‹ Histoire et géographie de MadagascarChapitre 6 sur 38 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LA RESTAURATION ET H ADAM A

Sommaire : M. le comte Molé, ministre de la marine, institue une commission chargée d'explorer la côte orientale de Madagascar. — Projet de reprise de possession ofScielle de Sainte-Marie et de Tintingue, en 1818. — Opinion de la commission ministérielle au sujet d’un plan de colonisation. — Elle propose de commencer par un établissement à Sainte-Marie. — Ses conclusions à ce sujet sont adoptées. — M. Sylvain Roux est nommé chef de l’expédition. — Instructions qui lui sont remises. — Retards apportés au départ de l’expédition. — Son arrivée à, Madagascar, à la fin d’octobre 1821. — Ses premiers travaux. — Maladies causées par l’hivernage. — Nouvelles menées des Anglais. — Le Menai , corvette anglaise , vient demander à quels titres nous sommes à Sainte-Marie. — ; Réponse de M. Sylvain Roux. — Déclaration à. ce sujet du gouvernement anglais de Maurice. — Les chefs du pays de Tanibey font acte de soumission à la France. — Proclamation de Radama. — Les Hovas s’emparent de Foulepointe. — Conduite prudente de l’administration de Bourbon. — Révocation de M. Sylvain Roux. — Sa mort. — Son remplacement par M. Blévec. — Le nouveau commandant met Sainte-Marie en état de se défendre contre les Hovas. — Radama se présente à Foulepointe. — Protestation de M. Blévec contre le titre de roi de Madagascar usurpé par Radama, roi des Hovas. — Réponse de Radama. — Le roi des Hovas s’éloigne vers le nord. — État de la colonie et de son personnel. — Il est décidé que l’établissement -de Sainte-Marie sera conservé par la France.

M. le comte Molé, alors ministre de la marine, comme oii l’a vu , mit le temps à profit pour se procurer des notions positives sur la côte orientale de Madagascar et notamment sur Tintingue et Sainte-Marie.

Une commission spéciale, nommée par lui, placée sons les ordres de M. Sylvain Roux, et composée d’un ingénieur géographe, de l’arpenteur, du jardinier botaniste du roi, à Bourbon et d’un colon de cette île, fut chargée d’aller explorer les localités et de reconnaître le point où il serait possible de former nn établissement de culture et de commerce. Cette exploration , à laquelle concoururent M. le baron de Mackau, alors capitaine de frégate, et son état-major, eut lieu pendant les quatre derniers mois de 1818.

fi6 HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR.

Les explorateurs visitèrent successivement Tamatave, Foulepointe et tout le littoral jusqu’à Tintingue et Sainte-Marie.

Ils reprirent solennellement possession de Sainte-Marie le 15 octobre 1818, et de Tintingue le 4 novembre suivant, en présence des chefs et des principaux habitants du pays, réunis en kabar ou assemblée générale. L’exploration terminée, ils revinrent à Bourbon et y consignèrent le résultat de leurs observations dans des rapports où Tintingue et Sainte-Marie furent présentés comme les points les plus convenables pour la formation d’établissements coloniaux.

Tintingue, situé sur la Grande Terre, vis-à-vis l’île Sainte- Marie, possédait un port magnifique, à l’abri de tous les vents et capable de contenir jusqu’à quarante vaisseaux de haut bord. Le pays avoisinant était remarquable par sa fécondité , abondant en bois précieux pour les constructions maritimes et arrosé par plusieurs rivières considérables , dont trois avaient leur embouchure dans la rade. Les explorateurs regardaient ce point comme offrant toutes les facilités désirables pour fonder des établissements de culture ; mais ils pensaient, surtout M. Sylvain Roux, que le premier établissement devait être fondé dans la petite île de Sainte-Marie, qui était beaucoup plus saine que la Grande Terre, et qui, à raison de sa position insulaire , offrait plus de sécurité politique.

Cette île, d’environ douze lieues de long sur deux ou trois de large, est séparée de la côte orientale de Madagascar par un canal, large d’une lieue et un quart dans sa partie la plus étroite, vis-àvis de la Pointe-à-Larrée et de quatre lieues en face de Tintinaue. Suivant les explorateurs , on y trouvait un bon port , qui , quoique peu étendu, pouvait recevoir des frégates. A l’est, les côtes de F île étaient inattaquables, à cause des récifs qui les environnaient et à l’ouest la défense en était facile, au moyen de quelques travaux peu dispendieux. Les terres paraissaient d’assez bonne qualité et favorables à la culture de la plupart des productions intertropicales. De nombreux ruisseaux et des rivières y coulaient dans tous les sens. Les bois propres aux constructions navales croissaient abondamment dans File et l’on pouvait se procurer, sur les lieux mêmes, tous les matériaux nécessaires pour

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bâtir. La population de Sainte-Marie ne s’élevait pas à plus de mille à douze cents âmes ; mais l’île pouvait aisément fournir du travail à vingt-cinq ou trente mille cultivateurs engagés ou esclaves et à quatre ou cinq mille Européens.

Les explorateurs s’accordaient à déclarer que le climat de la côte orientale de Madagascar n’était point aussi insalubre qu’on le pensait généralement. Sainte-Marie leur paraissait, d’ailleurs, susceptible d’être considérablement assainie par le dessèchement de quelques marais et par la mise en culture d’une portion du territoire. L’exploration fournissait, au reste, une preuve assez concluante en faveur de la salubrité du pays, car, pendant les quatre mois qu’elle avait duré, malgré l’influence de la mauvaise saison, malgré les fièvres pernicieuses dont plusieurs des explorateurs furent atteints, on n’eut à regretter qu’un seul homme sur un personnel de cent cinquante individus.

Loin de contester nos droits à la propriété de Sainte-Marie, les chefs et les habitants s’étaient empressés d’en reconnaître la validité. Plusieurs d’entre eux se souvenaient de la cession de l’île à la Compagnie des Indes faite en 1750 par Béti. Les explorateurs avaient retrouvé quelques débris d’édifices de construction européenne, notamment une pyramide en pierre, de forme quadrangulaire et tronquée, sur laquelle étaient gravées les armes de France au-dessus de celles de la Compagnie des Indes , avec le millésime de 1753. C’était même en ce lieu qu’ils avaient arboré le pavillon national pour constater la reprise de possession.

Le meilleur accueil avait été fait aux explorateurs dans tous les lieux où ils s’étaient montrés. Jean René, mulâtre d’origine française, ancien interprète du gouvernement français et devenu roi de Tamatave et Tsifanin, roi de Tintingue, les avaient surtout reçus avec des témoignages de satisfaction et d’amitié et la confiance que les Français inspirèrent fut si grande, que le premier remit Berora, son neveu et son fils adoptif, et le second Mandi- Tsara, son petit-fils, au commandant de l’expédition , avec prière de faire élever ces deux enfants dans un collège de France.

M. Sylvain Roux ayant obtenu l’autorisation de revenir en France pour y rétablir sa santé, altérée par les travaux de l’exploration et pour y donner en même temps au ministère de la

marine tous les éclaircissements désirables sur l’objet de sa mission, partit de Bourbon, en avril 1819, emmenant avec lui les deux princes malegaches. Il arriva sur la fin de juillet à Paris, où M. le baron de Mackau s’était lui-même rendu quelque temps auparavant. Il était porteur d’une lettre, dans laquelle Jean René implorait la bienveillance du Roi en faveur de son fils, protestait de sa soumission au monarque français , annonçait qu’il avait appris avec la plus grande joie l’intention où la France était de former de grands établissements à Madagascar et suppliait enfin Sa Majesté de lui envoyer des savants et des professeurs pour instruire les peuples qu’il gouvernait. M. le baron Portai, alors ministre de la marine, mit cette lettre sous les yeux du roi et lui présenta, en même temps, les deux jeunes princes malegaches, qui furent placés dans un établissement public, pour y faire leur éducation.

M. Sylvain Roux, eu reprenant possession des anciens comptoirs français de la côte orientale de Madagascar, s’était borné à arborer notre pavillon à Tintingue et à Sainte-Marie. Pour assurer le respect qui lui était dû et veiller à la conservation de nos droits, M. le baron Milius , gouverneur de l’île Bourbon, jugea convenable d’établir des postes militaires sur ces deux points et, le 7 juillet 1819, la goélette du roi V Amarante, commandée par M. l’enseigne de vaisseau Frappas , partit de Bourbon, ayant à bord les détachements destinés à y être placés.

Afin de rendre ce voyage utile aux vues du gouvernement sur Madagascar, M. Milius fit embarquer à bord de l'Amarante M. Schneider, ingénieur géographe , qui avait été déjà employé dans l’exploration exécutée par M. Sylvain Roux, et M. Albrand, professeur au collège de l’île Bourbon, pour explorer, conjointement avec M. Frappas , la côte de Madagascar, depuis Sainte- Marie jusqu’au fort Dauphin et reprendre possession de ce dernier point. La petite expédition arriva, le 12 juin 1819, à Sainte- Marie. Les nouveaux explorateurs ne virent point Sainte-Marie et Tintingue d’un œil aussi favorable que ceux qui les avaient précédés. Sainte-Marie, à cause des marais insalubres qui la couvraient en partie, de son sol sablonneux et pierreux, de la qualité inférieure de ses eaux , leur parut présenter peu d’avantages pour des

entreprises agricoles; ils la considérèrent seulement comme un point militaire propre à couvrir d’autres établissements. S’ils jugèrent Tintingue susceptible detre occupé , ce ne fut également que comme position militaire et comme point de relâche. Us en trouvèrent la rade très belle ; mais , à leur avis , il n’existait point de contrée plus marécageuse et plus insalubre et la terre, pour y devenir cultivable, exigeait des travaux immenses de dessèchement.

L 'Amarante se rendit de Tintingue à Tamatave et ensuite au fort Dauphin, où les Français furent parfaitement accueillis des naturels. M. Albrand reprit possession, le 1er août 1819, du fort Dauphin, qui n’était plus alors qu’un amas de ruines recouvertes de plantes grimpantes. Cependant, une partie de l’ancien fort , le magasin à poudre et la porte d’entrée subsistaient encore. M. Albrand reprit en même temps possession de Sainte-Luce, ancien établissement français situé à peu de distance.

De tous les points de la côte orientale de Madagascar, le fort Dauphin parut aux explorateurs celui où l’on pouvait espérer s’établir avec le plus d’avantages et de facilité. Selon eux , c’était l’endroit le plus sain de l’île. L’élévation moyenne de la température semblait devoir permettre d’y cultiver avec un égal succès les végétaux de l’Europe et ceux des colonies. Le terrain y était fertile. Les premières difficultés avaient disparu , car des défrichements avaient eu lieu dans plusieurs parties et les vivres étaient abondants. Les moussons rendaient les communications avec Bourbon toujours promptes. Enfin, la rade, quoique moins belle que celle de Tintingue, était d’un facile accès et pouvait être mise à l’abri de tous les vents, au moyen d’une jetée dont la construction serait peu dispendieuse. En transmettant au ministère de la marine les rapports des nouveaux explorateurs, M. Milius fit connaître au ministre qu’il partageait leur opinion sur la préférence à donner à la presqu’île du fort Dauphin , pour la formation d’un établissement colonial. Le caractère indolent et soupçonneux des habitants de Sainte-Marie et surtout le peu de salubrité du pays, justifiaient à ses yeux cette préférence. Il ne voyait, au surplus , ni moins d’avantages ni moins de dangers à s’établir à Sainte-Marie , plutôt que sur un point quelconque du littoral de la Grande Terre , le fort Dauphin excepté. Quel que fût , au

reste, le lieu à choisir, le projet d’un établissement à Madagascar ne lui semblait réalisable qu’ autant que le gouvernement se déterminerait à faire des dépenses considérables.

Quelques mois avant la réception de ces rapports , le ministre de la marine avait été dans le cas de pressentir le conseil des ministres sur le projet de coloniser Madagascar, en commençant par s’établir à Sainte-Marie et par occuper Tintingue, ainsi que l’avaient proposé, d’abord M. Forestier, et ensuite M. Sylvain Roux, dans son rapport sur l’exploration dont l’avait chargé le ministère de la marine. Le conseil des ministres ne fut pas éloigné de donner suite à ce plan; mais, il pensa que, dans les circonstances où l’on se trouvait alors, on ne pouvait espérer de le voir accueillir par les Chambres législatives qu’autant que les dépenses en seraient très modérées. M. Sylvain Roux se montrait fort ardent à faire adopter ses vues ; mais M. le baron Portai, avant de prendre aucune détermination, crut devoir soumettre le plan projeté à l’examen d’une commission composée, sous la présidence de M. le conseiller d’État Forestier, de MM. de Mackau, Sylvain Roux et Frappas, qui se trouvaient alors tous trois réunis à Paris.

Les deux premières questions que la commission se posa furent celles de savoir si le gouvernement devait fonder une colonie agricole à Madagascar ou se borner simplement à y ouvrir un port aux bâtiments français naviguant au delà du cap de Bonne-Espérance. La création d’une colonie intertropicale entraînait avec elle des difficultés, des dépenses et des embarras politiques qui frappèrent la commission. Fallait-il renouveler les sacrifices qu’avaient coûtes les anciennes expéditions, sans être plus sûr qu’on ne l’était de la réussite ? La commission ne le pensait pas. En supposant que l’on se déterminât pour l’affirmative, à quelle localité donner la préférence ? Les partisans d’une colonisation dans le sud-est de l’île vantaient la salubrité du littoral, la douceur des habitants , la fertilité des terres, tandis que les partisans d’une colonisation dans le nord-est prétendaient que l’air, la terre et les hommes étaient, à peu de chose près, les mêmes partout. Ces avis divergents étaient fondés, chose étrange ! sur des observations et des reconnaissances, également faites sur place par chacun de ceux qui les soutenaient.

Au milieu de ce conflit d'opinions, une seule vérité parut incontestée à la commission : c’est qu’il n’existait, sur toute la côte orientale, depuis la baie d’Antongil jusqu’au fort Dauphin, qu’un seul lieu où des vaisseaux pussent entrer et séjourner sans péril et ce lieu était Tintingue.

Or, dans le cas même de la création d’une colonie agricole, comme on ne pouvait admettre qu’il fût raisonnable de fonder une semblable colonie à 3, 500 lieues de la France, sans posséder un port, la commission était d’avis que le choix du gouvernement devait s’arrêter sur le port de Tintingue, qui n’avait pas besoin, comme le Fort Dauphin, de la construction , nécessairement très dispendieuse, d’une jetée, pour offrir aux bâtiments un mouillage exempt de dangers. Si Tintingue semblait mériter la préférence sous le rapport maritime, la commission n’osait affirmer que ce lieu présentât les mêmes avantages sous le rapport agricole. Non que la terre n’y fut fertile , les eaux abondantes, la végétation riche et vigoureuse ; mais les marais profonds qui l’entouraient, les miasmes insalubres qui s’en exhalaient, les travaux qu’il eût fallu faire pour assainir le sol et l’embarras enfin de se défendre an milieu d’une population inquiète et nombreuse, étaient autant de motifs qui, dans son opinion, devaient engager le gouvernement à se borner d’abord à fonder un port à Tintingue. La prudence et l’économie s’accordaient d’ailleurs pour conseiller un tel parti. Sainte-Marie étant la clef du port de Tintingue et offrant, par sa position insulaire , des garanties de sécurité qui ne se trouvaient dans aucune autre partie de Madagascar, la commission pensait que, dans les premiers temps, il suffirait de s’établir dans cette île. Là, avec peu d’hommes et une dépense modérée, on pourrait jeter les fondements d’une colonie susceptible de s’étendre plus tard sur la grande terre de Madagascar. Tout en formant un établissement maritime à Sainte-Marie, on s’y livrerait à des essais de culture, ainsi qu’à la pêche de la baleine, industrie très profitable dans ces parages, et l’on chercherait à attirer peu à peu le commerce de ce côté. L’occupation de Sainte-Marie n’empêcherait point d’arborer à Tintingue le pavillon français, d’y construire un magasin pour des agrès et apparaux , d’y entretenir une petite garnison et de permettre aux colons, habitués à fréquenter Ma-

dagascar, de s’y transporter avec leurs esclaves et leur industrie. Ce système était, aux yeux de la commission, le seul qui pût à la fois donner à la France un port au delà du cap de Bonne-Espérance, et lui promettre pour l’avenir la possession d'une colonie agricole.

Quant aux moyens d’exécution, la commission était d’avis qu’ils fussent renfermés dans les limites d’une judicieuse économie. L’administration locale devait être réduite aux agents strictement nécessaires et le détachement militaire, destiné à prendre possession de Sainte-Marie et de Tintingue, se composer d’environ soixante officiers, sous-officiers et soldats; ces derniers eussent été tous ouvriers, pour ne pas multiplier les consommateurs sans nécessité. Dans les premiers temps, on ne transporterait dans la colonie aucun cultivateur, soit de France, soit de l’île Bourbon. Les administrateurs et les officiers seraient les premiers colons, et l’on se bornerait à louer un certain nombre de noirs, pour être employés à la culture des denrées de première nécessité. Enfin la même réserve et la même économie présideraient à tous les éléments de la colonisation et, si ces modestes essais étaient couronnés de succès, on trouverait plus tard toute facilité pour en élargir les bases et pour obtenir des Chambres législatives les fonds nécessaires. Telles étaient, en résumé, les vues de la commission présidée par M. le conseiller d’État Forestier.

Dans le but de rendre un port à la navigation française dans les mers de l’Inde, M. le baron Portai accueillit le plan proposé par la commission ; mais, avant de prendre un parti définitif, il voulut encore s’éclairer de l’avis de M. le capitaine de vaisseau Freycinet, qui était sur le point de quitter la France pour aller remplacer M. le baron Milius, en qualité de commandant et administrateur de Bourbon. M. de Freycinet déclara qu’il partageait l’opinion de la commission, non seulement quant au but essentiel qu’il s’agissait d’atteindre, mais, aussi, quant aux principaux moyens à employer pour réussir. M. le baron Portai n’hésita plus dès lors à donner son adhésion pleine et entière au plan présenté par la commission. Il le soumit au conseil des ministres, qui en adopta les bases. Il fit ensuite agréer au roi et aux Chambres l’essai de colonisation de Sainte-Marie, en le rédui-

sant toutefois à des proportions qui, suffisantes pour agir avec fruit, ne pussent cependant compromettre de trop graves intérêts, si les résultats de l’entreprise ne répondaient pas à ce qu’on devait raisonnablement en attendre. Les fonds extraordinaires affectés à cet essai furent limités à la somme de 700,000 francs, répartis de la manière suivante : 480,000 francs sur l’exercice 1820, pour frais d’expédition et de premier établissement ; 93,000 francs pour chacune des années 1821 et 1822, et 94,000 francs pour 1823 (1).

L’expédition destinée à jeter les fondements de l’établissement projeté fut composée de soixante-dix-neuf individus, lesquels comprenaient, outre le personnel du service colonial, une compagnie de soixante officiers et ouvriers militaires de la marine, et six colons volontaires, hommes et femmes. On affecta au transport de ce personnel et du matériel de l’expédition la gabare la Normande et la goélette la Bacchante. Ces deux bâtiments de l’État furent destinés à rester à Sainte-Marie, le premier pour servir de caserne, de magasin, d’hôpital et de batterie flottante, jusqu’au moment où l’on serait en mesure de séjourner à terre avec sécurité; le second, pour entretenir les communications, tant avec les divers points de la Grande Terre qu’avec File Bourbon.

M. Sylvain Roux, qui, avant 1811, avait résidé plusieurs années à Tamatave, en qualité d’agent français, qui avait présidé en 1818 à l’exploration de la côte orientale de Madagascar, et qui, d’ailleurs, était lié d’amitié avec Jean René, l’un des chefs les plus influents de l’île, se trouvait naturellement désigné pour diriger une entreprise dont il avait, conjointement avec M. Forestier, suggéré la première idée et dont il n’avait cessé depuis lors de poursuivre la réalisation. Il fut donc nommé chef de l’expédition, avec le titre de commandant particulier des établissements français à Madagascar ; mais placé sous la surveillance et sous les ordres du gouverneur de Bourbon.

Les instructions que le ministre de la marine remit à M. Sylvain Roux, avant son départ, furent concertées avec la commis-

(1) Indépendamment de ces 480,000 francs, les Chambres accordèrent en 1826 une somme de 80,000 francs, pour service ordinaire à Madagascar.

sion présidée par M. Forestier. Elles firent connaître au chef de l’expédition que l’objet que le gouvernement se proposait était d’assurer la possession du port de Tintingue à la France, de n’y entretenir d’abord qu’un simple poste, de s’établir solidement à Sainte-Marie et de créer dans cette île des cultures libres, à l’aide des colons militaires qui y étaient transportés et des noirs travailleurs qui seraient ou loués aux chefs malegaches ou achetés d’eux et, dans ce dernier cas , déclarés libres immédiatement , moyennant un engagement temporaire de leurs services ; d’encourager la culture des denrées dites coloniales, par les indigènes, soit qu’ils s’y livrassent pour leur propre compte, soit qu’ils consentissent à s’en occuper pour le compte des colons français, sous la condition de salaires convenus ; d’attirer par la suite à Sainte-Marie et d’y installer utilement, selon qu’il y aurait lieu, non seulement le trop plein de la population libre de Bourbon, mais encore tous autres immigrants qu'il serait reconnu utile d’y appeler ; de n’opérer dans les cultures que graduellement, de proche en proche et lorsqu’on serait en mesure de le faire sans danger, et cependant d’entretenir et d’étendre le commerce déjà existant à Madagascar, en blé, riz, bestiaux, bois, etc., et autres productions de l’intérieur, qui pouvaient ajouter aux moyens d’échange, et d’inspirer de plus en plus aux naturels le goût des objets provenant de notre industrie : de nous concilier, par une conduite juste, bienveillante, habile, ferme, l’estime, la confiance et l’amitié des indigènes, seuls gages solides du succès de l’établissement projeté ; de nous insinuer graduellement dans le territoire et dans la population par des conventions de gré à gré mutuellement avantageuses, par des mariages avec les filles du pays et par la fusion des intérêts réciproques.

Les mêmes instructions autorisèrent le commandant particulier à consolider, par quelques légers sacrifices, les acquisitions litigieuses, pour peu qu’il y eût contestation sur les droits de possession anciennement acquis à la France , plutôt que de laisser la moindre incertitude sur la légitimité de nos droits. Enfin, elles lui recommandèrent d’user d’une grande circonspection dans ses rapports avec les Anglais qui fréquenteraient Madagascar ; mais d’employer tous les moyens que permettrait la pru-

dence pour empêcher qu’ils n’exerçassent sur les chefs malegaches une influence nuisible à nos intérêts.

Cette dernière recommandation était particulièrement motivée par la conduite que le gouverneur de l’île Maurice avait tenue durant les dernières années. Du moment où la France avait paru tourner ses vues sur Madagascar, M. Farquhar s’était attaché à les traverser. Les instructions de M. Sylvain Eoux insistèrent vivement sur la nécessité de cultiver par tous les moyens possibles les bomies dispositions que Radama, roi des Hovas et Jean René paraissaient conserver à l’égard des Français, malgré les efforts de la politique anglaise (1 ). Quant au régime intérieur de l’établissement, rien n’avait été négligé par le département de la marine pour qu’il fût satisfaisant. La conservation de la santé des hommes composant l’expédition avait été surtout l’objet de sa prévoyance. On avait songé au cas où l’insalubrité contestée de l’île Sainte-Marie serait, après une expérience suffisante, reconnue telle que les colons ne pussent la supporter. Le commandant particulier des établissements de Madagascar avait ordre, alors, de s’entendre avec le gouvernement de Bourbon pour la translation de la colonie sur un autre point.

L’expédition, retardée par la nécessité où l’on fut d’attendre que le fonds de 420,000 francs qui devait y être affecté fût voté par les Chambres, ne partit de Brest que le 7 juin 1821, et arriva à Sainte-Marie sur la fin du mois d’octobre de la même année. Elle fut bien accueillie par les indigènes, dont on obtint immédiatement, moyennant un prix réglé à l’amiable, la concession de trois villages. Les cases n’étant point habitables pour des blancs et le projet étant d’ailleurs de s’établir d’abord sur un îlot séparé situé à l’entrée de la baie et connu sous le nom d’îlot Madame, on se contenta de déposer dans les villages acquis une partie du matériel et l’on s’occupa des travaux de terrassement et de construction à faire dans l’îlot. Ces travaux continuèrent sans interruption jusqu’à la fin de décembre. C’était l’époque où commençait la saison de l’hivernage et sa pernicieuse influence ne tarda pas à se faire sentir.

(1) Précis sur les établissements français à Madagascar, publié par le ministère de la marine, p. 22. Brochure in-8°, 1836.

Dans les premiers jours de janvier 1822, un grand nombre de maladies se déclarèrent parmi les ouvriers militaires et les équipages des bâtiments (1) et comme il n’avait point encore été possible de construire un hôpital à terre, il fallut soigner les malades à bord de la gabare la Normande. Le défaut d’espace et d’air y accrut les progrès du mal. Les officiers de santé, qui n’étaient point acclimatés, en éprouvèrent bientôt, à leur tour, les atteintes et, à la fin du mois de janvier 1822, il ne restait plus sur pied qu’un petit nombre de marins et d’ouvriers et un seul enseigne de vaisseau. M. Sylvain Roux fut frappé lui-même par la maladie et ne se rétablit qu’avec peine. Les travaux, que l’invasion des maladies avait fait suspendre , furent repris , dès que la situation sanitaire de l’établissement le permit. On les poussa avec activité, au moyen d’une centaine de noirs engagés que le commandant particulier de Sainte-Marie s était procurés. Le terrain de l’îlot Madame a environ un hectare et un quart de superficie ; on y établit en peu de temps deux hôpitaux , deux casernes et divers autres bâtiments pour loger le personnel et pour servir de magasins, d’ateliers et de boulangerie.

Le moment parut opportun aux Anglais pour susciter des embarras à la France. Fidèles à leur tactique soutei’raine, ils avaient tout préparé d’avance pour arriver à ce but. Les théories diplomatiques de M. Farquhar, qui joua dans ces parages et non sans audace le rôle d'un Bismark britannique, n’ayant pas été admises par son gouvernement, ce champion de la politique quand même de la perfide Albion changea subitement ses batteries ; mais c’était pour en diriger plus sûrement les canons contre nous. Cet homme de génie, — au point de vue anglais, bien entendu, — ourdit une nouvelle trame, où l’astuce prit, cette fois, la place de l’arrogance. Il inventa un système plus ou moins nouveau qui consistait à considérer l’île de Madagascar comme un pays indépendant, voulant vivre de la vie des peuples libres. Dans ce but, il considérait que l’Angleterre était parfaitement autorisée à con-

(1) La fièvre tierce et la fièvre pernicieuse intermittente, l’adynamie, lataxie, la nostalgie, la pMegmasie et la phtisie pulmonaire, la phlegmasie abdominale, la dysenterie et l’escarre gangréneuse, telles furent les maladies qui attaquèrent les hommes de l’expédition.

tracter des alliances avec les différentes tribus de File, particulièrement avec les Hovas, et à leur fournir, au besoin, des instructions, des officiers, des armes, pour résister à leurs ennemis. Il va sans dire que ces ennemis, c’était nous.

M. Carayon, dans son ouvrage (1) , a très bien établi ces faits : il en a indiqué les mobiles avec netteté et franchise : c’est à lui que nous empruntons ces détails intéressants.

Un homme se trouvait tout prêt à servir d’instrument aux intrigues des Anglais. Oet homme était Radama , maître du centre de File. Du fond de la province d’ Ancove, et du haut de ce nid de pirates de terre qu’on appelle Emirne, Imerne ou Tananarive, ce chef des Hovas était désigné pour figurer, dans les menées britanniques, le personnage patriote combattant pour la liberté de son pays, un Méhémet-Ali malegache. Peu importait aux Anglais que ce chef ne fût que l’oppresseur impitoyable, le tyran féroce des malheureuses peuplades d’alentour. Radama était, on le savait, intelligent, ambitieux, dominateur. Les Anglais résolurent de surexciter cette ambition, fidèles en cela à ce système politique devenu un calcul chez eux, à savoir qu’ils doivent pousser à l’indépendance toute colonie européenne dont ils ne peuvent pas s’emparer. Ce système qu’ils employèrent si habilement et avec tant de persistance pendant les guerres du premier Empire n’était qu’une suite de leur ingérenée constante dans nos affaires de 1792 à 1815, en Egypte, en Espagne, en Hollande, à Naples, etc., partout où ils n’étaient pas les maîtres.

Ainsi donc, s’emparer des colonies qui leur conviennent et appeler les autres à l’indépendance, telle a toujours été leur tactique. M. Farquhar eut l’honneur d’en être l’un des représentants les plus obstinés, comme les plus célèbres. Au lendemain de la paix de 1815, il ne craignit point de pousser Radama à envahir l’île entière et à se proclamer roi de Madagascar. « Ne pouvant avouer hautement un pareil plan, dit M. Carayon, le gouverneur de Maurice le rattacha habilement à une œuvre éminemment philanthropique, l’abolition de la traite des nègres devant laquelle

(1) Histoire des établissements français à Madagascar pendant la Restauration, ch. iii, p. 25 et suiv., Intrigues des Anglais.

la question politique s’effaçait aux yeux des personnes peu versées dans les affaires de ces contrées lointaines. « Je voudrais pouvoir ne trouver dans la conduite du gouverneur anglais, ajoute M. Carayon, qu’une action honorable et désintéressée, qu’un désir sincère d’abolir le trafic des esclaves ; mais si ce trafic avait pu être aboli quelques années plus tôt, lorsque les Anglais furent les maîtres des îles qui pouvaient en profiter (Maurice et Bourbon) et si M. Farquhar attendit , pour le faire cesser, que les Français fassent de retour dans l’une d’elles, c’est-à-dire que cette mesure fût d’accord avec les intérêts politiques de sa nation, ne peut-on pas , aussi , attribuer à ces intérêts les véritables motifs qui la lui firent adopter ? »

C’est dans le sens de ces vues tortueuses, que sir Robert Farquhar combla de ses caresses et de ses présents le nouveau chef des Hovas, pour essayer d’effacer les sentiments de sympathie que, jusque-là, il avait témoignés aux Français. Dès 1817 , il lui dépêcha une magnifique ambassade chargée de lui offrir de riches cadeaux, tels que des chevaux de prix, de la vaisselle plate, de beaux uniformes. Le chef des Hovas ne put résister à ces avances. Notre vieil allié, Jean René, qui commandait pour Radama une partie de la côte orientale, fut également séduit par des prévenances et par des présents. Radama signa, enfin, le 23 octobre 1817, et le 11 octobre 1820 avec l’Angleterre, deux traités dont le but apparent était l’abolition du commerce des esclaves : ces traités furent ratifiés par le gouvernement britannique.

Dans ces actes publics (1) , Radama était qualifié roi do Madagascar et de ses dépendances. Le gouverneur de Maurice s’engageait, en outre, à lui compter une subvention annuelle et à lui remettre une certaine quantité de poudre de guerre, d’armes , d’habillements , d’équipements militaires et des munitions de toutes sortes, le tout d’une valeur d’environ cinquante mille francs. Il avait, de plus, envoyé à Radama des instructions et des agents pour organiser ses troupes et pour le diriger au point de

(1) Nous donnons, au chapitre suivant, le texte même de ces Traités avec toutes leurs clauses, d’après les papiers politiques distribués aux Chambres anglaises en 1844. (Parliumentary papers, etc.)

vue politique. Enfin, il établit auprès de lui des missionnaires pour l’éducation de la jeunesse, ainsi qu’un résident anglais qui l’accompagnait partout. Le résultat de l’introduction de missionnaires protestants à Madagascar fut d’y entretenir constamment des ferments de haine politique, qui ne sont nullement en rapport avec les principes de la religion ou même seulement avec ceux de la civilisation. On en verra les suites plus loin.

La situation était telle à Madagascar que l’avaient préparée avec persévérance les Anglais , lorsque M. Sylvain Roux y débarqua.

Un mois après l’installation de l’expédition française à Sainte- Marie, la corvette anglaise le Menai, commandée par le capitaine Moresby, avait paru sur la rade de cette île pour demander, au nom des autorités anglaises du cap de Bonne-Espérance et de Maurice, à quel titre les Français étaient venus à Sainte-Marie, et quels étaient leurs projets futurs sur Madagascar. M. Sylvain Roux avait répondu qu’il agissait en vertu des ordres du Roi de Fiance, qu il avait informé de sa mission le gouverneur du cap de Bonne-Espérance, lors de sa relâche dans cette colonie; que, du reste, il ne se croyait point obligé de faire connaître les’ lieux de la côte où il pourrait lui convenir d’établir ses postes ; que toute l’île appartenait à la France et qu’il protestait d’avance contre toute atteinte qui serait portée à son droit de propriété.

Cet événement donna lieu à quelques explications entre le gouverneur de Bourbon et le gouverneur de Maurice. Ce dernier en profita pour déclarer : premièrement, qu’il ne considérait Madagascar que comme puissance indépendante, actuellement unie avec le roi d’Angleterre par des traités d’alliance et d’amitié et sur le territoire de laquelle aucune nation n’avait de droits de propriété, hors ceux que cette puissance serait disposée y admetti e ; secondement , qu il avait été notifié par cette même puissance, au gouvernement de Maurice et' au commandant des forces navales britanniques dans ces mers , qu’elle ne reconnaissait de droits de propriété sur le territoire de Madagascar à aucune nation européenne.

La doctrine établie par cette déclaration différait étrangement de celle que le même gouverneur avait professée, lorsque

considérant l’Angleterre comme substituée aux droits de la France sur Madagascar par la cession de l’île de France et de ses dépendances, il avait, en 1816, prétendu, au nom de son gouvernement, à la propriété et à la souveraineté de nos anciennes possessions de Madagascar (1). A cette époque, l'Angleterre se prévalait du droit absolu et exclusif de souveraineté qu’elle prétendait lui avoir été conféré par la cession de la France et ce droit de souveraineté sur toute l’île malegache lui paraissait si complet, qu’elle entendait s’en réserver le commerce et n’y laisser participer la France même qu’aux conditions qu’il lui plairait d établir. Mais, lorsqu’il fut reconnu que Madagascar n’avait point été compris dans la cession consentie par la France, le gouvernement de Maurice ne vit plus dans notre ancienne colonie qu’un pays indépendant. Cette même déclaration et la conduite ultérieure des Anglais en ces parages ne purent laisser aux commandants de Bourbon et de Sainte-Marie aucun doute sur les mauvaises dispositions du gouvernement de Maurice et sur les obstacles qu’apporterait à nos projets l’influence qu il exerçait auprès des

deux principaux chefs du pays.

Dans la vue, sans doute, de lutter contre cette influence, le commandant de Sainte-Marie reçut, le 20 mars 1822, une déclaration d’obédience et de vassalité de la part de douze princes et chefs de la contrée de Tanibey (2). Par cet acte, les^ chefs malegaches se soumirent à la domination de la France, s engagèrent à défendre ses intérêts contre toute nation européenne, malegache ou autre et promirent de ne contracter aucune allance sans son ’ consentement. Ces manifestations, soit quelles eussent été provoquées, soit qu’elles fussent 1 effet d une résolution spontanée des chefs malegaches, comme M. Sylvain Poux crut pouvoir le déclarer, furent un nouveau motif pour les Anglais d’encourager Radama dans ses prétentions à la souveraineté de toute l’île.

(1) Précis sur les établissements français formés à' Madagascar, publié par le ministère delà marine, page 27. Brochure in-8°, 1836.

(2) Cette contrée s’étend depuis la baie d’ Anton gil, au nord-est de a agascar, jusqu’au pays de Fénériffe, vers le sud. Elle est habitée par les Be simsaracs.

T, A RESTAU K ATION ET RADAMA

En effet, dès le 13 avril 1822 , Radama, ce chef de la petite tribu des Hovas , qui avait conquis la côte orientale et qui en opprimait les peuples , nos alliés, osa publier une proclamation qui déclarait nulle toute cession de territoire qu’il n’aurait pas ratifiée et, afin de montrer qu’il était disposé à appuyer cette arrogante prétention par la force, il envoya sur la même côte un corps de trois mille soldats hovas. Ces soldats, que commandait un de ses lieutenants nommé Rafaralah, étaient accompagnés de M. Hastie, agent britannique accrédité auprès de Radama, d’un officier du génie anglais et de quelques autres militaires de la même nation. Sur la fin de juin 1822, ils s’emparèrent de Foulepointe, ancien chef -lieu des établissements français de Madagascar, et placèrent leur camp près de la pierre même qui constatait le droit de la France (1). Telle était l’audace des Hovas commandés par des officiers anglais.

Cette invasion donna lieu, le 7 juillet suivant, à une nouvelle réunion des chefs de Tanibey. Ils reconnurent une seconde fois les anciens droits de la Fiance sur leur pays, renouvelèrent la déclaration de vasselage faite par eux le 20 mars précédent, et s’adressèrent en même temps au commandant des Hovas, pour lui notifier que, s’étant soumis à la France, ils ne reconnaîtraient point d’autre domination. M. Sylvain Roux n’en fut pas moins obligé de souffrir patiemment l’établissement militaire des Hovas sur la côte. Il n’y avait, alors, à Sainte-Marie aucun bâtiment de guerre et, d’un autre côté, on ne pouvait attaquer les Hovas avec les débris de l’expédition réduite à un petit nombre d’hommes affaiblis et découragés.

M. Sylvain Roux s’empressa d’informer de cet état de choses le gouverneur de Bourbon qui considéra que, dans la situation précaire où se trouvait l’établissement de Sainte-Marie, et même dans l’intérêt des vues ultérieures de la France, il importait de ne pas prendre l’initiative des hostilités. Il écrivit dans ce sens à M. Sylvain Roux et se borna à lui envoyer quelques bâtiments armés destinés à veiller à la sûreté de l’éta-

(1) Précis sur les établissements français à Madagascar , publié par le département de la marine, page 29.

Glissement et à coopérer à sa défense en cas d’agression. Les Hovas, de leur côté, restèrent stationnés à Foulepointe et l’année 1822 s’acheva sans aucun mouvement nouveau de leur part et sans événements de quelque importance pour Sainte-Marie (1).

Cependant M. de Freycinet, gouverneur de Bourbon, avait plusieurs fois témoigné, dans sa correspondance avec le département de la marine, les inquiétudes que lui donnaient le peu de capacité de M. Sylvain Roux, son esprit aventureux et le désordre de son administration intérieure. La révocation de cet agent fut en conséquence prononcée. En notifiant cette décision à M. de Freycinet, le ministre de la marine le chargea de prendre la direction ultérieure de la colonisation de Madagascar, l’autorisant à adopter les mesures que, dans sa prudence, il jugerait les plus conformes aux véritables intérêts de la France.

M. Sylvain Roux, atteint de nouveau des fièvres du pays, avait déjà cessé de vivre. Ses anciens et bons services n’avaient pu le préserver de cette mesure, qui fut jugée excessive.

On ne comprend pas, du reste, qu’un homme, qui avait vécu tant d’années à Madagascar et qui connaissait par conséquent l’insalubrité de la côte, ait pu choisir, pour s’y établir, une époque aussi rapprochée de l’hivernage, dont la funeste influence ne pouvait manquer de se faire sentir sur des Européens avec ses suites mortelles. M. Sylvain Roux expia cruellement les fautes qu’il avait commises. Il mourut le 2 avril 1823, emportant les regrets qu’inspiraient l’honnêteté de son administration.

M. de Freycinet nomma, pour le remplacer, M. Blevec, capitaine du génie, déjà attaché à la colonie de Sainte-Marie.

Le nouveau commandant de Sainte-Marie ne tarda pas à être informé que Radama se proposait de se rendre prochainement lui-même à Foulepointe, avec des forces considérables. Il prévit

(1) Pendant les six derniers mois de 1822, sur un personnel de 102 blancs (y compris les équipages de la Normande et de la Bacchante ), le nombre des malades fut, terme moyen , de 80 par mois , et le nombre des morts de deux seulement. Pendant les trois premiers mois de 1823, c'est-à-dire pendant la saison de l’hivernage, le nombre des malades s’accrut encore ; mais deux hommes seulement succombèrent. Sainte-Marie est aujourd’hui une colonie très saine. ( Précis sur les établissements français à Madagascar , page 30.)

que, si les Hovas se présentaient hostilement à Tintingue et à la Pointe-à-Larrée, il lui serait impossible, avec le peu de monde dont il pouvait disposer, de défendre ces deux postes. Il se borna donc à faire les dispositions nécessaires pour la défense de l’établissement de Sainte-Marie.

Radama arriva, en effet, à Foulepointe dans le mois de juillet 1823 et, vers la fin de ce mois, des troupes hovas se rendirent à la Pointe-à-Larrée, qui est située vis-à-vis de Sainte-Marie , incendièrent les villages de Fondaraze et de Tintingue, pillèrent tout sur leur passage et enlevèrent même un troupeau de bœufs que l’administration de Sainte-Marie avait laissé en dépôt à la Pointe-à-Larrée. M. Blevec jugea qu’il ne pouvait laisser passer de telles déprédations sous silence.

Yoici, in extenso, la protestation solennelle qu’il rédigea (1) : l’histoire doit l’écrire en lettres d’or dans les annales françaises.

ce Aussitôt que la paix, heureusement rétablie entre les puissances européennes, eut permis au gouvernement français de tourner de nouveau ses vues sur Madagascar, un de ses premiers soins fut de se mettre en possession des droits qu’il avait autrefois exercés dans cette île, et de replacer, aux termes des traités, le pavillon de Sa Majesté Très Chrétienne sur les divers points qui avaient appartenu à la France, au 1er janvier 1792.

« A cet effet, une expédition fut dirigée de la métropole sur la côte est de Madagascar, avec ordre d’y rétablir l’autorité de la France et dans le but spécial et hautement annoncé d’y préparer l’établissement futur d’une colonie.

« Cette expédition passa successivement par Tamatave et Foulepointe et visita toute la côte jusqu’à Tintingue et Sainte-Marie : elle reprit solennellement possession de ces deux derniers lieux et annonça aux chefs et aux naturels qui les habitaient, l’arrivée prochaine d’une expédition plus considérable, destinée à occuper militairement l’île Sainte-Marie. Presque dans le même temps, et pour compléter ces mesures, le gouvernement de Bourbon fit reprendre possession au nom de Sa Majesté Très Chrétienne du fort

(1) Nous transcrivons l’éloquente protestation de M. Blévec, telle qu’elle est donnée par M. Carayon, dans son ouvrage sur V Établissement français de Madagascar, pendant la Restauration.

Dauphin et de Sainte-Luce et y plaça une garnison qui y est encore entretenue. Ces diverses réoccupations n’excitèrent et ne pouvaient exciter aucune réclamation. Fondées sur des droits anciens et non contestés et conformes aux traités récents, elles étaient vues d’ailleurs avec plaisir par les peuples des côtes qui, fatigués d’une longue suite de guerres et de dissensions intestines, trouvaient, dans l’établissement des Français au milieu d’eux, un gage de paix, de protection et de stabilité pour l’avenir. Le roi Badama lui-même, à qui le gouvernement de Bourbon crut devoir ne pas laisser ignorer les projets de la France, ne fit entendre, à ce sujet, aucune observation et parut joindre son assentiment à celui du reste des princes de Madagascar.

« Dans cet état de choses, la France, fidèle à ses promesses, fit occuper l’île Sainte-Marie. La nation des Betsimaracs, réunie à la Pointe-à-Larrée dans un Tcabar solennel, en l’absence de toute force militaire et de tout agent français, renouvela son serment d’allégeance à Sa Majesté le roi de France : les princes Tsifanin, Tsassé et Tsimarouvola et autres chefs de cette côte, joignirent leurs serments à ceux de leurs tribus , se placèrent volontairement sous la protection de Sa Majesté Très Chrétienne et lui jurèrent obéissance et fidélité. Ainsi donc, nos droits sur la côte orientale de Madagascar fondés sur l’ancienneté, la durée et l’authenticité de plusieurs occupations successives, attestés par des monuments encore existants, renouvelés par les reprises de possession qui venaient d’avoir lieu, confirmés par des traités récents et sanctionnés, enfin, par l’assentiment libre et unanime des chefs et des tribus de la côte, semblaient établis à l’abri de toute contestation, lorsqu’un bruit vague se répandit que le roi des Hovas élevait des prétentions à la souveraineté de Sainte-Marie.

« Une nouvelle aussi invraisemblable fut accueillie d’abord avec défiance. On ne pouvait croire que le roi des Hovas rompait ainsi, sans provocation et sans motif apparent, les liens qu’avaient dès longtemps formés entre son peuple et les Français d’anciennes habitudes de commerce et de constants rapports d’amitié. On ne pouvait, d’ailleurs, imaginer sur quel titre se fondaient d’aussi étranges prétentions de la part d’un gouvernement qui n’avait jamais exercé, soit directement, soit indirectement, les plus légers

droits sur Sainte-Marie et, dans l’absence de tout document officiel, on commençait à mettre au rang des fables un bruit si dénué de probabilité, lorsqu’on fut informé qu’un corps d’armée hova venait d’entrer à Foulepointe, ancien chef -lieu des établissements français à Madagascar et avait établi son camp sur la pierre même où sont gravés les droits de la France.

« Quelque étrange que dût paraître une pareille conduite de la part d’un allié, le gouvernement de Sainte-Marie n’en demeura pas moins fidèle au système de modération qu il s était prescrit et , voyant le chef hova persister dans ses protestations d’amitié pour la France et respecter le monument de nos droits , il crut devoir ne regarder l’occupation de Foulepointe que comme la conséquence d’hostilités survenus entre les peuplades indigènes (hostilités étrangères à nos vues et à nos droits) et peu étonné, d’ailleurs, de voir un gouvernement encore mal affermi dans la carrière de la civilisation manquer, dès ses premiers pas, aux procédés des nations civilisées, il crut devoir s’abstenir de faire usage des forces navales dont il disposait a cette époque sur les côtes de Madagacar et au moyen desquelles il lui eût été facile de rejeter les Hovas dans l’intérieur.

« Cette modération ne servit qu’à enhardir le gouvernement hova et ce ne fut pas sans étonnement qu’on reçut, peu après, à Sainte-Marie une déclaration écrite au nom de Rafaralah , commandant du corps stationné à Foulepointe, et par laquelle cet officier, contestant aux Français le droit de s’établir à Sainte-Marie, revendiquait pour son maître, le roi des Hovas, la souveraineté de l’île de Madagascar tout entière. Déjà de pareilles insinuations avaient été adressées au gouvernement de Bourbon ; mais elles l’avaient été par l’organe d’un étranger et il crut devoir, par ce seul motif, s’abstenir d’y répondre. Mais, une communication officielle faite au nom de Radama par un de ses principaux officiers ne pouvait rester sans réponse : aussi, fut-elle prompte et explicite. Le commandant de Sainte-Marie déclara à Rafaralah que le gouvernement français ne reconnaissait a Radama aucun dr oit à s immiscer dans les relations politiques de la France avec les peuples de la côte orientale de Madagascar : il rappela les droits anciens et incontestables de Sa Majesté Très Chrétienne et, protestant du

désir et de l’espoir qu’il conservait encore de maintenir la paix, demanda une entrevue avec le roi des Hovas.

« Ce prince, évitant de s’expliquer sur la question politique, se borna à répondre qu’il viendrait bientôt visiter la côte orientale, et fixa à cette époque l’entrevue demandée. C’est alors que quelques Hovas, détachés en petit nombre de Foulepointe, s’avancèrent jusqu’à la rivière de Simiagné, prodiguant sur leur route la menace envers les Betsimsaracs , l’insulte envers le gouvernement français, prêchant à main armée l’obéissance à Radama et, par conséquent, la trahison aux chefs et aux tribus qui avaient déjà prêté serment au roi de France.

« Des démarches aussi hostiles n’étaient point ignorées du gouvernement de Sainte-Marie. Il lui eût été facile de les déjouer ; mais, désireux de conserver la paix et espérant que l’entrevue promise amènerait le roi des Hovas à se désister de ses injustes prétentions, il ne crut pas devoir donner une attention sérieuse à des manœuvres obscures, indignes d’un souverain, qu’on pouvait croire ignorées de lui et qu’il lui était si facile de désavouer.

« Telle était la situation des choses, lorsque de nouvelles insultes , commises sans provocation , sans prétexte et avec tous les caractères d’une hostilité ouverte, sont venues avertir le gouvernement de Sainte-Marie que le temps de la modération était passé. Une troupe indisciplinée a parcouru toute la côte, sous le commandement de Ramananouloun ; elle a dispersé, égorgé ou réduit en esclavage, au nom de Radama, les Betsimsaracs, sujets de Sa Majesté Très Chrétienne; elle a incendié leurs villages, pillé leurs propriétés, et pour que rien ne manquât à l’hostilité d’une telle conduite, leur chef n’a pas craint d’attenter à la propriété du gouvernement français et de faire enlever ou tuer de nombreux troupeaux faisant partie de l’approvisionnement de Sainte-Marie, malgré les réclamations de l’agent à la garde duquel ils étaient confiés ; enfin, joignant l’insulte à la violence, il n a pas craint de faire dire au commandant de Sainte-Marie que lui et ses soldats ne devaient se considérer que comme des marchands établis à Sainte-Marie, sous l’autorisation de Radama et y commerçant aux conditions qu’il lui plairait de prescrire.

« D’aussi outrageantes prétentions, exprimées dans un langage

aUssi peu mesuré et accompagnées de procédés si contraires au droit des gens, avertissent enfin le gouvernement français qu’il ne peut, sans manquer à sa propre dignité et à la justice due à ses sujets et à ses alliés, demeurer plus longtemps insensible aux provocations si gratuitement dirigées contre lui.

« En conséquence ,

Le commandant de Sainte-Marie, considérant que les injustes prétentions du roi Radama ne reposent que sur son prétendu, titre de roi de Madagascar qui , n'étant fondé ni en droit ni en fait, ne peut être considéré que comme un véritable abus de mots, qui ne saurait lui-même constituer un droit,

« Proteste solennellement au nom de Sa Majesté Louis XVIII, roi de France et de Navarre, et des chefs malegaches ses vassaux, contre le prétendu titre de roi de Madagascar illégalement pris par le roi des Hovas et contre toutes les conséquences directes ou indirectes qu'on voudrait en faire résulter;

ce Déclare qu’il ne reconnaît au roi des Hovas aucun titre a la possession légitime de quelque partie que ce soit de la coté orientale de Madagascar ;

« Proteste contre toute occupation faite ou à faire des points de cette côte dépendants de Sa Majesté Très Chrétienne ;

« Proteste, en outre, contre toute concession qu’on pourrait ou qu’on aurait pu extorquer aux divers chefs malegaches qui se sont reconnus dépendants de Sa Majesté Très Chrétienne, concessions qui seraient évidemment l’ouvrage de la séduction ou de la violence et qui, en admettant qu’elles fussent volontaires, ne pourraient annuler les déclarations antérieures des memes chefs, ni, à plus forte raison, les droits anciens et imprescriptibles de la France.

« Fait à V hôtel du gouvernement du Port-Louis, île Sainte- Marie, le 15 août 1823. »

Cette protestation fut porté à Radama par le commandant de la goélette la Bacchante, M. de Molitard, qui eut avec le souverain malegache plusieurs entrevues , dans lesquelles Jean René servit d’interprète. Le résultat des explications verbales données par Radama fut « qu’il reconnaissait comme appartenant en toute propriété à la France l’île de Sainte-Marie, vendue autie-

fois à cette puissance par les naturels ; mais qu’il ne reconnaissait, ni à la France, ni à aucune puissance étrangère, des droits à la possession d’aucune partie de la grande île de Madagascar ; qu’il permettait seulement aux étrangers de toute nation de venir s’y établir, en se soumettant aux lois de son royaume, et qu’à l’égard du titre de roi de Madagascar, il le prenait, parce qu’il était le seul dans l’île qui fût capable de le soutenir. »

Veis le milieu du mois de septembre , Radama , après avoir adressé à M. Blevec un manifeste rédigé dans le sens de ce qui précède, sembla un moment vouloir attaquer Sainte-Marie ; mais il n’exécuta point ce dessein et se dirigea bientôt vers le nord de 1 île avec quinze mille hommes de troupes, pour aller châtier, disait-il, les naturels qui avaient levé l’étendard de la révolte. Il laissa, néanmoins, des détachements hovas plus ou moins forts sur divers point de la côte orientale et Foulepointe resta occupée par ses soldats.

Il n’est pas inutile de faire observer ici que, pendant son séjour sur la côte, Radama fut constamment entouré de militaires et de marins anglais. Le capitaine Moorson, commandant la fiégate de Sa Majesté Britannique V Ariadne , alors mouillée à Foulepointe, reçut plusieurs fois à son bord le roi des Hovas, en lui rendant tous les honneurs dus à la royauté. Les toasts ’ les plus empressés étaient portés dans ces occasions.

Il n est pas hors de propos, non plus, de faire remarquer jusqu à quel point allait, du reste, la sincérité des Hovas dans leurs démonstrations d’amitié envers les Anglais. Lorsque le roi se rendait sur la frégate, ils exigeaient que plusieurs officiers du bâtiment anglais restassent en otage, de peur que le roi ne fût enlevé par ses fidèles alliés. Chaque fois que le navire faisait un mouvement, la foule assemblée sur le rivage manifestait par ses cris la plus vive inquiétude. C’est la même frégate V Ariadne qui transporta Radama et sa suite dans la baie d’Antongil, d’où il se rendit dans le nord.

Dès que,, par 1 effet du départ de l’armée de Radama, le pays eut recouvré quelque tranquillité, les travaux de défense militaire, d utilité publique et de culture furent repris à Sainte-Marie.

Au commencement de l’année 1825, le personnel attaché au

service de l’établissement se composait de soixante-treize blancs et de cent quatre-vingt-deux noirs, engagés par l’administration locale. Un certain nombre de ces noirs, organisés militairement par M. Blevec, lors de l’irruption de Radama sur la côte , étaient alternativement occupés aux travaux publics et à ceux de la culture ; indépendamment des colons amenés de France par M. Sylvain Roux et devenus propriétaires, plusieurs traitants, précédemment fixés à Madagascar, avaient formé des établissements à Sainte-Marie et ils avaient pris aussi à leur service une centaine de noirs engagés.

Les maladies, qui, chaque année, avaient marqué le retour de l’hivernage, jointes aux travaux de défense et au service militaire qu’avaient nécessités les invasions dont l’île s’était vue menacée , avaient beaucoup nui au développement de l’agriculture. Cependant, on comptait à Sainte-Marie, dans les premiers mois de 1824, cinq habitations. L’expérience avait fait reconnaître que le sol de Sainte-Marie était, en général, de médiocre qualité, à l’exception d’une zone étroite qui se trouvait au milieu de l’île et qui formait environ le cinquième de la totalité de sa superficie. C’était la seule portion du territoire que les naturels cultivassent régulièrement et elle leur appartenait en propre. Il n’était guère possible d’y former plus de quinze à vingt habitations. La chaleur et l’humidité du climat paraissaient très favorables à toutes les cultures coloniales, excepté peut-être à celle du cotonnier. D’après la nature du terrain, on avait lieu de présumer que le sol contenait des mines de fer ; dans tous les cas, on y trouvait en abondance les matériaux propres aux constructions , tels que pierres , chaux et terre à briques. Sainte-Marie était d ailleurs avantageusement placée pour la pêche de la baleine, dont les naturels faisaient leur principale occupation et son port était de bonne tenue.

D’après un tel état de choses, il n’était guère permis sans doute d’espérer que le noyau d’établissement qui existait dans 1 île put acquérir par la suite quelque importance sous le rapport de l’agriculture; d’un autre côté, la situation politique du pays interdisait de songer alors à coloniser Tintingue.

Cependant la possession de Sainte-Marie donnait les moyens

de se porter sur la Grande Terre, dès que les circonstances se montreraient plus favorables, et en attendant, elle nous mettait à même de protéger les comptoirs d’escale que l’on jugerait utile d’y établir. Elle pouvait d’ailleurs servir d’entrepôt, soit pour le commerce de la France et de Bourbon , soit pour l’approvisionnement de cette dernière colonie en riz et en bestiaux. Bientôt, grâce à l’activité imprimée aux travaux, Sainte-Marie allait se trouver pourvue d’un quai de carénage et c’était un grand avantage en perspective que d’avoir les moyens de réparer nos bâtiments sans recourir aux chantiers de l’île Maurice.

Ces considérations déterminèrent l’administration de la marine à 11e point renoncer au projet de coloniser Sainte-Marie, malgré les difficultés que son exécution avait jusqu’alors rencontrées et qu’elle devait vraisemblablement rencontrer encore. Le conseil d’amirauté consulté émit un avis en ce sens. Il proposa même l’augmentation successive jusqu’à mille du nombre des noirs engagés par l’administration locale et leur répartition en deux compagnies commandées par des blancs , l’une de pionniers , l’autre d’ouvriers militaires, pour l’exécution des travaux publics et la défense de l’île.

Ces propositions furent adoptées, en partie, par l’administration de la marine, qui, pour mieux assurer encore la sûreté de l’établissement, destina deux bâtiments armés en guerre à stationner sur les côtes de l’île.

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