CHAPITRE PREMIER
Sommaire : Découverte de l’fle de Madagascar par les Portugais, eu 1506. — Fernan Suarez. Dom Ruy Pereira. Tristan d’Acunlia. Diégo Dopez de Siqueyra. — Madagascar au temps de Marco Polo. — - Les Arabes , les Portugais , les Français. — Premiers établissements français fondés en 1642 sous Louis XIII. Richelieu. Formation de la Société de l’Orient. — Détails financiers de l’opération. — Pronis et Fouquembourg. - Fondation du fort Dauphin. - M. de Flacourt - Formation de la Compagnie orientale. — L’üe prend le nom d’île Dauphine. — Édits constitutifs de 1664 et
1665. La France orientale. — Madagascar au temps de Flacourt. - Tableau
complet de l’üe. — Droits de souveraineté de la France sur Madagascar. — M. de Beausse. — M. de Champmargou. — M. de Mondevergue. — Ruine de la Compagnie orientale. — Causes de cette ruine. — • L’île de Madagascar est réunie au domaine de la couronne de France par un arrêt du conseil d’État de juin 1686 et par des édits de mai 1719, juillet 1720 et juin 1725. — L’amiral de la Haye. — Son départ pour Surate.
M. de la Bretesche. — Explorations de M. de Cossigny et de M. de la Bourdonnais.
— Cession de l’île Sainte-Marie à la France en 1750. — Gouvernement du comte de Maudave (1768). — Il rétablit le fort Dauphin. — Son départ en 1769. — Gouvernement du comte Benyowski. - Ses antécédents. - Il fonde Louisbourg - Jalousie du
gouvernement de l’île de France. — Le nouveau gouverneur général reste trois années sans recevoir de nouvelles de la métropole. — Son courage et sa fermeté. — Le 16 septembre 1776, les chefs lui ofeent la souveraineté de l’Ue. — Arrivée des commissaires royaux à Madagascar. — Le comte Benyowski leur remet sa démission. — ■ Il se considère, dès lors, comme chef suprême de l’île. — Départ de Benyowski pour la France. — Il passe en Amérique. — Son retour à Madagascar. — Sa mort. — Son portrait. — Abandon des établissements formés par lui. — Explorations de Lescallier, de M. Bory de Saint-Vincent. — Le général Decaen envoie à. Tamatave M. Sylvain Houx avec le titre d’agent général. — Les Anglais s’emparent, en 1810, de Tamatave et de Foulepointe. — Radama est reconnu chef des Hovas en 1810, par droit de succession. — Interprétation du traité de Paris. — Les droits de la France sur Madagascar sont reconnus par l’Angleterre. — Reprise de possession de nos établissements par les administrateurs de l'ile Bourbon, en mars 1817,
Dans les premières années du seizième siècle, le 10 août 1506, une flotte portugaise , composée de huit vaisseaux et revenant des Indes à Lisbonne, sous la conduite de Fernan Suarez, fut jetée brusquement par la tempête « sur une terre de grande étendue, habitée par une population nombreuse, de moeurs très douces et qui n’avait point encore entendu prêcher la religion du Christ » (1).
Cette terre inconnue était l’île de Madagascar.
Les commentateurs des géographes anciens ont successivement reconnu Madagascar dans toutes les îles de la mer Erythrée , sans qu’il y ait lieu de déterminer si elle fut, en effet, la Cerne, de Pline ou la Menuthias de Ptolémée. Pour les uns, c’est l’île Phebol ; pour les autres, c’est la fameuse Taprobane ; pour ceuxci, c’est l’île du marchand grec lambulus ou Itambulus. Il est plus que probable que les notions très bornées des anciens sur les îles occidentales de la mer Erythrée ne leur ont pas permis de connaître d’une manière positive la géographie et même l’existence de la grande île Malegache.
On peut dire qu’il n’en est pas ainsi des Arabes dont la proximité explique facilement la science relative, en ce qui touche les îles de l’océan Indien. Leurs ouvrages géographiques attestent d’une manière certaine qu’ils faisaient un commerce considérable
(1) c( Fernan Suarez descubriola gran isla de San Lorenço que tendra docientas y setenta léguas de largo, y noventa de ancho, habitada de mucha gente, y muy domestica, mas nunca se ha predicado en ella la Fe de Jesu Christo. » ( Compendia de las historias de los dcscubrimientos de la India oriental y sus Islas, par Martinez de la Puente, page 155. En Madrid, 1081, in-8°.)
sur la côte orientale d’Afrique et dans les îles qui l’avoisinent. Ce fut vers le septième siècle qu’ils s’établirent dans les îles Comores et sur la côte nord-ouest de Madagascar. Le géographe arabe Edrisi, qui vivait au treizième siècle, a donné une description de la grande île et de son archipel, sous le nom de Zaledj. Il rapporte « que, lorsque l’état des affaires de la Chine fut troublé par les rébellions et que la tyrannie et la confusion devinrent excessives dans l’Inde, les habitants de la Chine transportèrent leur commerce à Zaledj et dans les autres îles qui en dépendent, entrèrent en relations et se familiarisèrent complètement avec les habitants de ces pays. »
Les relations des Arabes et des Chinois avec Madagascar sont confirmées par les récits du célèbre Marco Polo qui recueillit de leur bouche des détails curieux publiés depuis par lui, à son retour de Chine, en 1298. Il est le premier géographe qui ait donné à la grande île le nom de Madeigascar, sous lequel elle est connue aujourd’hui.
Ce fut donc seulement quelques années après que Vasco de Gaina eut, en 1497, doublé le cap de Bonne Espérance, que les Portugais, dont les flottes se rendaient pourtant chaque année dans l’Inde, rencontrèrent la grande île de Madagascar, par le seul effet d’une tempête qui les détourna de leur route ordinaire. Vasco de Gama était passé presque en vue de Madagascar, sans l’avoir aperçue.
Quelques mois après cette découverte, dom Ruy Pereira, capitaine de l’un des vaisseaux qui composaient la flotte de Tristan d’Acunha , fut , lui aussi , poussé à son tour par la tempête sur les côtes de Madagascar ou il aborda, comme l’avait fait avant lui Fernan Suarez. La fertilité de l’île de Madagascar fit une telle impression sur dom Ruy Pereira, qu’il se dirigea immédiatement vers Mozambique où il espérait retrouver Tristan d’Acunha, pour engager l’amiral portugais à aller visiter cette terre nouvelle, dont il vantait avec enthousiasme les riches productions. L’amiral s’y rendit en effet, parcourut la côte occidentale, l’étudia dans tous ses détails avec le plus grand soin et dessina lui-même la carte de ses découvertes. La côte orientale avait déjà été l’objet d’une exploration semblable de la part de Fernan Suarez, de
telle sorte qu’on put avoir, dès cette époque, une esquisse hydrographique à peu près complète de la g'rande île (1).
L’amiral Tristan d’Acunha, ainsi que nous l’avons dit, avait fait une étude approfondie de la contrée , sous le rapport de ses productions et des moeurs de ses habitants. Cette circonstance lui valut l’honneur de la découverte même de l’île qui lui fut attribuée par quelques historiens, et l’éloge d’un grand poète, le Camoëns. L’auteur de la Lusiade , au dixième chant de son poème, met, en effet, les paroles suivantes dans la bouche d’une de ses nymphes : « Mais quelle clarté extraordinaire resplendit, là, sur la mer de Mélinde teinte du sang des peuples de Lamos, d’Oja, de Brava ? C’est Cunha, dont le nom vivra éternellement sur toute cette partie de l’Océan qui baigne les îles du midi, sur les rivages que le Sud éclaire de ses feux et auxquels saint Laurent a donné son nom. » Antonio Galvâo dit en parlant de Tristan d’Acunha « qu’il fut le premier qui découvrit l’ile de Madagascar » (2). Il fut donc l’Améric Vespuce de Fernan Suarez, sans que son nom, cependant, fut donné à 1 île nouvelle.
Le roi Emmanuel de Portugal, ayant reçu de ses officiers des rapports merveilleux sur l’île de Madagascar, y envoya, en 1509, Diégo Lopez de Siqueyra, afin de vérifier la réalité de ces récits et d’y rechercher, notamment, les mines d’argent qu on y supposait en abondance. Il se fit , l’année suivante , une nouvelle expédition pour Madagascar. Le commandement de cette flotte fut confié à Juan Serrano. Ce navigateur fut chargé de prendre une connaissance exacte du pays , des avantages que le commerce pouvait en retirer et d’y organiser un établissement de traite.
Les opérations engagées à cette époque par les Portugais se développèrent lentement et ne prirent même jamais une grande importance commerciale ou maritime. Ces opérations se bornaient à l’exportation d’un petit nombre d’esclaves qu’ils achetaient des
(1) M. Alfred Grandidier, dans son grand et magnifique ouvrage sur Madagascar, a publié la nomenclature des cartes de cette île qui ont été successivement dressées, depuis les plus anciennes jusqu’à nos jours, avec des spécimens des premières.
(2) ce Tristao Da Cunha que foy o primeiro capitâo que alli invernara. » ( Tratado dos descobrimentos antiffos e modernos, composté pelo famoso Antonio Galvao, p. 40. Lisboa, 1561, in-4°.)
Arabes. Quelques prêtres vinrent plus tard s’établir dans ses comptoirs. Ils essayèrent de civiliser les indigènes ; mais ils n’eurent aucun succès dans leurs tentatives et furent massacrés par ceux qu’ils voulaient convertir.
Les premiers habitants de l’île de Madagascar, aussi loin que la mémoire humaine puisse s’étendre, semblent avoir été les Vazimbas ou Cafres,puis les Malais jetés par la tempête sur ses bords. Cette conjecture est confirmée par les caractères physiques des Malegaches. Ils ont notamment des cheveux lisses comme les Indiens, et ces cheveux ne paraissent être devenus à moitié crépus que par suite de la promiscuité de la race avec les Yazimbas. Une autre circonstance qui tendrait à rendre vraisemblable cette origine, c’est la grande analogie de la langue des Malegaches avec l’idiome malais, qui lui a donné un nombre considérable de ses mots. Des localités de la côte ouest portent encore les noms de Singhaly qui est le nom malais de Ceylan et de Baly qui est celui de la petite Java. Nous reviendrons, plus loin, sur la recherche si intéressante de ces questions d’ethnographie et de philologie. Nous ferons seulement remarquer, ici, que les Malegaches eux-mêmes se donnent le nom de Malagasy qui se rapproche si exactement de celui de Malacca. Ils s’appellent entre eux Malagasses ou Malacasses. Dans ses Mélanges polynésiens , Jacquet nomme leur langue walacassa (1).
Les premières peuplades de Madagascar, les Yazimbas, ont été détruites successivement par les Hovas. Possesseurs primitifs du sol, les Yazimbas ont été absorbés par la race envahissante établie sur les hauts sommets de l’île, dans le plateau d An cot e et qui, de ces hauteurs inaccessibles , comme les barons de la féodalité ou les burgraves des bords du Rhin, ont dominé les pays environnants parle pillage et la violence. Les Arabes ne sont venus que beaucoup plus tard mêler leur noble sang à celui de ces Afiicains et de ces Malais.
Les anciens ont-ils connu Madagascar? Quelques érudits
(1) Nous avons écrit Malegache en quatre syllabes, en rejetant l’élision de la deuxième syllabe, pour désigner la langue ou l’habitant du pays, orthographe rappelant les mots : Malacca, Malagasy, Malacassa, et dont la construction nous a semblé ainsi plus conforme aux règles de la linguistique.
modernes veulent que les Grecs, dans leurs périples , soient venus jusque-là. Une telle assertion, pour être accueillie, veut être appuyée de preuves, et jusqu’à leur production, il est prudent de s’abstenir.
On eût pu supposer que les Arabes, grands chroniqueurs en général et grands conservateurs de traditions orales, nous donneraient des lumières sur les origines de la grande île indienne. Il n’en est rien. L’île Zaledj d’Edrisi ou l’île Camboùlou de Massoudi sont-elles l’île de Madagascar ? Rien ne saurait nous autoriser à le penser. D’après Flacourt, les Arabes la nommaient Sarandile.
Ce n’est que vers la fin du treizième siècle que Marco Polo , étant parvenu en Chine par la voie de terre et ayant lui-même voyagé dans la mer des Indes, entendit parler de l’isle de Madeigascar et en recueillit le nom par la tradition orale. Ce nom ainsi prononcé par la bouche d’autrui a-t-il été écrit exactement ? L’orthographe si souvent inexacte de Marco Polo ne permet pas de l’admettre d’une manière absolue. Le nom a pu être prononcé Maleigascar par le changement ordinaire dans le malais de l’L en D. Il est permis de le supposer. Quoi qu’il en soit, le célèbre voyageur vénitien qui a eu la gloire d’inspirer par ses écrits l’idée d’un nouvel hémisphère à Toscanelli, lequel en transmit la pensée à Christophe Colomb, eut aussi l’honneur de faire connaître le premier à l’Europe par une description sommaire la grande île de Madagascar. On ne doit pas oublier que Marco Polo en parle, lorsque déjà depuis le septième siècle, les Arabes s’y étaient transportés ; il est à croire que ses informations provenaient de cette source de seconde main.
Ce premier témoignage est toutefois d’une telle importance, dans sa naïveté, que le lecteur nous saura gré de le placer en entier sous ses yeux. Nous ne le donnerons pas dans la langue d’Amyot, qui n’est guère familière au public en général; nous préférons, pour plus de clarté, traduire le passage de la version latine du manuscrit n° 3195, de la Bibliothèque nationale : Peregrinatio Marti Pauli. « Quand on s’éloigne vers le midi de l’île de Scotra à la distance de mille milliaires, dit Marco Polo, on rencontre l’île de Madagastar (la version française dit Madeigascar), qui
LE ftmzTÙNTE ET LE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE. 7
est une île parmi les plus grandes et les plus riches qui soient au monde. Elle compte, en effet, dans son étendue de côtes quatre mille milliaires. Les habitants de l’île sont des Sarrazins, soumis à l’abominable loi de Mahomet. Ils n’ont pas de roi, mais quatre chefs âgés et supérieurs (senior es) chargés du gouvernement général du pays. Dans cette île, on trouve les éléphants les plus remarquables parmi ceux qu’on voit ailleurs dans toute autre partie de la terre. En effet, dans le monde entier, il n’y a nulle part un commerce si grand de dents d’éléphant. Dans cette île , ils ne se nourrissent d’autre chair que de celle des chameaux qu’ils ont jugé être pour eux la plus saine des mandes connues (1). Il y a. du reste, là, une quantité immense de ces animaux, si immense qu’elle semble invraisemblable, à moins qu’on ne la voie de ses propres yeux. Il y a dans cette île de nombreuses forêts de sandal rouge , formées d’arbres très grands qui donnent lieu à un commerce considérable. Il y a là encore une grande quantité d’ambre parce qu’on capture dans cette mer des baleines et de grands cétacés, ce qui permet d’en tirer de l’ambre en abondance (2). On y trouve aussi des léopards, des lionnes (leonciæ), de grands lions en quantité, des cerfs, des daims et animaux en nombre infini. On y chasse beaucoup les animaux sauvages et les oiseaux. Les volatiles de cette contrée sont très différents des nôtres. Il y en a, même de beaucoup d’espèces que nous ne possédons pas dans nos pays. Beaucoup de navires se dirigent vers cette île ; mais, au delà peu de navires se dirigent vers le midi, si ce n’est à l’île Canzibar, à cause du courant très rapide de la mer. En effet, le même navire qui du royaume de Maabar va à Madagastar en vingt-deux jours peut à peine de Madagastar revenir au Maabar en trois mois, parce que le courant violent de cette mer se porte vers le midi et que ce courant ne revient en arrière de l’autre côté. »
La version française ajoute quelques détails particulieis que nous transcrivons ici pour compléter ce qui précède. « Il y a a
(1) Marco Polo parlant des chameaux veut évidemment indiquer les bœufs à bosse si communs à Madagascar. Flacourt dit que, de son temps, on prenait ces bœufs pour des chameaux.
(2.) L’ambre gris, on le sait, est tiré du corps des cachalots.
Madeigascar, beaucoup d’objets de commerce et de nombreux navires chargés de marchandises s’y rendent. Ces objets sont des draps d’or et de soie de plusieurs manières et de beaucoup d’autres choses que nous ne pouvons vous spécifier ici. Et ces navires les vendent toutes et les échangent contre les productions de l’île. Le négociant y trouve un grand profit et un grand gain. »
Le mot Madagascar , qui a prévalu , n’est pas accepté sans déplaisir même par les Malegaches, parce qu’il équivaut, dans leur langue, à chat sauvage. On sait que le nom de Hova, qui signifie bourgeois (ni esclave, ni homme libre) est également considéré à Madagascar comme une appellation sinon injurieuse au moins déplaisante. On verra dans la suite quelle conséquence cette répulsion contre le mot Hova fit naître dans les actes conclus entre le souverain de cette peuplade et la diplomatie européenne.
Aucune des puissances européennes, ni les Portugais, ni les Anglais, ni les Hollandais n’essayèrent de prendre possession de la grande île indienne pendant le seizième siècle ou le commencement du dix-septième.
Il était réservé à la France de fonder à Madagascar des établissements sérieux et des postes importants , des colonies à la fois commerciales et militaires, destinées à durer près de deux siècles, malgré les difficultés de toute nature contre lesquelles ces établissements devaient avoir à lutter par la suite.
Cette île si considérable par son étendue, par la sûreté et la beauté de ses ports et surtout par sa situation politique et maritime, devait naturellement attirer l’attention de l’Europe.
Les fondateurs de la grandeur territoriale et coloniale de la France, au dix-septième siècle, Louis XIII et Richelieu, Louis XIV et Colbert furent les premiers à comprendre le rôle maritime que doit remplir la France, sous peine de déchoir de sa position en Europe et dans le monde. Tout le monde connaît les belles et nobles pages qui nous ont été léguées par le grand cardinal sur ce sujet national. Nous croyons qu’il est toujours bon de les rappeler. « ‘Pour être une grande puissance en armes, dit-il, dans son Testament politique, il faut que la France soit forte sur terre ; mais aussi, qu’elle soit puissante sur la mer. Il faut être fort pour posséder la mer : jamais un grand Etat ne doit être exposé
à recevoir une injure sans pouvoir en prendre la revanche. Et, partant, l’Angleterre étant située comme elle l’est, si la France n’était puissante en vaisseaux, elle pourrait entreprendre à son préjudice ce que bon lui semblerait, sans crainte de retour. Elle pourrait empêcher nos pêcheries, troubler notre commerce; elle pourrait descendre impunément dans nos îles et même sur nos côtes. Sa puissance maritime lui ôtant tout lieu de craindre les plus grands princes de la terre, l’ancienne envie qu’elle a contre la France lui donnerait apparemment lieu de tout oser à son préjudice. » Richelieu continue, en disant que les Anglais ne connaissant d'autre équité que la force, la raison d’une bonne politique ne nous permet pas d’être faibles à la mer : elle veut que nous soyons en état de nous opposer aux desseins qu’ils pourraient avoir contre nous et de traverser leurs entreprises. Si Y otre Majesté est puissante à la mer, la juste appréhension qu’elle aura de voir attaquer ses forces , uniques sources de sa subsistance , la crainte d’une descente sur ses côtes l’obligera de tenir ses vaisseaux et ses troupes pour conserver ses possessions. Il semble que la nature ait voulu offrir V empire de la mer à la France par l’avantageuse situation de ses côtes également pourvues d’excellents ports aux deux mers, Océane et Méditerranée. La seule Bretagne contient les plus beaux qui soient dans l’Océan, et la Provence, qui n’est que de vingt-huit milles d’étendue, en a beaucoup plus de grands et d’assurés que l’Espagne et l’Italie ensemble. » Richelieu fait ensuite le tableau des inconvénients pour l’Angleterre, de possessions trop nombreuses et trop lointaines et de la possibilité de l’affaiblir sur ce point : « La séparation, dit-il, des États qui forment les possessions anglaises en rend la conservation si mal aisée, que, pour leur donner liaison, l’unique moyen qu’ait l’Angleterre, est l’entretien d’un grand nombre de vaisseaux en l’Océan et la mer Méditerranée, qui, par leur trajet continuel, réunissent en quelque façon les membres à leur tête, portent et rapportent les choses nécessaires à leur subsistance, comme les ordres de ce qui doit être entrepris, les chefs pour les commander, les soldats pour exécuter, l’argent qui est non seulement le nerf de la guerre, mais aussi la graine de la paix. D’où il s’ensuit que, si l’on empêche la liberté de tels trajets, cet État,
qui ne peut subsister de lui-même , ne saurait éviter la confusion , la faiblesse et toutes les désolations dont Dieu menace un royaume divisé. Or, comme les côtes de la Manche servent de barrière à l’Angleterre, en Europe, la Providence veut aussi que nos colonies se dressent en face de ses possessions dans la mer des Indes orientales, afin de faire un contrepoids à sa toute-puissance maritime dans T intérêt du monde entier, et sans pour cela avoir V intention de lui faire du mal. Au moins, faut-il être en état de refréner son ambition, et, au besoin, lui donner un contre-coup, si près du coeur, quand elle voudrait faire quelques entreprises sur la France, que leurs bras n’aient plus assez de force pour de malicieux desseins contre elle. C’est un dire commun, mais véritable, qu’ ainsi que les États augmentent leur étendue par la guerre , ils s’enrichissent ordinairement dans la paix par le commerce. L’opulence des Hollandais, qui, à proprement parler, ne sont qu’une poignée de gens réduits à un coin de terre qu’ils disputent à l’Océan, est un exemple et une preuve de l’utilité du commerce qui ne reçoit pas de contestations. » Après avoir démontré que la France est riche en productions, en matelots, et qu’elle a trop négligé jusque-là le commerce si constamment exploité par les Anglais et les autres nations , le grand ministre termine ainsi : « Il n’y a point d’ États en Europe plus propres à construire des vaisseaux que la France. Les matières premières y sont abondantes, les ouvriers y sont nombreux et nos fleuves sont commodes pour les chantiers de construction que justifie cette proposition. Tout démontre, donc, l’indispensable utilité de favoriser le commerce et surtout celui au long cours. Pour cela, il faudrait faire de Ions établissements coloniaux. Il faudrait y envoyer plusieurs vaisseaux commandés par des personnes de condition, prudentes et sages, avec patentes et pouvoirs nécessaires pour traiter avec les princes et faire alliance avec les peuples de toutes les cotes , ainsi qu’ont fait les Portugais, les Anglais et les Flamands. »
Fidèle à ce magnifique programme , à la fois si grandiose et si pratique, Richelieu songea à le mettre à exécution, et c’est de cette pensée que naquit la Société de l’Orient. Le chef et surintendant de lu marine, navigation et commerce de France confia le commandement de cette expédition au capitaine de
marine Rigault, originaire de Dieppe. La France comptait alors quatre-vingts vaisseanx de guerre : des consulats avaient été organisés par lui sur toutes les côtes visitées par nos bâtiments.
Il avait fondé des établissements au Canada, en Amérique, au Sénégal. Malheureusement, Richelieu mourut le 4 décembre 1642, cinq mois environ après avoir fait signer à Louis XIII les lettres patentes qui instituaient cette grande Compagnie, le 24 juin de la même année.
L’année suivante, les lettres patentes furent confirmées par le jeune Louis XIY le 20 septembre 1643, quatre mois après la mort de Louis XIII, son père. Ces lettres patentes accordaient à la Société la concession de l’île de Madagascar et des îles adjacentes « pour y ériger colonies et commerce, dit Flacourt, et en prendre possession au nom de Sa Majesté Très Chrétienne ». Cette concession octroyait de plus aux sociétaires le droit exclusif de commercer à Madagascar pendant dix années.
Pronis et Fouquembourg , agents de la Compagnie, partirent de France avec douze personnes seulement, sur un vaisseau commandé par le sieur Cocquet, et reçurent, à peine arrivés à Madagascar, un renfort de soixante-dix hommes. La colonie eut le malheur de s’établir, dès le début, dans un des endroits les plus malsains de l’île, à Sainte-Luce. Ajoutez à cela que cette première expédition importante arriva dans le pays précisément à la fin de l’hivernage, c’est-à-dire au moment même où les fièvres commencent à sévir contre les Européens.
Pronis avait pris possession à la fin de 1643, au nom du 101, de Sainte-Marie et de la baie d’Antongil. En 1644, il établit des postes à Fénériffe et à Manahar, puis dans la baie de Sainte- Luce; mais, la fièvre lui ayant fait perdre, en peu de temps, le tiers de ses gens , il transporta le siège de la colonie sur la presqu’île de Tholangare , où il bâtit un fort qu’on a successivement agrandi depuis et qui fut nommé le fort Dauphin (1). Ce fut là que les administrateurs de la colonie nouvelle prodiguèrent inuti-
(1) Il y fut renforcé par l’arrivée de quelques Français échappés du naufrage d’un navire de Dieppe, abandonné à la côte, et, peu de temps après, par soixante-dix compatriotes venus sur un navire de la Compagnie, le Saint- Laurent, commandé par Gilles Rézimont.
lement l’or et le sang cle la France, dans des guerres souvent inopportunes contre les naturels, dans des dissipations coupables, dans des dissensions intérieures.
Le chef de la compagnie, Pronis lui-même, ne craignit pas de prodiguer, pour ses plaisirs plus encore que pour ses besoins, les approvisionnements de l’établissement ; cc de telle sorte, dit Flacourt, que les Français étaient le plus souvent, tantôt sans riz et ne mangeaient que de la viande, tantôt sans viande et ne mangeaient que du riz. » Une détention cruelle qui ne dura pas moins de six mois et que ses subordonnés lui infligèrent, punit sévèrement Pronis de ses dilapidations criminelles. Il fut rendu à la liberté et reçut d’Europe un renfort nouveau en hommes; mais, une seconde sédition ne tarda pas éclater contre lui. Le dénoûment fut, cette fois, en faveur de Pronis, qui fit arrêter douze des plus mutins et les fit déporter à la grande Mascareigne, dont Flacourt, comme on le verra, changea plus tard le nom en celui d’île Bourbon, « ne pouvant, dit-il, trouver un nom qui pût mieux cadrer à sa bonté et fertilité et qui lui convînt mieux que celui-là. » Vingt-deux des autres insurgés, craignant le même sort, se réfugièrent de l’autre côté de l’île, dans la baie Saint-Augustin.
Le 4 décembre 1648, l’un des directeurs de la Compagnie, M. de Flacourt, arriva au fort Dauphin, en remplacement de Pronis, avec le titre de commandant général de l’île de Madagascar. C’était encore le moment de l’hivernage et des fièvres, la hors-saison , comme il le dit lui-même. Tristes auspices sous lesquels , comme par une inexplicable fatalité , toutes les expéditions arrivèrent à Madagascar !
En effet, aucune de ces opérations, comme on le verra par la suite, ne fut faite dans la saison favorable.
Étienne de Flacourt était né à Orléans vers 1607 ; il avait par conséquent une quarantaine d’années, lorsqu’il prit possession de l’établissement français à Madagascar. C’était un homme énergique et éclairé. Ses vues générales étaient sages et prudentes. Il semblait répondre au programme tracé plus haut par Richelieu, quand il parle précisément des qualités nécessaires à un chef d’expédition qu’il veut « personnes prudentes et sages ». Fia-
court n’avait avec lui que cent soixante-quinze hommes. L’un de ses premiers actes fut de rappeler auprès de lui les réfugiés de la baie d’Antongil et les exilés de Bourbon, au bout de trois ans d’absence et amnistiés. Il fit explorer plusieurs provinces de l’île et il ne faut pas oublier que c’est lui qui, à peine arrivé, prit possession de l’île Mascareigne , à laquelle il donna le nom d’île Bourbon, en 1649. Flacourt savait, beaucoup mieux que son prédécesseur, faire respecter en lui le représentant de l’autorité du roi. Son système , comme gouvernement et comme administration, aurait certainement amené, dès le début, la prospérité dans la colonie, si la Compagnie lui avait expédié, avec exactitude, les secours qu’elle s’était engagée à lui fournir; mais elle n’en fit rien. Son caractère fut, cependant, à la hauteur des circonstances si difficiles qui se présentèrent à lui pendant les sept années durant lesquelles il demeura sans communication avec la métropole. Privé de ressources, au milieu d’une population que la triste situation des Français épuisés rendait plus menaçante et plus redoutable , accusé à tort et sans relâche par ses malheureux administrés que la misère rendait aveugles, il fit tête à tous les obstacles. Il apaisa le mécontentement, fournit aux subsistances nécessaires et fit, en outre , entreprendre , dans l’intérieur du pays . et le long des côtes, plusieurs voyages d’exploration qui lui servirent à bien reconnaître la contrée.
L’établissement s’était fixé, comme on sait, au sud-est de 1 île, dans la province d’Anossi, au lieu dénommé par les Français le Fort Dauphin. Assaillie par les indigènes, la petite troupe, quoique diminuée encore par les maladies, tint tête à des millieis de Malegaches conseillés par les prêtres qui ne leur offraient pour se défendre que leurs sortilèges et leurs talismans. Un seul coup de canon des Français en faisait fuir dix mille. Flacourt, ainsi qu’on le verra plus loin, ne connaissait qu’une politique, la force, la seule à laquelle obéissent les sauvages sans foi ni loi, comme les Arabes en Afrique. Aussi, à l’attaque, cette poignée de Fiançais n’hésitait pas à sévir, à brûler les villages et, comme les Malegaches exposaient les têtes de nos nationaux assassines, Flacourt usait de représailles , leur offrait à son tour ce spectacle terrifiant. Cette tactique, conséquence malheureusement obligée
des lois de la guerre, réussit pleinement. En 1652, moins de trois ans après l’arrivée des Français, trois cents villages firent leur soumission. Ils jurèrent obéissance au roi de France et s’engagèrent à lui payer le tribut que leurs chefs exigeaient d’eux jusquelà. En revanche, le commandant français leur promettait protection, aide et assistance contre les agressions de leurs ennemis, la libre possession de leurs biens et le droit de les transmettre à leurs enfants.
Telle était la situation au bout de cinq années ; mais la métropole négligeait ses enfants. Les troubles de Paris et de la France pendant la minorité de Louis XIY reléguaient dans l’oubli la grande pensée de Richelieu et les hommes courageux et dévoués chargés de la faire triompher à l’étranger. Les vivres, les armes, les munitions manquaient au fort Dauphin depuis assez longtemps, lorsque Flacourt se décida à prendre la mer pour aller acheter des provisions aux Portugais de Mozambique ; mais il fut forcé par un orage de rentrer au port. Quelques mois après, il vit arriver de France deux navires qu’il avait ordre de charger de marchandises à son choix. C’étaient les premiers qui paraissaient depuis plus de cinq ans. Ayant appris par ces navires que le duc de la Meilleraye était devenu le maître de la Compagnie de l’Orient, dont il avait acquis tous les droits, Flacourt résolut de rentrer en Europe pour s’informer de l’état exact des choses. Il s’embarqua le 12 février 1655. Il revint bientôt avec le titre de directeur général de la Société de l’Orient ; mais pendant la traversée il se noya en mer.
Ainsi périt d’une mort tragique cet homme remarquable, qui, par ses actes autant que par ses écrits , tient une place considérable dans l’histoire de la grande île malegache. La relation qu’il nous a laissée, écrite avec une sincérité et une bonhomie parfaites, est un monument infiniment précieux, malgré sa diffusion, malgré ses lacunes et son absence de toute méthode. Elle n’en est pas moins le plus intéressant tableau qu’on possède de cette première période de l’établissement français dans ces parages.
Il nous paraît utile de placer, ici , sous les yeux du lecteur, les principaux traits de cette peinture originale. En se les rappelant, quand il lira la suite de suite de cet ouvrage, il reconnaîtra dans
ces traits, pris sur le vif et dès le début, que les choses n’ont pas beaucoup changé à Madagascar depuis deux siècles et demi, c’est-à-dire depuis 1658, année où parut I’Histoire de la grande isle de Madagascar, par le sieur de Flacourt, dédiée à Messire Nicolas Fouquet, ministre d’État et surintendant des finances.
Cet observateur remarquable , quoiqu’il n’eût pas à sa disposition les moyens et les instruments d’investigation de la science moderne , n’en apporte pas moins un contingent de témoignages précieux sur les mœurs et les productions de l’île , au milieu du dix-septième siècle (1). Il nous montre le pays rempli de montagnes couronnées de bois, avec de bons pâturages, des campagnes arrosées de rivières, des étangs poissonneux, des troupeaux de bœufs ayant sur le dos une bosse de chair, des moutons à grosse queue, des cabris, des pintades, des oiseaux de toute sorte. Il constate, sans se l’expliquer, la diversité de physionomie entre les différentes peuplades de l’île : il ne parle pas des origines de ces peuplades venues de l’extérieur, parce qu’il ignore ces origines aujourd’hui connues ou justement supposées par les ethnographes de nos jours. Il ne discerne pas non plus les traditions diverses qui ont servi à constituer la religion des naturels de Madagascar, et qui leur viennent à la fois des Indiens, des Arabes, des Juifs. Il conclut à l’absence de religion. Flacourt décrit « tous les pays qui ont été découverts par les Français, en plusieurs voyages qu’ils ont faits, tant en guerre qu’en traite et marchandise. »I1 énumère et décrit les provinces de la côte orientale jusqu’à la baie d’Antongil et les territoires de la partie méridionale, en remontant à l’ouest jusqu’à la baie de Saint- Augustin. Il part du fort Dauphin et traverse le pays des Antanosses, en s’avançant sur le littoral dans la direction du nord. A trois lieues de l’établissement français, il trouve la rivière de Fontsaïra, capable, avec quelques travaux, d’abriter des navires. C’est dans cette
(1) M. Émile Blanchard, membre de l’Institut et professeur au Muséum, a résumé avec beaucoup de soin les observations de Flacourt dans plusieurs articles de la Revue des Deux-Mondes , à la fin de 1872, consacrés aux découvertes de M. Grandidier. C’est à ce savant travail que nous avons emprunté, en les abrégeant encore, les traits principaux de ce tableau rétrospectif.
région qu’on trouve les Européens émigrés depuis le seizième siècle. C’est là que s’élèvent les maisons des principaux personnages de la contrée. Ces principaux personnages sont les Rohandrians, c’est-à-dire les nobles, lesquels passent pour être d’origine asiatique : c’est parmi eux qu’on choisit le roi, c’est-à-dire le chef des peuplades. En continuant, Flacourt parle d’une anse qui reçoit les eaux de la rivière Itapérine, mouillage défendu par des roches. A l’embouchure de la Manafiafa est l’îlot Sainte - Luce , dans une crique où débarqua la première expédition française , à cause de son excellent mouillage et de sa situation auprès d’un fleuve navigable aux chaloupes. Après avoir traversé des cours d’eau semés de roches, on parvient sous le tropique du Capricorne, sur les bords de la Monantana, large rivière qui arrose la vallée d’Amboule, après être descendue des mêmes montagnes que la Fontsaïda. Le voyageur vante ici les charmes du pays et l’aspect des lieux. De vastes étangs et de petites îles égayent le paysage; la terre est fertile, les ignames croissent à profusion** les pâturages nourrissent de magnifiques troupeaux. On y remarque, même, les traces d’une industrie assez variée. O11 y fabrique de l’huile de sésame, on y forge des armes et surtout des sagayes , industrie favorisée par la présence de mines de fer dans les environs. Une ravine chaude est auprès du village d’Amboule, avec la réputation de guérir des maladies. Le pays est gouverné par un nègre , le plus ancien des grands de la vallée. A l’ouest, dit Flacourt, sont les naturels les plus hardis et les plus vaillants.
En allant vers le nord, notre guide nous conduisit vers un territoire compris entre les rivières Manantana et Mananara, Très près de la côte, le pays étant montagneux, se voit en mer à grande distance, ce qui permet aux navires d’y venir reconnaître la terre, pour cingler ensuite au sud et atteindre le fort Dauphin. La contrée est signalée par Flacourt comme riche en bétail et en partie couverte de plantations d’ignames et de champs de cannes à sucre. Elle est sillonnée de cours d’eau , mais qui ne sont pas navigables même aux pirogues. Les habitants sont tous des nègres avec une épaisse chevelure frisée ; ils sont voleurs et pillent même les enfants des voisins pour aller les vendre. Us fabriquent le fer
et forgent des armes et des outils. Ils tissent des pagnes avec les fibres d’une écorce d’arbre. Des explorateurs parlaient d’une grande vallée d’Itomampo, remarquable par une grande extension de culture.
Nous nous acheminons, maintenant, vers la baie d’Antongil, à la suite de Flacourt. Nous sommes chez les Matitanes qui est le pays des Antaymours ; il s’étend jusqu’aux bords du Mananzarine. Ce pays est plat , très fertile , et sillonné de rivières et de ruisseaux. Le bétail y abonde, ainsi que les vivres, les ignames, le riz, la canne à sucre. « Avec des engins et des hommes, s’écrie le narrateur, on fabriquerait chaque année du sucre en quantité suffisante pour le chargement de plusieurs navires. » C’est là qu’on rencontre surtout les ornMaches (1), charlatans à la fois prêtres , médecins, sorciers , qui sont les agents les plus redoutables de la barbarie à Madagascar, parce qu’ils y entretiennent les plus grossières et les plus dangereuses superstitions, comme on le verra par la suite. Ces ombiaches , dès le dix-septième siècle, se livraient à la pratique de tous les genres de sortilèges, pour tromper et voler les indigènes, pour les pousser au meurtre, à l’empoisonnement, à l’extermination de tous les Européens. Seuls ils savent écrire et profitent de ce privilège pour abrutir le peuple, au lieu de l’éclairer. L’écriture arabe étant la seule qui ait pénétré à Madagascar jusqu’à nos jours, c’est dans cette langue que les ombiaches griffonnent des papyrus, des amulettes, des talismans auxquels ils attribuent toutes les vertus : ces talismans s’appellent des olis.
En suivant les pas de nos explorateurs, on traverse divers cours d’eau, dont les plus importants sont le Mananzarine et le Mahanourou, limites du pays des Antavares. Des Français, séduits par la fertilité du sol, s’étaient établis autrefois sur les bords du Mananzarine, large et belle rivière navigable, mais ils y avaient été massacrés. L’or abondait aux mains des indigènes , dit Flacourt.
(1) Il est remarquable que dans les colonies françaises des Antilles et parmi les nègres venus de la côte d’Afrique, le mot ombi se retrouve encore dans leur langage. Pour ces noirs des colonies, le mot ombi ne signifie pas sorcier, mais fantôme, être surnaturel ; c’est donc un vocable d’origine africaine.
Dès ce moment, en longeant la côte depuis le Mahanourou jusqu’au fond de la baie d’Antongil, les voyageurs remarquent le port de Tamatave : « Les habitants de ce pays, dit Flacourt, sont lions , se montrent très soigneux de cultiver la terre , allant au travail , dès le matin , pour n’en revenir que le soir. » Il donne la manière dont les habitants préparent le sol et sèment le riz : elle est simple et curieuse. On brûle des bois de bambou, dont la tige à nœuds éclate avec un bruit extraordinaire en terre , à distance. La cendre des bambous détrempée par la pluie est le fumier naturel qui pénètre la terre des sels nécessaires à la végétation. Quand est venu le moment d’ensemencer, les femmes et les filles du pays se rendent sur le terrain en marchant de front, avec un bâton pointu à la main : sans se baisser, elles font des trous avec leurs bâtons et y jettent deux grains de riz qu’elles recouvrent du pied, le tout en dansant. Les habitants de Tamatave et des environs paraissaient avoir quelques coutumes provenant des juifs et des mahométans, telles que des sacrifices d’animaux ; mais c’étaient les nobles seuls qui jouissaient de ce privilège.
Plus loin, voici Foulepointe, défendue par une ceinture de roches, qui forment un abri pour les vaisseaux. En remontant la côte, on rencontre le Manangourou, belle rivière accessible aux pirogues, dont les rives sont parsemées de blocs de quartz, d’un effet saisissant. Un peu plus loin, se dessine la grande baie d’Antongil, ainsi appelée du nom d’ Antonio Gril, le capitaine portugais qui la découvrit. Tout au fond, File de Manhabé cc fertile au possible en toute sorte de vivres et en toute sorte de ressources, occupée autrefois par des Hollandais dont les uns étaient morts de la fièvre et les autres avaient été tués par les naturels irrités de leur insolence ». Tel est l’itinéraire des lieux visités par les Français , au temps de Flacourt , du port Dauphin à la baie d Antongil.
Un peu au-dessous de cette baie, se trouvait la grande île que les indigènes appelaient Nossi-Bonrah ou Nossi-Ibrahim et que les Français nommèrent Sainte-Marie. Flacourt en fait naturellement un tableau enchanteur. Séparée de la côte et défendue par là des attaques des Malegaches, mais en même temps assez rap-
prochée pour pouvoir commercer à l’aise avec eux, Sainte-Marie a un bon mouillage et offre tous les moyens d’un établissement, ayant sa vie propre. Nos compatriotes le comprirent et, depuis eux, cette belle île nous a toujours été d’un très grand secours. Flacourt en vante les collines ou mornes , les nombreuses petites rivières, les pâturages magnifiques. Le riz y est cultivé partout, dit-il, les cannes à sucre, les bananes, les ananas, les vivres de tout genre, y abondent. Le tabac importé par les Français y vient à merveille et y acquiert d’excellentes qualités. Les indigènes recueillent dans les bois des résines et des gommes dont ils font des parfums exquis. Il y a, sur le rivage, de l’ambre gris qu’on brûle pendant les sacrifices. Des récifs de corail blanc bordent l’île et renferment des coquillages que les nègres vont chercher en plongeant et vendent aux Européens. La tradition était que tous les habitants primitifs de l’île , gouvernés par un chef suprême , descendaient de la race d’ Abraham.
Si, maintenant, nous retournons sur nos pas avec Flacourt et si nous revenons au fort Dauphin, nous sommes à la côte méridionale de Madagascar d’où les premiers Français ne s’éloignèrent guère. Cependant l’historien nous apprend qu’ils avaient visité dans le sud-ouest, en doublant le cap Sainte-Marie, auquel ils n’avaient donné aucun nom, car Flacourt n’en parle pas, les Mahafales et fréquenté l’embouchure de la rivière Anhoulahine, que nous avons appelée depuis la baie de Saint-Augustin. Du fort Dauphin, en allant vers les Mahafales, le pays est triste d’aspect. Il faut marcher plusieurs heures sur le sable pour atteindre un petit cap et, un peu plus loin, l’anse de Ranoufoutsy, autrefois célèbre par le séjour des Portugais. Si nous pénétrons, maintenant, avec Flacourt, dans l’intérieur des terres, aux environs de fort Dauphin, nous entrons dans la province d’Anossi ou territoire des Antanosses (1), qui est limité à l’ouest par le Mandréré, rivière rapide comme un torrent et presque toujours obstruée à son embouchure. C’est une contrée belle pour Flacourt, mais pointant à peu près inhabitée ; elle servait de repaire à des
(1) La préposition ant, en langue malegache, placée devant un nom veut dire là. Ainsi ant anosses, là les gens d’Ànossy ; antaymours, là les gens d’Aymours ; awtandrouis, là les Androuis, etc., etc.
bœufs sauvages. Plusieurs chefs se disaient les maîtres de cette solitude ; mais la région ayant été souvent le théâtre de guerres entre tribus, aucune n’osait s’y établir définitivement et y cultiver les terres au delà du Mandréré. Vers l’ouest est le pays des Antandrouis ( Ampâlres , dans Flacourt), pauvre contrée, dit-il, où il n’existe aucune rivière, où les habitations sont rares. En s’éloignant de la côte on trouve des bois, au fond desquels les indigènes ont construit des villages si bien entourés de pieux entre-mêlés d’arbustes épineux qu’il est impossible d’y pénétrer autrement que par la porte. Chaque village est gouverné par un chef et chaque contrée par un chef supérieur. Les habitants de ces villages sont continuellement en hostilités. Ils se pillent entre eux et se volent fréquemment leurs femmes : ils sont inhospitaliers envers les étrangers. Au temps de Flacourt, un grand navire s’étant échoué à la côte, les naufragés échappés au désastre et chargés de leur butin s’aventurèrent dans la campagne, tombèrent dans des embuscades, et furent tués par les Malegaches qui les dépouillèrent morts, pour s’emparer de ce qu’ils portaient. Dans une autre circonstance, un navire hollandais se perdit : un seul jeune homme échappa au naufrage. Il allait être pris et assassiné sur le rivage par les indigènes qui convoitaient une carabine suspendue à ses côtés , lorsque l’un des chefs intervint et réclama l’Européen qu’il recueillit dans sa maison, sans doute à titre de curiosité. Le roi ou chef des Antanosses demanda qu’on lui cédât l’Européen, moyennant un don de treize bœufs. Ce chef voulut lui donner une maison et même une de ses filles, pour lui tenir compagnie ; mais , à quelque temps de là , un navire hollandais entra dans le port de Manafiafa : le jeune prisonnier servit d’interprète au capitaine, pour ses affaires de commerce, puis il s’empressa de s’éloigner avec ses compatriotes.
Par terre, nos premiers Français avaient des relations assez étendues dans le fond des provinces. C’est ainsi qu’ils ont pu visiter des peuplades du Sud que les voyageurs modernes connaissent à peine. A une trentaine de lieues à l’ouest du Mandréré, débouche une rivière profonde, le Mananbourou, qui sépare du pays des Antandrouis (les Ampàlres de Flacourt) le territoire de Caremboule, contrée aride s’étendant jusqu’à la mer. On y trouve
cependant des pâturages et la culture du coton y est très développée. Au sud-ouest, on trouve le pays des Mahafales, lesquels possèdent les plus beaux troupeaux de nie. Ce pays , limité au nord, par la rivière Sacalit, est très boisé. Ces peuplades, quasi nomades, s’étaient enrichies par leurs rapines. N’ayant pas de demeures fixes, ils ne cultivaient pas la terre, se nourrissant de viandes, de lait, de racines alimentaires, n’ayant pour retraités que des huttes élevées dans les bois, selon les exigences de la pâture de leurs bestiaux. Les femmes fabriquaient des pagnes avec du coton, de la soie ou des fibres de l’écorce du palmier. On assurait que, dans cette région, il existait de grandes quantités d’aigues-marines et d’améthystes de la nuance des fleurs de pêcher. A la limite des Mahafales, c’est la rivière d’Anhoulahine (la Yonghelahe de Flacourt; YOnganlaie de quelques géographes), qui se jette dans la baie de Saint-Augustin. On sait que cette baie a toujours servi de point d’atterrissement principal pour les navires européens sur la côte occidentale bien avant qu’on y pratiquât celles de Bombetock et de Passandava.
On rapportait, au temps de Flacourt, que des Anglais , au nombre de quatre cents , avaient débarqué avant les Français dans la baie de Saint- Augustin , mais qu’ils en avaient été expulsés par les naturels, comme des cœurs lâches, ayant refusé de les accompagner dans leurs guerres contre leurs ennemis. Les Français, au contraire, ne reculant pas devant ces périlleuses aventures, eurent bientôt pris beaucoup d’ascendant sur les habitants des bords de l’Anhoulahine. L’or était, disait-on, très répandu dans la contrée. En se dirigeant vers le nord-ouest dans l’intérieur des terres, Flacourt et ses compagnons y rencontrèrent les Machi cores , peuplade qui occupe une vaste région traversée par la rivière Mazikoura, entre les Mahafales et les Antandrouis. Comme les Mahafales, ruinés par les guerres, les Machicores sont réfugiés dans leurs montagnes , ne vivant , comme des nomades , que de la viande des bœufs sauvages et des racines comestibles naturelles. Flacourt et ses compatriotes aimaient le climat de Madagascar, dans cette partie méridionale où le climat est le plus doux. Ils n’éprouvaient jamais de froid; pendant quatre mois, de neuf heures du matin à trois heures de l’après-midi , de fortes chaleurs tempérées par la
brise de la mer; pendant les huit autres mois de l’année, température du printemps. Ver erat ceternum; c’est la dernière impression de Flacourt sur le climat méridional de Madagascar.
Telles sont les notions qui nous restent sur la partie de l’île où nos ancêtres du dix-septième siècle ont séjourné si longtemps, où ils ont laissé une trace et un souvenir impérissables. Voyons, maintenant, quelles impressions l’historien a recueillies sur le caractère, les mœurs, les productions des peuplades de la grande île indienne, à cette époque. La proximité a mis Flacourt en relations surtout avec les Antanosses , gouvernés de son temps par les Zafiferamini, qui semblaient originaires des bords de la mer Rouge. C’étaient les nobles du pays, ayant au-dessous d’eux des hommes de sang mêlé, puis des gens dont la peau est rougeâtre et qui ont les cheveux longs comme ceux des nobles. C’était, diton , les descendants des matelots qui accompagnaient les Zafferamini, lorsqu’ils émigrèrent à Madagascar. Ces derniers vivent surtout de la pêche et ils ont la mission spéciale de garder les cimetières des grands. Les noirs se partagent aussi en plusieurs classes; les premiers d’entre eux, maîtres du pays avant l’invasion arabe, sont encore des chefs de village. Comme les nobles, ils ont le privilège d’égorger les animaux ; les autres noirs végètent dans la condition d’esclaves. Les Malegaches, du temps de Flacourt, ne se préoccupaient que du nécessaire ; le luxe leur était inconnu. Les maisons, même celles des nobles, étaient, comme elles sont encore aujourd’hui, des cases en bois. Une seule chambre suffit pour la famille entière : une couche de sable est le foyer, qui se compose de trois pierres formant les supports du vase contenant le manger. Flacourt n’éprouvait aucun plaisir à rester dans ces cases, lorsque le feu était allumé pour cuire les aliments. Des nattes de jonc servent à la fois de sièges, de lits et de tables. Les vêtements, très sommaires d’ailleurs, sont enfermés dans des paniers, et des cruches de terre contiennent l’huile destinée à la cuisine ou à la toilette. Pour les ustensiles de ménage, ce sont des vases en terre, des plats et des cuillers de bois, des calebasses pour puiser l’eau, de grandes jarres pour la fabrication du vin de miel, des mortiers et des plats de bois pour battre et pour vanner le riz , des couteaux de forme et de dimension très variées.
Les nappes et les serviettes sont, comme aujourd’hui, des feuilles de l’arbre du voyageur (le ravinala). Ces feuilles sont d’un vert solide et brillant qui leur donne une certaine solidité, en même temps qu’une couleur agréable. On en fait même, en les roulant comme des cornets , des cuillers et des tasses. Les magasins pour le riz étaient élevés sur des piliers ou pilotis, pour les soustraire à la rapacité des rongeurs. Le seul luxe des Malegaches est la parure de leur corps. Le vêtement des hommes, au dixseptième siècle comme au dix-neuvième, était le pogner retenu par une ceinture ou le lamba qui se drape non sans grâce. Le costume des femmes se composait également du pagne et d’un corsage sans manches. Ce vêtement masculin et féminin, presque semblable et très commun dans l’Inde, a l’inconvénient de faire confondre à la vue les hommes avec les femmes et réciproquement, avec d’autant plus d’embarras qu’hommes et femmes portent des cheveux longs relevés et tenus par des peignes. Les étoffes étaient faites et sont faites encore de tissus de coton ou de soie pour les chefs, de fibres d’écorce pour les esclaves. Aux jours de cérémonie, les nobles portent un frac de coton bordé de soie blanche rayée de noir et de lisérés de couleur noire ou rouge. La chaussure était inconnue de ces peuplades. Les nobles laissent croître et pendre leurs cheveux, qu’ils imprègnent d’huile et de ciie; les nègres les tressent avec art. Les ornements en verroteries étaient en usage chez les Malegaches , comme chez tous les peuples sauvages; hommes et femmes s’en paraient volontiers, comme de nos jours. « Sans colliers ni verroteries, ces gens-là, dit Flacourt, ont mauvaise grâce ; mais, lorsqu’ils sont parés à leurs modes, ils ont assez bonne façon. » Ils se parent de colliers à plusieurs tours, de bracelets aux bras, aux poignets, aux jambes. Ces colliers sont faits de grains d’or, de cuivre, de cristal de roche et souvent, depuis l’arrivée des Européens, de corail et de verroteries. Les pendants d’oreilles sont en bois, en corne, quelquefois en or, parfois aussi en incrustations d’or sur la nacre, ouvrage délicat venu probablement de l’Inde. Les grands seuls peuvent se parer de bijoux en or.
Les vivres étaient et sont très abondants à Madagascar. Fla- •court parle de la profusion des ressources naturelles, des racines
comestibles qui sont très variées et très nourrissantes, desfruits, du miel, qui permettent, dans certains endroits, de vivre sans travailler. L’agriculture étant un labeur rude et peu en honneur chez un peuple où la promenade est inconnue, parce qu’elle est une fatigue , le labour n’y est pas pratiqué : la terre est remuée seulement avec une petite bêche , les herbes et les arbustes sont tranchés par une petite serpe. Nous avons vu comment se plante le riz. Les Antanosses s’y prennent autrement que les Malegaches des environs de Tamatave ; ils font piétiner par des bœufs le champ à ensemencer qui est humide naturellement et sur ce champ piétiné ils sèment le riz. Les ignames se plantent comme nos pommes de terre. Les terres sont cultivées par des Malegaches, mais avec l’autorisation des grands qui les possèdent. On trouve chez les Zafferamini d’adroits charpentiers qui se servent de la règle , du rabot , du ciseau ; mais n’ayant aucune idée de la vrille ou du vilebrequin, ils font des trous avec des pointes rougies au feu. Dans la plupart des provinces , les Malegaches fondaient le minerai par les procédés les plus simples, puis, avec le fer, ils forgeaient, comme maintenant, des haches, des marteaux, des enclumes, des couteaux, dessagayes, des pinces, des crochets. Les orfèvres travaillent l’or, l’argent, le cuivre. Ils en font des grains de colliers, des boucles, des anneaux. La céramique est grossière et est pratiquée, au moins chez les Antanosses, par les femmes comme par les hommes; leur combustible est un simple feu de broussailles : une terre noirâtre leur sert à vernir ces poteries. On fait aussi des ustensiles de bois , façonnés au Lofr.’ par quelques-uns. Les cordages de toute grosseur sont tissés particulièrement avec les fibres du palmier. Les femmes s’occupent seules des vêtements : elles filent, elles tissent et elles teignent les étoffes. Le rouge leur est fourni par une racine et le bleu et le noir par l’indigo. C’est aux ombiaches, dont nous avons déjà parlé, que revient le privilège de fabriquer le papier, de l’encre et des plumes, parce qu’eux seuls sont capables de s’en servir. Yoici comment, au temps de Elacourt, se préparait le papier. On choisissait des écorces douces et on les mêlait avec de la cendre dans un grand vase rempli d’eau. On les laissait bouillir pendant une journée. Après cette première opération, l’écorce
était lavée à l’eau claire et broyée dans un mortier de bois. Alors dans un châssis formé de petits roseaux, la pâte un peu délayée était étendue en couche mince sur une feuille de balisier légèrement huilée. Séché au soleil, le papier, toujours un peu jaunâtre , était passé dans une eau de riz bien mucilagineuse. Enfin chaque feuille convenablement lissée était rendue propre à recevoir l’écriture. L’encre était fabriquée par les ombiaches avec la décoction d’un bois très commun dans la province d’Anossi. Les plumes n’étaient et ne sont encore que des tiges minces de bambou habilement taillées. Il va sans dire qu’à cette époque, comme à la nôtre , Madagascar abondait en chasseurs , en pêcheurs, ces derniers très adroits à tresser de joncs leurs filets et leurs nasses et à jeter à la mer leurs hameçons et leurs harpons, emmanchés dans leurs sagayes. Les pêcheurs se servent aussi de vastes filets comme nos seines : ils vendent leurs poissons pour du îiz , poui des ignames, pour du coton ; ou bien, ils sèchent et fument le poisson qu’ils ne peuvent vendre. Quant à la chasse , comme c’est une fatigue, les moyens en sont très primitifs.
Les armes à feu y sont étrangères et les nobles n’ont aucun goût pour les exercices du corps. Les nègres , pour chasser, ne se servent que de panneaux et de filets tendus dans les bois, où ils prennent ainsi des pintades, des perdrix, des cailles, et aux bords des étangs et des rivières, où ils prennent des poules d’eau , des canards sauvages et autres volatiles aquatiques. Les jeunes garçons connaissent la glu et les appelants pour piper les petits oiseaux. Les sangliers, qui ravagent les plantations vivrières, sont chassés au chien et sagayés. La médecine est exercée par les ombiaches, qui vont voir les malades et leur donnent des consultations. Leur médecine empirique se réduit à l’administration de décoctions d’herbes et de racines du pays. Flacourt nous apprend, enfin, qu’il y avait déjà, de son temps, à Madagascar, des bouffons , des musiciens , chanteurs et danseurs , des escamoteurs , des artistes ambulants, dont les talents amusent les grands, sans leur attirer rien qu’une sorte de dédain. Les musiciens jouaient d un instrument monocorde appelé le erravou et déclamaient des poèmes de gestes, racontant, comme les Homérides, les hauts faits des héros anciens.
Les sciences exactes, on le comprend, du reste, étaient étrangères à Madagascar : on y comptait cependant à la manière des Européens. Pour dénombrer une armée, on établissait le tourniquet moderne, c’est-à-dire que chaque homme déposait une pierre en passant par un étroit passage et, après on comptait ces pierres par dizaines et par centaines. Les poids servent dans quelques circonstances et les mesures de capacité sont employées pour le riz. Tout le commerce se faisait par échange, comme chez les peuplades les plus sauvages. A cette époque, la monnaie y était inconnue et le peu qu’y apportaient les étrangers était immédiatement converti en objets de parure.
Ainsi que nous l’avons dit, Flacourt ne voyait aucun système de religion chez les Malegaches. Cependant des traces visibles de judaïsme, de mahométisme et même de bouddhisme s’y montraient, dès le septième siècle. Ainsi les Zafferamini, dont l’origine paraît provenir des bords de la mer Rouge et qui sont des nobles, ont la croyance en un seul Dieu et se rattachent évidemment par la tradition aux pratiques défigurées du mahométisme. Ces nobles observent le jeûne à certains moments de l’année, ce qui fait penser au judaïsme, de même que leurs sacrifices d’animaux par la main de sacrificateurs privilégiés. Ils comptent des jours heureux et des jours néfastes, où ils gardent un repos absolu. C’est encore l’observance de certaines dates par le judaïsme. Les Malegaches croyaient à l’existence de deux esprits, Dieu et le diable. En prenant possession d’une nouvelle maison , après avoir attendu le jour favorable , ils procédaient à une cérémonie, où chaque invité amenait des animaux ou apportait des vivres, du vin, du miel, des ustensiles. La cérémonie se terminait par un vaste festin réglé selon des formes prescrites. Le respect des morts est un trait particulier du caractère des Malegaches. Les funérailles des grands se faisaient avec une pompe extraordinaire. Les proches parents lavent le corps, le couvrent d’ornements, l’enveloppent de ses plus beaux pagnes et le placent dans une belle natte. Toute la journée, la famille, les amis, les voisins, comme en Corse les vocifératrices, viennent pleurer, gémir et crier dans la maison, les hommes frappent sur des tambours , les filles chantent et dansent avec tristesse, on récite les louanges du mort; on lui parle, on
lui demande pourquoi il a quitté la terre. Le soir, on sacnfiedes bœufs et tous les assistants en reçoivent un morceau. Le lendemain, le corps, enfermé dans un coffre fait de deux troncs d arbre évidés, est porté au cimetière et mis en terre ; auprès on place des vases et d’autres ustensiles. On immole de nouveau des animaux : après les avoir dépecés, on met de côté la part du défunt, puis celle de Dieu, celle du diable. Durant plusieurs jours, des esclaves sont chargés de renouveler ces provisions. Le souvenir des morts est le thème sur lequel sont basés tous les serments : on jure par eux et par leur mémoire. On les invoque au besoin, comme, des esprits. Les Malegaches avaient d’autres manières de jurer, par des aspersions d’eau ou en mangeant un morceau de foie de taureau. Le serment ainsi proféré était pour eux un lien sacré que rien ne pouvait rompre.
Dans un pays aussi sauvage, on ne devait pas s’attendre a trouver des lois, une police. La loi du maître, la loi primordiale suffisait à tout. Le grand ou le chef juge et tranche tous les différends, les différends relatifs aux terres, aux récoltes, aux dégâts : il punit les voleurs par l’amende ou même la mort, bans recourir à la justice, il était admis qu’on pouvait tuer un voleur comme une bête venimeuse, serpent ou scorpion. Les épreuves du moyen âge par le feu, par l’eau bouillante, par le poison étaient en usage : il n’y manquait que la torture. Toutes les pratiques usuelles, les réjouissances, les constructions, les expéditions guerrières, tout y était réglé selon des coutumes traditionnelles.
Quant à leur manière de se faire la guerre entre eux, toute leur tactique consiste à surprendre l’ennemi, sans aucun ordre de combat. On marche la nuit, on fait des détours, on se renseigne par les espions ; puis, au moment propice, on cerne un village en poussant des cris, on en massacre les habitants et surtout les chefs, afin d’échapper aux représailles. Ce sont les razzias de 1 Afrique ; les vainqueurs emmènent les troupeaux des vaincus, leurs femmes et leurs esclaves. Quand des chefs veulent parlementer, ils se donnent rendez-vous, mangent ensemble un foie de taureau, ce qui est la grande formule du serment, comme nous venons de le dire. Les armes des Malegaches variaient, selon Flacourt, selon les coutumes des diverses provinces. Chez les Antanosses ,
l’homme armé porte , avec la grande sagaye , un paquet de dards qu’il lance comme des javelots. Les Mahafales, les Machicores, quelques autres encore , outre la grosse sagaye , sont munis d’une rondache. Dans la vallée du Mangourou, une tribu très redoutée se servait de l’arc et des flèches.
Pour ce qui est de la manière de vivre et de se nourrir, les Malegaches étaient aussi primitifs, aussi malpropres qu’aujourd’hui, La nourriture du pays est abondante et variée à Madagascar ; on y mange le bœuf, le mouton, le chevreau, les tenrechs, animaux de l’espèce des hérissons, des oiseaux de toute sorte domestiques et sauvages, des poissons de toutes les espèces, des racines vivrières en grand nombre , de la famille si nourrissante des ignames, des patates, des malangas. On y ajoute des fèves, des fruits de toute nature et d’une saveur exquise, la canne à sucre, qui est aussi un comestible, et même des chrysalides de bombyx. Tout se cuisait à l’eau, au temps de Flacourt; on assaisonnait les viandes avec du gingembre, du poivre ou des feuilles d’ail. La boisson ordinaire était l’eau chaude et le bouillon; le vin de miel était réservé aux occasions extraordinaires. Au pays des Matitanes et dans la région du nord, le vin de canne à sucre était surtout en usage : ailleurs , on mélangeait le vin de miel et le vin de canne. Dans la province d’Anossi, jamais les nobles ou grands ne mangeaient avec les esclaves, ceux-ci consommant les restes. Au contraire, parmi les peuplades voisines delà baie d’Antongil, les maîtres aussi bien que les femmes prenaient leurs repas en commun avec tous leurs serviteurs : c’était l’image de la vie patriarcale.
Chez ces populations oisives, au milieu d’une riche nature qui leur prodigue les moyens de se nourrir presque sans travail, les jeux et les distractions ne pouvaient manquer de prendre leur place. Les naturels, au récit de Flacourt, se livraient à des jeux d’adresse. Ainsi, ils disposent à terre de grosses coquilles rangées avec ordre, contre lesquelles ils lancent une autre coquille en la faisant pirouetter. On gagne et on perd à ce jeu jusqu’à des bœufs. Un autre jeu offre une analogie avec le trictrac ; sur une tablette percée de trente-deux trous, on jette des fruits ronds qui doivent emplir les trous : les Français ne se faisaient pas faute de jouer
avec le trictrac des Malegaches. Pour les réjouissances et fêtes, on avait les chansons, les danses, la musique monotone des Orientaux, une guitare avec une seule corde, un violon avec une seule corde, une canne à six cordes, d’un usage difficile à dire, une sorte de flûte en usage chez les Matitanes, tels étaient leurs instruments. Nous avons parlé des chansons de gestes où les exploits des héros sont chantés sur un mode sérieux ; mais, outre ces espèces de poèmes Flacourt nous apprend que la chansonnette comique était pratiquée par les Malegaches, comme elle est née avec le Français malin de Boileau. Dans leurs chansons comiques, les Malegaches tournaient en ridicule quelque personnage connu, et l’assemblée, à Madagascar comme en Europe, se livrait à des éclats de rire joyeux, en présence des grimaces et des imitations des chanteurs bouffes! La danse, à Madagascar, était et est encore celle des peuplades sauvages, surtout parmi les femmes. C’était des passes, des déhanchements, des tourbillons et des conversions allant jusqu’aux contorsions. Les Antanosses tournaient et marchaient en cadence les uns à la suite des autres, comme le monôme des polytechniciens. Ils accompagnaient le monôme au son du tambour, avec accompagnement de chants. On 11e connaissait à Madagascar de voitures d’aucun genre : on y employait déjà, cependant, l’antique palanquin qui est encore en usage aujourd hui, le tacon, petit siège en bois fixé à deux bâtons, où s’assoit le voyageur de distinction et qui est porté sur les épaules par des esclaves au pied sûr : c’est la chaise à porteurs à Madagascar. Nous verrons, par la suite, tous les étrangers s’en servir par nécessité, à cause de l’absence de chemin frayés.
Le caractère des habitants de Madagascar a été jugé par F acourt avec une sincérité sans aucun détour : il a fait de ce caractère un tableau très noir, celui de la sauvagerie persistante, rebelle à tout sentiment de civilisation , et malheureusement toute 1 histoire des Malegaches depuis plus de deux siècles, histoire qu’on lira plus loin, est venue confirmer en partie l’exactitude de son jugement. Notre historien déclare nettement que les naturels de Madagascar, — disons plutôt les étrangers venus de divers côtés pour les soumettre, — sont capables de tous les genres de crimes, de vices et de trahison. Ils tiennent pour autant de vertus le men-
songe, la dissimulation, la flatterie intéressée, la lâcheté , la cruauté même. Ils ne combattent que par surprise et ne se font pas faute de fuir à toutes jambes, quand l’ennemi se défend. Vils et bas devant les vainqueurs, ils sont impitoyables contre les vaincus désarmés. Ils ont pour maxime qu’il faut tuer celui à qui on a fait une injure, afin d’éviter une vengeance. Superstitieux comme des brutes, ils n’attribuent un pardon qu’à la bonne fortune ou à la puissance des talismans, des olis. En un mot, dit Flacourt, « ce sont des gens qu’il faut mener par la rigueur ».
La polygamie était pratiquée à Madagascar; les riches ont plusieurs femmes comme chez les mahométans ; mais les femmes ne se piquent point de fidélité. Les jeunes filles ne refusent rien en présence d’un cadeau. D’autre part, quand un jeune homme se présente comme mari, il n’est agréé qu’après s’être fait connaître particulièrement. Les désordres, toutefois, sont cachés ; il n’est pas d’usage de s’en vanter hautement ou même d’en parler. Les nobles seuls font une cérémonie pour le mariage, les esclaves s’en passent. Dès cette époque, on tuait les nouveau-nés ou on les abandonnait dans certaines circonstances, selon le conseil de ces charlatans prêtres et médecins, les ombiaches. Pour eux, il y avait de nombreux jours dits jours malheureux, et l’enfant né dans ces jours-là était impitoyablement jeté et abandonné dans les broussailles ou égorgé. D’autres causes encore, telles que de grandes souffrances pendant l’accouchement, étaient des arrêts de mort pour les ombiaches. Quelques mères, au temps de Flacourt, trouvaient le moyen de sauver leurs enfants de la férocité idiote des ombiaches, en les envoyant au loin pour les faire élever. L’hospitalité était en usage à Madagascar, comme chez beaucoup d’insulaires, qui accueillent l’étranger volontiers, beaucoup par curiosité , pour avoir des nouvelles du dehors.
Sans être naturaliste, Flacourt a parlé des plantes et des animaux qu’il a rencontrés à Madagascar et il a indiqué de son mieux les ressources du pays. Le cocotier, selon nue tradition locale , aurait été implanté dans l’île par des noix venues de quelque contrée lointaine avec les flots de la mer. Il cite les racines alimentaires, les fruits savoureux, le miel des abeilles et celui des fourmis mellifères. « Tout ce pays, s’écrie l’historien, tout ce pays
est fécond. L’île est fournie de tout ce qui est nécessaire à la vie, de sorte qu’elle peut facilement se passer de toutes les autres nations. » Il constate que l’île n’a pas d’animaux dangereux et qu’elle en possède d’infiniment remarquables. Les crocodiles, qui, seuls, sont dangereux, vivent retirés au fond des rivières.
Tel est l’ensemble de ce curieux tableau, comme l’a dessiné, avec une honnête naïveté Étienne de Flacourt. Le tableau est si fidèle qu’il est encore ressemblant de nos jours. Dans les civilisations primitives, comme dans les civilisations avancées, l’homme change moins qu’on ne le croit et l’empire des mœurs, celui des traditions, la persistance des caractères restent toujours les mêmes ou à peu de chose près. Nous avons reproduit le vieux tableau peint par Flacourt, parce qu’il nous a paru qu’il n’était pas sans intérêt de le comparer avec celui qu’a tracé en raccourci Marco Polo, et celui plus moderne que nous allons en tracer nous-même, dans la suite de cet ouvrage, d’après les récentes explorations de M. Alfred Grandidier. Ces trois tableaux formeront un ensemble qui se rapprochera certainement de la vérité.
En quittant Madagascar, Flacourt avait laissé le commandement de la colonie à Promis, qui, au demeurant, lui parut être l’homme assez énergique pour continuer sa rude tâche. Il est présumable qu’arrivé en France, l’ancien gouverneur ne fut pas étranger au remaniement de l’ancienne Compagnie. A l’expiration du privilège de la Société de V Orient, accordé pour dix ans seulement, le maréchal de la Meilleraye en avait obtenu la concession à son profit.
La Société fut reconstituée le 12 octobre 1656, en vertu d’un arrêt du Roi en date du 12 août précédent, au nom des associés de la Compagnie Rigault, parmi lesquels on remarque les sieurs de Flacourt, d’Aligre, trésorier des Menus, et de Beausse, qui déclarent vouloir entrer dans la nouvelle Compagnie. Dans l’arrêt, « le roi voulant pourvoir à ce qu’une entreprise si avantageuse à la religion catholique , si glorieuse à l’État et si utile au commerce, ne demeure point imparfaite , a nommé des commissaires de son Conseil pour entendre les propositions qui seront faites tant pour les intéressés et associés en la compagnie du sieur Rigault que par les autres qui pourront se présenter et
former une Compagnie de personnes considérables et intelligentes pour envoyer dans ledit pays des ecclésiastiques capables d’instruire les peuples qui y habitent, des hommes et des vaisseaux bien équipés, en tel nombre qu’ils trouveront à propos pour y négocier et trafiquer, promettant Sadite Majesté de donner à la Compagnie qui sera par eux formée telle concession qui sera nécessaire pour faire réussir avantageusement ladite entreprise. » Ainsi remaniée, la première Société traîna péniblement son existence pendant une période de dix ans sous la direction du duc de la Meilleraye , elle ne tira aucun profit ni de ses capitaux ni de la protection du roi.
Il fallut le puissant essor donné à toute chose par l’avènement à la majorité du jeune Louis XIV et par le génie de Colbert pour que la grande idée de Richelieu reprît une forme digne de ces deux grands hommes.
C’est en 1664 que fut fondée par Colbert, sous la dénomination de Compagnie Orientale et sur le modèle des compagnies anglaises créées en 1660, une nouvelle Société de commerce, qui obtint la cession à son profit des droits concédés à la précédente sur Madagascar. Son capital ne s’élevait pas à moins de 15 millions de livres, somme considérable pour cette époque. L’édit d’août 1664, qui lui conférait ces droits, s’exprimait ainsi dans son article 29 : « Nous avons donné, concédé et octroyé, donnons, concédons et octroyons, à ladite Compagnie, l’île de Madagascar ou Saint- Laurent, avec les îles circonvoisines (1), forts et habitations qui peuvent y avoir été construits par nos sujets; et, en tant que besoin est, nous avons subrogé ladite Compagnie à celle-ci devant établie pour ladite île de Madagascar, pour en jouir par ladite Compagnie à perpétuité, en toute propriété, seigneurie et justice. »
(1) C( Les îles de France et de Bourbon, sur lesquelles la France n'a jamais exercé d'autre prise de possession et qui furent rendues à la couronne ne 1770 moyennant une rente de 1,200,000 livres stipulée en faveur de la Compagnie, de même que Madagascar lui avait été rétrocédée juste un siècle auparavant, aussi moyennant certaines stipulations. » (Notes mises à la fin de la brochure de M. Laverdant sur la Colonisation de Madagascar, par M. Lepelletier Saint- Remy.)
Le roi avait accordé les plus grandes faveurs à la Société des Indes orientales. Des honneurs et des titres furent promis à ceux qui se distingueraient au service de la Compagnie. Sa Majesté avait même pris un intérêt d’argent dans cette importante opération de commerce. Son exemple fut imité par tous les princes du sang et par les cours souveraines de France qui personnifiaient la haute magistrature et l’élite sociale de ce temps. Jamais entreprise ne fut organisée sous de plus brillants auspices. L’émission des actions de la Compagnie n’était pas encore terminée, ses prospectus circulaient encore dans le royaume que déjà les syndics commençaient à travailler aux préparatifs d’une flotte pour Madagascar. « Cette île, dit Charpentier, qui est possédée par les Français seuls, étant considérée par la. Compagnie comme un lieu propre à y faire un puissant établissement , elle résolut de commencer par là son grand commerce (1). »
La concession faite par l’édit du mois d’août 1664 fut corroborée par un nouvel édit du 1er juillet 1665 qui prescrivit de nommer désormais île Dauphine l’île de Madagascar qui, depuis sa découverte par les Portugais, avait porté le nom d’île Saint-Laurent. Les uns affirment que ce nom lui avait été donné en honneur de dom Lorenço de Almeyda, premier vice-roi aux Indes orientales, pour Emmanuel de Portugal ; d’autres assurent que ce fut parce que la flotte de Fernan Suarez y aborda le jour de la Saint-Laurent.
(1) Le roi figurait dans la souscription de quinze millions pour un cinquième, soit trois millions prêtés pour dix ans, sans intérêt et destinés à couvrir les pertes, s’il s’en présentait au bout de dix ans. La reine , la reine mère, le Dauphin souscrivirent pour 60,000 livres, le prince de Coudé pour 30,000 livres, le prince de Conti pour 20,000. La cour, à elle seule , y figurait pour deux millions de livres au moins. Les cours souveraines souscrivirent pour 1,200,000 livres, les officiers des finances pour deux millions, Rouen pour 550,000, Bordeaux pour 400,000, Tours pour 150,000, etc. Le corps des marchands de Paris souscrivit pour 650,000 livres. Ils avaient été consultés par Colbert , qui les avait invités à se réunir au préalable et à présenter leurs vues sur le projet. Ils rédigèrent un cahier en quarante articles et lorsque le cahier leur fut rendu par Colbert, ils virent, non sans surprise, que Louis XIV, âgé de vingt-six ans, avait écrit de sa propre main, en marge, des observations personnelles sur chacun des articles de ce cahier. (Charpentier, Histoire de V établissement de la Compagnie française pour le commerce des Indes orientales, dédié au Roi. Paris, 1666.)
On trouve, dans le nouvel édit de 1665, le passage suivant relatif aux droits de la France sur Madagascar mentionnés plus haut, dans l’édit de concession : « Le principal établissement ■de la Compagnie doit être dans l’île appelée jusqu’à présent île de Madagascar, que nous avons concédée à ladite Compagnie, par notre déclaration du mois d’août 1664 , aux conditions y mentionnées, Nous étant le seul souverain qui y ait présentement des forteresses et des habitations. » La même déclaration accorda à la Compagnie le droit de bâtir des châteaux forts avec pontlevis et le droit de haute, moyenne et basse justice. Toutefois, le roi réserva le droit de justice souveraine, l’une des attributions de suzeraineté royale, à l’égard de la nouvelle colonie française.
Le fort Dauphin devint alors le chef-lieu de l’île de Madagascar, à laquelle on donna, dans le sceau royal, le beau nom de France orientale.
M. de Beausse y arriva en 1665, en qualité de gouverneui général pour le roi. Un conseil souverain fut établi dans la colonie et la métropole y fit des envois considérables d’hommes et de matériel. M. de Beausse fut en même temps choisi pour dépositaire des sceaux du roi à Madagascar. Le grand sceau, au rapport de Charpentier, représentait le roi en manteau royal, la couronne en tête, le sceptre dans une main et la main de justice dans l’autre. On lisait, autour de ce grand sceau, la légende suivante :