CHAPITRE III
R ADAM A ET LES ANGLAIS
Sommaire : Les Hovas. — Origine des relations qui s’établissent entre ce peuple et le gouvernement anglais. — Dianampouine. — Radama, son fils. — Le capitaine Lesage. - Séjour de celui-ci à Tamatave. — L'agent anglais séduit par des présents et des promesses Jean René, roi de cette contrée. — Radama, roi des Hovas, le reçoit avec solennité. — Ils arrêtent de concert le projet d’un traité secret. — Les Anglais laissent à Radama des instructeurs chargés d’apprendre aux troupes hovas les manœuvres européennes. — Retour à Maurice du capitaine Lesage. — Radama attaque Jean René et le réduit. — James Hastie, nouvel agent anglais, est reçu par Radama. - Après avoir remis au roi des Hovas de magnifiques présents, l’agent britannique lui propose bientôt un traité pour l’abolition de la traite des esclaves. — Ce traité célèbre est signé le 23 octobre 1817. — Hastie est nommé agent général de la Grande-Bretagne à Madagascar. - Le traité est violé par l’Angleterre. - Indignation de Radama. - Les sentiments publics se retournent du côté des Français. — L’agent anglais, de retour à Tananarive, triomphe du nouveau, et le traité est renouvelé. - Expédition de Radama contre les Sakalaves du sud. — Le roi des Hovas conclut une paix et épouse Rasalime, fille de Ramitrah, roi des Sakalaves. — Établissement d’écoles, à. Imerne, dirigées par les missionnaires anglais. — Diffusion des bibles. Ces missionnaires enseignent que Radama est le seul souverain de Madagascar. — Les Anglais importent à Tananarive des presses et des caractères d’imprimerie. — Les Hovas s’emparent du fort Dauphin. — Conséquence de l’influence anglaise à Madagascar. — Soulèvement du pays contre les Hovas. — Ils sont cernés dans le fort Dauphin. — Mort de Jean Hené. — Le prince Coroller. — Mort de James Hastie. — Vexations exercées contre les traitants’ français par les Hovas. - Mesures préliminaires pour une expédition contre ce peuple.
L’envoi du capitaine Lesage au port Louquez avait eu pour but , de la part des Anglais , outre la réparation du massacre dont nous avons parlé, le désir empressé de s’assurer, par des lettres et des présents, l’alliance des Sakalaves du nord et des principaux chefs de la côte orientale. A la même époque à peu près, le grand agent britannique dans ces parages , le trop célèbre sir Robert Farquhar, gouverneur de l’île de France, devenue anglaise, chargé de poursuivre les négriers qui se livraient à la traite, entra en relation avec le chef des Hovas, qui pourvoyait en grande partie à ce
trafic. Telle fut l’origine des premières relations entretenues par les Anglais avec les Hovas.
Mais quel était ce peuple qui, des plateaux supérieurs de l’île, semblait vouloir étendre et faire rayonner sa domination sur la contrée tout entière ?
Les Hovas avaient été longtemps une simple peuplade habitant, comme l’avons dit, les plateaux supérieurs de l’île et connu seulement pour son intelligence et son habileté relative dans l’art du tissage des étoffes et de la fonderie de fer. Flacourt les connaissait déjà, à l’époque où il écrivait son ouvrage : il les indique sous le nom de Vohi tz-A mjliom les , ce qui signifierait : « les peuples habitant les montagnes de l’aurore » . Sur sa carte même, il précise parfaitement par un pointillé leur circonscription territoriale, il indique par leurs noms les tribus qui les avoisinent et il parle de leur habileté dans l’art de cultiver le riz, d’utiliser la soie et de travailler le fer.
Ce peuple issu des prahos malais ne cache pas son origine exotique et sa qualité d’immigrant. Les Hovas disent d’eux-mêmes : « Nous sommes une race étrangère venue du sud-est sous la conduite d’un chef vaillant et sage, l’ancêtre de notre roi-dieu liadama. » Le peuple qui possédait ces terres fut en partie subjugué, en partie mis en fuite ; on 11e sait ce qu’il est devenu.
Nous nous étendrons davantage, au chapitre Ethnographie, sur le caractère et les origines des Hovas. Nous dirons seulement ici, au point de vue politique, que, fractionné en plusieurs tribus ayant chacune un chef particulier, leur pays était sans cesse le théâtre des guerres que ces chefs se faisaient entre eux. Il était rare que les hostilités se portassent sur le territoire des peuples voisins , dont les forces étaient supérieures à celles des Hovas divisés (1). Le peuple ho va, inquiet et remuant par nature, en-
(1) A dater de ce moment, l’histoire politique de Madagascar devient l’histoire du peuple usurpateur, qui a imposé son joug à une partie de l’île. Toutefois, nous donnons, dans le second livre de cet ouvrage , au chapitre Ethnographie , des notions spéciales sur chacun des peuples qui l’habitent, tels que les Bétanimènes, les Betsimsaracs, etc. De cette façon, nous suivons l’ordre logique des faits politiques et, cependant, notre travail se trouvera complet dans toutes ses parties.
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fermé, d’ailleurs, dans une province de peu d’étendue et d’une fertilité médiocre, déborda bientôt de toutes parts, lorsqu’il eut à sa tête un souverain ambitieux et habile soutenu par les Anglais.
Ce souverain fut le père de Radama, Dianampouine, giand chef de Tananarive, aujourd’hui capitale de la province centrale d’Ancôve. C’était un homme d’un caractère énergique et ferme, faisant administrer la justice à ses sujets avec impartialité, plein d’empire sur tous ceux auxquels il commandait. Ce qui donne une juste mesure de son autorité, c’est qu il avait promulgué des lois défendant, sous peine de mort, l’usage des liqueurs et du tabac, et personne n’osa désobéir à des prescriptions qui imposaient des privations aussi dures. Sous le règne de Radama, 1 usage du tabac seul fut permis. Dianampouine mourut en 1810, âgé de soixante-cinq ans , après avoir régné près d’un quart de siècle et laissant à son fils un pays puissant qui absorbait déjà dans son unité toutes les divisions de l’Ancôve, une grande partie de 1 Antscianac , de l’Ancaye et de la province des Betsiléos.
Radama, dont le nom signifie, dans la langue du pays ,f ourle et poli, avait dix-huit ans, lorsqu’il fut appelé à prendie les lênes du gouvernement. C’était un jeune homme aussi intelligent que son°père, ambitieux et brave, désireux d’accroître ses connaissances par des relations intimes avec les Européens.
Comme nous l’avons dit, le gouvernement anglais ne tarda pas à profiter de ces dispositions, qui lui frayaient un chemin indirect, mais sûr, vers la domination occulte du pays. On commença par lui adresser un ancien traitant, pour 1 engagei à conclure un traité de commerce avec l’Angleterre et à envoyer à Maurice quelques enfants de sa famille, pour y être élevés aux frais du gouvernement. Radama accueillit ces ouvertures faites avec à-propos et confia à l’agent anglais ses deux frères, âgés l’un de treize, l’autre de onze ans. Cette marque de confiance enhardit sir Robert Farquhar, qui expédia à Tananarive (1), en qualité d’agent général anglais, le capitaine Lesage, qui venait
(1) Tananarive est la capitale des Hovas, Emirne ou plus logiquement Imerne ( Imerina ) est le canton dans lequel est située Tananarive. Ancove est la province centrale du royaume des Hovas. En malegache, le mot Ancôve se ■décompose ainsi : an Hova, là les Hovas, le pays des Hovas.
d’arriver du port Louquez. Lesage que le lecteur connaît déjà, partit suivi d’une escorte imposante et porteur de riches présents pour Radama.
C’était, on se le rappelle, le moment où, après avoir formé le projet d’une expédition à Madagascar, le gouvernement français en avait ajourné l’exécution au jour où le budget serait exonéré des charges imposées par l’invasion de 1815. L’Angleterre mit à profit ce temps d’arrêt forcé : on était en 1817.
L’agent anglais séjourna quelque temps à Tamatave, où il ne manqua pas de séduire par des dons et des promesses le roi J ean René qui , gagné désormais à la puissance anglaise , lui facilita les moyens d’accomplir son voyage. Le frère de Jean René, Fiche, roi d’Yvondrou, qui connaissait et détestait les Anglais, reprochait à Jean René l’aveugle confiance avec laquelle il travaillait à la destruction probable de sa propre indépendance ; mais le roi de Tamatave, ébloui par les promesses qui lui étaient faites, en récompense de sa docilité, restait sourd aux sages conseils de son frère, qui, du reste, poussa l’esprit d’hostilité contre les Anglais jusqu’à leur refuser des pirogues et des vivres pour le voyage (1).
Quoi qu’il en soit, le capitaine Lesage se mit en marche vers la capitale des Hovas, où il fit son entrée solennelle, au milieu d’une immense population accourue pour voir le représentant britannique. Radama reçut l’agent anglais , assis sur une espèce de trône, environné de ses ministres et de ses officiers, dans une salle spacieuse ornée de trophées militaires . Lorsque le capitaine Lesage remit au roi ses lettres de créance , il fut accueilli par ce prince avec une rare politesse et des manières pleines de dignité' qu’il n’avait rencontrées chez aucun autre roi de l’île. Atteint quelques jours après des fièvres du pays, l’envoyé anglais fut l’objet des soins les plus empressés. Il se hâta dès lors d’accomplir sa mission et fit avec Radama « le serment du sang », le 14 janvier 1817 (2). Ce ne fut que le 4 février suivant qu’ils arrê-
(1) Le roi d’Yvondrou, Fiche, frère de Jean René, était le père de la princesse Juliette Fiche, que nos lecteurs aimeront à connaître bientôt et qui, élevée à Bourbon, nous a rendu tant de services désintéressés.
(2) On trouvera plus loin, au chapitre u du livre II, Mœurs et coutumes.
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tèrent les bases d’un traité secret qui devait être ratifié plus tard par le gouverneur de Maurice. Le lendemain, le capitaine Lesage prit congé du roi , en laissant auprès de lui deux militaires instructeurs, chargés d’apprendre à l’année des Hovas les manœuvres européennes. L’un d’eux, le sergent Brady , se fit aimer des Hovas et parvint aux plus hautes diginités auprès de Radama.
Le capitaine Lesage revint en hâte à Maurice pour rendre compte du succès de sa mission. Les deux frères de Radama, amenés par lui, avaient été confiés aux soins d’un homme qui devait un jour acquérir une immense influence à la cour de Tananarive. Cet homme, c’était James Hastie. Simple sergent dans un régiment anglais, il s’était fait distinguer du gouverneur de Maurice par son courage et sa présence d’esprit. Adroit , insinuant, peu scrupuleux sur le choix de ses moyens d’influence, il avait déjà été employé dans l’Inde à des missions importantes, quoique peu honorables. Ce fut lui qu’on chargea des premières notions à donner aux deux jeunes Hovas et qui les reconduisit à Madagascar, avec des instructions secrètes , qu’il fut sans doute chargé de remettre à Radama. A ce moment même, le roi des Hovas , enhardi par ses premiers succès , avait poussé ses envahissements jusqu’aux frontières des Bétanimènes et, à la tête de vingt-cinq mille hommes, il menaçait d’envahir le territoire de Tamatave, et d’Yvondrou appartenant à Fiche et à J ean René. Une attaque aussi formidable commença à donner des craintes sérieuses au roi de Tamatave, qui reconnut, mais trop tard, la réalité des prédictions de son frère et la fausseté des promesses de l’agent anglais. Celui-ci lui avait répondu de 1 appui chaleureux de son gouvernement et l’avait engagé à rester dans l’inaction, en lui présentant Radama comme le chef d’une horde sauvage qui n’oserait pas s’attaquer à lui, surtout si l’Angleterre le prenait sous sa protection.
Il fallut donc que le pauvre Jean René, aidé de son frère qui vola à son secours, fît en sorte de se mettre à la hâte en état de faire obstacle à l’invasion des troupes de Radama. Il fortifia ,
l’explication de ce serment du sang , qui n’est qu’une formalité d’amitié youvent illusoire entre deux personnes qui veulent se lier comme des frères.
comme il put, de palissades et de petits forts, la place de Tamatave qu’il arma de deux vieilles pièces de campagne en bronze. Mais réduit à ces faibles ressources, dans une place mal armée, mal défendue, Jean René tomba bientôt dans le découragement, malgré les exhortations de son intrépide frère. Le roi de Tamatave ne savait à quel parti se résoudre, lorsque l’agent anglais, P je, qui avait succédé à Lesage, intervint auprès de Radama. Le roi des Hovas qui supposait à son ennemi des forces plus considérables qu’il n’en avait et qui, n’ayant jamais eu de port de mer en sa possession, était pressé d’entrer à Tamatave, consentit à traiter avec Jean René,
Dès que le frère de celui-ci, le roi d’Yvondrou, entendit parler de négociations avec Radama, il s’emporta violemment contre Jean René et se retira pour ne pas rester le témoin du traité honteux qui se préparait. L’agent anglais, voulant favoriser les vues du roi des Hovas, décida Jean René à signer le traité. Radama y reconnut Jean René pour chef héréditaire de Tamatave ; mais il lui enleva la souveraineté du pays des Bétanimènes qu’il venait de soumettre et l’investit seulement du titre de gouverneur général de cette province. Jean René fut obligé de subir cette clause qui le mettait ainsi sous la suzeraineté du roi des Hovas, pressé qu’il était par les circonstances et par les instances de M. Pye, qui venait de recevoir de l’ile Maurice des instructions dans lesquelles le gouvernement anglais qualifiait Radama de roi de Madagascar et de ses dépendances. Un grand kabar eut lieu le lendemain à Manaarez. Jean René s’y rendit pour y faire le serment du sang avec Radama, qui voulait cimenter solennellement leur union, en présence des deux peuples.
Après avoir conclu cette grande affaire, Radama reprit la route de Tananarive, tandis que le précepteur de ses frères, James Hastie , qui, entre autres présents, amenait au roi des Hovas des chevaux anglais d’un grand prix , se voyait obligé de suivre un chemin plus long , mais plus praticable , pour conduire sains et saufs ces magnifiques quadrupèdes au palais d’Imerne : nous avons déjà parlé, plus haut, de ces importantes négociations, préludes des traités de 1817 et 1820.
■fl arriva à Tananarive le 6 août 1817. La cour du palais était
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pleine de soldats rangés en bataille. Le roi des Ho vas était assis sur une estrade élevée. Dès qu’il aperçut l’agent anglais, il laissa éclater sa joie, le fit placer auprès de lui, eu lui serrant cordialement les mains. Le roi adressa alors à ses soldats un discours dans lequel il les engageait à bien accueillir les étrangers qui viendraient le visiter et particulièrement les Anglais. Le roi des Hovas portait alors pour la première fois un uniforme rouge et un chapeau militaire , un pantalon bleu et des bottes vertes (1), étrange accoutrement officiel dont l’ordonnance ne pouvait appartenir qu’à l’incroyable faux goût d’un fripier anglais. Cet équipement avait, en effet, été expédié à R&darna de File Maurice par sir Robert Farquhar.
Après cette entrevue publique, à laquelle il avait cherché à donner la plus grande solennité possible, le roi des Hovas accompagna James Hastie dans la maison qu’il avait fait préparer pour lui. Là, après s’être débarrassé de son incommode et ridicule uniforme, il s’assit à terre et présenta à son hôte le sergent Brady qu’il lui dit n’être plus un simple soldat , mais bien son capitaine. Radama fit circuler, malgré la loi du pays, quelques verres d’eau-de-vie (2) qui ne contribuèrent pas peu à donner un caractère particulier d’effusion à cette conférence diplomatique.
Après avoir remis à Radama les présents dont il était chargé , et notamment une pendule qui , se trouvant dérangée , eut l’honneur d’être raccommodée par les mains de l’ambassadeur luimême , l’agent anglais laissant tomber tout à coup le masque qui couvrait ces caresses préliminaires, toucha la question de l’abolition de la traite des esclaves dans les enclaves de Radama. James Hastie parvint à convaincre le roi des Hovas, mais ce ne fut pas toutefois sans lui promettre, de la part du gouverneur de Maurice, des indemnités considérables en argent et surtout en armes et en munitions de guerre que Radama ne pouvait se procurer que par la vente de ses esclaves aux traitants européens ; mais, le roi des Hovas eut de la peine à obtenir l’adhésion de ses conseillers pour
(1) William Ellis, pages 166 et 169.
(2) Ces détails singuliers ont été consignés par James Hastie lui-même, dans son journal, avec une minutieuse et complaisante exactitude. Voyez William Ellis, Hntory of Madagascar, page 169.
l’exécution de cette mesure. Il fut obligé d opposer à 1 agent anglais des arguments puissants, dont celui-ci ne put nier ni la force ni la justesse. James Hastie, très embarrassé, crut pouvoir biaiser dans sa réponse au roi et même altérer quelquefois la vérité dans ses assertions. Radama s’en aperçut et le lui reprocha en teimes forts vifs. Cette duplicité causa au souverain hova la plus violente indignation et il défendit au diplomate confus de reparaître en sa présence pendant huit jours. Au bout de ce temps, James Hastie put rentrer en grâce ; mais ses discours artificieux ne fuient pas oubliés. L’agent anglais, témoin des irrésolutions de Radama, s’adressa, pour les vaincre, au premier ministre, jeune homme auquel , en peu de temps , il fit adopter les vues du gouverneur de Maurice et dont il se fit un avocat précieux aupiès du roi.
Son espoir fut cependant trompé. Hans un kabar de cinq mille indigènes que le ministre convoqua pour connaître l’opinion des naturels sur l’abolition de la traite des esclaves, le bon sens populaire vit clairement que les Anglais n’attachaient tant d importance à cette mesure que parce qu’elle leur était avantageuse. Un orateur hardi demanda, à haute voix, si le roi était devenu l’esclave des Anglais. Ces paroles piquèrent cruellement l’amourpropre de Radama, qui déclara, alors, qu’il était le maître de son peuple et qu’il le forcerait bien à l’obéissance. James Hastie eut le soin de l’entretenir dans ces dispositions violentes, qui le servaient à merveille et , le lendemain même , il fut convenu que le traité serait signé à Tamatave, par les ministres du roi d Imeme et par l’agent anglais , Pye, au nom de sir Robert Farquhar.
L’accès de colère qui s’était emparé de Radama s’était éteint. Il parut se repentir de s’être tant hâté dans sa détermination , mais James Hastie sut agir avec une telle habileté que ce traite célèbre, dont le but principal était de faire pénétrer l’influence anglaise au cœur même de la grando. île malegache , fut signé le 23 octobre 1817, par les ambassadeurs de Radama d’une part, ainsi que nous l’avons dit, et, d’autre part, par M. Pye, agent anglais à Madagascar, et par M. Stanfell, capitaine de la corvette de S. M. B. le Phaéton. On sait que, depuis, ce traité fut renouvelé le 11 octobre 1820 (1) et le 31 mai 1823. Dans ces actes, sir
(1) Cette date est caractéristique. Une lettre de Radama à M. Farquhar.
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Robert Farquhar ne manqua pas de qualifier le complaisant Radama du titre de roi de Madagascar et de ses dépendances.
Voici le texte de ces traités :
Traité du 23 octobre 1817.
« M. le vice-amiral Robert Townshend Farquhar, capitaine général , gouverneur et commandant en chef de l’île Maurice et de ses dépendances, représenté par ses mandataires, M. le capitaine Stanfell, de la marine royale, commandant le bâtiment de Sa Majesté le Phaèton; T. R. Pye, agent du gouvernement anglais à Madagascar, les susnommés revêtus de pleins pouvoirs, d’une part ;
« Et Radama, roi de Madagascar et de ses dépendances , représenté par ses mandataires, Ratzalika, Rampoole Ramanou et Raciahato, ayant reçu pleins pouvoirs de S. M. le roi de Madagascar, d’autre part ;
« Ont fait la convention suivante :
« Art. 1er. Les parties contractantes conviennent respectivement de maintenir et perpétuer à jamais la confiance, l’amitié et la fraternité qui existent entre elles et qui sont déclarées par ces présentes.
« Art. 2. Les deux parties contractantes s’engagent, par les présentes, à faire cesser entièrement, à partir de la date de ce traité, dans l’étendue des États du roi Radama, toute vente ou toute cession d’esclaves ou de personnes quelconques, pour les transporter du territoire de Madagascar dans le pays, l’île ou l’Etat d’un autre prince ou d’un autre gouvernement, quel qu’il soit. Radama, roi de Madagascar, fera une proclamation et une loi interdisant à tous ses sujets ou à toutes personnes dépendant de lui ou de ses États de vendre aucun esclave pour être exporté de Madagascar, d’aider, de faciliter ou de favoriser une pareille vente, sous peine pour le contrevenant, d’être réduit lui -même en esclavage.
de ce même jour 11 octobre 1820, a été imprimée et publiée à Londres, in extenso, dans l’appendice du seizième rapport annuel des directeurs de VAfrican Institution. Par cette lettre, Radama annonçait à M. Farquhar l’arrivée à Tananarive ou Imerne , sa capitale , de M. Hastie , agent du gouvernement anglais, et le remerciait de l’envoi d’un service complet de vaisselle plate, à lui remis par M. Hastie, de la part du gouvernement de Maurice.
« Art. 3. En considération de la concession faite par Eadama, roi de Madagascar, et par sa nation, et comme témoignage de parfaite satisfaction, les mandataires de Son Excellence le gouverneur de Maurice s’engagent à payer annuellement à Eadama, pour l’indemniser de la diminution de revenus résultant des présentes, les articles suivants : 1,000 dollars en or, 1,000 dollars en argent; 100 barils de poudre de 100 livres chacun; 100 mousquets anglais, avec accessoires complets; 10,000 pierres à fusils; 400 gilets rouges ; 400 chemises ; 400 pantalons ; 400 paires de souliers; 400 schakos; 400 montures de fusil; 12 sabres de sergent, avec ceinturons ; 400 pièces de toile blanche de 1 Inde ; 200 pièces de toile bleue de l’Inde; un habit d uniforme, avec chapeau et bottes, le tout complet, pour le roi Eadama, et deux chevaux.
« Lesquels objets seront délivrés sur le vu d’un certificat constatant que les lois, règlements et proclamations susdits ont été exécutés pendant le trimestre précédent. Ce certificat sera signé par Eadama et approuvé par l’agent de Son Excellence le gouverneur Farquhar, résident à la cour de Eadama.
Art. 4. En outre, les parties contractantes conviennent mutuellement de protéger le roi de Johanna (Anjouan), fidèle ami et allié de l’Angleterre, contre les déprédations auxquelles il est en butte depuis plusieurs années de la part des habitants des petits États situés sur la côte de Madagascar et de mettre tout en œuvre, avec l’aide de leurs sujets, alliés et partisans, pour parvenir à l’abolition de ce système de piraterie. A cet effet, des proclamations seront faites par Eadama et le gouverneur de Maurice, défendant à qui que ce soit de prendre part à aucun acte de cette nature ; des copies de ces proclamations seront distribuées principalement dans les ports de mer situés sui la côte de Madagascar. »
Traité additionnel fait à Tananarive le 11 octobre 1820.
« En vertu du traité conclu, à la date du 23 octobre 1817, entre S. M. Eadama, roi de Madagascar, et Son Excellence M. le vice -amiral E. T. Farquhar, capitaine général, gouverneur et
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commandant en chef de l’île Maurice et de ses dépendances , l’abolition de la traite des esclaves sera et demeurera à jamais respectée. Les parties contractantes s’engagent séparément à accomplir les articles et conditions dudit traité avec la fidélité la plus scrupuleuse.
« Par suite du traité snsénoncé, lequel traité a été ratifié par ordre de S. M. Britannique et accepté ce jour par S. M. le roi de Madagascar , les conventions suivantes ont été faites entre M. James Hastie, agent du gouvernement, représentant Son Excellence le gouverneur Farquhar et le roi Radama. M Hastie s’engage, au nom de son gouvernement, à emmener vingt sujets libres de S. M. le roi Radama, qui seront élevés dans l’étude de différentes professions d’artisans , telles que celles d’orfèvre , bijoutier, tisserand, charpentier, forgeron; ou qui seront placés dans des arsenaux, chantiers de ports de mer, etc. De ce nombre, dix seront envoyés en Angleterre et dix à l’île Maurice, aux frais du gouvernement anglais. De plus, il est convenu entre les parties contractantes que si, à l’arrivée à File Maurice des vingt individus susmentionnés, accompagnés de M. Hastie, le gouverneur ne consent pas à les faire instruire, savoir : dix à Maurice et dix en Angleterre , le traité sera réputé nul et non avenu. Néanmoins, le roi Radama ne sera pas pour cela dégagé de sa parole, ni relevé de sa promesse. Il est bien entendu que le gouvernement anglais s’engage seulement à placer lesdits individus, au nombre de vingt, chez des personnes exerçant les différentes professions susmentionnées et n’est pas rendu responsable de leur conduite ou de leur défaut de capacité. M. James Hastie s’engage, en outre, à emmener avec lui 8 autres individus et à leur faire enseigner la musique, afin de former un corps de musiciens pour les gardes de S. M. le roi de Madagascar. En conséquence du présent article et des conditions susmentionnées le roi Radama fera une proclamation par laquelle il notifiera que la traite des esclaves est abolie dans tous ses États. De plus, il invitera toutes les personnes possédant des talents ou habiles dans des métiers ou professions à venir visiter son pays, leur promettant protection et sera ladite proclamation publiée dans la Mauritius Gazette. »
Nouveaux articles additionnels faits à Tamatave le 31 mai 1823.
« Attendu que par suite des traités et des engagements intervenus entre le gouvernement anglais et Radama, roi de Madagascar , et approuvés par S. M. Britannique, et plus particulièrement en vertu des conventions des 23 octobre 1817 et 11 octobre 1820 , la traite des noirs a été abolie dans toute l’étendue de Madagascar. Et, attendu que les conditions desdits traités ont été fidèlement exécutées par les deux parties contractantes ; qu’elles ont eu le plus heureux résultat, en contribuant à l’abolition générale de la traite et surtout en éclairant le peuple de Madagascar sur ses devoirs moraux et religieux, et en posant les principes les plus propres à le faire avancer rapidement dans les voies de la civilisation. Afin de donner plus de force et d’efficacité aux objets et conditions desdits traités et afin de faire disparaître pour toujours la possibilité de renouveler un trafic qui a été pendant des siècles le fléau de cette vaste, fertile et populeuse île; il a été convenu entre sir Robert Townshend Farquhar et M. Fairfax Moresby, capitaine commandant le Menai, bâtiment de guerre de Sa Majesté, d’une part; et Rafaralah, chef de Foulepointe, et Jean René, chef de Tamatave, représentant le roi Radama, d’autre part :
« Art. 1er. Les vaisseaux et bâtiments de S. M. Britannique, et tous autres vaisseaux anglais légalement chargés d’empêcher la traite des noirs, ont, par ces présentes,, plein pouvoir de saisir et arrêter tous navires et bâtiments, soit qu’ils appartiennent à des sujets du roi de Madagascar, soit qu’ils appartiennent à des citoyens de toute autre nation, toutes les fois qu’on les trouvera dans un havre, port, anse, crique ou rivière ou sur les plages ou près des côtes de Madagascar, faisant la tiaite des noirs, ou bien aidant ou excitant à la faire; les bâtiments et navires saisis et arrêtés en pareille circonstance seront traités de la manière ci-dessous exprimée.
« Art. 2. Tous bâtiments ou navires ainsi saisis seront mis sous la main de la justice et ils seront, à cet effet, délivrés au chef de Foulepointe, de Tamatave ou de tout antre lieu où Radama aura établi, à cet effet, un gouverneur, commandant, ou
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une commission spéciale ; on pourra aussi disposer de ces bâtiments et navires suivant les lois de la Grande-Bretagne, actuelles ou à intervenir. Toutes les fois que des batiments ou navires auront été ainsi placés sous la main de la justice, et qu’il y aura lieu à condamnation pour violation de ce traité ou des précédents, faits dans l’objet d’abolir la traite à Madagascar, ces bâtiments ou navires seront confisqués au profit du roi Radama, qui en disposera comme il le jugera convenable.
« Art. 3. En cas de prise de pareils navires, on traitera de la manière suivante les personnes trouvées à bord et embarquées pour être menées en esclavage. Si elles sont natives de Madagascar, elles seront immédiatement réintégrées dans leurs familles, sinon elles seront reconduites, si faire se peut, dans leurs pays respectifs. Toutes les fois que la chose ne sera pas praticable, on les enrôlera dans le corps nommé serundahs , appartenant à l’établissement du roi Radama , qui sera chargé de pourvoir à leurs besoins (1). »
La valeur de tous les objets mentionnés dans le premier traité du 23 octobre 1817 pouvait être environ de deux mille livres sterling ou cinquante mille francs (2).
L’heureux négociateur, James Hastie, après la promulgation de la loi, partit pour l’île Maurice, où il reçut les félicitations de sir Robert Farquhar; puis, il s’empressa de revenir, muni de nouvelles instructions auprès de Radama, en qualité d’agent général de la Grande-Bretagne à Madagascar. Le roi des Hovas lui témoigna de son côté une grande satisfaction et fit publier, sur
(1) Le traité de 1817, ainsi que les deux actes additionnels du 11 octobrel820 et du 31 mai 1823, sont reproduits par nous d’après les publications officielles du gouvernement anglais distribuées aux deux Chambres ( Parliamentary papers to both houses of Parliament , by command of lier Majesty, July 1844, pag. 525, 526 et 527).
(2) D’après un rapport présenté à la' Chambre des communes le 10 juillet 1828, les dépenses relatives à Madagascar, faites par le gouvernement de Maurice, de 1813 à 1826, se sont élevées à 64,278 liv. sterling (1,549,099 f. 80 c.). C’est en 1816 et 1817, et de 1821 â 1826, c’est-à-dire lorsque M. Farquhar réussit à gagner Radama, et après que nous eûmes repris possession de Sainte- Marie, que la plus grande partie de ces dépenses ont eu lieu (Yoy. Asiatic Journal, numéro de mars 1829, page 369).
tons les points de l’île , en français et en malegache , la proclamation que ses ministres avaient rédigée à ce sujet. Radama se montra scrupuleux observateur du traité qu’il avait signé. Il ne souffrit même pas qu’on en fît la critique et trois de ses proches parents payèrent de leur tête les paroles imprudentes qu’ils avaient publiquement proférées contre le traité et surtout contre l'Angleterre, dont ils avaient dit que « c’était un pays qui ne faisait rien sans des motifs d’intérêt. » Il n’en fut pas de même de l’autre partie contractante. En effet, le général Hall ayant remplacé par intérim sir Robert Farquhar, qui était allé faire un voyage à Londres, désapprouva la convention du 23 octobre, faite, disait-il, avec un chef de sauvages, et refusa de remplir les engagements contractés par l’agent anglais qu’il rappela à Maurice.
Radama , en apprenant cette violation inattendue de son traité, ne voulut d’abord pas y croire; mais il fut obligé de se rendre à l’évidence (1). La traite des esclaves fut alors permise de nouveau par lui et dans sa légitime irritation, le roi d’Imerne ne dissimula pas ses dispositions à favoriser les Français au détriment des Anglais , qui l’avaient trompé. Plusieurs chefs de la côte que l’empire exercé par Radama et les présents de sir Farquhar avaient fait taire jusqu’alors, laissèrent éclater leurs véritables sentiments de sympathie. On ne saurait dire jusqu’à quel point cette disposition des esprits eût pu les conduire, si, dans ce moment, le gouvernement français se fût trouvé en état de substituer son influence à celle de la nation qui venait de mécontenter §i justement le roi des Hovas.
Il n’en fut malheureusement pas ainsi et le retour de sir Robert Farquhar à Maurice calma bientôt les ressentiments de la cour d’Imerne.
Sir Robert Farquhar, à peine revenu à son poste, songea à réparer l’échec fait à l’honneur, ainsi qu’aux intérêts de la Grande- Bretagne à Madagascar. Il dépêcha de nouveau James Hastie à Tananarive, en lui adjoignant un aide spirituel, le révérend docteur Jones, de la société des Missions de Londres. Les deux compagnons de voyage se mirent en route pour la cour d’Imerne, en
(1) William Ellis, pages 199, 201.
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septembre 1820. Ils furent reçus par Radama avec cordialité et dînèrent à sa table servis avec luxe dans de la vaisselle d’argent , dont une partie était de fabrique indigène. Le lendemain , dans un entretien particulier, Hastie s’efforça d’expliquer au roi des Hovas que le traité violé n’avait pas eu la sanction royale et que sir Farquhar, étant revenu de Londres avec des pleins pouvoirs à cet effet, personne au monde n’oserait maintenant rompre une convention qu’ils feraient ensemble , s’il se montrait disposé à renouer les négociations (1). La réponse de Radama, pleine de franchise et de netteté, fit connaître à Hastie les difficultés immenses de la grande affaire qu’il avait entreprise : « J’ai signé ce traité , disait le roi des Hovas , contre l’avis de mes ministres, de mes conseillers, de ceux même qui ont pris soin de mon enfance. Pour compenser les pertes que la cession du trafic des esclaves devait occasionner à mes sujets, j’ai promis de leur distribuer une partie des objets mentionnés dans ce traité. Il n’a pas été exécuté, quoique, moi, j’aie rempli, et au delà, mes engagements. Que puis- je leur dire, maintenant, moi qui ai servi d’instrument pour les tromper ? Leur proposerai- je le rétablissement d’une mesure qui , après avoir coûté la vie à trois personnes du sang royal et à plusieurs autres individus, doit encore les appauvrir immanquablement ? Ils m’accuseront de n’avoir pour objet que des avantages personnels et de les sacrifier à l’espoir de recueillir des bénéfices dont, moi seul, je jouirais. Et, d’ailleurs, pourrontils croire à la sincérité des Anglais, après une si odieuse violation de la foi jurée ? y>
Hastie dut courber la tête, mais, en interlocuteur habile, il rejeta toute la responsabilité de cette violation sur le général Hall. Radama répondit que son amitié pour l’Angleterre le portait à oublier la faute dont elle s’était rendue coupable , mais qu’il n’en était pas de même de ses sujets. Il fit remarquer à l’agent anglais , que leurs progrès dans la civilisation , depuis son départ de Tananarive, étaient dus au commerce des esclaves qui avait pris une extension considérable et lui avoua qu’il craindrait une insurrection générale, s’il manifestait l’intention de se fier de
(1) William Ellis, page 226.
nouveau aux Anglais, dont le nom était passé en proverbe parmi le peuple, comme synoyme de faux et de menteur (1). Vaincu, cependant, par les promesses et les flatteries de l’agent anglais, le roi des Hovas consentit à renouveler le traité , mais il fallait obtenir l’assentiment du peuple.
Dans ce but, Radama fit convoquer un grand kabar, où il s’efforça d’expliquer clairement les intentions du gouvernement anglais et les avantages qui devaient résulter de cette alliance pour Madagascar, Ses propres ministres accueillirent son discours par de sourds murmures et l’un des plus puissants chefs de l’île, l’ancien souverain d’Antscianac , Rafaralah prit la parole pour lui répondre. Il retraça l’histoire du traité de 1817 et s’étendit sur tous les avantages qui résultaient de ce traité, puis, arrivant à sa rupture de la part du gouvernement anglais , il se tut, comme s’il eût été incapable d’exprimer l’indignation qu’il ressentait d’une aussi lâche conduite. Son éloquent silence produisit sur l’assemblée un tel effet que le rejet de la proposition parut dès ce moment assuré. Il s’éleva alors un grand tumulte et dans la confusion qui s’ensuivit, Radama, se tournant vers l’agent anglais, lui dit : « Vous le voyez. Je suis disposé à l’alliance, mais mon peuple ne l’est pas. Celui même qui ne possède ni un esclave ni une piastre sera contre moi. J’ai entendu parler de la conduite des Français envers un de leurs derniers rois, le roi Louis XVI, et je redoute son sort (2). »
Malgré ces vives et nombreuses résistances , J âmes Hastie parvint pourtant à vaincre les scrupules de Radama et de ses ministres. Le traité fut signé et le commerce des esclaves abolq de nouveau. Radama fit stipuler dans la convention dont il s agit la condition expresse : « que le gouvernement anglais élèverait à ses frais vingt jeunes Hovas, dix à Maurice et dix à Louches, et les instruirait aux arts et aux métiers européens. » C’est ainsi que d’un seul coup , les Anglais regagnèrent à Madagascar 1 influence qu’ils avaient perdue par leur faute ; mais, cette influence, sans aucune racine dans le peuple malegache lui -même, ne îe-
(1) Ellis dit en propres termes : False as the English. » (William Ellis, pages 227 et 230).
(2) William Ellis, tome II, pages 230, 237.
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posait que sur la volonté d’un homme. Il était présumable , dès lors, que, cet homme une fois mort, cette influence s’éteindrait avec lui.
Vers cette époque, Radama fit une expédition bruyante contre les Sakalaves du sud. Il partit avec une forte troupe de combattants, mais un tiers périt de faim ou de maladies, faute d’approvisionnements. Cette guerre se renouvela l’année suivante, et Radama ayant débuté par quelques succès, Ramitrah, roi des Sakalaves, lui proposa une alliance que le roi des Hovas s’empressa d’accepter. Il la cimenta même en épousant la fille de ce chef nommée Rasalime.
Cependant le révérend docteur Jones, de son côté, ne perdait pas de vue le but de son voyage et de son apostolat. Aussitôt que le drapeau anglais flotta à Tananarive à côté de celui d’Imerne, le missionnaire reçut l’autorisation d’ouvrir une école. Ce fut le 8 décembre 1820 que commença cet enseignement auquel vinrent coopérer, l’année suivante, M. Griffiths et sa femme. Radama leur avait permis d’instruire son peuple, sans autoriser cependant la prédication du christianisme, dont il ne se faisait alors aucune idée. Il fit bâtir pour M. Jones une case commode, et , lorsqu’elle fut achevée, il vint la consacrer, en y jetant de l’eau et en y faisant les cérémonies habituelles. Les progrès de la mission croissaient chaque jour. Admis en qualité d’instituteurs primaires, les missionnaires anglais s’attachèrent à donner à leurs nouveaux élèves une éducation plutôt politique que religieuse ou élémentaire, et, sans éveiller la défiance, à leur inspirer l’amour de leur souverain et par suite la haine d’une domination étrangère. Les jeunes Hovas apprenaient sans cesse à répéter des maximes formulées en ce sens par leurs maîtres. Ces maximes étaient entre autres, — que Radama n’a point d’égal parmi les rois, — qu’il est au-dessus de tous les chefs de l’île , et le maître de tout , — que Madagascar lui appartient et n’appartient qu’à lui seul. De plus, les élèves de l’Ancôve , rigoureusement astreints à des exercices militaires , étaient destinés à devenir une pépinière d’officiers, un arsenal vivant capable d’interdire l’approche de l’île aux ennemis communs. Ajoutez à de pareilles mesures la persévérance et la libéralité qui caractérisent la politique anglaise et on aura
une idée de l’influence acquise par cette nation à la cour du roi d’Imerne. Plusieurs personnes envoyées par la société des Missions de Londres, et notamment des imprimeurs avec des presses et des caractères, étaient venues se joindre à MM. Jones et Griffiths. Des exemplaires de la Bible imprimés sur les lieux se répandaient par milliers sur la surface de l’île. L’examen des écoles fait en 1826 par Radama lui-même , constata la présence de plus de deux mille écoliers dans ces établissements. Deux ans après, la Mission comptait trente-deux écoles disséminées dans le pays d’Imerne et plus de quatre mille élèves (1).
On comprend facilement, ainsi que nous l’avons indiqué déjà, que l’Angleterre n’organisait ainsi une forte unité dans le centre de l’île que pour pouvoir, dans un temps donné , dominer les populations nourries de ses principes, élevées par ses nationaux. C’est dans le même but qu’ils donnaient à Radama le titre de roi de Madagascar ; ce qui était une atteinte aux droits souverains de la France, et en même temps un mensonge, puisque ce chef ne commandait qu’à une peuplade seulement, la moins considérable d’un pays auquel même elle était étrangère. Les avertissements en ce sens ne manquèrent pas d’être adrssés au gouvernement français par les habitants de Bourbon, mieux placés que d’autres pour juger de l’état des choses à Madagascar et pour donner d’utiles conseils. Tous les jours les Hovas, poussés par les Anglais, semblaient faire un pas en avant et arriver jusqu’au littoral. Radama, quoique éloigné de Sainte-Marie, ne cessait de chercher l’occasion d’agir hostilement à notre égard.
S’il existait à Madagascar un point dont la possession nous fût légitimement acquise, c’était assurément le fort Dauphin. Il était donc difficile de penser que Radama pût songer à envahir une contrée où jamais un Hova n’avait paru et avec laquelle ce prince n’avait même eu, à aucune époque, la moindre communication. On était d’autant plus fondé à repousser cette pensée qu’il avait souvent répété lui-même qu’il ne se serait pas établi à Foulepointe, s’il eût trouvé ce point occupé par les Français.
Cependant, vers la fin du mois de février 1825, un corps de
(1) William Ellis, tome II, page 252, 386.
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troupes hovas d’environ quatre mille hommes , sous la conduite de Ramananouloun, vint camper à peu de distance du fort Dauphin, alors occupé par un poste français composé d’un officier et de cinq soldats. Le général des Hovas notifia à l’officier français qu’il était envoyé par Radama pour prendre possession du fort Dauphin. Cette prétention ayant été repoussée , il fut convenu entre les deux chefs qu’aucun acte d’hostilité n’aurait lieu pendant deux mois, afin de laisser à l’officier français le temps de recevoir des ordres du gouverneur de Bourbon. Mais , au mépris de cette convention, les Hovas, profitant des facilités que leur donnait l’armistice, se portèrent, le 14 mars 1825, sur le fort et y entrèrent de vice force. Le pavillon français fut arraché et remplacé par celui de Radama. L’officier et les cinq soldats furent faits prisonniers ; mais on les remit presque aussitôt en liberté , en leur rendant tout ce qui leur appartenait.
M. de Freycinet, gouverneur de Bourbon, ne se dissimula point la gravité de cet événement ; il crut, toutefois, devoir s’abstenir d’une vengeance qu’il considéra comme devant être sans utilité, d’après le peu de forces dont il pouvait disposer. Il lui parut d’ailleurs qu’il fallait temporiser, jusqu’à ce que le gouvernement de la métropole lui eût fait connaître ses intentions. Il se borna donc à envoyer chercher le détachement français , qui s’était réfugié à Sainte-Luce.
L’influence anglaise, qui, dans l’opinion de M. de Freycinet, avait déterminé l’agression du fort Dauphin par les Hovas (il en avait la preuve dans les mains) , ne tarda pas à se montrer plus ouvertement et d’une manière fort préjudiciable à nos intérêts (1 ).
Par un décret publié officiellement dans la Gazette de Maurice, le 18 juin 1825, Radama permit l’entrée de tous les navires anglais dans les ports de Madagascar, moyennant un droit de 5 pour 100 sur la valeur des marchandises et il autorisa les Anglais à résider dans l’île, à y commercer, à y construire des navires, à y bâtir des maisons et à y cultiver des terres. M. de Freycinet ne doutait point que Radama, qui n’avait pas fait sans quelque
( 1 ) Précis sur les établissements français de Madagascar, publié par le département de la marine, p. 37.
crainte sa première irruption à Foulepointe, ne consentît, si on le réclamait, à nous appliquer les dispositions de ce décret et ne s’abstînt d’inquiéter les Français qui s’établiraient individuellement à Madagascar ; mais, dans l’état des choses, la mesure prise par le roi des Hovas lui paraissait une nouvelle manifestation du refus qu’il faisait de reconnaître nos droits, et il la considérait, non seulement comme donnant aux Anglais la faculté de disposer en maîtres des ports de l’île, mais comme devant encore leur procurer pour l’avenir les moyens de mettre obstacle aux vues de la France sur Madagascar.
Quoi qu’il en fût, de nouveaux événements vinrent bientôt compliquer la situation politique de l’île. Deux soulèvements y éclatèrent au mois de juillet 1825 contre les Hovas ; l’un dans la province des Betsimsaracs, du côté de Foulepointe, l’autre dans la province d’Anossy, du côté du fort Dauphin.
Le commandant de Sainte-Marie ne fut point étranger au premier; les Hovas ne l’ignorèrent pas. Ce commandant avait, depuis longtemps, mis tous ses soins à exciter l’esprit de mécontentement qui régnait parmi les indigènes, et au moment de la révolte , il leur fournit de la poudre de guerre et reçut dans l’île quelques prisonniers hovas. L’insurrection fut promptement réprimée dans la province des Betsimsaracs par les troupes de Radama , et le brave Tsifanin, notre plus fidèle allié , y perdit la vie. Le gouverneur de Bourbon blâma le commandant de Sainte-Marie de s’être avancé dans cette circonstance, puisqu’il n’avait pas les moyens de soutenir efficacement les indigènes. Du reste, les Anglais, de leur côté, avaient pris une part plus active encore à l’événement (1). Un de leurs bâtiments avait servi au transport des troupes hovas sur divers points de la côte, et leur agent Hastie, débarqué à la Pointe-à-Larrée, à la tête d’un corps d’Hovas, avait puissamment contribué à replacer le pays des Betsimsaracs sous l’obéissance de Radama (2).
Les habitants de la province d’Anossy, renforcés par leurs
(1) Précis sur les établissements français de Madagascar, publié par le département de la marine, page 38.
(2) Boteler, Narrative of a voyage of discovery to Africa and Arabia, tome II, page 278.
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voisins les Antavartes , s’étaient réunis au nombre de dix mille et avaient également pris les armes pour secouer le joug des Hovas ; mais, comme ils agissaient aussi en ennemis à l’égard des blancs, les traitants français établis sur la côte avaient été forcés de se réfugier à Bourbon avec leurs familles et leurs esclaves. Le général hova Ramananouloun , le même qui, après s’être emparé du fort Dauphin , occupait ce poste avec seize ou dix-huit cents hommes, envoya contre les insurgés un détachement de cinq cents hommes, qui les mit en déroute après un court combat. Toutefois , les vainqueurs, étant engagés dans les bois à la poursuite des fuyards, y furent bientôt accablés par le nombre et périrent tous.
Après avoir obtenu , dans leur défaite , ce faible avantage , les insurgés se montrèrent avec plus de confiance et finirent par cer- ■ ner les Hovas, qui s’étaient retranchés au nombre de mille à douze cents sur le plateau du fort Dauphin. Cette situation était critique, et, pour en sortir, Ramananouloun ne vit d’autre moyen que de s’adresser au gouverneur de Bourbon. Il lui écrivit pour le prier de faire parvenir à Tamatave deux paquets destinés, l’un à Radama, l’autre à Jean René.
Cette démarche plaça M. de Freycinet dans une position délicate. L’occasion était favorable pour rentrer en possession du fort Dauphin. Il suffisait d’envoyer un bâtiment de guerre sur les lieux pour exterminer les troupes qui l’occupaient ; mais ce coup de main n’eût eu d’autre résultat que la reprise momentanée de notre ancien poste, car le gouverneur de Bourbon n’avait point de forces disponibles pour continuer la guerre. Or, un tel succès, demeurant isolé, ne pouvait porter atteinte à la puissance de Radama et il feimait la voie à toute conciliation, tandis qu’un acte de générosité pouvait frapper l’esprit du roi malegache.
M. de Freycinet répondit donc à la confiance de Ramananouloun , en faisant parvenir les paquets de ce général à Tamatave. Il profita de l’occasion pour écrire à Radama. Après lui avoir rappelé brièvement les actes d’hostilité dont les Français avaient à se plaindre, il lui offrait de désigner, de part et d’autre, une personne de confiance, pour arriver à la conclusion d’un traité d’alliance et d’amitié. Rafaralah, chef des troupes hovas à Foulepointe , sur qui la noble conduite du gouverneur de Bourbon ,
dans cette circonstance, avait paru faire une grande impression, avait aussi dépêché un courrier à son souverain, pour lui représenter l’importance de s’entendre avec le gouvernement français.
Le roi des Hovas répondit à M. de Freycinet, le 23 août 1825. Dans cette réponse, dont chaque expression trahissait l’emploi d’une plume anglaise (1), il reproduisait hautement ses prétentions à la souveraineté exclusive de Madagascar , et terminait en disant qu’il accueillerait honorablement à Tananarive, sa capitale, une députation solennelle qui lui serait envoyée pour la .négociation projetée ; c’était toujours le système des temporisations asiatiques.
M. de Freycinet ne trouva pas qu’il fût convenable d’accéder à une pareille proposition et l’affaire en resta là.
Dans les premiers jours du mois de mars 1826, Jean René vint à mourir. Il avait désigné par testament son neveu Berora pour lui succéder dans la royauté des Bétanimènes. Cette disposition fut confirmée par Radama et, en l’absence de Berora, qui suivait ses études à Paris, le titre de prince de Tamatave fut provisoirement donné à Coroller, général au service des Hovas, et proche parent de Jean René. Ce Coroller, qui joua plus tard un rôle à Madagascar et qui par ses conseils fit en grande partie échouer l’expédition française de 1829, était un mulâtre, fils d’un blanc de l’île Maurice et d’une femme malegache. Il était par sa mère neveu de Jean René. Coroller était fort laid, petit, louche et contrefait. C’est lui qui enseigna aux chefs d’Imerne toutes les ruses de la politique civilisée. Il affectait de porter sans cesse avec lui le Prince de Machiavel qu il cherchait a mettre en pratique, disait-il, et à perfectionner. Radama n’en envoya pas moins à Tamatave un autre général dévoué à ses intérêts, qu’il investit du haut commandement de la province, et les termes d’une lettre qu’il écrivit, le 13 avril suivant, à M. de Freycinet, ne permirent plus de douter de son intention d’établir sa domination sur cette province, comme sur tout le reste de Madagascar.
L’agent anglais, James Hastie, avait été appelé auprès de Jean René dont la fin approchait. Après la mort de ce chef, qui
(1) Précis sur les établissements français de Madagascar , publié par le ministère de la marine, page 40, 1836.
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lui avait confié l’exécution de son testament , il fit un voyage à l’île Maurice où il arriva fort malade lui-même d’une chute violente faite pendant la traversée. A peine convalescent, il revint à Madagascar où Radama le combla des marques d’une vive amitié. Cependant sa guérison n’était qu’apparente et il mourut le 8 octobre 1826.
Cette mort fut une véritable perte pour l’Angleterre, dont cet agent avait puissamment servi les intérêts. Quoique les moyens qu’il employait ne fussent pas toujours délicats, ce qu’il y a de certain, c’est qu’il réussissait, après avoir déployé une grande habileté. James Hastie fut enterré dans la chapelle des missionnaires. Le roi, la famille royale, les juges, les grands officiers et un immense concours d’indigènes assistèrent à ses funérailles.
A partir de la mort de Jean René, les plus insignes vexations commencèrent à être exercées par les Hovas contre les traitants français, et particulièrement contre ceux de Sainte-Marie. Rafaralah lui-même, que l’on avait représenté à M. de Freycinet comme favorable à nos compatriotes , leva bientôt le masque. Il refusa de renvoyer à des colons de Sainte-Marie des engagés libérés par l’administration de cette île et s’étudia à mettre des entraves au commerce de Sainte-Marie avec la Grande Terre. Il fit dire au commandant de cette île que , si les Français avaient besoin de quelques-unes des denrées que produisait la terre de Radama, ils ne seraient admis à les acheter sur aucun autre point que Foulepointe ou Fénériffe, où il avait établi des douanes, et il ajoutait que si, plus tard, il jugeait à propos de placer un poste à la Pointe-à-Larrée , il permettrait alors d’y commercer ; mais que , pour le moment , il était défendu aux naturels, sous peine de mort, de conduire un seul bœuf en cet endroit. Radama, toujours soumis à l’influence anglaise , ne tarda pas à mettre le comble à ces mesures vexatoires. Sur la fin de 1826, il établit des droits excessifs à l’entrée et à la sortie des marchandises et il afferma les produits de ces droits à une maison de commerce de l’île Maurice, en laissant à l’arbitraire des fermiers la fixation du taux des droits. Ce ne fut pas tout. N’osant attaquer l’île Sainte-Marie, bien fortifiée et séparée de la Grande Terre par un bras de mer, Radama imagina, pour forcer les Français à l’abandonner, de
leur ôter les moyens de se procurer les bras nécessaires a l’execution des travaux publics et à la culture des terres. Il défendit, en conséquence, sous peine de mort, aux naturels de la Grande Terre de vendre un seul esclave au gouvernement ou aux colons
de Sainte -Marie. n ,
Dès le mois de décembre 1829, le gouverneur de Bourbon qui avait succédé à M. de Freycinet, M. le comte de Cheffontames, fit connaître cet état de choses au ministre de la manne, en lui exposant les suites fâcheuses du système de temporisation et de condescendance suivi jusqu’alors dans les affaires de Madagascar. Il insista sur la nécessité de prendre enfin un parti décisif a 1 eo-ard de l’île Sainte-Marie, qu’il valait mieux, disait-il, abandonner sans retard, si l’on ne se décidait pas à tirer une vengeance éclatante des insultes faites à la nation française et a rétablir notre autorité sur un pied respectable à Madagascar. M. de Cheffontaines, d’accord sur ce point avec le commandant particulier de Sainte-Marie et le conseil privé de Bourbon , pensait que nous 11e pouvions reconquérir nos droits et notre influence à Madagascar et même nous maintenir à Sainte-Marie, qu’en augmentant la garnison de l’île, qui ne se composait alors que d’une compagnie d’artillerie européenne', forte de soixante-dix-huit hommes, y compris trois officiers et de cent quatre-vingt-douze noirs engagés. Il proposait, en conséquence, d’envoyer à Samte-Marie une frégate, une corvette et quelques bâtiments légers, avec quatre ou cinq cents hommes de débarquement et d’augmenter, en outre,
la garnison d’un corps de noirs. , . .
L’exécution complète des mesures proposées par 1 administration de Bourbon devait donner lieu à des dépenses qui n’avaient pas été prévues et auxquelles 11e pouvaient subvenir ni le budget du département de la marine ni celui du département de la guerre, qui pourvoyait alors aux dépenses qu’occasionnaient les garnisons coloniales. Le ministre de la marine, M. de Chabrol, pensa que l’on pouvait se dispenser de déployer des forces aussi considérables et qu’il suffirait de prendre, dans le sens des vues indiquées par le commandant particulier de Sainte-Marie, quelques dispositions de nature à satisfaire aux besoins les plus urgents de l’établissement, sans dépasser les ressources financières
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que l’on possédait. Il existait au Sénégal, comme à Sainte-Marie, des noirs rachetés par l’administration locale et rendus libres au moment du rachat, moyennant un engagement de quatorze années. M. le comte de Chabrol , après avoir pris les ordres du roi Charles X , chargea le gouverneur du Sénégal de diriger sur Madagascar un détachement de cent cinquante à deux cents soldats noirs , composé de nouveaux engagés et, au besoin , de quelquesuns des soldats noirs déjà existants dans le pays. Il fut, en outre, décidé que ce corps serait complété et recruté par l’envoi ultérieur à Sainte-Marie de tous les noirs ( autres que les femmes et les enfants), qui seraient saisis dans les mers situées au delà du cap de Bonne-Espérance, en vertu des lois prohibitives de la traite, sauf , si ce moyen de recrutement ne suffisait pas , à continuer de faire venir des engagés du Sénégal.
Ee ministre de la marine, en donnant avis de ces mesures à M. de Cheffontaines , 1 invita a examiner si, avec le secours que pouvaient offrir les deux bâtiments de guerre chargés du transport de ces deux compagnies et les troupes disponibles des garnisons de Bourbon et de Sainte-Marie, il était possible de faire a.\ec avantage une expédition militaire sur la côte orientale de Madagascar. Dans le cas de l’affirmative, le gouverneur de Bourbon était autorisé a l’entreprendre, en faisant concourir à ses opérations les indigènes, sur lesquels il assurait que l’on pouvait compter. Toutefois, cette tentative ne devait être faite qu’autant qu’on serait sûr de pouvoir se maintenir sur les points d’où l’on chasserait les Hovas. Au surplus, aucune mesure relative à cet objet ne devait être prise qu’après un mûr examen en conseil privé (1).
Conformément aux ordres du ministre de la marine, deux compagnies de cent Yolofs chacune furent formées en 1828 au Sénégal, et transportées a Sainte-Marie par la corvette Ici Mcusb , avec un cadre d’officiers et de sous-officiers d’artillerie de marine. Ce n était point avec ce petit nombre d’hommes , non encore exercés au maniement des armes, que nous pouvions nous présenter à la
(1) Précis sur les établissements français
de Madagascar ,
publié par le minis-
Grande Terre et reprendre nos possessions. Il fallait évidemment des forces beaucoup plus imposantes pour atteindre ce but. Les troupes et les bâtiments de guerre demandés à la fin de 1826 par le gouverneur de Bourbon n’étaient même déjà plus suffisants, pour nous assurer des succès contre le roi des Hovas, dont la puissance s’était accrue depuis cette époque et qui comptait sous ses drapeaux jusqu’à quinze mille hommes de troupes bien disciplinées et bien organisées.
Tel fut du moins l’avis du conseil privé de Bourbon, apres un
examen approfondi de la question.
Ce conseil , qui avait appelé à ses délibérations M. le commandant particulier de Sainte-Marie, alors à Bourbon , pensa que, pour entreprendre une expédition contre Madagascar, les forces à y consacrer ne devaient pas être moindres de deux bricks c e guerre, de deux corvettes de charge avec leurs équipages complets sur le pied de guerre, plus un bataillon d’infanterie, une compagnie d’artillerie, une demi-compagnie d’ouvriers, deux cents hommes de troupes noires, et enfin un matériel de guerre piopoitionné , avec deux mille fusils pour armer les peuplades indigènes qui nous étaient dévouées.' Il fit observer que, si les troupes dont pouvait disposer le gouverneur de Bourbon étaient insuffisantes pour une opération offensive, elles ne l’étaient pas moins pour appuyer des démarches tendantes à un accommodement ; car ces démarches devaient être nécessairement suivies d’actes d’hostilité, si la voie de la conciliation ne réussissait pas.
Le conseil privé de Bourbon pensa donc qu’il fallait traiter a main armée et demander la paix en apportant la guerre.
Il sera à jamais regrettable pour la France qu’un coup vigoureux et décisif n’ait pu être porté, dès ce moment, à la puissance naissante des Hovas.
Nous allons voir qu’il n’en fut rien et que notre expédition ne fit qu’enhardir leur insolente audace et préparer à nos traitants une série de persécutions nouvelles , qui n’a point été interrompue depuis cette époque fatale jusqu a nos jouis.