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passionnés pour la colonisation de Madagascar, qui tiennent, au sujet de ses ressources, de ses richesses, d’ailleurs incontestables, un langage justement passionné. Les étrangers partagent cet enthousiasme. Un architecte anglais a été envoyé, il y a peu de temps, à Madagascar pour y construire des chapelles protestantes; il y a séjourné plusieurs années et, de retour en Europe, voici la traduction de ce qu’en 1873 il a écrit sur le sujet qui nous occupe : « En parcourant le pays, je ne pus qu’être frappé de sa richesse et des ressources immenses qu’il offrirait à la production , s’il était convenablement exploité par la culture. Les collines fourniraient des pâturages pour des millions de têtes de bétail; dans les vallées, le sucre, le riz et le café croîtraient en quantité suffisante pour la consommation de tout l’empire britannique; quant à la côte, elle se prêterait admirablement à la culture du coton. Madagascar est riche également en produits minéraux, en cuivre, en fer et notamment aussi en charbon dans la partie septentrionale. Tous les éléments de prospérité sont là; il ne manque qu’une population plus nombreuse et des connaissances plus avancées pour développer les ressources de l’ilè. »
Outre ces témoignages écrits si remarquables de sincérité et de concordance parmi tant de voyageurs, il y a un fait dont on ne saurait méconnaître l’importance , fait concluant comme la réalité, c’est que le sol de Madagascar a été, depuis environ un demi-siècle, cultive, exploite, mis en valeur avec le plus grand succès, et sur trois points différents. Par qui? par trois Français, M. de Lastelle, M. Lambert et M. Laborde.
M. Laborde était le fils d’un sellier d’Auch, dans le Gers : un naufrage le jeta sur la côte orientale de Madagascar en 1831. Doué des aptitudes industrielles les plus rares et d’un véritable génie naturel, il réussit à fonder auprès de
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Tananarive, capitale des Hovas, toute une exploitation composée de plusieurs usines enclavées dans une concession de trente lieues carrées, avec forges, fonderies, fabrique de savon, de porcelaine, charpenterie, charronnage. On lira dans notre livre tous les détails relatifs à ces créations, à ces manufactures mises en mouvement par dix mille ouvriers du pays et dans lesquelles le sol lui-même donnait le minerai de fer pour les forges et le kaolin pour la porcelaine. La succession de M. Lahorde, évaluée à plus d’un million, témoigne de la grandeur de ses travaux à Madagascar.
Quant à M. Lambert, nos lecteurs apprendront à le connaître dans les pages que nous lui avons consacrées. Qu’il nous suffise de rappeler que, né à Redon, Ille-et-Vilaine, il fonda à Maurice une maison de commerce et de là étendit ses relations à Madagascar. C’est à lui qu’on doit la mise en valeur des mines de houille de Bavatouhé, au nordouest de l’île. Là, encore, une vaste exploitation française a montré ce qu’on peut faire dans ce genre. Nous venons de rappeler que ce gisement houiller, à lui seul, est plus considérable que tous les bassins houillers de France. Fait plus curieux encore, il prolonge ses filons sous-marins de la côte même de Madagascar jusqu’à l’île de Nossi-Bé, qui en est séparée par un bras de mer assez étendu!
Voilà donc, avec les exploitations de M. Lahorde et de M. Lambert, le problème industriel résolu. M. de Lastelle s’est chargé de résoudre le problème agricole. M. Napoléon de Lastelle était un capitaine au long cours de Saint-Malo, décédé en juillet 1856, aux environs deTamatave. Il fut le premier qui sut obtenir l’autorisation d’élever, de compte à demi avec la reine, trois établissements agricoles et industriels à Mahéla, sur la côte orientale, sur cette côte que l’on se plaît à représenter comme étant si insalubre. On y élevait trente mille bœufs à la fois. M. de Lastelle, avec le concours de ses
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associés de Bourbon, ne craignit pas de consacrer à cette création plus de dix millions, qui furent compensés par de sérieux profits. Ces trois sucreries, avec leurs guildiveries, occupaient un nombre immense d’ouvriers indigènes. La maison de Rontaunay, qui le commanditait, y employait dixneuf navires lui appartenant, pour l’exportation de ses denrées, et dix-neuf navires supplémentaires qu’elle était obligée d’affréter. Ces navires étaient desservis par mille matelots. Pour faire apprécier cette entreprise et, en même temps, la beauté et la fertilité du pays, nous emprunterons la description de l’exploitation de M. de Lastelle au brillant officier général que nous avons déjà cité, M. l’amiral Page :
« On connaît, dit-il, les merveilles de culture que les Hollandais ont réalisées à Java, dans les plaines fécondes comprises entre Batavia et Samarang ; eb bien, ces miracles de l’industrie sucrière, un Français, un simple particulier, M. de Lastelle, soutenu par une maison de commerce de Bourbon, les a, pour ainsi dire, improvisés à Madagascar avec les seuls habitants du pays. Sur un espace de quatrevingts lieues de côtes, il a su échelonner et des sucreries et des guildiveries et des postes nombreux pour la traite du riz et des boeufs. Le premier de ces établissements s’élève sur les bords pittoresques et sauvages de la Raugana, au sein d’une forêt vierge qu’il a fallu défricher et dont les arbres séculaires ont fait place aux végétaux les plus riches et les plus élégants de l’Inde et de la Malaisie. Une cascade, qui tombe de plus de trente-cinq pieds de haut, à travers les roches, répand dans le paysage une splendeur saisissante. Deux autres sucreries s’étendent au milieu des belles et fertiles plaines que, chaque année, le limoneux Mananzari, semblable au Nil de la basse Égypte, arrose et féconde de ses débordements, près des rives de l’Yvondrou. Dans toute la luxuriance d’un sol d’alluvion, chauffé par le soleil de
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l’équateur, a surgi, comme par enchantement, la belle habitation de Soamandrahizay . Rien n’y manque de ce que la nature des tropiques peut offrir pour charmer les yeux et l’imagination, ni les bassins naturels, où abonde un excellent poisson, ni les lacs encaissés dans un humus profond que recouvre un épais tapis de verdure, ni les bosquets de cannelliers et de girofliers, ni le panache des palmiers et des cocotiers, ni les touffes onduleuses des bambous , ni les flèches aériennes de l’aréquier, ni les vergers où fourmillent les caféiers, l’arbre à pain, les manguiers, les lithi, les vanilliers et le bétel. C’est par millions de kilogrammes qu’il faut compter le sucre produit dans ces établissements, dont la maison Derosne et Cail, de Paris , a fourni les machines. Enfin, dans les postes de traite, les bœufs arrivent par milliers et le riz suffit à charger de nombreux navires, voilà ce qu’un de nos compatriotes a su faire malgré les incessants obstacles d’une barbarie ombrageuse et défiante, et son nom n’est même pas connu dans notre pays. Et la France n’a pas une pensée pour Madagascar, et notre 'pavillon flotte mutile dans le vague de ces mers! Ah! quand sir James Brooke est allé à Bornéo exécuter ce que M. de Lastelle a fait à Madagascar, il savait qu’il avait derrière lui sa patrie et que , là où il mettait le pied et fondait un intérêt anglais, l’Angleterre y mettait le pied aussi et le fondait avec lui, et le couvrait de son pavillon de souveraine (1). »
(1) Une station dans l'océan Indien. ( 'Revue des Deux-Mondes; 15 novembre 1849.) En parlant du capitaine Brooke, à Bornéo, et de la confiance que cet officier plaçait dans son gouvernement, M. Page aurait pu ajouter que cette confiance était bien justifiée, car le premier ministre de l’Angleterre s’empressa d'écrire de sa main à sir James Brooke pour le féliciter, et que le gouvernement anglais confirma sans hésiter le titre de rajah, c’est-à-dire de chef ou de vice-roi , qui lui avait été conféré à Bornéo par le sultan de Bornéo , et auquel fut ajouté celui d’agent britannique, avec un traitement considérable.
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Il y a un axiome d’agronomie qui dit : Tant vaut l homme , tant vaut la terre. Nos trois compatriotes, M. de Lastelie, M. Laborde et M. Lambert ont montré ce qu’ils valaient comme hommes d’intelligence et d’énergie ; ils ont montré, en même temps, ce que valait Madagascar, sous le triple point de vue agricole, industriel et manufacturier.
Nous permettra-t-on de faire observer que ces trois hommes si remarquables qui ont fait plus pour leur pays , à Madagascar, que tous les hommes d’État, tous les marins, tous les diplomates du monde officiel, n’ont pas même, dans leurs villes natales, à Saint-Malo, à Auch, à Redon, un humble témoignage de la gratitude publique, décerné à ces hér'os civils, ni une statue, ni un buste, ni même une plaque commémorative !
De même que la France a ses sites désolés, ses Landes, ses Solognes, ses marais de Rochefort et d Orx, de même Madagascar, que la main de l’homme n’a pas encore îemué, a aussi ses déserts, ses terrains incultes. Eh bien, ces lieux maudits!, on trouve encore des agriculteurs pour les défricher et ces agriculteurs sont toujours des Français ! Écoutez le récit fait par M. le docteur Lacaze, de la transformation d’un sol aride aux environs même de Tananarive : ce Nous avons déjeuné, dit-il, à Ambonipo, à la ferme agricole que les Pères étaient en train de créer à six ou huit kilomètres de la ville. La reine a concédé à la Mission catholique un terrain assez ingrat, rocheux, très sec, ayant un ‘ lac considérable à sa base , mais dont 1 eau ne peut arriver sur leurs terres qu’à l’aide d’une pompe aspirante. Ce n’est pas une grande faveur que la reine a faite aux Pères, mais leur zèle a déjà transformé ce lieu aride. Une chapelle en terre est en construction, une école de Frères instruit les jeunes Malegaches du voisinage; ils ont l’espoir de créer , à Ambonipo, une ferme-modèle, où ils récolteront un
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jour le blé et le vin nécessaires à la mission. Ce jour est encore loin, mais leur persistance, leur volonté finiront, si on leur en laisse le temps, par vaincre tous les obstacles (1). »
Ainsi donc, en cinquante ans, des Français ont montré par des faits, par des résultats, ce qu’à titre privé on peut obtenir du sol à Madagascar. Il n’est pas téméraire d’entrevoir ce que la France y pourrait faire avec des moyens étendus, avec les ressources de l’association et les forces d’un grand État.
Et qu’on vienne, après cela, répétant les calomnies de nos antagonistes, Anglaiset Allemands, dire que les Français ne sont pas doués du génie de la colonisation. Quand l’histoire générale ne donnerait pas un démenti formel à ces assertions, les quatre exemples, si concluants, que nous venons de citer, à Madagascar seulement, suffiraient poulies réduire à néant.
Lorsqu’en 1862 on a fondé en France la grande Compagnie de Madagascar, la confiance était telle qu’on a trouvé à Paris cinquante millions offerts instantanément pour cette oeuvre patriotique.
Mais comment, nous dira-t-on, la France, pendant un aussi long espace de temps, n’a-t-elle pas réussi à s’assimiler complètement un tel pays? Cela tient à plusieurs causes, dont les trois principales sont : premièrement, parce que la France n’y a jamais envoyé un nombre d’hommes suffisant, même quand il s’est agi de ses expéditions militaires; secondement, parce que, par une véritable fatalité, les expéditions sont toujours arrivées, à Madagascar, dans la mauvaise saison, et troisièmement, enfin, parce qu’on a toujours choisi, pour lieu de résidence, 1a. côte orientale qui est la moins salubre de ses positions, par suite des obstructions
(1) Dr Lacaze, Souvenirs de Madagascar, page G9.
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qui se produisent à l’embouchure des rivières et qu’il serait,
d’ailleurs, facile de prévenir.
Lorsque Pronis et Fouquembourg prennent possession de Madagascar, à la fin de 1643, au nom de Louis XIII et par ordre de Richelieu, ils y débarquent dans le sud-est, a Sainte-Luce, au moment de la mauvaise saison, avec douze hommes. , auxquels, l’année suivante, viennent se joindre cent soixante soldats de renfort qu’on disperse à Fénériffe a Man ali ar, à Sainte-Marie. Les arrivants s’établissent de nitivement au premier lieu de débarquement, où ils fondent, comme chef-lieu, Fort-Dauphin. Le 4 décembre 1648, Flacourt y débarque, à son tour, avec quatre-vingts hommes seulement. En 1667, M. de Monde vergue, sous Louis XI N et par ordre de Colbert, y amène, sur quatre vaisseaux, cent soixante-deux ouvriers et quatre compagnies d’infanterie. Un siècle plus tard, en 1768, sous le ministère de Choiseul, M. de Maudave, arrive avec cinquante soldats, et son étatmajor. On trouvera plus loin le récit de ces diverses expéditions et les causes, qui, en dehors du petit nombre et de rinsalubrité, en ont paralysé le succès. .
La première tentative efficace est celle du comte polonais Benyowski, en 1773, l’avant-dernière année du règne de
Louis XY. Ce glorieux aventurier cosmopolite, accrédité
par la France, descend à Madagascar avec un projet sérieux de colonisation. Malheureusement, il débarque encore sur la côte orientale, mais plus au nord, dans la baie d’Antongi , dans une partie un peu moins malsaine. Cette fois, ce homme habile et expérimenté amène avec lui une troupe de trois cents volontaires et de deux cents colons , tant blancs que noirs et mélangés des deux sexes. Il fonde la ville française de Louisbourg, il multiplie auprès de lui les postes de défense, il creuse des canaux de dessèchement et trace des chemins, de véritables routes, dans un pays où, aujourd hui
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encore, il n’y a que des sentiers. Il établit, entre antres, une grande communication par terre, dont on a conservé la carte et qui traverse l’île entière de part en part de l’est à l’ouest. Il l’appelle la grande route royale d’ Antongil à Bombetock. Quoiqu’en butte à l’oubli de la métropole qui le laisse sans secours et à la jalousie des gouverneurs de l’île de France qui lui suscitent des embarras, il acquiert, par son génie de commandement, une telle autorité dans le pays que les naturels viennent lui proposer de le faire roi. A l’instigation de ses ennemis, il est calomnié à Paris. On dirige de File de France contre lui une expédition, au début de laquelle il est tué, comme rebelle, par une balle française.
En 1807, Sylvain Roux, commandant pour la France à Madagascar, n’a pour toute garnison à Tamatave qu’un officier et vingt-cinq soldats renforcés de quarante nègres , et d’une milice composée de deux cents traitants : il est réduit, avec ce petit personnel, à capituler en 1810 devant les forces anglaises. En 1821 , quand il vint reprendre possession de Tamatave, il y débarqua avec soixante-dix-neuf hommes. En 1825, M. Blévec, son successeur, en avait cent quarantequatre et c’est, appuyé' sur cette force, si peu imposante, qu’il refusa le titre de roi de Madagascar à Radama, que soutenaient les Anglais (1). En 1825, la garnison laissée par nous à Fort-Dauphin se composait d’un officier et de cinq soldats. En 1829, l’expédition commandée par M. Gourbeyre, malgré les conseils de prévoyance formulés à l’avance par les administrateurs de l’île Bourbon, arriva à Madagascar avec un effectif insuffisant de quatre cent vingt-sejpt hommes, qui, après un premier succès, subit un échec déplorable et fut obligé de se rembarquer précipitamment. Il n’avait ap-
(1) Il faut lire, dans la partie historique de notre ouvrage, à la date de 1.825, l’éloquente et patriotique protestation du commandant Blévec.
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porté que deux cents fusils pour armer les indigènes, nos alliés. M. Romain Desfossés, en 1846, commit lamême imprudence d’opérer un débarquement avec cent quarante marins et quatre-vingt-dix-huit soldats , soit en tout deux cent trentehuit hommes , en comptant les officiers, un peu plus de trois cents hommes. Deux obusiers de montagne débarqués à terre ne purent tirer qu 'un seul coup, les étoupilles étaut mouillées et le manque de moyens matériels (c’est M. Romain Desfossés qui le dit lui-même) ne permit pas à nos braves soldats de pénétrer dans le fort principal , pour y détruire l’artillerie ennemie, but primitif de l’expédition. La petite troupe se rembarqua misérablement. Pour donner satisfaction à l’opinion publique et venger cet échec nouveau, aussi cruel que celui de 1829, le roi Louis-Philippe et M. Guizot décidèrent qu’une expédition mieux préparée serait placée sous les ordres du général Duvivier, l’un de nos généraux d’Afrique les plus renommés. Nous le reconnaîtrons avec impartialité, cette fois, du moins, l’effectif et les moyens d’action parurent combinés avec plus de prévision et d’habileté que dans le passé. Ce résultat était dû sans doute à la présence en ce moment au ministère de la marine de M. le baron de Mackau, qui avait eu la bonne fortune de reprendre possession de Madagascar en 1818 et qui y avait fait lever le plan de Tintingue et de Sainte-Marie. L’effectif de l’expédition Duvivier fut composé ainsi qu’il suit :
Infanterie de marine . . . 1,560 hommes.
Artillerie..... . . . 294 —
Génie............ . 151 —
Total des troupes de marine. .. . 2,005 — 2,005
Le ministère de la guerre devait fournir 1,200
Au total . 3,205
C’était, il faut en convenir, une force suffisante que cet
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effectif de plus de trois mille hommes. On pouvait: baser sur ce chiffre des espérances de succès ; mais la politique générale du gouvernement de Juillet vint tout entraver : on apprit que des instructions secrètes remises au général Duvivier faisaient de cette expédition une inutile promenade militaire , sans autre résultat que le gaspillage de quelques millions. Cette circonstance contribua, dans une mesure sensible, à l’échec que la Chambre des députés infligea à M. Guizot à cette occasion.
Outre ces causes spéciales qui ont retardé ce grand événement de l’occupation de Madagascar, il y a une cause générale dont l’effet n’est pas particulier à Madagascar, mais qui domine l’histoire. Cette cause générale, c’est que les événements d’une importance capitale dans la vie des nations ont besoin d’une gestation plusieurs fois séculaire. Nous pourrions citer plusieurs exemples de ces retards dans l’éclosion des faits ; nous nous bornerons à. ce qui concerne la découverte de l’Amérique. Croit-on que Christophe Colomb ait conçu tout à coup la pensée de franchir l’océan Atlantique pour y rechercher, non pas l’Amérique, mais le passage de l’Europe aux Indes? Ce serait là une erreur que l’enseignement superficiel des collèges peut seul propager. La vérité est que cette grande découverte a germé de longs siècles avant d’arriver à éclosion. Le sillon qu’elle a tracé peut être indiqué en quelques mots.
Aristote, ce génie universel qui a tout deviné ou à peu près tout, est peut-être le premier qui ait précisé avec netteté le problème à résoudre, car il a dit, en propres termes, dans son Traité du ciel , que la mer qui bat au delà des colonnes d’ Hercule baigne aussi les côtes voisines de l’Inde, et, dans son Traité sur le monde, le Stagyrite ajoute' ces mots si frappants d’intuition : « Il est probable qu’il y a, dans les régions opposées aux nôtres, d’autres terres au loin,
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les unes grandes , les autres petites, mais qui, toutes, nous sont inconnues. Ce que nos îles sont à l’égard des mers qui les environnent, le continent l’est à 1 egard de la mer Atlantique, et les autres terres inconnues à l’égard de la mer prise dans sa totalité. Ces terres ne sont que de grandes îles baignées par de grandes mers. »
Strabon, dans sa Géographie, affirme expressément, d’après les Grecs, qu’on pourrait se rendre d’Espagne ou du Portugal dans l'Inde par un bon vent d'est. Sénèque, dans ses Questions naturelles, demande combien de temps il faudrait pour aller d’Espagne dans l’Inde, et il répond : « Un très petit nombre de jours, si le temps est favorable. » Le célèbre passage de la tragédie de Mêdée est regardé avec raison comme une prophétie inspirée par toutes ces idées vagues, mais persistantes de l’antiquité : « Il viendra un siècle où l’ Océan brisant ses liens, une terre immense apparaîtra, ingens pateat tellus! )) Le moyen âge partagea et propagea ces visées. On sait que Christophe Colomb fut frappé de tant de concordances et particulièrement du passage de la Mêdée. Il avait tout lu; mais ce qui affermit sa résolution de tenter l’entreprise, c’est l’intervention directe de Toscanelli. Celui-ci avait été convaincu par les récits de Marco Polo, qui supposait l’Asie très rapprochée de l’Europe. Toscanelli pensait qu’en franchissant cent vingt degrés seulement on rencontrerait les côtes extrêmes de l’Asie. Le grand Florentin remit à Colomb des notes accompagnées d’une carte marine pour aller, par l’ouest, dans l’Inde; mais sans soupçonner toutefois, pas plus que Colomb, l’existence de ce continent qui fut l’Amérique. Cette communication de Toscanelli, si importante, datait du milieu de l’année 1474 ; ce n’est que près de vingt ans après que Christophe Colomb put en tirer parti. Ainsi donc, la découverte du nouveau Monde, pressentie dès 1 antiquité,
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mit encore plusieurs siècles dans les temps modernes pour arriver à un résultat, de Marco Polo à Toscanelli, et elle dut encore germer dans l’esprit même de Christophe Colomb pendant dix-huit ou vingt ans.
L’idée qui a conduit à la découverte de l’Amérique a occupé deux périodes millénaires avant d’aboutir ; il n y a rien d’étonnant à ce que la. question de la colonisation de Madagascar ait mis deux siècles à arriver à l’état de maturité. Ce moment est aujourd’hui venu, grâce à la vapeur.
En esquissant à grands traits les diverses entreprises des gouvernements qui nous ont précédés et les fautes commises par eux , notre intention a été de montrer, non pas ce qu il faut faire, mais ce qu’il faut éviter. Quel est donc le parti que doit prendre la République française dans les circonstances présentes? Nous le dirons avec sincérité tout à l’heure. Une longue étude de la question nous autorise peut-être à. émettre l’expression de notre sentiment dans une conjoncture aussi grave; c’est le droit de tout patriote français. Mais, auparavant et pour mieux nous faire comprendre du lecteur, nous croyons devoir éclairer pour lui le terrain sur lequel notre politique est obligée de se mouvoir à Madagascar. Cette politique ne saurait être trop prévoyante, si l’on veut qu’elle aboutisse à un succès certain.
Ouest peu familiarisé, en France, avecTesprit qui domine chez les peuplades lointaines et particulièrement les plus éloignées, celles de l’extrême Orient. On traite avec elles comme avec des nations civilisées, avec cette loyauté, cette bonne foi, ces ménagements qu’on se doit entre peuples modernes. On se trompe grossièrement : en retour, ces barbares ne nous opposent que le mensonge, la fourberie, dans le seul but de conserver les monopoles et les territoires dont quelques-uns d’entre eux jouissent despotique-
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meut. On en a vu, par deux fois, un exemple assez récent, en 1864 et en 1882, quandles Hovas ont envoyé une ambassade à Paris, comme on en voit un exemple permanent dans les ambassadeurs de Chine en France et en Angleterre. Tant que les Européens veulent bien suspendre la marche de leurs armées, les Asiatiques parlementent et se moquent d’eux : la temporisation est leur arme la plus puissante. Au fond, ils ne connaissent que la force et, dès que nos soldats paraissent, en général ils prennent la fuite, parce qu’en réalité ils n’ont derrière eux que des ressources militaires à peu près nulles. Ainsi agissent les Chinois, ainsi agissent, à Madagascar, les Hovas, qui ne sont que des Asiatiques de l’Indo-Chine.
L’histoire politique de ce petit peuple, qu’on lira plus loin dans tous ses détails, nous apprend qu’il est venu à Madagascar des rivages de la Malaisie. A une époque, qui n’a pu être précisée par les historiens, poussé par la mousson du nord-est, il s’est établi dans l’Ankôve, c’està-dire sur le plus haut plateau de l’île, et là, conseillé par les Anglais, depuis le commencement de ce siècle, il a réussi à usurper la domination d’une certaine partie de l’île. Ce n’est pas un peuple autochtone que nous avons devant nous, mais un petit peuple d’immigrants, qui a essayé de soumettre à son joug les diverses peuplades de l’île, dont la plupart, nos fidèles alliées, n’attendent que le moment de s’affranchir de cette odieuse domination qu’elles n’ont jamais consenti à reconnaître. Ce n’est donc pas à une nationalité que nous avons affaire, mais à des tyranneaux asiatiques, oppresseurs féroces et obstinés de la population franco-mal egache, qui est celle même de Madagascar. Nous irons même plus loin et, sans crainte d’être démentis par ceux qui connaissent ces questions spéciales, nous dirons que le peuple hova lui-même gémit sous l’oppression de fer de son gouvernement et qu’il
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est le premier à souhaiter sa délivrance, avec plus d’ardeur peut-être que les autres Malegaches.
Cette vérité est facile à expliquer : le gouvernement hova ne connaît que l’impôt en nature, impôt médiocre et insuffisant; il n’a, pour toutes finances, que les revenus des douanes. Or, ces revenus , perçus dans les ports par les officiers de l’armée qui les transmettent à Tananarive , en en retenant une grande partie entre leurs mains, se réduisent à peu de chose, un quart environ, quand ils parviennent a la capitale, où le premier ministre les réduit encore, avant qu’ils n’arrivent, en dernière étape, au trésor de la reine. C’est avec ce faible contingent de finances que le gouvernement liova est obligé de payer l’armée, ce qui fait qu’il est hors d état en réalité de la solder. Aussi, il ne la solde pas du tout et officiers et soldats sont obligés de se livrer au commerce pour subsister, ou de cultiver leurs champs, ou bien de travailler comme ouvriers maçons, charpentiers ou manœuvres, ce qui nuit singulièrement à leurs services dans l’armée et à leur instruction militaire. De plus, les officiers bovas obligent tous les Malegaches placés sous leur domination à leur vendre leurs denrées à vil prix, afin de pouvoir les revendre eux-mêmes aux traitants avec de gros bénéfices. C’est ainsi que, d’un côté, les officiers et les troupes hovas n’étant pas payés, font de détestables soldats, et de 1 autre, que les populations malegaches sont exaspérées contre ce régime d’exaction, dont ils sont, en fin de compte, les premières victimes.
Ajoutez à ces causes de mécontentement, pour les Hovas eux -mêmes, ce qu’on appelle la corvée royale (le fanompouang), corvée en vertu de laquelle ils sont obligés de travailler gratuitement à tout labeur que leur imposent les grands et le premier ministre, tel que de leur construire des palais, on aura une idée du joug qui pèse sur ce malheureux pays.
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Des deux côtés, spoliateurs et spoliés, las d’un régime bâtard, qui les ruine tous deux, accepteraient avec reconnaissance tout événement politique qui les affranchirait de tant de misères. Personne ne s’étonnera donc de cette situation, en lisant dans notre livre les détails relatifs à la décadence de l’armée hova dont, en 1849, l’amiral Pa^e disait « qu’elle n’existait déjà plus ». Cette armée n’est, en effet, qu’une horde indisciplinée et misérable, sans artillerie, sans cavalerie, sans munitions, sans tactique, sans chefs pour la commander, cohue de sauvages à peine digne de se mesurer avec des soldats européens.
Le tableau que nous venons d’esquisser sommairement et dont on trouvera tous les détails complémentaires dans notre ouvrage, jette un jour lumineux sur ce qu’il nous reste à faire à Madagascar. Nous avons à délivrer à la fois les peuplades nos alliées et les Hovas eux-mêmes, et, pour cela, le mieux serait de marcher droit sur Tananarive. C’est dans le nid qu’il faut aller prendre le vautour. Tout le monde sait aujourd’hui qu’en quinze jours un corps expéditionnaire, muni de ses vivres, peut franchir le chemin qui mène de Mazangaye à Tananarive, la seule route praticable pour des troupes en marche.
Les leçons du passé nous indiquent surabondamment la conduite à tenir dans le présent. A défaut d’une marche immédiate sur Tananari ve, il faut, d’abord, s’établir sérieusement dans le nord, dans cette belle province de l’Ankara, de cent lieues carrées, qui nous appartient deux fois plutôt qu’une et qui, à elle seule, offre le plus vaste champ d’exploitation, puisqu’elle contient les mines de Bavatoubé et cette rade militaire de Diego-Suarez , avec ses cinq baies intérieures, destinée à devenir le Toulon des mers de l’Inde et dont on a pu dire qu’elle est « la citadelle de l’Afrique orientale ». Une fois appuyés sur ce point, si bien choisi à tous
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égards et si salubre, d’ailleurs (1), il faut agir dans la bonne saison, qui commence en mai; il faut, enfin, proportionner l’effectif de l’occupation et celui du corps expéditionnaire au grand but qu’il s’agit d’atteindre.
Sous ces trois conditions, le succès ne saurait être douteux. Au dire de tous ceux qui connaissent le pays, le peuple bova est un fantôme, sur lequel il ne s’agit que de marcher pour le faire disparaître. Guidé par nos alliés les Sakalaves, un régiment de turcos suffirait à s’emparer de Tananarive. On sait que cette capitale n’est défendue que par de petits et de mauvais canons posés sur le sol. On sait aussi que les Sakalaves, peuplade guerrière, couvrant mille lieues carrées, avec deux cent cinquante lieues de côtes, sont nos alliés; ils ont appris, à la mamelle , à haïr les Hovas leurs oppresseurs; ils sauteraient sur les Hovas comme des tigres , nous écrivent les habitants de Mazangaye. Les Hovas, d’ailleurs, s’empresseraient eux -mêmes de se soumettre, heureux d’échapper à l’oligarchie qui les accable sous le poids des corvées, des exactions et des châtiments de toute sorte.
Car, il faut bien arriver à l’apprendre à ceux qui ne sont pas au courant de l’histoire intime de Madagascar, ce qui règne chez les Hovas, ce n’est pas un souverain véritable, c’est une oligarchie personnifiée dans un premier ministre , un maire du palais, une sorte de « prince consort », qui personnifie lui-même la politique hova faite d’hypocrisie, de violence et de despotisme. Depuis cinquante ans, deux frères représentants de ces idées ont épousé successivement
(1) oc Cette côte nord-ouest, dit M. Fleuriot de Langle, est salubre. La santé de l’équipage a été constamment très bonne, malgré la saison défavorable. C’est en janvier, février et mars, en plein hivernage, qu’il séjourna dans ces parages et dans les environs. » Rapport au ministre de la marine et des colonies (1859-1860).
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les reines et accaparé, à leur profit personnel, tout le pouvoir. Aujourd’hui, c’est le second de ces frères, Raïnilaiarivony, qui joue ce rôle de mari de la reine, après avoir divorcé avec sa femme légitime dont il avait eu quinze enfants. C’est lui qui terrorise à la fois les Hovas et les Malegaches. C’est lui qui tient en échec notre diplomatie ; c’est lui qui a le don de paralyser notre action militaire, par sa duplicité asiatique, par ses temporisations perpétuelles, par ses complicités intéressées avec certains méthodistes, qui ont eu l’art de s’en faire un coreligionnaire. Nous venons de dire que ce n’était pas le peuple malegache, mais simplement les Hovas que nous avions devant nous; eh bien ! ce n’est même pas le peuple liova, c’est ce personnage devenu odieux aux Malegaches eux-mêmes par ses exactions, son despotisme de fer et cette corvée royale , source de toutes les misères pour ce beau pays. Cet homme écarté, Madagascar est délivré, cc Les Français seraient tout étonnés, disent les personnes compétentes, de trouver l’occupation aussi facile, car toutes les peuplades viendraient à nous et Madagascar deviendrait français du jour au lendemain et sans le moindre effort. » Les Malegaches nous béniraient. La France les prendrait esclaves et en ferait des hommes libres. Nos alliés, les Sakalaves, les Antankares, les Betsimsaracs, les Bétanimènes, les Antanosses nous attendent et nous appellent. Aucune de ces peuplades n’a consenti à se sou- ' mettre volontairement au joug des Hovas et plusieurs d’entre elles, les Sakalaves et les Antanosses, ont, en grande partie , préféré émigrer dans nos îles de Sainte-Marie, Mayotte, Nossi-Bé : c’est le désert qui, maintenant, a remplacé ces pays autrefois populeux et que les Hovas, en leur petit nombre, sont impuissants à occuper.
La tribu des Hovas est si peu maîtresse de l’île, que les peuplades du sud n’ont jamais vu le moindre Hova, et
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tout Hova qui pénétrerait chez certaines de ces peuplades, serait massacré. Le titre pompeux de reine de Madagascar, appliqué à la reine des Hovas, n’est qu’un prétentieux mensonge. On verra dans le cours de notre ouvrage qu’il y a dans l’île autant de rois ou de reines que de peuplades.
Nous rappellerons seulement ici les noms de quelquesuns d’entre eux. Parmi ces rois et ces reines, nous nommerons, sans compter ceux et celles qui ont été dépossédés par les Hovas, ceux et celles d’abord qui vivent encore sous le protectorat de la France, tels que Binao, reine de Bavatoubé ; Rabonky, roi de Baly ; Bevaroussy, reine de Marambitsy ; Safy-Ambala, fille d’Andrian-Souly , reine de Souhalala; Mounza, roi d’Ankifiy et de Sambirano; Tsimiaro, roi de Nossi-Mitsiou; Narouve, reine d’une partie du Ménabé. Il faut citer encore feu Yinany, son frère, ancien roi de ce même Ménabé , qui avait succédé à Bamitrah ; Soumonga, roi de Morombe; Toueyre, roi des Antimènes; défunt Fiaye, roi des Mahafales, remplacé par Tafara Maujaka; Réandy, roi des Bares. Aux environs et au delà de la baie de Saint-Augustin, nous trouvons Lahimeriza, roi de Tulear ; feu Refialle, roi de Salar, auquel a succédé en 1882 son frère cadet Lalietafigue ; Laï Salam, roi d Itamboule et de Langrano ; Riara, roi d’Ampalaze ; Befouille, roi des Caremboules , et enfin Tsifanihy, roi du cap Sainte-Marie, et Razoumaner, roi des Antanosses. Tous ces rois et reines ont des traités avec la France.
Les droits de ces rois sur les îles et sur les provinces qu’ils nous ont cédées ne font doute pour personne, pas même pour la reine des Hovas, qui n’a que la prétention de les conquérir. C’est pour se soustraire à ces prétentions que, depuis, les rois sakalaves ont toujours reconnu et invoqué le protectorat de la France.
Depuis l’occupation de Nossi-Bé par les Français, les
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chefs sakalaves viennent toujours se faire reconnaître par le commandant français de Nossi-Bé, et ce n’est qu’après avoir reçu cette investiture qu’ils se considèrent et sont considérés comme chefs par les populations. Tout récemment encore, le 15 juillet 1880, la reine Binao a reçu de cette façon l’investiture, après la mort de sa mère. Les différends qui s’élèvent entre Sakalaves sont jugés par le commandant de Nossi-Bé. Rien d’important ne se fait chez eux sans que le commandant n’en soit officiellement informé. L 'Annuaire de la colonie de Nossi-Bé contient la liste des principaux chefs, lesquels ont un sceau sur lequel est gravé leur nom avec la légende suivante : Protectorat français!
C’est sur ces territoires que les envoyés hovas, voyageant de conserve avec des missionnaires anglais, avaient osé placer, dans ces derniers temps, leurs drapeaux, qui ont été enlevés depuis par le commandant le Timbre.
Si nous donnons ici ces informations spéciales, c’est dans le but d’insister sur la nécessité de mettre fin, une fois pour toutes, à une situation que la dignité du gouvernement ne permet plus de tolérer. Cette situation se caractérise constamment par le meurtre de nos nationaux, le pillage de leurs propriétés, l’insulte préméditée et habituelle à notre pavillon, nos droits foulés aux pieds, et, en fin de compte, la destruction de notre prestige et la ruine de nos intérêts dans les mers de l’Inde.
Les Hovas, ces intrus, dont la domination usurpée est postérieure à notre souveraineté, viennent, nouveaux Tartufes, nous dire : La maison est à moi , c’est à vous d en sortir.
Non, la France n’en sortira plus!
Beaucoup de bons esprits, mais peu instruits des affaires de Madagascar, se refusent à croire à la propagande de dénigrement qui s’y exerce contre nous. Us seraient doulou-
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reusement désabusés, en lisant les proclamations que nos agents eux-mêmes ont été plus d’une fois obligés d’adresser au peuple de Madagascar pour 1 eclairer sur la véritable situation de notre pays (1).
Les esprits timorés se demanderont quelle sera l’atti-
(1) Voici l’une de ces proclamations ; elle est de M. Meyer, notre consul à Tananarive en 1881 :
ce On vous a dit que la France était devenue très pauvre et qu’elle n’avait ni armée ni flotte : en d’autres mots , qu’elle n’avait ni argent , ni vaisseaux , ni soldats. En ce qui concerne notre flotte, dont les dignes représentants se sont fait un devoir de m’accompagner ici, je vous dirai que la France n a jamais été plus puissante qu’à présent. Elle a 346 vaisseaux de guerre , parmi lesquels 68 cuirassés. Pour vous citer seulement deux exemples, vous saurez que le cuirassé de première classe Amiral-Duperré et le croiseur de première classe le Tourville, qui sont des modèles parfaits de construction navale, peuvent se comparer avec avantage avec les plus grands et les plus, beaux navires des autres nations. L’on vous a dit que la France n avait plus d armée. Aujourd'hui la France, qui maintient en temps de paix une armée de 500,000 hommes , pourrait immédiatement , si la défense du pays l’exigeait , mettre en campagne 25 corps d’armée de 40,000 hommes, sans compter un demimillion de soldats formant les réserves et les garnisons des forteresses, — soit 1,800,000 hommes. Mais, dans quelques années, la France aura réellement à sa disposition 2,400,000 hommes bien disciplinés, auxquels il faudrait ajouter 20 classes d’hommes dont on n’a pas besoin, c’est-à-dire un demi- million en plus , qu’on pourrait préparer en très peu de temps , si la nécessité s en faisait sentir. On vous a encore dit que la France était maintenant pauvre et qu’elle n’avait plus d’argent. Ma réponse vous convaincra du contraire. A l’Exposition universelle de 1878, la France a brillé d’une façon incomparable. Son industrie nationale a remporté presque tous les prix pacifiques, les seuls auxquels la France aspire maintenant. Si la France avait besoin d argent, dans deux jours elle en trouverait pour un chiffre qui n’existe pas dans votre langue, et son crédit est si grand dans le monde que les offres couvriraient les demandes quinze ou vingt fois. Mais la France n’a pas besoin d’avoir recours au crédit des nations étrangères; elle possède un si grand capital, que souvent elle ne sait qu’en faire et tous les ans, malgré les réductions des taxes par notre Parlement, les revenus dépassent les dépenses. Us ont été en , 1880 de 200,000,000 (40 millions de dollars). Tous pouvez être assurés que Ion vous a mal renseignés. Grâce à des efforts presque surhumains , tels qu’on n’en trouve dans les annales d’aucune autre nation, la France est aujourd’hui plus forte et plus respectée que jamais. Et il ne pouvait en être autrement, car elle est comme le soleil, qui est quelquefois obscurci par une éclipse, mais qui brille bientôt après avec sa première splendeur. » ( La question de Madagascar, par M. Brénier.)
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tude de l’Angleterre devant l’éventualité de notre occupation définitive de la grande île française de la mer des Indes. Quel que soit le sentiment que pourra manifester l’Angleterre en présence de cet événement, il est impossible de supposer qu’elle puisse faire autre chose que de s’incliner devant le fait accompli, comme devant l’Algérie conquise, ainsi que nous l’avons fait tant de fois nous-mêmes, lorsqu’elle a étendu sa domination sur la surface du monde. Elle n’a pas une seule colonie sur laquelle elle puisse invoquer les droits que nous possédons sur Madagascar.
Depuis le milieu du siècle dernier, l’Angleterre s’est agrandie démesurément. Jetez les yeux sur une mappemonde ; l’Angleterre a, en Europe, Heligoland, l’archipel de la Manche, qui est sur nos côtes, Gibraltar, Malte, Chypre, l’Égypte peut-être. Elle domine, en Asie, dans l’Inde. Elle est à Ceylan, à Aden, à Bornéo, à Hong-Kong. Elle règne, en Afrique, sur Maurice, les Seychelles, Sainte-Hélène et l’Ascension, sur les côtes occidentales de ce continent et au Cap, dans le Sud. Traversez maintenant l’Atlantique, vous la trouvez au Canada, à Terre-Neuve, aux Bermudes, aux Antilles, à la Jamaïque, à la Guyane, aux îles Falkland, en Océanie, dans l’Australie, à la Nouvelle- Zélande, aux îles Fidji. Cette immense expansion coloniale couvre une superficie d’environ deux milliards d’hectares , c’est-à-dire la sixième partie du globe, soit quarante fois plus que la France, qui n’en a que cinquante à soixante millions. L’Angleterre commande, ainsi, à plus de deux cents millions d’hommes. Cette expansion constitue la plus vaste domination qui ait existé dans le monde, depuis l’empire romain. Les Césars ne commandaient qu’à cent vingt millions d’hommes. Par contre, la France ne compte dans ses colonies que trois ou quatre millions d’habitants. On a calculé que l’Angleterre a sept colons pour un métropolitain.
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taudis que la France n’a qu’un colon pour dix métropolitains.
Personne ne contestera que la France, en face des envahissements de l’Angleterre, pouvait trouver cent raisons de se montrer jalouse à bon droit. Elle eût pu s’émouvoir, elle eût pu montrer une susceptibilité très naturelle ; elle eût eu de justes motifs d’intervenir : elle ne l’a jamais fait, ni dans l’Inde, ni au Zoulouland, ni à Bornéo, ni à Chypre, ni même en Egypte. De quel droit, en vertu de quelle ingérence, de quel semblant d’intérêt à protéger, l’Angleterre pourrait-elle s’émouvoir à l’occasion d’une occupation définitive de Madagascar, terre plusieurs fois française et îrançaise depuis plus de deux siècles? Non, il faut voir les choses de sens rassis. Il ne faut juger nos voisins ni sur leurs journaux ni sur leurs missionnaires. Il existe, au delà du détroit et parmi les classes dirigeantes de ce grand pays, beaucoup d’Anglais éclairés qui repoussent hautement l’ancienne politique britannique, égoïste et surannée , dont Montalembert disait que les amis même de l’Angleterre n’ont jamais osé la juger , ni surtout la défendre.
11 faut donc écarter du débat tonte prévision de complication de ce côté.
« L’Angleterre et la France, a dit le regretté Jules Duval, semblent appelées, par des lois providentielles, à marcher de front en tête de l’humanité, au sein de laquelle chacune représente des principes, des sentiments, des caractères qui, parle contraste, se complètent mutuellement. Depuis 1815, l’Angleterre est en possession de la plénitude de ses moyens d’action sur tout le globe. La France, que divers incidents ont laissée en arrière, travaille à son tour à compléter ses organes d’activité extérieure. Sciemment ou à l’insu des politiques, c’est la raison profonde et légitime de toutes ces expéditions qui ont porté le drapeau de la France
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en Cochinchine et qui le porteront demain au Japon et à Madagascar. »
A ces simples et nobles paroles, nous n’avons plus que, quelques mots à ajouter, et ce sera la conclusion de notre travail. La France a sur Madagascar une souveraineté séculaire, appuyée à la fois sur le droit et sur une longue possession, sans cesse affirmée depuis plus de deux siècles. Son honneur, comme son intérêt, lui commande de l’occuper et de la coloniser, en faisant disparaître pour jamais toutes les intrigues diverses qui la troublent depuis si longtemps. Pour accomplir cette œuvre, bien peu d’efforts sont aujourd’hui nécessaires et la France n’a à prendre conseil que d’ellemême; nous dirons, même, qu’en présence de l’accroissement extraordinaire de la puissance anglaise dans le monde et particulièrement dans l’extrême Orient, et de notre infériorité incontestable à ce point de vue, l’occupation de Madagascar est une compensation nécessaire, indispensable. Nous irons même plus loin encore et nous dirons, non pas que la France doit occuper Madagascar, mais qu’elle ne peut pas ne pas l’occuper, parce que, dans ce cas, elle l’abandonnerait à d’autres. Son abstention deviendrait, dès lors, une abdication ; elle donnerait elle-même les mains à sa propre spoliation, à son suicide maritime. Il faut se rappeler qu’il n’y a pas encore longtemps, la Nouvelle-Zélande était occupée par des Français , et que ceux-ci, abandonnés par le gouvernement de Juillet, ont été immédiatement remplacés par les Anglais, cruelle leçon à ajouter à tant d’autres!
Le pays devra une reconnaissance particulière aux Chambres et aux ministres qui sauront mener à bonne fin cette glorieuse entreprise en la consolidant, et qui ne permettront pas que cette grande colonie, précieuse entre toutes et qui nous appartient depuis si longtemps , soit soustraite indirectement à notre domination. Le gouvernement ré-
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pondra ainsi anx vœux si souvent renouvelés de nos chambres de commerce de Bordeaux, de Marseille, du Havre, de Nantes, de Saint-Malo, du conseil colonial de Bourbon, pour la colonisation de Madagascar. On l’a dit : il n’y a plus pour nous aucun autre point à occuper sur le globe, et ce dernier point est notre propre domaine ; c’est la seule possession où un grand pays comme la France puisse se développer, dans toute sa force, dans toute sa majesté, la seule qui soit de nature à relever notre puissance navale, la seule qui, par son étendue et par ses richesses naturelles, puisse nous assurer dans l’avenir les débouchés qui manquent à notre commerce.
A tous ces titres , l’occupation de Madagascar est, avant tout, une question nationale.
Paris, janvier 1884.
AU LECTEUR
Domestica facta.
(Horace.)
(Victor Hugo," Odes, A mon Père, IV.)
Au moment où paraît, après trente-sept ans, la nouvelle édition de I’Histoire et géographie de Madagascar, le lecteur ne lira peut-être pas sans intérêt les détails relatifs aux circonstances particulières qui ont précédé la composition de ce livre, au commencement de l’année 1846. Dans ce but, on pardonnera à l’auteur d’entretenir le public de quelques souvenirs autobiographiques ; ils sont indispensables pour donner un aperçu de ce qu’on pourrait appeler l’bistoire anecdotique de la question de Madagascar et aussi pour expliquer la dédicace placée en tête de l’ouvrage.
Créole de la Guadeloupe élevé en France, j’ai eu la bonne fortune d’être présenté à Yictor Hugo, dès ma sortie du collège. Dans l’âge où les impressions ne s’effacent plus, j’ai reçu les premières leçons de cette personnalité puissante. C’est auprès de lui, c’est de sa bouche, c’est au sein de sa charmante famille, qui me tenait lieu de la mienne, que j’ai appris à penser et à travailler. L’univers connaît les oeuvres de Yictor Hugo; mais ses amis seuls ont pu apprécier les cordialités attachantes de son intimité. Il n’en est
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point qui ait pu échapper à cet ascendant du caractère, qui lui a permis de dominer son siècle, comme le roi Voltaire a dominé le sien. Sous l’inspiration d’un tel Mentor, le jeune créole conçut la légitime ambition, si modeste que fût sa sphère d’action, de servir son pays par tous les genres de dévouement. Les créoles ont un heureux privilège : ils ont les avantages d’un patriotisme double. Ils aiment, d aboid, la grande patrie qui est la métropole, cette France, le cœur de l’Europe et l’âme du monde : ils aiment, ensuite, d’un amour égal, leur berceau, cette petite île volcanique qui trempe ses pieds dans la mer et aux flancs de laquelle ils sont nés. Servir ces deux patries, c’est notre rêve qui nous prend à notre naissance et qui nous suit jusqu’à la tombe.
En ce qui concerne l’auteur de ce livre, dès l’âge de vingttrois ans, il devint rédacteur en chef du journal Outre- Mer, organe des intérêts maritimes et coloniaux de la France , C’était, alors, la première feuille créée à Paris pour la défense de la cause coloniale ; elle devint rapidement 1 un des journaux les plus influents, à cette époque où la protection accordée au sucre de betterave tenait les colonies françaises sur le penchant de la ruine. Préparé par ces premiers essais, j’entrai, le 1er janvier 1845, au Ministère de la marine et des colonies sur la recommandation de Victor Hugo et j’y débutai sous les auspices de M. Mestro, l’un des administrateurs les plus remarquables dont puisse s’honorer ce département ministériel. Appelé peu de temps après à l’administration des Cartes et Plans de la Marine, comme secrétaire de l’amiral de Hell, je complétai mes études coloniales auprès de cet officier général de tant d énergie et de tant d’intelligence , à qui la France doit la prise de possession des îles voisines de Madagascar, Mayotte et Nossi-Bé.
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C’était le moment où la question de Madagascar préoccupait à juste titre le gouvernement et l’opinion publique. Quoique je fusse le plus jeune de ses collaborateurs, M. Mestro jeta ses vues sur moi pour rédiger une note destinée à être lue en conseil des Ministres et dans laquelle serait exposée la question de l’occupation de Madagascar, aussi bien au point de vue politique que sous le rapport de ses ressources agricoles, industrielles et commerciales. A cet effet, on mit à ma disposition toutes les informations, toutes les dépêches, tous les rapports, en un mot, toutes les sources officielles très abondantes et très variées des Archives de la marine et des colonies, qui étaient de nature à m aider dans cet important travail. Je fus assez heureux pour mener à bien cette tâche délicate autant que difficile.
Il n’existait, alors, aucun ouvrage d’ensemble sur la grande île française de la mer des Indes. Je me trompe : il y en avait un, un seul, et il était écrit par un Anglais ; c’était I’History of Madagascar de William Ellis. Ce livre avait été composé dans les circonstances que voici. L’auteur n’avait jamais visité Madagascar; mais, il était, à Londres, le secrétaire des Missions protestantes, et dans les rapports annuels très réguliers et très étendus desMéthodistes établis à Madagascar, il avait puisé les renseignements qui lui ont permis d’écrire son ouvrage, publié en 1838. Ce n’est que quatorze ans après, en 1852, que William Ellis se rendit à Madagascar où il a joué, depuis, un rôle actif et diversement apprécié, dont le lecteur trouvera plus loin l’exposé très complet.
Je me trouvais, à l’époque dont je viens de parler, dans une situation presque semblable à celle de William Ellis, e’est-à-dire ayant en mains tous les éléments d’une Histoire de Madagascar ; il me parut qu’il était infiniment regrettable, je dirai presque infiniment humiliant pour mon pays,
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qu’il n’existât pas, en France, un livre analogue écrit par un Français, sur cette grande terre qui est deux fois française et qu’on a si justement appelée la France orientale. Mais, entreprendre un tel travail sans autre appui que ses seules forces était une idée hardie, qui, malgré la témérité propre à la jeunesse, faisait hésiter mon esprit et trembler ma main. Le patriotisme, cependant, me commandait de la mettre à exécution. J’en parlai à Victor Hugo qui, dès lors, prédisait la civilisation de l’Afrique par la France : je n’ai pas besoin de dire qu’il m’encouragea avec cette chaleur de parole et de cœur qui lui appartient. Il me dit : « C est une œuvre française, il faut la faire. » J’écrivis le livre. C est donc sous l’impulsion de cette haute et illustre sympathie que j’ai composé Y Histoire et la géographie de Madagascar. Je résolus même d’imprimer à ce vaste sujet un caractère plus complet, plus méthodique, en l’encadrant sous la forme pour ainsi dire classique et scientifique. William Bllis n avait eu en vue, en réalité, que l’histoire dune peuplade, celle des Hovas, ce petit peuple usurpateur, étranger au pays et que l’Angleterre a fait naître et croître dans l’espérance d’entraver un jour nos légitimes revendications de souveraineté sur toute l’île. C’était à peu près la seule partie, le pays des Hovas , sur laquelle les missionnaires méthodistes avaient pu réunir des renseignements. Dans le but d’élargir mon cercle historique et géographique, je résolus d’écrire non l’histoire d’une peuplade, mais bien celle de toutes les peuplades de l’île, c’est-à-dire l’histoire générale de Madagascar. De nombreux documents , recueillis depuis par des Français et surtout par nos officiers de marine MM. Guillain, Jéhenne, Bona Christave, etc., me mettaient en mesure de donner à mon œuvre ce caractère de généralité qui manquait à celle de l’auteur anglais. Lorsque le livre fut fait, MM. Sully-Brunet et Dejean de la Bâtie, délégués de
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l’île Bourbon, comprenant de quelle importance était pour la France et pour leur pays natal la publication de mon livre, tinrent à honneur d’en faire les frais d’impression, l’auteur refusant, d’ailleurs , comme créole, toute rémunération pour prix de son volumineux manuscrit.
Dès que le livre parut, je m’empressai de l’envoyer à Victor Hugo ; j’en reçus aussitôt le billet suivant : « Place royale, le 20 juillet 1846. — Votre livre sur Madagascar est excellent. J’aime à vous voir travailler ainsi; Dieu donne la pensée à V homme, il faut que l’homme donne le travail à la pensée. Venez donc causer avec moi de votre beau livre. Je vous serre la main. Victor Hugo. » Lorsqu’on 1848 les colonies furent admises à envoyer des députés à l’Assemblée nationale, Victor Hugo, apprenant que mon nom avait été prononcé pour cette candidature, m’écrivit, avec autorisation de la publier, la lettre suivante.
Paris, ce 14 juin 1848.
J’apprends avec une Vive satisfaction, mon cher et excellent confrère et ami , votre candidature aux élections de la Guadeloupe. Moi, qui connais, depuis longtemps, votre esprit sérieux , généreux et honnête ; moi, qui connais votre talent d’écrivain et qui pressens votre talent d'orateur , je vaudrais être , à moi seul, tout un collège électoral, pour vous ouvrir toutes grandes les portes de V Assemblée nationale.
La Guadeloupe vous les ouvrira , je V espère. Elle sait tout ce que vous avez déjà fait pour elle, elle devinera tout ce que vous pourrez faire encore. Personne ne conviait mieux que vous les questions coloniales ; personne ne saura mieux concilier les idées libérales de la métropole avec les besoins, les droits et les intérêts des colonies.
J’espère donc pouvoir bientôt vous serrer la main comme
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AU LECTEUR
à un collègue : votre nomination sera un véritable succès pour les colonies ; j aime à vous le prédire.
Vous savez combien je suis cordialement à vous.
Victor Hugo.
Cette lettre, que Victor Hugo adressait plus encore aux électeurs qu’à l’iiistorieu de Madagascar, ne put parvenir à temps à son adresse. A cette époque, ni la vapeur, ni le télégraphe n’existaient pour les colonies françaises.
Après avoir lu ce qui précède, le lecteur s’expliquera la dédicace placée au frontispice de cet ouvrage (1).
A son apparition, Y Histoire et géographie de Madagascar fut accueillie avec faveur, parce que l’ouvrage répondait à un besoin public. Consulté et cité par tous ceux qui, depuis, ont écrit sur le même sujet, il eut l’honneur, en 1862, lorsque se forma la grande Compagnie de Madagascar , au capital de cinquante millions, de devenir comme le manuel de la Compagnie, et son éloquent secrétaire, M. Francis Riaux, voulut bien écrire que notre livre sur Madagascar était « très bien fait, très complet et remarquablement exact (2) ». Notre ouvrage eut encore un autre résultat très appréciable. Outre qu’il avait contribué à répandre l’idée de la colonisation dans l’océan Indien, il fut comme la modeste graine qui devient une semence féconde, il fit naître, après lui, d’autres ouvrages excellents, ouvrages de longue
(1) Nommé, en octobre 1858, agent consulaire de France au Maroc, l’auteur n’accepta pas ce poste et dirigea ses études vers un ordre d’idées tout différent, dont il est inutile de parler ici.
(2) L'Histoire et géographie de Madagascar a paru sous ,1e pseudonyme Macé Descartes. Fonctionnaire public à cette époque, l’auteur considéra comme un devoir de s’effacer, renonçant ainsi à bénéficier personnellement de la sympathie qu’une telle publication ne pouvait manquer d’éveiller en France.
Nous devons ajouter, toutefois, que les bibliographes, pour lesquels il n’y a pas de secret littéraire, Barbier, Brunet, Quérard, ne tardèrent pas à soulever le voile du pseudonyme et à révéler au public le véritable nom de l’auteur.
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haleine où la cause de l’occupation de Madagascar fut plaidée avec autant de talent que de patriotisme.
La nouvelle édition que nous offrons aujourd’hui au public se présente dans des conditions plus favorables encore que la première. Des explorations nouvelles, au premier rang desquelles il faut placer les voyages et les découvertes de M. Graudidier, nous ont permis de compléter notre ouvrage au point de vue géographique, physique et ethnographique.
Tout le monde connaît aujourd’hui les admirables travaux de M. Alfred Graudidier et son magnifique ouvrage en voie de publication chez Hachette, véritable monument scientifique, où, sous le format in-4°, le savant voyageur a commencé à publier les résultats de ses explorations à Madagascar. C’est en 1865 que, sous les auspices du gouvernement français, M. Grandidier entreprit cette grande tâche et, pendant cinq ans, à diverses reprises, il eut à surmonter des obstacles de tout genre, avant d atteindre son but glorieux. Ce ne fut qu’en 1869, que M. Grandidier put pour la première fois traverser l’île de l’ouest à l’est dans toute sa largeur. De plus, il a visité environ deux mille kilomètres de côtes. Dans les pays où la méfiance et les superstitions des indigènes ne lui permettaient pas de piendre ouvertement des tours d’horizon , M. Grandidier a relevé toutes ses routes à la boussole, minute par minute. Ses itinéraires ont un développement d’environ cinq mille cinq cents kilomètres ; c’est à l’aide de ces données piécises qu il a pu construire la grande carte de Madagascar, lithographiée en 1872, à laquelle il a donné le simple titre à' esquisse. De plus, M. Grandidier a fait au théodolite le levé topographique de la provinée centrale de FImerne, la plus importante de l’île, ce qui lui a permis d’en publier, en 1881, une carte détaillée, à la grande échelle de 1/200,000, et, en 1883, une carte hypsométrique à 1/500,000. Il a relevé,
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aussi, par une triangulation, le cours de la rivière de Saint- Augustin, jusqu’au pays des Antanosses émigrés.
En histoire naturelle, le voyage de M. Grandidier, comme on le verra plus loin, n’a pas été moins utile. Il a découvert plus de cinquante espèces de vertébrés, sans parler des insectes, mollusques et plantes, dont beaucoup sont entièrement nouveaux pour la science. Les mammifères , les oiseaux, la botanique, la géologie, la paléontologie avec ses découvertes fossiles, ont été, dans chaque branche, l’objet d’études spéciales. Tous les types ont été réunis par lui et envoyés au Muséum. Ses observations se sont étendues à l’histoire, aux mœurs, aux traditions des diverses tribus et à la langue du pays. Tel est, dans un trop court résumé, un aperçu général des explorations du jeune et hardi voyageur, qui n’a pas craint d’en affronter les périls, dans un pays où quelques-uns de ses prédécesseurs et de ses successeurs ont été massacrés. L’histoire dira que M. Alfred Grandidier a bien mérité de la science et de son pays (1).
Avec un empressement dont nous lui exprimons ici toute notre gratitude, M. Grandidier a bien voulu s’intéresser à notre travail et nous prêter les lumières de son expérience. Il a pris la peine de lire avec soin nos épreuves, pour la partie géographique, en nous faisant part de ses inappréciables observations. Il a bien voulu, également,
(1) Postérieurement aux voyages de M. Grandidier, en 1874, un Anglais, secrétaire, comme William Ellis, de la Société des missions de Londres, M. Joseph. Mullens, est venu à Madagascar, dans le but d inspecter l’état des différentes fondations protestantes de l’île. Les excursions que ce voyageur a faites dans les provinces où les Anglais ont établi des temples et des écoles, n’ont pas été sans intérêt au point de vue géographique. Après M. Grandidier, M. Mullens est l’Européen qui a fait à Madagascar le plus long voyage. Tenu à Tananarive par la route ordinaire , il a successivement visité la province centrale d’Imerina, le pays des Betsiléos, l’Antscianaka et il est reparti par la baie de Bombetock. De retour en Angleterre, M. Mullens a publié une grande carte, où il a reporté, outre ses propres observations, celles de M. Gran-
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nous autoriser à placer à la fin de notre ouvrag’e une réduction de sa grande carte de Madagascar de 1872.
Nous pouvons dire, en toute vérité, que dans ces conditions exceptionnelles , cette seconde édition de Y Histoire et géographie de Madagascar est une œuvre toute nouvelle et que l’homme d’État, l’homme politique, l’homme d’études y trouveront sous leur main un exposé aussi complet que possible de cette grande question nationale.
didier et celles des missionnaires de l’ouest et du sud-ouest. Il faut le reconnaître, cependant, cette carte n’est guère que la reproduction de la grande carte de 1872 de M. Grandidier, avec l’addition d’un certain nombre d’itinéraires qui n’ont fait, du reste, que confirmer les appréciations générales de notre compatriote sur l’ensemble de l’île.
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