autre d’une peau de cabri. Les indigènes se servent de cet instrument comme d’une grosse caisse ; ils frappent d’un côté avec une baguette, de l’autre, avec la main. Le son de l’azonlahé est sourd et monotone.

Les champions, comme dans un tournoi, se portent de terribles coups de lance qu’ils parent avec beaucoup d’adresse. Ces combattants sont si agiles que, quelquefois, l’un d’eux s’élance entre les jambes de son adversaire et, se relevant précipitamment, l’enlève sur ses épaules aux cris d’admiration des assistants. Les danses durent toute la nuit, mais personne ne s’enivre comme aux raloubas (orgies) ; car, la coutume prescrit d’être sobre et chaste, la veille de la circoncision.

Le lendemain, dès que l’on aperçoit le soleil à l’horizon , les Malegaches se rendent à la rivière voisine ; les femmes y portent leurs enfants qu’elles obligent à passer la nuit éveillés ; après les avoir baignés, elles leur mettent des colliers et des bracelets de mas-sirira (yeux de sarcelle) et de ravines (feuilles) et des séidiks neufs de toile de coton blanc. Ensuite, elles les rapportent au pied du mât, où l’on vient d’attacher le taureau du sacrifice. Bientôt, le plus vieux des ombiaches, armé d’un petit rasoir et un séidik de toile blanche sur l’épaule gauche, se lève pour recevoir

les enfants des mains de leurs mères et procède à l’opération, qui est plus ou moins longue, avec un mauvais rasoir. La partie amputée est placée dans un fusil chargé à poudre ou bien est piquée à la pointe d’une lance et on tire le coup de fusil ou l’on jette la sagaye par-dessus le toit de la maison du père. La sagaye s’enfonce-t-elle droit en terre, c’est, dans leur superstition, un présage assuré que l’enfant sera courageux.

Pour les fils aînés de rois, dont, suivant les idées malegaches, le corps entier est sacré, la cérémonie est tout autre ; à un des oncles du futur monarque incombe l’honneur de prendre un repas singulier autant que répugnant. Il y a beaucoup de tribus à Madagascar où cet usage horrible est général dans toutes les familles.

Quand l’opération est terminée, l’ombiache égorge le taureau, qui est coupé en une infinité de petits morceaux et partagé entre les assistants. La tête est plantée au bout de la perche , la face tournée vers l’ouest. C’était aussi de ce côté que l’opérateur s’était tourné pour circoncire ; le reste de la journée se passe en réjouissances.

Ainsi que chez tous les peuples sauvages , les coutumes superstitieuses sont très nombreuses à Madagascar ; mais, il est impossible à un Européen de les connaître toutes, parce que les Malegaches se cachent ordinairement des étrangers pour les accomplir.

Dans toutes les provinces, on trouve des individus qui, outre le métier de médecin, exercent aussi celui de devin ; les Sakalaves les nomment ampi sikidy. On a pu apprécier leur rôle politique dans la partie historique de cet ouvrage. Ces prétendus sorciers ont la plus grande influence sur l’esprit des autres indigènes et obtiennent tout par la crainte qu’inspire leur pouvoir supposé. Il n’est guère d’affaires qu’on entreprenne sans les consulter.

Les Malegaches font un grand usage d’amulettes ou talismans qu’ils nomment fanfoudis, ou ahoulis ou grisgris. Ils leur croient toutes sortes de vertus, même celle de faire connaître ce qui doit arriver. Ces talismans sont portés au cou. Il n’est pas un seul homme, libre ou esclave, qui n’ait son ahouli, son talisman, souvent acheté à un prix élevé. Cet ahouli consiste en un bout de corne de bœuf renfermant, au milieu de sable arrosé de graisse,

des bouts de parchemin chargés de signes cabalistiques, quelques vieux clous, de petits morceaux de bois, des vis, etc., tous objets dans lesquels ils mettent une confiance entière. Dans leurs idées, c’est l’Être suprême, le Créateur, qui donne aux divers grisgris leurs propriétés. Chaque talisman a ses vertus particulières ; les uns rendent invulnérable leur bienheureux possesseur ; d’autres sont de précieux philtres d’amour ; il en est qui donnent la santé, la richesse, etc. De temps en temps, ils leur adressent des prières, leur offrent même un bœuf en sacrifice et versent sur le sable quelques gouttes de rhum , espérant ainsi se rendre propices ces puissants talismans.

Il n’est pas rare de voir les ombiaches mettre leurs ahoulis en rivalité; chacun prie avec ferveur son grisgris de seconder ses vœux, et celui d’entre eux qui , dans le mois suivant, tombe malade ou éprouve un malheur, s’avoue vaincu.

Les Malegaches ont une telle foi dans la faculté des talismans qu’ils leur attribuent même le pouvoir de tuer leurs ennemis. Quand ils parlent d’empoisonnement, ce n’est pas, en effet, ainsi que l’ont cm à tort beaucoup d’Européens, à la mort par les poisons végétaux ou minéraux qu’ils fout allusion, mais bien à l’effet pernicieux des sortilèges. Ils jettent sous le lit de leur ennemi un ahouli, auquel ils adressent la prière de le faire périr, et ils ont la persuasion que dans un temps plus moins long leur souhait sera accompli.

Dans certaines maladies convulsives, on célèbre, sur la côte occidentale, comme sur la côte est, quoiqu’avec des usages un peu différents, le scindât se ou bily, pour demander à Dieu la guérison du malade. Une petite cabane de roseaux est construite au milieu des champs ; on y installe le malade , et quelques parents , qui ont fait vœu de chasteté pour tout le temps que doit durer la retraite, lui donnent les soins nécessaires et préparent sa nourriture. Tous les soirs, des chants sont adressés à l’Être suprême. Les hommes s’amusent à courir, les armes à la main, autour de la hutte, soulevant des nuages de poussière et répétant un refrain monotone qu’ils accompagnent de temps en temps de coups de fusil. Us croient complaire à Dieu par ces bruyantes démonstrations. Si l’on ne connaissait les bonnes intentions qui les animent, on

croirait qu’ils veulent hâter la mort de leur parent. Le dernier jour de la cérémonie, on offre un bœuf en sacrifice à Dieu et le malade est porté sur un échafaudage, haut de 3 à 4 mètres, où l’on procède publiquement à sa toilette et où on le force à manger un morceau de la victime. S’il en a la force, il doit ensuite danser aux acclamations de la foule et choisir dans ses troupeaux un dabara ou favori, jeune veau dont la vie est respectée jusqu’à la mort de son maître.

Les amulettes de guerre, nommées particulièrement sampè, sont des bouts de cornes de bœufs , quelquefois artistement travaillées et garnies en argent, suivant les moyens ou le rang des propriétaires. Ces bouts de cornes contiennent des drogues auxquelles ils croient la propriété de rendre invulnérables ceux qui s’en servent. Quand les Sakalaves ne portent pas leurs talismans sur eux, ils les placent soigneusement dans une petite boîte et les graissent de temps en temps avec une huile aromatique. Un homme absent est-il inquiet de ce qui se passe chez lui, il met un fanfoudi sous sa tête, pendant son repos, convaincu qu’il en apprendra ce qu’il désire savoir.

Au nombre des pratiques superstitieuses des Sakalaves, il faut mettre l’habitude qu’ils ont de se barbouiller avec une pâte blanche faite d’une terre crayeuse très commune à Madagascar et à laquelle on attribue, dans toute l’île, une propriété médicale. Us s’en servent , eux aussi, comme d’un topique ; mais l’usage qu’ils en font a souvent une autre cause. Craignant singulièrement l’esprit mauvais , ils cherchent , par tous les moyens qu’ils peuvent imaginer, à se mettre à couvert de sa malice, et, quand ils se persuadent qu’ils doivent le trouver sur leur passage , ils tracent sur leur visage trois lignes de cette pâte blanche, une au milieu du front et une autre, de chaque côté, entre la joue et l’oreille.

La croyance aux jours heureux ou malheureux, répandue chez tous les Malegaches, porte les Sakalaves à s’abstenir de toute affaire pendant certains jours qu’ils nomment fâli; ils n’oseraient, alors , sortir de leurs cases ni entreprendre la moindre affaire , et, si un étranger se présente à l’entrée d’un village pendant l’un des jours que le chef de l’endroit regarde comme fâli , on le prie de rester en dehors et à quelque distance jusqu’au lendemain.

Chez les Malegaches, et particulièrement chez les Sakalaves (lu sucl , l’accusation de sorcellerie portée contre les étrangers peut faire courir à ceux-ci les plus grands périls, comme il advint à M. Alfred Grandidier. Il était arrivé à Tulear le 20 juin 1868. Il raconte que, par mesure de prudence raisonnée, son premier soin fut, pour se couvrir dé son autorité contre une telle accusation, d’aller rendre visite au roi du Fiéérègne, Lahimerisa, avec lequel, antérieurement, il avait contracté le serment du sang.

« Je savais, dit-il, que les Sakalaves m’avaient bénévolement attribué, en 1866, la réputation de sorcier et je voulais, dès mon arrivée , mettre le roi dans mes intérêts à force de cadeaux. Bien m’en prit ; j’eus, pendant mon séjour dans l’Etat de Fihérénane, de nombreux kabars ou procès pubbcs sous la prévention de sorcellerie et ce ne fut que grâce à la protection royale que je pus en sortir sain et sauf.

« Je dois dire qu’aucune accusation n’est plus dangereuse, dans les contrées sauvages indépendantes des Hovas que celle de sorcellerie. Si le prétendu crime est prouvé, une mort immédiate est la punition du coupable. Je ne sache pas qu’il existe un peuple plus stupidement superstitieux que les Malegaches ; pour les Sakalaves comme pour les autres tribus , aucun fait n’arrive naturellement ; bonheur et malheur, tout est dû aux sorts et aux talismans. Que de tracas et d’ennuis m’ont journellement causés les habitants de la côte ouest par suite des craintes absurdes qu’ils éprouvent contre les sorciers ! Or, est sorcier tout individu qui se distingue d’autrui par ses actions ou par ses paroles; je laisse à penser si un pauvre voyageur qui passe sa journée à prendre des informations, à écrire, à regarder les astres, à causer avec le bon Dieu, comme ils disaient dans leur idiome pittoresque, ou à manier une foule d’instruments plus extraordinaires les uns que les autres et à collectionner des peaux d’animaux, à plonger des reptiles dans l’alcool, ne donne pas prise aux soupçons et n’est pas à leurs yeux un de ces monstres qu’on ne saurait trop craindre et contre qui il est bon de prendre toute précaution.

« Je connaissais leurs mœurs et leurs lois et je vivais de leur vie, je m’étais attiré ou plutôt j’avais acheté la bienveillance des chefs et du peuple et, cependant, je ne pourrai jamais dire quel-

les difficultés j’ai éprouvées, dans certains cas, à poursuivre mes études, quels obstacles insurmontables m’ont empêché, en d’autres circonstances, d’arriver au but que je poursuivais pourtant avec persévérance. Si l’intérêt n’était le motif le plus puissant de leurs actions, j’eusse certainement été réduit à l’impuissance la plus absolue (1) ».

L’industrie est, comme on le pense bien, encore arriérée chez les Malegaches. Le petit nombre de leurs besoins n’a pas dû naturellement les porter à lui donner un grand développement. Mais, dans le peu d’objets sur lesquels elle s’est exercée, iis montrent cette intelligence et cette adresse dont ils sont naturellement doués. Leurs constructeurs de pirogues sont éminemment habiles, leurs procédés pour la fabrication du fer très ingénieux, bien qu’imparfaits et il faut toute leur patience, cette immuable patience orientale, pour qu’ils achèvent leurs beaux lambas (pièce d’étoffe qui tient une place importante dans le costume). On serait étonné en Europe de l’activité et de l’adresse des Malegaches, notamment pour les travaux de bâtisse de tous genres.

Il j a chez eux plusieurs sortes de pirogues, les pirogues en planches, les pirogues d’une seule pièce, les pirogues à balancier et celles que construisent les Anta’ymours.

Les pirogues en planches que les Malegaches appellent lakaridrcifitra ’ ou Tcücan’ -pcifana (traduction littérale de la dénomination française) , sont composées de dix-sept pièces sans compter les bancs dont le nombre varie suivant les proportions de l’embarcation. 11 y en a sept, huit et jusqu’à neuf, placés à une égale distance les uns des autres. Dans le milieu et sur le devant, on en met deux l’un sur l’autre ; on les perce pour y placer les mâts , dont le pied repose dans une carlingue pratiquée à cet effet sur la quille. Les bancs se nomment sakari (largeur) ; celui de derrière, qui forme une espèce de tillac et qui sert de siège au timonier, s’appelle sdkarû'poulan (banc qui n’a rien derrière lui).

La forme du bateau a assez de ressemblance avec la moitié d’une noix de coco : c’est un ovale allongé et plus relevé sur l’arrière que sur l’avant.

(1) Bulletin de la Société de géographie; février 1872.

Une pirogue de sept bancs doit avoir en longueur six mètres , et quatre dans sa plus grande largeur. Elle porte 3,000 pesant avec son équipage composé de six hommes et d’un patron. La pirogue de 8 bancs a sept mètres sur quatre et demi et porte 5,000, 14 rameurs et un patron ; la pirogue de 9 bancs porte 10,000 et 15 personnes; elle a dix mètres sur sept. En 1774 l’interprète Majeur se rendit de Foulepointe à la baie d’Antongil dans une pirogue de ce genre avec 1G0 personnes.

Les voiles sont faites de rabane et gréées comme celles de nos chaloupes ; il y en a deux à chaque pirogue. Ces sortes de bateaux portent bien la voile, vont très vite et font quelquefois 120 kilomètres d’un soleil à l’autre ; mais on couche tous les soirs à terre.

Les Anta’ymours ont des pirogues moins grandes que leslakandrafitra’, mais construites avec plus de soin encore. Néanmoins, même avec du lest, elles sont trop légères et trop rases pour porter la voile ; mais elles sont on ne peut plus commodes pour naviguer sur des côtes à mer houleuse et surtout pour franchir les barres qui existent à l’embouchure des rivières ; on ne peut se faire une idée de la vitesse avec laquelle elles effleurent l’eau.

Les lalcari -Icari -ongou tche (littéralement pirogue-jambe), sont faites d’un seul tronc d’arbre, très longues, très étroites , mais si vacillantes qu’une longue habitude n’empêche pas que l’on n’y chavire; cependant, elles portent quelquefois 8,000 avec 8 rameurs et un patron.

Les pirogues de la côte de l’ouest sont beaucoup plus petites que les précédentes, mais aussi légères et aussi commodes pour franchir les barres ; elles sont aussi faites d’un seul tronc d’arbre. Comme elles sont trop étroites pour tenir à flot , elles sont soutenues par un ou deux de ces appareils si souvent représentés dans les paysages des îles de la Polynésie (Océanie orientale) ; c’est un petit radeau assez semblable à la charpente d’un tabouret et tenu à une certaine distance de la pirogue par un balancier formé d’une seule poutre de bois dur et pesant attachée sur le plat bord.

Les forges malegaches sont bien différentes des nôtres ; leurs soufflets surtout sont très curieux et de la plus grande simplicité ; ils se composent de deux troncs d’arbres percés d’un bout à l’au-

tre à l’exception d’une petite portion de l’extrémité inférieure qui forme le fond et au-dessus duquel est un trou. Ces cylindres ont environ trente centimètres de diamètre et un peu plus d’un mètre de largeur ; ils ressemblent à deux pompes réunies par une mortaise pratiquée dans la longueur de l’une d’elles ; deux tuyaux en fer de trente centimètres environ de longueur et de quelques centimètres de diamètre sont placés, à quelques pouces au-dessus du fond, dans les trous dont je viens de parler. Les deux tuyaux, en se rapprochant , entrent dans des trous ronds que l’on pratique dans un massif de maçonnerie consolidé avec de la terre glaise. Ce foyer a la forme d’un chapeau chinois ; au milieu s’élève un tuyau en fer plus large que les premiers, par où sort la fumée; chaque pompe a un piston garni d’étoupes que le souffleur placé au milieu tient à chaque main et qu’il fait aller alternativement ; ces soufflets produisent beaucoup de vent. Comme les forges ordinaires n’ont pas besoin de concentrer autant de chaleur que celles qui servent à fondre le minerai, les Malegaches ne se donnent pas la peine de faire d’ouvrages en maçonnerie et les tuyaux placés près du fond des cylindres sont seulement fixés dans une grosse pierre percée d’un trou où ils entrent.

Nous avons parlé plus haut des séidiks et des sim’-bous qui forment le costume des Malegaches de la côte. Le salalca et le lamba sont les deux parties principales et généralement les seules des vêtements des Hovas. Le premier est une pièce d’étoffe en soie, en coton ou en fil de rafia dont ils s’enveloppent la partie inférieure du corps, après avoir fait plusieurs tours au-dessus des reins ; son extrémité libre est arrêtée à la ceinture. Le lamba est une espèce de manteau dont ils se drapent et dont l’étoffe et la richesse varient selon le rang de celui qui le porte. Leurs toiles sont connues des Européens sous les noms de pagnes et de rabanes suivant leur finesse.

Les pagnes sont faites avec des fils retirés de l’épiderme des folioles de la feuille du rafia (palmier très commun dans le pays), prises sur le bourgeon terminal, pendant que couchées sur le pétiole commun et se recouvrant les unes les autres, elles ont cette belle couleur paille qui les distingue et qu’elles perdent, aussitôt que , par le développement , elles sont exposées au contact de l’air.

Les pagnes en couleur écrue sont principalement destinées aux étrangers ; celles en usage parmi les naturels sont rayées de couleurs diverses et prennent différents noms.

Les métiers avec lesquels on fabrique ces tissus sont simples et ingénieux. Sur de petits piquets enfoncés dans la terre sont posés des montants de bambou ou d’autre bois léger ; les fils sont liés au bout du métier sur une traverse de bambou ; cette traverse, attachée sur les montants, repose sur d’autres traverses placées de distance en distance. Le tisserand se sert d’une aiguille de bois évidée couverte de fil dans sa longueur et d’une espèce de lame de sabre en bois qui lui tient lieu de peigne. A mesure qu’il travaille, il roule sa toile autour d’une pièce de bois carrée, dont les deux bouts sont percés, et la fait entrer dans deux forts pieux de bois ferrés par le bout. Les fils qu’ils emploient n’ont pas une aune de longueur et ils sont obligés de les nouer à chaque instant, mais ces nœuds sont faits avec tant de soin quils ne paraissent pas dans la toile ; les pièces de pagne qui ont ordinairement 4 à 5 aunes de longueur sur 3 à 4 de large se vendent 4 et 5 piastres , quand elles sont très fines ; il faut au moins trois mois pour en faire une.

Outre ces différents produits , les Malegaches font encore de la poterie et diverses pièces d’orfèverie. Mais, en général, ils sont plutôt pasteurs, agriculteurs et pêcheurs que fabricants. Du reste, la propriété n’y est pas constituée comme en Europe. Celui qui veut faire un tavè (cultiver un champ), choisit un endroit à sa convenance et met le feu aux arbustes et aux plantes qui y croissent ; il attend, pour cette opération, un jour où la brise souffle avec force. C’est en cela que consiste la prise de possession ; mais le terrain brûlé ne lui appartient que jusqu’à la récolte. Si, après cette préparation, un autre venait le cultiver, un troisième l’ensemencer et un quatrième récolter, la moisson appartiendrait au premier, c’est-à-dire au laboureur.

On trouvera, dans l’un des chapitres qui suivent, les détails relatifs au commerce spécial de Madagascar.

Nous avons parlé, plus haut, du code amglo-hova promulgué le jour du couronnement de Ranavalo II. Nous en avons fait connaître les principaux articles. Nous donnons, ici, par surcroît et

à titre historique, le texte de l’ ancien code hova en vingt-six articles, édicté par Andrianampouine, père de Radama Ier, et que le lecteur pourra comparer avec celui de 1868.

Yoici ces vingt-six articles :

Article premier. — Il y a peine de mort, vente des femmes et des enfants et confiscation des biens : 1° pour la désertion à l’ennemi ; 2° pour celui qui cherchera à se procurer les femmes des princes et ducs ; 3° pour celui qui cache une arme quelconque sous ses vêtements ; 4° pour celui qui fomente une révolution ; 5° pour celui qui entraîne des hommes en dehors du territoire hova ; 6° pour celui qui vole les cachets et contrefait les signatures ; 7° pour quiconque fornique avec les vaches ; 8° pour qui découvre, fouille ou dénonce une mine d’or ou d’argent (1) ; 9° les ducs ne peuvent perdre leurs femmes et leurs enfants que pour les crimes ci-dessus.

Article deux. — ■ Celui qui répand de faux bruits en dehors d’Àndohalo (place publique de Tananarive) ou du champ de Mars sera lié par ceux qui l’entendront et conduit aux juges.

Article trois. — Celui qui fera emploi de faux poids, fausses mesures et qui profite de sa force pour obliger un individu à lui acheter ou à lui vendre, est déclaré coupable.

Article quatre. — -Je n’ai d’ennemis que la famine ou les inondations. Quand les digues ou rizières seront brisées, si les avoisinants ne suffisent pas pour les arranger, tout le peuple devra donner la main pour en finir tout de suite. Si la digue de Vohilara (rizière en avant de Tananarive) est avariée , tout le peuple se réunira pour la réparer immédiatement.

Article cinq. — Quand il y aura une corvée, et que parmi ceux qui doivent cette corvée il y en ait trop peu ou qui soient malades, celui qui est chargé de cette corvée, s’il paye les hommes pour le remplacer et qu’ensuite il fasse payer plus cher qu’il n’a réellement donné, celui-là est coupable.

Article six. — Celui qui , dans un procès, corrompt ou cherche à corrompre les juges , perd son procès et est condammé à cin-

(1) Le nouveau code anglo-hova de 1868 ajoute à la défense de dénoncer les mines d’or et d’argent celle de signaler les mines de diamants !

quante piastres d’amende, et, s’il ne peut pas payer cette amende, il est vendu.

Article sept. — Celui qui achète aux blancs ou aux peuples soumis aux Hovas et qui emporte la marchandise sans la payer sera saisi et vendu , ainsi que tous ses biens , pour payer la valeur des marchandises qu’il a emportées.

Article huit. — Celui qui achète un objet et qui donne un acompte , si ensuite il n’a pas assez d’argent pour payer la somme entière, est obligé de rendre l’objet et perd son acompte.

Article neuf. — Quand vous aurez donné à vos propres enfants ou à ceux que vous aurez adoptés une partie de vos biens et que plus tard vous ayez à vous en plaindre, vous pourrez les déshériter et même les méconnaître.

Article dix. — Si un orphelin ne se conduisait pas bien envers ses grands-parents, ces derniers peuvent le méconnaître, quand bien même il serait soldat.

Article onze. — Quand vous prendrez un enfant pauvre et que vous l’élèverez comme votre enfant , si , après votre mort , il réclamait une partie de vos biens , il ne pourrait rien avoir, à moins qu’il ne prouve par témoins que vous l’avez adopté comme fils.

Article douze. — Si vous employez de faux témoignages pour un procès , vous perdez ce procès et vous êtes condamné à perdre la moitié de la valeur de ce que vous réclamez.

Article treize. — Si quelqu’un veut faire un procès pour un terrain que vous aurez acheté , mais dont le vendeur est mort depuis la vente , il perdra son procès et sera condamné à cinquante piastres d’amende.

Article quatorze. — Si quelqu’un emmène un esclave sans la permission de son maître , il est condamné à rendre l’esclave et à en payer le montant à titre d’amende.

Article quinze. — Les esclaves de la province d’Imerne ne peuvent être vendus en dehors de cette province. Si quelqu’un s’écarte de cette loi , il est déclaré coupable.

Article seize. — Si quelqu’un fait paître des bœufs dans des pâturages qui appartiennent à un autre et qu’il ne retire pas ses bœufs à la première sommation , il sera condamné à une piastre d amende par bœuf.

Article dix-sep t. — Si vous avez des peines ou des chagrins , soit hommes , femmes ou enfants , faites-en part aux officiers et aux juges de votre village, afin que vos peines ou vos chagrins me parviennent.

Article dix-huit. — - Quand un homme ivre se battra avec le premier venu, lui dira des injures ou détériorera des objets qui ne lui appartiennent pas, liez-le et, lorsqu’il aura recouvré la raison , déliez-le et faites-lui payer les dégâts qu’il a commis.

Article dix-neuf. — Ceux qui auront acheté de la poudre et des fusils ont ordre d’apporter cette poudre et ces fusils au gouvernement et ils ne seront pas considérés comme coupables , parce que la poudre et les fusils ne peuvent appartenir qu’aux soldats.

Article vingt. — Si, quand vous jouez ou parlez, vous vous servez d’argent qui n’est pas à vous, vous serez condamné à rendre cet argent, plus à vingt piastres d’amende.

Article vingt et un. — Soyez amis tous ensemble, entendezvous bien, parce que je vous aime tous également et ne veux retirer l’amitié de personne.

Article vingt-deux. — Un chef ou un commandant qui dit à ceux qui sont sous ses ordres de lui prêter la main pour un travail qui lui est personnel et qui garde rancune à celui qui n’aura pas voulu lui prêter son concours et qui lui fait supporter sa rancune dans le service, sera considéré comme coupable.

Article vingt-trois. — Vous êtes chef et vous avez du monde sous vos ordres : si un chef, plus gradé que vous, vous prie de lui domier la main pour un travail à lui et que vous employiez à cet effet mon peuple pour avoir ses bonnes grâces, je vous considère comme coupable.

Article vingt-quatre. — Vous êtes grand, chef, etc. : on place chez vous de l’argent , parce qu’on a confiance en vous. Si plus tard ce chef ne veut pas rendre et qu’il soit prouvé qu’il a été vraiment dépositaire de la somme qu’on lui réclame , il sera condamné à rendre la somme et à payer une amende de cent piastres.

Article vingt-cinq. — Celui qui fabrique des sagayes est coupable.

Article vingt-six. — Celui qui aura des médecines qui ne lui viendront pas de ses ancêtres, ordre de les jeter.

Articles additionnels et de sanction générale.

Article vingt-sept. — Celui qui ne respecte pas certains dons et usages qui viennent d’Andrianpouérine payera cent piastres d’amende.

Article vingt-huit. — Celui qui ne suivra pas nos lois sera marqué au front et ne pourra pas porter les cheveux longs , ni aucune toile propre, ni le chapeau sur- la tête (1).

Yoici, dans la pratique, quelles sont les mœurs judiciaires du pays. Parmi ces coutumes, surtout chez les Sakalaves de l’ouest, figure le droit d'a/rehar, de ariary, piastre, sorte de droit de mutation après décès, dont la quotité n’est pas fixée et prélevé sur les marchandises quelconques laissées par le chef d’une opération commerciale qui vient à décéder sur le territoire du roi ; c’est au profit de ce dernier qu’a Heu la perception. Il y a, en cette occurrence, matière à discussion : de là, procès, kabar. Si le défunt et le roi n’étaient pas liés par le serment du sang, on paie généralement moins ; mais s’ils étaient frères de sang, les prétentions du roi sont bien plus élevées, par ce motif que, d’après ses lois, un frère doit hériter de son frère. A entendre le premier orateur de la couronne, le roi devrait appréhender l’héritage tout entier; mais sa thèse ne manque pas d’être combattue par l’avocat (il y a des avocats à Madagascar ) qui défend les intérêts de la succession, auquel répliquent d’autres avocats du parti royal, cette fois plus modérés dans leurs réclamations. Ils parlent, presque en termes attendris, du défunt qui était leur ami, qui était l’ami, le .frère du roi ; ils expliquent qu’en cette qualité le souverain a incontestablement droit à l’héritage, mais qu’il faut également prendre en considération que le de cujus a un père , une mère , des frères et sœurs, des enfants peut-être, auxquels revient le succession et que ces héritiers ne doivent pas être dépouillés. Enfin, après avoir discuté assez longtemps, on arrive, en manière de conciliation et eu égard à la quantité de marchandises laissées par le propriétaire,

(1) Ce code a été recueilli à Madagascar, en 1863, par M. Charnay. M. Jules Duval l’a publié dans l’appendice de son livre les Colonies et la politique de la France coloniale, p. 499.

à convenir que le roi se contentera de prendre soit 15, soit 10 objets de chaque sorte. Tel est le droit d’arehar. Ajoutons que, chez les Sakalaves, le roi, en général, prend tout ou peu s’en faut.

Les faits considérés crimes ou délits, ainsi que les lois qui servent à leur répression, sont à peu près les mêmes pour toutes les peuplades de l’île et se conservent par la tradition orale. Chez les Sakalaves , les individus particulièrement chargés de ce soin sont nommés aiwpiassy-firazanga et les lois ou coutumes ellesmêmes filera.

Les principaux faits que la loi sakalave, qu’il ne faut pas confondre avec les lois hovas, reconnaît comme crimes ou délits sont : la sorcellerie, la profanation des tombeaux, le meurtre sous toutes ses formes , le vol , les voies de fait envers un homme libre, la calomnie , l'adultère et l’insolvabilité.

Les peines applicables aux délinquants sont la mort, l’esclavage et l’amende.

Les causes, soit civiles, soit criminelles, sont jugées en kdbar (assemblée) par un jury de notables pris dans la classe même de l’accusé. L’information s’établit ordinairement par témoignage et par serment. Le témoignage est une déclaration pure et simple, relative aux faits du procès. Le serment est une imprécation portée conditionnellement contre une personne qu’on cite et par laquelle on rend en quelque sorte cette personne responsable de la vérité de ce que l’on avance. La formule usitée est celle-ci : « Si ce que je dis est faux, que tel individu soit foudroyé! » ou bien « qu’il soit changé en tel animal !» Le serment a d’autant plus d’influence sur les juges que la personne sur laquelle porte l’imprécation est plus puissante ; car il doit alors attirer bien plus de dangers sur son auteur. S’il est reconnu que celui-ci a fait un faux serment, il devient l’esclave de la personne par laquelle il a juré. Les parties sont tour à tour entendues devant le jury; toutes les fois que l’une d’elles affirme une chose par serment, l’autre, si elle nie, doit aussi jurer pour appuyer sa dénégation. A chaque preuve évidente fournie par l’accusateur, à chaque témoignage en faveur de l’accusé, les juges mettent clans un vase un petit morceau de bois, l’avocat parle alors et défend l’accusé : il n’est payé qu’en cas de gain du procès , comme le médecin en cas

de guérison ; puis, les débats étant clos, on compte le nombre de preuves pour et contre, représenté par celui des morceaux de bois contenus dans chaque vase, et le jugement est rendu à l’avantage de la partie en faveur de laquelle ce nombre est le plus grand.

Si l’information faite par témoignage et par serment n’a pas suffi pour édifier complètement la conviction des juges et que l’accusé nie absolument le fait qu’on lui impute, on en vient alors aux épreuves judiciaires, assez analogues, quant au but, à celles employées au moyen âge en Europe, sous le nom Hz jugements de Dieu. Ces épreuves sont faites chez les Malegaches par l’eau , par le feu et par le poison. L’épreuve par le poison s’accomplit au moyen du tangnin.

Quand l’accusé est soumis à l’épreuve du tanguin , l’accusateur, s’il n’est d’une classe supérieure à la sienne, doit aussi subir cette épreuve et, dans ce cas, le jugement est rendu en faveur de celui des deux qui a le moins souffert du poison. Dans le 'cas contraire, l’opinion des juges se forme d’après la manière dont le patient supporte l’épreuve, appréciation qui est sans doute influencée par les préventions existant déjà pour ou contre lui dans leur esprit, à la suite de l’information préliminaire.

Si l’innocence de l’accusé demeure prouvée par le témoignage et le serment seuls , l’accusateur doit lui payer une forte indemnité ; mais, lorsque c’est par l’épreuve judiciaire et que l’accusateur est d’une classe inférieure à celle de l’accusé , il devient l’esclave de ce dernier. S’ils sont tous les deux de la même classe , l’accusateur est condamné à la peine qui aurait atteint l’accusé, au cas où celui-ci aurait été reconnu coupable. Enfin, si la culpabilité de l’accusé est reconnue, le jury lui applique la peine assignée par la loi au crime ou au délit qu’il a commis.

La sorcellerie et la profanation des tombeaux entraînent toujours la peine de mort.

L’individu coupable de meurtre ou d’empoisonnement est ordinairement livré aux parents de la victime, qui peuvent ou le tuer ou le réduire en esclavage ou le forcer à payer une forte somme, soit en argent soit en bœufs, selon qu’il est d’une classe inferieure, égale ou supérieure à la leur.

Le vol est puni par l’esclavage , s’il est de quelque importance, et par une amende du double de l’objet volé, si cet objet est de peu de pris.

Quiconque a manqué au respect dû aux ancêtres d’un autre, est condamné à lui payer une amende proportionnée à l’insulte.

Tout fait qui peut causer un dommage matériel ou moral à un individu de condition libre, emporte, pour celui qui en est l’auteur et au profit de celui qui l’a éprouvé, une amende fixée par le jury, proportionnellement au dommage.

Les épreuves judiciaires se faisaient autrefois par l’eau, par le feu, par le poison.

L’épreuve par l’eau était usitée surtout aux environs du fort Dauphin, dans la partie méridionale de File. L’accusé était conduit au pied de la roche d’Itapère, et là c’est le plus ou moins de brise ou le degré d’élévation de la marée qui décidait du sort des infortunés que l’on y exposait. Ils devaient se tenir debout, les mains appuyées sur le rocher fatal et les jambes dans la mer jusqu’aux genoux , pendant un intervalle de temps dont la durée était fixée. Si les vagues qui viennent toujours se briser avec fracas sur les récifs dont cette cote est hérissée ne leur couvraient qu’une partie des cuisses, ils étaient proclamés innocents. Mais, si par malheur une goutte d’eau détachée de la lame venait à mouiller la partie supérieure de leur corps, ils tombaient à l’instant percés de plusieurs coups de sagayes.

L’épreuve par le feu se faisait au moyen d’un fer chaud que l’on passait sur la langue de l’accusé. S’il n’en résultait rien pour lui, il était libre. Dans le cas contraire, une fin semblable à celle qui terminait l’épreuve par l’eau lui était réservée.

Quant à l’épreuve par le poison, c’est, nous l’avons dit, le tanguin qui en était l’instrument.

Le tanguin est , comme on sait , un grand et bel arbre, le tanguinia veneniflua, la tanghinie vénéneuse des botanistes européens. Il porte un fruit de forme oblongue qui, arrivé à sa maturité , est de la grosseur d’une pêche et d’une couleur rougeâtre. Le suc de son noyau , pris à une dose connue, a la propriété de coaguler le sang plus ou moins vite, en occasionnant d’affreuses convulsions et d’abominables souffrances. Le lecteur a trouvé, dans les chapi-

très précédents, tons les détails qu’il est superflu de répéter ici sur ce supplice aujourd’hui aboli chez les Hovas, mais qui subsiste encore chez les peuplades indépendantes où il s’inflige, non par le tanguin, mais par les poisons ordinaires.

Les Malegaches, divisés en tribus, subdivisées elles-mêmes en villages, sont, comme tous les peuples placés dans les mêmes conditions politiques, gouvernés par des chefs dont le pouvoir est plus ou moins grand, selon que la population qui leur obéit est plus ou moins considérable. Chaque village a son chef et chaque chef a ses ampitaJchs ou ministres chargés de faire connaître ses volontés ; ce mot signifie littéralement parleurs. Son pouvoir absolu dans la forme ne l’est cependant pas de fait ; il est pondéré par un conseil des principaux habitants et des vieillards, qui apportent dans la gestion des affaires qu’on leur soumet leur sagesse et leur expérience et les règlent au moyen des coutumes et des lois transmises oralement par la tradition et dont la conservation intacte est confiée à une mémoire que son peu de préoccupations met à l’abri de l’inexactitude. Ces affaires se traitent dans une assemblée générale ou kabar présidé par les chefs et les anciens du pays. C’est là que tout se décide ; la guerre ou la paix, les travaux relatifs à l’agriculture, les procès, en un mot tous les actes qui intéressent la communauté. La manière de procéder dans ces kabars est à peu près la même chez toutes les peuplades, sauf les modifications qui résultent de la forme différente de leur gouvernement. Ces réunions ont ordinairement lieu en plein air, au pied de quelque tamarinier voisin du village ou sous un hangar consacré à cet usage. Toute la population a le droit d’y assister : en certaines circonstances, cependant, quand l’entreprise qu’on veut y discuter doit rester secrète , l’assemblée se tient la nuit dans quelque endroit écarté et on en éloigne avec soin tous ceux qui ne doivent pas y prendre part.

Depuis l’usurpation des Hovas et le règne de Radama , les formes de ce gouvernement local n’ont pas changé , mais on l’a subordonné à un système plus vaste, plus compliqué et qui permettait de faire sentir d’une manière continue aux populations soumises le joug qu’elles subissent.

Chaque province est gouvernée par un commandant et divisée

en un certain nombre de districts à la tête desquels est un fonctionnaire soumis au premier. Mais ce gouvernement n’a que les formes extérieures de celui des États civilisés, il en a tous les défauts sans aucun des avantages, c’est de la fiscalité de bas étage sous un semblant d’ordre, à la faveur de laquelle l’esprit sordide et rapace des Hovas, chefs et subordonnés, se donne carrière sans aucune pudeur.

Chaque jour Ranavalo et ses ministres confisquaient quelques propriétés à leur profit, chaque jour l’impôt pèse plus durement sur les Malegaches et le système des confiscations s’étend de plus

en plus.

Chaque chef de village est chargé de recueillir l’impôt et répond du paiement ; il remet la recette à des officiers hovas qui passent de temps en temps dans les villages. S’il y a retard de paiement, le chef est vendu. Toute famille payait annuellement à la reine un ballot de riz en paille ; c’est le var-zè (riz de la main). Zè veut dire longueur de la main. C’était la grandeur cube du ballot d’impôt par famille. Aujourd’hui on ne paie plus par famille, mais par case et on exige des ballots de 15 à 20 pouces. Depuis 1837 un nouvel impôt a été établi : tous les ans, en décembre, chaque tête libre paie en argent le poids d’un grain de riz. Les femmes des Européens, autrefois exemptes, sont aujourd’hui soumises à l’impôt. En 1885 on essaya d’imposer les esclaves. On demanda un kiroubo, environ le quart d’une piastre d’Espagne. Les malheureux Malegaches, avertis d’avoir à payer à certains jours, faisaient d’inutiles efforts pour trouver de l’argent, si rare dans le pays. Quelques-uns donnèrent jusqu’à trois boeufs pour avoir un kiroubo. L’agitation fut si grande, que les chefs hovas des provinces craignirent un soulèvement ; ils annoncèrent qu’ils allaient écrire à la reine et l’affaire n’alla pas plus loin.

Tout Malegache riche est dépouillé par le tsitialenga (qui ne ment pas) ; c’est une sagaye en argent. Un Hova arrive avec des soldats, il entre dans la case, pique en terre la sagaye d’argent. Le maître du logis fait le salut de la reine en donnant un kiroubo au tsitialenga, représentant de Ranavalo. Alors commence le kabar. On accuse le chef de famille d’incivisme, de manque de dévouement à la reine, sur la déposition du premier venu qui témoi-

gne par peur. On amarre l’accusé et on l’envoie juger au chef -lieu. S’il perd, on lui prend toute sa fortune ; s’il gagne, on ne lui en retient que la moitié.

Les propriétés des Hovas sont un peu mieux respectées. Cependant, à Imerne, chacun cache sa richesse, de peur d’en être dépouillé par les exactions.

L’art de la guerre est encore dans l’enfance à Madagascar, même chez les Hovas, que des écrivains anglais ont représentés comme capables de lutter contre des troupes européennes. Les Sakalaves n’ont dû la supériorité militaire qu’ils ont eue pendant longtemps sur les autres peuples de l’île, qu’à leur intrépidité et au grand nombre d’armes à feu qu’ils possédaient. L’usage de fortifier les villages n’existe pas chez eux. Trop puissants pour qu’on vînt les attaquer sur leur territoire, ils négligèrent jadis cette mesure de sûreté, nécessaire principalement pour la guerre défensive, et ne l’ont pas prise, aujourd’hui qu’ils sont affaiblis.

Les Sakalaves, comme tous les Malegaches guerriers, marchent toujours armés. Les armes dont ils se servent sont la sagaye et le fusil. Un fusil est pour eux un objet des plus précieux. Ils aiment à en faire parade et en ont un soin très grand; ce soin s’exerce principalement sur les parties en fer qu’ils tiennent toujours brillantes et parfaitement polies. Leur équipement se compose d’une poudrière, portée en bandoulière, et d’un ceinturon en cuir ; la poudrière est faite d’une corne de bœuf, souvent ornée de plaques d’argent. Au ceinturon est attachée une espèce de giberne, dans laquelle ils mettent des brosses et quelques chiffons pour l’entretien de l’arme ; des balles, percées à leur diamètre et enfilées une à une ou plusieurs à la fois, sont symétriquement suspendues à ce ceinturon. Ils mettent toujours plusieurs balles dans leur fusil, avec une quantité de poudre en proportion, de telle sorte que la charge n’occupe pas moins de cinq à six pouces du canon.

Lorsque la guerre est résolue, ce qui a lieu d’après la décision des kabars, tout homme libre ou esclave devient soldat, s’il n’en est empêché par son âge ou par des infirmités. Il prend, en outre de ses armes, quelques munitions et un peu de riz, et se rend au lieu du rassemblement. Une fois en campagne, les Malegaches n’observent aucun ordre de marche. Le peu de provisions qu’ils

avaient emportées étant épuisées, ils vivent de rapine, tant qu’ils sont sur leur territoire; arrivés sur celui de l’ennemi, c’est aux dépens de ses plantations qu’ils subsistent. Les villages qu’ils rencontrent sont alors pillés ou incendiés. Le moindre obstacle arrête souvent leur marche pendant plusieurs jours. S’ils ont une rivière à traverser, ce qui arrive fréquemment à Madagascar, ils tâchent de se procurer des pirogues ou fabriquent des espèces de radeaux, sur lesquels ils passent successivement ; mais ils préfèrent encore rechercher les endroits guéables. Quand ils sont arrivés auprès de l’ennemi, ils se placent autant que possible sur une éminence, ou se couvrent d’un bois, ou enfin se retranchent derrière une rivière ou un marais pour éviter une surprise.

C’est à l’ampisikidy ou devin qu’il appartient de fixer le jour d’une bataille; c’est lui qui désigne les jours heureux et malheureux, et on ne fait rien sans le consulter.

On a recours aussi à diverses pratiques superstitieuses pour effrayer l’ennemi et le rendre lâche au combat.

Quand le jour de l’action est arrivé, les Malegaches s’avancent confusément vers leurs adversaires, en s’étendant le plus possible ; si ceux-ci ne croient pas devoir en venir aux mains et ne sortent pas de leurs retranchements, la journée se passe alors en vaines provocations et en propos insultants de l’autre part. Si l’ennemi accepte le combat, les deux partis, après avoir échangé quelques coups de fusil et lancé quelques dizaines de sagayes, s’attaquent tumultueusement à grands cris. Celui des deux qui tient bon quelques instants et tue quelques hommes à l’autre, est presque sûr de la victoire. Les Malegaches n’ont aucune idée d’une retraite régulière, et s’ils sont contraints de céder le terrain, la fuite la plus précipitée est leur seule ressource pour échapper à un ennemi victorieux.

Après un combat où ils ont eu l’avantage, rien n’est comparable à leur arrogance. Il n’y a pas eu quelquefois plus de quatre ou cinq hommes tués dans l’affaire, mais les armes de chaque combattant n’en sont pas moins teintes de sang, en témoignage de sa bravoure.

Les ruses de guerre abondent chez les Malegaches. En voici une : une peuplade, en guerre avec une autre , creuse sur son ter-

ritoire des fossés profonds, recouverts de branches d’arbres, audessus desquelles on étend une couche de gazon qui ressemble à s’y méprendre, au sol naturel. On feint une attaque avec une partie des combattants, tandis que l’autre s’embusque à l’entour des fossés. Si l’ennemi résiste, on se replie dans la direction des excavations adroitement dissimulées, en se sauvant à toutes jambes : l’ennemi, emporté par la chaleur de la poursuite , tombe dans le piège. Alors commence un carnage impitoyable, à coups de sagaye, des infortunés auxquels toute retraite est impossible. C’est de cette façon qu’ont péri, il y a quelques années, cent cinquante Antanosses, dans une guerre contre les Bares.

Si une tribu de Malegaches a été porter les armes au dehors et qu’ils aient eu du succès, ils rentrent chez eux au bruit des chants et des danses de leurs familles , étalant avec orgueil leur butin et suivis des captifs qu’ils ont faits. S’ils sont attaqués chez eux par des forces supérieures aux leurs ou que, surpris par les agresseurs, ils n’aient pu se réunir en assez grand nombre pour opposer de la résistance, ils se réfugient dans les bois et y restent, vivant de racines, jusqu’à ce que l’ennemi ait évacué le canton. Chacun revient alors au lieu qu’il habitait, mais il cherche souvent en vain, au milieu des cendres et des ruines, les débris de sa case, heureux encore si une partie de sa famille n’a pas été emmenée en esclavage.

Le malagasy ou langue malegache appartient à cette grande famille des langues malaises, qui sont parlées depuis les côtes de Madagascar jusqu’à l’île de Pâques. Celles avec lesquelles il a le plus de rapports sont le malais proprement dit et, d’après Crawford, le dialecte de Bâli, la petite Java de la Malaisie hollandaise. C’est un idiome général qui semble s’être répandu par les voyages de mer dans cette immense étendue du globe, comme celui des Phéniciens et des Péîasges dans le périple de la Méditerranée ; langue de marins, composée d’éléments empruntés à toutes les côtes visitées. Le rapprochement que nous signalons ici n’est pas fondé sur ce que quelques mots leur sont communs, mais sur une comparaison générale de la structure et du génie des deux langues. Ainsi, par exemple, on remarque l’absence dans l’une et l’autre de déclinaisons indicatives du genre, du nombre, du cas ; l’adjonction de pro-

noms au nom par le moyen d’un changement dans leur forme, particulièrement lorsqu’il s’agit d’indiquer la possession ; la formation de verbes, au moyen de racines auxquelles on ajoute des particules préfixes, la même particule se modifiant selon les besoins de l’euphonie ; la disparition de la consonne devant ces préfixes ; la formation du participe actif au moyen d’un préfixe ; l’addition d’une terminaison enclitique au participe actif ; la formation d’une voix passive au moyen d’une particule inséparable ; la disposition de l’adjectif avant le nom, etc., etc. Mais un coup d’œil jeté sur la grammaire montre que les inflexions du verbe malegache sont bien plus nombreuses et bien plus subtiles que celles du verbe malais, surtout dans les cas de causalité et de réciprocité. Entre le malais et le malegache, il est évident qu’il y a, pour bien des mots, identité complète. D’autres mots présentent des nuances dans leurs voyelles, d’autres encore certaines altérations dans leurs consonnes. Les principales racines du malegache, dans les mots usuels, les noms de nombre, les noms des jours de la semaine, se retrouvent à Java, à Sumatra, à Timor, aux Philippines, aux Mariannes, et même, on peut le dire, dans tous les archipels de la Polynésie.

M. de Humboldt a signalé dans le malegache un certain nombre de mots sanscrits (1). Quant à l’influence des langues sémiti-

(1) Si le lecteur veut approfondir la question de la langue malegache et de ses affinités , il trouvera les éléments de cette étude dans beaucoup d’ouvrages qui se rattachent à ce sujet. Les plus anciens ne sont pas les moins bien faits, depuis Flacourt et Challaud jusqu’à l’abbé Rochon, Chapelier, Froberville, Jacquet et Vincent Noël. Les Anglais ont aussi publié beaucoup de travaux sur cette question; Robert Drury, Freeman, Ellis, ont donné des dictionnaires malegaches. Dans Three visits to Madagascar (Appendice), 1859, on trouve des remarques sur le langage malagasy. On en rencontre aussi dans les diverses grammaires de Griffitts et de Baker. Cette dernière a été éditée à Maurice en 1845 sous le titre à' Essai de grammaire malegache. Le père Weber, après dix ans de travail, a publié, en 1855, à l’île Bourbon, sa Grammaire élémentaire malegache. L’ouvrage du P. Weber est un chefd’œuvre magistral de science philologique , qu’il sera difficile de dépasser et même d’égaler. Enfin, en 1872, marchant sur des traces du père Weber, le père Laurent Ailloud a donné une petite grammaire in-18 sous ce titre : Grammaire malegacher-hova (Tananarive, imprimerie de la Mission catholique) , ornée du portrait en photographie du père Ailloud et de son élève Ratahiry , prince malegache. Enfin un Dictionnaire français-malegache et male-

ques sur l’idiome malegache, l’immigration arabe des côtes du golfe d’Oman suffit à l’expliquer pleinement. Il en est de même des mots malegaches appartenant à la langue des Cafres. Il est à remarquer, toutefois, que, malgré cette alluvion du langage africain sur les rives occidentales de Madagascar, les nègres de la côte de Mozambique, qui sont les plus rapprochés de la grande île indienne, ne peuvent s’entendre avec les Malegaches que par le secours d’un interprète.

O11 peut dire que l’île de Madagascar n’a qu’une seule langue. Il existe des variétés de dialectes, mais elles ne sont ni assez nombreuses, ni assez fortement marquées pour que les habitants des différentes parties de l’île trouvent quelque difficulté à converser entre eux. Les bases de la langue, son génie, sa construction, ses racines sont les mêmes partout.

Le malagasy on malegache a beaucoup de précision philosophique ; il est capable d’une grande énergie et d’une grande beauté d’expression. Sa structure est simple et facile, bien qu’elle admette une variété infinie, combinée avec l’élégance. Tout en manquant de termes abstraits, il possède une admirable flexibilité, fondée sur des principes fixes et les lois de l’analogie, ce qui fait que l’on éprouve peu de difficultés à communiquer de nouvelles idées aux Malegaches. Dans quelques cas, il pourrait paraître redondant, les objets avec lesquels les indigènes sont sans cesse en contact prenant une foule de noms qui n’offrent toutefois que de faibles nuances dans leur signification.

L’absence d’un verbe substantif correspondant à Y esse des Latins est compensée par un mode de structure très abondamment employé dans le malegache et qui constitue un des caractères distinctifs de cette langue ; c’est au moyen d’évolutions dans les adverbes et les prépositions qui leur font exprimer le passé ou le présent.

gache^rançais , en deux volumes iu-12, a paru en 1853-55 à la Réunion, avec cette indication : Établissement malegache de Notre-Dame de la Ressource , Ue Bourbon. Cet ouvrage n’est que la reproduction du dictionnaire des R. Freeman et Joins qui avait été imprimé à Tananarive même en 1835. La plus récente publication en ce genre que nous connaissions est la Grammaire malegache, avec Recueil de proverbes , par Marin de Marre, professeur de langues orientales; Paris, 1876 (chez Maisonneuve, quai Voltaire, 15).

On trouve une analogie de plus entre le malegache et le malais dans la même abondance de voyelles sonores. Sa nomenclature présente une foule de termes pour lesquels la plupart de nos langues européennes n’auraient pas d’équivalents ou qu’elles ne peuvent rendre que par des phrases entières destinées à expliquer certains mots, en les décomposant. C’est ainsi que pour exprimer les cornes d’un bœuf, le malegache fournit quelque chose comme trente mots différents, selon le volume, la forme, la direction de cette corne. Avec sa profusion de termes spéciaux, cette langue comporte une sorte de concision qui avec un seul mot exprime plusieurs pensées. Ainsi, l’acte d’aller chez soi se rend par un mot, mody, et l’idée plus complexe de sortir de chez soi et d’y revenir dans la même journée se traduit par un seul mot, tampody. Un village sur la route de Tamatave à Tananarive, perché sur une hauteur, se nomme en malegache Mandrarahodi, ce qui veut dire obstacle pour se rendre à sa demeure. Nous avons vu que la résidence de M. Laborde à Mantasoua avait été appelée par lui Soatsimanananpoevana, mot composé qui signifie lieu charmant qui ne changer a jamais. On peut citer encore des noms de lieux : Tranoumarou (beaucoup de maisons), Marou-aombi (beaucoup de bœufs), Ranou-mafana (eau chaude), la forêt d ' Alamassoatra (bois qu’il faut éclaircir) , etc.

On a vu , plus haut, que presque tous les noms de provinces ou de villes sont des mots composés, comme, par exemple, Bétanimènes, formé de bé (beaucoup), de tany (terre) et de mena (rouge). Le nom des Betsimsaracs est formé de bé (beaucoup) , de tsè (négation) et de micarac (séparé). Ainsi encore la capitale, Antanarivou, vient de ant (là), de tanana (village) et de arivou (mille), c’est-à-dire là où sont les mille villages.

Il n’y a dans les noms malegaches ni genres grammaticaux, ni nombres, ni cas. Des particules y remplissent le rôle qu’ont dans d’autres langues les flexions de la déclinaison. La distinction des substantifs et des adjectifs n’existe pas ou, du moins, le nombre des mots qu’on peut considérer comme adjectifs est tout à fait insignifiant. Les Malegaches emploient le substantif et disent, comme on commence à le faire à notre époque, le vaisseau-fantôme , le roi-soliveau, Y arbre-éternité, la ville-lumière, etc. Le grand nom-

bre de substantifs rend, d’ailleurs, peu nécessaire l’emploi de l’adjectif.

Comme nous l’avons dit, la conjugaison ne se fait que par des particules préfixes. C’est ainsi qu’on distingue les temps, les modes, les voix.

Le mot ra, en malegache, a deux significations : il figure l’article le, la, les, dans le langage ordinaire; et, dans un sens plus relevé, il veut dire mon roi, mon seigneur, mon maître. Nous serions porté à le faire dériver du sanscrit rajah. C’est pour cela que tant de noms propres de hauts personnages commencent par la syllabe ra. Ainsi nous avons eu à parler successivement de Ra-dama, Ra-navalo, Ra-soahérina, Ra-koto, Ra-boude, Ra-harla, etc., etc. On rencontre aussi dés noms malegaches précédés de ces deux syllabes raini. En voici l’explication. Les père et mère , à l’encontre de nos habitudes, prennent le nom de leur fils, en le faisant précéder de raini, père de, ou de reinini , mère d’un tel. Il semble qu’il y ait, dans cet usage, un motif d’émulation entre les enfants, heureux de glorifier leurs parents par leurs actes. Mais, en général, ce sont les pères qui font ce changement et cela seulement dans la classe bourgeoise; jamais un noble ne changerait son nom.

L’abondance de la langue malegache consiste non seulement dans les mots propres, mais dans la facilité que l’on a de former au moyen d’une simple racine et suivant des règles fixes, de nombreux dérivés, qui expriment ces nuances si variées que dans d’autres langues on est obligé de rendre au moyen d’adverbes, de prépositions, etc.

Quant à l’euphonie, le malegache a, comme toutes les langues de la même famille et par suite de l’abondance de certaines syllabes (a, o, i), une grâce et une harmonie qui se prêtent merveilleusement à la poésie et à la musique.

C’est, comme nous l’avons dit, de l’alphabet arabe que se servent les ombiaches ; mais ceux-ci ont fait subir aux caractères qu’ils emploient différentes altérations, dont une consiste à marquer d’un point placé sous la lettre le dal, le sai et le tha, pour les mieux distinguer du dzart, du dhal et du dha, qui portent le même point en dessus. Les Malegaches modifient, en outre, la

valeur de certaines lettres, donnant, par exemple, au ya initial la valeur du Z.

En passant par l’alphabet arabe, le malegache a subi une réaction : il a laissé perdre des prononciations que ce caractère ne pouvait représenter, tandis qu’il a été forcé d’en grouper souvent plusieurs sous un même signe. D’un autre côté, les philologues ont fait remarquer que, dans beaucoup de mots, les syllabes finales ne se prononcent pas et qu’on fait entendre, au contraire, dans la prononciation, des lettres qui ne s’écrivent pas. La matière sur laquelle s’écrit le malegache est l’écorce de Yavo, qui n’est pas toujours bien préparée, ce qui est une nouvelle cause d’altérations.

La Bibliothèque nationale possède un fonds de manuscrits rnalegaches ou, pour parler plus exactement, arabo-malegaches : ils sont au nombre de douze et proviennent, pour la plupart, de l’abbaye de Saint-G-ermain des Prés , à laquelle les Missionnaires les ont sans doute envoyés. Ce sont des recueils de prières, de formules magiques, écrites en arabe mêlé de quelques mots malegaches, avec des figures d’amulettes , des extraits du Coran , recueils acquis en 1820 à la vente Marcel. L’un de ces manuscrits arabes est interligné de mots latins ; il est consacré surtout à des formules de médecine et de magie : de Morbis curandis et de Amuletâ. L’interligne, en latin à peu près inintelligible, ne comprend que quelques pages dans le milieu du volume. Tous ces manuscrits sont écrits avec une encre épaisse et gommée faisant relief et sur un papier d’écorce très épais , comme Yavo.

Le plus curieux de tous est le manuscrit n° 1 (fonds Saint-Germain 502), qui est le plus petit et le plus mince. Il est de format in-quarto et présente cette particularité, qui le différencie des autres, qu’il est écrit sur un parchemin dur comme une peau de bœuf et en caractères hiéroglyphiques tracés au pastel. Il est inscrit au Catalogue sous cette rubrique : Recueil de figures d'amulettes , de fétiches, de talismans, etc. Entre les pages de ce singulier recueil, on trouve dessinés, d’un trait plus que primitif, de nombreux et bizarres objets et notamment la figure humaine, celle de quelques animaux et surtout de quelques insectes. On y voit aussi des croix de forme égyptienne. Ce manuscrit est-il un écrit hiéroglyphique ou seulement un recueil d’inscriptions ou de for-

mules de magie ? C’est ce que personne jusqu’ici n’a pu préciser.

Dans l’aperçu sommaire que nous venons de tracer des ressources et des évolutions de la langue malegache , nous appelons l’attention du lecteur sur l’importante innovation qui, il j a un peu plus de cinquante ans, a amené dans cette langue un élément essentiel de vie ; nous voulons parler de l’adoption des caractères européens pour l’expression de la pensée des naturels. Jusque-là, les Malegaches ne connaissaient que les caractères et la phonétique des Arabes, et encore ceux-ci ne consentaient que difficilement à leur apprendre la langue arabe, dont la pratique était une sorte de mystère ; ils ne pouvaient donc avoir qu’une littérature orale, ou bien , si elle était écrite, une littérature arabe-malegache. Aujourd’hui, ils parlent et écrivent leur langue avec des caractères français, avec la prononciation française, qu’ils ont préférée à la prononciation anglaise. Il leur est loisible aujourd’hui d’avoir à Madagascar une véritable littérature malegache, originale et personnelle : c’est un nouveau triomphe de notre langue à l’étranger.

Nous avons dit que cette littérature, dans le passé, se composait de poésies et de chansons, de divers genres, selon les circonstances pour lesquelles elles sont composées, telles que les mariages, les funérailles, les cérémonies. Les Malegaches ont aussi des proverbes, dans lesquels ils excellent ; des fables, dont le tissu ou le sens sont, en général, empreints de puérilité. Plusieurs familles possèdent, dit-on, des poèmes légendaires qui racontent les faits héroïques des temps passés et dans lesquels on pourrait trouver peut-être des documents précieux sur l’histoire de l’île.

Quant aux sciences exactes, le peu qu’ils en savent leur vient des Arabes, qui leur ont enseigné les éléments de l’astronomie et de la médecine. Des docteurs de la cabale, venus de Mascate, les ont initiés aux prétendus mystères de l’astrologie.

Le poète Parny, qui était créole de l’île Bourbon, a publié dans ses Mélanges quelques chansons malegaches, qu’il a traduites en prose française et qui sont au nombre de douze. Elles roulent presque toutes sur l’amour ; une, cependant, est une invocation au génie du mal, Niang , pour le conjurer de ne pas contrarier l’esprit du bien, Zanahary. Parmi ces chansons, nous avons détaché pour nos lecteurs la plus jolie ; mais, nous ne serions

pas éloigné de croire que le traducteur y a mis un reflet personnel de sa grâce de créole et de sa délicatesse de poète.

Cette chanson est intitulée

NAHANDOYA,

Nahandova, ô belle Nahandova, l’oiseau nocturne a commencé ses cris , la pleine lune brille sur ma tête et la rosée naissante humecte mes cheveux. Voici l’heure : qui peut t’arrêter, Nahandova, ô belle Nahandova?

Le lit de feuilles est préparé ; je l’ai parsemé de fleurs et d’herbes odorantes : il est digne de tes charmes , Nahandova, ô belle Nahandova.

Elle vient. J’ai reconnu la respiration précipitée que donne une marche rapide; j’entends le froissement de la pagne qui l’enveloppe : c’est elle, c’est Nahandova, la belle Nahandova.

Reprends haleine, ma jeune amie; repose-toi sur mes genoux. Que ton regard est enchanteur ! que le mouvement de ton sein est vif et délicieux, sous la main qui le presse! Tu souris, Nahandova, ô belle Nahandova.

Tes baisers pénètrent jusqu’à l’âme ; tes caresses brûlent tous mes sens : arrête ou je vais mourir. Meurt-on de volupté, Nahandova, ô belle Nahandova?

Le plaisir passe comme un éclair : ta douce haleine s’affaiblit , tes yeux humides se referment, ta tête se penche mollement et tes transports s’éteignent dans la langueur. Jamais tu ne fus si belle, Nahandova, ô belle. Nahandova.

Que le sommeil est délicieux dans les bras d’une maîtresse ! moins délicieux pourtant que le réveil. Tu pars et je vais languir dans les regrets et les désirs. Je languirai jusqu’au soir! — Tu reviendras ce soir, Nahandova, ô belle Nahandova.

Nous avons donné au lecteur une idée des sentiments religieux des Malegaches qui se résument en un vague déisme.

Une grande partie de leurs proverbes se rapportent à la pensée d’un Dieu créateur dont la figure plane au-dessus des hommes et de leurs actions. Un de ces proverbes dit : Aza ny loha mangingino no heverina,fa andriamanitra no ambony ny loha-, ce qui se traduit ainsi : « Il n’y a pas de vallon caché, car Dieu est audessus ». D’autres parmi ces proverbes sont ainsi formulés : « Le

Créateur peut tolérer le dérèglement moral de l’homme , car c’est lui qui règle toute chose ; » ou bien : « Mieux vaut être coupable aux yeux des hommes qu’aux yeux de Dieu ».

Quant aux sentences morales où l’esprit philosophique puisse trouver sa place , en voici un petit nombre publiées par M. Lacaze (1) :

Riches, ne soyez pas orgueilleux : pauvres, ne vous découragez pas.

Il est difficile de trouver la fortune et on pleure pour l’avoir.

Ne charpentez pas un arbre encore debout.

Beaucoup veulent être de Rasalama, mais la maladie ne permet pas d’y arriver.

Beaucoup veulent avoir qui ne sont pas favorisés.

Ne regrettez pas ce qui n’est pas ; chacun a son lot.

Veillez à votre bouche (à votre langue) : les taches faites avec la boue se lavent avec de l’eau ; celles faites avec la bouche amènent des dépenses et des procès.

La pluie (orana) ( le mot veut dire aussi chevrette ) connaît la nouvelle lune; et moi, enfant des hommes, je ne connaîtrais pas les bons procédés dont on doit user réciproquement.

La foudre qui tombe n’a pas deux éclairs.

Au couronnement de la reine Ranavolo II, en 1868, les femmes chantaient en chœur sur son passage, au son de la musique instrumentale et en frappant dans leurs mains, la poésie malegache dont voici le texte, et qu’on trouve dans Y Essai de grammaire de Baker :

Rabodo andrianampoienimerina,

Au sud d’ambatonafondra,

Au nord d’amboinsimika,

A l’ouest d’amboimenandra ,

A l’est d’amborinzanahary,

Vivez Rabodo..

Et vous , Ramboasalam (compétiteur au trône de Radama II) ,

Et vous , Rakoto Radama ,

Et vos nombreux parents qu’on ne saurait compter,

Des pièces d’argent forment le sol que vous foulez ;

Les angles de vos habitations sont des fusils ;

(1) Souvenirs de Madagascar, p. 165.

Vous ne vous enorgueillissez pas de votre puissance.

L’enceinte que vous habitez est tapissée de lances et tapissée d’hommes, ô Rabodo andrianpoiemerina.

Comme un arbre qui croît seul dans le fleuve , peu ont le droit de l’abattre.

Vous êtes notre maîtresse.

La nouvelle lune de l’ouest, la pleine lune de l’est, les arbres d’Amboimanga, qui deviennent énormes, contemplent la jeune souveraine.

Rabodo règne là.

Les petits ont leurs biens et les grands ont les leurs.

On ne se heurte pas en route.

On ne se fatigue pas.

Vivez Rabodo.

Vous n’avez de haine contre personne.

Ceux qui ont leurs pères et leurs mères sont gros et gras.

Le Malegache aime à parler et à chanter. Pour son chant, le premier thème venu lui est bon ; il prend une parole quelconque, une phrase, un mot et le répète à satiété avec un choeur qu’il improvise, comme le font toutes les peuplades sauvages. La conversation fait ses délices ; il aime , il adore l’éloquence comme une mélodie ; il causera longtemps de choses futiles, au besoin de non-sens, et l’orateur de quelque talent trouvera toujours des auditeurs charmés de l’écouter.

Lorsque l’entretien vient à languir, on cherche et on improvise à la façon des sophistes une énigme, une charade ( rahamilahatra ), mot à mot, « des paroles qui s’alignent ». En voici un exemple : « Trois hommes, portant l’un du riz blanc, l’autre du bois coupé, le troisième une marmite et venant de trois directions différentes , se rencontrent près d’une source , dans un lieu aride, éloigné de toute habitation. Il est midi et chacun d’eux , n’ayant encore rien mangé, est fort désireux d’apprêter le repas, mais ne sait comment s’y prendre, puisque le maître du riz n’est pas le maître du bois et que celui-ci ne peut disposer de la marmite. Cependant chacun y met du sien et le riz est bientôt cuit. « Mais au moment du repas chacun réclame pour lui seul le déjeuner tout entier ; quel est le maître du riz cuit ? » Les auditeurs malegaches sont indécis, chacun des trois hommes paraissant avoir un droit égal au déjeuner. Voilà un bon thème à paroles.

C’est ce qu’ils appellent faïca-faka, discussion, dispute; chaque parleur peut en cette occasion faire preuve de son talent oratoire.

La tradition malegache fourmille de fables, de contes ( angano ), de proverbes ( olxabolana '), de charades et d’énigmes ( fa mantatra), de sonnets , de ballades ou de propos galants ( rahamilahatra et tankahotro).

Les contes sont d’habitude entremêlés de chants et chacun les raconte en y ajoutant un peu du sien. Les enfants les font invariablement précéder du prologue suivant : cc TsUcotonenineny , tsy zaho nametzy fa clombè talohanametzmahy, k'ornba fitsiaka kosa anao. « Je ne mens pas, mais puisque de grandes personnes ont menti avec moi, permettez que je mente aussi avec vous. »

Yoici une de leurs fables.

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