CHAPITRE IV
Sommaire : Mort de Radama, 27 juillet 1828. — La reine Ranavalo est proclamée reine des Hovas. — Funérailles de Radama. — Son tombeau. — Cérémonie funèbre. — Portrait de Radama. — Son caractère public et privé. — Ses passions. — Son gouvernement.
— Changement qui s’opère dans les affaires des missionnaires anglais. — La persécution succède pour eux à la faveur. — Mise à mort de la mère et de la sœur de Radama, du prince Rateffi, de Rafaralah, et de Ramananouloun. — Le traité conclu par Radama avec l’Angleterre est annulé par la reine Ranavalo. — M. Robert Lyall, agent anglais, est mal reçu à Tananarive. — La reine lui dénie le titre d’agent britannique accrédité à Madagascar. — Mauvais traitements qui lui sont infligés. — Sa mort. — Convocation à ce sujet d’un grand kabar. — Couronnement de la reine, le 11 juin 1829.
— Préparatifs d’agression organisés par Ramanetak. — Sa retraite à Anjouan A
Expédition Gourbeyre. Elle est décidée le 28 janvier 1829. - Instructions remises à M. le capitaine de vaisseau Gourbeyre, au moment de son départ de France. — Arrivée de 1 expédition à Tamatave. — Elle débarque à Tintingue et fortifie la place. — Le général en chef de l’armée hova envoie des parlementaires à M. Gourbeyre. Ré¬
ponse de celui-ci. — Les hostilités commencent. — Combat de Tamatave. — Combat de Foulepointe. — Échec de nos troupes de débarquement. — Suspension des hostilités.
— La reine fait des ouvertures de paix, puis refuse de les ratifier. — Reprise des hostilités. — Envoi de deux commissaires français à Tananarive. — Nouvelles ouvertures faites par la reine des Hovas. — Ajournement des hostilités. — Départ pour la France de M. le commandant Gourbeyre. — Projets de M. de Polignac. — Révolution de Juillet.
®ur ces entrefaites, un grand événement se produisit : Radama vint à mourir (1).
Le roi des Hovas, dans les dernières années de sa vie, se livrait à des excès qui eurent bientôt affaibli sa robuste constitution. Lorsqu’il vint à Tamatave, en 1827, il était souffrant. Dans le
(1) La mort de Radama fut attribuée au poison, et il n’y aurait aucune raison de révoquer en doute cette supposition. On verra, plus loin, que Radama II périt aussi de mort violente, parce que ses idées libérales déplaisaient aux vieux féodalistes et aux ombiaches ou prêtres du pays, aussi bien qu’aux Anglais. M. Oarayon dit que Radama 1“ mourut d’une fistule à l’anus.
cours de l’année suivante, sa maladie ne fit que s’aggraver et il rendit le dernier soupir le 27 juillet 1828, à l’âge de trente-sept ans. La mort du roi fut soigneusement cachée ji son peuple et , le 29 , un kabar solennel fut convoqué pour prêter le serment a la personne qu’il plairait au souverain de choisir pour lui succéder. Cette décision avait été prise, disait-on, par Radama hu-meme qui sentait sa fin prochaine. Le matin du 10 août, 1 affaire fut décidée et le bruit courut que Ranavalo avait été designée pour lui succéder. Ranavalo était la première femme, la vadi-U de Radama. Quelques historiens en font sa sœur ou sa fille et meme sa mère. Ranavalo n’était que la cousine du roi par le sang. Llle devint, plus tard, l’une des onze femmes de Radama.
Le 11 août, la proclamation de la mort de Radama et de^i avènement de sa femme eut lieu dans un kabar solennel. Cette proclamation ne s’opéra pas sans difficulté, Ranavalo n’ avait pas été destinée à lui succéder ; le roi lui-même avait choisi son heritier parmi ses neveux. Mais, dès ce moment, les vieux Hovas, partisans des antiques coutumes et désireux de reprendre le pouvoir que leur avait enlevé l’ énergique personnalité de Radama, se réunirent pour faire placer le pouvoir suprême entre les mains d’une femme qu’ils pourraient diriger à leur aise, sous l’inspiration des ombiaches et des prêtres des idoles. Parmi ceux-la se trouvaient Andrian Ambanivoula et Rainizouare ; ce dernier devait jouer un rôle infâme durant le long règne de Ranavalo et commander sous son règne les atrocités qui ont rendu son nom si odieux dans l’histoire de Madagascar. Ces conjurés craignaient, surtout en vue de l’échec possible de leurs projets, les principaux généraux, hommes intelligents et sûrs, que Radama avait postes avec une garnison sur les points principaux de l’île, à Tamatave, à Yohemare, à Mazangaye. C’étaient des concurrents redoutables pour les deux ministres dont nous venons de parler : il n en fa lut pas davantage. Ils tombèrent sous le couteau des assassins. On envoya poignarder dans leurs provinces ceux qu’on savait exposés sans défense ; on appelait à la capitale , pour les assassinei en route, ceux dont la popularité , au siège de leur résidence, faisait redouter la résistance ou de sanglantes représailles. L un d’eux, Ramanateka, homme de guerre consommé, fut prévenu a
temps. Il s’échappa de Mazangaye et se rendit à Anjouan et devint peu après roi de Mohéli, l’une des Comores. Ramanateka était issu d’une noble famille de l’Ancove et il avait épousé la sœur de Radama Ier. Plus tard, nous le retrouverons jouant un rôle lors de l’expédition Gourbeyre.
Lorsque les concurrents furent écartés , les hommes qui avaient fait cette révolution à Tananarive régnèrent sous le nom de Ranavalo. On verra, par la suite, que les mêmes hommes, et notamment Rainizonare, furent fidèles à cette politique qui leur assurait le pouvoir et qu’ après la mort de Radama II, comme après celle de Radama Ier, ils réussirent à faire tomber en quenouille le sceptre des Hovas, afin de dominer eux-mêmes des femmes crédules, dominées , à leur tour, par les ombiaches et les prêtres.
Le premier acte de la nouvelle reine fut de régler le deuil général, quoique la mort de Radama ait été attribuée, par quelques relations, à un poison administré de la main même de Ranavalo. Quoi qu’il en soit de cette version qui, du reste, est la moins accréditée, la reine ordonna que, d’après un ancien usage , hommes, femmes et enfants, tout le monde se rasât la tête en signe de deuil, à l’exception cependant d’elle-même, de quelques-unes des personnes qui l’entouraient, des gardiens des idoles et des Européens. Elle enjoignit, dq plus, aux femmes de pleurer, à tous ses sujets de quitter les parures et les vêtements brillants, pour ne porter que le lamba, manteau national. Il fut aussi défendu, sons peine de mort, de monter à cheval, de se faire porter dans un siège à bras, de jouer d’aucun instrument, de chanter ou de danser, de coucher autrement que sur la terre, de manger à table et de se livrer à aucun travail. Le 11 et le 12, le canon tira de minute en minute depuis le lever jusqu’au coucher du soleil (1).
Les funérailles eurent lieu avec la plus grande pompe et accompagnées de tous les honneurs militaires que rendent aux souverains morts les peuples européens. Un cercueil en bois, couvert de velours cramoisi et orné de franges et de glands d’or, contenait les
(1) William Ellis, tome II, pages 395, 399.
restes de Sa Majesté Radama-Manjaka (1). Ce cercueil fut porté par soixante officiers supérieurs, crêpes au bras, et déposé dans une salle du palais de Bessakane, où il resta jusqu’au lendemain. Le 13, les missionnaires et les Européens qui se trouvaient à Tananarive, obtinrent de la reine la permission de porter le cercueil et les restes du feu roi de Bessakane à Tranouvola, principale résidence du souverain des Hovas. Le major général Brady, le prince général Coroller, Louis le Gros, commandant en chef des ateliers royaux et le révérend docteur Jones furent choisis pour porter les coins du drap mortuaire. Un magnifique catafalque avait été élevé dans la cour du palais. Deux escaliers y conduisaient. Ce catafalque, entouré d’une balustrade à colonnes dorées, était lui-même recouvert d’une tente, dont l’intérieur était tendu de drap fin écarlate, avec des franges et des galons en or et en argent. A l’extérieur, de larges galons d’or cousus ensemble étaient placés de distance en distance. Le prince Coroller, qui avait été apprenti orfèvre à bile de France, avait donné tous ses soins à ces détails qu’il semble retracer avec prédilection, dans la relation qu’il a laissée de la cérémonie des funérailles de Radama. Sur les colonnes, on avait assujetti des lampes sépulcrales en argent et des chandeliers dorés représentant des soleils en cristal avec des rayons d’or. Enfin, des lustres et des bougies éclairaient ce lugubre appareil. La famille royale en pleurs s’était réunie sous le
mausolée. . . , i
Non loin de ce catafalque on avait édifié le tombeau royal, monument formant une terrasse en pierres d’environ trente pieds carrés de large sur seize pieds de haut et surmonté d une chambre sépulcrale. L’intérieur de cette chambre était richement décoré ; on y avait placé une table, deux chaises, une bouteille de vin, une carafe d’eau et deux gobelets, pour que l’ombre du feu roi, venant visiter le lieu où reposent ses restes, put y inviter l’ombre de son père et y goûter les plaisirs qui lui avaient été chers pendant sa vie.
(1) Mamaia est l’épithète qui s’ajoute au nom du roi ou de la reine. Elle signifie régnant ou régnante, souverain ou souveraine. On dit également , Radama Manjaha et Ranavalo Manjaha. Manjaka veut dire aussi grand chej.
Dans l’après-midi, on renferma, d’après un ancien usage, dans l’intérieur du tombeau tous les effets précieux de Radama, tels que des couverts d’argent d’Europe et du pays en grand nombre ; de la vaisselle plate , des soupières et des vases d’or et d’argent dont le gouvernement anglais avait fait présent au roi ; des porcelaines de Chine d’un grand prix ; des poires à poudre, dont une en or, ouvragée et ciselée ; des sagayes et des lances sculptées et ornées d’or, d’argent et de pierreries ; des sabres, des épées , des poignards arabes et malais ; des montres et des pendules à répétition et à musique ; des tabatières en or, des chaînes d’or d’Europe et du pays; des bagues en diamants, des épingles montées en pierres précieuses, ainsi qu’une infinité de bijoux de toute espèce; des malles d’habits brodés en tous genres et du linge fin , des bottes et des éperons de différents métaux, des chapeaux galonnés et ornées de riches plumets ; enfin, des portraits à l’huile de l’empereur Napoléon Ier, de Frédéric le Grand, de Louis XYIII et du roi d’Angleterre. On déposa aussi dans le tombeau pour une valeur considérable de piastres d’Espagne, tant en lingots d’or et d’argent qu’en monnaies de tous les pays. Cette somme est portée par les uns à trois cent cinquante mille piastres, par d’autres à cent cinquante mille, par les missionnaires enfin à dix mille piastres seulement. Six magnifiques chevaux furent offerts en victimes sur le tombeau de Radama et plus de vingt mille bœufs furent également sacrifiés dans la capitale et dans les provinces voisines. A six heures du soir, on transporta le corps du roi dans un cercueil en argent qui avait été placé dans le tombeau et à la confection duquel quatorze mille piastres fondues avaient été employées. Sur ce cercueil , furent gravés ces mots : Tananarive, Ie1 août 1838. Radama Manjaka, sans égal parmi les princes, Souverain de l’île.
Radama , selon le portrait qu’en a laissé le prince Coroller, était petit de taille ; il avait cinq pieds au plus , mais il était bien fait. Ses traits étaient intelligents et expressifs; ses yeux brillants, surmontés de beaux sourcils , étaient bordés de cils très longs. Sa peau de couleur olive claire était fine, sa main jolie, son pied petit. Il était élégant et gracieux, dit le lieutenant Boteler, et avait plutôt l’air d’un courtisan parfaitement civilisé que d’un
prince à demi sauvage (1). Il était parvenu à écrire et à parler le français. Il avait l’esprit vif et subtil.
Quoique son caractère fût affable, sa conversation agréable et séduisante, il savait pourtant dans l’occasion prendre l’attitude imposante que donne la longue habitude du commandement. Il passait même pour éloquent parmi les siens, et se plaisait à haranguer lui-même son peuple, lorsqu’il avait à lui transmettre ses volontés. Son éloquence produisait le plus vif enthousiasme sur ceux qui l’entendaient, au dire des Européens qui ont été les témoins de ces solennités. Animé d’un orgueil extrême, surtout en public, il était si naturellement accessible à la flatterie que son peuple finit par lui rendre des honneurs comme à un dieu , sans qu’il en manifestât de déplaisir. 11 aimait particulièrement qu on le louât pour les grandes choses qu’il essayait de faire, car 1 amour de la gloire était le mobile le plus puissant des actions de cet Africain éclairé, ainsi que le qualifiaient, dans leurs flatteries intéressées, les missionnaires anglais. Son activité était incroyable et ses partisans le comparaient souvent, pour cette qualité, à l’empereur Napoléon, dont il se faisait sans cesse racontei 1 histoire. Il était partout allant , courant , partant tout à coup et surprenant ses officiers par la promptitude de ses résolutions et de ses marches. Il disait : « James Hastie ne m a-t-il pas pioposé l’autre jour de me faire construire, aux frais des Anglais, une belle route de calèche de Tamatave à Imerne ! Il m assurait que ce serait fort beau de voir le souverain des Hovas, Radarna le Grand, faire caracoler son cheval sur une route unie comme une allée de jardin d’Europe. Je sais trop bien que cette belle route mènerait vite les habits rouges à Tananarive. Ce sont mes meilleures forteresses. Si les Européens trouvent jamais un chemin pour aller à Imerne, c'en est fait de ma puissance et de celle des Hovas. » Mêlant à tous les actes de sa vie des traits de bienveillance, il semblait porter, et il portait effectivement , un intérêt tiès \ if aux Européens, auxquels il demandait toujours individuellement, avec une sorte de sollicitude amicale, des nouvelles de leurs parents. Il aimait avec enthousiasme la musique. Sir Robert Far-
(1) Boteler, Narrative of a voyage of discovery to Africa and Arabia, tome II, page 126.
quhar avait formé poux lui à l’île cle France un orchestre excellent, dont les exécutants ne le cédaient en rien aux meilleurs instrumentistes des régiments anglais.
La vie si courte de Radama fut malheureusement dominée par la passion des femmes, et, nous sommes obligés d’ajouter, par le goût des boissons spiritueuses. Il avait onze femmes légitimes. La loi lui en accordait douze ; mais il laissa toujours la douzième place vacante par un raffinement de volupté, afin d’exciter une rivalité de tendresse parmi ses concubines , dont le nombre était illimité. L’adoption des caractères français pour l’écriture de la langue malegache et l’établissement d’un système d’éducation publique sont les événements principaux accomplis sous le règne de Radama.
L’avènement de Ranavalo Manjalca au trône des Hovas changea complètement la face des affaires dans la grande île indienne et l’influence des agents anglais sembla cesser avec le règne de Radama. Ils furent compris dans la haine que les vieux Hovas manifestent contre tous les étrangers. A peine ce prince fut-il mort qu’ils purent s’apercevoir du bouleversement qui allait s’opérer dans leurs relations avec l’établissement nouveau. Les missionnaires surtout avaient en Radama un protecteur assidu qui les défendait contre les perfides et puissantes insinuations des ombiaches, des devins indigènes et des gardiens des idoles. MM. Griffîths et Bennet voulurent, aussitôt après les funérailles du roi, quitter la capitale ; mais la reine les en empêcha , en leur faisant dire qu’elle était la maîtresse de fixer le jour de leur départ. Elle voulait ainsi intercepter toute communication avec la côte où la nouvelle de la mort de Radama n’était pas encore parvenue. Ce ne fut que le lendemain de la cérémonie des funérailles que les deux étrangers purent obtenir l’autorisation de s’éloigner. M. Griffiths qui, ainsi que nous l’avons dit, faisait partie de la mission anglaise, dut s’engager à ne pas quitter Madagascar et il fut obligé de laisser sa femme et son enfant comme otages à Tananarive.
Du reste, les plus atroces violences furent exercées sur les nationaux eux-mêmes. Le règne infâme de Ranavalo débutait par des crimes. Les personnages en crédit ou redoutables , à un titre quelconque, furent mis à mort. Parmi ceux-ci, les plus notables furent la mère et la sœur de Radama ; le fils de cette
dernière, qui était l’héritier légitime de son oncle, le prince Rateffi, père de ce jeune homme et gouverneur militaire de Tamatave. Cet infortuné n’eut pas même le temps de fuir vers un port où il devait s’embarquer pour Maurice. Il fut surpris dans les bois par les soldats de la reine et traduit devant un tribunal d’assassins qui ne firent point attendre leur jugement meurtrier. Il fut condamné àjmort et exécuté auprès de la capitale. Sa femme, la propre sœur de Radama , qui était enceinte , fut d abord exilée, puis percée de coups de sagaye, avec l’enfant qu’elle portait dans son sein. Rafaralah, commandant de Foulepointe , ne tarda pas à subir le même sort , ainsi que Ramananouloun et plusieurs autres grands personnages, dont la mort injuste et violente a marqué d’un souvenir ineffaçable les terribles commencements du règne odieux de Ranavalo. Les prétextes de ces exécutions sanguinaires ne manquèrent pas à la reine. L’infortuné Rafaralah périt poui ne s’être pas rasé la tête et pour n’avoir pas pris assez promptement le deuil du souverain décédé (1). On s’aperçut bien vite qu’on avait affaire à clelle qu’on put appeler, dès lors, le Galigula femelle de Madagascar. Elle n’obéissait, en tout, qu aux superstitions absurdes et sanguinaires des ombiaches , ses seuls conseillers, qui , eux-mêmes, n’étaient que les instruments du vieux parti liova , soutien de tous les abus et de toutes les violences.
L’un des premiers actes de la reine Ranavalo fut d annuler le traité conclu par Radama avec les Anglais. Le successeiu d Hastie, M. Robert Lyall, fut fort mal reçu. Arrivé à Tamatave à la fin de 1827, il n’avait pu se rendre à Tananarive avant le mois de juillet de l’année suivante, au moment même où Radama expirait. Le deuil royal dut retarder sa présentation et il demeura dans la capitale des Hovas jusqu’au 28 novembre. La îeine lui fit alors déclarer qu’elle ne se regardait pas comme liée par le traité signé avec Radama et qu’elle refusait de le recevoir en qualité d’agent du gouvernement anglais. Les vieux Hovas , on le voit, se trouvaient les maîtres sous son règne.
La saison n’était pas favorable pour s’éloigner. M. Robert Lyall fut obligé de retarder son départ jusqu’au mois de mars 1829. Il
(1) William Ellis, tome II, page 405, 411.
allait quitter Tananarive , lorsqu’un matin , il se voit assailli dans sa maison par une multitude fanatique, à la tête de laquelle étaient le gardien de l’idole Ramavali et les ombiaches de la ville. Cette troupe de forcenés déclara à M. Lyall que l’idole lui ordonnait de les suivre au village d’Ambohipéna, à six milles de la capitale, où elle lui ferait signifier ses volontés. Le malheureux agent anglais n’eut le temps ni de se vêtir ni de dire adieu à sa famille. 11 fut entraîné avec l’aîné de ses fils, au milieu du plus horrible cortège, jusqu’au village indiqué. Là, un des missionnaires parvint à le soustraire à la fureur de ses sauvages persécuteurs. On lui annonça que sa famille allait le suivre à Tamatave. Quelle était la raison de cet outrage et de ces mauvais traitements ? M. Lyall avait, dans son ignorance, fait approcher son cheval d’un village consacré à l’idole Ramavali et il s’était aussi, au dire de cette multitude superstitieuse, attiré la colère de cette idole, en envoyant ses domestiques dans les bois voisins , à la recherche de papillons et de serpents. Nous dirons plus loin ce que sont les idoles malegaches.
La reine fit convoquer un kabar et annoncer au peuple que les violences faites à l’agent britannique avaient eu lieu par l’ordre exprès des idoles. On lut ensuite une ordonnance de la reine qui déclarait nuis les traités faits par Radama avec les Anglais lesquels, disait-on, l’avaient ensorcelé et l’avaient fait mourir prématurément , en lui conseillant d’abandonner les usages de ses ancêtres. Ainsi donc, il devenait évident que le démon de la barbarie personnifié dans le Caligula féminin trônait à Imerne. On verra les mêmes passions rétrogrades se soulever en 1863 et aboutir à l’assassinat de Radama II accusé, lui aussi, de favoriser les étrangers et d’abjurer les traditions des ancêtres.
L’horrible traitement subi par M. Robert Lyall fit sur lui une impression si foudroyante que , peu de temps après , il fut frappé d’aliénation mentale et mourut à Maurice des tristes suites de cette maladie. Il n’y eut pas jusqu’aux animaux introduits dans l’îlepar les Anglais qui n’eurent à subir l’arrêt général de proscription fulminé contre eux. Les porcs et les chats, entre autres, durent à leur origine britannique d’être tous sagayés ou chassés de la ville, avant la fin du jour où le kabar avait eu lieu.
Telle fut la stupide fureur de cette multitude obéissant, les yeux fermés, à des ordres aussi ridicules qu’abominables et barbares, instruments aveugles des prêtres et des odieux tyrans de ce malheureux pays.
La durée du deuil national, qui est ordinairement d’une année, fut abrégée par la reine qui le réduisit à dix mois. Le couronnement eut lieu en grande pompe le 11 juin 1829. La reine prononça un discours et, après la cérémonie à demi sauvage de ce sacre étrange, les chefs de chaque tribu et de chaque province, les généraux, au nom de l’armée, les Européens, les grands dignitaires furent admis à prêter serment (1).
Mais la sinistre quiétude du palais d’Imerne fut bientôt troublée par des bruits de guerre civile et de guerre étrangère. Ramanetak, le cousin favori de Radama, et ancien commandant de Bombetock, dont la tête avait été mise à prix, faisait, disait-on, des préparatifs d’agression dans le nord. D’un autre côté, on apprit que le gouvernement français était sur le point d’envoyer une flotte, pour reprendre possession de ses anciennes colonies. Rarnatenak, cependant, avait eu le temps de fuir, plus heureux que les autres proscrits, et il avait réussi à s’embarquer sur des chelingues arabes , avec sa famille , ses esclaves et cent de ses plus fidèles soldats. Tout ce parti s’était fait déposer à Anjouan, l’une des Comores. L’attention publique se reporta, dès lors, du côté de l’expédition française qu’on annonçait devoir arriver prochainement à Madagascar.
En effet, dès le 28 janvier 1829, le gouvernement du roi avait décidé que la Nièvre , la Chevrette, la frégate la Terpsicliore et la gabare T Infatigable formeraient, avec les autres bâtiments qui se trouvaient alors à Bourbon, une division navale qui serait placée sous les ordres de M. le capitaine de vaisseau Gourbeyre, commandant de la frégate, et qui agirait conformément à un plan d’opérations arrêté par le gouverneur en conseil. Cette division devait porter à Madagascar cent cinquante-six hommes d’artillerie de marine et quatre-vingt-dix hommes d’infanterie légère qui devaient composer le corps expéditionnaire avec les coinpa-
(1) William Ellis, tome II, page 421, 429.
gnies cle noire Yolofs et un nombre égal d’hommes formant les garnisons de Bourbon et de Sainte-Marie.
Le ministre de la marine, M. Hyde de Neuville, en notifiant cette décision à M. le comte de Cheffontaines , gouverneur de Bourbon , lui renouvela la recommandation faite par son prédécesseur de ne tenter aucune entreprise dont les résultats, en cas de nonsuccès, pussent compromettre les intérêts et la dignité de la France et notamment de n’occuper militairement que les points qu’il serait démontré facile de conserver avec les forces disponibles. M. le baron Hyde de Neuville ajoutait que, dans l’incertitude où l’on était en France sur la situation réelle des choses à Madagascar, il ne pouvait donner d’instructions précises relativement aux mesures à prendre ; mais qu’il s’en rapportait aux lumières et à la sagesse du conseil privé de Bourbon , pour employer, de la manière la plus utile aux intérêts de la France, les moyens mis à la disposition de l’administration locale.
Les bâtiments et les troupes expédiés de France se trouvèrent réunis à Bourbon dans les premiers jours du mois de juin 1829. Conformément aux intentions du ministre de la marine, M. de Cheffontaines convoqua le conseil privé, pour délibérer sur la marche qu’il convenait d’imprimer aux opérations de l’expédition.
Après une discussion approfondie, à laquelle M. de Cheffontaines crut devoir appeler M. le capitaine de vaisseau G-ourbeyre, il fut arrêté :
1° Que l’expédition se présenterait sur la côte de Madagascar d’une manière amicale ;
2° Qu’elle ne tenterait rien, avant qu’il n’eût été répondu à une notification qui serait faite à la reine des Hovas par une députation qui se rendrait immédiatement auprès d’elle et lui offrirait des présents, ainsi qu’à ses principaux officiers ;
3° Que la notification porterait que l’intention du roi de France était : De faire occuper de nouveau par ses troupes le port de Tintingue, d’exiger la reconnaissance de ses droits sur le fort Dauphin et la partie de la côte orientale, entre la rivière d’Yvondrou et la baie d’Antongil inclusivement, et autres points anciennement soumis à la domination française ; de rétablir, sous sa protection et sa domination, les anciens chefs malates et betsimsaracs,
et enfin de lier, avec les peuples de Madagascar, des relations d’amitié et de commerce, qui ne pourraient contribuer qu’à la paix intérieure et à la prospérité du pays ;
4° Que le chef de la députation demanderait une réponse prompte et précise, et que, s’il ne l’obtenait pas dans le délai de huit jours, il se retirerait immédiatement auprès du commandant de l’expédition , qui se mettrait alors en devoir d’assurer par la force l’exécution des ordres du roi.
M. Gourbeyre , muni d’instructions détaillées, rédigées dans ce sens , et pourvu des vivres et du matériel necessaires à 1 expédition, partit de Bourbon le 15 juin 1829, avec la frégate la Terpsichore, la gabare V Infatigable et le transport le Madagascar. Le 7 juillet, après avoir rallié, devant Sainte-Marie, la Chevrette, la Nièvre et l’aviso le Colibri, qui avait porté au gouverneur de Maurice l’avis du départ de l’expédition, M. Gourbeyre mit sous voile et mouilla le 9, dans l’après-midi, sur la rade de Tamatave. Les troupes expéditionnaires se trouvaient, alors, composées de quatrevingt-cinq artilleurs, de vingt et un ouvriers militaires et de trois cent trente et un hommes d’infanterie, en tout de quatre cent vingt-sept hommes.
Pour juger par lui-même des dispositions des Hovas, le commandant descendit le lendemain à la Grande Terre, à Tamatave, accompagné de plusieurs officiers et de quelques autres personnes, et alla faire visite à André Soa, gouverneur de la province. Il lui annonça que sa mission était toute de paix, qu il était porteur de cadeaux pour la reine Kanavalo et qu il désirait les lui env oyer par deux de ses officiers, pour lesquels il demandait des saufs-conduits. Ces cadeaux consistaient en deux cachemires français, une robe de cour en velours cramoisi, une autre en tulle brodé et deux pièces de gros de Naples. Ces objets de toilette avaient été choisis avec soin , dans le but de faire connaître a la reine la beauté des produits de nos manufactures.
Pendant sa visite, M. Gourbeyre eut occasion de remarquer lès préparatifs de défense qui se faisaient. Des boulets arrivaient d’Imerne et la garnison de Tamatave avait été augmentée. Des corps hovas devaient également être dirigés sur Tintingue , dans le but, sans doute, de s’opposer à notre établissement sur ce point.
la. restauration et la reine ranavalo.
Ces dispositions déterminèrent le commandant français à ne pas envoyer d’officiers vers la reine, et, afin de ne pas s’exposer à perdre en pourparlers un temps précieux, il écrivit, le 14 juillet 1829, à Ranavalo, pour lui notifier nos prétentions et nos griefs. Il fixa, pour sa réponse, un délai de vingt jours, passé lequel le sdence de la reine devait être considéré comme un refus de reconnaître nos droits.
Pour mettre cet intervalle de temps à profit, la division «e rendit de Tamatave à Tintingue, dont la reprise de possession eut lieu le 2 août. On s’y occupa immédiatement des travaux de fortification et d’établissement. Des fossés larges et profonds furent creuses autour de l’enceinte qu’on avait choisie ; huit canons mis en batterie en défendirent l’approche. Les officiers de la Chevrette levèrent le plan de la baie et balisèrent les passes. De foutes parts on rivalisait de zèle et d’ardeur. Les Betsimsaracs, à la bravoure desquels on eut trop de confiance plus tard, vinrent en foule féliciter le commandant et lui faire des offres de services et des protestations de dévouement à notre cause contre les Hovas. Le 19 septembre 18:29, le fort se trouva assez avancé pour qu’on pût y arborer le drapeau français. r
A quelque temps de là, une députation d’officiers hovas se présenta devant le commandant français, pour lui remettre une lettre par laquelle le général en chef de l’armée hova, Andrian Mihaza, demandait les motifs de notre établissement à Tintino-ue
M. Gourbeyre répondit en rappelant les droits de la France à la possession de diverses parties de la côte orientale de Madagascar Puis il réclama à son tour des explications sur un acte de violence des plus outrageants commis, trois ou quatre mois auparavant , contre un traitant français , nommé Pinçon , par le chef hova de Fenériffe. Ce barbare, au mépris de toutes les lois humaines, avait fait vendre publiquement notre compatriote, jeté par la tempête sur la côte voisine, et ce n’avait été qu’au’ prix de cinquante piastres d’Espagne que celui-ci avait pu racheter sa liberté. De plus, sur plusieurs autres points de la côte, les Français étaient notoirement maltraités par les autorités hovas. Après avoir exprimé la vive indignation que lui inspirait une telle conduite, M. Gourbeyre déclarait qu’il se rendrait bientôt, avec sa Madagascar. „
ig0 HISTOIRE POLITIQUE DE MADAGASCAR.
division à Tamatave pour exiger la réparation de tous les griefs
oue les Français avaient à reprocher au gouvernement des Hov as.
Malheureusement , notre expédition manquait de guides et d al-
v le de seconder l'incontestable mérite et l’indiscutab e
tooure de nos officiers et de nos soldats. L’ancien secrétaire de
Radama Robin, qui s’était éloigné de Tanananve, pour fuir les
Méditions auxquelles étaient en butte les serviteurs du feu ro ,
^ • -j ararwîs sorvicGS au coiuiuaiidaub , gu léclc
aurait pu rendre de grands servioffi ^ ^ Je faMe de
Zn «aU— suaires. Il était alors auprfe d,
talt, à Anjouan, avec ^s eentmnes de J de
MSad!gLTfy soulever les Salcalaves du nord, impatients du
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C« Xt pï même un commencement d'exécution parce nue bon ne mit à la disposition du prince que soixante fusils et vino-t barils de poudre. Ramanetak, qui manquait d aimes et de
munitions, ne ,Xt alors celle de la
pauvres d?aj“ mer ses projets de descente à la
côte,* après s’être fait une idée peu flatteuse de la générosité et
mson a Tmtingue, M. J et la Chevrette, et
hostilités allaient immédiatement commencer. C est ce qui lieu, en effet.
LA RESTAURATION ET LA REINE RANAVALO. m
. Peu d’instants suffirent pour détruire le fort, et quelques obus bien dirigés ayant causé l’explosion du magasin à poudre, les Hovas épouvantés abandonnèrent leurs retranchements. Pour rendre le succès complet, on -mit à terre un détachement de deux cent trente-huit hommes de troupes de débarquement sous les ordres du capitaine Fénix, et l’ennemi, forcé bientôt de lâcher pied s’enfuit dans les montagnes d’Yvondrou, laissant en notre pouvoir vingt-trois canons ou caronades et plus de deux cents fusils. Les Hovas eurent dans cette affaire plus de cinquante hommes tués. Poursuivis vivement par nos soldats dans l’intérieur des terres jusqu’à Ambatoumanoui , ils y éprouvèrent une nouvelle défaite, qui leur fit perdre à peu près autant de monde (1).
L’impression que ce succès produisit sur l’esprit des Betsimsaracs fut telle qu’ils offrirent de se soulever contre les Hovas et ne demandèrent que quelques jours pour mettre sur pied six à huit mille hommes et exterminer leurs ennemis ; mais il aurait fallu leur laisser un bâtiment, avec un détachement de soldats fiançais, et 1 hivernage approchait : cette double circonstance ne permit pas de profiter de leurs bonnes dispositions.
Après le poste de Tamatave, le plus important de ceux que les Hovas occupaient sur la côte était sans contredit Foulepointe. M. Gourbeyre crut devoir s’y porter pour continuer les hostilités] Retenue quelque temps à Tamatave par les vents contraires et par la nécessité de protéger l’évacuation des traitants, la division ne put jeter l’ancre à Foulepointe que le 26 octobre. Là, nos armes ne furent pas aussi heureuses qu’elles venaient de l’être à Tamatave. Le 17 , le canon des bâtiments était parvenu à délover les ennemis des batteries qu’ils avaient établies pour la défense du rivage, et nos troupes mises à terre s’étaient avancées en bon ordre contre une redoute d’où partait une très vive fusillade lorsque leur ardeur à se porter en avant vint mettre la confusion dans leurs rangs. En ce moment, une décharge subite de sept à
0) Les fuyards étaient tellement effrayés par l’artillerie des vaisseaux, qu’ils arrivèrent en cinq jours à Tananarive, répandant la terreur sur leur route; ce qui faisait dire au prince Coroller, qu’à la place du capitaine G-oir.* beyre, sur le coup de l’affaire de Tamatave, il se serait emparé de l’île entière;
( Madagascar et la France, par H. Chauvot.)
huit coups de canons ennemis chargés à mitraille déconcerta le sang-froid de nos soldats.
L’échec éprouvé dans cette rencontre était d’autant plus inattendu que ce fut précisément au moment où la victoire était a nous, que quelques-uns de nos soldats lâchèrent pied sous les huit décharges de mitraille. Si la colonne d’attaque eût été formée comme elle devait l’être par le capitaine qui la commandait, la redoute était enlevée à la baïonnette et nos troupes triomphaient en un instant d’un ennemi trois fois supérieur en nombre. Malgré la fâcheuse issue de notre attaque, les Hovas n’eurent pas moins de soixante-quinze tués et de cinquante blessés, tandis que le nombre de nos morts ne s’éleva pas à plus de onze et celui de nos
blessés à plus de quinze. ,
Dans l’espoir d’effacer le souvenir de cette journée. M. Dourbeyre conduisit, le 3 novembre, sa division à la Pointe-à-Larréc, où lesTïovas avaient établi un poste militaire qui menaçait a la fois nos établissements de Tintingue et de Sainte-Marie.
La victoire ici fut complète : le feu ayant commencé le 4 au matin , nos boulets ne tardèrent pas à faire une brèche au fort des Hovas. La plupart des canonniers ennemis périrent sur leurs pièces. Les Hovas, qui avaient fait jusque-là une courageuse résistance, ayant vu succomber les plus intrépides d’entre eux, abandonnèrent des bastions qui ne les défendaient plus contre les obus et la mitraille et ne songèrent plus qu’à la fuite. Poursuivis par nos tirailleurs , ils perdirent encore beaucoup de monde. A midi , le pavillon français flottait sur le fort des Hovas.
Cette journée, dans laquelle l’ennemi eut cent vingt-cinq hommes tués, nous valut huit canons , sept cents livres de poudre et un troupeau de deux cent cinquante bœufs. Il est juste d ajouter que toutes les précautions avaient été prises pour assurer le succès de cette attaque et que le moral de nos troupes avait été releA e par les chaleureuses harangues de leur brave commandant. Les bâtiments de 3a division restèrent deux jours au mouillage, poui qu’on mît à bord tout ce qui pouvait être emporté, et ils paitiient le 6 novembre pour retourner à Sainte-Marie.
Après le combat de la Pointe-à-Larrée, le chef de l’expédition aui ait désiré pouvoir parcourir la côte et détruire successivement
tous les postes occupés par les Hovas au nord de Tintingue afin d assurer la conservation de cet établissement; mais les bâtiments avaient peu de munitions de guerre, les équipages et les troupes étaient affaiblis par les travaux et les maladies et le moment approchait où la saison deviendrait un obstacle à de nouvelles hostilités. Ces considérations déterminèrent le commandant français a suspendre les opérations qu’on ne pouvait plus continuer sans danger pour les équipages comme pour les troupes de Fexpedition Les mêmes motifs lui firent sentir combien il était important d achever les fortifications de Tintingue avant l’hivernage. Il porta, en conséquence, jusqu’à quatre cents hommes la garnison de cette place, dont le commandement fut confié à ' &ai y’ c3)lfcame d’artillerie. Quant à la garnison de Sainte- Marie, son effectif fut fixé à cent cinquante hommes. Deux bâtiments, V Infatigable et la Chevrette, restèrent en croisière sir la côte pour protéger ces deux établissements.
Cependant , le bruit de la première victoire remportée par nos troupes répandit une terreur panique à ïmerne, où résidait Ranavalo, et disposa le gouvernement hova à négocier. D’après leurs propres aveux, les Hovas auraient eu trois cent quatre tués et cent seize blessés , dans les quatre combats dont il a été parlé plus haut. Le 20 novembre, deux envoyés de ce gouvernement, le prince Coroller et le général Ratsitouhaine firent demander à M. le commandant Gourbeyre un sauf-conduit pour se rendre auprès de lui, afin de lui remettre deux lettres de la reine et traiter de la paix. M. Gourbeyre consentit à les recevoir à la Pointeà-Larrée. L’entrevue eut lieu à bord de la Terpsichore , le 22 novembre. Les envoyés manifestèrent les sentiments les plus pacifi- . ques et déclarèrent à M. Gourbeyre que la reine était disposée à accorder toutes les réparations demandées pour les griefs dont la France avait à se plaindre. Il repartirent, le 26 novembre, emportant un traité, dont la ratification par Ranavalo devait avoir lieu au plus tard le 31 décembre.
Poui pieuve de son désir de voir la bonne harmonie rétablie entre les Français et les Hovas, le prince Coroller, avant de quitter la Pointe-à-Larrée, remit au commandant Gourbeyre une ina itation a tous les traitants français de rentrer à Tamatave et
dans les autres lieux occupés par les Hovas, un ordre aux chefs de la côte de cesser immédiatement les hostilités, et une lettie poitant que les navires du commerce français seraient admis comme par le passé dans les ports sous la domination de Ranavalo.
En attendant la réponse de la reine, M. Gourbeyre qmtta les côtes de Madagascar où sa présence n’était pas alors necessaire, et se rendit à l’île Bourbon, pour se concerter avec 1e gouverneur de cette colonie sur les opérations ultérieures. D’après tes sentiments manifestés par les envoyés hovas, la ratification du projet de traité ne paraissait pas douteuse ; elle fut pourtant refusée et la teneur des réponses de Ranavalo porte à croire que ce refus tut l’œuvre des missionnaires anglais établis dans la capitale du pays
des Hovas (1). . , , ,
Ainsi commençait déjà cette série de tergiversations calculées,
de temporisations ironiques, nous n’osons pas dire de mystifications éhontées, dont le gouvernement hova a donné tant de preuves depuis cinquante ans, sous 1e couvert de la prétendue médiation anglaise. , , q i
Il fallut, dès lors, songer a recommencer tes hostilités, bui la demande de M. le capitaine de vaisseau Gourbeyre et du conseil privé de Bourbon, le gouvernement de la métropole ordonna l’envoi, à Madagascar, de huit cents hommes du seizième léger, d’un certain nombre d’artilleurs et d’un matériel de guerre proportionné. On affecta au transport de ces troupes la frégate la J, mon, 1» corvette de charge l’Oise et la corvette l’Semne. L’expérience ayant démontré que les soldats noirs étaient la force sur laquelle on devait principalement compter pendant la mauvaise saison, le département de la marine fit organiser au Sénégal deux nouvelles compagnies d’Yoloffs pour les établissements de Madagascar. L’envoi de ces renforts était d’ailleurs d autant plus nécessaire que tes garnisons de Tintingue et de Samte-Mane avaient subi tes effets de l’hivernage de 1829 à 1830.
En accordant 1e personnel et le matériel que 1e conseil prive de Bourbon, d’accord avec M. le commandant Gourbeyre , avait déclarés être nécessaires pour continuer la guerre contre tes Hovas,
(1) Précis sur les établissements français à Madagascar, publie par le département de la marine, page 58 ; 1 83<>
e gouvernement métropolitain avait eu principalement en vue de donner, par un déploiement de forces imposantes, assez de poids aux négociations ultérieures pour que la paix se rétablît, sans qu’il fût besoin d’employer de nouveau la voie des armes.
Le ministre de la marine ne le laissa point ignorer au gouverneur de Bourbon. « C’est à une conclusion prompte, honorable et sans effusion de sang, lui écrivait-il le 8 juin 1830, que doivent tendre tous vos soins et ceux de M. Gourbeyre. A cet effet, sans négliger les secours que l’on peut tirer de la jalousie des peuples rivaux ou mécontents des Hovas , il faut éviter de prendre avec ces peuples des engagements tels qu’une conciliation ultérieure avec la reine devînt impossible (1). »
M. Duval-Dailly, qui venait de succéder à M. de Cheffontaines dans le poste de gouverneur de Bourbon , ne négligea rien, de son côté, pour éviter la reprise des hostilités. Vers le milieu de 1830, les relations indirectes de l’ administration de Bourbon avec Imerne ayant fait connaître que le gouvernement hova se trouvait dans des dispositions pacifiques et qu’il céderait volontiers les territoires réclamés, cette administration crut devoir profiter des moments où l’absence des forces demandées en France ne lui permettait pas d’agir hostilement, d’abord pour s’assurer du véritable état des esprits à la cour d’Imerne et éclairer la reine sur les dangers où l’exposerait la continuation de la guerre, et ensuite pour chercher à conclure un traité sur des bases également avantageuses aux deux parties. Cette mission fut confiée à MM. Tourette, secrétaire greffier de l’administration de Sainte-Marie, et Rontaunay, négociant de Bourbon , lequel possédait , de compte à demi avec la reine, une sucrerie à Mahéla, auprès de Tamatave. Ce dernier devait se rendre à Tananarive sans caractère officiel, afin de pouvoir mieux seconder de son influence les démarches de son collègue. Les deux commissaires voyagèrent séparément. M. Tourette partit de Tamatave le 21 juillet ; de son côté, M. Rontaunay avait quitté Mahéla quelques jours auparavant , pour se rendre auprès de la reine Ranavalo.
(1) Précis sur les établissements français à Madagascar , publié par le ministère de la marine, page 60 ; 1836.
Après quelques difficultés qui furent bientôt aplanies , le piiuce Coroller, commandant les troupes hovas du littoral, donna à M. Tourette une garde pour l’accompagner ; mais, arrivé à quelques lieues en avant de la capitale, M. Tourette fut oblige de s’arrêter dans un village, où le général Andrian Mihaza, premier ministre de Ranavalo, accompagné d’agents dévoués au gouverneur de Maurice, vint à sa rencontre, pour lui signifier qu’il était chargé par la reine de conférer avec lui sur l’objet de sa mission.
M. Tourette avait appris la veille, par des rapports secrets, que la démarche du premier ministre n’avait d’autre but que de 1 empêcher d’arriver jusqu’à Ranavalo et d’entrer en relation avec les personnes influentes de la cour qui désiraient la paix. Après avoir inutilement insisté pour obtenir la permission de continuer son voyage jusqu’à Tananarive, M. Tourette fut contraint, à la fin, de revenir sur ses pas, sans avoir pu même entamer une négociation (1).
M. Rontaunay, qui n’avait pas pris de titre officiel, fut plus heureux. Il parvint, sur la fin d’août 1830, à Tananarive. Il y trouva le parti du premier ministre trop puissant et trop contraire à un arrangement pour que ses démarches pussent obtenir un résultat immédiat. Il ne réussit pas à voir la reine ; mais, il employa les moyens qui étaient à sa disposition pour faire comprendre aux personnages du parti opposé à celui d’ Andrian Mihaza les avantages que la paix procurerait au pays hova et combien il y avait de danger pour Ranavalo à continuer la guerre avec les Français ; puis il quitta Tananarive, après une résidence de quinze jours, sans avoir pu agir ouvertement dans le sens de sa mission.
Cependant, ses efforts, quoique tentés par une voie indirecte, ne furent pas sans succès. Après son départ , le parti favorable a la paix triompha, à la suite d’une émeute, dans laquelle Andrian Mihaza fut assassiné. On attribua la mort de ce général au mécontentement produit par son opposition à toute transaction avec
(1) On éconduisit M. Tourette dans les formes les moins diplomatiques. C'est ainsi que le plus puissant ministre de la reine, raconte M. Carayon, lui adressa le billet suivant -.Monsieur Tourette, j'ai reçu voti-e lettre. Les conférences sont terminées. Vous pouvez vous en retourner par l'est; moi, je m en retourne par l'ouest. Signé : Andrian Mihaza.
la France. On trouva dans ses papiers tontes les lettres adressées par M. Gourbcyre au gouvernement hova. Le prince Corolîer assura, plus tard, qu’elles n’avaient jamais été communiquées à la reine ni aux autres ministres et que Andrian Mihaza faisait seul les réponses, en employant abusivement le nom et la signature de Ranavalo.
Peu de temps après cet événement, le général Corolîer fit savoir au commandant de l’un des bâtiments de la station française que la reine Ranavalo devait adresser prochainement au gouverneur de Bourbon des propositions de paix conformes à la convention arrêtée précédemment par M. Gourbeyre.
D’après la réception faite à nos commissaires, il ne convenait plus à la dignité de la France d’entamer de nouvelles négociations, avant de connaître la nature de ces propositions. Cependant, afin de ne pas perdre une occasion de terminer à l’amiable la lutte où nous étions engagés, le gouverneur de Bourbon chargea, le 8 novembre 1830, M. le lieutenant de vaisseau de Marans de se rendre à Tamatave avec la frégate la J un on et de sonder adroitement le général Corolîer sur les véritables intentions de la reine. Celui-ci écrivit à cette occasion à M. Duval-Dailly, que sa souveraine, inspirée par des conseils plus sages, était disposée à consolider par un traité une paix avantageuse aux deux nations. Mais l’entretien que M. de Marans eut avec ce général ne lui donna point une opinion favorable de sa sincérité et aucun message de la reine ne vint confirmer les dispositions pacifiques qu’on lui attribuait. Il était certain, pourtant, que nos bâtiments étaient bien accueillis sur tous les points occupés par les Hovas et que les traitants français n’étaient ni inquiétés ni molestés.
Cependant les troupes hovas , éclairées par l’expérience ou plus habilement conseillées , avaient reculé leur ligne de défense dans l’intérieur, hors de la portée des canons de nos bâtiments, en sorte qu’il était devenu impossible de les attaquer avec avantage, avant d’avoir reçu le matériel d’artillerie demandé en France ; d’un autre côté, on ne pouvait reprendre l’offensive qu’après la rupture des négociations entamées, et le résultat définitif de ces négociations ne devait parvenir à la connaissance de l’administration de Bourbon qu’à une époque de la saison qui n’eût pas
laissé assez de temps pour assurer le succès des opérations commencées.
Il fut donc décidé que les hostilités , dans le cas où elles devraient être reprises, ne le seraient qu’au mois de juillet 1831.
M. G-ourbeyre crut devoir profiter de ce délai pour repasser en France, dans la pensée que sa présence à Paris le mettrait à même de donner au ministre de la marine beaucoup de renseignements qu’on avait peut-être négligé de lui transmettre et de répondre à une foule de questions toujours trop tardivement résolues par la correspondance.
C’est à cette époque que des ouvertures pacifiques furent faites à la reine Ranavalo par le gouvernement français représenté par M. le prince de Polignac, alors président du conseil des ministres et chargé du portefeuille des relations extérieures. Le roi Charles X ordonna à cet homme d'État de proposer à la reine Ranavalo l’occupation par la France des principaux points de 1 île , sous la garantie d’un protectorat, dont les conditions eussent été débattues sur des bases très larges. Ces ouvertures n’eurent malheureusement aucune suite. Le prince de Polignac, cependant, écrivit, de sa propre main, à la reine des Hovas une longue lettre, dans laquelle il lui déclara que la France attachait le plus grand prix à l’occupation de Madagascar, qu’elle avait toujours considéré la possession définitive de cette colonie comme le contre-poids naturel de la puissance coloniale de l’Angleterre en Orient. Le journal anglais le Times, en annonçant en 1845 la découverte de la lettre autographe du ministre français, ajoute : « Par cette lettre , le premier ministre du roi Charles X promettait à la reine, de la part de Sa Majesté Très Chrétienne, de lui fournir abondamment des armes et des munitions, une certaine somme d argent et de lui envoyer des officiers français pour discipliner ses troupes, avec la condition que la France ferait de grands établissements dans la baie de Saint-Augustin, dans celle de Diego- Suarez et dans deux ou trois autres ports de l’île (1).
La révélation posthume de ce curieux et important document fait honneur à la mémoire de M. de Polignac. Si, comme prési-
(1) The Times o/12‘h May 1845.
dent du conseil et connue ministre politique, sa conduite fut à blâmer à l’intérieur, comme ministre des affaires étrangères l’histoire doit lui tenir compte de la hauteur de vue et de la grandeur d’attitude qu’il conseilla au roi Charles X et dont l’un des résultats glorieux fut la conquête d’Alger. Il est permis de penser qu’au refus de la reine des Hovas d’approuver l’établissement des Français dans les grands ports de Madagascar, le président du conseil eu eût ordonné l’occupation par la force, comme on venait de le faire à Alger. Depuis un demi-siècle , la France , en prenant possession définitive de la grande île , eût repris , en même temps , la prépondérance militaire et maritime qu’elle n’aurait jamais dû perdre dans les mers de l’Inde,