AD USUM SUPREMI CONSILII GALLIÆ ORIENTALIS
Tandis que cette opulente Compagnie s’organisait en France, les successeurs de Flacourt, qui n avaient hérité ni de sa fermeté ni de ses talents, luttaient à Madagascar contre les difficultés de leur position. Parmi eux, M. de Champmargou se fit remarquer honorablement. Sa persistance et son énergique volonté étaient faites pour de meilleures circonstances. Ce fut sous son gou-
(1) Charpentier, dans son Histoire de la Compagnie des Indes, dit que le nom de France orientale, donné à Madagascar par l’édit de 1G65, lui tut conféré a afin qu’elle conservât une marque éternelle du temps où nous avons commencé à y faire un grand établissement ».
vernement que le père Étienne, directeur de la mission, mu par un dévouement inconsidéré, essaya de convertir au christianisme un chef influent de la province, partisan chaleureux des Français. Cette tentative fit perdre la vie à l’ardent missionnaire, à la fois apôtre et martyr, et à ses compatriotes un appui d’autant plus précieux que dans ce moment la trahison décimait les rangs de nos infidèles alliés. Un Français, le sieur la Case, mécontent de voir ses services méconnus, s’était retiré chez le chef de la vallée d’Amboule, dont il avait épousé la fille. Il était devenu l’idole des indigènes de cette contrée. Loin de chercher à se venger, cet homme aussi intelligent que généreux, dont la tête avait été mise à prix, n’usa de son influence que pour secourir et aider ses anciens amis. Il rétablit la paix compromise avec les chefs des environs et rendit de grands services à la colonie dans la guerre désastreuse qui fut le résultat de la conduite impolitique du père Étienne. On l’en récompensa dignement en le nommant officier, puis major de l’île.
Ce fut le 11 juillet 1665, au matin, qu’eut lieu la prise de possession faite au nom du roi et pour le compte de la Compagnie des Indes orientales, de l’île de Madagascar, qui, selon la volonté de Louis XIV, devait être le pivot des opérations de la Compagnie dans les mers de l’Inde. M. de Rennefort, secrétaire d’État de la France orientale, nous en a conservé les souvenirs dans la relation qu’il a publiée de son voyage. « Je me fis conduire immédiatement, dit-il, chez le gouverneur, M. de Champmargou. Tenant en main un original de la Déclaration du roi pour l’établissement de la Compagnie des Indes orientales en l’île de Madagascar, de laquelle Sa Majesté faisait don à ladite Compagnie, je lui dis que je venais prendre possession de ladite île, au nom du roi. Le gouverneur dit que , le lendemain , il remettrait l’île de Madagascar entre les mains du porteur des ordres de Sa Majesté. »
En 1669, M. le comte de Mondevergue débarqua au fort Dauphin. Il arrivait en qualité de gouverneur général ou vice-roi et amenait avec lui une flotte composée de dix vaisseaux.
La Compagnie royale avait mal dirigé ses opérations, mal choisi ses postes et ses agents. Elle ne tarda pas à chanceler, malgré ses immenses ressources. Ces ressources elles-mêmes , si considérables,
si abondantes , furent une cause indirecte de ruine, dans un temps où les entreprises commerciales étaient si peu formées à la balance de leurs revenus et de leurs dépenses, où ces colossales expéditions financières étaient confiées la plupart du temps à des aventuriers sans pudeur ou à des gentilshommes ruinés, peu habitués, les uns et les autres, au sage maniement des capitaux qui leur étaient alors confiés pour le bien de la France. Le gaspillage s’était installé dès l’origine au sein de la Compagnie. Les millions du roi qui étaient les millions de la France, au lieu de concourir au grand but politique qui les réclamait, entretinrent et alimentèrent pendant quelque temps d’odieuses dilapidations.
Il fallut renoncer aux espérances les plus légitimes. Notre premier établissement sérieux et de grande porportion fut compromis d’une manière désastreuse. Si l’on ajoute à ces causes déjà si tristes d’autres ferments de dissolution, on verra qu’en dehors du gaspillage financier cette grande entreprise était sourdement minée par plusieurs autres agents de ruine, dont un seul eût suffi pour la perdre. C’était d’abord la mésintelligence des chefs de la colonie, puis les hostilités fréquentes des naturels, la détestable administration intérieure et enfin la discorde qui divisa., bientôt les directeurs de la Compagnie elle-même. Malgré un secours de deux millions qu’elle reçut, en 1668, de Louis XIY, la Compagnie, jetée par les causes que nous avons énumérées dans les plus graves embarras, fut obligée de faire, en 1670, remise de ses droits sur Madagascar entre les mains de Sa Majesté.
Le roi supprima le Conseil souverain du fort Dauphin, par arrêt du 12 novembre 1670. La situation de la colonie ne fit alors que péricliter et les Français se retirèrent successivement de l’île.
Malgré l’abandon de ses sujets, Louis XIY ne cessa pas un instant de considérer File de Madagascar comme appartenant au domaine de la couronne, auquel, dans la suite, un arrêt du conseil d’État, de juin 1686, réunit formellement cette île dans les termes suivants : cc Tout considéré, Sa Majesté étant en son Conseil, vu la renonciation faite par la Compagnie des Indes orientales à la propriété et seigneurie de l’île de Madagascar, que Sa Majesté a agréée et approuvée, a réuni et réunit à son domaine ladite île de Madagascar , forts et habitations en dépendant,
pour par Sa Majesté en disposer en toute propriété, seigneurie et justice. »
Après la mort de Louis XIY, des édits de mai 1719, juillet 1720 et juin 1725, consacrèrent les mêmes droits de propriété de la couronne de France sur l’île de Madagascar.
Le moment est venu pour nous de dire ici quelques mots de la question des droits de la France sur Madagascar. Au point de vue diplomatique , ces droits ne sauraient être contestés par personne, car ils reposent sur le droit des gens. On verra, plus loin, que l'Angleterre elle-même les reconnut à l’époque de la Restauration et qu’elle désavoua l’un de ses agents, officier général de la marine britannique , qui avait osé les contester.
On sait qu’après la découverte de l’Amérique, le droit de possession fut un moment à la discrétion des papes, tels que Nicolas Y en 1454 et Alexandre YI en 1493, qui crurent pouvoir attribuer des donations de territoire aux Portugais et aux Espagnols. Mais, bientôt, on revint aux règles du droit naturel et il fut admis par le code des nations que toute terre inculte et sans maîtres constitués appartenait au premier occupant et se trouvait placée par ce fait sous la souveraineté de la nation qui y arborait son drapeau, en y fondant des établissements sérieux, sous la protection de son pavillon. Ces règles passèrent dans le droit des gens et on les trouve formulées dans les divers traités sur le droit public par tous les publicistes qui font autorité dans la science de la législation diplomatique, Mattel, Kluber, Martens (1). Toutes les nations modernes ont reconnu ces principes et c’est en leur nom que l’Espagne, le Portugal, l’Angleterre et la Hollande ont pris possession de leurs colonies. Or, on vient de voir que Louis XIY ne se contenta pas de planter le drapeau français à Madagascar, d’y bâtir des habitations et d’v fonder des bâtiments de commerce, mais qu’il y fit construire des forts , en fit son domaine , y établit sa justice et seigneurie. Jamais souveraineté ne fut mieux établie et d’une manière plus solennelle que celle de la France sur Madagascar.
(1) Wattel, édition Guillaumin, I, page 494 et suiv. — Kluber, édition Ott, §§ 47 et 125. — Martens, édition Vergé, tome Ier, § 34 et suiv.
A l’époque de la réunion de l’île au domaine de la couronne de France, M. de Mondevergue eut le choix de rester gouverneur de cette possession ou de retourner en France. Il prit ce dernier parti, et ce brave officier qui avait administré le pays avec sagesse et rétabli la paix dans la colonie, ayant été néanmoins calomnié par son successeur, fut emprisonné au château de Saumur, où il succomba sous le poids du chagrin.
L’amiral de la Haye lui avait succédé en 1670. Il était arrivé au fort Dauphin muni de pouvoirs illimités, avec une nouvelle flotte de neuf vaisseaux armés en guerre et appartenant au Roi. Il montait le Navarre , de mille tonneaux et armé de cinquantesix pièces de canon. Le sieur Dubois, dans son voyage aux îles Dauphine et Mciscareigne , raconte ainsi l’arrivée à Madagascar de l’amiral de la Haye : « Le 24 novembre, M. de la Haye descendit à terre, accompagné des officiers de l’escadre et de ceux de sa maison. Il trouva toute l’infanterie sous les armes pour sa réception. Ils furent en la maison de M. de Mondevergue, lors encore vice-roi ou gouverneur de l’île, en présence duquel et de M. de Champmargou, lieutenant général, de M. de l’Espinay, receveur général, et de plusieurs officiers et personnes notables, M. de la Haye fit .ouverture des paquets du roi, et fit faire lecture de ses commissions.
« Le jeudi, 4 décembre, les préparatifs ayant été faits pour la réception de M. de la Haye , en qualité d admirai gouverneui et lieutenant général pour le roi, la chose fut exécutée ainsi. Les troupes d’infanterie, tant de l’île que celles de la flotte du sieur admirai étant sous les armes et les Français, habitants en l’île, et plusieurs originaires qui avaient été mandés estant présents, Monsieur l’admirai sortit de son logis accompagné de la Mission, et de M. de Gratteloup, maréchal de camp, de M. de la Raturière , aide de camp, de M. de Champmargou, lieutenant général, du sieur la Case, de plusieurs officiers, garde et maison de M. l’admirai. Ils furent jusque sous la porte du fort, où était dressée une espèce de throsne. Chacun y prit son rang selon sa qualité. L’on imposa le silence et le secrétaire du conseil lut lescommissions du roi données en faveur de M. de la Haye, par lesquelles il parut que Sa Majesté, voulant maintenir les pays
orientaux et peuples d’iceux qui sont ou seront sous son obéissance , a trouvé ne pouvoir faire un meilleur choix que celui de la personne de M. de la Haye, des qualités sus-dites, lui donnant Sa Majesté pouvoir de commander en toutes choses, régir, gouverner , faire et ordonner tout ainsi que ledit sieur de la Hâve le jugerait à propos pour le bien et avantage de Sa Majesté: mesure pouvoir d’exercer la justice souveraine ès dits pays obéissants, tant sur les ecclésiastiques que sur toutes autres personnes en général. Ensuite de quoi, les officiers prêtèrent serment de fidélité à Sa Majesté et d’obéissance à M. de la Haye. Le mesme jour, M. l’admirai prit possession de l’ile au nom du roy. »
Sous le gouvernement du comte de Mondevergue, comme sous celui de l’amiral de la Haye, M. de Champmargou avait continué à résider au fort Dauphin. Il y jouait le principal rôle dans la direction des affaires, par suite de sa triple et essentielle connaissance des hommes, des choses et des lieux. Un chroniqueur prétend, sans que rien puisse confirmer la vérité de son assertion, qu’il fit échouer à dessein une expédition dirigée contre un des chefs indigènes, par ordre du dernier gouverneur général, dans le but de dégoûter celui-ci d’un pays où lui-même regrettait de ne plus occuper que le second rang, après y avoir possédé si longtemps le premier.
Quoi qu’il en soit , l’insuccès éprouvé par M. de la Haye fit, en effet, sur celui-ci une impression de telle nature qu’il prit la résolution de quitter le fort Dauphin et de porter ses forces à Surate (1). Le départ de l’amiral fut suivi de la mort de la Case et de celle de M. de Champmargou.
M. de la Bretesche, qui succéda à ce dernier, était le gendre de la Case, mais il n’en avait ni les talents ni la 'considération. Il désespéra de se maintenir dans File avec les débris de la colonie , affaiblie chaque jour par les guerres contre les indigènes et les discordes intestines. L’exemple de M. delà Haye le gagna et, profitant du passage d’un navire qui se rendait à Surate, il abandonna le
(1) On trouve, en tête du Journal de M. de la Haye aux Grandes Indes , les pièces et provisions qui lui donnent les pouvoirs de gouverneur et lieutenant général pour le roi en l’isle Dauphine et dans toutes les Indes.
pays ; à peine était-il à bord avec sa famille et quelques amis qu’il aperçut un signal de détresse qui arrivait de la terre qu’il venait de quitter. On mit immédiatement à la mer la chaloupe qui fut assez heureuse pour arriver à temps et pour recueillir, au pied du fort Dauphin, les malheureux qui venaient d’échapper, au massacre des Français par les indigènes.
Ce tragique événement , suite de la longue irritation produite par l’imprudent fanatisme religieux du père Etienne, eut lieu à la fin de l’année 1672. Le Gentil, dans son Voyage dans les mers de l’Inde, raconte que les Français furent surpris sans défense, dans leur église située hors du fort, pendant la messe de minuit, à Noël, et que ceux qui purent s’en échapper allèrent, avec quelques femmes du pays, chercher asile à l’île Bourbon où ils s’établirent.
L’île Bourbon n’avait, à cette époque, que fort peu d’habitants. A part les douze hommes qui y furent déportés par Pronis et qui en revinrent, dit Flacourt, cc bien sains et gaillards, » elle ne reçut, à cette époque, aucun explorateur. M. de Flacourt y envoya, en 1654, huit blancs accompagnés de six nègres, pour l’occuper et la reconnaître. Cette petite colonie y vécut heureuse et dans la plus grande abondance pendant quatre ans ; mais se trouvant sans communication régulière avec l’extérieur, ils profitèrent du passage d’un navire anglais pour se rendre dans l’Inde. L’île Bourbon était encore inhabitée lorsque, vers 1665, selon le rapport de l’abbé Raynal, elle servit encore de refuge aux Français échappés du fort Dauphin. « La santé, l’aisance, la liberté dont ils jouissaient déterminèrent plusieurs matelots des vaisseaux qui allaient y prendre des rafraîchissements à se joindre à eux. » On peut donc dire que la colonie de Bourbon fut en quelque sorte la fille de celle de Madagascar. Depuis, Bourbon n’a cessé de faire entendre des paroles éloquentes en faveur de la grande île Malegache et lui a rendu, ainsi que nous le verrons plus loin , l’hommage que mérite l’ancien berceau de ses aïeux.
Au commencement du dix-huitième siècle, l’attention de la France fut de nouveau attirée par l’importance politique et maritime de Madagascar. L’ingénieur de Cossigny y fut envoyé en 1733 pour explorer la haie d’Antongil : il avait avec lui trois vaisseaux, mais son exploration n’eut point de résultat.
En 1746, Mahé de la Bourdonnais, gouverneur de l’ile Bourbon , va également examiner et étudier le pays.
La Compagnie des Indes cherchait, sous M. de Choiseul, àfonder un établissement dans l’île Sainte-Marie. Elle en trouva bientôt l’occasion. Le 30 juillet 1750, cette île fut cédée à la France par Béti, fille de T amsimalo, dernier souverain décédé de Foulepointe et de toute la côte comprise entre ce lieu et la baie d’Antongil. Cette cession fut faite également par les grands chefs du pays (1).
(1) Yoici l’acte qui constate cette cession :
« L’an des Français 1750, sous le règne de Louis h Bien-Aimé, quinzième du nom, roi de France et de Navarre , BÉTI, fille et héritière du royaume et de tous les droits de feu T amsimalo (ou Batzimilaho ) , son père, en son vivant roi de Foulepointe et des autres pays de la côte de l’est de Madagascar, depuis 18° 30' de latitude méridionale, en remontant vers le nord, jusqu’à la baie d’Antongil, située par 15° 30' de latitude aussi méridionale, souverain de tous les pays et îles adjacents.
a A tous les princes de son sang, à tous les grands de son royaume , chefs de village, commandant pour lui dans ses États, à tous autres, ses sujets quelconques, aux habitants de l’île Sainte-Marie, et à toutes les nations du monde qui ont et peuvent avoir commerce avec la partie de l’île de Madagascar qui forme son royaume.
C( Fait savoir et notifie, par ces présentes, que feu Tamsimalo, son père, et ELLE-même, depuis plusieurs années , ayant eu dessein , pour le bien de ses États et de tout son peuple, de faire leur possible pour attirer la nation française dans leur pays , par préférence aux autres cantons de Madagascar, ils ont requis, à diverses reprises, les capitaines des vaisseaux de la Compagnie des Indes de France , qui viennent traiter annuellement chez lui des vivres, et pour bestiaux et esclaves, de demander en son nom et pour lui, à Sa Majesté Louis quinzième, roi France et de Navarre, et à la Compagnie , qu’il protège l’établissement d’un comptoir français sur les terres de sa dépendance en l’île de Madagascar ; qu’ils ont chargé récemment le sieur Gosse, officier, qui a fait plusieurs traités pour la Compagnie dans les escales de son royaume, de solliciter messire Pierre-Félix-Barthélemi David, écuyer, gouverneur général pour le roi et la Compagnie des îles de France et de Bourbon, de consentir qu’il soit procédé à l’établissement pour lequel ils ont conjointement offert, promis et se sont obligés, et elle s’offre, promet et s’oblige, de céder, abandonner, livrer et bailler, pour en être mis en pleine jouissance et possession, à Sa Majesté Louis quinzième, et à la Compagnie française des Indes, le terrain qui lui serait nécessaire.
« Le décès de Tamsimalo, son père, étant arrivé dans l’intervalle du retour dudit sieur Gosse, elle, héritière du royaume de feu son père et de tous ses droits, a su , à l’arrivée du sieur Gosse , depuis peu de retour dans une des escales de son royaume, et chargé des ordres, volontés et pouvoirs de mes
Héritière du royaume de son père , Béti voulut témoigner aux Français la satisfaction qu’elle éprouvait de les voir former un établissement permanent dans son pays, en leur cédant en toute
sire Pierre-Félix-Barthélemi David, qu’il ne peut s’établir de comptoir français sur les terres de son royaume qu’au moyen qu’il soit fait un abandon entier, et sans aucune restriction, de l’île de Sainte-Marie, de son port et de l’îlo tqui le ferme.
« En conséquence de quoi, et pour mettre à exécution le projet, à jamais avantageux à son peuple et à son royaume, de faciliter un établissement chez elle, et d’y maintenir les Français,
C( Elle, Béti, reine de Foulepointe, avec toute sa famille, assistée des grands de son royaume, des chefs et des commandants des villages qui lui appartiennent, s’est embarquée sur le vaisseau de la compagnie de France, le Mars, pour se rendre à l’île de Sainte-Marie, où, étant en présence des sieurs Adam de Vïlliers, capitaine dudit vaisseau, du sieur Gosse, officier chargé de traiter de l’acquisition de Sainte-Marie, et d’arborer le pavillon français pour y faire l’établissement qu’elle demande; des sieurs Vizèz, premier lieutenant; Nageon, second lieutenant; Damain et de Ravenel, tous deux premiers enseignes, et Maingaud, écrivain dudit vaisseau le Mars, et des soussignés, grands, chefs, commandants des villages de son royaume, et ses sujets, par elle appelés pour être témoins de la cession et de l’abandon qu’elle fait au sieur Gosse, à ce présent et acceptant pour S. M. le Roi de France, Louis quinzième, et la nation française ;
« Elle déclare, veut et entend, qu’à commencer de ce jour, l’île Sainte- Marie, située parle 16° de latitude méridionale, deux à trois lieues à l’est de la côte orientale de Madagascar, cesse de faire partie de ses États, qu elle a hérités de ses pères, et qu’elle doit laisser à ses successeurs; mais, au contraire, soit et demeure toujours appartenant, avec son port et l’îlot qui le ferme, à S. M. Louis Quinze, roi de France et de Navarre, pour servir au commerce de la Compagnie des Indes, cédant, abandonnant, livrant et transportant tous ses droits quelconques sur ladite île et ses dépendances audit seigneur roi de France et à sa Compagnie des Indes, pour par ledit seigneur roi de France et sa Compagnie des Indes en être pris possession et pleine jouissance de ce moment, et y rester à perpétuité, comme maîtres pleins, puissants et souverains seigneurs d’icelles, sans etre tenus de payer à elle, Béti, ni à aucun de ses successeurs , aucuns droits et rétributions pour cause de ladite acquisition ; reconnaissant, elle, Béti, S. M. Louis XV, et sa compagnie des Indes, pour souverains maîtres et seigneurs indépendants de ladite île et de son port, pour en jouir et disposer comme il leur avisera bon être : promettant, elle, Béti, reine, sa famille, les grands de son royaume, les chefs et commandants de ses villages, à ce présents et consentant, pour les droits du royaume et particuliers, soutenir, protéger, maintenir, défendre contre tout trouble et empêchement de la part des naturels de l’île de Madagascar ou autre nation qui voudraient interrompre ou
propriété l’île de Sainte-Marie. Legentil rapporte qu’à son retour de File de France, Béti fit une seconde donation de File Sainte- Marie aux Français, qui en reprirent possession en 1754.
s’opposer à leur établissement, les sujets de S. M, le roi de France et les employés de la Compagnie des Indes, en pleine paix et jouissance et entière possession de l’île Sainte-Marie et de ses dépendances ;
cc Veut pareillement et entend, ladite reine Béti, que la concession et l’abandon qu’elle fait aujourd’hui, de son plein gré et de son mouvement volontaire, pour le bien de ses peuples et de son royaume, soit et demeure stable, à perpétuité, sans que, pour quelque motif que ce puisse être, aucun de ses héritiers, sujets ou autres nations , pour raison d’aucuns droits .ou cessions particulières, puisse prétendre à en débouter la nation française, aujourd’hui en possession de ladite île et de ses dépendances. »
« Beconnaissant, par ces présentes, ladite reine Béti, qu’elle a reçu du sieur Gosse, de la part de S. M. le roi de France et de la Compagnie des Indes, à titre de compensation, dédommagement, échange, une certaine quantité d’efEets à elle propres et convenables, dont elle est contente, ainsi que les grands du royaume, à ce présents et acceptant, comme chargés des intérêts de leur reine et de sa couronne,
« Déclare, Béti, à tout le royaume de Foulepointe, à ses alliés et aux rois de Madagascar, ses voisins, que les Français sont et demeurent quittes à perpétuité, envers tous les rois de Foulepointe, ses descendants, et autres qui pourraient y prétendre ; et qu’elle veut et entend qu ils soient reconnus, par tous les peuples de Madagascar, pour seuls maîtres et souverains de l’île Sainte-Marie, son port et l’îlot qui le ferme ;
a Veut que copie du présent acte soit déposée dans son trésor, pour demeurer et passer à ses descendants ; qu’il soit envoyé des courriers dans les principaux établissements de son royaume, pour donner avis à tous ses sujets, même aux peuples voisins et ses alliés, de la prise de possession de ladite île par les Français.
« Et a signé ladite reine Béti, de sa marque et de son cachet, qu’elle a fait reconnaître par les grands de son royaume.
cc Et ont aussi signé les sieurs acceptant et témoins de la prise de possession, dans le port de Me de Sainte-Marie , en la partie orientale de Me de Madagascar, le 30 juillet 1750. »
« Gosse, Adam de Villiers, J. Vizèz, Nageon de l’Estang, Kerostain, de Ravenel, Maingaud. »
En marge est une empreinte en cire rouge, suivie de ce signe F , et apostillée de ces mots : Cachet et marque de Béti, reine de Foulepointe, fille du défunt roi, seule héritière de ses liens ;
Et une autre empreinte de cire, suivie de ce même signe et de ces mots : Marque de la reine, mère de Béti.
Suivent les marques (fi) de Bécalanne, beau-père du roi, chef à Fénériffe ,
En 1758, le gouverneur de l’île de France, Dumas réserva par un décret, pour le compte du roi, le privilège du commerce sur toute la côte.
Les premiers commencements de la colonie de Sainte-Marie devenue depuis le poste principal de la France à Madagascar (1), ne furent pas heureux. Le sieur Gosse, qui représentait, en juillet 1750, le roi de France et la Compagnie des Indes, n’avait aucun des talents nécessaires au gouvernement de ces nouvelles possessions. A la fois autoritaire et relâché, injuste et tracassier dans ses procédés et léger dans sa conduite , il ne sut ni commander ni se garder. Quatre années après la prise de possession de Sainte-Marie et de ses dépendances, il fut surpris par un parti de Malegaches qui le massacrèrent avec tous ses compagnons. On envoya de l’île de France un vaisseau qui tira vengeance de ce crime, et Béti, soupçonnée de trahison, fut amenée à Port Louis, mais reconnue innocente, elle revint à Foulepointe, où elle fit de nouveau cession de Sainte-Marie à la France. M. Laverdan raconte, dans sa brochure sur la Colonisation de Madagascar , qu’elle épousa par la suite un soldat de la Compagnie des Indes qui rendit de grands services au commerce de la côte orientale.
On verra plus loin que Sainte-Marie a vécu de sa propre vie depuis cette époque, qu’elle n’a cessé d’être en relations d'échanges avec les îles de France et de Bourbon et qu’à travers toutes
et de Diennesenhar , petit-fils du roi ; Quintade,, chef de Foulepointe ; Vomaisse, èhef de Foulepointe; Ponerif, chef de Foulepointe ; Ratssora , chef de Fénériffe ; Youlousara , chef de la baie d’Antongil; Tempenendric , chef de Foulepointe ; Mananpiré, chef de Foulepointe ; Piamanette, chef de Mahambou ; Natte, chef de Massinéranou ; Fatara, chef à Foulepointe; Rafizimoine, chef de Foulepointe; Lahaibé; Sivouguaorrac, chef à Maenbou ; Meaboloulou, chef de Maenbou ; Rcimbonnc , chef à Maenbou ; Ynenguissc ; Malélaza, chef du Banivoul; Ramamamou, chef du Banivoul; Dianperavola , chef à Foulepointe; Raftnoine, chef à Foulepointe; Ratcisagay, chef de la grande île Sainte-Marie; R.amcinsouganne ; Bérigny ; Racaca, chef de Sainte-Marie, résidant sur Loquay (îlot situé à l’entrée du port) ; Dicimanharé , chef de Laivande, île Sainte- Marie ; Tanpenendienne, chef de la grande île Sainte-Marie ; Embousenga, chef de la grande île Sainte-Marie; Rambonnevoulou, chef de la grande île Sainte- Marie.
(1) On trouvera plus loin, au livre second, un chapitre tout entier, le chapitre IV, consacré spécialement à Sainte-Marie de Madagascar.
les vicissitudes de la prise et de l’abandon successif des autres points des côtes de File , elle est demeurée comme notre poste avancé, comme la gardienne et le symbole de nos droits de possession sur l’île entière : elle jouit aujourd’hui d’une certaine prospérité.
Ainsi donc, vers 1761 , des établissements de commerce appartenant à des Français embrassaient la côte orientale de Madagascar dans sa plus grande étendue depuis le fort Dauphin jusqu’à la baie d’Antongil. On voit, quelques années plus tard, en 1767, le gouvernement français reprendre ses anciens projets et revendiquer officiellement le privilège exclusif du commerce malegache et faire de Foulepointe le centre de ses opérations.
Enfin, en 1768, M. le comte de Maudave, à la suite d’un mémoire adressé par lui à M. le duc de Praslin , ministre de la marine, est chargé d’aller relever à Madagascar le fort Dauphin, dont il venait d’être nommé commandant pour le Ptoi. Grâce à sa modération personnelle et à un système bien entendu d’économie, M. de Maudave serait peut-être parvenu à faire prospérer la colonie , sans les continuels changements de politique qui se succédaient dans la métropole et qui entravèrent nécessairement ses projets. La jalousie permanente des administrateurs de File de France fut également pour lui un grand obstacle.
M. de Maudave, renonçant au système militaire, avait proposé au gouvernement un plan nouveau de colonisation « pour le seul objet de commerce ». Dès les premiers mois, les subsides lui manquèrent pour l’installation même de sa colonie et la métropole lui refusa bientôt tout secours. Il avait obtenu des chefs du pays la cession spéciale d’une étendue de neuf à dix lieues de terre sur les bords de la rivière de Fanzahère, où il essaya de former un établissement, mais il fut, faute de ressources, forcé d’abandonner bientôt ce premier essai. M. le comte de Maudave quitta la colonie en août 1769.
La France, absorbée alors par les préludes de la guerre d’Amérique, renonça, pour le moment, à toute opération militaire ou commerciale sur la grande île indienne.
Ce ne fut qu’en 1778, que le comte hongrois Maurice Benyovski reçut du duc de Choiseul la mission de fonder un
grand établissement dans la baie d’Antongil. Après sa merveilleuse évasion du Kamtschatka, le comte Benyowski s’était rendu à l’île de France, où il avait conçu l’ambition, au milieu de beaucoup d’autres projets, de fonder un établissement à Madagascar.
Ses commencements avaient été très aventureux. Il était né en 1741 à Verbowa, en Hongrie, où sa famille possédait, disaitil, de grands domaines. Entré dans la carrière militaire, il avait assisté à la bataille de Lobositz, en 1757, à celles de Prague et de Schweidnitz et, enfin, en 1758 a celle de Donstadt. Traité en rebelle par la maison d’Autriche , il s’était vu privé de ses biens et exilé. Il s’était rendu en Pologne pour se joindre aux défenseurs de l’indépendance contre les Russes. C’est là qu’il reçut ses grades militaires jusqu’aux plus élevés. Fait prisonnier pendant le siège de Cracovie, le comte Benyowski avait été envoyé dans la forteresse de Casan sur le Volga. Impliqué dans une conspiration contre Catherine II , il fut déporté au Kamtchatka dans les premiers mois de 1771. Ici, la série de ses aventures prend les proportions d’un roman picaresque. Il s’échappe après cinq mois seulement de captivité, se met à la tête de ses camarades de prison, attaque la garnison, s’empare d’une corvette pour revenir en Europe par l’Asie et l’Afrique. A la suite d’incidents sans cesse renaissants , qu’il est superflu de raconter, il va successivement au Japon, à File Fosmose,à Macao. Un vaisseau français le prend à Macao et le conduit à l’île de France ; de là il se rend à Madagascar, où il descend au fort Dauphin. Il s’embarque, enfin, pour la France et il arrive au Port-Louis, près Lorient, en Bretagne. C’est en France que sa destinée va prendre une face nouvelle, à la fin du règne de Louis XV. La société de Paris, alors si frivole et si passionnée pour le merveilleux , s’éprend de l’aventurier hongrois, du soldat polonais, et le duc d’ Aiguillon ne craint pas de lui confier la mission , que tant d’autres officiers généraux eussent remplie plus honorablement, d’aller à Madagascar relever le drapeau de la France. Ces officiers français, par l’organe de M. de Cossigny, protestèrent auprès de M. de Boynes, ministre de la marine, contre le mauvais choix du chef de l’expédition, en même temps que contre l’intention de fixer l’établissement nouveau dans la baie d’Antongil.
Le comte Benyowski arriva à Madagascar la première année du règne de Louis XYI, au commencement de l’année 1774 ; mais, à l’île de France, ses projets rencontrèrent tant de malveillance qu’il ne put venir mouiller, dans la baie d’Antongil, que le 14 février 1774. Il prit de nouveau possession de Vile de Madagascar au nom du roi de France et en fut reconnu pour gouverneur général. Il débarqua au fond de la baie d’Antongil, sur les bords de la rivière Tungumbaly, dans un endroit qu’il nomma Louisbourg. Les chefs et les députés des districts environnants vinrent immédiatement s’engager par serment à coopérer, en ce qui dépendait d’eux , à la réalisation des plans de prospérité conçus par le chef hardi de la nouvelle expédition. Benyowski s’empressa de construire des forts et d’établir des postes de défense le long de la côte orientale à Angontzy, dans l’île Marosse , à Fénériffe, à Foulepointe , à Tamatave à Manahar et à Antsirak.
Dans les premiers mois de son gouvernement, la colonie fut paisible. Une seule peuplade, les Zaffi-Rabé , ayant rompu leurs serments et menaçant la tranquillité de l’île , Benyowski leur acheta leurs villages et sut plus tard échapper à une tentative d’empoisonnement qu’avaient essayée contre lui ces féroces ennemis. Poussé à bout, il les contraignit par la force à se réfugier dans les forêts de l’île. Dans la suite, les peuplades qui s’attachèrent à Benyowski se chargèrent de la répression des Zaffi-Rabé et de ses autres ennemis. Mais la fièvre avait fait autour du nouveau chef de la colonie de grands et irréparables ravages. Atteint luimême par le mal, il se fit transporter dans l’île Marosse, où l’air lui avait paru moins insalubre qu’à Louisbourg , puis dans une plaine située à neuf lieues environ dans l’intérieur, où règne une température bienfaisante , et que , dans leur langage pittoresque , les Malegaches appellent la plaine de la scmtè.
Cependant, l’antagonisme des gouverneurs de l’île de France poursuivait sans relâche l’établissement de Madagascar et son gouverneur général. Un intendant lui fut envoyé de l’île de France. Cet émissaire avait reçu des ordres secrets qui eussent paralysé et ruiné de fond en comble la colonie nouvelle, sans l’infatigable vigilance de son chef. Ces obstacles, quelle qu’en fût la portée, ne découragèrent pas le comte Benyowski. Par
ses ordres, des interprètes qu’il avait soin d’accréditer, parcouraient le pays, pénétraient dans les provinces les plus reculées, contractaient des marchés et nouaient, en son nom, des alliances avec ceux d’entre les chefs qui n’avaient pu assister à la grande assemblée et prêter le serment d’usage. Faisant partager ses vues d’avenir et exécuter ses travaux par les indigènes, il perçait de tous côtés des routes et des canaux, construisait des forts, des bâtiments de tout genre.
Chaque jour arrivaient, à Louisbourg, des députés envoyés par les naturels, soit pour offrir à Benyowski des secours contre les Zaffi-Rabé , soit pour solliciter de lui des traités d’alliance et d’amitié. Dans une excursion que Benyowski fit à Foulepointe, les Bétanimènes, les Fariavahs et les Betsimsaracs. le prirent pour arbitre des différends qui les divisaient. Ces peuplades écoutèrent et suivirent avec respect les conseils du gouverneur français et conclurent une paix qui devait avoir les résultats les plus heureux pour la prospérité de la colonie. Le Icabar, ou grande assemblée générale, où fut discutée cette importante affaire, était composé, dit un historien, d’environ vingt -deux mille naturels.
A son retour à Louisbourg, Benyowski apprit que les Zaffi- Rabé, au nombre de trois mille, avaient paru en armes dans les environs , et demandaient à présenter leurs plaintes au gouverneur. Celui-ci n’hésita pas à se rendre au milieu d’eux , accompagné seulement d’un interprète. Là, il écouta les plaintes des chefs et leur répondit avec succès. Mais à peine avait-il achevé son discours qu’il se vit entouré et menacé sérieusement par cette peuplade barbare. Il allait succomber, lorsque cinquante Malegaches , conduits par un officier européen, arrivèrent à son secours et attaquèrent les Zaffi-Rabé. Dans cette circonstance, Benyowski échappa à la mort par un miracle qu’il dut à son sang-froid et à sa rare présence d’esprit. Obligé de se défendre avec son épée seulement et de se faire jour dans la mêlée, il fut couché en joue à bout portant par un indigène. Ne pouvant éviter le coup, Benyowski lui cria avec force, dans la langue du pays : Coquin, ton fusil ne partira pas! Le hasard ayant accompli cette prédiction, le naturel jeta son arme à terre et s’en-
fuit avec ses compagnons, en poussant des cris et en disant : cc Nous sommes perdus, c’est un ampoumchave , un sorcier. »
Trois années s’écoulèrent ainsi, sans qu’aucune nouvelle arrivât d’Europe pour aider et encourager la nouvelle colonie. Beuyowski aurait infailliblement succombé dans une telle position, contre les attaques des Sakalaves du Nord, sans les secours que lui prêtèrent les peuplades de la côte orientale, qui prirent les armes en sa faveur et repoussèrent plusieurs fois l’ennemi.
Comme on l’a vu, le roi Louis XVI était monté sur le trône, dans cet intervalle. Madagascar eut à souffrir de cet état de choses. Abandonné par la métropole, pour ainsi dire, poursuivi sans relâche par les persistantes intrigues du gouvernement de l’île de France, le comte Benyowski fut amené alors, peu à peu, à profiter d’une circonstance que le hasard avait fait naître et qui devait influer étrangement sur la fin de la carrière publique de cet homme singulier.
Vers le commencement de l’année 1775, il avait appris qu’une vieille femme malegache, nommée Suzanne, qu’il avait ramenée avec lui de l’île de France , disait avoir été vendue aux Français en même temps que la fille de Ramini, dernier chef suprême de la province de Manahar. Elle déclarait , en outre , qu’elle reconnaissait en Benyowski le fils de cette princesse, et, par conséquent, l’héritier des ampandzaka-bé , dignité souveraine qui s’était éteinte par la mort de Ramini. Les paroles de la vieille Malegache avaient produit une révolution parmi les chefs des environs. Ils s’étaient assemblés plusieurs fois et, après s’être consultés, ils avaient déclaré qu’ils n’attendaient que le moment favorable pour honorer en Benyowski le sang de Ramini. A cette même époque, un vieillard de Manahar, qui se disait inspiré, prédisait que des changements considérables allaient avoir lieu dans le gouvernement de l’île et que le descendant de Ramini se ferait bientôt connaître. Il n’en fallut pas davantage chez un peuple superstitieux comme le sont tous les peuples dans l’enfance. Les esprits furent vivement agités par ces prophéties.
Le 16 septembre 1776, un cortège, composé de douze cents hommes environ, et précédé des grands chefs, se présenta devant la maison de Benyowski, en demandant à lui faire une com-
munication importante. Lorsque les saluts furent échangés, Rafangour, chef de la nation des Sambarives, se leva, et s’adressant au gouverneur, lui dit avec solennité : « Béni soit le jour qui t’a vu naître ! Bénis soient tes parents qui ont pris soin de ton enfance ! Bénie soit l’heure où tu posas ton pied sur le sol de notre île ! — Les chefs malegaches ayant entendu dire que le roi de France avait l’intention de te retirer de ce pays et qu’il était fâché contre toi, parce que tu as refusé de faire de nous des esclaves, se sont réunis et ont tenu des kabars pour aviser à ce qu’il fallait faire, si ces rapports étaient vrais. Leur amour pour toi m’oblige en ce jour à te révéler le secret de ta naissance et de tes droits sur cette immense contrée, dont tous les habitants t’adorent. Oui, moi, Rafangour, le seul survivant de la fai ] ] i 1] ij (Jg Ramini, je renonce a mes droits sacres pour te déclarer l’unique héritier légitime de Ramini. Zanaar, le bon génie qui préside à nos kabars, a inspiré à tous les chefs la volonté de te reconnaître pour leur ampamlzaka-bé (1), et de jurer que loin de t’abandonner jamais, ils protégeront au contraire ta personne, au péril de leur vie, contre les violences des Français. » D’autres discours empreints des mêmes sentiments furent prononcés par les principaux chefs, et en quittant leur nouvel ampandzaka-bé, ils lui donnèrent, en se prosternant devant lui jusqu’à terre, les marques d’un respect qui n’est dû à leurs yeux qu’au représentant de la puissance souveraine.
Quand cette manifestation des chefs malegaches fut terminée, trois officiers de la garnison coloniale, accompagnés d’un détachement de cinquante hommes, vinrent trouver le comte de Benyowski et lui déclarèrent fermement que les déloyales intrigues de l’administration de l’île de France les avaient décidés à unir leur sort au sien et qu’ils étaient résolus à ne l’abandonner jamais. Benyowski crut devoir leur adresser des remontrances pleines de sagesse, auxquelles ils répondirent qu’ils s’étaient entendus avec les chefs de la province et qu’aucune considération ne les ferait renoncer à leur projet. Un grand kabar eut lieu le
(1) Le mot malegache ampandzaka signifie prince, comme audrian signifie noble. Le titre d'ampandzaka est donné aux membres de la famille royale et à tous ceux qui tiennent par le sang au souverain.
lendemain. Les chefs renouvelèrent leur déclaration de la veille et engagèrent Benyowski, au nom du peuple malegache, à quitter le service du roi de France et à indiquer la province qu’il désirait choisir pour lieu de sa résidence, afin qu’on y bâtît une ville. Benyowski répondit que son intention était bien de se démettre des fonctions de gouverneur général ; mais qu’il croyait devoir attendre l’arrivée des commissaires français qui viendraient, dans peu de temps, visiter la colonie et entre les mains desquels seulement il pouvait se dégager de ses serments envers la France. Il ajouta que, quant à la ville dont on souhaitait la fondation, l’emplacement le plus convenable serait le centre de l’île. Il développa à cette occasion le plan de gouvernement qu’il lui paraîtrait convenable d’adopter. Quand il eut fini, un des chefs reçut des indigènes de l’assemblée l’ordre de veiller à ce qu’aucune tentative ne fût commise contre la vie ou la liberté de leur ampandzaka-bé.
Les commissaires royaux, dont avait parlé Benyowski, MM. de Bellecombe et Chevreau , envoyés par le gouvernement de l’île de France, arrivèrent le 21 septembre 1776, et, jusqu’au 27, ils s’occupèrent à visiter toutes les parties de l’établissement colonial. Ils remirent à Benyowski un certificat constatant la parfaite régularité de son administration, et reçurent de lui la démission de sa charge. Ces formalités accomplies, ils se rembarquèrent précipitamment, dans la crainte de subir les atteintes de la fièvre et ne se firent pas faute à leur retour de déprécier les actes de ce gouverneur général.
Dès ce moment', Benyowski se considéra comme le chef suprême de Madagascar.
Il convoqua, le 10 octobre, un kabar général des peuples malegaches et remplit toutes les cérémonies du grand serment. Le 11 du même mois, l’acte solennel et définitif qui constatait son élévation à la dignité d’ampandzaka-bé fut lu trois fois à haute voix et signé par trois des plus puissants chefs de l’île, qui étaient : Javi, roi de l’Est, dont Foulepointe était le cheflieu; Lambouine, roi du Nord, et Rafangour, chef des Sambarives, habitants des environs de la baie d’Antongil. Les grands chefs de toute la côté orientale, depuis le cap d’Ambre
jusqu’au cap Sainte-Marie, s’étalent rendus à cette assemblée dans laquelle plus de cinquante mille Malegaches vinrent se prosterner devant leur nouveau souverain. La constitution malegache fut discutée et acceptée dans les trois séances du 13, du 14 et du 15 de ce mois. Cette constitution contenait dans son premier et principal article l’institution d’un Conseil suprême composé de vingt-deux membres, choisis parmi les chefs des diverses nations.
Ce fut alors que Benyowski crut le moment venu de faire connaître aux chefs assemblés la nécessité de conclure un traité avec la France ou tout autre pays, afin d’assurer l’exportation des produits de File. Etait-ce un moyen détourné de relier l’île de Madagascar à la France ? Il ajouta qu il avait 1 intention de partii pour accomplir ce projet. Le vieux chef Rafangour s écria que c’était courir à sa perte et engagea l’assemblée à ne pas consentir à un tel dessein. Après une longue et orageuse délibération, il fut arrêté que l’ampandzaka-bé se rendrait, ainsi qu’il souhaitait, en France ou dans un autre pays, avec de pleins pouvoirs pour traiter, au nom de la nation malegache , mais qu il prendrait , avant de partir, l’engagement de revenir à Madagascar, soit qu’il réussît, soit qu’il échouât dans son entreprise.
Enfin, le 10 décembre de cette même année 1776, la troisième du règne de Louis XYI, Benyowski s’embarqua à Louisbourg sur un brick qu’il avait frété. En s’éloignant des rivages de Madagascar, il put voir avec émotion l’immense concours de naturels qui s’y étaient rassemblés , pour lui souhaiter un heureux voyage et pour conjurer les maléfices du mauvais génie, s’il tentait de s’attaquer à lui (1).
A peine arrivé en France , Benyowski eut de longues conférences où il expliqua au gouvernement métropolitain quelle avait dû être sa conduite. Il reçut une épée en récompense de ses services qui, du reste, avaient déjà trouvé en Benjamin Franklin un avocat chaleureux. Ce fut vainement toutefois qu’il offrit ses projets
(1) Tous ces faits sont consignés dans les curieux Mémoires qui ont été laissés par le comte Benyowski, et qui furent publiés pour la première fois en anglais à Londres, en 1790; puis, traduits en français et édités à Paris, en 1791, 2 vol. in-8°.
de traité à la France d’abord, puis , en les colportant un peu partout, à l’Autriche et à l’Angleterre.
Lecomte Benyowski , d’après les conseils de Franklin, passa alors en Amérique, où il sut persuader et intéresser la jeune république, en lui parlant de ses succès, de ses forts, de ses villes malegaches et de sa grande route royale d’Antongil à Bombetok. Les Américains lui fournirent quelques subsides, pour encourager ces opérations , mais sans toutefois y attacher un caractère officiel. Son absence dura ainsi jusqu’en 1785. Le prétendu souverain de Madagascar se déoida enfin à reprendre la mer et, le 7 juillet, il arriva à l’île de Nossi-bé, dans la baie de Passandava. Il se rendit par terre à la baie d’Antongil. Le roi du Nord, et une foule d’autres chefs l’accueillirent avec le plus vif enthousiasme, ce qui démontrait qu’une absence de près de dix ans n’avait rien changé à leurs sentiments pour lui.
Pendant que ce souverain d’aventure fortifiait le village d’Ambohirafia, dont il avait fait sa capitale, qu’il établissait des postes à Manahar et dans d’autres villages de la province, une expédition destinée à revendiquer contre un rebelle notre droit de possession française sur Madagascar se préparait contre lui à l’île de France.
Le 28 mai 1786, un navire de guerre expédié par le gouverneur, M. de Souillac, par ordre de sa métropole, mouilla dans la baie d’Antongil. Soixante hommes du régiment de Pondichéry, après avoir débarqué , arrivèrent sans résistance au pied du fort de Mauritiana, où Benyowski s’était renfermé avec deux blancs et trente naturels. Un feu de mousqueterie s’engagea entre la troupe et la petite garnison du fort qui , par suite de la retraite des Malegaches, se vit bientôt réduite aux trois Européens. Au moment où Benyowski allait mettre le feu à une pièce de canon chargée à mitraille et pointée contre les Français sur l’étroit sentier qui conduisait à la position où il s’était retranché, il fut frappé d’une balle au sein droit ; son corps resta trois jours sans sépulture. Ce fut M. de Lassalle, un de ses officiers, qui le fit enterrer et qui planta alors les deux cocotiers que l’on voit encore , dit-on , sur sa tombe.
Telle fut la mort misérable de Benyowski, magnat de Pologne
et de Hongrie ; tel fut le règne éphémère de cet homme singulier, dont les Malegaches vénèrent encore la mémoire et auquel les Français n’ont rendu qu’une justice tardive, parce qu’il avait méconnu les droits et les intérêts de son pays d’adoption. Cependant, ceux qui connaissent à fond les choses, telles qu’elles sont à Madagascar et qui ont été à même d’examiner avec impartialité les idées de colonisation et les actes successifs de ce gouverneur général s’accordent à dire que sa conduite politique envers les Malegaches qu’il sut admirablement discipliner, ainsi que ses vues d’administration appropriées au pays , sont destinées à servir un jour de guide à qui voudra fonder à Madagascar un établissement français sérieux et durable.
Le comte Benyowski était très brave, actif, rude travailleur, entreprenant à l’extrême. Aussi juste que ferme, aussi généreux qu’énergique , il savait punir et récompenser à propos. Son caractère était plein de douceur. Affable et bon, disent ses contemporains, il aimait à causer, mais il parlait peu de lui-même et avait l’art d’écouter avec complaisance. Il s’exprimait avec une étonnante facilité en neuf langues différentes. Cet aventurier cosmopolite avait, en un mot, des facultés élevées qu’il devait plus encore à la nature qu’à la brillante éducation qu’il avait reçue.
Le comte Benyowski avait été nourri des principes de l’école philosophique du dix-huitième siècle (1) et c’est à ces principes de tolérance, à ces idées libérales qu’il a dû principalement les
(1) Les Mémoires de Benyowski sont semés de récits touchants qui attestent des vues élevées dans celui qui en est à la fois l’auteur et le héros. Nous citons au hasard, comme exemple, les lignes qui suivent : « Cette nation avait une coutume étrange et cruelle qui était observée depuis un temps immémorial. Tous les enfants qui naissaient avec quelques défauts, ou même certains jours de l’année qu’ils regardaient comme malheureux, étaient sacrifiés aussitôt. Le plus communément, ils les noyaient. Le hasard me rendit témoin de cette coutume barbare , quand je descendais la rivière pour me rendre à la plaine de Louisbourg. J’eus le bonheur, le jour de mon départ, de sauver la vie à trois de ces infortunées victimes. Je les fis transporter au Port- Louis, et, dans une grande fête que je donnai à tous les chefs du pays, je les fis jurer de ne jamais commettre à l’avenir de pareils actes de cruauté. Je regardai comme le plus heureux jour de ma vie celui de l’abolition de cette horrible coutume, qui était un effet du fanatisme ou de quelque autre préjugé non moins exécrable. » (Édition de Paris, t. II, p. 277).
succès obtenus par lui sur ces peuplades sauvages que sa politique s’était entièrement conciliées.
En résumé, si nous jetons un coup d’œil rétrospectif sur les administrations précédentes, que voyons -nous? Des hommes aveugles et cruels imposant leurs vices, leurs passions et leurs préjugés à des barbares, dont la naïve logique déconcertait parfois leurs oppresseurs, des gentilshommes corrompus et blasés, divisés entre eus, récoltant pour prix de leurs violences inutiles et insensées les plus sanglantes représailles.
Il est notoire que les premiers rapports des Européens avec les Malegaches furent excellents. « Tous ces gens-là, dit le chroniqueur Dubois sont assez civils et courtois , n’ayant pas la brutalité des autres nations noires. Ils sont spirituels et fins. Autrefois, ces noirs estoient les meilleurs gens du monde, et, quand ils voyaient un homme blanc, ils estoient dans l’admiration et le respect, se couchant à terre , quand il en passoit un près d’eux et si on vouloit entrer dans leurs cases, il se mettoient sur le seuil de la porte et faisoient passer l’homme blanc sur leur corps, disant que la terre n’estoit pas digne de porter un homme blanc, croyant qu’il eust quelque chose de divin; mais, à présent, ils sont bien changés d’humeur, n’ayant pas plus de respect pour un blanc que pour un noir. Et cela par le mauvais exemple qu’ils ont eu des Européens , qui font gloire du pesché de la luxure en ce païs et qui leur débauschent souvent leurs femmes, et quand on leur presche la chasteté, ils se mocquent et disent que les blancs ne sont pas meilleurs qu’eux. »
Les Malegaches, de l’aveu de leurs maîtres civilisés, étaient donc hospitaliers et doux. Ces hommes blancs venus sur leurs merveilleux navires avec leurs beaux uniformes , leurs armes à feu, leur supériorité étrange , étaient des demi-dieux pour les naturels, et les populations surprises et charmées les entouraient de respect et d’amour. A peine arrivés, les colons de Pronis et de Fouquembourg se livrèrent aux plus coupables excès. Pronis lui-même donnait l’exemple de l’immoralité la plus révoltante. Il faisait assassiner Itahoul ou , l’un des chefs malegaches , parce que celui-ci accusait le commandant français de lui avoir pris des bœufs , accusation qui se trouvait parfaitement fondée, Pronis ne se faisait
pas faute d’intervenir dans les querelles des tribus, non comme Benyowski , le disciple de Franklin, mais pour leur vendre son appui , moyennant du riz et des bestiaux.
C’est ainsi qu’on le voit, pour mille bœufs, aider une tribu à en massacrer une autre, faisant assassiner les amants, les maris et les pères des femmes qu’il avait pour concubines, au mépris des plus simples lois de l’hospitalité, compromettant ainsi la situation politique du pays au profit de ses passions personnelles. Enfin, dernier trait qui achève de peindre ce représentant de la civilisation et de la chrétienté, se trouvant un jour en marché d’esclaves avec un capitaine hollandais et pressé de livrer une marchandise qu’il avait vendue sans la posséder, Pronis fait ramasser par un détachement soixante-treize individus qui étaient dans les environs, presque tous de famille libre, et il les vend sans pudeur au traitant : « Depuis ce jour, dit Flacourt, aussitôt qu un navire mouillait sur la rade, toute la côte devenait déserte. »
Delaforest Desroyers, commandant deux vaisseaux pour le duc de la Meilleraye , relâche à Sainte-Marie pour réparer une voie d’eau. Il part en chaloupe et remontant une rivière, à la grande terre, il envoie demander du cristal de roche à des. gens occupés à récolter leur riz. Les pauvres Malegaches 11e se refusent pas à aller à la recherche du cristal ; mais ils supplient le commandant de les laisser finir cette cueillette, disant « que sans cela le riz s’égrènera et que leur récolte sera 'perdue ». A ces mots, Delaforest, furieux, s’emporte, descend de son embarcation, chasse devant lui les habitants d’un village épouvanté, saisit, enchaîne, frappe de son épée les chefs et leurs femmes. Les naturels indignés attirent dans un piège le capitaine français et cinq de ses hommes, qui y sont massacrés avec lui.
Desperriers, digne lieutenant de Pronis, reçoit la nouvelle de la mort de Desroyers. Il s’avise d’en accuser les chefs du pays d’Anossi, situé à plus de deux cents lieues de l’endroit où avait été commis le meurtre. Desperriers entre dans la pays d Anossi, surprend les habitants en pleine paix et les massacre. Les détails de cette affreuse opération méritent d’être signalés.
Un des chefs du pays, Dian-Panolahé , était venu s établir à Fanzahère, et, pour garantie de paix, il avait laissé son fils aîné
en otage au fort. Une nuit, Dian-Panolahé est surpris dans son sommeil, enchaîné et conduit au fort Dauphin, après avoir vu piller et incendier sa demeure. Un chef septuagénaire et sa femme sont massacrés dans un village voisin, tandis qu’un autre détachement frappait endormis sur leurs nattes un chef important, Dian-Eassoussa , et son fils. En apprenant ces attaques et ces assassinats, le chef principal du pays d’Anossi, Dian-Machicore, réunit toute sa famille et se présente au fort pour jurer que lui et les siens ne sont coupables d’aucun tort envers les Français. Cette démarche si pleine de grandeur 11e produit aucune impression sur Desperriers. Dian-Machicore et un de ses fils sont mis aux fers et attachés par les pieds à un poteau, auprès de Dian- Panolahé! Deux autres fils du chef, ses trois filles, quatre de ses neveux et plusieurs membres de sa famille sont envoyés sur le navire le Saint-Georges , en rade, pour être gardés à vue.
A quelques jours de là, le pilote montant le Saint- Georges s’en vint dire au lieutenant de Pronis que ses prisonniers le gênaient à bord. « Eh! bien, descendez-les , répond Desperriers; mais qu’en ferons-nous à terre ? »
Une embarcation du Saint-Georges jeta bientôt sur la grève les Malegaches , les mains liées derrière le dos , et quelques nègres, envoyés du fort, commencèrent à sagayer ces malheureux sans défense. Un missionnaire, le père Bourdaise, accourut et les baptisa dans le sang, en élevant au ciel des actions de grâces. Une jeune femme, déjà blessée, parvint à s’échapper, se jeta à la mer en nageant vigoureusement vers un bouquet de bois du rivage opposé. Cependant Desperriers, du haut du fort, observait tranquillement cette scène sanglante. Sur son ordre, une pirogue mise à l’eau et vivement poussée atteint la Malegache et un matelot l’achève à coups d’aviron sur la tête. Le massacre fini, Desperriers s’en alla trouver Dian-Machicore, qui ne savait rien du malheur de sa famille, et lui promit la vie à lui et à tons les siens j s’il lui livrait son or. Le chef commanda à son fils d’aller chercher toutes ses richesses, et le jeune garçon partit pour son village sous la garde d’un détachement.
« Ils arrivèrent au bois, dit le chroniqueur auquel nous empruntons ces détails : Dian-Bel (c’était le nom du jeune homme)
HISTOIllE POLITIQUE DE MADAGASCAR.
dit à sa sœur, qui gardoit la maison, que, pour sauver la vie à son père et la sienne, et celle de ses frères, elle allât quérir tout l’or que le chef possédoit. La pauvre fille s’y en va toute seule, au milieu de la nuit, à plus d’une lieue dans la montagne et dans le bois. Elle apporte, au bout de trois heures, un panier sur sa tête, où étoient l’or, les colliers, les oreillettes et bracelets de son père, et tout le meilleur qu’ils possédaient. Non contents de cela, lesdits François pillèrent tout ce qu’il y avoit dans la maison et s’en retournèrent au fort le lendemain avec les prisonniers. Desperriers et les autres, trouvant qu il y avoit quelques cents gros d’or, dirent que Mhchicore se mocquoit et qu il avoit bien plus d’or que cela. Puis, Desperriers et son lieutenant, après avoir adressé aux chefs des reproches d’avoir fait tuer M. Delaforest (ce qu’ils nioient et disoient qu’ils n’avoient aucune connoissance , ni affinité avec les nations de ces cantons-la et qu ils en étoient innocents), les François leur dirent qu’il falloit qu’ils mourussent. Dian-Machicore supplia qu on les envoyât en Fi ance où on leur feroit leur procès, s’ils avoient mérité la mort; mais Panolahé dit : « Puisqu’il faut que nous mourions, allons à la « mort. »
« Alors, après leur avoir annoncé le massacre de leurs enfants, on les livra tout nus à des noirs qui les tuèrent à coup de sagayes. Yoilà, ajoute simplement le chroniqueur, tout ce qui s’est passé depuis le départ de V Ours jusqu’au départ du Saint-Georges. »
Nous faisons grâce au lecteur de toutes les aménités que se permirent les premiers gouverneurs et qui avaient, en somme, la portée politique la plus grave. Nous passons également sous silence le fanatisme de certains missionnaires, tels que le pèie Étienne, et les rapines infâmes des premiers traitants. Nous en avons assez dit sur ces tristes sujets pour faire voir comment ces civilisateurs éclairés savaient faire respecter en eux la grande nation dont ils étaient les représentants, le roi de France dont ils étaient les envoyés, le Dieu dont ils auraient dû être les apôtres de tolérance, de miséricorde et de paix.
Puisse l’exemple de ces excès et de leurs tristes conséquences politiques, puisse l’histoire de ces fautes de tout genre en détourner un jour ceux auxquels la Providence confiera le soin d’a-
chever, à Madagascar, l’œuvre de civilisation si mal commencée par les coupables aventuriers du dix-septième siècle !
Après la mort du malheureux Benyowski et l’abandon des établissements qu’il avait formés , la France n’eut plus à Madagascar qu’un commerce d’escale et n’y conserva que quelques postes de traite, sous la direction d’un agent commercial et sous la protection d’un détachement militaire fourni par la garnison de l’île de France.
Ainsi donc, depuis 1642, année de la fondation du fort Dauphin, jusqu’en 1786, les établissements français de Madagascar furent tour à tour occupés , abandonnés et réoccupés , sans aucun esprit de suite, selon les vues et les convenances de la politique de Paris.
Toutefois, au commencement de 1792, le gouvernement de Louis XYI envoya à Madagascar un explorateur intelligent , en qualité de commissaire civil. Ce personnage était Daniel Lescallier, qui arriva dans l’île en août 1792 (1) et y resta jusqu’en 1796, par suite de la confirmation par la Convention de soii titre officiel. C’était un Lyonnais, qui avait vécu plusieurs années en Angleterre et accompagné le comte d’Estaing à Saint-Domingue, dont il avait dressé une carte. Commissaire de la marine , il avait administré la Guyane comme ordonnateur et il connaissait bien les éléments, les ressources et les besoins des colonies. Comme commissaire général, il avait été adjoint aux comités de marine de l’Assemblée constituante. C’est à cette circonstance qu’il dut sa nomination de commissaire civil des établissements français au delà du cap de Bonne-Espérance, en résidence à l’île de France. Il adressa à la Convention un rapport favorable au rétablissement de nos relations avec Madagascar ; mais, il revint en France en 1796, sans avoir pu rien fonder au milieu des circonstances terribles du mouvement révolutionnaire en France. Dans son rapport , il attribuait l’insuccès des tentatives antérieures particulièrement au mauvais esprit qui y avait présidé. Il présenta les mêmes observations à l’Institut, dans un rapport qui a été publié
(1) Tous les auteurs qui ont tracé l’historique des explorations de Madagascar ont écrit et répété, les uns après les autres, que ce fut la Convention qui y envoya Lescallier : la date citée plus haut démontre que c’est là une erreur.
et dont nous retenons ce passage remarquable, où l’ancien fonctionnaire qui avait connu les marais de la Guyane réfute, en ces termes, le préjugé de l’insalubrité de Madagascar. Lescallier s exprime ainsi, à la fin de son mémoire : « Il serait malheureux que, pour quelques marécages et quelques eaux stagnantes, qui, dans plusieurs cantons de Madagascar, rendent les bords de la mer malsaine dans une saison de l’année, inconvénient auquel il est facile de remédier, notre gouvernement négligeât les vues que présenterait l’occupation de cette île et l’attention nécessaire pour nous y consolider par une prise de possession fondée sur le consentement des peuples et sur l’amélioration de leur sort ou par des établissements solides, quoique partiels, dans divers cantons de l’île. Cette insalubrité, que l’on a beaucoup exagérée, se retrouve dans presque tous les pays maritimes, lorsqu’ils sont abandonnés à l’état de nature. Dans nos climats même, cette insalubrité n’existe qu’à une lieue ou une lieue et demie de distance du bord de la mer et pendant quelques mois de l’année ; on la détruirait en desséchant les marais et en donnant de l’écoulement aux eaux, travaux auxquels on occuperait les naturels du pays pendant la bonne saison. D’ailleurs, ils n’en sont point affectés et il est bien probable que les maladies qu’y éprouvent les Européens sont dues en grande partie à un défaut de conduite et de régime, dans des climats si différents de leur pays natal, et surtout à l’usage abusif qu’ils font assez généralement des liqueurs fortes (1). »
Le dix-neuvième siècle s’ouvrit , pour Madagascar, sous des auspices favorables. Le premier consul y envoya en 1801 M. Bory de Saint- Vincent, qui reçut de l’administration de l’île de France la mission d’explorer la grande île indienne. Cet officier distingué déclara que Madagascar seul pouvait donner à la France une position forte dans la mer des Indes. Devenu empereur, Napoléon Ier ne perdit pas de vue Madagascar et son importance. Il chargea , en 1804 , le général Decaen, gouverneur de l’île de France et capitaine général de nos possessions de l’Inde, d organiser ces établissements sur une large échelle. Le général Decaen choisit ' et avec raison Tamatave pour le chef -lieu des possessions fran-
(1) Mémoires de l’Institut, fructidor an IX (1801), t. IY, p. 2.
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çaises à Madagascar. Sylvain Roux y fut envoyé avec le titre d’agent général. Il y dut fixer sa résidence. Le général Decaen y fit preuve de cette vigueur, de cette prévoyance et de cette habileté qui ont caractérisé son administration. Il y organisait une milice avec les traitants , s’apprêtait à construire des forts et des batteries et à creuser un canal qui, de l’intérieur des terres, eût amené des eaux pures à la ville, lorsque la prise des îles de France et de Bourbon par l’Angleterre l’obligea d’interrompre l’exécution vie ces utiles projets. Sylvain Roux dut capituler et remettre Tamatave aux flottes britanniques. Les Anglais y furent bientôt décimés par la fièvre et ils abandonnèrent ce poste.
Nous venons de dire que la France n’a cessé d’entretenir sur divers points de Madagascar des postes de sûreté ou de défense , des forts ou des factoreries tant pour l’approvisionnement de Bourbon et de' l’île de France que pour le ravitaillement de ses escadres. Ainsi, si nous revenons sur nos pas, nous voyons qu’en 1716, Mahé de la Bourdonnais relâche à la baie d'Antongil pour réparer les avaries de l’escadre qu’il avait improvisée, puis de là aller dans l’Inde chercher les Anglais, les battre et s’emparer de Madras. Legentil nous apprend que M. Laval, chef de traite à Foulepointe, y approvisionna, en 1759, l’escadredu comte d’Aché, composée de onze vaisseaux. Plus tard, enfin, Madagascar fournit des vivres à l’escadre du bailli de Suffren, lorsqu’il partit de l’île de France pour sa glorieuse campagne de l’Inde. Il en fut de même pour les frégates qui défendirent avec tant d’éclat, sous l’Empire, la puissance française dans ces mers lointaines.
A cette dernière époque, les postes de l’île concentrés à Tamatave et à Foulepointe tombèrent , comme on sait, au pouvoir des Anglais déjà maîtres de l’île de France. Cette audacieuse entreprise coïncidait avec l’installation de Radama , devenu chef des Hovas en 1810, par .‘droit de succession. Les Anglais se proposaient de s’en servir contre nous. Une capitulation fut conclue le 18 février 1811, entre M. Sylvain Roux et le capitaine Linné, commandant la corvette de Sa Majesté Britannique V Éclipse. Les Anglais occupèrent un instant le port Louquez ; mais leur capitaine, ayant dans un moment de colère, frappé le chef Tsitsipi , cette imprudente brutalité fut suivie des plus sanglantes représailles. Tous les
Anglais furent massacrés, à l’exception d’un seul qui s’échappa dans un canot. Le capitaine Lesage, agent anglais, fut envoyé le 23 avril 1816 pour réclamer justice de cet attentat. A son arrivée, il convoqua un kabar, où Tsitsipi fut condamné à moit, ainsi que ses complices. Le chef fut pendu sur le lieu même où avait été commis le massacre. Cependant, vers la fin de 1 année, les Anglais abandonnèrent ce poste, ainsi que M. Pye qui en était le commandant, et se retirèrent en se contentant de détruiie les forts qui existaient dans nos comptoirs.
Le traité de Paris du 30 mai 1814 rendit à la France ses anciens droits sur Madagascar. L’article 8 stipule en effet la îestitution des établissements de tout genre que nous possédions hors de l’Europe avant 1792, à l’exception de certaines possessions, au nombre desquelles ne figure point Madagascar. Mais comme cet article portait en même temps cession à la Grande-Bretagne de la propriété de Vile de France et de ses dépendances, sir Robert Farquhar, gouverneur de cette dernière colonie devenue anglaise, prétendit que les établissements de Madagascar se trouvaient implicitement compris dans la cession, comme ayant été rangés au nombre des dépendances de l’île de France antérieurement à 1792. Cette interprétation erronée du traité de Paris donna lieu, entie le cabinet des Tuileries et celui de Saint- James, à une négociation, à la suite de laquelle le gouvernement anglais reconnut que la prétention élevée par sir Robert Farquhar ri était nullement fondée et adressa à ce gouverneur, sous la date du 17 octobre 1816, l’ordre de remettre immédiatement à l’administration de Bourbon les anciens établissements français de Madagascar (1).
Depuis l’abandon des établissements successivement formés au fort Dauphin et à la baie d’Antongil, nous n’avions eu, à Mada-
(1) Les lignes que l’on vient de lire, ainsi que celles qui suivent, sont extraites de la brochure publiée en 1836 par le ministère de la marine, sous le titre : Précis historique sur les établissements français de Madagascar. Toutes les fois que nous aurons à rapporter des faits, et surtout des faits politiques et diplomatiques consignés dans cet opuscule, nous tâcherons, autant qu il nous sera possible, de donner presque textuellement les extraits que nous en ferons. Cette publication ayant d’ailleurs un caractère tout à fait officiel, le soin dont nous parlons devient dès lors un devoir.
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gascar, que de simples postes de traite ; mais, avant 1811, File de France nous appartenait et nous pouvions encore conserver l’espoir de rentrer dans nos droits sur Saint-Domingue. Après la conclusion des traités de 1814 et de 1815, la situation de la France, relativement à ses possessions coloniales, se trouva totalement changée. L’île de France avait passé sous la domination anglaise ; la soumission de Saint-Domingue était plus qu’incertaine ; l’abolition de la traite, stipulée dans l’un et l’autre traité, présageait la décadence des Antilles, de la Guyane et de Bourbon, et, cette dernière île étant dépourvue de port, nous n’avions plus, à l’est du cap de Bonne-Espérance, un seul point de relâche où, en temps de guerre, nos vaisseaux pussent trouver un abri et se ravitailler.
Le temps paraissait donc venu d’examiner attentivement si Madagascar pouvait nous rendre ce que nous avions perdu, et se prêter à des établissements avantageux à notre marine et à notre commerce.
En mars 1817, les administrateurs de l’île Bourbon furent invités par M. le vicomte Dubouchage, alors ministre de la marine et des colonies , à faire procéder à la reprise de possession de ces établissements, et à envoyer provisoirement sur les lieux un agent commercial , avec le nombre d’hommes nécessaire pour faire respecter le pavillon français.
M. le vicomte Dubouchage chargea, dans cette vue, M. le conseiller d’État Forestier, vice-président du comité de la marine, de rechercher dans les documents existant aux archives de ce ministère, quel parti la France pouvait tirer de ses anciennes possessions de Madagascar. Ces documents étant peu nombreux et peu propres surtout à faire connaître l’état réel du pays, M. Forestier consulta M. Sylvain Roux, dernier agent français à Tamatave, qui se trouvait alors à Paris, ainsi qu’un ancien chef de traite, qui avait également résidé plusieurs années à Madagascar ; puis il rédigea un mémoire où, après avoir exposé la nécessité d’étendre les relations de notre commerce, de donner une plus grande activité à notre navigation, d’ouvrir de nouveaux débouchés aux produits de l’agriculture et de l’industrie françaises et de fournir des moyens d’existence à l’excédant de la population du royaume, qui commençait à prendre un accroissement inquiétant pour l’a-
venir, il proposait de fonder un établissement colonial d’une certaine importance sur la côte orientale de Madagascar.
Cette côte, la senle où la France eût autrefois possédé de pareils établissements, lui semblait, par sa position rapprochée de Bourbon, le point le plus favorable à des projets de colonisation. La petite île de Sainte-Marie, qui en était très voisine, offrait à son avis, une réunion d’avantages propres à fixer d’abord le choix du gouvernement. Le canal qui la séparait de la côté orientale de Madagascar formait une rade belle, sûre et d’un abord facile en tout temps ; vis-à-vis se trouvait le port de Tintingue, susceptible de devenir un grand arsenal maritime. Former un premier établissement à Sainte-Marie ; se porter à Tintingue aussitôt que cet établissement serait suffisamment consolidé ; de là s’avancer et s’étendre dans la grande île, à mesure que les moyens de colonisation seraient acquis , employer à la culture les naturels du pays, en les traitant soit comme esclaves, soit comme des engagés qui , après quatorze années , seraient affranchis et pourraient participer, comme habitants de la colonie, à la distribution des terres, tel était le plan développé dans le mémoire de M. Forestier, qui proposait de composer la première expédition d’un administrateur en chef, de quatorze officiers civils, de cent treize officiers et soldats , et de cent vingt colons , en tout deux cent quarantehuit personnes, et d’affecter aux frais de cette expédition une somme de 1,200,000 francs.
En présence des charges qui pesaient alors sur la France par suite des événements de 1815, il était impossible de songer pour le moment à une pareille dépense , et même à une dépense moindre. Le ministre de la marine, M. le comte Molé, décida l’ajournement de l’expédition projetée à 1819, espérant qu’à cette époque la situation des finances permettrait au gouvernement de se livrer à ces utiles entreprises, d’un si grand intérêt pour l’avenir politique, maritime et colonial de la France.