‹ Histoire et géographie de MadagascarChapitre 22 sur 38 · tome LXXV · texte numérisé non relu

tome LXXV

dant un certain nombre cl’années, toute la production de gomme, de cire et de caoutchouc. En échange , il doit fournir des armes et des munitions.

M. Gïandidier, qui a visité avec soin ces côtes peu fréquentées jusque-là par les voyageurs et qui y a séjourné, en a donné une esquisse générale prise sur le vif. En voici un aperçu :

ce Les dunes prennent naissance au bord de la mer, laissant à peine une plage de 2 à 3 mètres, qui est couverte d’un sable quartzeux abondamment mêlé de grenat. Elles s’élèvent d’une seule masse à une altitude de 140 mètres environ ; leur pente mesure près de 40 degrés. Là cependant où, par la configuration de la côte, elles sont moins exposées à l’action directe des vents violents du sud-est, il existe deux étages séparés par un plateau intermédiaire d’une largeur de plusieurs centaines de mètres. Elles sont remarquables par leur sommet rectiligne ; de loin , on les prendrait pour des fortifications construites de main d’homme ; elles ne sont cependant que l'œuvre des vents. Les faluns qui composent ces dunes sont formés de débris de coquilles réduites en poussière impalpable. Cette côte est presque entièrement privée d’eau douce. Le pays est habité par les Antandrouïs, tribu indépendante des Hovas et soumise à l’autorité de plusieurs petits chefs qui sont continuellement en guerre les uns avec les autres. 11 s’étend environ de 42° 30' à 44° 20' de longitude est, sur une profondeur variable de 40 à 50 milles. Le séjour y est peu sûr ; les guerres civiles y sont incessantes.

« Je tâchai, ajoute notre voyageur, de pénétrer de quelques lieues dans l’intérieur et je pus arriver jusqu’au village du roi Tsifanihy. « Chaque famille antandrouï a sa plantation de nopals, comme les paysans européens ont leur champ de blé; les figues du nopal sont, avec certains tubercules aqueux, la principale ressource des malheureux habitants de ces régions privés d’eau et de céréales pendant plusieurs mois de l’année. Ce n’est que là où un sol moins sablonneux permet à quelques arbres de croître qu’ils mettent le feu pour défricher et établissent des plantations de maïs, de millet, d’antaks (haricots malegaches) et de citrouilles (1). »

(1) Bulletin de la Société de géographie ; février et avril 1872.

TOPOGRAPHIE GÉNÉRALE DE T.’TT.Tü

Le peuple lui-même, les Masikoures ou gens de l’intérieur, ne sont pas plus méchants ni plus cruels que dans la plupart des contrées sauvages ; mais les familles qui se sont agglomérées dans les ports fréquentés par les Européens sont redoutables par leur perfidie et leur insolence. Ce sont en effet toujours les hommes les plus dangereux du pays qui entourent et circonviennent les petits rois de ces contrées indépendantes ; intelligents, mais corrompus, haïs de leurs propres concitoyens, mais inspirant la terreur parleur audace et leurs vices, ils savent adroitement dissimuler leurs mauvais sentiments devant les officiers des navires de guerre qui, tous les deux ou trois ans, viennent mouiller quelques heures sur leurs rades et dont ils redoutent fort les canons, pour reprendre, leurs exigences hautaines devant les matelots d’un simple bâtiment de commerce qu’ils savent hors d’état de se défendre.

« Il serait à souhaiter, écrit M. Grandidier, que nos avisos à vapeur visitassent plus souvent cette côte pour faire respecter nos nationaux. L’arbitraire le plus déplorable règne, en effet, dans ces petits royaumes et y régnera tant que les traités conclus avec les. chefs sakalaves par l’amiral Fleuriot de Langle ne seront pas strictement observés. Un navire entre-t-il en rade pour cause de de réparation, aussitôt les Vèzes ou Sakalaves de la côte , par ordre du roi, s en emparent au mépris des conventions et le livrent au pillage. Si un Européen établi dans le pays vient à mourir, avant même qu’il ait rendu le dernier soupir les fihitses ou soldats pénètrent dans sa demeure et emportent tout ce qu’elle renferme au repaire de leur maître. Le présent de bienvenue ou droit d’ancrage que doit payer tout navire de commerce à son arrivée, augmente de jour en jour ; ce n’est pas seulement aux rois, mais encore à une foule de chefs qu il faut distribuer des cadeaux , et la valeur de ces cadeaux, le nombre des donataires s’accroissent à chaque voyage. Rien de stable, rien de fixe. Si le capitaine ne cède aux exactions, tout commerce lui est interdit, et on l’empêche même d embarquer à son bord les marchandises achetées pendant son absence par son traitant et conservées dans ses magasins.

ce II faut être rompu aux insolentes exigences de ces Vèzes, pour

faire sans trop de danger le commerce avec eux, et, cependant, les traités conclus par M. le commandant Fleuriot de Langle avec les rois du pays prévoyaient tous ces cas, mais ils n’ont jamais été observés, ce qui est regrettable, car, si les dangers et les tracas étaient moindres, le commerce prendrait certainement plus de développement, notre influence deviendrait prépondérante sur ces côtes où il n’y a que des négociants français et on ouvrirait aux entreprises industrielles des régions assez riches, telles que le royaume indépendant du Ménabé qui est fermé à nos nationaux depuis le déplorable pillage du navire la Marie-Caroline. y>

Arrêtons-nous un moment pour raconter ce crime et ses conséquences au point de vue français. Feu le roi du Ménabé, Yinany, fit assassiner le capitaine , le second et les matelots de ce navire , venus au Tsidsoubon pour y nouer des relations commerciales. Yinany étant mort, sa sœur Narouve lui succéda et accorda une indemnité en bœufs aux familles des victimes, sur l’injonction de M. Fleuriot de Langle, avec lequel elle signa un traité d’amitié. Mais le peuple se souleva, et Narouve dut s exiler. Ce ne fut qu’en 1868 qu’elle put rentrer dans ses domaines.

De temps en temps nos officiers viennent réclamer les bœufs promis ; mais les Antimènes prient invariablement le commandant français de revenir Vannée prochaine. « On a exigé cela cl une femme , disent-ils, mais on n’ose pas s’adresser à des hommes. »

Cette côte occidentale, qui s’étend du cap Sainte-Marie au cap Saint-André, est, comme on vient de le voir, sous la domination d’une infinité de rois et de petits chefs qui méritent une étude particulière par leur caractère à la fois farouche et débonnaire.

M. Grandidier a séjourné chez eux et les a pratiqués. Plus heureux que tant d’autres, qui ont été massacrés dans ces paiages, il a eu le rare privilège de séduire ces sauvages pillards et assassins et même de s’en faire des amis.

Ses documents sont trop précieux et présentent un caractère de nouveauté trop rare pour n’être pas donnés par nous. Nous prions donc le lecteur de suivre avec confiance notre compatriote dans cette intéressante excursion. M. Grandidier s exprime ainsi . « A partir de Ranofotsy (village à l’ouest de Fort-Dauphin) jusque vers la pointe Fenambosy, le pays est occupé par la nation des

Antandroïs, peuplade sauvage dont la manière de vivre tient plutôt de la bête fauve que de l’homme ; ils forment une sorte de république dont les chefs sont toujours en hostilités les uns avec les autres. Viennent ensuite les Mahafales, qui habitent depuis la pointe Fenanbousy jusqu’à la rivière de Saint- Augustin ; ils obéissaient tous autrefois à Orontany, prince célèbre dans l’histoire de Madagascar. A la mort de ce roi, ses États ont été partagés en trois petits royaumes : l’un, de la pointe Fenambousy au port de Masikoura, sous l’autorité de Bahary ; l’autre, de ce dernier port jusqu’au nord d’Itampoule, sous l’autorité de Rébibo, et le reste sous l’autorité de Fiaye ou Réfiaille. — Orontany est le chef de la grande famille des Maserananas , qui a donné des rois à toute la - côte ouest jusqu’au cap d’ Ambre, sauf à la province de Fihérénana qui est gouvernée par la famille des Andrivolas. Son fils Fiaye, qui aurait dû lui succéder, était encore tout enfant à la mort de son père ; ses parents Bahary et Rébiby ont profité de cette circonstance pour se rendre indépendants.

« Le pays situé au nord de la rivière de Saint-Augustin jusqu’au cap d’ Ambre, est occupé par les Sakalaves ; ceux-ci se subdivisent en un grand nombre de tribus, les Antifihérénanas qui, de Saint-Augustin à Ranobé, obéissent à Lahimerisa, et de Ranobé au Mangoko reconnaissent l’autorité de Soumonga, son cousin et rival; puis, les Antiménas, qui, du Mangoko au Tomitsy, obéissent à Tovonkéra, roi sous le protectorat hova, et qui du Tomitsy à Sona-Hanina reconnaissent l’autorité de Touera. Nombre de petits rois se succèdent ainsi jusqu’au cap d’ Ambre , tous indépendants ; on doit excepter certains points comme la baie de Mazangaye (Bombetock), dont les Hovas se sont emparés par la force et le sud du royaume de Ménabé, où, sous prétexte de protection, ils sont les vrais maîtres. »

Nous rappelons au lecteur que l’amiral Pierre a châtié les Hovas de cette baie et l’a rendue à la France.

« Dans tous ces royaumes, le principe des gouvernements est un absolutisme brutal. Le roi est entièrement maître de la vie et des biens de ses sujets. Il n’y a ni lois, ni coutumes conservées par la tradition. Partout régné l’anarchie la plus grande et tout est livré à l’arbitraire. Les affaires graves ou légères se traitent pu-

bliquement en kabars, assemblées où assistent tous les hommes libres et où chacun donne son opinion ; le plus souvent le roi écoute et s’abstient de participer aux discussions ; ce sont alors les chefs qui décident. Ils sont rarement obéis, malgré les cruautés dont ils se souillent à chaque instant , et chacun d ordinaire se fait justice à soi-même. Un Sakalave, libre ou esclave, ne marche jamais sans sa lance et un mousquet chargé à balle, et peu de semaines se passent sans qu’on entende parler d’assassinats, qui restent toujours impunis, jusqu’à ce qu’un parent de la victime en tire vengeance sur le meurtrier ou sur quelqu’un de sa famille.

« Les hommes libres sont peu nombreux ; la majorité de la population est esclave. On ne peut guère compter, à mon opinion, plus de 20,000 Antandroïs, 30,000 Mahafales, 50,000 Antifihérénansa et autant d’Antimènes. On voit donc que ce pays est peu peuplé.

« Les Mahafales et les Sakalaves sont les peuples les plus intéressés que l’on puisse rencontrer, et leur convoitise est incroyable. L’esprit mercantile, si rare chez les peuples vraiment sauvages et qui est si développé en eux, n’est pas le côté le moins curieux de leur caractère ; il faut attribuer leurs tristes penchants au contact des Arabes qui, de temps immémorial, sont en commerce avec ces pays. Us sont lâches, hypocrites, menteuis, s adonnent sans vergogne au vol, à l’immoralité, et sont dominés par les superstitions les plus incroyables. Quand on vient trafiquer ou voyager dans les contrées sud-ouest de Madagascar, on est obligé, pour la bienvenue, de donner une certaine quaantité de marchandises , dont le partage se fait entre le roi du pays et les différents chefs. Après le payement de ce droit d anciage, on devrait être libéré de toute tracasserie ultérieure ; il n’en est rien généralement. Les exigences des chefs augmentent tous les jours et ce sont, à chaque instant, de nouvelles exactions, de nouveaux cadeaux qu’on exige les armes à la main. Si 1 on ne fait droit à ces réclamations iniques, on est exposé à de graves dangei». Aussi nos pauvres nationaux ne sont-ils jamais certains de 1 issue de leurs négociations (1).

(I) Bulletin de la Société de géographie-, octobre 1867.

Beaucoup de navires faisant route pour Natal ou le Cap s’approchent du sud de Madagascar, mais aucun jusqu’ici n’avait mouillé sur cette côte aride et inhospitalière. En 1866, M. le capitaine Cavaro, commandant la Marie-Caroline, et le capitaine Bellanger, commandant T Infatigable, débarquèrent l'un après l’autre au cap Sainte-Marie. Ce dernier navire portait M. G-randidier.

Yoici l’intéressant et piquant récit qu’a fait notre voyageur (1) de sa visite à Tsifanihy, roi du cap Sainte-Marie : « Au débarquement, le roi Tsifanihy s’avança lentement à notre rencontre, comme il convient à un roi vêtu de sa seule majesté. C’était un vieillard maigre, d’assez haute stature, ayant le teint clair et des cheveux gris et lisses. Il était facile de reconnaître en lui un mélange de sang causasique, arabe ou juif. Un simple morceau de toile lui ceignait les reins et un larnba , jadis blanc, était négligemment jeté sur ses épaules. Un petite calotte de jonc tressé lui couvrait la tête. Apres avoir, selon l’usage, pressé la main, à titre de bienvenue, à la plupart de ces individus, nous nous assîmes en cercle devant la hutte royale et le kabar commença ; on appelle ainsi à Madagascar l’assemblée publique dans laquelle on traite toute affaire, petite ou grande. Le capitaine de V Infatigable débattit avec Sa Majesté Antandroy les conditions du droit d’ancrage et de libre commerce, droit que tout navire est obligé de payer à son entrée dans les ports des côtes sud-ouest de Madagascar ; sans longue discussion, il fut convenu que le roi recevrait, pour sa part de lion, un baril de poudre de 25 livres, un fusil à pierre, une marmite de fonte, 2 miroirs, une pièce de toile bleue de 15 mètres, 200 clous dorés, 20 balles, 20 pierres à fusil, et 4- bouteilles de rhum que par prudence nous eûmes soin de couper d’eau , afin d’éviter à notre nouvel ami une ivresse prolongée et peut-être tragique. Le lion ne faisait pas sentir ses griffes; c’était le début des relations commerciales de Bourbon avec les Antandroïs, et ce peuple n’était point encore corrompu par la prospérité et les richesses. Des présents analogues, mais de moindre importance, furent offerts a six chefs dépendant du roi qui , sous le fallacieux

(1) Une excursion dans la région australe de Madagascar {Bulletin des sciences et arts de la Réunion ; année 1867), brochure in-8°, chez Roussin à Saint- Denis.

prétexte de protéger les blancs, exigent une rémunération bien peu méritée, mais qu’on accorde autant par suite d’anciens usages que par respect pour le droit du plus fort. Les Malegaches sont tous des vautours affamés de marchandises.

« Le roi , dont la société était rien moins qu’agréable, à cause des maladies cutanées qui ne l’avaient pas plus épargné que le moindre de ses sujets, nous promit sans en avoir été prié , de venir le lendemain à bord chercher son cadeau, et nous nous séparons les meilleurs amis du monde. Le jour suivant, nos pirogues amènent en effet Sa Majesté, escortée des chefs qu’attirait l’appât des marchandises. Ces malheureux êtres, dont la vie se rapproche plus de celle de la brute que de celle de l’homme et qui , n’ayant jamais quitté leurs tristes déserts, n’ont vu que les misérables huttes où ils végètent, montèrent sur notre navire sans témoigner la moindre admiration, le moindre étonnement ; il semblait, à les voir se promener sur le pont, qu’ils eussent toujours résidé au milieu des merveilles de la civilisation. C’était cependant la première fois que pareil spectacle s’offrait à leurs yeux. Est-il rien de plus extraordinaire que ce calme, cette inertie du sauvage ?

« Le roi Tsifanihy, tout en buvant quelques petits verres de rhum, chercha à nous convaincre qu’il avait momentanément établi sa résidence sur la côte par amitié pour les blancs et pour les couvrir de sa haute protection : il ne disait pas, le vieux rusé, qu’en restant sur le lieu même de la traite , il percevait sur chaque vendeur d’orseille une pincée de poudre , une balle ; quelques clous dorés, et que l’intérêt était son seul dieu, comme il est celui de tout Malegache. »

M. Grandidier, curieux de pénétrer dans les terres, demanda à Tsifanihy de l’accompagner chez lui,’ sa résidence étant située à plusieurs heures de marche dans l’intérieur. Un baril de poudre fut le prix de cette excursion. Notre voyageur part donc avec Sa Majesté, et, chemin faisant, l’abreuve de rhum. Le souverain, tout en conversant, en buvait un peu et passait le reste débonnairement à ses courtisans, lorsqu’il s’arrêtait. Ceux-ci étaient tous accroupis sur les genoux et sur les talons auprès du monarque. N’osant songer à souiller de leurs lèvres plébéiennes la coupe royale, ils mettaient la main gauche en avant de leur bouche,

puis ils y versaient le contenu du verre, qui, traversant ce pont improvisé, allait s'engouffrer dans leur gosier insatiable.

<c Tsifanihy, continue M. Grandidier, est de droit souverain du pays ; mais depuis longtemps les diverses tribus antandroïs sont en guerre les unes avec les autres, et on le craint peu; on lui obéit encore moins. S’il n’eût épousé une princesse antanosse , parente de Ra Zoumaner, le chef du peuple le plus redouté de Madagascar, on lui aurait déjà fait un mauvais parti. Les Antandroïs sont en proie à une anarchie plus grande et plus terrible même que celle qui règne chez les Mahafaîys et les Sakalaves, autres peuplades indépendantes de la côte ouest.

« Le lendemain de la visite royale , descendu de bonne heure a terre , je me mis a étudier la faune et la flore du pays environnant; peu d’oiseaux, quelques reptiles, des plantes d’un aspect bizarre, tel fut le produit d’une promenade de quelques heures sous les rayons ardents d’un soleil tropical. Le nombre des objets recueillis était bien restreint assurément, mais la nouveauté de quelques-uns d’entre eux, la rareté des autres me ravissait, et ce fut le cœur plein de joie que je m’endormis sur le sable de la plage, corps et tête ensevelis sous mon épaisse couverture de laine ; car les nuits sont fraîches dans ces parages, à cette époque de l’hiver où une abondante rosée tombe tous les matins.

« Le jour suivant, j’étais sur pied avant le lever du soleil. Un petit sac de riz destiné à mon alimentation, et deux boîtes de ferblanc, tel était mon bagage ; l’une de ces boîtes renfermait mes instruments de géodésie, et l’autre contenait les objets nécessaires aux préparations taxidermiques. Le tout fut promptement chargé sur les épaules de quelques Antandroïs, que plusieurs rasades de rhum avaient mis en bonne humeur. Ces gens, peu accoutumés à porter des fardeaux, furent promptement fatigués. A chaque instant, je les voyais changer d’épaule le bâton auquel étaient suspendus les paquets. Le roi, un brave roi sans morgue et sans fierté, plus simple encore que le roi d’Yvetot, prit pitié de ses pauvres sujets, qui pliaient sous la pesante charge de huit à dix kilogrammes, et il n’hésita pas à placer sur son dos royal mon sac de riz. Nous marchâmes ainsi pendant quatre heures, ma petite escorte se relayant sans cesse ».

Le caravane arrive ainsi au village royal, séjour officiel du roi Tsifanihy : « C’était, dit notre voyageur, une grande enceinte formée d’une plantation de nopal et composée d’une dizaine de Luttes ayant sept pieds de long sur six de large et à peine assez élevées pour, qu’un homme de taille ordinaire s’y tînt debout. On ne peut y pénétrer qu’en rampant et en se traînant sur les genoux par l’ouverture basse qui donne entrée dans ces résidences princières. Le roi m’introduisit dans la meilleure de ces huttes. Aussitôt une cinquantaine d’indigènes, comme de véritables enfants, se précipitent à l’envi pour voir l’étranger. J’étais le premier qui fût jamais venu dans le pays, et ma peau blanche attirait leur curiosité, plus turbulente et plus indiscrète que malintentionnée. Pendant que les anadodnaka, princes et princesses (quels princes et quelles princesses !) prennent place autour de moien entrant aquatre pattes dans mon humble demeure, je vois les planches dont sont formés les murs de la cabane disparaître une à une, car elles ne sont que juxtaposées et retenues entre deux tiges de bois longitudinales; bientôt je ne suis plus abrité que parle toit et je me trouve exposé aux regards de tous. Après m’être prêté avec bienveillance à satisfaire leur curiosité et leur avoir adressé quelques paroles pleines de dignité, j’ordonne qu’on remette ma hutte dans son état normal ; car le soleil m’incommodait. Je dus, plus d’une fois, réitérer l’ordre avant d’être obéi.

« Le roi, échauffé de sa course et pressé par une soif ardente, demanda de l’eau qui lui fut aussitôt apportée précieusement ; il daigna m’en offrir. A la vue de la boue rougeâtre qu’il me présentait, je refusai, ne me sentant pas le courage d’avaler une pareille purée, et je le laissai vider la calebasse. Il fut le seul à boire, l’eau est trop rare pour en donner au premier venu ; mes porteurs pour se désaltérer eurent recours, selon l’usage antandroy, aux figues du nopal, et préférant les imiter, je sortis de l’enceinte avec eux.

« Ceux-ci, comme tous les Malegaches indépendants des Ho vas, ne marchent jamais sans un mousquet chargé à balle et une sagaye ou lance ; se servant de cette dernière arme pour piquer les fruits du nopal, ils. les détachent adroitement du buisson épineux dont on ne peut impunément s’approcher : la récolte faite, ils

roulent ces fruits en tous sens dans le sable , avec une poignée de branches , pour enlever les petites soies épineuses qui en couvrent la peau, et, saisissant une des figues, ils la pèlent avec le fer de lance et offrent la pulpe avec plus de grâce et de propreté qu’on ne serait en droit d’en attendre d’eux. Mon estomac desséché absorba promptement une trentaine de ces figues de Barbarie. En rentrant, je suis assailli de tous côtés par les parents du roi, qui viennent réclamer de ma générosité les petits présents propres à sceller notre amitié ; je leur distribue des clous dorés, des colliers de verroterie et autres objets, le tout accompagné de mots plaisants poulies mettre en gaieté. Le voyageur ne doit jamais agir avec brutalité envers les sauvages. Sans se laisser dominer et tout en conservant sa dignité, il est de son intérêt de chercher à les amuser : c’est le moyen d’obtenir d’eux ce qu’il désire. J’ai toujours réussi, par cette méthode, avec les peuplades même les plus dangereuses.

c< XJn plat de riz cuit à l’eau et une volaille aussi maigre que coriace composaient le déjeuner du voyageur, qui n’est pas toujours aussi favorisé. Assis au milieu d’une nombreuse assemblée , je distribuais libéralement de temps en temps quelques bouchées aux princes et princesses, dont les yeux dénotaient un désir effréné de participer plus amplement à mon repas. Fatigué de la curiosité insatiable des Antandroïs, je. congédiai sans façon, mais avec peine, la famille royale et le peuple. »

Le lendemain matin , M. Grandidier, dans le but de faire des recherches d’histoire naturelle, partit à la chasse accompagné du roi Tsifanihy et de son plus jeune fils, au miliep. d’une escorte d’esclaves. Les chasseurs traversèrent des plantations de nopal, destinées à la nourriture des indigènes et des champs dë gros millet (ampembe), d’antakas (espèce de gros haricot) et de citrouilles. Faute d’eau, les naturels sont souvent, obligés de faire griller l’ampembe (millet) et parfois de le broyer sous la dent. « Je fus plusieurs fois, dit M. Grandidier, dans la nécessité de les imiter, trop heurenx d’apaiser ainsi les exigences de mon estomac. Quant aux courges, c’est en été qu’elles leur sont utiles, lorsqu’ aucune rosée ne rafraîchit l’air du matin. Les naturels laissent ces fruits mûrir outre mesure et même pourrir, afin que la pulpe se liquéfie et leur serve de breuvage..

ce La nature, peu prodigue à l’égard de ces peuples, leur a cependant donné dans sa prévoyance une racine, commune dans toutes les plaines sablonneuses, dont la chair aqueuse désaltère et remplace l’eau.

« Nous arrivons bientôt, ajoute M. Grandidier, après deux ou trois lieues de marche, dans un bois. Je me glissai avec peine sur les genoux et sur les mains pour pénétrer au milieu des broussailles ; j’en fus récompensé par la vue du premier animal qui frappait mes regards depuis le matin. C’était un de ces curieux oiseaux, spéciaux à la faune de la grande île malegache, qui sont connus dans la science sous le nom générique de coua ; c’est une espèce particulière de coucou de la grosseur d’une petite tourterelle, à queue plus longue que le corps. Il allait sautant avec grâce de branche en branche à la recherche des insectes et des mollusques terrestres dont se nourrissent tous les couas. Son plumage gris est à reflets verts ; ses yeux sont entourés d’une large peau nue, teintée des plus vives couleurs, lui donnaient un aspect charmant. Un coup de fusil m’eut bientôt permis de considérer de près cet animal que je reconnus pour être d’espèce nouvelle.

«Je passai plusieurs jours à chasser; si dans mes excursions j’ai rencontré peu d’animaux, je n’ai pas du moins eu à me plaindre quant à leur intérêt scientifique. Outre le coua, j’ai découvert un genre nouveau de bec-fin ( Thamnothis chloropetoïdes). »

Dans ses conversations avec les sujets du roi Tsifanihy, M. Grandidier avait appris d’eux qu’il y avait dans les environs beaucoup de sifalcs, espèce rare de lemur du genre propithèque. « Je ne connaissais cet animal, dit notre voyageur (1), que par cette description si brève de Flacourt : « Sifàk, guenuche blanche à cha - «per on tanné , » et je pensais que ce pouvait bien être une maque inconnue à la science. Il était près de midi, raconte notre chasseur, lorsque, arrivé dans un petit bois, j’eus le bonheur d’apercevoir, entre des branches d’arbre, une forme toute blanche que mes guides me montraient du doigt, en répétant : Sifak! sifak! Je m’approchai tout doucement en rampant à travers les

(1) Album de Vile de la Réunion, par A. Roussin ( Récit de la chasse au sifak, par M. Grandidier); Saint-Denis, 1866-67.

broussailles, et, lâchant les deux coups de mon fusil presque simultanément, je vis avec plaisir une masse inerte tomber à mes pieds : c’était un vieux sifak mâle, que je reconnus aussitôt pour appartenir au genre propithèque (1).

« Cette maque est respectée chez les Antandroys et je faillis avoir une querelle sérieuse avec les habitants du village royal pour avoir dépouillé le beau spécimen que j’avais eu le bonheur de tuer. Il me fallut , pour apaiser leur colère, enterrer en grande pompe le corps que j’avais retiré de la peau et faire planter, entre les pierres dont j’avais recouvert cette tombe, quelques feuilles charnues de nopal.

ce Si j’ajoute à ces trois animaux inconnus jusqu’alors à la science quelques oiseaux fort rares dans les musées et quelques reptiles de genres très curieux, j’aurai énuméré tout le butin zoologique que j’ai rapporté du pays d’Androy, encore moins habité par les bêtes que par les hommes. Quelques rares lépidoptères aux brillantes couleurs, parmi lesquels je citerai mon Anthocaris Zoè dont les ailes supérieures ont une teinte d’un beau pourpre violacé, égayaient cependant la tristesse du paysage. J’oubliais de mentionner la caille, le Mlon des Malegaches. »

C’est au cap Sainte-Marie que se trouvent les plus beaux moutons de Madagascar. On les achète 1 fr. 50 la pièce, payable en marchandise. Ces moutons pèsent cent livres.

Nous regrettons de ne pouvoir suivre M. Grandidier dans sa visite à Rabéfaner , prince antanosse d’une originalité toute particulière, en sa qualité de prince mendiant. Nous ne pouvons, cependant nous refuser au plaisir de donner au lecteur le récit de l’arrivée et du séjour de notre voyageur chez Zoumaner (2), roi des Antanosses émigrés, ce En approchant du village royal, dit-il,

(1) Nous avons eu le plaisir de voir ce sifak dans la vitrine où il figure aujourd’hui, en très bonne posture, au Muséum, à Paris (1883).

(2) Ce roi Ra-Zoumaner, qui va demander tout à l’heure à M. Grandidier de devenir son frère par le serment du sang, était connu pour être le plus barbare et le plus sanguinaire des monarques, lorsqu’il régnait sur ses sujets antanosses de la baie de Ranoufoutsy. Le capitaine Cavaro raconte qu’il fit couper la main droite à un malheureux ampisikidy ou sorcier , qui lui avait prédit à tort du beau temps ; cette main fut placée par son ordre, au bout d’un bâton, sur la case du devin. (Revue maritime et coloniale ; mars 1883.)

j’aperçus, à la clarté de la lune, auprès de la porte de l’ouest, un piquet qui supportait une tête encore toute sanglante. C’était celle d’un Bare qui, s’étant introduit la nuit précédente dans l’enceinte pour voler des bœufs, avait été pris et mis à mort sur-lechamp.

cc Zoumaner me reçut en vieil ami : il se rappelait les présents dont je l’avais comblé à mon voyage précédent. Je donnai mon assentiment au projet dont il ne cessait de m’entretenir depuis mon arrivée. Il ne s’agissait de rien moins que de célébrer le farnaka, de nous faire f reres de sang. Je n’ignorais pas que ce roi voulait avant tout m’extorquer un cadeau, mais j’avais trop d’intérêt à rester en bons termes avec lui pour ne pas accéder à sa proposition. Les devins consultés tirèrent le sikidy et fixèrent le mardi suivant comme le jour propice à la cérémonie ; nous étions au jeudi. Au jour marqué, les chefs et le peuple se rassemblèrent dans l’est de la maison du roi. Zoumaner et moi nous nous asseyons sur une natte neuve. Un bœuf est amené et jeté à terre ; on lui lie les quatre pieds. Un prince de la famille des Zafi Raminia égorge la victime, en récitant quelques prières, et reçoit le premier sang dans une calebasse pleine d’eau ; après y avoir ajouté une pincée de sel, un peu de noir de fumée, une balle de plomb, une grosse manille d’or, il la dépose devant nous.

« Je prepds la baguette de mon fusil, et Zoumaner se saisit de sa sagaye ; nous en plongeons les extrémités dans le liquide sacré. Le chef principal du village, tout en frappant avec un couteau les armes que nous tenons chacun de la main droite, prononce un discours où, après avoir célébré les louanges des hautes parties contractantes, il énumère les obligations qu’impose le serment du sang et appelle sur nous les plus grands malheurs, si nous venons à nous parjurer. Mon serviteur Cravate, pendant ce temps, ne cesse d’arroser le fer de la lance de liquide sanglant.

« Zoumaner, remplissant alors une cuiller de bois du breuvage sacré, me la porte à la bouche et m’en fait boire le contenu , puis me frappe sur les deux épaules, dans le dos et sur la poitrine, avec la cuiller vide. Je répète la même cérémonie, et le famake est consommé, nous sommes frères de sang. Ma nouvelle famille m’adresse ses félicitations et une nuée de princes et de princesses ,

les uns m’appelant leur fils , les autres me donnant le nom de père ou de frère , viennent me serrer la main.

« Sur ces entrefaites, je tombai malade ; une fièvre tenace me força à m’aliter. Ce n’était qu’avec peine que je pouvais me traîner. Zoumaner voulut entreprendre ma guérison; je le laissai faire par curiosité. Dès qu’il me vit en proie à un accès chaud , il envoya Béfaner chercher un de ses talismans ; c’était un mauvais bout de corne de bœuf, orné de perles de verre et rempli d’une boue noirâtre, mélange de feuilles d’arbre carbonisées, de piment pilé et d’huile de ricin ) dans cette boue, nageaient divers grisgris , tels que vis brisées, vieux ciseaux, aiguilles rouillées. Le précieux remède fut religieusement apporté par Béfaner sur un sahafa ou petit plateau de jonc. Le roi, après avoir adressé une prière à Dieu, me toucha le front et la poitrine avec cette corne ; puis il retira une des aiguilles qui étaient plongées dans la mixture, et la passa sept fois sur sa langue, en comptant à haute voix et replongeant à chaque fois le fer dans la corne. Ce fut ensuite mon tour de subir la même épreuve. Dès la première fois, je fis une singulière grimace : le piment me brûlait la gorge et l’huile de ricin me donnait des nausées. Cependant, je subis courageusement les attouchements cabalistiques et je vous laisse à penser si je fus aise de voir la septième épreuve finie. Mais je n’en étais pas quitte pour si peu ; le roi se mit à me pousser la même aiguille dans le nez, aussi loin qu’il le put. Du coup , je me débattis, mais j’étais faible et il me fallut en passer par où il voulait. Éternuant, les narines en feu, je demandais grâces ; le bourreau ne me lâcha que lorsqu’il eut encore introduit son doigt, tout huilé de son remède maudit, dans mes oreilles. Après avoir suspendu sa corne à la tête de ma natte, il allait se retirer et j’en bénissais le ciel, lorsque s’avisant d’un oubli, il défit rapidement son sadiha (lambeau de toile dont les Malegaches se ceignent les reins) et en trempant le bout dans une calebasse pleine d’eau, il m’en frappa à plusieurs reprises sur la tête, au dos, sur la poitrine, me mouillant jusqu’aux os au plus fort de l’accès. Le lendemain, de grand matin, il accourut prendre de mes nouvelles. Je l’assurai que j’allais beaucoup mieux, espérant éviter un nouveau martyr. Vain espoir ! Il eût trop craint de perdre

la poule aux œufs d’or. Aussi, une nouvelle cérémonie recommença, cérémonie que, cette fois, j’acceptai d’assez mauvaise grâce (1). »

C’est ainsi que, le 30 octobre 1868, M. Grandidier, arrêté dans son voyage par la guerre des Bares, retourna à Tuléar et quitta sans regret le voisinage incommode de ces rois mendiants.

Les deux principaux districts de l’Androy ou pays des Antandroïs sont le pays d’Ampâte,à l’est et celui des Caremboules, dont parle Flacourt, au sud-ouest.

Le principal village du pays d’Ampâte est Fangahé, composé de cent cases tout au plus ; la manière dont il est construit peut donner une idée de l’état de barbarie de ces peuples. C’était la résidence du chef des Ant-Ampâtes. On voit, dans ce village et aux environs, beaucoup de moutons à grosses queues, de l’espèce du Sénégal. Les bœufs y sont plus petits que dans les autres parties de l’île. Les Ant-Ampâtes, n’ayant pas d’eau dans leur pays, sont forcés de mettre leurs bestiaux à la ration ; ils vont avec des calebasses chercher, à une journée de marche, de l’eau qui leur est nécessaire et qu’ils sont obligés de conserver comme une chose précieuse ; car on ne trouve, dans leur pays, que des mares dont les eaux ne sont pas potables. Cependant la nature qui n’a pas donné d’eau aux Ant-Ampâtes leur a fourni un moyen d’assouvir leur soif. En fouillant la ferre, on trouve une sorte de fruit ou racine dont l’écorce est raboteuse comme celle de la châtaigne et dont la chair ressemble à celle du melon d’eau : malheureusement cette production n’est pas assez abondante pour suffire aux besoins de tous les habitants. M. Grandidier, comme on vient de le voir, a parlé, sans la nommer, de cette production végétale destinée à étancher la soif.

Le pays des Ant-Ampâtes est plat et boisé ; ses meilleurs pâturages sont dans les forêts, où l’on trouve une grande quantité de bœufs sauvages. On y récolte beaucoup de soie, du coton, des écorces précieuses et des pommes. Les Ant-Ampâtes fabriquent avec ces matières primitives des lambas qu’ils allaient autrefois vendre au fort Dauphin, avant qu’il n’eût été occupé par les Ho-

(1) Bulletin de la Société de géographie ; février 1872.

vas. On pourrait traiter, à Fangahé, de la cire en abondance. Le village est bien fortifié, quoique sa population ne soit pas de plus de six cents individus. Cette contrée paraît déserte au voyageur. Les villages y sont rares et peu considérables.

Mahatal Ouzou, hameau de huit cases, est la résidence du chef des Caremboules ; ses habitants, presque sauvages, ont la peau cuivrée, les cheveux bouclés, le nez et les lèvres des Africains. Leur territoire n’est pas aussi fertile que le reste du pays ; on n’y trouve que des moutons, des tortues ou des cailles.

Au nord d’Androy se trouve le pays dont nous avons parlé plus haut, des Machikores, ou Mazikouras, appelé par les Hovas Tsiénimbalala , et celui des Voulûmes, réunis aujourd’hui par les ethnographes sous le nom général de Bares, en malegache Bar a ou Ibara. Ces peuplades habitent les hautes montagnes que l’on aperçoit de Matatane ; leur pays au nord-ouest est limité par les montagnes des Betsiléos, à l’est par celui des Anta’ymours, à l’ouest par la province de Féérègne. Leur capitale est un grand village appelé Monongabé, composé de 700 à 800 cases solidement construites. Il est fortifié à la manière des Malegaches et traversé par un bras de la rivière Mananghar. Ses environs, de même que tout le pays des Vourimes, offrent de nombreuses traces volcaniques.

Fianarantsoa , capitale des Betsiléos ou Hovas du sud, est bâtie sur une hauteur et composée de cents cases. Elle n’a pour fortifications qu’un seul rang de palissades , qui sont si éloignées les unes des autres qu’elles ne seraient pas un obstacle au passage de l’ennemi, s’il cherchait à entrer. C’est, aujourd’hui, un centre important, où les missions catholique et protestante ont des églises et des temples.

Les Betsiléos sont en général plus blancs que les Sakalaves. Leur couleur olivâtre est un peu plus foncée que celle des Hovas du nord ; leurs jambes et leurs bras sont minces et mal Conformés. Ils ont des yeux roux, le regard oblique et faux, leur visage est allongé ; presque tous ont le nez aquilin comme les Espagnols de l’Inde. Les Betsiléos ont les cheveux bouclés, droits ou laineux; ils n’ont ni la physionomie ni les habitudes des Malais ; ils passent pour industrieux.

On n’oserait hasarder aucune conjecture sur l’origine des Betsiléos, mais la position qu’ils occupent dans l’île étant la même que celle assignée par les anciens voyageurs aux prétendus nains ou Kimos , il paraît vraisemblable que l’histoire fabuleuse de nains, conservée par la tradition, a pu être appliquée aux Betsiléos, race d’hommes qui, par sa taille, sa couleur, sa structure et ses habitudes, se rapproche le plus du portrait que les poètes malegaches font des Kimos.

Les Malegaches, qui racontaient ces histoires du temps de Elacourt et des autres chroniqueurs, ne voyageaient pas alors comme aujourd’hui dans toutes les parties de l’île , plusieurs peuplades indépendantes et sauvages séparaient les Antavarts des Betsiléos, et ils se seraient exposés à l’esclavage ou à la mort, s’ils avaient osé traverser leur territoire. C’était donc très rarement que quelques Malegaches isolés rencontraient des Betsiléos, dont la petite taille, la couleur et les traits devaient les étonner.

Les Betsiléos voyagent rarement et sont presque sans industrie ; leur vie est aussi frugale que celle des prétendus Kimos (1). Ils se nourrissent de laitage, de riz et de racines ; ils ne tuent des bœufs que rarement, pour célébrer quelque fête. Leur pays produit de la soie, du coton et du fer. Ils fabriquent quelques toiles de coton et de soie plus grossières que celles des Hovas ; mais leurs métiers sont si imparfaits qu’il leur faut plus d’un an pour faire un simbou.

Le peuple hova, aujourd’hui le maître de la moitié à peu près de l’île entière, occupe, ainsi que nous l’avons déjà observé en faisant l 'orographie de Madagascar, une position assez forte au centre même de cette grande terre. Le pays est , ainsi que nous 1 avons dit, appelé Ankova , de Any , là, et Hova : là les Hovas, pays des Hovas. Imerina sert à désigner quelquefois le royaume des Hovas.

M. Grandi dier a consacré, outre une carte nouvelle, un article spécial à la description de l’Imerne. Nous ne saurions mieux faire que d’en reproduire les traits principaux, ce Au commence-

(1) La légende des. Kimos ou Guimos a pris naissance dans les lettres de l’abbé de Choisy et de Saint-Martin. Commerson l’a popularisée dans sa lettre à Lalande (voir le Journal des voyages, cahier 108: octobre 1827). Cette légende est repoussée, comme une fable, par Legentil, Sonnerat et Lescallier.

ment du dix-huitième siècle, dit-il, les nombreux villages qui sont épars dans la province d’Imerne, surtout dans la grande plaine de Betsimitatatrâ qu’arrose l’Ikoua et où s’étendent à perte de vue de belles rizières , étaient gouvernés par douze chefs ou Andrianâ indépendants les uns des autres, lorsque l’un d’entre eux, le fondateur de la dynastie qui règne aujourd’hui, Andrianampoinimerina (litt. : le désiré cC Interne) , bon guerrier et fin politique, a réussi à les mettre sous son autorité au commencement de ce siècle. De ces tribus, la plupart subissent le joug des Antaimerinas ou Hovas qui les ont conquises au commencement de ce siècle. Ces Hovas, qui sont de race jaune et qui, grâce à leur intelligence supérieure, à leur esprit de discipline et aux conseils reçus d’officiers européens, ont joué depuis un siècle un rôle prépondérant à Madagascar , sous la direction habile d’Andrianampoinimerina et de Eadama Ier, habitent la province connue sous le nom d’Imerina, qui est située au centre même de l’île et qui est de toutes la plus peuplée et la plus importante.

« Le nom à'Eova ne désigne pas les habitants de l’Imerina, mais seulement une classe de ces habitants, les bourgeois ou roturiers, par opposition aux nobles ou Andrians et aux esclaves ou Andevos. Les libres, nobles ou roturiers, s’appellent Am baniandros Quand la reine s’adresse à tous les Malegaches sans exception, elle se sert du mot Ambanilanitra , c’est-à-dire tous ceux qui sont sous les deux, parce qu’ils ont cru pendant longtemps à Madagascar qu’ils étaient seuls sur la terre ; elle dit Merina , quand elle ne veut parler qu’aux habitants de sa province. Les populalations du nord les appellent Antrova ( ceux qui habitent le pays où est la capitale ), les Sakalaves qui sont leurs ennemis irréconciliables les nomment, comme on sait, Amboalambo (litt. : chiens de sangliers ), les Antantsihanakâs Sorodany (litt. : soldats).

« L’Imerine, que limitent au nord l’Antsihanaka et le pays des Sakalaves ; à l’est l’Ankay ou pays des Bezanozanos ; au sud le pays des Betsileos; à l’ouest le Menabé et le Mahilakâ, est un pays montagneux, coupé de nombreux cours d’eau, complètement nu, sans arbres, sans arbustes et souvent même sans culture, à peu près inhabité dans les parties accidentées et au contraire très peuplé dans les vallées et les parties basses. Les collines qui couvrent

presque tout le pays et qui sont formées d’une argile rouge, dure et compacte au milieu de laquelle affluent de nombreux blocs de granit à surface bombée, ne sont pas fertiles ; mais le plus petit vallon, lorsque sa situation le permet, est transformé en rizières par un travail habile et intelligent ; et a l’ouest de la capitale , au centre même de la province, il y a une grande plaine, le Betsimitatatra, qui jadis était un lac ou un marais et qui forme aujourd’hui un immense champ de riz d’un aspect fort riant à la saison pluvieuse, d’où émergent çà et là, comme autant d’îlots, de nombreux hameaux ou maisons bâties sur de petits coteaux.

« Ce gigantesque damier aux cases vertes que circonscrivent de petits murs de terre noire et ces nombreux gradins suspendus aux flancs des collines, qu’irriguent des ruisseaux amenés habilement sur les lieux de culture, montrent avec quelle intelligence et quelle ardeur les Hovas travaillent la terre. Le riz que produit l’Imérine nourrit une population considérable ; aussi l’étranger qui vient de traverser des pays à peu près déserts est-il surpris, en arrivant à Tananarive, de l’agglomération vraiment extraordinaire de villages, de hameaux, de maisons qui s’étalent devant lui. Les autres végétaux que cultivent les Hovas, tels que le manioc, les pommes de terre, les patates, la canne à sucre, le maïs, les bananes, les ananas, les ambrevades, le tabac, le coton, et qu’ils plantent auprès de leurs villages, sur le flanc des collines, ne couvrent pas de grandes étendues et ont d’ordinaire peu de vigueur. Auprès des villes principales, surtout aux environs de Tananarive, on a planté quelques arbres fruitiers, tels que goyaviers, néfliers du Japon, orangers, manguiers, pêchers et même des vignes, etc., qui prospèrent dans une certaine mesure.

« Dans le sud s’élève un grand massif nu et rocheux, FAnkaratra, dont les points culminants sont Anbohimirandrana (2,350 mètres), Ankavitra (2,350 mètres) , Tsiafakafo (2,540 mètres) et Tsiafajavona (2,590 mètres). De ce dernier sommet, qui est le plus élevé de File de Madagascar, la vue s’étend sur la province tout entière qui apparaît comme une mer de montagnes, sans arbres, sans arbrisseaux, où des roches nombreuses émergent au milieu d’une herbe grossière qui n’est même pas très bonne pour le bétail et qui ne sert guère que de combustible aux habitants

de ce pays désolé. Le bois manque, en effet, dans FImérine, et les gens riches seuls peuvent envoyer chercher des fagots dans la bande de forêt qui se trouve à la limite orientale ; la charge d’un homme ne vaut pas moins de 1 fr. 25 , somme fort élevée pour ce pays. L’herbe sèche, qui. est le combustible ordinaire avec lequel les Hovas font leur cuisine, atteint même des prix assez élevés à l’époque des pluies, époque à laquelle on paie une charge pleine jusqu’à 60 centimes.

<£ C’est dans l’Imérine que prennent naissance le Betsibouka et son affluent l’Ikoupa, qui vont se jeter dans le canal de Mozambique par cette vaste embouchure connue par les Européens sous le nom de baie de Bombetock.

« La grande plaine de Betsimitatatra qui s’étend à l’ouest de Tananarivo, est traversée par l’Ikoupa, qui a sa source dans l’estsud-est de la capitale et qui y décrit une vaste courbe, recevant sur sa route des milliers de ruisseaux et de petites rivières, le Sisaony, F Andromba et son tributaire le Ketsaoka, l’Ombifotsy et l’Onivé qui viennent du versant nord du massif d’Ankaratrâ. Des versants est et sud sort FOnivé qui va au Mangourou et se jette par conséquent dans l’océan Indien ; le versant ouest envoie ses eaux au lac Tasy et au canal de Mozambique. Plus au sud, à sa limite extrême, on trouve les sources du Mania, grand fleuve qui coule vers l’ouest.

« Dans FImérine, il y a quelques petits lacs ; mais un seul a une certaine étendue, c’est FItasianaka ou Tasy qu’entourent, surtout le côté occidental, des montagnes volcaniques, et que domine, du côté du nord, l’Ambohimiangara, l’une des hautes montagnes de l’île (1,760 mètres).

« Les sources d’eaux thermales ne sont pas rares dans FImérine ; il y en a de sulfureuses (dans le nord-ouest de Tananarive), de ferrugineuses (près d’Ambalabetokana), et de calcaires (à Antsirabe).

« Au point de vue politique, FImérine peut se diviser en dix districts. Au nord, Anativolo et Yonizongo. Dans l’est, Avaradrano et Yakinisisaony. Au sud, Yakinankaratra. Dans l’ouest Mandridrano et Yalaîafotsy.

« Ces districts, qui sont limitrophes du pays des Sakaîaves, sont peu peuplés.

ce Au centre se trouvent Imarovatanâ, Ambodirano et Imanio. cc Le district de Yonizongo se subdivise en neuf cantons. Les villes principales sont : Soavina, Fihaonana, Fihambazana, Fiarenana, Ankazobé, etc.

cc Le district d’Avaradrano se subdivise en quatre cantons : 1° celui des Tsimahafotsy, 2° celui des Mandiavato, 3° celui des Tsimiambolahy, et 4° celui des Voromahery. Les villes principales sont : Antananarive qui est la capitale du royaume hova, Ambohimanga, Ambohitrabiby, Namehana, Ilafy, Ilazaina, Imerimandroso, Ambohitrandriana, Amboliipeno, Ambatomanga, Amboatany, Ikiamby, Miarinarivo, Ambohiniaza, Ambobitrondrana.

cc Le district de Yakinisisaony se subdivise en treize cantons. Les villes principales sont : Alasora, Tanjombato, Ambohijanakâ, Ankadivoribé, Ampahitrosy, Tsiafahy, Andromasinâ, Bebenjy, Ampandrano, Merimanjaka, Hiaranandriana, Ambatomanga, etc.

cc Le district de Yakinankaratrâ se subdivise en dix-huit cantons. Les villes principales sont : Antsirabé, Antoby, Betafo, Iarivo, Imanandrianâ, Ambositra, etc.

cc Le district de Imarovatanâ se subdivise en huit cantons. Les villes principales sont : Ambohitratrimo, Isoavinimerina, Ambohibeloma, Ambohitsimeloka, Ampasika, Mandrarahody, Ambohimirimo, Ampananina, etc.

cc Le district d’ Ambodirano se subdivise en sept cantons. Les villes principales sont Fenoarivo, Ambohijafy, Kingory, Ambohibohimanga, Ambohimandry, Miansoarivo, Androibe, Antsabadinta, Yatonilaivy, Ambohibelana, etc.

cc Les villes principales du district d’Imamo sont : Arivonimamo, Manazary, Miaranarivo, Ambohitrany, Ambobipolo, etc.

cc Tananarive couvre trois collines allongées du nord au sud qui se suivent et s’élèvent de 190 mètres environ au-dessus de la plaine de Betsimitatatra : la hauteur du point culminant au-dessus du niveau de la mer est de 1,500 mètres. Cette ville contient environ 20,000 maisons ou buttes et plus de 100,000 habitants. Les maisons qui, pour la plupart, sont en bois, briques cuites au soleil et roseaux, s’échelonnent les unes au-dessus des autres sur les pentes abruptes de ces collines. Le palais de la reine, qui domine l’Ampamarinana, énorme rocher à pic d’où l’on précipitait au-

trefois les gens accusés de sorcellerie et les chrétiens, s’élève audessus de tous les autres édifices et comprend dans son enceinte diverses maisons dont une en pierre, le Manjaka-miadana et les autres en bois, le Trano-vola, le Besakana, le Masoandro, le Manampisoa, les tombeaux de Radama et de Rasaoherina, le Temple, tous édifices que le lecteur connaît déjà, etc.

« Il y a à Tananarive treize temples protestants et seulement quatre églises catholiques.

cc Les douze collines sacrées, où se faisaient les prières publiques, avant que la religion chrétienne n’eût été adoptée par la' reine hova et ses sujets sont : Merimanjaka, Alasora, Ambohitrabiby, Antananarivo, Ambohimanga, Ambohitratrimo, Xlafy, ISTamehana, Androibe, Ikialoy, Hiaranandriana , et Merimandroso.

« Les villages hovas sont presque toujours placés au sommet de collines ou même de montagnes et entourés de fossés ; ils ne contiennent d’ordinaire que quelques huttes, à côté des rizières que leurs habitants cultivent et qui ont une énorme valeur. Dans la plaine de Betsimitatatra, quelques ares atteignent une valeur de plus de mille francs. Toutes les maisons sont, du reste, orientées de même et leurs ouvertures, qui sont d’ordinaire au nombre de deux, une porte et une fenêtre, sont toujours tournées vers l’ouest à cause des vents généraux qui, dans l’Imerina, soufflent de l’est et du sud et qui sont froids, mais elles sont disposées sans aucune régularité et ne sont pas propres.

« Les chemins dans l’Imerina ne sont ni larges ni réguliers ; ce sont de simples sentiers tracés par les pieds des passants, et, malgré la multiplicité des cours d’eau, les ponts sont peu nombreux, si tant est que l’on puisse donner ce nom à deux ou trois poutres jetées en travers de quelques rivières (1). »

Tananarive ne peut en rien être comparée aux capitales européennes. Elle ne diffère des autres villes malegaches que par son étendue ; elle est bâtie sur une colline et a pris son nom, sous le règne de Dianampouine, du nombre de cases qu’elle était supposée contenir à cette époque. Tanan signifie village et arivo mille, mots que l’on fait précéder dans la transcription de la particule

(I) Bulletin de la Société de géographie , 1872,

any, là. Antananarive, ou les Mille villages , est donc le véritable nom de cette ville.

La population de Tananarive et des villages environnants est tout au plus de vingt-cinq mille habitants, sans compter l’armée qui occupe presque toujours les provinces voisines. Quand Radama Ier était absent et qu’il ne restait pas assez de troupes pour le service militaire, la ville était gardée par les lorizanys (bourgeois) ; tel est le nom que l’on donne à la milice organisée régulièrement et assujettie à plusieurs revues tous les ans. Ils portent les cheveux longs et tressés ; tous les soldats au contraire sont forcés de se les couper assez courts.

Tananarive est entourée de palissades et de fossés ; ces fortifications sont si peu importantes que la moindre pièce de campagne les aurait bientôt détruites. Elles pourraient tout au plus préserver la ville d’un coup de main tenté par des hommes qui ne seraient armés que de sagayes. Les rues de la ville sont étroites et les maisons rapprochées ne sont aucunement alignées. Les places sont grandes , mais sans aucun ornement ; la description que nous avons faite des habitations malegaches convient entièrement, du reste, à celles des Hovas auxquelles elles ressemblent en tout point.

Le peuple qui habite l’Ankôve est évidemment supérieur à tous les autres sous le rapport de l’intelligence et de la civilisation. La tradition porte qu’il n’est point originaire de l’île et qu’il n’y est établi que depuis quelques siècles. Il y a soixante ans, il n’était connu que de ses voisins , qui le méprisaient comme une colonie d’étrangers , lesquels , débarqués sur les côtes de l’ouest où ils n’avaient pu résister longtemps aux influences funestes du climat, s’étaient avancés dans l’intérieur, afin d’y chercher un air plus salutaire. Ils se fixèrent, disent les Malegaches sur les montagnes d’Ankôve ; leur chef, pendant le séjour qu’il avait fait chez les Sakalaves du sud, avait épousé la fille d’un de leurs rois qui régnait alors au Ménabé. Plusieurs de ses compagnons l’avaient imité et avaient contracté des alliances avec les filles de cette contrée, qui les conduisirent dans les montagnes où ils trouvèrent un ciel plus pur, un climat plus frais.

Les Hovas, avant qu’ils eussent consommé leur usurpation,

étaient, comme nous l’avons dit, réputés infâmes parmi les autres nations de l’île, qui refusaient d’avoir des communications avec eux. Ils étaient pour ainsi dire les parias de Madagascar et aussi méprisés que les J uifs en Europe, dans les premiers siècles de l’ère chrétienne. S’ils allaient sur la côte pour le trafic des esclaves dont ils étaient les courtiers, ils étaient obligés, contre l’usage du pays, de payer largement leur hôte dans les villages où ils s’arrêtaient, quoiqu’ils ne fussent point admis sur la natte où il prenait ses repas. Ils étaient relégués dans une misérable case que l’on avait toujours soin de laver, lorsqu’ils étaient partis, et l’esclave qui leur apportait du riz ne s’approchait d’eux qu’avec précaution, dans la crainte d’être souillé en touchant leurs vêtements. Ces mêmes hommes sont aujourd’hui les maîtres armés de la partie centrale de Madagascar.

Les motifs de l’état d’abjection dans lequel ils vivaient ne peuvent s’expliquer que par la différence des usages nationaux. Les Hovas sont circoncis, ainsi que la plupart des Malegaches et soumis rigoureusement comme eux à cette opération traditionnelle, mais ils ne font pas chaque jour des ablutions, que ceux-ci regardent comme indispensables. Vivant dans un climat plus froid, les Hovas ont une certaine antipathie pour l’eau et de la répugnance pour les bains ; aussi les hommes des classes inférieures sont-ils d’une malpropreté extraordinaire et presque tous affectés de maladies cutanées qu’ils parviennent difficilement à guérir.

Le caractère des Hovas est un mélange de ruse et de forfanterie. Habiles dans l’art de feindre , il est difficile de surprendre leur pensée et souvent un sourire gracieux et des politesses empressées sont chez eux les avant-coureurs de quelque mauvais dessein.

L avarice est le vice dominant de ce peuple. Chez lui les liens d’amitié et de famille sont comptés pour rien, s’ils l’empêchent de satisfaire son insatiable cupidité. C’est au point que pendant que la traite des noirs était permise , les Hovas , quand ils manquaient de prisonniers , enlevaient sans pudeur et sans façon leurs parents et leurs amis pour les vendre aux blancs. On a vu les habitants de Tananarive venir fort souvent proposer aux marchands européens de leur vendre leurs femmes. Ils employaient

aussi diverses ruses, pour réduire en servitude leurs concitoyens qu’ils échangeaient ensuite contre des marchandises.

Il paraît certain que les Hovas connaissaient les métaux et savaient les employer avant d’avoir eu aucune relation avec les Européens. Il est à supposer qu’ils avaient apporté avec eux l’industrie du fer et des métaux connue dans l’Inde, dès les époques les plus reculées. Ils exploitent, de temps immémorial, des mines de fer très abondantes. Ils s’en servent dans les environs de Tananarive pour former des outils propres au défrichement et à la culture et des ustensiles de ménage à peu près semblables aux nôtres. On trouvé même , à Tananarive , des ouvriers capables de faire toutes les pièces de la batterie d’un fusil ; ils s’occupent aussi d’orfèvrerie et font des plats, des assiettes et des couverts en argent, dans lesquels on remarque le travail et le poli de ceux qui sortent des mains de nos orfèvres (1). Leurs petites chaînes de sûreté en or et en argent sont faites avec beaucoup de soin et ont une grande solidité. Ces chaînes servaient jadis de monnaie sur la côte de l’ouest où elles étaient très recherchées.

« Le plateau de Tananarive, dit M. le docteur Milhet-Eontarabie, accidenté comme tous les autres points de l’île, est un terrain où l’on trouve le granit , le quartz , le gneiss , le schiste , le mica. Le terrain cultivé est argileux et présente partout des traces de fer. L’eau s’écoule difficilement et, pour les travaux de la culture du riz, les Hovas, avec leur instinct industrieux, savent faire des saignées plus ou moins profondes ; on trouve des branches de ruisseaux et des sources abondantes qui donnent naissance à l’Ikoupa, rivière qui passe au pied de la ville et qui, continuant son cours de l’est à l’ouest, se grossit de plusieurs affluents et va former la rivière de Bombetock au nord-ouest de Madagascar. Les orages y sont très fréquents depuis le mois de septembre

(1) Mme Pfeiffer dit que , dans un grand repas donné à M. Lambert chez la princesse Rasaoherina , qui devint reine plus tard , elle admira beaucoup deux vases en argent ciselé, placés sur la table, oc Mon admiration s’accrut au plus haut point, dit-elle, quand j’appris qu’ils avaient été fabriqués par des orfèvres du pays. Ces vases auraient été trouvés beaux , même en Europe. Les indigènes sont, comme les Chinois, fort ingéniéux à imiter, mais n’ont pas le moindre esprit d’invention. »

jusqu’en mars et sont dus à l’évaporation de ces nappes d’eau qui couvrent les rizières, évaporation rapide sous l’influence d’un soleil brûlant. Aussi, la fertilité de ce pays est-elle immense et se prête-t-elle à toute espèce de culture, car les conditions essentielles de toute fertilité, la chaleur et l’humidité, y sont jetées à profusion. Le riz, le manioc, la patate, la pomme de terre, la vigne, l’avoine et quelques arbres fruitiers, tels que la pêche ainsi que tous nos légumes, y viennent très bien, mais ne sont cultivés qu’en très petite quantité et seulement par un Européen, M. Laborde, qui habite ce pays depuis longtemps. L’aspect général du plateau serait assez bien représenté par des oranges placées sur une table ; des vallées étroites, peu profondes, des mamelons plus ou moins élevés et présentant souvent à leurs sommets un immense bloc de granit : en de certains endroits, il est pur, en d’autres, il est mélangé de mica. Tananarive est bâti sur un de ces immenses blocs granitiques. Il n’est pas le plus élevé, car à l’ouest de la ville on voit dans ,1e lointain un cordon de montagnes où de grands blocs semblent placés par la main de l’homme. Leur élévation n’est que de quelques centaines de mètres, autant qu’on en peut juger à vue d’œil. La température varie entre 12 et 26 degrés centigrades. Dans les mois de janvier et de février, elle doit s’élever à 30 degrés. Les nuits sont fraîches, agréables; ce climat rappelle celui de la France par sa température et sa salubrité , car jamais la fièvre n’a sévi sur la population du plateau d’Imerina. Son étendue, du nord au sud, est de cinquante lieues et de trente-cinq lieues environ de l’est à l’ouest. Il est au centre de l’ile et séparé du reste du pays par les montagnes d’Ankova, qui l’enlacent de leurs mamelons granitiques de trois ou quatre cents mètres comme pour le protéger contre la fièvre et les peuplades environnantes (1). »

M. Grandidier, qui a visité Tananarive plus récemment, formule ainsi son opinion, très sincère , sur le caractère et les mœurs des Hovas : « Les Antaimerinas ou Hovas, dit-il, sont généralement de taille plus petite et d’apparence plus débile que les autres peuplades malegaches, mais ils sont néanmoins pleins d’énergie et

fl) Docteur Milhet-Fontarabie, Revue algérienne ; février 1860, p. 78.

adroits ; si l’on peut avec raison leur reprocher leur ignorance, leur hypocrisie, leur égoïsme, leur cruauté, défauts naturels dans une population livrée de tout temps à la barbarie, mais qui tendent à disparaître sous l’influence bienfaisante des missionnaires, ils n’en sont pas moins intelligents , travailleurs , économes et relativement sobres; et à cause de ces qualités très réelles, on ne saurait les comparer aux autres tribus malegaches qui leur sont inférieures par leur penchant à l’ivrognerie, par leur paresse et par leur prodigalité. Leur teint varie du cuivré plus ou moins clair au noir foncé et leurs cheveux, quelquefois souples et droits, sont souvent crépus ; la figure des nobles ou andrians qui sont de race pure est aplatie, avec les pommettes saillantes et les yeux obliques, comme celle des Malais.

« La fécondité des femmes hovas est très grande ; aussi, les familles dans l’Imerne sont très nombreuses. Sous les règnes de Eadama Ier et de Ranavalo Ire, il y avait beaucoup plus de femmes que d’hommes à cause des guerres incessantes qui ont fait périr tant de soldats ; aujourd’hui, l’équilibre entre les sexes est à peu près rétabli. L’infanticide, si commun dans les autres tribus et même jusqu’au commencement de ce siècle dans l’Imérine, est devenu de moins en moins fréquent, à mesure que les principes de la morale chrétienne tendent à se répandre.

« La saison pluvieuse commence, dans l’Imérine, vers la fin de novembre et dure jusqu’en mars, mais il n’y a de grandes pluies et d’orages que du 15 décembre au 25 février (1). »

Une maladie très commune dans le pays, où elle est cantonnée chez les Hovas , est celle de la pierre, qui fait de nombreuses victimes. M. Grandidier a vu un enfant de huit ans, dont on avait enlevé par la taille un calcul gros comme un œuf de poule. Un enfant encore à la mamelle a dû être opéré pendant son séjour à Tananarive ; le calcul avait la dimension d’un œuf de pigeon.

Il y a à Tananarive des indigènes qui ont plus de cent mille écus de fortune, mais ils cachent cette fortune ; car, si la reine venait à avoir connaissance d’un tel trésor, il pourrait facilement lui prendre fantaisie de se l’approprier. On évalue tout au plus à 3 millions d’écus tout l’or qui se trouve dans l’île.

(1) Bulletin de la Société de géographie-, 1883.

On fabrique, à Tananarive, des tapis de soie dont le tissu est très beau et dont les riches couleurs sont admirablement variées. Les étoffes brochées se vendent jusqu’à cent piastres d’Espagne (500 fr.) la pièce, qui est juste de la dimension d’un sim’bou. Les Hovas achètent la soie dont ils se servent, à Mazangaye et dans les autres ports de l’ouest, où les Arabes et les Maures du golfe Persique l’apportent tous les ans, pendant la mousson du nordest. Ils fabriquent aussi des tapis de coton croisé qu’ils appellent toutourane (littéralement : rendu dur, serré à l’eau, imperméable) ; ces tissus sont blancs et ont une bordure à frange rouge et bleue ; ils servent à vêtir le peuple et valent de trois à huit piastres, selon leur largeur et la finesse de la trame.

Les Hovas savent exploiter la canne à sucre depuis fort longtemps. Il est vrai qu’ils emploient, pour faire le sucre, un procédé bien imparfait, par lequel ils n’en obtiennent qu’une très ) petite quantité ; cependant, si l’on compare leur industrie à celle des autres peuples de Pile qui, ne tirant rien d’utile de la canne, se bornent à la piler et à faire fermenter son suc dans des calebasses, on ne peut s’empêcher d’y reconnaître, comme dans tout ce qu’ils font, une activité et une intelligence relativement supérieures.

L’agriculture est presque nulle dans un pays où le riz, est si abondant qu’un sac pesant soixante-quinze à quatre-vingts livres, ne revient pas à un kiroubo (1 franc 25 centimes de notre monnaie).

Sans routes, sans canaux, sans rivières navigables, Imernen’a aucun moyen de transport. C’est la cause de la non-valeur de ses productions que son peuple est obligé de consommer ou de laisser perdre, parce qu’il ne peut les expédier dans les ports, où il trouverait pour elles un débouché facile. Radama Ier, qui sentait l’importance des communications promptes avec les côtes, avait commencé à faire couper deux isthmes qui s’opposaient au transport par eau, à Tamatave, du riz de la province fertile des Bétanimènes. Ces travaux, auxquels plus de quinze cents hommes étaient employés, ont été abandonnés depuis sa mort.

Les denrées sont à si bas prix, à Tananarive, par la difficulté de l’exportation, qu’avec trente francs par mois on peut nourrir

dix domestiques et vivre aussi bien qu’à Paris avec deux mille francs.

La rivière d’Imerne n’est pas éloignée du Mangourou, qui se jette sur la côte orientale, à sept lieues au sud de Manourou. Ce fleuve qui, en quelques endroits, est aussi large que la Loire, a un cours beaucoup moins rapide qu’elle. En 1822, le gouvernement de Maurice, sur un rapport de son agent à Madagascar, envoya des ingénieurs à Manourou et, s’il eût été possible d’y avoir un port, Tananarive serait peut-être parvenue un jour à établir avec la côte des communications faciles et promptes.

On remarque chez le peuple hova une grande finesse dans le commerce de détail. Là, tout le monde est marchand , les soldats eux-mêmes, comme on sait, le deviennent, quand ils ne sont pas de service. La piastre coupée en soixante parties remplace le billon, qui n’est point en usage dans ce pays. Les Hovas ont toujours sous leurs toutouranes des trébuchets fabriqués par eux, et pèsent, avec la plus grande attention, la monnaie qu’ils reçoivent, afin de s’assurer si la piastre a été divisée en parties égales. Dans le district de Tananarive, c’est-à-dire dans les bourgs et dans les villages environnants, il y a plusieurs foires par semaine, sans compter le marché qui se tient tous les jours dans la ville.

On voit, dès l’aube du jour, les marchands affluer dans les rues conduisant des boeufs, des moutons, des chevreaux; les esclaves qui les suivent portent, les uns, dans de grands paniers de bambou , des oies , des canards des poules ; d’autres pont chargés de riz, de fruits, de légumes. Ils crient, comme en Europe, leurs marchandises : Avia lahy! Avia tampoTcovany ! Amidi akoho! Amidi vomro larazaha ghsi! AJcoundro voang ! « Venez, hommes, venez, femmes ! achetez des poules, achetez des canards, des oies, des bananes, des fruits! » Ils diffèrent, pourtant, des marchands européens, en ce qu’ils ne font jamais valoir leurs marchandises ; lorsqu’on leur demande si elles sont de bonne qualité, ils répondent ; voyez-les! Indépendamment des produits dont nous avons parlé, le maïs, les ignames, la racine de manioc, le tavoulou (espèce de sagou qu’ils donnent aux malades), sont étalés dans les marchés. Les seuls légumes qu’ils aient sont des choux verts et des feuilles de morelle et de citrouille qu’ils font

bouillir avec leurs viandes et qu’ils assaisonnent avec un sel végétal tiré d’une espèce de palmier, qu’ils préfèrent au sel minéral et au sel marin, quoiqu’il ait un goût âcre et qu’il incommode ceux qui n’ont pas l’habitude d’en user.-

Les boucheries établies' dans les marchés sont fort malproprement tenues. Le bœuf, que les Hovas n’écorchent jamais, parce que, de même que tous les Malegaches, ils en mangent la peau, est étendu sur une natte, où ils le coupent en très petits morceaux. Ils le divisent, pour le vendre en détail, en lots qui ne pèsent pas deux livres : cette viande contient des parties d’intestins qui, n’ayant pas été nettoyées, exhalent une odeur insupportable.

Des officiers hovas, établis dans les foires et marchés, perçoivent pour le fisc un dixième sur toutes les ventes , en sorte que le trésor royal a reçu, le soir, la valeur d’un bœuf ou d’un mouton, si ce bétail a changé dix fois de maître dans la journée.

Voici le cours du marché de Tananarive à la date du 15 mai 1882 :

Riz blanc .

Maïs. . .

Café .

Cire . .

Sucre en plaques .

Fer brut .

Peaux de bœuf sèches. . .

— fraîches . .

Poules .

Poulardes .

Canards .

Oies .

Dindes grasses .

Indiennes .

Drap cuir-laine . .

Savon .

Bœufs de moyenne grandeur,

Quartier de bœuf .

Filet de bœuf .

Moutons .

Huile de pied de bœuf . . .

Huile de palma-christi. . . .

Les 100 kilogr.

fr. c.

L’une.

Le yard.

Le mètre.

Le kilogr.

L’un.

51 kilogr.

L’un.

Le litre.

Madriers de palissandre

Saindoux .

Suif .

Toile de chanvre. . . .

Tuiles plates .

Tuiles creuses .

Pommes de terre . . . .

Intérêt légal .

fr. c.

Le mètre. 1 42

Les 100 kilogr. 40 00

Le mètre. 0 60

Le mille. 10 00

Les 100 kilogr. 3 00

A l’est, l’Ankova est borné par la province d’Ancaye. Elle s’étend sur le plateau inférieur et est traversée à l’O. par le Mangourou. Les plaines sont couvertes d’excellents pâturages et le bétail y est abondant. Les Antankayes ont plus d’industrie que les Bezonzons ; ils fabriquent des lambas de soie et de coton. Cette peuplade a longtemps résisté aux armées d’Imerne. Au physique les Antankayes ressemblent beaucoup aux Hovas.

L’ AntsianaJca (mot à mot les hommes du lac, du vaste lac, Nossivola ), la dernière province centrale de l’île , est au nord de l’Ankova et à l’O. des Betsimsaracs. Elle est riche en troupeaux et produit le plus beau coton de l’île.

La capitale de l’Antscianac est Ambatondrazaka.

Après avoir parcouru le littoral de la côte occidentale et réuni les renseignements généraux qu’on vient de lire sur les Sakalaves et les Hovas, qu’on nous permette de nous arrêter dans deux contrées du pays des Sakalaves, qui ont leur physionomie particulière. Ces deux contrées sont d’une part la province de Féérègne et le pays des Mahafales , le plus austral de la côte de l’ouest.

Le bétail est très abondant dans le Féérègne ; ses autres productions sont les gommes, la cire , l’orseille , l’indigo , le coton et beaucoup de soie en floche que fournissent plusieurs espèces de vers. La province de Féérègne est la plus riche de Madagascar sous ce dernier rapport. On trouve beaucoup d’écaille sur toute la côte, où abonde aussi le casque, coquille dont on commence à utiliser la matière dans notre industrie.

La province de Féérègne est habitée par les Andraïvoulas (2), peuplade qui se confond avec celle des. Sakalaves, qui s’étend de

(1) Revue maritime et coloniale, article de M. Crémazy; octobre 1882.

(2) Nous l’avons déjà fait remarquer, on a jusqu’ici appelé Andraïvoules

la rivière de Sambirano à celle de Saint- Augustin, car, d’après les traditions de l’ouest , celle-ci a pris naissance dans le Féérègne même.

Ainsi qu’on vient de le voir, les pays occupés par les Sakalav.es embrassent toute la partie occidentale de l’île. Ils s’étendent depuis la rivière Sambirano , qui a son embouchure dans la baie de Passandava, au N., jusqu’au Mangouki ou rivière Saint- Yincent, au midi.

Ce vaste territoire se divise géographiquement en trois parties principales.

1° Le Bouéni, dont les limites sur la côte sont le Sambirano, la baie et la rivière de Baly et qui est sous notre souveraineté depuis 1841 ;

2° L’Ambongou, qui embrasse tout l’espace compris entre la rivière Baly et la rivière Ounouara, ayant l’Antsianak à l’est dans l’intérieur et l’Antimilanza au nord-est, qui en est partie intégrante.

3° Enfin le Ménabé, qui comprend tout le reste, c’est-à-dire la moitié de la surface totale.

Nous placerons ici maintenant, en revenant sur nos pas, quelques notions utiles sur ces trois points du territoire intérieur des Sakalaves.

Comme nous l’avons montré, le Bouéni est la partie des pays sakalaves la mieux disposée pour le commerce, puisque c’est sur sa côte que s’ouvrent la plupart de ces vastes baies qui découpent les côtes nord de Madagascar. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles les Hovas voudraient y dominer ; le débouché le plus naturel de leur pays est de ce côté.

Aujourd’hui, les parties nord-est et celles du cejitre sont très dépeuplées, et la population s’est surtout concentrée sur le terrb toire renfermé entre la baie de Bombetock et la limite occidentale du pays.

Ambongou signifie en malegache là , montagne, ou là, montagnes, mais la signification positive et vraie de ce mot est assez dou-

les peuplades du Féérègne ; mais M. Grandidier fait observer avec raison que ce nom Andrïvolas n’est que celui de leurs souverains. Il serait donc plus logique de les appeler Antifîhéranes .

teuse, car le pays n’est nullement élevé et ne renferme que des plaines. En 1825, époque à laquelle Tafikandre se réfugia dans FAmbongou, cette province comprenait quatre divisions indépendantes les unes des autres : Bâli, pays des Tsitampikis, s’étendant de la rivière de ce nom à celle de Manumbo ; Milanza, pays des Mivavis, compris entre la Manumbo et la petite rivière de Maroutondro ; Mamourouka, pays des Magnéâs, situé dans le S.-E. des deux précédents, entre la rivière Bâli au N.-E. et la forêt Magnérinéri au S.-O. près le pays des Antimarah, compris entre le Maroutondro et la grande rivière Ounouara. Depuis, la baie de Bâli et le littoral s’étendant de cette baie à la petite rivière Béara en ont formé une cinquième division.

Outre le fer, le Ménabé est aussi très riche en bois de construction, résine élémi, indigo, coton, vers à soie, cire et bétail. Les naturels cultivent le riz, le maïs, lequel leur donne trois récoltes. Le poisson et le caret foisonnent sur les côtes.

Toutes ces ressources naturelles sont annihilées par suite de la dépopulation du pays, résultat de la guerre et des nombreuses invasions qu’il a subies depuis vingt-cinq ans. Son commerce est anéanti et c’est à peine si dans toute une année, deux ou trois boutres de Mozambique, de Zanzibar et des Comores parviennent au Sizoubounghi et au Mangouki.

La partie septentrionale du Ménabé, entre F Ounouara et la rivière Donko n’en fait pas à proprement parler partie et n’en est qu’une dépendance. Il se compose du pays des Marendrahs et de ceux de Youaï, de Beheta, de Mavouhazou et d’Ambaliki.

En remontant vers le nord, nous nous retrouvons à la baie de Bombetock, dont nous sommes partis tout à l’heure et nous y rencontrons l’intéressante petite ville de Mazangaye, point de départ d’une route pour Tananarive.

L’origine moderne de Mazangaye date de 1824, époque à laquelle Eadama envahit le pays de Bouéni et força Andrian-Souli à reconnaître sa domination. Sa position maritime ajoutant à son importance, ce point devint ainsi le poste principal des Hovas dans la partie occidentale de l’île.

La ville est située sur une colline qui domine tout le pays environnant et est entourée d’un mur et d’une palissade percée de

quatre portes, garnis de quelques pièces de différents calibres, avec glacis et fossés. A environ 200 pas en dehors de l’enceinte, dans un ravin très profond et d’un aspect extrêmement pittoresque, se trouve une source qui fournit aux besoins de la garnison. Au pied de la colline de la côte du sud gisent les ruines de l’ancienne et riche ville arabe de Moudzangaie, du nom de laquelle Mazangaye a pris le sien. En 1824, à l’époque de l’invasion des Hovas, elle comptait au moins 10,000 âmes, dont il ne reste plus que quelques familles tenues par les Hovas dans la plus pénible sujétion. Une centaine de Sakalaves et une trentaine d’indous complètent sa population qui est environ d’un millier d’habitants. De ses sept mosquées, il n’y en a. plus que trois qui soient fréquentées.

Mourounsang , au nord, est une ville de fondation hova et date de 1837. Elle est située au fond de la baie du même nom et s’élève sur une montagne à quelque distance du rivage. Deux enceintes la protègent, l’une en terre revêtue de pierres simplement juxtaposées ; l’autre est formée de deux palissades de pieux séparées par un intervalle d’un peu plus d’un mètre, dans lequel on a creusé de petits fossés. L’habitation du gouverneur, construite en planches, est située au sommet de la montagne et entourée d’une nouvelle palissade. Mourounsang contient de 100 à 110 cases, toutes en feuilles ; elle est de forme à peu près triangulaire et n’a ni puits ni citernes ; on va prendre l’eau a deux petits ruisseaux voisins. Au bord de la mer se trouve la Douane.

Mazangaye, qui, à l’heure où nous écrivons, est administrée par nous, est l’un des points commerciaux les plus importants avec Tamatave et Yohemar. Comme dans ces deux villes, il se fait un commerce de bœufs et de tous les produits de la côte occidentale. Les Américains y trafiquent beaucoup depuis 1830. Il vient à Mazangaye six ou sept navires américains par an. Leurs chargements se composent ordinairement de cotons écrus ou blancs , de coutellerie, de meubles, de conserves, comme à Tamatave. A ces objets, les Américains ajoutent annuellement en moyenne deux à trois cents balles de cotons (Te, aine) , vingt à trente caisses d’étoffes autres que le coton, un millier de fusils , ce qui représente environ seize mille piastres, prix de facture. Ils remportent, pour une somme égale , du suif, des peaux de bœuf, payées une piastre

chacune. Ils ont à Zanzibar un comptoir où ils font escale, à l’aller et au retour (1).

Il va sans dire que Mazangaje entretient avec Tananarive des relations fréquentes. Les communications ont lieu en huit jours au moyen de courriers, en seize par les voyageurs ordinaires. En voici l’itinéraire, c’est celui des courriers hovas. On parvient en un jour à chacune de ces étapes, qui sont Mazangaye, Ambatoubetiki, Andranoulava, Androutsi, Tabounzi, Ankouala, Kadzounghi, Andampi, Andouki (on entre dans l’Antsianaka), Andrami, Ambouasari, Ambarimanchi, Ttarahafatsa (on entre dans le pays d’Imérina), Manahara, Manharitsou, Tananarive.

Ce qui fait, en tout, seize jours de route.

On comprend de quelle importance serait un chemin établi et régularisé de Mazangaye à Tananarive, pour suppléer aux difficultés de celui de Tamatave à la même capitale ; c’est la voie directe désignée à l’avance par la plupart des voyageurs et par laquelle une expédition militaire pourra se diriger sur l’Imérine. A ce point de vue, on nous saura gré de réunir ici le plus de documents possible sur ce trajet, tel qu’il a été pratiqué successivement depuis quarante ans. On en peut citer trois et même quatre : 1° Celui qui a été publié autrefois par M. Guillain ; 2° celui, plus récent, qui a été parcouru par M. Grandidier (1869) ; 3° celui de M. Joseph Mullens, voyageur anglais (1874) ; 4°, enfin, celui du R. P. de Lavayssiere (août 1877). Ce dernier est, en sens inverse, de Tananarive à Mazangaye.

Nous allons donner successivement ces quatre itinéraires, qui se contrôleront l’un par l’autre :

1° Itinéraire publié par M. le commandant Guillain (1842-1843).

Premier jour.

Parti à six heures du matin . . Mazangaye.

Halte a onze heures au pays sakaîave . . . Mourourongo. Arrivée le soir au pays sakaîave ...... Ambatoubetipi.

(1) Voir à ce sujet, dans la Revue de l'Orient, année 1846, tome IX, le Voyage à Madagascar et aux îles Comores de M. Lebron de Vexela.

Deuxième jour.

Halte au village sakalaye .

On arrive le soir à .

Troisième jour.

Halte à .

Sur le bord de la petite rivière de ce nom, large de 7 mètres ; on arrive le soir à . Village d’une dizaine de cases.

Quatrième jour.

Halte à . . . .

On arrive le soir à . .

Poste hova d’une trentaine de soldats , et d’une douzaine de cases, palissadé ; village sakalave composé de cent habitants et armé de deux canons et d’un pierrier.

Cinquième jour.

Halte à . .

C’est un simple relai pour courriers ; on arrive le soir à. ........... .

Village abandonné planté de nombreux bananiers.

Sixième jour.

On fait halte à ..... : . . .

Grand village inhabité ; on arrive le soir à Village également inhabité.

Septième jour.

On fait halte à .

On arrive le soir à . Andampi ou

Pauvre village servant de relai aux courriers.

Ambouranghi.

Andranoulava.

Marouvouaï.

Audroutsi.

Ambondrou.

Yabounzi.

Trilacani.

Ankouala.

Marouabouali.

Kadzounghi.

Madiotsifataï.

Audrafia Madine.

Huitième jour.

On fait halte à. . . . . . .

On arrive le soir à . . . . ,

A partir d’Andouki, on sort du Bouéni pour entrer dans l’Anstscianaka.

Neuvième jour.

On fait halte à. .... * . . .

Dans la forêt dite Anghalavouri qui sépare le Bouéni de l’Antscianaka.

Trin’ko est un ruisseau affluent de l’Ikoupa.

Entre Andouki et Trin’ko est le village d’Antomboudrahoudza , poste hova de 70 hommes, sur une hauteur armée de deux petites pièces.

On arrive le soir à. ..... . .

Village ; relai pour les courriers.

Dixième jour.

On fait halte à. .

On arrive le soir à . .

Village d’Antscianaks cultivant le riz, les cannes et le coton et fabricant des tissus pour ceintures. Bœufs, moutons et volailles , en abondance.

Onzième jour.

On fait halte à .

On arrive le soir à .

Village antscianak; même culture que le précédent.

Douzième jour.

On fait halte à . . .

Relai pour courriers.

Kélilali.

Andouki.

Trinko.

Amdrami.

Amboudi Amaunti.

Ambouasari.

Amboui Poulaka.

Ambari Manchi.

Antsapaudranou.

On arrive le soir à . . Tsarahafatta.

Village peuplé et commerçant sur les frontières de l’Antscianaka.

On entre alors dans l’Imerina. '

Treizième jour.

On fait halte à . Vohiléni.

Grand village de l’Imerina.

On arrive le soir à . Manahara.

Ces deux villages sont très peuplés et bien pourvus de vivres , riz, volailles , maïs , gros bétail.

Quatorzième jour.

On fait halte à . . . Maroubihi.

Petit village et relai pour, courriers.

On arrive le soir au grand village de. . . . Manharitsoa.

Quinzième jour.

On fait halte à . Amboudi Voara.

On arrive le soir au grand village de ... . Ambatoutouka.

Seizième jour.

On fait halte aux trois grands villages . . . Ambotrimany.

Hafi.

Namea.

On arrive le soir à . . . Tananarive.

Dans ce trajet, d’après M. Guillain, partout le terrain est plat et peu boisé ; on trouve des prairies de grande étendue. Les bords des rivières sont garnis d’arbres, rafias, bananiers, etc. ; elles sont peuplées de canards , de sarcelles et autres sauvagines. Abondance de volailles, pintades, perdrix, pigeons, tourterelles. On trouve de l’eau sur toute la route.

Il y a lieu d’observer, toutefois, que cet itinéraire est le même que celui des courriers hovas cité plus haut et que M. le commandant Guillain n’en donne la description que d’après au-

trui. Les renseignements fournis par lui, selon des témoins dignes de foi, ont été obtenus d’un Malegache et traduits pour lui par une femme Betsimsarack, qui lui servait d’interprète. Les divergences qu’on peut constater entre son itinéraire et les trois autres proviennent de ces circonstances particulières qu’il était bon de faire remarquer au lecteur.

2° Itinéraire de M. Grandidier (1869).

Milles.

1er jour. De Mazangaye à Marovoay (fort) . 30

2e jour. De Marovoay à Trabonjy (fort) . 16

3 e jour. De Trabonjy à Ankoala (fort) . 13

4e jour. D’ Ankoala à Antsahalankely (balte) . 17

5e jour. D ’ Antsahalankely à Antongodraboja (fort) . . . 25

6e jour. D’Antongodrahoja à Sinko (halte) . 15

7e jour. De Sinko à Ambodiamontana . 16

8e jour. D’ Ambodiamontana à Ambarimansy . 15

9 e jour. D’ Ambarimansy à Ambakireniavaratra . 11

10 * jour. D’Ambakirenavaratra à Tsarahafatra (fort) . . 11

1 Ie jour. De Tsarahafatra à Antranomiantra . 7

12e jour. D’ Antranomiantra à Vohilena (fort) . 10

13 e jour. De Vohilena à Marovato . 11

14 e jour. De Marovato à Tsarasaotra . 9

15 e jour. De Tsarasaotra à Ambohimanga . 18

16 e jour. D’ Ambohimanga à Tananarive . 10

Environ . 234

Nota. Ces distances ne sont qu’approximatives. M. Grandidier est le premier Européen qui soit monté de la côte ouest à Tananarive.

3° Itinéraire de M. J. Maliens (1874).

Milles.

1er jour. De Mazangaye à Mahabo (fort) . 25

2e jour. De Mahabo au confluent du Betsibouka et de

l’Ikoupa . . 55

Milles.

3 c jour. Du confluent à Maevatanana (fort) . . 8

4e jour. De Maevatanana à Andranobe (halte) . 20

h* jour. D’Andranobe à Malatsy . 25

6e jour. De Malatsy au gué du Makamokamita . 16

7e jour. Du Makamokamita à Ampotaka . 10

8 e jour. D’ Ampotaka à Ambohinorina . . 14

9e jour. D’Ambohinorina à Kinajy (fort) . . 12

10 e jour. De Kinajy à Maharadaza . 10

11e jour. De Maharadaza à Ankazobé . 12

12e jour. D’ Ankazobé à Ambatomalaza . 12

13e jour. D’Ambatomalaza à Fihaonana . 10

14 * jour. De Fihaonana à T ananarive . 30

Environ . 259

4° Itinéraire du R. P. de Lavayssière (avril 1877).

Premier jour.

Parti de Tananarive à huit heures du matin allant vers le N.-O., déjeuné à. . . Ambohidrotrima. Couché près le ruisseau . : Morrandro.

Deuxième jour.

Déjeuné dans un village au nord de. . . . Fihaonana. Couché à . Remassandro.

Troisième jour.

Déjeuné et couché au village hova . Maharadaza.

Nota. Les porteurs refusent d'aller plus loin, parce qu'ils ne pouvaient, avant la nuit, atteindre un village hova et qui ils quittaient le pays des Bezonzanos pour entrer dans celuides Salcalaves.

Quatrième jour.

Déjeuné à . Maharadaza.

Arrivé, à la nuit, à travers les monts Ambohimènes au village hova fortifié Kinajy.

Cinquième jour.

Déjeuné à . Ambohindro.

Couché au port . Trabonjy.

Sixième jour.

Déjeuné au village qui, à cause des moustiques, s’appelle . Marokoloy.

Couché sous la tente à . Mandembody.

Septième jour.

Arrivé à trois heures du soir à . Maevatanana.

Huitième jour.

Après un jour de repos dans ce pays, on part, en pirogue, avec trois hommes, pour descendre l’Ikoupa et le Betsi’bouka.

Neuvième, dixième et onzième jours.

Descente en pirogue ; déjeuné sur la rive et couché de même sous les tentes, avec des feux allumés, pour éloigner les caïmans.

Douzième jour.

Arrivé le matin à la forteresse hova, dont le nom signifie beaucoup de caïmans, c’est-à-dire . Morovoay.

Les boutres arabes remontent aisément jusque-là, et même une journée plus haut, jusqu’à Eeseva.

Treizième jour.

On prend ici un boutre qui , en douze ou

treize heures, vous conduit à . Mazangaye (1).

(1) Nous devons la communication de deux de ces itinéraires à l’obligeance

de MM. Grandidier et de Lavayssière, qui les ont tracés pour nous ; ces documents sont absolument inédits.

Nous croyons que le lecteur lira avec intérêt le récit fait par M. G-randidier des quelques incidents de son voyage (aller et retour) à Tananarive , et de celui de Tananarive à Ambondrou et à Mananzari.

« De Nossi-Bé, je suis venu à Mazangaye, d’où j’ai réussi à monter à la capitale hova. Mon voyage a duré vingt-six jours. Je tenais beaucoup à suivre cette route parce qu’elle s’écarte peu du cours d’une des principales rivières de Madagascar, le Betsibouka et qu’il m’avait souvent été dit qu'on pouvait remonter ce fleuve en pirogue jusqu'auprès de Tananarive ; j’avais pensé, sur la foi de ces renseignements , qu’il ne serait peut-être pas malaisé d’ouvrir de ce côté une voie de communication sûre et facile entre la côte et la province d’Imerne. Je me suis convaincu que le Betsibouka n’est pas navigable au delà de sa jonction avec l’ïkoupa ; des pirogues remontent cet affluent quelques lieues plus au sud que la confluence, mais il faut encore de là au moins dix journées de marche, à travers un pays désert et très montagneux, pour gagner la province d’Imerne.

« J’ai fait avec soin le tracé de la route de Mazangaye à Tananarive. Averti par mes mésaventures précédentes et surveillé à chaque instant du jour et de la nuit par une escorte d’honneur composée de huit officiers et de douze soldats, je crus prudent d’abandonner toute idée de lever une carte complète des pays que j’allais traverser ; je me suis contenté de prendre des latitudes et des longitudes toutes les fois que l’occasion s’en est présentée.

« Je pouvais, en effet, expliquer à mes gardiens d’une manière à peu près satisfaisante que ces observations me servaient à prendre le midi et à régler ma montre, objet connu des Hovas et fort admiré par eux ; mais s’ils m’avaient vu viser des montagnes et des villes, faire un tour cC horizon, il est probable qu’ils eussent arrêté mes recherches, dès le début du voyage.

« Pour arriver au but que je poursuivais depuis si longtemps de traverser plusieurs fois l’île dans toute sa largeur, il me fallait manoeuvrer avec circonspection et c’est pour cela que je me décidai à faire un simple levé à la boussole de la route .que je suivais, dans le but de remplir le mieux possible les espaces intermédiaires entre les divers points fixés d’une manière absolue. En

donnant une attention de tous les instants à ce levé, je suis arrivé à une assez grande approximation qui me permettra de tracer tons mes itinéraires avec les moindres détails, sans craindre de trop fortes erreurs.

On marche d’abord pendant sept jours et demi à travers des plaines de formation secondaire qui sont arides, couvertes d’arbustes rachitiques et semées seulement, çà et là, de lataniers et de petits bois. Dès qu’on atteint la grande chaîne granitique qui s’étend du 22e degré environ de latitude sud jusqu’au port Radama, on ne trouve plus pendant treize à quatorze jours qu’une mer de montagnes sans un arbre, sauf quelques rares petits bouquets, qui sont accrochés à des ravins, sans une plante autre qu’une herbe grossière. Ce pays n’est pas et ne peut pas être peuplé ; ce n’est que depuis la prise de Mazangaye par les Hovas qu’on trouve quelques postes de soldats échelonnés sur cette route pour la facilité des communications (1). »

Après être arrivé à Tananarive et avoir réussi à faire la carte de la province d’Imerne, grâce au concours si puissant et si cordial de notre consul, M. Laborde , M. G-randidier ne voulut pas refaire la route si connue de Tananarive à Tamatave par Andévourante : il se risqua à aller de la capitale à Ambondrou, à l'embouchure du Mouroundava, à la côte occidentale, et pour cela il fallait retourner sur ses pas et traverser tout le pays des Betsiléos ; puis, d’ Ambondrou descendant la côte occidentale jusqu’à Matzérouké, il partit de ce point pour traverser l’île de nouveau dans toute sa largeur. On se demande ce qu’on doit admirer le plus , de la persévérance et du courage dont a fait preuve le voyageur dans cette double traversée, ou de la simplicité avec laquelle il raconte ces hauts faits scientifiques. Yoici son récit :

« Je partis de Tananarive le 27 novembre pour me rendre à Amboundrou, sur la côte ouest : il me fallut vingt jours de marche. Je traversai une partie du pays des Betsiléos ; il est plus peuplé que les contrées que j’avais parcourues en venant de Mazangaye. Les arbres n’y sont pas plus communs et il faut le plus souvent aller à trois ou quatre journées de marche des divers vil-

(1) Bulletin de la Société de géographie; février 1871.

lages pour quérir le bois nécessaire aux constructions; mais, les petites vallées , formées par les innombrables torrents qui coupent en tous sens ces montagnes granitiques , y sont un peu plus larges et on peut y cultiver le riz. « Le chemin descend d’abord droit dans le sud pendant 90 milles environ, puis il tourne vers l’ouest ; je traversai les forts ho vas d’Étrémou, d’Ambouhinoumé et de Zanzine. Là se termine cette mer de montagnes que je n’avais pas quittée depuis le fort d’Antoungoudrahouze. Près d’Étrémou, comme dans le sud d’Ankifafa, j’ai reconnu l’existence de vastes massifs micaschisteux très tourmentés. Au sortir de Zanzine , on entre dans le pays sakalave, qui est une vaste plaine secondaire de 84 milles de large, coupée, vers les 42° 88' de longitude est, par une chaîne assez étroite qui paraît s’étendre du nord au sud à travers toute l’île. Le 20 décembre, j’arrivai à la bouche du Mouroundava, où j’hivernai : nous avions marché dans l’ouest pendant 150 milles. »

Yoici maintenant le récit du voyage d’Ambondrou àMananzari. « Le 15 mars 1870, je pouvais quitter Amboundrou ; le beau temps était revenu. Je me rendis, à bord d’une pirogue à balancier, à l’embouchure de la petite rivière de Maïtampak , Matsérouké et, de là, je gagnai le fort hova de Manza, le point le plus sud qu’occupent actuellement les Hovas chez les Sakalaves. Cette partie du pays est peu peuplée et assez dangereuse ; chaque jour, des dzirikes ou pillards y viennent faire des razzias de bétail et d’hommes. A l’époque de mon passage , un millier de Sakalaves indépendants ont attaqué , à quelques kilomètres de moi , un convoi de 1,500 bœufs qu’escortaient une cinquantaine de soldats hovas et quelques officiers; tout le bétail fut enlevé, dix soldats et un douzième honneur (général) furent tués et les prisonniers emmenés en esclavage. J’ai heureusement échappé à un semblable sort.

« J’ai reconnu qu’un peu au nord du 21e degré de latitude sud commençait une chaîne de montagnes secondaires auxquelles succède le massif granitique. J’eus à traverser le pays des Betsiléos dans toute sa largeur pour me rendre à leur capitale Fianarantsoua, qui est la seconde ville de Madagascar. Je me rendis ensuite, toujours à travers une masse non interrompue de monta-

gnes, à Mananzari, port de la côte est; le pays, coupé çà et là de forêts, est plus fertile que les contrées que j’avais parcourues jusque-là. Mon voyage a duré trente-neuf jours de la côte ouest à la côte est. Toutefois, la meilleure, la plus facile et la plus courte des routes pour se rendre à Imérine sera toujours celle d’Andévourante à Tananarive. De la côte ouest, il serait facile de remonter pendant quelques lieues des rivières telles que le Tsidsoubon ou le Betsibouka, mais, comme je l’ai déjà dit dans ma première communication, on n’y aurait aucun avantage; la route qui resterait à parcourir par terre est encore beaucoup plus longue que la route actuelle et passe à travers des déserts, où l’on ne peut se procurer de vivres (1). »

M. Leguevel de Lacombe, très suspect dans ses affirmations , dit avoir été de Tananarive à la baie de Bombetock (à Boéna) par une route un peu plus occidentale , dont le développement est de 82 lieues, parcourues en onze jours (2). Il paraît qu’il en existait une autre plus facile que la première et que Radama, a cause de cela meme, ordonna d’abandonner, de peur d’invasions européennes. Serait-ce la route de Baly à Tananarive, signalée par le père Jouen, comme pouvant conduire en quinze jours à la capitale des Ho vas , en partant de Mangoulou ?

La ville de Maliabo est située sur la rive gauche de la rivière du même nom : elle contient environ deux milles cases. L’habitation royale , composée de quinze ou vingt grandes cases, est entourée de palissades et d’un fossé profond. Un quatrième entourage est formé par les feuilles épineuses des raquettes ; l’extrémité supérieure de chacune des palissades est armée d’un large fer de sagaye. Indépendamment de ces fortifications intérieures, la ville est défendue par un fossé et par un entourage solide fermé à l’aide des portes en bois qui n’ont pas moins de quinze pieds de hauteur.

(1) Bulletin de la Société de géographie-, février 1871. Nous ferons remarquer que M. Grandidier ne parle ici qu’au point de vue du voyageur isolé, mais non d’une expédition militaire qui porte ses vivres et qui, en aucun cas, ne pourrait marcher d’Andévourante sur Tananarive, le chemin n’étant qu’un sentier à peine praticable, sinon pour les porteurs de palanquins ou filanzanes.

(2) Voyage aux îles Comores et à Madagascar , tome II.

La partie occidentale de Madagascar comprise entre la rivière Sambirano et la rivière Mangouki , est encore partiellement occupée par des groupes plus ou moins considérables de Sakalaves, qui n’ont point accepté le joug des Hovas ; mais, toutefois, on peut dire qu’ils s’y dérobent bien plus qu’ils ne le repoussent. Leur résistance est toute d’inertie, des obstacles divers s’opposent à ce que cette résistance soit plus active. Ces obstacles sont l’anarchie dans laquelle vivent depuis longtemps ces populations et qui rend aujourd’hui impossible à leurs chefs l’exercice régulier de toute espèce d’autorité ; l’incapacité personnelle de quelques-uns de ces chefs, l’inhabileté politique de tous, le caractère turbulent des Sakalaves , leurs querelles intestines , l’insuffisance de leur matériel en armes et munitions, enfin, leur ignorance complète de la stratégie et même des plus simples notions de Fart militaire.

La plus grande partie du royaume de Bouéni, de Mandzaraï à Sambirano, est actuellement presque inhabitée. De toute la population qui occupait, il y a cinquante ans, ce territoire, il reste seulement quelques groupes épars, qui subissent la domination des Hovas ou des bandes de Djérikis, dont Faction hostile s’exerce tout aussi bien contre les villages de leurs compatriotes que contre les postes occupés par l’ennemi. Presque tous les Sakalaves des districts du nord ont, depuis cette époque et en diverses circonstances, émigré au pays d’Ankara, à Mayotte, à Nossi-Bé, à Nossi-Fâli et dans le Ménabé du nord où commande Tafikandre. Ce dernier groupe peut être de 25,000 âmes. Il doit s’en trouver de 15 à 16,000, et peut-être plus, sur les deux îles.

Le pays d’Ambongou est plus peuplé maintenant qu’il ne l’était avant l’invasion du Bouéni et du Ménabé par les Hovas. Son territoire , entrecoupé de bois et de marécages , en fait un refuge assuré, lors des incursions de l’ennemi, qui, d’ailleurs, ne peut séjourner dans cette province, à cause de son insalubrité. Toutefois, la population d’Ambongou ne paraît pas dépasser 35,000 âmes. Ces provinces , qui étaient autrefois sous l’autorité de Tsifanihy (Ménabé du nord), n’ont qu’une population très minime relativement à leur étendue; elle peut s’élever à 15 ou 16,000 âmes. La partie indépendante du Ménabé ne doit pas compter plus de 70,000 âmes dépopulation.

Quoi qu’il en soit, si les groupes dispersés çà et là sur ces grandes divisions du territoire sakalave se réunissaient pour agir de concert contre l’ennemi commun, ils formeraient dans chacune d’elles une force armée capable d’écraser les garnisons faibles et isolées que le gouvernement hova y entretient. La même force serait aussi incomparablement supérieure aux corps d’expédition qu il y envoie annuellement. D’après les calculs de M. le capitaine de corvette Guillain, les pays sakalaves désignés plus haut pourraient mettre sur pied 23,700 guerriers.

Malgré cela, il résulte de la dissémination de ces forces et des diverses causes mentionnées ci-dessus, que 1,100 à 1,200 Hovas peuv ent , quoique répartis entre plusieurs postes , se maintenir dans le royaume de Bouéni et exercer paisiblement leur domination ; que 1,800 Hovas tiennent sous leur dépendance une partie du royaume de Ménabé ; qu’enfin , des corps de 2,000 à 3,000 hommes peuvent impunément parcourir le pays d’Ambongou, où ils n ont pas un seul poste, aussi bien que les autres parties encore insoumises du Bouéni et du Ménabé.

Dans les provinces sakalaves, la culture est aujourd’hui strictement bornée à ce que réclame la consommation des indigènes ;

1 exploitation des richesses naturelles du sol est entièrement négligée ; le commerce y est difficile. Nous avons donné plus haut, au premier chapitre, tous les renseignements recueillis sur cet intéressant article.

Les voies de communication jadis établies entre les pays sakalaves et les provinces centrales sont depuis longtemps abandonnées. Mais on trouverait encore dans les Antalaots restés à Mazangaye, aussi bien qu’en beaucoup d’autres qui habitent Xossi-Bé et Mayotte, des guides intelligents, pour la navigation des grandes rivières, le Betsibouka et l’Ikoupa, qui viennent de l’Ankôve, et pour toute la route qui mène à Tananarive.

Les postes hovas de M’azangaye et de Mourounsang, qui sont les plus importants de la côte ouest, n’ont chacun qu’une garnison de 300 à 400 hommes. Le système de fortification, au moyen duquel ces postes sont défendus , suffit à les rendre inexpugnables pour les Sakalaves et les garantit même d’une attaque de leur part ; mais ils ne tiendraient pas devant la moindre artillerie di-

ri o-ée par des Européens et leur garnison serait d’autant plus facilement délogée que tous les bâtiments, dont ils se composent, étant de bois et de feuillages , il suffirait d’y envoyer quelques obus pour les incendier en un instant. Ces postes n’ont ni puits ni citernes et ne sont pas ordinairement approvisionnés de vivres. Leur isolement et leur eloignement d Imerne les mettraient, en cas de siège, dans l’impossibilité d’en recevoir promptement de l’intérieur ; il serait d’ailleurs très facile de les bloquer.

Au moment de terminer notre tâche, nous voulons placer ici, comme un avertissement donné à notre pays, les observations suivantes.

Il faut le dire bien haut, la lutte engagée entre les Sakalaves et les Hovas doit inévitablement se terminer au désavantage des premiers, s’ils sont abandonnés par nous à leurs seules ressources. Non seulement, en effet, les Sakalaves ne cherchent pas à repousser les expéditions hovas ou à s’emparer des postes hovas maintenus dans leur pays , mais ils paraissent n’avoir pas même la volonté de défendre le territoire qu’ils possèdent encore. Ils vivent au jour le jour, en groupes séparés, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, souvent errants dans les bois et ne songeant qu’à fuir à l’approche de l’ennemi. Ainsi, devant cette immuable politique des Hovas, qui poursuit la conquête de l’île par l’invasion et l’occupation partielle, il n’y a chez les Sakalaves qu’insouciance et imprévoyance, sinon dans les moments où il entrevoient les secours possibles de la France.

Le gouvernement d’Imerne trouve dans le commerce intérieur qu’il entretient la possibilité de pourvoir, tant bien que mal, à ses approvisionnements en armes et en munitions de guerre et de couvrir ainsi ses pertes et ses consommations en ce genre. Les Sakalaves, déjà bien moins pourvus que leurs adversaires sous ce double rapport, usent et consomment leurs munitions et leurs engins de guerre, sans pouvoir remplacer ou réparer.

Chez les Hovas, les chefs sont, pour la plupart', initiés aux idées et aux connaissances pratiques nécessaires à leurs relations avec des étrangers; un certain nombre de jeunes hommes ont reçu une éducation dans ce sens, et il en est même qui ont montré dans des circonstances délicates une intelligence supérieure et un tact

politique remarquable. Il n’est pas un chef sakalave qui sache lire, et la transmission de la pensée au moyen de caractères est encore une chose si merveilleuse pour eux et leurs sujets, que les uns et les autres les considèrent comme une œuvre de sorcellerie.

L épuisement de la population hova, l’aversion inspirée contre ces dominateurs par la cruelle oppression que le gouvernement d’Imerne fait peser sur les peuplades déjà soumises, prolongeront peut-être la résistance des Sakalaves, mais ne rétabliront pas les chances en leur faveur, si la France ne prend pas, enfin, la ferme résolution de soutenir ces populations qui relèvent de sa suzeraineté. Manquant de ressources pour saisir l’offensive au moment convenable, ils ne pourront profiter des embarras temporaires des Hovas et ceux-ci reprendront fructueusement les hostilités, à mesure que renaîtront leurs moyens d’action.

Ainsi donc, et sans aucun doute, l’anéantissement de la nationalité malegache au profit de l’usurpation hova n’est plus qu’une affaire de temps, dont malheureusement le terme ne paraît pas devoir être éloigné, si les événements et l’intervention de la puissance française ne viennent les arracher à leurs sauvages oppresseurs et remettre les choses, à Madagascar, dans l’état où elles étaient à l’époque où le pavillon national attestait notre présence et la légitimité de nos droits sur la totalité de la grande île indienne, et spécialement sur les contrées dont nous venons de parler, par suite des traités de 1841 et de 1860.

Parvenu au terme de notre travail à la fois historique et géographique sur la grande île française de la mer des Indes, nous sentons combien, malgré tous nos efforts, cette cc Encyclopédie de Madagascar » doit présenter de lacunes et d’imperfections. Le lecteur voudra bien les excuser, à raison de l’ampleur du tableau et de l’étroitesse du cadre. Il n’oubliera pas, surtout, qu’il s’agit d’un pays dont Flacourt a pu dire avec raison, il y a plus°de deux siècles : Cette île est un petit monde.

Le Cosmos de Flacourt est aujourd’hui connu en France, et nous voudrions penser que notre livre n’est pas tout à fait étranger à ce résultat patriotique.

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