LA COULEUVRE ET LA GRENOUILLE
Une grenouille fut surprise en ses ébats par la couleuvre son ennemie ; la couleuvre la retenait par ses jambes de derrière. « Es-tu contente , demanda la grenouille ? — Contente , répondit la couleuvre en serrant les dents. — Mais quand on est contente on ouvre la bouche et l’on prononce ainsi : contente ! (en malgache ravo). — Contente , » dit la couleuvre en ouvrant la bouche. La grenouille se voyant dégagée lui donna des deux pattes sur le nez... et s’enfuit.
La morale est que l’on peut se tirer du danger avec de la présence d’esprit.
L’écriture n’ayant été introduite à Madagascar que tardivement sous Radama et par le sergent Robin, les peuples de cette île n’avaient point de signe, autrefois, pour conserver le souvenir des choses éloignées, honnis l’écriture arabe, réservée aux ombiaches; mais, pour leur usage journalier, pour tenir le compte, par exemple, des marchandises qu’ils recevaient en dépôt, afin de les convertir en denrées du pays, ils avaient recours à trois ficelles d’inégale longueur et réunies par un bout , sur lesquelles ils marquaient par des nœuds les unités, les demies et les quarts de la subdivision de l’objet auquel elles étaient spécialement affectées. N’ayant point d’autres subdivisions que celles-là, sur le littoral
du moins, leurs comptes se réduisaient ainsi à des opérations bien simples.
Ils avaient toutefois une numération parlée qui leur venait des Arabes et dont ils savaient au besoin se servir, en employant des grains de millet à la place des chiffres. Chaque nombre, jusqu’à dis, était exprimé par un mot différent, puis on disait : dix et un, dix et deux,... dix et neuf, deux dix et un, trois dix et un, ainsi de suite jusqu’à quatre-vingt-dix-neuf.
Yoici, à titre de curiosité archaïque et philologique, les mots exprimant les nombres au temps de Flacourt et de nos jours.
Au temps de Flacourt. Aujourd'hui.
Un se disait issa ou iraiche. isa pour les choses, iray pour
les personnes.
Deux
roc
roa , roy.
Trois —
talou
telo.
Quatre —
effats
efatra.
Cinq —
luni
dimy.
Six —
amerri
enina.
Sept —
fitau
fito.
Huit —
valou
valo.
Neuf — ■
sivi
sivy.
Dix — -
foulo
folo.
Zatou, au temps de Flacourt comme aujourd’hui, voulait dire cent , et arivou, mille.
Le Malegache n’a point de mesure pour apprécier les distances. Pour lui un endroit est loin ou il est près et ce n’est que par l’inflexion de la voix qu’il désigne les points intermédiaires.
Quatre noms différents désignent quatre points du compas diamétralement opposés. Ces mots sont tsmilots , antambone, varatraza et antamhané, qui correspondent, non pas à nos points cardinaux, mais au N.-E., au S.-E., au S. -O., au N.-O. Ces noms, réunis deux à deux ou trois à trois, marquent les aires de vents intermédiaires. Les Malegaches nomment ainsi nos quatre points cardinaux : le nord avaratra, l’est atsinanana , l’ouest andrefana, et le sud atsimo.
Le Malegache ne connaît pas plus les mesures de capacité que les mesures de pesage ; il n’a aucune expression qui s’y rapporte.
Il se contente de dire qu’un vase est grand et petit et que tel objet est lourd ( mavesatra ) ou léger ( maivana ), sauf chez les peuplades du centre, de l’est et du sud, qui emploient la balance, la romaine, et encore c’est le traitant qui possède la balance et non le Malegache.
Le menahfo (mesure de riz) n’a pas une valeur immuable. Chacun a la sienne et l’augmente ou la diminue à sa guise, selon qu’il y a abondance ou disette de grains. Le Malegache n’a pas l’usage des horloges , du calendrier, mais il connaît par tradition l’année, le mois, la semaine, les heures du jour.
Le soir en général s’appelle hariva et le matin maraina.
Le soleil se dit masoandro, mot à mot Y œil du jour.
Minuit. — Il l’appelle : matok' alina (la nuit noire) ;
De 1 h. à 2 h. du matin : treny n'ombilahy (où le taureau mugit) ;
3 h. du matin : manie.no akoho (chant du coq) ;
4 h. du matin : miraizava (une légère clarté apparaît à l’horizon) ;
5 heures du matin : miiatakany vodilanitra (le ciel qui se brise, l’aube) ; De 6 h. à 7 h. du matin : nyfickarany ny masoandro (lever du soleil) ; 7 h. et 8 h. du matin : mdhafana ny vohindravaina (le soleil chauffe le
revers des feuilles) ;
9 h. et 10 h. du matin : tonga aratra (le soleil a atteint la poutre de traverse des cases) ;
11 h. et midi : miarina ny masoandro (le soleil d’aplomb) ;
1 h. et 2 h. du soir : mivezina ny masoandro (le soleil décline) ;
3 h. du soir : falak ’ andro (le soleil commence à se briser ;
4 h. et 5 h. du soir :folak' andro malemy (le jour est mou, bien brisé) ;
6 h. du soir : ny fitsorany ny masoandro (coucher du soleil) ;
7 h. du soir : maisinany vodin ahitra (où l’on ne voit presque plus les herbes, crépuscule) ;
8 h. du soir : mahandro vary (où l’on fait cuire le riz) ;
9 h. du soir : ambarak ’ hoandry (où le monde se dispose à dormir) ;
10 h. et 11 h. du soir : manara vodimbilany (où la marmite dans laquelle on a fait cuire à manger se refroidit).
Les mois de l’année ont tous un nom malegache :
J anvier . A. tsia.
Février . . . Volasira.
Mars . Volamposa.
Avril . .
Mai . . , Juin . .
Juillet. .
Août . .
Septembre Octobre . Novembre, Décembre
Volamaka.
Hidhia.
Sahamasay.
Sahavé.
Volambita.
Asaramanta.
Asarabé.
Vatravratra.
Asotry.
Mais la majeure partie des Malegaches ne se servent pas de ce calendrier. Ils désignent d’habitude chaque mois de l’année {volana) par les travaux auxquels ils se livrent à chaque lunaison pour la culture du riz. C’est le calendrier le plus en usage ; c’est du moins de la sorte que les Malegaches s’expriment journellement (1).
Voici ce calendrier agricole :
Janvier. — - Matoy vary horaha (où le riz de marais est mûr).
Février. — * Matoy vary aloha (où le riz planté en primeur est mûr). Mars. — Manerdbary taona (où le riz de la grande récolte commence à rapporter).
Avril. — Misangobary (où l’on récolte ce riz).
Mai. — Mifira vary aloha (où l’on fait de petits défrichés pour planter en primeur).
Juin. — • ManpaJcabary antohitra (où l’on ramasse le riz dans les greniers).
Juillet. — - Mamboly vary aloha (où l’on plante le riz en primeur). Août. • — Manosy (où l’on prépare le terrain des marais).
Septembre. — - Mifira (où l’on fait les grands défrichés et où l’on plante le riz de marais).
Octobre. — Miava vary horaha (où l’on sarcle le riz de marais). Novembre. — Mamboly (où l’on plante les grands défrichés). Décembre. — Miava vary taona (où l’on sarcle le riz dans les défrichés).
(1) M. Laurent Cremazy, conseiller à la cour d’appel de la Réunion, vient de publier, en 1882 et 1883 , dans la Revue maritime et coloniale , des notes sur les côtes occidentales et méridionales de Madagascar , notes qu’il tient , dit-il , de la bienveillance de M. Cavaro, capitaine au long cours, qui a voyagé pendant longtemps dans ces parages pour le compte d’une maison de Saint- Denis. Nous avons fait de nombreux emprunts, plus haut, et aussi dans les pages qu’on vient de lire, à ces notes d’autant plus précieuses qu’elles sont plus récentes.
Lorsqu’ils craignent de s’être trompés de mois, d’être en avance ou en retard, les Malgaches ont des remarques infaillibles : c’est la floraison de certains arbres, la ponte de certains oiseaux, l’apparition de petits requins dans les récifs, etc. Ainsi encore, ce lorsque fleurit l’ambrevade », Cajanus flavus (pois d’Angole , aux Antilles), c’est que le mois de septembre est arrivé et qu’il est temps de défricher. Ces remarques n’impliquent pas que les Malegaches ignorent la marche naturelle des saisons. Bien au contraire, ils suivent très bien la succession des jours et des mois par lunes ; leurs métaphores indiquent seulement leur penchant poétique pour le langage figuré, penchant qui les rattache aux Asiatiques et notamment aux nations indo-chinoises.
Le Malegache compte deux saisons principales, l’été ou hivernage, lohataona , et le ririny ou saison sèche.
Les jours de la semaine ont les noms suivants (aucun n’est férié, chacun prend son repos quand il le veut) :
Dimanche .
. A lahady.
Lundi .
Mardi .......
Mercredi. . . . . .
Jeudi .......
Vendredi. . . . . .
Samedi .
Il nomme la comète, anakinta misy (étoile qui a une queue) ; l’éclipse de soleil, masoandro lo (ou soleil pourri), l’inondation, ranole (la grande eau). Pour lui, rivotra, c’est le cyclone ou seulement l’ouragan et même la forte brise (1).
Toutes les monnaies, chez les Malegaches, s’obtiennent en pesant de l’argent brisé en petits morceaux (toroto-roibola), sur une petite balance, avec quatre poids seulement : celui de 2 voamena, de sikajy , de Irirolo et de loso. Au moyen de ces quatre poids et de 20 grains de riz en paille, les Malegaches obtiennent les plus petites monnaies de billon, à commencer par le centime.
Pour comprendre le système monétaire usité à Madagascar, il
(1) Revue maritime et coloniale (article de M. Crémazy) ; octobre 1882.
est indispensable d’expliquer que les poids servant au pesage de la monnaie ont été calculés et fabriqués d’après la valeur spécifique de la piastre mexicaine ou espagnole (5 fr. 50 c.), — qui était la seule monnaie ayant cours légal il y a vingt ou vingt-cinq ans , — pour la valeur de 5 francs. Depuis l’apparition des piastres françaises de 5 francs, les piastres mexicaines et espagnoles sont tombées en discrédit.
Nous craignons d’avoir abusé de la bienveillante attention du lecteur, en écrivant pour lui un chapitre aussi long , aussi chargé d’observations et de détails ; il nous excusera , en songeant que notre tâche consistait à lui révéler les idées, les usages , les coutumes d’un grand pays. Toutefois , nous avons la conscience, en groupant tant de traits épars, d’avoir tracé un tableau fidèle des mœurs de cette curieuse et intéressante population.