‹ Histoire et littératureChapitre 3 sur 9 · AINE · texte numérisé non relu

AINE

Ce second volume, le premier d'une série de trois qui a pour litre la Révolutioiy fut publie en 1878.

Pour écrire l Ancien régime j M. Taine avait surtout consulté les livres, les Mémoires, guides parfois trompeurs, témoins souvent suspects. Pour écrire son premier volume de la Ré^ohitiony il avait consulté presque exclusivement les témoins oculaires, ceuxqui avaient rédigé sur place, à l'instant et sous la dictée des faits eux-mêmes; ceux dont l'unique objet est de conserver ou de fournir un renseignement ; ceux dont l'œuvre n'est point une pièce de polémique concertée pour les besoins d'une cause ou un morceau d'éloquence arrangé en vue du public, mais une déposition judiciaire, un rapport secret, une dépêche confidentielle, une lettre privée, un mémento personnel.

Des témoignages de cet ordre, des documents de cette qualité, l'auteur en avait trouvé beaucoup aux Archives nationales, principalement dans les correspondances manuscrites des ministres, intendants, subdélégués, magistrats et autres fonctionnaires, des commandants militaires, officiers de l'armée et officiers de gendarmerie, des commissaires de l'Assemblée et du Roi, des administrateurs de département, de district et de municipalité, des particuliers qui s'adressent au roi, à l'Assemblée nationale et aux ministres. Ce sont là vraiment des témoignages de premier choix et de première main. Ils sont par centaines et par milliers. M. Taine n'en a négligé aucun. En ces années qui font l'objet de son premier volume

-et qui vont des premiers mois de 1789 aux premiers mois de 1792, il ne s'est point passé de semaine, à peine s'est-il passé un jour, sans troubles, sans émeutes, sans assassinat, sans pillage ou sans incendie. D'innombrables enquêtes ont eu lieu, sur tous les points de la France. Pas un de ces dossiers que M. Taine n'ait examiné, lisant les interrogatoires, confrontant les témoignages. Il n'est que juste de dire que M. Taine a fait ici œuvre de Bénédictin, alors que d'autres historiens de la Révolution, et des plus célèbres, s'étaient bornés, avant lui, à faire œuvre de journalistes.

L'émotion produite par ce premier volume fut considérable. Pour la première fois, les erreurs, les crimes, les hontes de la Révolution étaient mis à nu sans ménagement, traînés sans pitié au grand jour de l'histoire. Ce fut, dans le parti révolutionnaire, chez tous ceux qui ne connaissaient les hommes et les choses de la Révolution que parles ouvrages de Michelet ou de Louis Blanc, un toile général, une formidable clameur de haro. Nul du reste, de ce côté, ne se hasarda {et pour cause) à lui répondre. On se contenta de le couvrir d'imprécations, de le traiter de « misérable et abject pamphlétaire ». Du côté des conservateurs, €st-il besoin de dire? la joie fut grande et la satisfaction profonde. Ceux mêmes qui, en d'autres temps, s'étaient crus obligés de combattre ses doctrines philosophiques, ne furent pas des derniers à le féliciter. Mgr Dupanloup lui écrivit, le 22 septembre 1878, de la Motte-Cervelet, près Chambéry :

Monsieur,

Après avoir quitte le château de Menthon, où j'ai eu le plaisir de rencontrer M. Caro et de m'entretenir de vous avec lui, je suis venu à la Motte, chez le marquis A. de Costa, dont l'Académie française a récemment couronné un livre charmant : Un homme d'^autre/ois.

Nous avons tout d'abord ici, comme il se fait en ce moment partout où on arrive, causé de votre livre avec M. de Costa; et il m'a dit : « M. Taine a fait toutes ses recherches ; mais s'il croyait encore pouvoir y trouver quelque chose d'utile, je mettrais entièrement à ses ordres ma maison et ma grande bibliothèque révolutionnaire. » Le fait est qu'il y a ici trois mille volumes manuscrits ou vieux imprimés, du temps de la Révolution, où personne n'a encore rien recueilli, mais où un regard comme le vôtre découvrirait peut-être des documents et souvenirs importants. Et je me suis offert sur-le-champ à M. de Costa pour vous dire combien il serait heureux de vous offrir sa maison et sa bibliothèque.

Vous ne me trouverez pas trop indiscret, je l'espère, Monsieur, et vous voudrez bien agréer avec bonté tous mes bien dévoués hommages (i).

M. Taine s'était présenté à l'Académie française, au mois de janvier 1874, en remplacement deM. Vitet; son conçurent, M. Caro, lui avait été préféré. Le 14 novembre 1878, au lendemain de son premier volume sur la RévolutioJi^ il fut appelé, par 20 voix sur 26 votants, au fauteuil de M. Louis de Loménie.

Le second et le troisième volume de la Révolution parurent en 1880 et en 1881. Ils conduisent le lecteur jusqu'au 18 brumaire. Ces deux nouvelles parties,

(1) Lettres choisies de Mgr Dupanîoup, évêque d'Orléans^ publiées par Mgr Lagrange, tom. II, pag. 374.

aussi nourries que la première de faits et de textes, où se révèlent, comme dans la première, une conscience admirable, un labeur prodigieux mis au service d'un merveilleux talent d'écrivain, n'étaient pas de nature à rendre à M. Taine les bonnes grâces du parti révolutionnaire. Jamais la Révolution n'avait été prise à partie avec une telle vigueur. Jamais réquisitoire plus formidable n'avait été dressé contie elle. Jamais les voiles qui couvraient le monstre n'avaient été déchirés d'une main plus courageuse. Après avoir rappelé, en tête de son dernier volume, que dans l'ancienne Egypte le Dieu caché au fond du sanctuaire était un crocodile, un serpent indigène ou quelque autre animal dangereux, — une bête vautrée sur un tapis de pourpre, l'auteur ajoutait :

Il n'est pas besoin d'aller en Egypte et de remonter si haut en histoire pour rencontrer le culte du crocodile : on l'a vu en France à la fin du siècle dernier. — Par malheur, cent ans d'intervalle sont, pour l'imagination rétrospective, une trop longue distance. Aujourd'hui, du lieu où nous sommes arrivés, nous n'apercevons plus à l'horizon, derrière nous, que des formes embellies par l'air interposé, des contours flottants que chaque spectateur peut interpréter et précisera sa guise, nulle figure humaine distincte et vivante, mais une fourmilière de points vagues dont les lignes mouvantes se forment ou se rompent autour des architectures pittoresques. J'ai voulu voir de près ces points vagues, et je me suis transporté dans la seconde moitié du dix-huitième siècle ; j'y ai vécu douze ans, et j'ai regardé de mon mieux, d'abord le temple, ensuite le dieu. Regarder avec les yeux de la tête, cela ne suffisait pas ; il fallait encore comprendre la théologie qui fonde le culte. Il y en a une qui explique celui-ci, très spécieuse, comme

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la plupart des théologies, composée des dogmes qu'or> appelle les principes de 1789; en effet, ils ont été proclames à cette date; auparavant, ils avaient déjà été formulés par Jean-Jacques Housscau : souveraineté du peuple, droits de l'homme, contrat social, on les connaît. Une fois adoptés, ils ont, d'eux-mêmes, déroulé leurs conséquences pratiques; au bout de trois ans, ils ont amené le crocodile dans le sanctuaire et l'ont installé derrière le voile d'or, sur le tapis de pourpre; en effet, par l'énergie de ses mâchoires et par la capacité de son estomac, il était désigné d'avance pour cette place ; c'est en sa qualité de bête malfaisante et de mangeur d'hommes qu'il est devenu dieu. Cela compris, on n'est plus troublé par les formules qui le consacrent, ni par la pompe qui l'entoure... Naturellement, le dieu choisissait les victimes grasses ; mais sa voracité était si grande, que, par surcroît, à l'aveugle, il engloutissait aussi les maigres, et en plus grand nombre que les grasses ; d'ailleurs, en vertu de ses instincts et par un effet immanquable de la situation, une ou deux fois chaque année, il mangeait ses pareils, à moins qu'il ne fût mangé par eux. — Voilà certes un culte instructif au moins pour les historiens, pour les purs savants; s'il a conservé des fidèles, je ne songe point à les convertir ; en matière de foi, il ne faut jamais discuter avec un dévot. Aussi bien, ce volume, comme les précédents, n'est écrit que pour les chercheurs de vérité, de textes et de preuves, pour eux seulement, et non pour le public, qui sur la Révolution a son parti pris, son opinion faite. Cette opinion a commencé à se former entre 1825 et i83o, après la retraite ou la mort des témoins oculaires : eux disparus, on a pu persuader au bon public que les crocodiles étaient des philanthropes^ que plusieurs d'entre eux avaient du ge'nie, qu'ils n'ont guère mangé que des coupables, et que si parfois ils ont trop mangé, c'est à leur insu^ malgré eux,, ou par dévouement^ sacrifice d'eux-mêmes au bien com^ mun (i).

(i) La Révolution, tom. III, Préface,

Jamais royaliste, jamais catholique — non pas même Joseph de Maistre — n'avait porté aux idées et aux hommes de la Révolution un coup si terrible. L'effet fut d'autant plus grand que l'impartialité de l'auteur était au-dessus de tout soupçon. On n'avait pas affaire ici à un « voltigeur de l'ancien régime )>, et encore moins à un « clérical ». Il n'appartenait à aucun parti, et nul ne pouvait mettre en doute sa parole, lorsqu'il écrivait : « J'ai tracé ce portrait sans me préoccuper de nos débats présents, j'ai écrit mon livre comtne si favais en pour sujet les révolutions de Florence ou d'Athènes, » Et cela était vrai, plus vrai même que ne le dit ici M. Taine. Lorsqu'il s'était mis à l'œuvre, il n'était à aucun degré l'ennemi de la Révolution. Il avait, au contraire, à son endroit, des préjugés favorables, puisés au lycée, à l'Ecole normale, dans les milieux où il avait vécu depuis sa sortie de la rue d'Ulm. Ces préjugés sont tombés, et très vite, devant les faits eux-mêmes, mais ils existaient chez lui, quand il a commencé ses longues et patientes recherches. Là, peut-être, se trouve l'explication de la rigueur parfois excessive avec laquelle il a jugé la Révolution, ses principes et ses hommes, les condamnant sans rémission, sans atténuation, sans pitié. Hier encore il croyaità la Révolution, telle que les historiens l'avaient faite, et voilà que maintenant la Révolution lui appa-

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raît dans sa hideuse réalité, avec son cortège de crimes et de lâchetés. Comme à Dante Alighieri, dès ses premiers pas dans cet Enfer, ce cri lui échappe. « Je n'aurais jamais cru que la mort eût détruit tant de monde î n

E dietro le venia si lunga tratta Di gente, ch'io non averei creduto Ghe morte tanta n'avesse disfalta(i).

Et en même temps lui reviennent en mémoire ces livres qu'il a lus, ces historiens qui l'ont précédé, et qui ont amnistié ces crimes, pallié ces lâchetés, qui sont passés à côté de ces abominations et de ces hontes sans les flétrir comme elles le méritent, le plus souvent d'ailleurs sans même les connaître, tant leur étude avait été superficielle, tant leurs recherches avaient été courtes. Sa conscience se révolte alors. Ce devoir auquel d'autres ont manqué, il le remplira dans toute son étendue. Lui qui ne voulait être qu'un j botaniste, un entomologiste, un psychologue, il sera un Justicier. C'est pourquoi je salue en lui quelque chose de plus que le talent. M. Taine, dans sa Révolution, n'a pas été seulement un grand historien, il a été un grand honnête homme.

Ses devanciers se sont bornés à étudier la Révolution à Paris, ne sortant de la capitale que pour pousser deux ou trois pointes en province, à Lyon, à Nantes, à Arras, où les appellent Fouché et Collotd'Herbois, Carrier et Joseph Le Bon. M. Taine, le premier, a étudié la Révolution dans la France entière,

(i) L'Enfer^ ch. m.

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dans chaque département, chaque district, chaque commune, et ainsi il a pu, le premier et le seul, en tracer un tableau véritablement complet.

Mais là n'est pas la seule originalité de son livre.

Avant lui, les uns admiraient la Révolution jusque dans ses crimes; les autres distinguaient entre les criminels. Celui-ci abandonnait Robespierre et glorifiait Danton. Celui-là sacrifiait Danton pour sauver Robespierre. D'autres, les plus nombreux, passaient condamnation sur les Montagnards, mais c'était pour exalter les Girondins. Les plus modérés s'en tenaient aux hommes de la Constituante. Ils avaient bien soin de séparer les crimes des idées, de dire qu'il y avait un abîme entre 89 et gS, et que s'il fallait maudire 93, il convenait de bénir 89. Tous d'ailleurs s'accordaient sur ce point que les idées de la Révolution française étaient fondées en droit et en raison, que ses principes sont sacrés, que son œuvre a été grande et salutaire. Avec M. Taine, il n'en va plus de même. Comme il a condamné les crimes, il condamne les idées, les principes, l'œuvre tout entière.

Le 5 février i852, M. de Montalembert venait prendre séance, à l'Académie française, à la place de M. Droz, auteur d'une Histoire du règne de Louis XVI pendant les aimées oîi Von pouvait prévenir ou diriger la Révolution française. Ayant à juger l'Assemblée constituante et la Révolution, Montalembert le fit en ^es termes :

N'ayant pas su lire dans l'histoire du monde, qui dé-

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montre que nulle pari la démocratie n'a pu régner sans dégénérer en despotisme, l'Assemblée Constituante entreprit de fonder en France la démocratie. Pour y réussir, elle dut renverser toutes les barrières qui jusque là avaient contenu la tyrannie, soit des rois, soit des masses. Elle introduisit l'instabilité partout, dans l'Etat comme dans l'Eglise, dans la propriété comme dans la famille. p]lle eut la bizarre idée de superposer une royauté héréditaire à cette démocratie souveraine dont elle avait banni toute tradition, toute durée et toute hérédité. Elle créa un état politique et social qui, jusque-là, ne s'était jamais vu dans le monde. En un mot, elle fut condamnée à combattre sous toutes les formes les deux bases de toute société, l'autorité et l'inégalité...

L'Assemblée Constituante ne manqua pas seulement de justice, de courage et d'humanité; elle manqua surtout de bon sens. Le mal qu'elle a fait lui a survécu. Elle nous a désappris à obéir. Elle nous a fait croire que l'on pouvait tout défaire et refaire en un jour....

Dieu l'a châtiée surtout par la stérilité de ses œuvres. Elle prétendait fonder à jamais la liberté, et elle eut pour successeurs les tyrans les plus sanguinaires qui aient jamais déshonoré aucune nation. Elle avait pour mission de rétablir les finances, l'empire de la foi, et elle a légué à la France la banqueroute, l'anarchie et le despotisme, le despotisme sans même ce repos dont on a fait à tort la compensation de la servitude. Elle a fait plus : elle a laissé des prétextes pour tous les abus de la force et des précédents pour tous les excès de l'anarchie future. Mais elle n'a rien fondé, rien ! L'ancienne société qu'elle renversa avait duré, malgré ses abus, mille ans : la nôtre, celle que la Constituante a voulu créer, est déjà à bout de voies et elle dure à peine depuis cinquante ans. Si nous vivons encore, s'il nous reste une législation civile, une organisation judiciaire, militaire, administrative, fiscale, qui ait survécu à nos tourmentes politiques, on sait à qui nous le devons : aux éléments d'ordre et de vie que Louis XIV et Napoléon ont déposés dans nos codes. Na-

poléon surtout, moins grand à mes yeux pour avoir vaincu à Austerlitz et à léna, que pour avoir livre' à l'esprit révolutionnaire, dont il était issu, une première bataille, et pour l'avoir à demi gagnée....

La seconde moitié de ijSg fut pleines de crimes et de sang. Ce sang, noyé dans les torrents qui ont depuis inondé la France, a presque disparu de nos souvenirs. Il faut le rappeler toutefois pour renseignement d'un peuple qui n'a point encore appris à en rougir et pour le châtiment de ceux qui le laissèrent verser sans le venger, sans même s'en indigner...

/ jgJ était déjà tout entier dans l'jSg ; car c'est en 1 789 que fut proclamée l'impunité de l'assassinat politique. Pour moi, le sang innocent du jeune Belzunce, du septuagénaire Foullon, de Bertier, de Flesselles, des vaincus de la Bastille, des victimes des 5 et 6 octobre, et de tant d'autres immolés avec une férocité si lâche, me révolte peut-être encore plus que les massacres en règle de la Terreur. Et pourquoi? Parce que ces attentats dont l'Assemblce ne daignait pas s'émouvoir, venaient se mêler aux discussions sur les droits de l'homme, aux déclamations de Robespierre, préludant à l'institution du tribunal révolutionnaire par des motions contre la peine de mort, à toute cette sensibilité hypocrite qui invoquait sans cesse la vertu, à cette philanthropie homicide, à cette indulgence malsaine pour le crime, qui est elle-même le plus grand des crimes contre l'humanité, et le signe irrécusable de la décadence sociale...

1789 ne fut pas la liberté : ce fut la Révolution. Le danger, peut-être irrémédiable, de la liberté, dans nos temps modernes, c'est d'être confondue avec la Révolution Et cependant, à vrai dire, ce sont les deux contraires. La liberté, c'est le droit limité par le devoir. La Révolution n'est que la force triomphant à la fois du devoir et du droit...

Cette page de Montalembert, c'est tout le programme de la Résolution de M. Taine. Ce qui n'était

chez le grand orateur qu'une vue générale, une éloquente esquisse et comme un premier crayon est devenu, chez le grand historien, une hirge et puissante peinture, un tableau d'un incomparable éclat.

Si grande que soit mon admiration pour l'œuvre de M. Taine, j'y signalerai pourtant, non des taches et des imperfections, non des erreurs de fait et de jugement, mais des lacunes. M. de Margerieaeu raison, si je ne m'abuse, d'en signaler trois. « Ces peintures ne sont point chargées, dit-il, mais il y manque trois contrastes qui avaient droit de trouver place dans son livre, et qui, en soulageant un peu l'âme du lecteur, eussent rompu la sinistre uniformité des scènes et des récits. »

Le premier contraste est aux frontières, où l'armée est française et non pas jacobine. Dans un tableau qui voulait être complet, elle devait avoir sa place, non au point de vue technique des opérations militaires, mais au point de vue psychologique des sentiments, des idées et de l'esprit général. L'armée a été le refuge de l'honneur national, des plus hautes vertus guerrières, souvent aussi des vertus morales qui en sont l'accompagnement naturel. Chateaubriand a dit un jour, à la tribune de la Chambre des pairs : « L'armée a étendu le voile de sa gloire sur le tableau hideux de la Révolution; elle a enveloppé les plaies de

la patrie dans les replis de ses drapeaux triomphants; elle ne participa point à la mort du plus vertueux des rois; elle refusa de fusiller les émigrés et les Anglais prisonniers; elle ne put, il est vrai, prévenir tous nos excès, mais du moins elle jeta sa vaillante épée dans un des bassins de la balance pour servir de contre-poids à la hache révolutionnaire )> (i).

Le silence de M. Taine sur ce point est à tout le moins regrettable.

Le second contraste est en Vendée, où il y a aussi des âmes françaises combattant pi^o aj^is pendant qu'ailleurs on combat /^ro /oc/^. Tout à l'heure, c'était un royaliste. Chateaubriand, qui glorifiait les armées de la République. C'est un républicain, M. Jules Simon, qui a rendu à V Armée catholique et j^oyale cet éloquent hommage : « Le temps qui, grâce à Dieu, sèche les pleurs, ne peut rien contre la gloire... Les chefs de la Vendée sont bien grands : d'Elbée, Bonchamps, La Rochejacquelein , Lescure, Charette, Stofflet, Cathelineau, des cœurs de chêne ; mais je ne sais pas si on n'admire pas encore plus ces paysans qui les entouraient, ces dévoués, ces désiîitéressésy ces intrépides^ obscurs dans la mort comme ils l'ont 'été dans la vie, serviteurs de la foi, non de la gloire... Je lis dans leur cœur : c'est à la France qu'ils donnaient leur vie. Et je lis dans l'histoire qu'ils ont en effet servi la France, car ils lui ont légué un grand souve-

(i) Opinion sur le projet de loi relatif au recrutement de rarmée, prononcé à la Chambre des pairs dans la séance du 2 mars 1818. Œuvres complètes de Chateaubriand, lom. XXIII, pag. 304.

nir et la preuve, si chère à recueillir après nos désastres, que cette terre française est toujours la terre nourrice des grands soldats et des grands dévouements » (i). Comment ne pas regretter que M. Taine n'ait rien dit de la Vendée?

Le troisième contraste est partout où il y a un prêtre réfractaire qui vient, au péril de sa vie, porter les sacrements aux populations chrétiennes, et que cellesci cachent au péril de la leur, avec toutes les ingénieuses industries du dévouement. Conduite des ecclésiastiques de ijSgà 1800; leur courage^ leur capacité de sacrifice ;ce sommaire tracé par M. Taine lui-même, dans Tun de ses chapitres, fait espérer au lecteur une courte enquête sur ces beaux épisodes. Le livre ne dit que la moitié de ce qu'il devrait dire : « Les prêtres s'étaient laissé dépouiller, ils se laissaient exiler, emprisonner, supplicier, martyriser, comme les chrétiens del'Eglise primitive; par leurinvincible douceur ilsallaient, comme les chrétiens de l'Eglise primitive, lasser l'acharnement de leurs bourreaux, user la persécution, transformer l'opinion etfaireavouermême auxsurvivants du xviii^ siècle, qu'ils étaient des hommes de foi, de mérite et de cœur » (2). Ce beau témoignage, noblement rendu, est pourtant incomplet, fait très bien observer ici M. de Margerie, qui ajoute « Les vaillants cœurs dont je viens de rappeler le souvenir ont mérité qu'on leur appliquât, avec le changement

(i) Jules Simon, Préface du livre de M°« Georges Graux (Sylvanecte),

Profils vendéens, 1887.

(2) La Révolution, tom. III, pag. 41 5.

d'un mot, la fière réponse que Tite-Live prête à Mucius Scevola : Et facere et pati fortia christïaniim est. Lq pati fortia Qst loué; \e facere fortia n'obtient pas la mention à laquelle il avait droit » (i).

Il est une quatrième lacune que M. Amédée de Margerie n'a pas indiquée ; c'est celle qui a trait aux émigrés. Sans doute M. Taine a parlé de l'émigration. Il en a dit les origines et les causes, et, sur cette question comme sur tant d'autres, il n'a pas craint de redresser l'opinion courante. Il prouve — et jamais démonstration ne fut plus concluante — que les véritables causes de l'émigration se trouvent dans l'anarchie, dans les ^/a: Jacqueries qui de 1789 à 1792 ont sévi dans les campagnes, dans les décrets de la Constituante et les crimes de la multitude, dans les délations, les visites domiciliaires, les emprisonnements arbitraires, les persécutions de tout genre et les attentats de tout ordre (2).

Sur tout cela, qui est la vérité même, M. Taine a tout dit, avec force, avec éclat, avec indépendance et courage. Mais s'il a fait connaître les origines de l'émigration, il n'a rien dit de ses suites, il n'a pas parlé de l'émigration armée, du retour offensif des émigrés et de leur lutte contre la république. Cela pourtant était aussi à dire, parce qu'il est juste d'y voir, non une excuse pour les crimes de la Révolution, mais, pour quelques-uns de ces crimes, une atténuation, légère sans doute, mais cependant réelle.

(î) Amédée de Margerie, pag. 411.

(2) La Révolution, tom. I, pag. 433 et suivantes.

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Ma dernière remarque portera, non plus sur le fond du livre de M. Taine, mais sur la forme adoptée par l'auteur. Ce livre, on le sait, est moins un récit suivi et circonstancié des événements qu'une analyse, une étude psychologique de ces événements, des causes qui les ont amenés, des conditions dans lesquelles ils se sontproduits. C'est un tableau puissant, original, où les faits seuls sont retracés et d'où les individus sont absents. Sauf Marat, Danton et Robespierre, dont l'auteur a peint les portraits avec une vigueur de pinceau qu'on ne saurait trop admirer, tous les autres personnages sont systématiquement tenus dans l'ombre. Nous avons ainsi une histoire de la Révolution dans laquelle Louis XVI, Mirabeau, La Fayette, Talleyrand, Vergniaud, Brissot, M"^^ Roland — j'en passe, et des meilleurs et des pires surtout — sont à peine nommés. Cela, je le crois bien, est excessif, et je ne puis me défendre, à cette occasion, de penser à un vieil article de Villemain sur VAncien j^égime et la Révolution.

Le spirituel académicien (c'est Villemain que je veux dire) comparait ces pages, où il n'était jamais question des personnes et où il n'y avait pas une seule scène, un seul portrait, à ces tableaux que l'on rencontre parfois en Orient, et dans lesquels l'artiste a représenté des canons qui tirent, des mousquets qui partent, tout l'appareil d'un combat, moins les combattants. Eh bien ! M. Taine est un vrai peintre; il a le dessin et le coloris, son ouvrage est une série de tableaux ; mais ce sont ces tableaux sans personnages et sans figures dont parlait Villemain.

Mais, que sont ces de'fauts, en regard de tant de qualités, la force, la précision, Toriginalité, l'éclat, — et aussi, à côté des qualités du style, celles, plus rares encore, du caractère, la conscience, la droiture, le courage, le dédain du succès banal et facile, le mépris de la popularité?

Dans ce discoursà l'Académie, dont j'ai déjà cité un passage, Montalembert disait : « Vienne le jour où nous jugerons la Révolution ce qu'elle vaut et où nous serons enfin dés a peu g! es ! »

Ce jour se lèvera-t-il pour la France? S'il devait éclairer jamais notre horizon rasséréné, M. Taine pourrait, à coup sûr, revendiquer une large part dans cette victoire de la vérité sur l'erreur. Quoi qu'il advienne, il a noblement payé la dette que tout écrivain de talent contracte envers son pays. Son livre mérite l'admiration de tous ceux qui sont restés fidèles au culte du beau. Il lui vaudra plus encore, l'estime et la reconnaissance de ceux qui ont gardé intact, au milieu de nos lâchetés et de nos défaillances, le culte de l'honneur, de la justice et de la vérité.

Après l'Ancien régime et la Révolution, M. Taine a entrepris d'étudier le Régime moderne. Ce Régime, les institutions qui le forment et sous lesquelles nous vivons depuis bientôt un siècle, datent du Consulat et de l'Empire. C'est Napoléon Bonaparte qui les a créés ;.

c'est lui qui a fait la France moderne. Jamais caractère individuel n'a si profondément imprime sa marque sur une œuvre collective, en sorte que, pour comprendre l'œuvre, c'est le caractère qu'il faut d'abord observer.

Ce portrait de Napoléon, lorsqu'il parut, en 1887, dans \a Revue des Deux Mo7ides {i)y souleva, d'ardentes discussions. Il ne se pouvait guère qu'il en fût autrement. La peinture était superbe, de celles devant lesquelles, au Salon, la foule s'arrête et se passionne. Si beaucoup ne trouvaient pas l'image ressemblante, ils n'en étaient pas moins forcés de confesser que l'artiste avait fait un chef-d'œuvre. En second lieu, ressemblant ou non, le portrait était aussi peu flatté que possible. Il était singulièrement poussé au noir, j Chateaubriand raconte, dans ses Mémoires d'outretombe^ qu'en 181 1 Girodet fit son portrait, et le fit à « noir », comme l'était alors le modèle. La toile fut envoyée au Salon du Louvre. En bon courtisan, M. Denon, directeur général des Musées, la mit prudemment à l'écart. Quand Bonaparte passa sa revue de la galerie, il dit : « Où est le portrait de Chateaubriand ? » Il savait qu'il devait y être : on fut obligé de tirer le proscrit de sa cachette. Bonaparte, dont la bouffée généreuse était exhalée, dit, en regardant le portrait : «Il a l'air d'un conspirateur qui descend par la cheminée » (2). Bonaparte, à son tour, dans le por-

(1) Revue des Deux Motides, i5 février, i" mars 1887. — Le Régime moderne, tom. I, pag. 4 a 117.

(2) Mémoires d' outre-tombe^ tom. II, pag. 52g.

trait de M. Taine, avait Vair de descendre par la cheminée. Les fervents de la légende impériale se fâchèrent. Sous ce titre : Napoléon et ses détracteurs, le prince Napoléon fit paraître un volume dans lequel il traitait M. Taine de « pamphlétaire « et de « libelliste », l'accusant délibérément de puiser à « des sources empoisonnées », de « tronquer les citations », de « falsifier les textes », d'avoir un « cœur sec », un «esprit étroit, fermé aux inspirations généreuses », de perdre « le discernement », de perdre « le bon sens », et de n'être, au demeurant, qu'un « halluciné ».

C'étaient là de gros mots, et pas plus que les moines — le prince Napoléon aurait dû le savoir — les gros mots ne sont des raisons.

La vérité est que M. Taine avait fait œuvre, non de pamphlétaire, mais d'historien. Pas plus que son talent, sa bonne foi ne pouvait être mise en doute. Ses conclusions pourtant étaient excessives, et beaucoup, qui n'étaient aucunement bonapartistes, se refusèrent à y souscrire.

Fidèle, en ce dernier écrit, aux idées systématiques qui avaient inspiré ses premiers livres, il explique Napoléon, d'un côté par la race, le milieu et le moment, de l'autre par la qualité maîtresse.

Napoléon n'est ni un Français, ni un homme du xvni^ siècle. C'est un Toscan doublé d'un Corse. Il est Toscan du côté paternel; il est Corse par sa mère Letizia Ramolino; et c'est justement pour cela qu'il conservera « l'énergie, l'ambition, la forte et libre sève du moyen âge ; » car c'est au moment où celle-ci

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se tarissait dans l'Italie continentale que ses pères ont émigré, pour s'établir « dans une île non moins italienne, mais presque barbare, parmi les institutions, les mœurs et les passions du premier moyen âge, dans une atmosphère sociale assez rude pour lui conserver toute sa vigueur et toute son âpreté » (i).

Le milieu a donc conservé la race telle qu'il Ta reçue, c'est-à-dire à ce moment où elle avait toute sa sève, une sève de condottiere. Napoléon est un condottiere italien du xv^ siècle « Il faut, pour le

comprendre^ remonter jusqu'aux petits tyrans italiens du xiV^ et du xv^ siècle, aux Castruccio Castracani, aux Braccio de Mantoue, aux Piccinino, aux Malatesta de Rimini, aux Sforza de Milan » (2).

Tout cela est ingénieux, j'en conviens, mais c'est un jeu d'esprit. M. de Margerie — et son chapitre sur Napoléon Bonaparte, comme celui où il parle de laj Révolution française, est une page d'histoire de premier ordre, où tout est à louer, le fond comme la, forme, — M. de Margerie a examiné de près ces grands aventuriers italiens, et il n'aperçoit pas entre eux et Bonaparte ces ressemblances caractéristiques et frap-j pantes que M. Taine prétend y trouver. Il conclut eaj ces termes :

Donc admettons que Napoléon, comme tout homme, ai hérité quelque chose du sang qu'il avait dans les veines.! Mais ne parlons pas trop des condottieri italiens du xiv*] siècle à propos d'un homme qui ressemble à WallensteiaJ

(i) Le Régime moderne, tom. I, pag. 7. (2) Ibid., pag. 21.

au moins autant qu'à Castruccio, à César plus qu'à tous deux et qui, en somme, ressemble surtout à lui-même (i).

Vient maintenant « la qualité' maîtresse », celle qui, après la race, le milieu, le moment, achève de tout expliquer chez Napoléon. Cette qualité maîtresse c'est Végdisme, « Il y a chez Napoléon, dit M. Taine, un instinct primordial, plus puissant que son intelligence, plus puissant que sa volonté même, l'instinct de se faire centre et de rapporter tout à soi, en d'autres termes, Végoïsme, L'égoïsme, non pas inerte, mais actif et envahissant, proportionné à l'activité et à l'étendue de ses facultés, développé par l'éducation et les circonstances, exagéré par le succès et la toute-puissance, jusqu'à devenir un monstre, jusqu'à dresser, au milieu de la société humaine, un moi colossal qui incessamment allonge en cercle ses prises rapaces et tenaces, que toute résistance blesse, que toute indépendance gêne et qui, dans le domaine illimité qu'il s'adjuge, ne peut souffrir aucune vie, à moins qu'elle ne soit un appendice et un instrument de la sienne » (2).

Egoïste, certes. Napoléon l'était, et son égoïsme, comme ses autres qualités et défauts, participait de sa nature, qui était colossale. Ce n'est pas à dire pourtant que l'on puisse expliquer Napoléon tout entier par l'égoïsme.

Si grands qu'aient été l'orgueil, l'ambition, le despotisme de Napoléon, — et ce sont là trois formes ou

(i) Amédée de Margerie, pag. 424.

(2) Le Régime moderne^ tom. I, pag. 62.

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trois dlcmcnts de l'cgoïsmc, — il y a eu autre chose chez Napoléon. Il a aime la rYancc. Lorsqu'il battait les Autrichiens à Marengo, lorsqu'il faisait la paix avec l'Angleterre, lorsqu'il signait le Concordat, lorsqu'il reconstituait les finances, la législation, l'administration, il travaillait pour elle en même temps que pour lui-même. « La gloire d'être le pacificateur du monde, dit très bien M. de Margerie, d'être le sauveur et le regénérateur d'un grand peuple est mieux qu'une gloire égoïste » (i).

Plus tard, longtemps après ces belles années du Consulat, au commencement de 1814, à l'époque du Congrès de Châtillon, les Alliés, qui déjà foulent notre sol, lui proposent de réduire son empire aux frontières naturelles de la France, de céder la rive gauche du Rhin, « le pré carré français. » Son intérêt lui conseille d'accepter. S'il n'écoutait que son égdisme^ il signerait la paix à ces conditions. Si la lutte peut encore être glorieuse, le triomphe est impossible. La continuation de la guerre, c'est, à brève échéance, la défaite, l'écrasement, la chute. Il refuse pourtant et il écrit à Caulaincourt, son plénipotentiaire : « Je ne tiens pas au trône. Je n'avilirai ni la nation ni moi en souscrivant à des conditions honteuses » (2).

Le jugement de M. Taine sur Napoléon doit donc être réformé sur quelques points. L'auteur n'a pas tout vu et il n'a pas toujours bien vu. Il était du reste inévitable qu'il se trompât, du moment qu'il ne vou-

(i) Amédée de Margerie, pag. 424.

(2) Correspondance de Napoléon n» 21,062.

lait voir dans Napoléon qu'un « cas notable », comme celui de Castruccio Gastracani, qu'un « sujet » dont il s'agissait de donner l'anatomie et la physiologie mentale selon une méthode scientifique. C'est une belle chose que la science, mais elle ne suffit pas à tout. On ne mesure pas un homme comme Napoléon avec un compas; on ne l'explique pas avec des formules; on ne l'analyse pas, au fond d'une cornue, à l'aide de certains réactifs. Un tel homme n'est pas « un creuset où des substances distinctes, en proportions différentes, sont jetées dans des conditions spéciales. » Il existe autre chose que des faits. Il y a le génie, il y a la poésie, le sublime, l'idéal. Napoléon n'a pas été seulement un merveilleux organisateur, un puissant despote, un prodigieux manieurd'hommes, un homme de guerre incomparable, — il a été aussi un grand poète. c( Il était au-dessus de tout, adit Chateaubriand, quand la raison chez lui exécutait les inspirations du poète » (i). C'est pour cela peut-être que, pour le bien juger, il faut être un poète en même temps qu'un historien ; c'est pour cela que M. Taine y a échoué — et aussi M. Thiers — et que seul Chateaubriand y a réussi. Il a consacré à Bonaparte, dans ses Mémoires d* outre-tombe^ un volume entier, plein de pages immortelles, dont je veux citer au moins celle ci :

Bonaparte n'est point grand par ses paroles, ses discours, ses écrits, par l'amour des libertés qu'il n'a jamais eu et n'a jamais prétendu établir; il est grand pour avoir créé un gouvernement régulier et puissant, un code de lois

(i) Mémoires cC outre-tombe, tom. IV, pag. 64.

adopte en divers pays, des cours de justice, des écoles, une administration forte, active, intelligente, et sur laquelle nous vivons encore; il est grand pour avoir ressuscité, éclairé et géré supérieurement l'Italie; il est grand pour avoir fait renaître en France l'ordre du sein du chaos, pour avoir relevé les autels, pour avoir réduit de furieux démagogues, d'orgueilleux savants, des littérateurs anarchiques, des athées voltairiens, des orateurs de carrefour, des égorgcurs de prisons et de rues, des claquedents de tribune, de clubs et d'échafauds, pour les avoir réduits à servir sous lui; il est grand pour avoir fait cesser les familiarités d'une commune fortune, pour avoir forcé des soldats ses égaux, des capitaines ses chefs ou ses rivaux, à fléchir sous sa volonté; il est grand surtout pour être né de lui seul, pour avoir su, sans autre autorité que son génie, pour avoir su, lui, se faire obéir par trente-six millions de sujets à l'époque où aucune illusion n'environne les trônes; il est grand pour avoir abattu tous les rois ses opposants, pour avoir défait toutes les armées, quelle qu'ait été la difTérence de leur discipline et de leur valeur, pour avoir appris son nom aux peuples sauvages comme ^ux peuples civilisés, pour avoir surpassé tous les vainqueurs qui le précédèrent, pour avoir rempli dix années de tels prodiges qu'on a peine aujourd'hui à les comprendre (i).

Il me resterait maintenant à examineravec M. Taine l'organisation que Napoléon a donnée à la France, les institutions qui sont la forme de notre société

actuelle.

Partout, dans l'ancienne France, même en dehors

des pays d'Etats, subsistaient des fragments des an- Ci) Mémoires d' outre-tombe ^ tom. IV, pag. 69.

ciennes autonomies générales, provinciales et surtout locales. Les privilèges de la noblesse et du clergé limitaient le pouvoir royal ; les Universités, les corporations avaient une vie propre. « Dans les communes urbaines, une assemblée délibérante, élue par toutes les corporations et communautés de l'endroit, formait un conseil municipal qui votait et prenait des résolutions dans les occasions majeures; à sa tête était un gérant collectif, le corps de ville qui comprenait les divers officiers municipaux, tantôt élus par l'assemblée, tantôt acquéreurs, héritiers et propriétaires légaux de leur office, abrités contre les caprices administratifs, défenseurs de l'intérêt local contre le pouvoir central. Au village, les chefs de famille, assemblés sur la place publique, délibéraient en commun sur leurs affaires communes, se taxaient pour entretenir l'école, réparer l'église ou la fontaine, intenter ou soutenir un procès » (i). La Révolution qui, conformément aux principes du Contrat social de Rousseau, ne souffre pas de sociétés particulières dans la société générale, avait détruit d'un trait de plume toutes ces résistances collectives et placé en présence l'un de l'autre l'individu isolé et l'Etat toutpuissant. Mais pendant toute la période révolutionnaire, sauf l'épisode violent de la Terreur légale, cette souveraineté absolue de l'Etat n'a été le plus souvent qu'anarchie et impuissance. Pour la première fois, avec Napoléon, sous sa main énergique, l'application du principe devient une réalité vivante.

(i) Le Régime moderne, tom. II, pag. Syi.

(jS H. TAINE

Napoléon a trouve les 3(>.ooo communes de France (( à l'c'tat d'orphelines, filles délaissées ou pillées par les tuteurs municipaux de la Convention et du Directoire ». Il devient lui-même leur tuteur vigilant et économe, prenant pour point de départ qu'elles sont et doivent rester des mineures perpétuelles. Il achève donc d'y éteindre et empêche de s'y ranimer toute vie propre et autonome.

Pas plus que le conseil municipal, le conseil d'arrondissement et le conseil départemental n'auront de vie propre et de réelle indépendance. En fait, partout, c'est le délégué du gouvernement, maire, souspréfet, préfet, qui commande. Désormais le devoir du citoyen est de ne se mêler de rien, sinon comme fonctionnaire; le devoir du gouvernement est non seulement de se mêler de tout, mais de tout faire à lui seul.

Après la réorganisation administrative, la réorganisation religieuse.

Le Concordat restera la plus belle page de la vie de Napoléon. Rendre à un peuple sa religion, c'est le plus grand des bienfaits, c'est la gloire la plus haute que puisse ambitionner un homme. Cette gloire, Napoléon l'a méritée; mais il faut bien reconnaître en même temps qu'au moment où il signait le concordat, il songeait déjà au mo3^en de s'en servir pour faire la conquête de l'Eglise. Il lui donnait pour appendice les Articles organiques, dont il était l'unique auteur et qu'il présenta néanmoins à son corps législatif comme ne faisant qu'un avec le Concordat. Avec les

Articles organiques, avec le Concordat lui-même, habilement et perfidement interprc'te', il essaiera de transformer l'Eglise en un instrument de règne, de faire des évêques les plus hauts de ses fonctionnaires, les premiers de ses îîiissi ciominici.

Le troisième souci de Napoléon est l'enseignement. Et de ce souci naît l'Université impériale avec son monopole.

Deux choses d'abord sont certaines : l'une, que la Révolution trouva la France couverte d'écoles donnant l'instruction à tous les degrés ; — l'autre, que la Révolution éteignit l'instruction à tous les degrés.

Ici, comme ailleurs, comme partout, au moment où vint Bonaparte, tout était à reconstruire. Il rebâtit donc, il créa l'Université ; mais s'il tire l'instruction de ses ruines, s'il rétablit l'éducation de la jeunesse, c'est à la condition que toutes deux seront dans la main de TEtat, c'est-à-dire dans sa main, car TEtat c'est lui. Il soumet les établissements privés à la même discipline que ses lycées et à une lourde rétribution destinée à faire vivre ceux-ci; il les décapite tous en leur interdisant de donner l'enseignement des deux classes supérieures; enfin il jette leurs études dans le même moule que les siennes, en leur imposant pour programmes d'examens ses propres plans d'études, pour juges ses propres maîtres.

Dans quelle mesure et dans quelle direction, sous l'influence de quels principes trois quarts de siècle ont-ils modifié les institutions napoléoniennes? C'est

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la dcrnicrc question que se soit adressée M. Taine dans la partie achevée de son livre. Il serait trop long de l'y suivre. Indiquons seulement, par quelques courts extraits, ce qu'il pense, non plus seulement du régime moderne, mais du régime actuel.

Après avoir rappelé que la monarchie de Juillet a rendu aux conseils de la commune, de l'arrondissement, du département, le caractère électif, que la Révolution de 1848 a établi le suffrage universel, que la troisième République a fait du maire l'élu du conseil municipal, il fait voir que ces changements ne vont pas au fond des choses.

Dans les trois quarts des affaires, dit-il, les trois quarts des conseils municipaux ne siègent que pour donner des signatures ; leur délibération prétendue n'est qu'une formalité d'apparat; l'impulsion et la direction continuent à venir du dehors et d'en haut. Sous la troisième République, comme sous la Restauration et sous le premier Empire, cest toujours VEtat central qui gouverne la société locale ; parmi des tiraillements et des frottements, à travers des conflits passagers, il y est et y demeure l'initiateur, le préparateur, le conducteur, le contrôleur, le comptable et l'exécuteur de toute entreprise, le pouvoir prépondérant au département comme à la commune, et avec les conséquences déplorables que l'on connaît. — Autre conséquence encore plus grave : aujourd'hui, son ingérence est un bienfait; car la prépondérance, s'il y renonçait, passerait à l'autre pouvoir, et celui-ci, depuis quil appartient à la majorité numérique^ n'est plus qu'une force aveugle et brute; livrée à elle-même et sans contre-poids, son ascendant serait désastreux : avec les inepties de 1789, on verrait reparaître les violences, Tanarchie, les usurpations et la détresse de 1790, 1791 et 1792. — A tout le moins, la centralisation autoritaire offre cela de bon qu'elle nous

H. TAINE lOI

préserve encore de V autonomie démocratique. Dans l'état présent des institutions et des esprits, le premier régime, si mauvais qu'il soit^ est noire dernier abri contre la mal- /aisance pire du second (i).

Ces dernières phrases montrent assez ce que M. Taine pense du suffrage universel tel qu^il est organisé dans la France cojitemporaine. A ses yeux, le suffrage universel, direct et compté par tètes, « est un engin monstrueux ». Non sans doute qu'il condamne le principe du suff'rage universel, mais il repousse Vénalité du suff^rage, estimant qu'elle est à la fois dangereuse et injuste.

Elle est dangereuse , car le suff'rage égal, c'est la foule, c'est-à-dire la passion et l'entraînement, ou, chose pire, l'enrôlement aveugle, en tous cas l'incompétence. S'en rapporter à lui en dernier ressort, c'est livrer l'avenir d'un pays au hasard, c'est-à-dire à dix chances contre une d'avoir des choix mal inspirés.

Elle est injuste; et, en eff'et, l'organisationfinancière actuelle dégrève le petit contribuable et ne lui laisse qu'une charge d'impôt inférieure à sa quote-part dans les bénéfices sociaux qu'il recueille *, par suite, le contribuable, gros ou moyen, outre sa charge, porte en surcharge tout le fardeau dont le petit contribuable est allégé. Cette surcharge est une aumône faite par le premier et reçue par le second; au fond cela est sage, parce que le principe absolu de proportionnalité doit fléchir quand son application rigide ferait

(i) Le Régime moderne^ tom. I, pag. 400.

peser sur certaines c'paules un poids trop lourd pour elles. Mais celte sagesse n'est juste qu'à condition d'une compensation, à condition que, dans le gouvernement de cette assurance mutuelle qui s'appelle une société civile et politique, chaque membre voie grandir ou diminuer sa part d'influence avec le poids de ses charges, à condition que la loi, échelonnant les degrés de l'autorité d'après l'échelonnement des cotes, attribue peu de voix à ceux qui paient moins que leur quote-part dans les frais et reçoivent une aumône, beaucoup de voix à ceux qui donnent une aumône et paient plus que leur quote-part dans les frais (i).

En dernière analyse, M. Taine trouve le régime actuel absolument détestable.

L'administration est restée ce que Napoléon Tavait faite, sauf qu'elle est soumise à des influences nouvelles qui la pervertissent. Autrefois, la tâche principale d'un administrateur de département était d'administrer; le meilleur préfet était celui qui administrait le mieux dans l'intérêt général du département tout entier et dans l'intérêt particulier de chacune de ses communes. Aujourd'hui, la tâche principale du préfet n'est plus administrative, elle est politique. Il n'est plus que l'entrepreneur en chef des prochaines élections, chargé de conserver au parti dominant les suffrages acquis et de lui gagner des suffrages nouveaux. Pour y arriver, il a deux procédés à sa disposition.

(i) Le régime moderyie^ tom. I, pag. 409.

Le premier est de transformer en sous-agents électoraux tous les hommes qui, à un titre quelconque, de'pendent du gouvernement : instituteurs, débitants de tabac ou de boissons, employés des postes et des télégraphes, cantonniers, et lereste. Il faut qu'ils soient des héros pour se refuser à ce rôle ou n'y déployer que peu de zèle quand ils savent que la résistance aurait pour suite un renvoi ou un déplacement onéreux. Et c'est comme cela qu'en chaque commune, on travaille à former les caractères et à relever le niveau moral de la France.

Le second procédé est plus efficace encore. Chaque commune a besoin du gouvernement, d'abord parce que celui-ci fait presque tout chez elle, ensuite parce que le peu qu'elle fait elle-même est soumis à son approbation, enfin parce que le préfet peut accorder lui-même ou obtenir de l'Etat des subventions ou d'autres faveurs. Or, une commune qui donne la majorité au candidat de l'opposition est une ennemie, il faut donc la punir. Une commune qui est en voie de se convertir au candidat officiel est un neutre qu'il faut faire passer à l'état d'allié en l'encourageant. Une commune qui vote bien est un allié qu'il faut récompenser. Et ainsi l'administration devient une servante de la politique; être bien administré devient une faveur ; être mal administré devient une sanction pénale.

La question religieuse et ecclésiastique est toujours officiellement réglée parle Concordat; mais, en attendant qu'on l'abolisse, on le tourne, — quand on ne

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le viole pas ouvertement. Le gouvernement a pour maxime que le cléricalisme est Tenncmi, le cléricalisme, c'est-à-dire le curé et tout ce qu'il enseigne. Tous les journaux républicains, tous les représentants des institutions républicaines, depuis le député jusqu'au garde champêtre, signalent aux défiances populaires les éveques, les prêtres, les ordres religieux, tout ce qu'ils font et disent, tout ce qu'on les soupçonne de vouloir, tout leur esprit et tout leur enseignement. Enfin la loi a installé l'instituteur en face du prêtre, comme un curé laïque en face du curé ecclésiastique, défaisant par son silence à Técole ce que le prêtre essaye de faire par sa parole au catéchisme, et enseignant implicitement, en vertu même des programmes officiels, que Dieu est inutile, puisqu'on n'en parle pas à l'école où on forme l'homme et le citoyen. On en parlerait sans nul doute s'il était bon à quelque chose (i).

Ceci nous amène à l'œuvre scolaire de la République actuelle. M. Taine la décrit en quelques pages d'une précision et d'une vigueur accablantes. Il dénonce le triple attentat qu'elle commet contre la liberté"des citoyens qui, dit-on, sont également admissibles à tous les emplois, et qui ne le sont plus dès qu'ils portent certains costumes, — contre la liberté des familles qui, dit-on, sont libres d'élever leurs enfants comme elles le veulent et qui, dans les trois quarts des communes, sont contraintes par l'amende

(i) Le Régime moderne, tom. II. — Amédée de Margerie, pag. 475-476.

H. TAINE lOD

et la prison de livrer leur âme à l'e'cole sans Dieu, — contre la liberté des communes qui, dit-on, sont affranchies des entraves de l'ancien régime et qui ne peuvent pas, comme elles le pouvaient il y a quatre cents ans, choisir leur instituteur, u Par cent quinze mille agents, dit M. Taine, représentants et portevoix, hommes et femmes, la Raison laïque, qui siège à Paris, parle jusque dans les moindres et les plus lointains villages. » C'est la raison « telle que nos gouvernants la définissent, avec le tour, les limitations et les préjugés dont ils ont besoin, petite-fille myope et demi-domestiquée de l'autre, la formidable aveugle, Taïeule brutale et forcenée qui, en 1793 et 1794, trôna sous le même nom et à la même place. Avec moins de violence et de maladresse, mais en vertu du même instinct et avec le même parti pris, celle-ci exerce la même propagande. Et ainsi s'achève l'entreprise française de l'éducation par l'Etat » (i).

M. Taine a mis vingt ans à écrire les Origines de la France contemporaine^ comme Montesquieu a mis vingt ans à écrire VEsprit des lois, et de son livre aussi il me semble bien que l'on pourrait dire ce que disait Horace Walpole, parlant de l'ouvrage de Montesquieu dans sa nouveauté : « Je le considère comme

(i) Le Régime moderne^ tom. II, p. 275. — Amédée de Mar- GERiE, p. 470.

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le meilleur livre qui ait été écrit dans notre siècle, — au moins je n'ai jamais appris la moitié autant de tout ce que j'ai jamais lu. )>

De ces deux grands livres découlent deux grands enseignements. Montesquieu a dit : « La monarchie tempérée est la meilleure espèce de gouvernement que les hommes aient pu imaginer » (i). — M. Taine n'a pas de conclusion explicite au point de vue de la préférence à donner à la monarchie sur la république ; mais de ses trois volumes de la Révolution, de ses deux volumes du Régime moderne une conclusion ressort, claire, décisive, éclatante, et cette conclusion est la même que celle de Montesquieu.

Au-dessus de la question politique il y a la question religieuse. Ici encore, l'auteur de V Esprit des lois et l'auteur de la Révolutioyi, quelles qu'aient pu être leurs idées philosophiques, s'accordent à reconnaître que le salut du monde est dans le règne social de l'Evangile, a La religion chrétienne, dit Montesquieu, qui ordonne aux hommes de s'aimer, veut que chaque peuple ait les meilleures lois politiques et les meilleures lois civiles, parce qu'elles sont, après elle, le plus grand bien que les hommes puissent donner et recevoir » (2). Et il ajoute : « Chose admirable ! la religion chrétienne, qui ne semble avoir d'objet que la félicité de l'autre vie, fait encore notre bonheur dans celle-ci » (3). Arrivé presque au terme de son

(i) De Vesprit des lois, liv. XI, chap. viii.

(2) Ibid., liv. XXIV, chap. i.

(3) Ibid., liv. XXIV, chap. m.

livre, dans l'une de ses dernières pages, M. Taine écrit: « On peut maintenant évaluer l'apport du christianisme dans nos sociétés modernes, ce qu'il y introduit de pudeur, de douceur et d'humanité, ce qu'il y maintient d'honnêteté, de bonne foi et de justice. Ni la raison philosophique, ni la culture artistique et littéraire, ni même l'honneur féodal, militaire et chevaleresque, aucun code, aucune administration, aucun gouvernement ne suilit à le suppléer dans ce service. // «y a que lui pour nous retejiir su?^ 7iotre pente natale, pour enrayer le glissement insensible par lequel, incessamment et de tout son poids originel, notre race rétrograde vers ses bas-fonds; et le vieil Evangile est encore aujourd'hui le meilleur auxiliaire de l'instinct social » (i).

M. Taine a écrit la plus grande partie des Orig-ines de la France contemporaine h. Menthon-Saint-Bernard, sur les bords du lac d'Annecy. Un siècle auparavant, à Ouchy, sur les bords du lac de Genève, un autre grand historien. Gibbon, avait composé son livre sur la Décadence et la Chute de V Empire roinain^ qui lui avait demandé également vingt ans de sa vie. Voici en quels termes, dans ses Mémoires, l'historien anglais annonce la fin de son ouvrage :

Ce fut le jour ou plutôt la nuit du 27 juin 1787, entre onze heures et minuit, que j'écrivis les dernières lignes de ma dernière page, dans un pavillon de mon jardin. Après avoir posé ma plume, je fis quelques tours dans une allée

(i)Le Régime moderne, tom. II, page 119.

couverte il'ijcacias, d'oii la vue domine sur les champs, le lac ei les montagnes. L'air était doux, le ciel serein; le disque argenté de la lune se réfléchissait dans les eaux, et toute la nature était dans le silence. Je ne dissimulerai pas que j'avais une première émotion de joie en ce moment qui me remlait ma liberté, et peut-être allait établir ma réputation. Mais mon orgueil fui bientôt abaissé, et une humble mélancolie s'empara de moi, à la pensée que je venais de prendre congé de l'ancien et agréable compagnon de ma vie, et que, quelle que fût la durée où parviendrait mon ouvrage, les jours de l'historien seraient désormais bien courts et bien précaires (i).

Il n'a pas été donné à M. Taine d'écrire « les dernières lignes de la dernière page » des Origines de la France contemparaine. Avant de prendre congé du grand travail qui avait été si longtemps le compagnon de sa vie, il lui restait encore quelques chapitres à composer et un dernier travail de revision à faire. Il s'y préparait, lorsque la mort l'est venu prendre, en pleine force et en plein talent, le 5 mars iSgS. Plus encore que ceux de l'historien anglais, ses jours ont été courts; mais, comme lui, il laisse un livre qui ne périra pas.

Juin-Juillet 1894.

(i) Memoirs of my life and writings.

Le comte Henry de Virieu, membre de TAssemble'e constituante, est une des plus aimables et des plus brillantes physionomies de la fin du xviu^ siècle. Il fut Tune des plus nobles victimes de la Re'volution. M. le marquis Costa de Beauregard a été bien inspiré de faire revivre, dans des pages à la fois spirituelles et émues, cet homme d'autrefois (2). Seulement, pourquoi a-t-il donné à son volume ce titre : le Roman d'un Royaliste? N'est-il pas à craindre que plus d'un lecteur, le prenant au mot, ne voie dans son récit un mélange de fiction et de réalité, une oeuvre où le roman côtoie souvent l'histoire? Il n'en est rien cependant.

(i) Le Roman d'un Royaliste sous la Révolution. — Souvenirs du comte de Virieu, par le marquis Costa de Beaurkgard. Un vol. in-8, orne de deux portraits. Librairie Pion, Nourrit et Gie, 1892.

(2) Sous ce titre : Un homme d'autrefois, l'auteur du Roman d'un Royaliste a publié, en 1878, d'intéressants souvenirs sur le marquis Henry Costa, l'ami de Joseph de iMaistre. — Un vol. in-i8, Pion et Cie, éditeurs.

IIO I.!-: COMTr I)K VIRIKU

M. Costa de I^caurcgard a eu en mains, pour composer son livre, des Notes du comte de X'irieu et de la fille de ce dernier, M"'' Stéphanie de Virieu, l'intime amie de M"^'" Swetchine et Tune des femmes les plus remarquables de la première moitié de ce siècle (i). A ces précieux documents il a pu joindre des souvenirs de famille ; le Moniteur , au besoin, lui est venu en aide. Ainsi armé, il a écrit une biographie très exacte et très complète. Pourquoi donc parler ici de Roman? Sans doute la Révolution a été une époque si tragique, si tourmentée, si remplie, même pour les plus humbles, d'événements extraordinaires, que le roman courait alors les chemins, comme la tragédie courait les rues. Mais encore une fois, le roman ici est de l'histoire.

François-Henry de Virieu était né à Grenoble, le 5 avril 1754, d'une famille originaire du Dauphiné, partagée depuis le xiv^ siècle en deux branches. Tune demeurant dans les terres patrimoniales du Dauphiné, l'autre fixée en Bourgogne. Il n'avait que quatre ans lorsqu'il perdit son père, le comte René de Virieu, colonel des grenadiers du Roi, mort à Versailles, le 25 avril 1768. Il n'en avait que dix, à la mort de sa mère, dame d'honneur de Madame Victoire, fille de

(i) Voir, au tome II des Lettres de Madame Swetchine publiées par le comte de Falloux, les Lettres à Mademoiselle de Virieu.

LE COMTE DE VIRIEU I I l

Louis XV. En mourant, celle-ci le confia à son amie intime, la duchesse de Rohan-Chabot, qui dirigea son éducation avec une sollicitude éclairée et toute maternelle. Henry de Virieu fut donc élevé « sur les genoux d'une duchesse » (i); ce qui ne l'empêchera pas d'être ardemment et sincèrement libéral, — plus libéral que M. Thiers, qui se vante quelque part de n'avoir pas été élevé « sous les lambris d'un palais )>. Comme il annonçait, avec une rare intelligence, un caractère impérieux et difficile, la duchesse de Rohan le mit au collège d'Harcourt, où il surpassa bientôt tous ses camarades. Au sortir du collège, à quatorze ans, il fut envoyé à Strasbourg, en qualité d'aide camp du comte de Vogiié, son oncle. Un précepteur l'accompagnait, l'abbé Poullet, un vieil ami de la maison, qui lui fit joindre aux études spéciales de sa carrière l'étude du droit et des langues étrangères.

Cette instruction libérale, fortement assise sur les bases d'une éducation chrétienne, prépara merveilleusement le jeune homme aux épreuves que sa génération allait traverser. Sa foi religieuse n'allait pas d'ailleurs sans une vive admiration pour Rousseau. A dix-neuf ans, dans un petit livre dédié à M'^^de Rohan, il écrivait « qu'il n'est pas de félicité sans vertu, et que pour trouver la vertu il n'est qu'à se rapprocher de la nature». C'était chose moins rare qu'on ne le croit aujourd'hui de trouver en cette seconde moitié du xvin'^ siècle des hommes chez qui le sentiment reli-

(i) CoRMKMN, Le Livre des Orateurs, portrait de M. Thiers.

gicux s'accordait avec la philantrophic la plus cgalitairc. Henry de Virieii était de ceux-là. Singulier temps où la Franc-Maçonnerie comptait parmi ses adeptes des catholiques, des hommes sincèrement religieux, et, à côté des grands seigneurs et des princes, les plus grandes dames de France — madame de Lam- JiÊljf balle par exemple, à qui la Reine écrivait un jour :

« J'ai lu avecgrandintérêt ce qui s'estfait dans lesloges franc-maçonniques que vous avez présidées au commencement de l'année, et dont vous m'avez tant amusée. Je vois qu'on n'y fait pas que de jolies chansons et qu'on y fait aussi du bien. Vos loges ont été sur nos brisées en délivrant des prisonniers et mariant des filles. Cela ne nous empêchera pas de doter les nôtres.,... » (i).

Henry de Virieu frappa lui aussi à la porte des loges maçonniques. Son esprit sérieux, inquiet et chercheur n'était pas pour se contenter des simagrées allégoriques qu'il rencontra au début de ses initiations. Il partit pour la Bavière et se mit en rapport avec Weishaupt, le chef de l'illuminisme, qui achevait alors d'unifier l'action de toutes les sociétés secrètes allemandes, et qui, sans lui dévoiler ses vrais desseins, sut le gagner à sa personne, sinon à sa cause, en se montrant à lui comme l'apôtre des déshérités et des humbles. Son âme généreuse, son imagination ardente et prompte aux illusions furent vite séduites. Quelques années plus tard, en 1782, lorsque Weis-

(i) Feuillet de Conches, Lettres de Louis X VI et de Marie-Antoinette^ tom. I5 pag. i36.

haupt le choisit pour représenter la Maçonnerie française au congrès de Wilhelmsbad, ce fut avec enthousiasme que Virieu accepta cette désignation.

L'histoire de ce congrès n'a pas été faite. Lié par son serment, Virieu n'a rien laissé dans ses notes qui puisse aider à l'écrire. Mais ce ne fut plus dès lors sans effroi qu'il entendit parler de la Maçonnerie.

Comme il revenait à Paris, un homme qui devait plus tard partager son dévouement à la famille royale, mais qui alors ne prévoyait guère cet avenir, le baron de Gilliers (i), lui demanda en riant quels secrets si tragiques il pouvait bien rapporter de Wilhelmsbad.

— (( Je ne vous les confierai pas, répondit Henry d'un ton si triste que M. de Gilliers le regarda interdit ; ce que je puis vous dire seulement, c'est que tout ceci est autrement sérieux que vous ne pensez. La conspiration qui se trame est si bien ourdie qu'il sera pour ainsi dire impossible à la Monarchie et à l'Eglise d'y échapper. )>

Lorsqu'il se rendit au congrès de Wilhelmsbad en 1782, Henry de Virieu était marié depuis un an. Il avait fait, comme on le pense bien, un mariage d'amour. Cependant, comme celle qu'il aimait, M''" de Digeon, était protestante, il avait attendu, avant de se déclarer, qu'elle eût embrassé le catholicisme. Etrange franc-maçon, que ce jeune homme de vingtsept ans, prêt à sacrifier son premier amour à ses convictions religieuses!

(i) Le baron de Gilliers était un gentilhomme dauphinois qui habitait auprès de Romans et connaissait Virieu depuis son enfance.

-iili'

I 14 LE COMTF: I)K virieu

Les deux cpoux avaient une même foi, un même avenir. Mais, dans le passe, il semblait qu'entre leurs ascendants quelque chose existât qui interdît une même espe'rance de les revoir heureux. Henry de Virieu écrivit un jour cette prière, que l'on a retrouvée dans son livre d'heures :

O Dieu de mes pères qui les as bénis dans leurs enfants,

étends sur nous ta main miséricordieuse Mes pères

intercèdent pour moi, mais entends aussi la prière des ancêtres de cette Elisabeth que tu m'as donnée pour

femme Elle ne peut être que la récompense de leurs

vertus. S'ils ne connurent pas la vérité, ne leur fais pas un crime de leur ignorance. Gomme tu nous as unis, Elisabeth et moi, dans ton amour, réunis nos parents dans ta souveraine miséricorde

A l'époque de son mariage, Henry de Virieu était mestre de camp au régiment de Monsieur. Le 12 mars 1786, il fut envoyé à Bastia pour prendre le commandement du régiment Royal-Limousin. Plus imbu que jamais des idées libérales, il appliqua à la réorganisation de son régiment les théories nouvelles. En même temps, il multipliait les mémoires pour réclamer la convocation des Etats provinciaux et développer cette thèse : « Que seules les Assemblées locales étaient capables d'arracher les provinces à l'esclavage. » Les arrêtés pris par.les Notables allaient bientôt lui donner raison. Les Assemblées provinciales étaient autorisées à se réunir. Mais voici qu'au moment où il arrivait à son château de Pupetières, en Dauphiné, pour profiter de la victoire, l'opposition la plus inattendue

LE COMTE DE VIRIEU Il5

la réduisait à néant. Messieurs du Parlement de Grenoble refusaient d'enregistrer l'édit qui la consacrait. Vainement le comte de Virieu essaya de les ramener à une vue plus saine de la situation. L'esprit de corps l'emporta sur la prévoyance politique. Le Parlement s'obstina, cassant les édits, renvoyant les lettres patentes, et bravant non seulement les convenances mais la raison même. Il n'était que temps d'aviser, si l'on ne voulait voir la cour revenir sur ses concessions. Le commun péril groupa autour du comte de Virieu tous ceux, nobles et bourgeois, qui étaient partisans de la réunion des Etats. On le chargea de porter à Paris un mémoire qui présenterait les choses sous leur vrai jour et réclamerait malgré tout l'exécution des promesses royales, MM. de la Blache et de Viennois s'offrirent pour l'accompagner. On était au commencement du printemps de 1788.

Le premier ministre, Loménie de Brienne, le reçut assez mal et refusa de soumettre au Roi le mémoire dont il était porteur. Vers ce même temps d'ailleurs, au mois de mai 1788, le ministre crut parer aux difficultés du moment en instituant une sorte de conseil supérieur d'enregistrement, où quelques maréchaux de France, quelques prélats, quelques princes du sang, tiendraient l'emploi de présidents ou de conseillers.

Les parlements refusèrent leur sanction aux nouveaux édits. Cette fois, ils eurent avec eux ceux-mêmes qui, la veille encore, déploraient la résistance qu'ils opposaient aux réformes. A Grenoble, l'émeute s'atta-

I if) LE coMii: i)H vn<ii:u

qua pour la première fois à l'autoritc du Roi. On l'appela la journée des Tuiles. A grand'peine, M. de Clermont-Tonnerre échappa à la corde qui déjà le suspendait au lustre de son salon. Le pillage du palais du gouverneur, la mise en déroute de ses soldats préludaient aux scènes hideuses qui, bientôt, allaient se jouer par toute la France. M. de Brienne capitula ; les quatre consuls (i) de Grenoble qu'il avait mandés à Versailles emportèrent non seulement le pardon de la journée des Tuiles, mais cinquante mille écus pour payer les frais de la guerre.

Virieu triomphait. Populaire à Grenoble, il était célèbre à Paris. Cependant, quand les Dauphinois, enivrés de leur victoire, décrétèrent une réunion solennelle des trois ordres de leur province, dût-on se passer de toute autorisation, il ne crut pas devoir s'y rendre. Convoqué des premiers à Vizille, puis nommé procureur-syndic (secrétaire) de l'assemblée, il demeura à Paris... « Mon père, a écrit Ar'^ de Virieu, se seraità jamais repenti d'avoir participé à cette violente atteinte au pouvoir royal, lui qui le respectait au point de donner plus tard sa vie pour lui... )>

Au mois de décembre 1788 eurent lieu les élections aux Etats généraux. De toutes les provinces, le Dauphiné fut la première à nommer sa députation. Sur sa liste figuraient trois hommes destinés à marquer dans l'Assemblée : Virieu, Barnave et Mounier.

(i) Les échevins de Grenoble portaient le nom de consuls.

Henry de Virieu arrivait aux Etats généraux, à trente-cinq ans, avec la passion du bien public, plein

de talent, de générosité, d'ardeur, plein de foi et

d'illusions.

Le 20 juin 1789, il entrait un des premiers au Jeu de Paume, pour prêter ce serment fameux que Mounier, repentant, qualifiait plus tard d' « attentat contre la monarchie ». Le 25 juin, accompagné de quarantesept autres députés de la noblesse, il se réunissait au Tiers.

Tandis que sa femme et ses enfants étaient à Paris, à l'hôtel de Rohan (i), il ne désemparait plus de Versailles. Ses journées se passaient, soit chez l'archevêque de Vienne, où se réunissait la députation dauphinoise, soit au club du « Potager ». Là, il retrouvait Mounier, Lally-Tolendal, Noailles, Bergasse, Clermont-Tonnerre, tous ces gentilshommes et bourgeois fusionnés qui allaient décider de l'avenir.

Il était encore plein d'espérance et d'enthousiasme lorsque, le (3 juillet, il fut nommé membre de la commission chargée d'élaborer la constitution.

Dans la nuit du 4 août, quand les députés du clergé et de la noblesse firent à l'envi le sacrifice de leurs

(i) L'hôtel de Rohan se trouvait dans le haut de la rue de Varenne, à droite de l'hôtel de Biron (aujourd'hui le Sacré-Cœur) et presque en face de l'hôtel de Castries dont le pillage marqua les débuts de la Révolution.

1 I(S LK COMIH HE VIHIF-U

privilèges, quand justices seigneuriales, droits féodaux, vénalité des charges, droits de chasse, dîmes, annates, pensions, casuels, bénéfices, tout était prétexte à immolation : (f Levez la séance, cria Lally-Tollendal, personne n'est plus maître de soi... ».

Virieu lui coupa la parole.

« Comme Catulle, dit-il, je viens offrir mon moineau sur l'autel de la patrie... Je propose la suppression des colombiers... »

Mais tandis qu'il évoquait ainsi le gracieux souvenir de Catulle, des paysans fort peu élégiaques envahissaient son château de Pupetières, profanaient la chapelle, enfonçaient la cave, forçaient la porte des archives, puis, pêle-mêle, jetaient tableaux, livres, terriers, parchemins, titres, chartes, papiers de famille, dans un brasier, autour duquel ils dansèrent jusqu'à ce que, ivres-morts, ils tombassent dans les cendres, en poussant un dernier cri de : « Vive la liberté î «

Henry de Virieu aurait fait sans peine le sacrifice de son château, comme il avait fait celui de son colombier. Ne venait-il pas de sacrifier à ses idées, à ce qu'il croyait le Juste et le Vrai, ce qu'il avait de plus cher au monde après sa femme et ses enfants, l'affection de sa seconde mère, M"^^ de Rohan ?

La duchesse de Rohan avait applaudi aux préludes de la Révolution ; elle avait salué avec enthousiasme la réunion des Etats-Généraux. Mais l'effroi n'avait pas tardé à la saisir, puis l'indignation, l'horreur. Elle se rejetait dans le passé; le comte de Virieu avec plus d'ardeur que jamais, s'élançait vers l'avenir.

Chaque heure creusait davantage la distance qui les faisait étrangers l'un à l'autre. Un jour, vers la fin d'août 1789, comme il entrait à l'hôtel de la rue de Varenne pour voir sa femme, il trouva la chaise de poste de la duchesse attele'e dans la cour. Il se précipite dans l'escalier, traverse ces salons jadis si brillants, maintenant déserts. Tout au fond, M'"^ de Rohan, impassible, donnait ses ordres. Henry voulut lui baiser la main. Elle la retira... « Vous voulez rester dit-elle... C'est irrévocable ?... » Henry ne répondit pas.

En termes d'une violence extrême, la duchesse l'accusa de livrer le Roi, de le sacrifier à son ambition, de ne demeurer à l'Assemblée que par des vues toutes personnelles..., de mendier, comme ses amis, une honteuse popularité..., d'être un sujet déloyal et un enfant indigne...

Comment put-il demeurer calme? Lui-même nous l'apprend dans ses notes intimes « ... C'est que je croyais qu'un jour elle me saurait gré de lui avoir résisté... C'est qu'après ces heures d'indicibles souffrances, je la voyais me rouvrir ses bras et m'avouer que céder à sa prière eût été me rendre indigne de sa tendresse. »

Pendant cette scène terrible, M"^*" de Virieu entrait et se jetait aux pieds de la duchesse, pour demander grâce, ou du moins pour lui demander la grâce de l'accompagner. D'un geste impérieux, celle-ci releva la jeune femme :

« Non, dit-elle, vous vous devez à votre mari.

I20 LE COMTF. DE VIKIEU

Rcstczdanscettemaison; j'cntcndsqu'clle soittoujours la vôtre »

Et ce fut fini (i).

Plus tard, sous les murs de Lyon, Virieu donnera sa vie. Mais son vrai, son suprême sacrifice, il le fit ce jour-là dans l'hôtel de la rue de Varenne.

Le comte de Virieu avait eu raison de se refusera quitter l'Assemblée. Le devoir et l'honneur l'y retenaient. Il ne cessera de s'y montrer fidèle à toutes les causes qui passionnaient sa vie : Dieu, le roi, la liberté.

Comme on discutait le projet de Sieyès sur la déclaration « des droits de Thomme et du citoyen )>, Virieu (( réclama la priorité pour ceux de Dieu ». Une voix crie « qu'il faut mettre la constitution sous les auspices de la Nature ». Mis hors de lui par ce verbiage ridicule, le député du Dauphiné s'élance à la tribune. « Qu'est cela? s'écrie-t-il... Qu'est-ce que la Nature ?... Quel est ce mot vide de sens? Si c'est au nom de tout un peuple que vous voulez contracter des engagements, c'est en présence de l'Etre suprême que nous, les représentants de ce peuple, nous devons consacrer ses droits imprescriptibles. »

Les philosophes s'insurgent. Les croyants mêmes crient de toutes parts que « la présence de l'Etre su-

(i) Costa de Beauregard, p. i63.

prême étant partout, il est inutile de renoncer dans le préambule de la constitution ». Cela n'est pas pour satisfaire Virieu. Il veut l'affirmation de sa foi dans l'acte fondamental de la Révolution. Ce qu'il faut « au grand pacte que va faire la Nation, c'est l'estampille de Dieu ». Et Virieu adjure, interpelle, objurgue si bien qu'il impose cette sorte d'acte de foi à l'Assemblée constituante. Grâce à lui, elle se déclare chrétienne (i).

La cause du Roi ne le trouvera pas moins énergique. « Avant tout, dit-il le 19 août, il faut consacrer l'autorité royale. » Le 7 septembre, il revient à la charge : « J'avoue, dit-il, que tous les pouvoirs émanent du peuple.... Mais il y a erreur dans l'application que l'on veut faire de ce principe... Que les représentants fassent des lois, mais que le Roi ait le droit de leur refuser sa sanction. Voilà ce que je demande... Le peuple, qui ne médite pas, peut être séduit par des factions... J'entends que le Roi ait le droit de veto.., et j'entends que ce veto soit indéfini (2). »

Quand il tenait ce langage, Virieu avait contre lui la majorité de l'Assemblée et les tribunes. Mais leurs clameurs ne l'intimidaient guère, lui qui, à l'occasion, ne craignait pas de tenir tête à Mirabeau lui-même. Le « petit moineau », comme on l'appelait depuis sa fameuse phrase sur le moineau de Catulle, n'avait pas peur du grand aigle. Un jour, Mirabeau le prend

(i) Séance du 20 août 1789.

(2) Séance du 7 septembre 1789.

personnellement à partie. « Faut-il donc, lui rc'pond Virieu, que l'Assemblée soit emportc'e par des démagogues..? » A ce mot, la salle presque entière se dresse contre lui. Il reprend sa phrase, l'accentue et l'achève

enfin par un f , tel que jamais les Menus n'en

avaient entendu. Le tumulte ne connaît plus de bornes si bien que le président, re'vêque de Langres, finit, par abandonner le fauteuil.

Virieu était sincèrement libéral ; il était sans ambition ; il aimait le peuple d'un amour désintéressé : il était naturel dès lors qu'il fût tenu pour un « ennemi de la nation ». Pamphlétaires et clubistes le dénoncèrent à l'envi aux haines populaires. Dans les premiers jours d'octobre, un membre du côté droit, le chevalier de Cocherel, entrait bouleversé à l'Assemblée. On l'avait pris « pour l'infâme Virieu ». Et au milieu de l'émotion générale, Cocherel racontait comment, à Sèvres, il venait de mettre l'épée à la main pour se défendre contre une bande d'assassins.

Le lendemain — c'est le 5 octobre — la populace parisienne marche surVersailles, femmes en tête conduites par Maillard, le héros des massacres de septembre. Tout le long de la route, les « citoyennes » répètent ^le serment « de jouer aux boules avec la tête de Virieu ». Elles envahissent l'Assemblée et s'assoient sur les bancs des députés. Le désordre et le scandale sont à leur comble. Dans l'espoir d'y mettre un terme, le président annonce aux citoyennes la lecture d'une nouvelle liste de dons patriotiques. C'est Virieu qui d'habitude a mission de lire ces listes. On le cherche.

Il paraît à la tribune, un long papier à la main. Son émotion est profonde ; son cœur se soulève de dégoût, quand il en arrive à Toffrande des forçats de Toulon, qui, à de'faut d'argent, proposent « leurs bras pour la défense de la Constitution »(i). — Les forçats et les filles publiques s'appropriaient le rêve de toute sa vie.

C'en était fait maintenant de ses plus chères espérances. Les illusions étaient tombées, mais le courage restait debout. Mounier, à la suite des journées d'octobre, convoqua le groupe constitutionnel. Bergasse, Lally-ToUendal, Clermont-Tonnerre et leurs amis se demandèrent s'ils devaient plus longtemps « sanctionner par leur présence les crimes qu'il avaient vu commettre ». La plupart conseillèrent une démission en masse. Seul ou presque seul, Virieu se prononça contre ce qu'il appelait une « désertion ». — « Dussionsnous, dit-il, être emportés par un coup de mer, notre devoir est de rester ici. Pour moi, le souvenir de l'abandon des communes d'Angleterre et de ses suites désastreuses dictera ma conduite »

Mais ces paroles demeurèrent sans écho. Les démissions furent nombreuses, Mounier et Lally partirent des premiers. Virieu resta sur la brèche jusqu'à la fin, de plus en plus dévoué, de plus en plus soumis aux décrets de la Providence. C'est alors qu'il écrivait ces lignes admirables : « Les événements sont comme la montagne qui nous écrase et le précipice qui nous attire... Mais déjà j'entrevois la vallée hospi-

(i) Séance du 3 octobre 1789.

I'24 Ui COMTt: DE VIRIEU

talicrc après la valide de larmes. Le réveil que l'on appelle la mon est le dernier terme de ces sommets menaçants... et au delà, l'éternité radieuse, l'océan de lumière, attendent le voyageur confiant, emporté sur les ailes de l'éternel amour. »

Dans la nuit du 9 au 10 août 1792, il est aux Tuileries, auprès du Roi, avec les derniers fidèles de la monarchie, avec M. de Lamartine, dont le fils sera le plus intime ami de son fils, avec M. de Précy, qu'il retrouvera bientôt sur un autre champ de bataille. Echappé à grand'peine au massacre, cette fois encore il refuse d'émigrer et va se cacher à Lyon, où il vit « sous le poignard », en attendant l'occasion de servir sa cause, et, s'il le faut, de mourir pour elle. Il écrit à sa femme, alors réfugiée à Lausanne :

On m'accuse de me reposer à Lyon, quand j'v vis

sous le poignard. C'est piiié de voir ainsi ceux qui vivent loin du danger faire des romans d'héroïsme... Ah! l'énergie de leur blâme a pénétré jusqu'à la moelle de mes os !

Mais dans tout ce que préparent les émigrés, il n'y a qu'inutilités qui compromettent l'avenir... C'est l'inutilité de leurs efforts pour raviver un cadavre, qui donne à ceux qui voient clair le courage de rompre avec eux. On garde de chimériques espérances hors de la patrie... On se flatte d'y rentrer demain... Tout ceci sera très long. L'Europe entière y passera...

L'occasion si longtemps attendue par Virieu parut enfin se présenter. Le 29 mai 1793, les sections lyonnaises se révoltèrent contre la municipalité jacobine.

Elles avaient choisi pour chef un maître appreteur de drap, Madinier, qui de'ploya le plus grand courage. Virieu se battit à ses côte's. La victoire des sections fut complète. Mais à deux jours de là, le 3i mai, la Montagne triomphait à Paris. Lyon refusa de reconnaître la re'volution nouvelle. La lutte contre la Convention fut décide'e. Ancien colonel, Virieu était l'officier le plus avance' en grade et le plus instruit qui fût à Lyon. On lui offrit le commandement; il le refusa pour ne pas donner au soulèvement un caractère politique dont certains combattants auraient pu prendre ombrage. A défaut de Virieu, on s'adressa au comte de Précy, ancien officier vivant dans une maison de campagne, voisine de Lyon, où il s'occupait d'agriculture.

Le siège commença le 9 aoijt 1793. Il finit le 9 octobre. Ballanche avait rêvé d'écrire sur le siège de Lyon un poème dont voici les données. Venu d'Amérique, bien des siècles après la Révolution, un voyageur s'arrêtait au confluent de deux grands fleuves. Sur leurs rives il retrouvait les ruines d'une ville immense dont le nom même avait péri. Chaque année cependant quelques laboureurs célébraient là une fête qu'ils appelaient la fête des martyrs. Des chants héroïques, transmis de génération en génération, disaient que jadis il y avait eu un âge de fer et de sang, et que là même où ils chantaient, la justice avait succombé sous les coups d'une race maudite... (1).

(i) Costa de Beauregard, p. 333

I'2() LH COMIK 1)1-: VIKIEU

M. Costa de Ik-aurcgard a fait revivre quelques-uns des épisodes de ce siège, qui fut en effet une c'popee. Plus encore que Précy, Henry de Virieu en a eie le héros. Le matin du dernier jour, après qu'il eut donné ses derniers ordres, et en attendant l'heure où il devait se jeter, pour y périr, dans les rangs ennemis, il s'enferma avec son confesseur, l'abbé Forestier. Puis, ouvrant la porte et apercevant dans la pièce voisine quelques officiers qui devaient l'accompagner : « Messieurs, dit-il, que ceux d'entre vous qui ont des intérêts trop chers pour ne pas regretter la vie ne suivent pas l'armée. Peut-être leur sera-t-il possible de se sauver^dans un premier mouvement de désordre. Quant à ceux qui sont déterminés à me suivre, ils ne doivent pas se dissimuler que peu d'entre nous échapperont à la mort. Je leur conseille donc de faire ce que je viens de faire. La foi du chrétien ne nuit pas au courage du soldat (i). ))

Voici la fin de cette scène admirable : « Un prêtre soldat avait improvisé un autel sur des tambours et s'était dépouillé de son uniforme de cavalier pour dire la messe. Ah ! c'était bien l'office des morts ! Le moment de] l'élévation fut solennel. Celui de la communion fut sublime. Quand Henry se releva l'hostie sainte sur les lèvres, son visage rayonnait... Puis chacun rejoignit son poste de combat » (2).

Quelques heures après, laissant dans la ville sa

(i) Ces détails ont été conservés par l'abbé Forestier, qui plus tard devint évêque de Troyes.

(2) Costa de Beauregard, [p. 074.

femme et ses enfants, qui étaient venus l'y rejoindre, il tentait, à la tête de sa colonne, de forcer la ligne d'investissement, et mourait en héros. Il avait trente-neuf ans.

Je rappelais tout à l'heure les noms de deux autres constituants, collègues de députation du comte de Virieu, Barnave et Mounier.

Mounier, dont M. de Lanzac de Laborie nous a donné récemment une si remarquable biographie (i), était, lui aussi, un royaliste libéral. Il a joué, au début de la Révolution, un rôle important; mais il a quitté la partie trop tôt : il abandonna le champ de bataille dès le lendemain des journées d'octobre. Il ne cessa pas sans doute de combattre le bon combat, — mais d'un peu loin. Il semble bien d'ailleurs qu'il ait reçu sa récompense. L'Empire en fit un haut fonctionnaire. C'est pourquoi, si sa mémoire, sa sagesse et ses services ont droit à notre estime, son souvenir pourtant n'a rien qui nous émeuve.

Le libéralisme de Barnave n'était pur ni de vanité ni d'ambition. Le jeune et éloquent avocat de Grenoble fut de ceux qui, tout d'abord, allèrent le plus vite et le plus loin dans les voies révolutionnaires, de ceux qui eurent le malheur de ne pas condamner les premiers excès, de ne pas flétrir les premiers crimes. Mais dès qu'il eut reconnu son erreur, quelle noblesse, quelle générosité dans son repentir ! Quel courage

(i) Un royaliste libéral en / 7(5^ 9, Jean-Joseph Mounier, 5^ vie politique et ses écrits, par L. uk Lanzac de Laborie. Un vol. in-8, Pion, Nourrit et Cie, éditeurs.

128 M-: COMIK DE VlklHU

dans son retour au bien, dans ses eflorts pour sauver la monarchie, pour arracher le Koi et la Reine aux factieux et aux bourreaux ! Par la dernière et la plus belle partie de sa vie, par sa mort admirable, Barnave nous appartient. Son nom est de ceux que nous devons le plus honorer.

A côté, au-dessus de lui, il nous faudra placer maintenant Henry de Virieu. La Re'volution ne fut pour lui qu'une occasion de se dévouer, de travailler au bonheur de la nation, de tout lui donner sans rien lui demander en échange, de lui sacrifier ses privilèges, ses grades, sa fortune, bien plus que cela, le bonheur de sa vie intime. Il ne trahit à aucun moment la cause de Dieu, ni celle de la liberté, ni celle du roi. Quand il ne lui resta plus à donner que sa vie, il fit ce dernier sacrifice, comme il avaitfait tous lesautres, noblement, simplement. Il fut vraiment, en ces terribles années, ce qu'avait été, en d'autres temps troublés, son compatriote Bayard, un chevalier sans peur et sans reproche. Je comprends maintenant que M. Costa de Beauregard ait écrit à la première page de son livre ce mot : i^oman. La vie d'Henry de Virieu, en effet, c'est un roman de chevalerie.

i6 mai 1892.

^i) kmSf^ \m^^^ \mJ^^S^ \mJ^^^ kmJ^

M. Célcstin Port est un érudit de marque. Archiviste de Maine-et-Loire, sans quitter Angers, il a obtenu le grand prixGobert à l'Acade'mie des inscriptions et belles-lettres et il a été nommé membre libre de cette académie. L'ouvrage qui lui a mérité ces hautes distinctions est, en effet, un travail considérable, paru de 1874 à 1878 sous ce titre : Dictionnaire historique, géographique et biographique de Maineet-Loire (2). On y lit, à l'article Cathelineaii :

Cathelineau (Jacques) représente, par renthousiasme et la sincérité de sa foi naïve, l'héroïsme légendaire des premiers jours de la Vendée. Fils de Jean Cathelineau,

(i) La Légende de Cathelineau, par Célcstin Port, membre de l'Institut. — Paris, Félix Alcan, iSgS, i vol. in-S®. CathelineaUy généralissime de la grande armée catholique et royale, par l'abbé Eugène BussARD, docteur es lettres. Un vol. in-80, Lamulle et Poisson, éditeurs, 14, rue de Beaune. 1893.

(2) Trois volumes in-S». Angers, Lachèse, éditeur.

l3o I.E CF.NTKNAIRE DE CATHEI,1NEAU

maçon, et de Perrinc Hiuion, né le 5 janvier ]jS() au Pin-en-Mauges... D'abord maçon lui-même, puis voiiurier et marchand colporteur, il gagnait sa vie à courir de son village à la Loire et à Clhemillé. L'ne piété ardente l'avait fait distinguer déjà, même au milieu de ces foules fanatisées qui couraient les pèlerinages nocturnes et les prêches clandestins... Le i3 mars 1793 au malin, Cathelineau était occupé à pétrir son pain, quand Jean Blon, son cousin, qui revenait de Saint-Florent, lui apprit les événements de la veille, la révolte contre le tirage, le pillage du district, les projets après le tumulte de la nuit. Cathelineau n'avait rien à redouter de la levée, qui épargnait les pères de famille ; mais son Dieu et les a bons prêtres n proscrits, quand trouverait-il mieux l'heure de les servir ? Il s'habille, appelle ses amis, ses proches. Vingt-sept d'entre eux se présentent, prêts à le suivre, s'il veut commander. La troupe se dirige vers la Poitevinière... Cathelineau réunissait, quand il arriva devant Jallais, 200 hommes, à demi armés de fusils, de bâtons, de fourches, mais ayant fait d'avance le sacrifice de leur vie pour la cause sainte. Le château, mal défendu, fut enlevé au pas de course, la petite garnison blessée ou prisonnière avec un canon, ce Missionnaire cher à la Vendée. Sans autre repos, Cathelineau se porte sur Chemillé, 011 trois couleuvrines tombèrent entre ses mains (14 mars). Il avait dès lors 2,000 hommes sous ses ordres... Réuni le i 5 à Stofflet, qui l'avait rallié en route, il attaqua la ville importante de Cholet, et se rendit maître, après quelques heures de combat, de ses ressources immenses... Cathelineau repartit le 16, et occupa presque sans coup férir Vihiers... Le 19, une panique lui livra Chalonnes-sur-Loire. Les fêtes de Pâques approchaient et rappelaient aux églises natales ces soldats improvisés qui marchaient au chant des cantiques, couverts de scapulaires, ornés de chapelets, et un crucifix dans la lumière de leurs canons. Dès la première semaine d'avril, 16,000 hommes se retrouvaient sous les armes. La division de Cathelineau couvrait Chemillé, qu'il défendit le 1 1 et qu'il fut forcé le lendemain d'évacuer pour suivre

LE CENTENAIRE DE CATHELINEAU ' l3l

le reste de l'armée sur Beaupre'au, sur Tiffauges. Il revint le i6 à Cholet, battit Leygonier, s'empara le i8 du château du Bois-GroUeau, héroïquement défendu par Tribert, et, le 23, de la ville de Beaupre'au, où les chevaux des dragons prisonniers formèrent la remonte de sa cavalerie. Après quelques jours de repos, il prit part à l'assaut deThouars(5 mai), écrasa à la Châtaigneraie le général Chalbos (14 mai), et avec d'Elbée se dirigea sur Fontenay, où à son tour il éprouva une déroute complète et perdit toute son artillerie et toutes ses munitions (16 mai). Le 26, il était revenu devant la ville avec une armée nouvelle, qui reçut humblement la bénédiction de ses prêtres avant la bataille et remporta une victoire complète.

Dans la grande marche qui suivit sur Saumur, Caihelineau, tenant la route de Doue', culbuta le 5 juin à Concourson les troupes de Leygonier; le 8, près Montreuil-Bellay, celles du général Salomon, et le lendemain formait le centre de l'attaque sur Saumur, où il se fraya passage uni au corps de La Rochejaquelein. C'est alors, au milieu de l'amas grossissant de recrues attirées par le succès et aussi de rivalités croissantes, que les chefs vendéens reconnurent le besoin d'élire un généralissime qui assurât l'unité d'une action énergique, incontestée. Le nom de Cathelineau, proposé par Lescure, fut unanimement salué par les soldats (12 juin 1793)... Doux, modeste, vrai paysan au cœur simple et convaincu, désintéressé surtout de toute passion mesquine et d'artifice politique, il avait ce sang-froid qui impose et cette exaltation qui parle à rame des soldats. Les siens l'appelaient le Saint de r Anjou...

Ainsi parlait de Cathelineau, en 1874, AL Gélestin Port, et il en parlait comme l'histoire. Mais voilà que, après vingt ans, tout est bien changé. M. Port consacre aujourd'hui tout un volume à démolir ce que les historiens de la Vendée — et lui-même — ont dit de

l32 \.K CKNTENAIRE DE CATHELINEAU

Catliclincau. Celui-ci n'aurait pas ctc le promoteur de l'insurrection angevine; il n'y aurait joué qu'un rôle extrêmement efface, sans nulle importance. A aucun moment il n'a été généralissime de l'armée vendéenne. Son élection à Saumur n'est qu'une fable, une pure légende, une anecdote apocryphe. Jacques Cathelineau n'a été, au début, que simple capitaine de la troisième compagnie du Pin-en-Mauges, sa paroisse, et il est mort officier en sous-ordre de Bonchamps, son général. Voilà la vérité... selon M. Célestin Port, dernière manière.

Quant à expliquer comment jusqu'ici tout le monde avait cru que Cathelineau avait joué, dans les débuts de l'insurrection, un rôle considérable, qu'il y avait marqué sa place au premier rang et que ses compagnons de gloire, les Lescure, les Bonchamps, les d'Elbée, les La Rochejaquelein, l'avaient appelé aux honneurs du commandement suprême, cela n'est pas pour embarrasser notre historien. Son explication est bien simple. La voici. Cathelineau a été inventé^ forgé de toutes pièces par l'abbé Cantiteau. Qu'était-ce donc que Cantiteau ? Le curé du Pin-en-Mauges, promu à cette cure le 17 janvier 1785, et l'ayant desservie jusqu'à sa mort, arrivée le 21 mai 181 7. Ce serait lui qui, pour attirer l'attention sur sa paroisse, dans un intérêt de clocher, aurait imaginé de faire croire aux gens que son paroissien Jacques Cathelineau avait été un héros, un grand conducteur d'hommes, le chefd'une insurrection sainte, le général des armées catholiques et royales. Soit. Admettons

LE CENTENAIRE DE CATHELINEAU l33

pour un moment que Tabbé Cantiteau ait formé ce dessein.

Ce n'est pas tout de former un dessein, il faut l'accomplir. Pour réussir dans son entreprise, pour faire admettre comme vrais des faits faux, des événements imaginaires, alors que les témoins des faits et des événements étaient encore là, des milliers de témoins, force aura bien été à Cantiteau de recourir à mille moyens, de suppléer au fond qui lui manque par l'audace et la multiplicité de ses publications. Où sont ces publications? Il n'y en a pas une seule. L'abbé Cantiteau n'a rien publié. Au mois d'août 1793, il a composé, pour être prononcé dans l'église du Pin-en- Mauges, V Eloge funèbre de M. Cathelineaii, coinmandant général des armées catholiques angevines. Cet Eloge, il ne l'a fait imprimer ni sous l'Empire, ni sous la Restauration. Il n'a jamais cherché à le tirer de l'oubli, et c'est seulement il y a quelques mois qu'un exemplaire en a été retrouvé. De même, c'est seulement il y a quelques années qu'un intrépide et heureux chercheur, le savant M. de la Sicotière, a rencontré et publié le manuscrit d'une longue lettre de l'abbé Cantiteau, relative aux événements de la Vendée (1).

Un historien, dont le nom est encore inconnu, s'était adressé à lui pour avoir des renseignements sur la guerre. Cantiteau lui répondit par une lettre datée du Pin, 28 septembre 1807, en se défendant

U) Le Curé Cantiteau^ par M. L. di: la Sicotière, 1877.

iS-l LE CKNTHNAIRK DE CATHELINEAU

toutefois de la pensée « qu'il pût lui être d'une grande utilité, si ce n'est pour ce qui concerne la famille Cathelineau et le commencement de la guerre, qui s'est passé sous^e^ yeux » , C'est là tout le plan de sa Lettre. D'après M. Port, elle n'était destinée à rien moins, dans l'esprit de son auteur, qu'à créer la légende de Cathelineau; mais alors comment se fait-il que ni l'abbé Cantiteau, ni ses amis, ni son correspondant, ne l'aient rendue publique ? Pendant quatrevingts ans, une copie est demeurée enfouie dans le presbytère du Pin-en-Mauges, et il a fallu qu'un érudit normand, venu d'Alençon, en entendît parler par hasard pour qu'elle fût enfin publiée. M. Port tient bon cependant. L'action du curé Cantiteau, du créateur de la légende, est souterraine, cachée, invisible : elle n'en est que plus dangereuse. Cet homme ne se montre pas, il ne publie rien, il n'écrit qu^itne lettre ; mais M. Port n'est pas pour rien de l'Institut, il sait sa grammaire latine, il n'a pas oublié la règle : Timeo hojninem imius libri, et il va répétant : Timeo hominem unius epistolce ! Est-ce que cette lettre n'a pas été adressée à un historien ? M. Port veut que cet historien soit Le Bouvier-Desmortiers.

C'est fort possible, car Le Bouvier, en 1807, travaillait à son panégyrique de Charette, imprimé en 1809 sous ce titre : Réfutation des calomnies publiées contre le général Charette, Ce serait de là que la légende de Cathelineau aurait pris son vol pour se répandre dans le monde. Il n'y a à cela qu'un malheur, c'est que le livre de Le Bouvier-Desmortiers fut

LE CENTENAIRE DE CATHELINEAU l35

saisi avant la mise en vente et mis au pilon. Il eût d'ailleurs paru à ce moment qu'il n'en serait pas moins impossible d'y trouver le point de départ de ce qu'il a plu à M. Gelestin Port d'appeler une légende. Les faits dont elle se compose, et, en particulier, Telection de Saumur, la nomination de Gathelineau comme géne'ralissime de la grande armée catholique et royale, étaient admis comme certains, consignés dans des Mémoires et des Souvenirs authentiques bien avant 1809, bien avant 1807, date de la lettre de Cantiteau, bien avant 1800. Ici, les textes abondent. Je n'en citerai que deux.

Poirier de Beauvais, commandant général de l'artillerie vendéenne, a écrit ses Mémoires à Londres en 1796. Après avoir raconté qu'il était arrivé à Saumur le 10 juin 1793, jour de la capitulation du château, et qu'il y demeura jusqu'à la fin de l'occupation de cette ville, il ajoute : « Les occupations journalières et sérieuses des royalistes depuis leur insurrection contre la République ne leur avaient pas permis de s'organiser d'une manière politique, pour remplacer les lois républicaines que l'on venait d'abroger dans les pays conquis ; une organisation militaire n'était pas moins nécessaire. Il avait été seulement reconnu à Saumur que Gathelineau était généralissime )> (i). Il dit quelques pages plus loin : « Le ^e;/era/mz"me Gathelineau, blessé au siège de Nantes, mourut quelques jours après de sa blessure. Ge fut un grand malheur, soit

(i) Mémoires de Bertrand Poirier de Beauvais, page. 77.

par la perte que l'on faisait, soit par les intrigues auxquelles sa mort donna naissance. » Il y revient encore plus tard : « Je voulus envoyer à la recherche de Cathelineau, frère cadet du ^ctiéralissime. »

On possède le texte original des Mcmoires de M"^*^ de la Rochejaquelein tels qu'elle les c'crivit en Espagne vers 1798. C'est ce texte que je vais reproduire. Au moment de la prise de Saumur, la marquise se trouvait au château de la Boullaye, près de Châtillon-sur-Sèvres : elle s'était rendue au-devant de sa fille à la Pommeraie-sur-Sèvres, lorsqu'un courrier vint lui apprendre l'arrivée subite de Lescure blessé ; elle accourut en toute hâte et trouva son mari debout, mais avec la fièvre.

Or, voici ce qu'elle raconte : elle l'avait évidemment appris de Lescure lui-même, car il est inadmissible qu'il ne lui ait pas raconté ce qui s'était passé d'important à Saumur : « M. de Lescure avait une grosse fièvre, il était épuisé de fatigue et surtout du sang qu'il avait perdu ; on l'engagea à se retirer à la Boullaye. Avant de partir, il assembla les officiers et leur dit : « Messieurs, notre insurrection prend trop de (( consistance, nous venons de faire une trop belle (( conquête pour ne pas nommer un général en chef « de la grande armée ; comme les généraux les plus « âgés ne sont pas ici, on ne peut faire qu'une nomi- « nation provisoire. Je neveux pas partir sans qu'elle (( soit faite : je donne ma voix à AL Cathelineau. )> Tout le monde applaudit à son choix, excepté celui qui en était l'objet, car jamais homme ne fut plus

LE CENTENAIRE DE CATHELINEAU I Sy

modeste. Celte nomination futconfirmée par MM. d'EIbe'e, Duhoux d'Hauterive, de Boisy et mon père (i), qui arrivèrent quelques jours après. »

De la thèse si laborieusement e'chafaude'e par M. Port sur la Lettre de 1807, que reste-t-il après ces témoignages, que je serais tenté d'appeler des épreuves... avant la lettre?

L'acte ou le brevet original de la nomination de Cathelineau existe encore aujourd'hui. Après avoir été longtemps au Pin-en-Mauges, il est actuellement aux mains de M"^^ Henri de Cathelineau, à Paris. Cet acte porte les signatures suivantes : Beauvollier l'aîné, Lescure, Bernard de Marigny, Dehargnes, Stofflet, de Laugrenière, de La Ville de Baugé, La Rochejaquelein, Beauvollier jeune, d'Elbée, Duhoux d'Hauterive, de Boisy, Tonnelet, Desessarts, Bonchamps. M. Célestin Port emploie une partie de son livre à contester Tauthenticité de ce document. D'après lui, c'est Toeuvre d'un faussaire. M. l'abbé Bossart, de son côté, dans un chapitre intitulé : le Brevet de généralissime, examine longuement les raisons mises en avant par l'auteur de la Légejide de Cathelineau et en démontre, d'une façon péremptoire à mon sens, le peu de solidité. Mais c'est là une discussion d'un ordre spécial, quelquefois même d'un caractère pu-

(i) M. de Donissan.

l38 LE CENTENAIRE DE CATHEI.INEAU

rcment technique, dans laquelle je ne puis entrer ici. J'y renvoie le lecteur et me borne à dire un mot des deux ou trois principales objections de M. Port.

Le brevet porte ces mots : les armées catholiques et ROYALISTES. Le savaut archiviste de Maine-et-Loire déclare qu'il ne connaît aucun acte où le qualificatif « royalistes )> soit applique' aux armc'es royales, et il ajoute que l'existence de ce terme « disqualifie, par elle seiiky absolument le document inte'resse ». Il demande qu'on lui montre « un autre exemple d'un acte imprimé ou manuscrit qui mette en scène les armées catholiques et royalistes, au lieu de royales ». M. Célestin Port a été servi à souhait, peut-être même au delà de ses désirs. Un de ses coreligionnaires et amis, M. Aulard, dans la Revue Bleue, du 24 juin 1893, lui a fourni la reproduction en fac-similé de la fin d'une pièce « indubitablement authentique », tirée de la collection Benjamin Fillon. En voici le texte :

<( Je suis particulièrement, et nous sommes en général inébranlables dans nos principes : tels sont les hommes qui vous écrivent et qui ne veulent que le bonheur de tous les Français.

(( De Bernard de Marigny, commandant des armées catholiques royalistes; — de la Rochejaquelein fils, Duhoux d'Hauterive, Sainte-Hermine, Donissan, Dehargnes, Lescure, de Bonchamps. »

M. l'abbé Bossart, à son tour, met sous les yeux de M. Port plusieurs textes où se retrouve le même qualificatif, et, entre autres, une lettre de Lescure, datée du 27 mai 1793, quelques jours avant Télec-

LE CENTENAIRE DE CATHELINEAU I Sg

tion de Saumur, lettre qui débute ainsi : « Nous, commandant des arme'es catholiques royalistes... »

Une autre objection de M. Port est tirée des fautes d'orthographe dont ne s'est pas fait faute, en effet, le rédacteur du brevet : M. Catlincau. — nome. — toutes les voix s'étant portée sur lui. — de qui tout le rciondt preiiderait Tordre.

M. Port, qui n'est pas pour rien des belles-lettres, triomphe ici bruyamment : « Quel jt7^/^a«, s'écrie-t-il, s'est employé à ce factum de rédaction baroque et d'orthographe excentrique?... C'était le Palladium! le voilà, le Zaimph de Salammbô ! Cette profanation, boue Dcîis ! je m'y résigne, et que ne puis-je figurer par la typographie la naïveté de l'écriture, le gondolement enfantin de ces treize lignes !... A d'autres, la discussion de ce fatras ! » C'est peut-être aller un peu vite ; M. l'abbé Bossart le lui a bien fait voir. Du remarquable et très concluant chapitre de ce dernier, j'extrais le passage suivant :

<c Si ce document est l'œuvre d'un faussaire, de deux choses l'une : ou c'est l'œuvre d'un « paysan » ignare, et alors comment expliquer l'habileté que révèle l'imitation parfaite des signatures, à tel point qu'il est impossible de les distinguer en rien, je le répète, des mêmes signatures les plus authentiques? Comment une « écriture naïve », aux « gondolements enfantins », a-t-elle atteint cette perfection ? — ou c'est l'œuvre d'un homme habile, et alors comment expliquer les négligences du style et les fautes d'orthographe ? Si ce document, au contraire, est une

140 \.K (:f«:ntenairh de cathkuneau

(juLivrc authenticiuc et sincère, rien de tout cela n'est difficile à concevoir : la perfection des signatures, si variées, si différentes Tune de l'autre, vient de ce qu'elles émanent de la main m.éme des signataires, et l'imperfection du texte, de l'ignorance d'un scribe pour qui l'orthographe est un mythe et dont la plume, pourtant rapide et courante, n'off're pas un modèle de soin. D'ailleurs, en admettant que l'orthographe ait dû les choquer, est-ce donc imaginer une invraisemblance que penser que les chefs ont signé, sans le lire des yeux, un texte que l'auteur a pu leur lire à haute voix? Parmi les chefs vendéens, il y en avait beaucoup qui avaient une orthographe et un style aussi capricieux que ceux de ce document » (i).

J'irai plus loin que M. Tabbé Bossart. Les fautes d'orthographe me semblent ici une preuve d'authenticité. Un faussaire les eût évitées; les chefs vendéens devaient les commettre, par cette excellente raison qu'ils étaient presque tous rebelles aux lois de l'orthographe.

En voici trois exemples notables :

M. de BeauvoUier, un des signataires du brevet, écrivait de Chàtillon, le 10 juillet 1793 :

(( Mon cher Denay, recevez toutes les louanges que méritent votre exactitude à remplir mon ordre. Les cinq charette son arrivée ;.,. nous avons le plus présent besoin de vin; il en a a Saint-Florent;... prévenez-moi, afin que J^envois des charette et une escorte

(i) A. Bossart, page 207.

LE CliNTENAIRE DE CATHELINEAU 141

sûr.,. Je VOUS envois la commission que vous me demandez et suis tout à vous.

« De Beauvoi.lier. »

M. de Sapinaud, qui commanda l'une des arme'es vendéennes, écrivait après la prise de Fontenay {26 mai 1793) :

« Marie-Jeanne ne se dirigera pas de votre cauté ; elle prend la route de Saumur. Nous avions bien désiré qu'une partie des forces se fût joint à nous... La prise de Fontenay est intense, mais nous en tirons peu davantage, quoique y ayent grandement participé. »

Enfin, M. de Lescure, qui fut peut-être le rédacteur du brevet du 12 juin, comme il en fut l'inspirateur, écrivait également de Fontenay le 27 mai 1793 :

« Nous, commandant des armées catoliques royalistes avons accordés le présant pasport à monsieur Jean Etienne Serphjt?r/5o//;//e renvoyé de Fontenai le Comte, lequel a promis et juré de ne ]3iïnd\s prandre les armes contre son roi, la religion catholique, apostolique et romaine et prions tous ceux qui sont à prier de lui prêter secours et assistance...

« A Fontenai le Comte, le vingt sept mai mille sept cent quatre vingt iraise lan premié du règne de Louis dix sept.

« Lescure » (i).

(i) Cette lettre figurait à l'exposition ouverte en iSqS, à Nantes, à l'occasion du centenaire du siège de cette ville par les Vendéens.

On peut être un héros et ne rien connaître à la syntaxe. Je lis dans les Mémoires d'outi^e-tombc^ de Chateaubriand : « Comme le maréchal de Saxe, Bonaparte ne mettait pas un mot d'orthographe » (i).

M. l'abbe' Bossart a pleinement démontré l'authenticité du Brevet de généralissime. Mais ce document fût-il reconnu apocryphe ; M. Port eût-il vraiment mis en pièces ce qu'il appelle avec tant d'atticisme « le Zaimph de Salammbô », cela n'empêcherait pas l'élection de Saumur d'être un fait absolument certain. Les preuves abondent, claires, décisives, indéniables. M. Bossart a rappelé toutes celles connues depuis longtemps, et que M . Célestin Port n'est point parvenu à ébranler. Mais à ces preuves anciennes il en ajoute de nouvelles, qui sont également d'une grande force.

Il met en tête, avec juste raison, celle qui lui est fournie par V Eloge funèbre de M. Cathelineau, commandant général des armées catholiques angevines. Cet Eloge d'dXQ des environs du mois d'août lygS. Il a été prononcé, ou fait pour être prononcé, dans un service solennel pour le repos de l'âme de Cathelineau, en présence de ses parents, de ses amis, de chefs et de soldats ayant servi sous lui, et dans l'église du Pinen-Mauges. De tout cela, M. l'abbé Bossart donne

(i) Mémoires d' outre-tombe, tom. III, pag. 23.

des preuves incontestables. Ces points une fois e'tablis, n'est-il pas en droit d'aflirmer que, sur un fait aussi récent et aussi important que celui de Te'lection de Saumur, l'auteur de VEloge^ parlant devant les compagnons de Cathelineau, n'a pas pu se tromper ni tromper ses auditeurs ; qu'il n'a pu donner cette élection comme certaine, si elle était imaginaire ? Or, voici ce qu'on lit dans V Eloge funèbre : « Après toutes ces hautes qualités qui forment le héros, ne soyons pas surpris de l'honneur éclatant que lui ont fait unanimement MM. les commandants, ses collègues, lorsque, après la prise de Saïunur^ ils le choisirent et le nommèrent général en chef, ou généralissime de nos armées, )>

Gibert, secrétaire général de Stofflet, après avoir été franc-maçon et membre du district de Sannun\ où il se joignit à l'armée vendéenne, dans une note écrite sur une édition de la Guerre de Vendée d'Alphonse de Beauchamp, à la page iSq, sur ces mots : (( Les divisions de Stoftiet, de d'Elbée et Cathelineau, etc.. », dit formellement : « M. de Beauchamp se trompe en cet endroit et en plusieurs autres, en parlant de M. d'Elbée comme général en chef; il ne Ta été qu'après la mort de Cathelineau, qui avait été nommé au mois de juin lycjS, à Saumur» (i). — Dans une autre note, également inédite, Gibert dit encore : « Cathelineau, voiturier et chantre de la paroisse du Pin-en-Mauges : il fut le premier ^c'/zen?/ en chef et joignait à la plus grande bravoure un sang-

(i) Papiers inédits de M"" la comtesse de la Boutire.

144 ï'^ CENTHNAIHI-: I)H CA'IHKLINEAU

froid imperturtable ; dans le feu de la mcléc, il donnait des ordres avec la tranquillité la plus rcflechic. » Le même (jibcrt, dans un Précis historique, écrit en prison, vers 1802 et i8o3, précis qui fut livré à la police, et qui se trouve en copie au ministère de la guerre (i), écrivait : « M. Gathelineau,^'"e;/er^/f;/ chef] fut atteint au côté. . . Ayant négligé ce coup, il en mourut quelques jours après. » Un peu plus loin, il ajoute : « Le Conseil, assemblé à Châtillon, nomma M. à' )^\héQ général en chefk la place de Cathelineau. » Le comte de la Bouëre, l'un des chefs vendéens qui se trouvaient à Saumur au moins de juin 1798, a laissé de nombreuses notes manuscrites. ^L l'abbé Bossart en a extrait les passages suivants : « D'Elbée n'eut le commandement en chef qu'à la mort de Cathelineau, qui y avait été promu à Saumur : jusque-là, chaque chef était indépendant et ne se réunissait aux autres que de gré. La réunion faite, tout se décidait à la pluralité des voix. » — « Cathelineau méritait de toutes les manières le choix qu'on avait fait de lui et personne ne pouvait en être jaloux ostensiblement ; il avait commencé la gueîv^e et montré une bravoure et une prudence qui justifiaient la confiance qu'il inspirait aux paysans et aux chefs mêmes par la

(i) Archives du ministère de la guerre. — Carton des Mémoires de la Vendée. — Arrêté en Tan X et transporté au château des îles Sainte-Marguerite par ordre de Bonaparte, Gibert ne recouvra la liberté que le i^r avril 1814. Lieutenant-colonel, sous la Restauration, gentilhomme-servant du roi, chevalier de Saint-Louis, il mourut en 1827, laissant sur la guerre de \'endée un travail très inté. ressaut, qui sera bientôt donné au public par un jeune et très -distingué érudit, M. Baguenier- Desormeaux.

sagesse de ses vues et la justesse de son coup d'œil militaire. »

M"^ de la Boucrc, qui écrivit ses Souvenirs sous les yeux de son mari et de moitié avec lui, raconte que « ce fut à Saumur^ le 12 juin, que le commandement en chef ïui dévolu à Cathelineau, d'après le vœu général de l'armée » (i). Elle écrit, dans une note inédite sur l'attaque de Nantes par les Vendéens. « Le fougueux Cathelineau commandait vingt mille hommes à la tête de ceux de Saint-Florent et de Jallais, avec lesquels il avait commencé Vinsurrection : il s'empara au pas de course de la batterie de la porte de Vannes, chassa devant lui le 1 09^ qui la défendait et le repoussa de rue en rue jusqu'à la place Viarmes ; animés par le succès de \quv généi^alissime, les autres chefs firent de nouveaux efforts et renversèrent tout ce qui leur était opposé. Mais au moment où la ville allait être emportée, Cathelineau fut blessé grièvement : à cette nouvelle, ses soldats, poussant des cris de désespoir, se retirèrent tumultueusement. En vain leurs chefs donnèrent l'exemple de la plus grande ténacité en s'élançant au milieu des rangs ennemis; rien ne put les arrêter. La blessure de Cathelineau sauva Nantes. »

Un autre contemporain, M. Boutillier Saint-André, s'exprime en ces termes dans ses Mémoires inédits : « 11 (Cathelineau) était surtout aimé des paysans à cause de sa piété, et parce que, né dans leur classe, il en avait conservé les manières et le langage. Ce furent

(i) Souvenirs de la comtesse de la Boucre sur la guerre de la ]'endée, pag. 58.

14^') LK CENTKNAIKF, DK CA'IHEMNEAU

CCS motifs (avec sa valeur admirable, son zèle à toute épreuve, son dc'sintcTessemcnt et son intuition de l'art de la guerre) qui le lircnt dans la suite choisir pour généralissime de l'année vendéenne ; et le simple marchand de fil commanda sans la moindre opposition à de grands seigneurs, à de hauts personnages, des princes mêmes, qui s'étaient soumis volontairement à son autorité. Ce brave, que Ton surnommait le Saint de V Anjou, fut tué au siège de Nantes et, après sa mort, ce fut d'Elbée qui lui succéda dans ses fonctions de généralissime. »

Voici un dernier document, qui n'a point été écrit pour les besoins de la cause. C'est une supplique, tout entière de la main de M"''^ de la Rochejaquelein et adressée à Louis XVIII, le 3 octobre 1814, pour le fils de Jacques Cathelineau : « Cathelineau, simple paysan vendéen, y lisons-nous, a commencé la guerre de la Vendée et a été élu à Saumur général de la principale armée, composée d'environ cinquante mille hommes, par MM. de Bonchamps, d'Elbée, de Donissan, de la Rocheiaquelein, etc., qui par là se trouvaient sous ses ordres... » (i). Fille de Donissan, femme de Lescure, belle-sœur de Henri de la Rochejaquelein, la marquise avait vécu journellement près d'eux ou des autres chefs : peut-on supposer qu'elle se trompe? Peut-on supposer qu'elle veuille tromper?

(i) Une question historique. Document ijiédit sur Cathelineau, par M. Joseph Rousse, Nantes, iSgS. Ce document fait partie de la collection d'autographes léguée à la Bibliothèque de Nantes par M. Pierre-Antonin Labouchère, mort à Paris, le 28 mars iSyS.

Cathclineau est, avec La Rochejaquclein, la plus noble figure, et la plus héroïque, de Tepopec vendéenne, — de cette épopée plus grande que Vlliadcy Nescio qidd majus Iliade. Seules, dans l'histoire, les Croisades se peuvent comparer à cette guerre de Vendée, où l'on vit des populations entières, hommes, enfants, femmes, vieillards, aller au-devant de toutes les immolations, sacrifier leur vie et leurs biens, se précipiter au-devant de la mort et des supplices, sans autre mobile que le dévouement à leurs croyances, à leur foi catholique et royaliste. S'il fut jamais un mouvement populaire, ce fut bien celui-là. Bien loin qu'ils aient entraîné les paysans, ce sont les nobles qui ont été entraînés par eux. Ce ne sont pas les chefs, ainsi qu'il arrive d'ordinaire, qui ont enrôlé les soldats; ce sont au contraire les soldats quiont enrôlé les chefs. Le signal de la résistance, de la lutte et de la gloire n'est pas descendu du château à lachaumière : il est remonté de la chaumière au château. Et c'est pourquoi le nom en qui se devra résumer cette lutte héroïque sera, plus encore que celui de Henri de La Rochejaquelein, le châtelain de la Durbelière, le nom de Jacques Cathelineau, le voiturier du Pin-en- Mauges.

Ce ne sera pas un médiocre honneur pour M. l'abbé

148 I.K CENTENAIHF. I)E CATHELINEAU

Bossart d'avoir remis en pleine lumière le premier gc'néralissime de la grande armc'e catholique et royale, d'avoir fait bonne justice des attaques dirigées contre le Saint de l'Anjou par l'archiviste de Maineet-Loire. M. Bossart a toutes les qualités du polémiste, la logique, la netteté, la verve, l'esprit, la belle humeur — et aussi la dent dure (i). M. Célestin Port en portera longtemps les marques. Disciple de Michelet, comme lui du reste archiviste et membre de l'Institut, il a voulu, à l'exemple de son maître, rabaisser les Vendéens; il ne leur a ménagé ni ses dédains ni ses colères. Mal lui en a pris. Il doit savoir, à l'heure qu'il est, que ce qui est permis à un Michelet ne Test pas à ses imitateurs :

Où la mouche a passé le moucheron demeure.

Aux qualités du polémiste M. l'abbé Bossart joint celles de l'historien. Tout en relevant une à une, sans en omettre une seule, les affirmations de M. Port, il a su, chemin faisant, tracer une large et vivante esquisse des causes de l'insurrection vendéenne et de ces quatre mois d'une gloire incomparable (i3 mars- 14 juillet 1793), qui ont suffi à l'humble voiturier du Pin-en-Mauges pour inscrire son nom parmi les noms les plus illustres de l'histoire. Il nous doit maintenant non plus de simples esquisses, si remarquables soient-elles, mais le tableau même de la

(i) M. l'abbé Bossart avait préludé à son Cathelineau généralissime par une très judicieuse et piquante brochure : ^Invention de Vévêqiie d'Agra, de M. Ch.-L. Chassin, Angers, 1893.

guerre de Vendée. L'entreprise est immense, je le sais ; il y faudra dix ans, vingt ans peut-être. Qu'importe ? M. Bossart a tout ce qu'il faut pour la mener à bien. Il a la jeunesse et le talent, la vaillance et la foi. Que, sans perdre un jour, une heure, il se mette à l'œuvre !

29 octobre i8(j3.

Trois hommes du nom de Jullicn — ou Julien — ont marqué à l'e'poque de la Révolution : Julien de Toulouse, Jullien de la Drôme et JuUien de Paris. Le premier était représentant de la Haute-Garonne à la Convention nationale. Le second était représentant de la Drôme. Tous deux votèrent pour la mort du roi, contre l'appel au peuple et contre le sursis. Le troisième fut envoyé en mission par le Comité de salut public, en 1793 et 1794, dans les départements de l'Ouest et à Bordeaux. M. Edouard Lockroy, son petit-fils, publie aujourd'hui les lettres écrites par lui au cours de cette mission.

Marc-Antoine Jullien, dit //////e;z de Pai^isy parce qu'il naquit dans cette ville, le 10 mars 1775, était le fils de Jullien de la Drôme.

Après avoir commencé ses études à Lyon, il vint

(1) Une Mission en Vendée^ i jqJ ; notes recueillies par Edouard Lockroy. — Un volume in-i8, Paul Ollendorff, éditeur, 28, rue de Richelieu, 1893.

l52 JULLIEN DE PARIS

les continuer à Paris, d'abord au collège de Navarre, où Tun de ses oncles était professeur, puis au collège de Montaigu (i). l^n i7<ji, il fut couronné par Barnave qui présidait, avec ses collègues Alexandre et Charles de Lameth, la distribution des prix de Montaigu. A sa sortie du collège, en 1792, le principal, M. Grouzet, lui délivra un certificat ainsi conçu :

Je soussigné, principal du collège de Montaigu, atteste et certifie que M. Marc-Antoine Jullien a fait sfjn cours d'étude audit collège; qu'il s'y est distingué par sa bonne conduite, par son amour pour le travail et de brillants succès, et qu'il a remporté plusieurs couronnes dans chaque classe, à la distribution générale des prix de l'université de Paris. En foi de quoi je lui ai délivré le présent certificat.

Grouzet (2).

Ce certificat est en date du 12 octobre 1792. Moins d'un an après, le 19 septembre 1793, Marc-Antoine Jullien recevait du Comité du salut public la commission suivante :

Le commissaire des guerres, Marc-Antoine Jullien, appelé à Paris par le Comité de salut public, se rendra, comme agent du Comité, successivement au Havre, à Cherbourg, à Saint-Malo, Brest, Nantes, Rochefort, La

(i) Le collège de Navarre était situé rue de la Montagne-Sainte- Geneviève; le collège de Montaigu était situé rue des Sept-Voies.

(2) Biographie des hommes du jou7-, par Germain Sarrut et B. Sai.nt- Edme (1841), tome VI, p. 325 et suivantes. Cette notice, aussi longue qu'enthousiaste, a été rédigée par M. Jullien lui-même. Il y a joint la liste complète de ses publications, au nombre de soixante-dix {\) et la liste, non moins complète, des sociétés savantes, littéraires et philanthropiques auxquelles il a été successivement associé, lesquelles s'élevaient également au chiffre de soixante-dix, plus les, etc., etc. !

JULLIEN DE PARIS l53

Rochelle et Bordeaux, et reviendra par Bayonne, Avignon Toulon, Marseille et Lyon, pour prendre des renseignements sur l'esprit public dans ces ditférentes villes, et le ranimer, éclairer le peuple, soutenir les sociéte's populaires, surveiller les ennemis de l'intérieur, déjouer leurs conspirations, et correspondre exactement avec le Comité de salut public ; il se présentera aux représentants du peuple qui se trouveront dans les lieux de sa mission, leur en exposera l'objet, et suivra leurs instructions ; il pourra requérir au besoin l'assistance des autorités constituées et l'emploi delà force publique; mais ce ne sera qu'après y avoir été formellement autorisé par les représentants du peuple, à moins d'une certitude acquise sur l'arrestation des conspirateurs dans les lieux où il n'y aurait pas de représentants du peuple et dans les cas où il serait urgent d'agir pour le salut de la République.

Il se présentera aussi aux sociétés populaires des lieux de son passage pour l'exercice de la mission qui lui est confiée.

Signé : Robespierre, B. Barère, Thuriot, Prieur de la Marne, C.-A. Prieur, Carnot, Jean-Bon Saint- André (i).

Jullien partit de Paris le i3 septembre lygS; sa mission prit finie i3 thermidor an II (3 1 juillet 1794). Elle avait duré huit mois et demi. Conformément à ses instructions, il n'avait cessé de correspondre exactement avec le Comité de salut public, et particulièrement avec deux de ses membres, Robespierre et Barère. C'est cette correspondance que vient de faire paraître M. Lockroy. Il est peut-être regrettable qu'il ne l'ait accompagnée d'aucune note, et surtout qu'il ne nous Tait pas donnée plus complète. Il a négligé d'y

(i) Biographie des hommes du jour, tom. VI, pag. 33i.

l54 .ÎULLIEN DE PARIS

joindre plusieurs lettres, dont quelques-unes très importantes adressées parJullien à Robespierre et insérées par Courtois dans son rapport du iG nivôse an III (3 janvier 1796) (i). Les lettres ainsi omises sont au nombre de dix. Omise également une curieuse lettre à Saint-Just, en date du 25 prairial an II (i3 juin 1794), qui se trouve aussi dans le rapport de Courtois. M. Charles Vatel, au tome II de son recueil de pièces sur Charlotte Corday et les Girondins, a publié sept lettres de Jullien — cinq au Comité de salut public et deux à Barère (2). M. Lockroy ne les a pas reproduites. J'ai dit qu'il n'y avait pas une seule note dans son volume; est-il besoin d'ajouter qu'il est dépourvu d'un index des noms cités? On n'y trouve même pas une simple table des matières. S'il lui était donné de voir dans quelles conditions est publiée sa correspondance, que dirait Jullien de Paris, lui qui soignait si bien sa renommée, lui qui faisait partie de soixante-dix sociétés savantes^ littéraires et philanthropiques^ françaises et étrangères !

Tel qu'il est, le volume édité par M. Lockroy ne laisse pas de présenter un réel intérêt. Ces lettres

(i) Rapport fait au nom de la commission chargée de Vexamen des papiers trouvés che^ Robespierre et ses complices, parE.-B. Courtois, député du département de l'Aube, dans la séance du i6 nivôse an III. Imprimé par ordre de la Convention nationale.

(2; Charlotte de Corday et les Girondiyis, pièces classées et annotées

JULLIEN DE PARIS l55

écrites sur place, au jour le jour, renferment des faits, des détails et des renseignements précieux ; elles constituent pour les historiens de la Révolution un document de première main, s'il n'est pas de premier ordre.

Marc-Antoine Jullien n'avait que dix-neuf ans et demi, lorsqu'il fut investi de sa mission par le Comité de salut public.

La République employait volontiers les jeunes gens, même pour les pires besognes. Robespierre surtout aimait à en faire ses agents. C'est même là l'un des chefs de l'accusation intentée contre lui par Lecointre : « Pour avoir nommé à des places importantes pour la République de jeunes citoyens, sujets même à la réquisition, c'est-à-dire au-dessous de vingt ans... cumulant en leur faveur plusieurs emplois avec appointements, et leur donnant des pouvoirs égaux à ceux que le Peuple a conférés à ses représentants (Voir ceux donnés au fils de Duplay et à celui de notre collègue, Jullien de la Drôme). » (i). — « Il entrait dans le plan du Comité de salut public, dit de son côté Prudhomme, l'ancien rédacteur des Répolutions de Pm^is^ d'envoyer en mission importante des jeunes gens presque nés avec la Révolution ; mais ce système fut considéré comme un moyen employé par Robespierre pour substituer ses créatures aux

par M. Charles Vatel. Trois volumes in-8, 1864-1872, — Voir, pour les lettres de Jullien, toin. II, pag. 407 et suivantes.

(i) Projet d'acte d'accusation contre Maximilien Robespierre, par Laurent Lkcointre, député du département de Seine-et-Oise.

ibC) JUM.IFN I)K PARIS

membres de la (Convention, cjui seuls pouvaient être envoyés en mission, en leur qualité* de représentants du peuple (i). »

Jullien commença sa mission par le Havre. Il y arriva le 14 septembre 1793, et sa première lettre au Comité de salut public est du 17. Dans une longue lettre à Robespierre, du 18, que M. Lockroy n'a pas donnée, il réclame l'extension de ses pouvoirs, dans des termes qui ne pèchent pas par excès de modérantisme : « Pour déjoue?^ les conspu^ateurs^ ne pourrai' je point établir des comités de salut public da?îs les pilles oîi il n*y en a pas y et où il n'y a pas de représentant du peuple pour en établir? Pourrai-je entendre un propos contre-révolutionnaire, ou recevoir la dénonciation de toute une société patriotique contre un suspect, sans pouvoir requérir son arrestation ? Verraije de sang-froid, et sans pouvoir y suppléer, l'inexécution des lois populaires, et l'impunité de ceux qu'ont frappés les décrets de la Convention nationale ? Serai'je agent du Comité de salut public y sans pouvoir agir pour le salut public?... Poin^rai-je découvrir les conspirateurs et avoir des renseignements sur la conduite des agents infidèles, quand je n'aurai ni moyen d'avoir moi-même des agents ni droit de requérir.^ au nom du comité, le compte rendu de la conduite des fonctionnaires suspects ? Je ne demande ni ne désire aucun pouvoir pour moi... mais/e demande

(i) Histoire générale et impartiale des erreurs, des fautes et des crimes commis pendant la Révolution française, par L.-M. Prud- HOMME, tom. V, pag. 457.

s'il 71 est pas avantageux que^ dans la crise répolutionnairey le Comité de salut public de la Convention nationale confie quelques pouvoirs aux agents qui ont sa confiance ! » (i).

Trois jours après, le 22 septembre, il écrit encore à Robespierre, toujours du Havre:

« Nous venons de mettre Duval d'Espréménil en état d'arrestation; le Comité de salut public de cette ville le tient et V enverra au tribunal révolutionnaire (2), Beaulieu et Amabert partent pour Paris; les sansculottes en sont dans la joie... On attend la destitution delà municipalité, jPG/^r que les sans-culottes aient des piques... La société populaire a nommé une commission qui va vous transmettre les griefs contre la municipalité et contre Beaulieu. On se plaint beaucoup de Dehaix et du Perro, adjoints du ministre de la marine » (3).

De tels débuts promettaient, et nous verrons tout à l'heure quelle en fut la suite :

Et les fruits passeront les promesses des fleurs.

Les lettres de Jullien, je l'ai dit, sont curieuses à plus d'un titre. Nulle part ailleurs, peut-être, on ne voit mieux, et de plus près, à quel point la Révolu-

(i) Rapport de Courtois, pièces justificatives, n° CVII.

(2) Duval d'I'^prcmesnil, ci-devant conseiller au Parlement de Paris. Traduit au tribunal révolutionnaire, il fut guillotiné le 3 tiorcal an II (22 avril 1794).

(3) Rapport de Courtois, p. 358. —Cette lettre n'a pas clé reproduite dans Une Mission en Vendée.

l58 JUM.II-N [)E PARIS

tion fut tout à la fois un dratnc sanglant et une comédie grotesque. C'est d'elle surtout et de ses hcTos que Ton peut dire : Traî^ediaîiie! (lomediante ! « On sait bien qu'elle fut atroce, disait un jour M. Hertin l'aîne, on ne sait pas assez combien elle fut bête! » Jamais ce qu'on a appelé le cabotinisme ne joua un plus grand rôle. Parmi les cabotins dt\di Révolution, Marc-Antoine Jullien mérite de figurer au premier rang.

A peine arrivé au Havre, il se rend au comité de surveillance et lui propose « comme moyen d'instruction publique, de faire jouer, et même gratuitement, des pièces patriotiques et d'empêcher toute représentation des pièces propres à servir l'aristocratie (i) ». Partout où il passe, il organise des a fêtes civiques »,, où l'on danse la carmagnole, aux cris de : V^ive la Montagne, la République et les sans-culottes! X Quimper, il reçoit l'abjuration de trois citoyennes, — appelées Chevalier^ Baron et Louise — et qu'il baptise des noms de Victoire-Nationale^ Libei^té-RépublicainCf Aimée-Liberté [2) m. — A Vannes, baptême civique célébré à la société populaire par le représentant Prieur de la Marne, assisté de Jullien. Ils donnent au républicain nouveau-né le nom de Marat- MontagnCy « pour consacrer dans le calendrier des hommes libres et la Montagne Sainte, conservatrice de la République et de la liberté, et le membre le plus calomnié de cette Montagne qui périt martyr de son

(i) Une Mission en Vendée, pag. 6.

(2) Ibidem, pag. 4g,

attachement à la cause du peuple »(i). A Auray, Jullien préside à une « fête patriotique ». Elle a lieu sur une vaste esplanade. « Au milieu paraît un bûcher où sont entassées de vieilles paperasses qui servirent autrefois de pâture à l'orgueil de quelques imbéciles et vont aujourd'hui, réduites en cendres, servir de pâture à la flamme... On se forme en cercle... Jullien et Barère (2), commissaire de la marine, qui l'accompagne, reçoivent chacun un cierge allumé et mettent les premiers le feu aux bûches... On forme des farandoles civiques, on danse la carmagnole... Sur l'esplanade était une croix : on arrête qu'elle sera renversée et qu'à la place on élèvera un arbre de la liberté surmonté d'un bonnet rouge. Au sortir de la fête, on se rend à une assemblée du peuple... Après l'assemblée, bal civique, où toutes les citoyennes prêtent entre les mains de Jullien le serment de fidélité à la patrie » (3). Le i3 brumaire (3 novembre 1793), Jullien organise à Lorient une fête publique, dont le récit dans sa correspondance n'occupe pas moins de dix pages. En voici quelques traits : « A la tête du cortège sont des officiers municipaux en bonnet rouge et en écharpes de laine tricolore. Devant eux les bustes d^Marat et de Lepeletier, le front ceint d'une couronne de chêne, rappellent au peuple la mémoire de deux hommes vertueux longtemps calomniés pendant leur

(i) Une Mission en Vendée, pag. 58.

(2) Hector Barère, commissaire du ministère de la marine à Lorient, cousin de Bertrand Barère, membre du Comité de salut public.

(3) Une Mission en Vendée, pag. 59.

iGo JUr.LIEN DE F'ARIS

vie, venges après leur mort par la liberté triomphante. Ces bustes sont portés par de bons sansculottes, et la musique les entoure... Une foule nombreuse, où règne l'aimable désordre de la confusion des deux sexes, s'empresse autour des bustes de Marat et Lcpeletier et autour des municipaux patriotes qui doivent imiter leur conduite et, s'il le faut, leur dévouement. Derrière eux, des ouvriers portent sur un brancard la statue renversée de feu Mirabeau ; il regarde la terre ; on croit voir dans son attitude le repentir dont son cœur est déchiré de s'être plongé dans la fange de la corruption qui nourrissait l'ancien régime... A côté de lui est le buste de son ami Motier- Lafayette. On reconnaît encore le double visage et les yeux hypocrites de cette misérable idole qu'encensa trop longtemps le peuple trompé... » Sur la place de la Montagne est dressée une tribune entourée de feuillages. Jullien y monte et prononce une harangue. Entre la tribune et l'autel de la patrie se dressent trois bûchers avec ces trois inscriptions : Royalisme^ Féodalité, Fédération. Jullien y porte la flamme et, malgré la pluie qui survient, on danse la carmagnole. Cependant on se rend à la société populaire, et, là, nouveau discours de Jullien. Le soir, au théâtre, représentation gratuite, où l'on joue Guillaume Tell et VOffi^ande à la Libef^té. A cette dernière pièce succède un bal ; puis, soudain, la danse est un instant interrompue. « Les hommes se retirent dans les loges, et le parquet, quoique vaste, reste entiè- ' rement libre pour les femmes. Une toile se lève. On

JULLIEN DE PARIS l6l

voit une montagne entourée d'arbres, et les cris de : Vïpe la Montagne ! se mêlent aux applaudissements. Le maire, le président de la société, les commissaires du conseil exécutif et du Comité de salut public se placent sur cette montagne. Il se fait un grand silence. » Jullien invite les citoyennes à se former en deux colonnes : l'une des épouses et des mères de famille, Tautre des citoyennes non encore mariées. Il leur adresse un discours, le troisième de la journée, à la suite duquel chacune d'elles vient promettre devant lui qu'elle élèvera ses enfants dans les principes de la République. Se tournant ensuite vers les jeunes citoyennes, il prononce son quatrième et dernier discours. Et les jeunes filles de promettre à leur tour de n'épouser que d'ardents républicains. « A peine cette cérémonie touchante est-elle terminée que la salle retentit d'acclamations, et les jeunes citoyens sont embrasés d'un nouveau désir de tout faire pour obtenir, après l'avoir méritée, la récompense qui leur est promise. On danse toute la nuit : les bons sansculottes avec les muscadins et les muscadines, le bonnet rouge avec le panache, la simplicité avec l'élégance,et l'on reconnaît vraiment le bal de l'égalité ))(i). Le lendemain, nouvelle fête, nouvelles cérémonies, nouveaux discours (2). Du reste, c'est fête tous les jours à la « Société populaire et montagnarde )> de Lorient. « Chaque soir, écrit Jullien, un grand nombre de citoyens et de citoyennes viennent au club

(1) Une mission en Vendée, pag. i85.

{2) Jbid., pag. 193 et suiv.

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abjurer des noms odieux cjui ne rappelaient que des saints fainéants et d'exécrables despotes. Prieur et moi sommes leurs parrains. Nous donnons à Le Duc le nom de Sans-Culotte-Montagne^ à Le Comte celui de Pcletier-Patriote, Les républicains et les républicaines adoptent ceux de Sempronic, Lucrèce, Aissée^ kM{ Fratei^nité, Liberté', de Marat, Muciiis, Libre, IJeaic-

vais, Publicola, Pierre Bayle, Déciiis, Tell^ Réguliis, Camille... A chaque baptême civique sont rappelées les vertus des illustres patrons de chacun des nouveau-nommés... Les ci-devant évêques baptisaient la mitre entête ; nous baptisons couverts du bonnet rouge qui vaut bien la mitre épiscopale » (i).

Le 1 3 frimaire (3 décembre 1793), encore une fête, toujours à Lorient, — la fête de la Réunion. — « Le soir, club et bal gratuit pour les sans-culottes » (2). Il ne quittera pas la ville sans célébrer trois fêtes nouvelles. « Trois décadis se succèdent, et trois fêtes solennelles fixent les yeux du peuple... La place de la Montagne se couvre de monuments respectables. On y voit la pyramide en mémoire des héros morts pour la patrie ; le double piédestal qui reçoit les deux bustes de Peletier et de Marat, l'arche sainte où sont les Droits de l'homme et les Tables de la loi... » (3). Mais c'est surtout à Bordeaux, où il arrivera dans les premiers jours de germinal an II (mars 1794), que Jullien put déployer tous ses talents et montrer

(i) Une mission en Vendée, pag. 199.

(2) Ibid., pag. 204.

(3) Ibid., pag. 207.

comment, pour régénérer un peuple, rien ne vaut les « fêtes civiques », le théâtre — et la guillotine.

Dans sa lettre du 24 germinal, il raconte la fête célébrée en l'honneur de Marat sur l'allée de Tourny (i) et comment il a présidé à cette cérémonie auguste, du haut d'une montagne dressée devant la maison du « guillotiné Fonfrède » (2). — Le 5 prairial, il prend un arrêté ordonnant aux directeurs des spectacles de Bordeaux de jouer tous les jours au moins une pièce relative à la Révolution (3).

Lui-même, à ses moments perdus, il travaille pour le théâtre. Le i^'" floréal, il écrit à Robespierre :

« J'ai composé un petit délassement patriotique intitulé : les Engagements des citoyennes. J'en ferai hommage au Comité de salut public, et, s'il le juge bon, je ferai imprimer mon petit ouvrage, et les détails du ballet républicain qui le termine, pour être joué à Paris et dans les autres communes. Je n'ai pas regardé ce travail comme étranger à ma mission de former l'esprit public, et je n'y ai d'ailleurs donné que trois jours. Je t^embrasse » (4).

Son goût pour les choses de théâtre s'étendait naturellement aux comédiens. Il le fît bien voir le jour où il eut à désigner les membres du comité de surveillance « épuré » et « régénéré ». Les deux premiers

(i) Une mission en Vendée, pag. 281.

(2) Boyer-Fonfrède, membre de la députation de la Gironde, président de la Convention nationale, guillotiné le 3i octobre 1793,3 l'âge de 27 ans.

(3) Une mission en Vendée^ pag. 293.

(4) Ibid., pag. 28Ô.

noms qu'il inscrivit sur la liste furent ceux de Compain, comédien^ et de Huin, comédien (i). — — Jullien va jouer les Robespierre à Bordeaux. A côté de lui, le « patriote » Compain jouera les Collotd'Herbois.

Ce que fut la Terreur à Bordeaux sous le proconsulat de Jullien, je voudraisl'indiquersommairement ; mais peut-être est-il bon de dire auparavant quelques mots de la part qu'il aurait prise au rappel de Carrier, le proconsul de Nantes. S'il fallait en croire le re'cit qu'il a inséré dans la Biographie des hommes du jour^ il aurait eu vis-à-vis de Carrier une attitude héroïque, il aurait joué sa tête. Voici sa version, que la plupart des historiens de la Révolution ont acceptée, sans la contrôler, bien entendu.

De Lorient, Jullien écrit au Comité de salut public pour lui signaler dans les termes les plus énergiques la conduite de Carrier à Nantes et pour demander son rappel. La lettre, obligée de faire un détour par Nantes, est interceptée et remise à Carrier. A quelques jours de là, Jullien se rend à Nantes. Dès son arrivée, l'hôtel où il est descendu est cerné par des soldats ; on l'arrête et déjà la prison l'attend. Il obtient, non sans peine, d'être conduit devant Carrier. Le repré-

(i) Charles Vatel, op. cit., tom. II, pag. 419.

JULLIEN DE PARIS l65

sentant était au lit ; il retire de dessous son chevet la lettre de Jullien,et lui dit, en ecumantde rage : a C'est donc toi, s. b., qui m'as dénonce' comme ultra-révolutionnaire ; mais je te tiens et tu ne m'échapperas pas ! » Le général Vimeux assistait à cette scène. Carrier se retourna vers lui : « Général, s'écrie-t-il, qu'il soit expédié cette nuit; vous m'en répondez. )> Jullien se sent perdu, mais il a conservé toute son énergie, et il dit à son tour: « Je t'ai écouté sans t'interrompre ; écoute-moi maintenant. Je vais mourir; je périrai, la nuit, dans les ténèbres ; mais, d'ici ^ une décade au plus, on te demandera compte de mon sang, car j'ai une mission qui émane du Comité de salut public, comme la tienne. Ma mort ne sera pas impunie, comme celle de tes autres victimes. Ma mort sera le signal de la délivrance de Nantes. Mon père aussi est député. Au sein de la Convention, on te demandera de quel droit tu m'as fait périr, et tu périras toimême comme un vil assassin ! » Carrier alors se radoucit subitement, et dit au général Vimeux : « Ces imbéciles du comité révolutionnaire, je leur avais ordonné de faire arrêter et mettre à mort Jullien de Toulouse, qui est mis hors la loi ; celui-là n'a pas besoin de jugement. » Il ajouta quelques mots pour dire qu'on s'était trompé, et il recommanda à Jullien de revenir le voir le lendemain, pour lui donner des détails sur Prieur de la Marne et sur les départements du Morbihan et du Finistère. — Jullien rentre à son hôtel et, le lendemain, au lieu de se rendre auprès de Carrier, il prend des chevaux de poste, quitte Nantes

r66 .il'llii:n ih: i-aris

et vole h Angers. De cette ville, il e'crii au (Comité de salut public, à Kobespierre, à Barère, leur rappelant qu'il a envoyé* de Lorient des lettres urgentes auxquelles on n'a point répondu et qui probablement ont été interceptées. Il terminait en demandant le rappel de Carrier. Ce rappel eut lieu, et c'est à lui, Jullien, qu'il faut en reporter l'honneur (i).

Rien de moins exact que ce récit, savamment arrangé après coup, et que suffisent à détruire les pièces émanées de Jullien lui-même.

Le point de départ de son récit, c'est le fait qu'une lettre de Jullien, adressée par lui de Lorient au Comité de salut public, aurait été interceptée par Carrier. De là, en effet, la colère de Carrier, l'arrestation de Jullien dès son arrivée à Nantes, l'ordre donné au général Y imQux d'expédié?^ dans la nuit même l'auteur de cette lettre. Que cette lettre ait été, en effet, interceptée et remise à Carrier, Jullien en donne ceci pour preuve qu'aussitôt arrivé à Angers, il écrivit au Comité de salut public, à Robespierre, à Barrère, « leur rappelant qu'il avait écrit de Lorient des lettres urgentes auxquelles on n'a point répondu, et qui pî^obablemefit ont été interceptées ». Et d'abord, si son récit était vrai, — ce récit où il nous montre Carrier « retirant de dessous son chevet la lettre par laquelle lui, Jullien, avait demandé son rappel, en signalant ses crimes » — si ce récit était vrai, comment aurait-il écrit d'Angers, le lendemain, que ses lettres de Lo-

(i) Biographie des Hommes du jour, tom. VI, pag. 335 et suiv.

rient avaient été (.i probablement interceptées «PMais il y a mieux. Ces lettres d'Angers, nous les avons, et il n'y est pas dit un mot, pas un seul, au sujet de cette prétendue interception des lettres de Lorient ([).

Le point de départ est démontré faux. Ce qui va suivre ne le sera pas moins.

A peine JuUien est-il arrivé à Nantes, à peine a-t-il mis pied à terre, qu'il est immédiatement — toujours d'après son récit — arrêté par les soldats qui cernent rhôtel où il vient de descendre, et conduit dans la chambre de Carrier, d'où il ne sort que pour faire hâtivement ses préparatifs de départ et s'éloigner de la ville. Les choses ne se sont point passées de la sorte. La vérité, la voici :

Jullien arrive à Nantes le lo pluviôse (29 janvier 1794). Point de soldats autour de son hôtel. On ne l'arrête point. Il se rend très librement à la séance de la société révolutionnaire de Vincent-la-Montagne. Cette société est en assez mauvais termes avec Carrier, à qui elle reproche surtout de recevoir avec hauteur les délégués du peuple. Jullien fait chorus avec elle, puis rentre tranquillement à son hôtel. Qui dit cela? Jullien lui-même, dans sa déposition, lors du procès de Carrier (2).

Il est si peu vrai qu'il ait été arrêté au moment où il mettait le pied à Nantes, et qu'il ait quitté cette

(i) Voir, dans Une mission en Vendée, pag. 22401 suivantes, les lettres écrites d'Angers et de Tours, après son départ de Nantes.

(2) Déposition de Jullien fils, procès de Carrier. Les Nouvelles politiques, numéro du lo frimaire an III, pag. 3i5.

l68 JUIJ.ILN DE PARIS

ville quelques heures après, au sortir de son entrevue avec Carrier, que nous voyons, au contraire, par sa correspondance, que, venu à Nantes le lo pluviôse, il n'est arrivé à Angers que cinq jours après, le i5 pluviôse. Or, Angers n'est qu*à quelques heures de Nantes, et Jullien avait fait la route d'un trait.

De Nantes même, il écrit plusieurs lettres, Tune à Prieur de la Marne, l'autre à Robespierre. Dans cette dernière lettre, très longue, il dit : « Je vais passer seulement quelques jours à Nantes, ainsi qu'à la Rochelle et Rochefort, pour y donner en passant quelques fortes secousses à l'esprit public et stimuler vivement les sociétés populaires ))(i). De Nantes également, il écrit en détail au Comité de Salut public pour lui signaler les avantages de remplacer en Bretagne les réquisitions de l'Ouest par celles du Nord. De Nantes encore, il adresse aux rédacteurs de V Anti-Fédéraliste (2) une lettre où il décrit, très longuement, comme toujours, la fête qui vient d'être célébrée à Lorient pour l'inauguration du temple de la Raison (3).

Mais voici qui est plus significatif encore. Le 17 pluviôse (5 février 1794), il écrit, de Tours, aux membres du Comité de salut public :

( i) Une mission en Vendée^ pag. 221.

(2) Sur V Anti-Fédéraliste, journal officieux de Robespierre, voyez Charles Vatel, Vergniaud, tome II, pag. 436 et suiv. — Ce journal e'tait rédigé par les trois agents intimes de Robespierre : Payan{le jeune), d'abord juré du tribunal révolutionnaire, puis agent national près la Commune de Paris; Fourcade, membre de la Commission executive de l'Instruclion publique, et Marc-Antoine Jullien.

(3) Une mission en Vendée, pag. 222 et suivantes.

J*arrive de Nantes, où m'appelait la continuation de ma tournée... Je me bornerai à vous dire ici en général les autorités constituées de Nantes composées de vrais sansculottes, et la société populaire de Vincent-la-Montagne bien disposée et animée des meilleurs principes. Elle a seulement besoin d'être un peu stimulée. Je me suis concerté avec l'agent national et le maire de la commune pour que les fctes décadaires eussent cette solennité qui pût attacher, électriser, républicaniser le peuple... J'en prendrai occasion de vous parler des spectacles, qui presque partout sont les repaires de l'aristocratie. Il faut ou les fermer ou les mettre en réquisition pour la République et ne leur permettre que de jouer des pièces républicaines et seulement les jours où le club ne tient pas séance. Alors l'aristocratie ne sera pas seule. A Nantes, il y a deux salles de spectacle. Ne pourrait-on pas mettre celle des artistes soidisant républicains à la disposition de la société populaire de Vincent-la-Montagne, qui est réléguée dans une cidevant église très malsaine et défavorable aux orateurs ? Il n'est point indifférent, pour l'esprit public, que le club d'une ville comme Nantes ait un local vaste, imposant et commode. Le peuple alors afiluera et les progrès de l'instruction seront rapides. Comme il y avait encore dans le sein de la société des hommes du 3i mai, des modérantistes, des négociants, je lui ai fait adopter pour une époque très rapprochée un scrutin épuratoire, calculé sur celui des jacobins de Paris (i).

Revenant quelques jours après sur son passage à Nantes, il dit encore :

A mon passage à Nantes, j'ai parlé avec force contre le négociantisme. J'ai relevé l'énergie des sans-culottes, tracé les derniers devoirs des sociétés populaires, préparé à la grande entreprise qui doit planter sur le sol anglais l'étendard tricolore. J'ai provoqué un scrutin épuratoire

(i) Une mission en Vendée, pag. 229.

I jo jui.i.ii.:n 1)1-: I'AKIS

public et scvèrc, qui ne laisserait plus, dans la société de Vinccnt-la-Montagnc, ni modères, ni patriotes faibles ou douteux.

Si Jullicn a fait toutes ces choses durant son passage à Nantes, s'il s'est concerté avec l'agent national et le maire au sujet des fêtes décadaires, s'il a écrit toutes ces lettres, s'il a même trouvé le temps d'écrire des articles de journaux, c'est donc que son récit est inexact : il ne tient pas debout devant les témoignages que renferme sa propre correspondance.

Sans doute il a eu une entrevue avec Carrier, mais elle n'a point présenté le caractère qu'il a trouvé bon de lui donner dans son autobiographie.

Dans sa déposition au procès de Carrier, après avoir dit qu'il avait assisté, le soir, à la séance de la société de Vincent-la-Montagne, et que, dans la nuit. Carrier l'avait envoyé chercher par le général Vimeux, JuUien continue ainsi : « Carrier était au lit; il me fit beaucoup de reproches, me menaça de me dénoncer, et me dit qu'il savait ce que j'avais dit à la société. Il ajouta que, lorsqu'un homme trompait le peuple au point qu'il fût dangereux de le faire périr aux yeux du peuple, il croyait prudent de le faire périr secrètement, dût-il payer cette action de sa bourse; qu'il me tenait et qu'il saurait se défaire de moi. Je montrai de la fermeté, il changea de langage. Je fus reconduit chez moi, je partis le lendemain à Angers, j'écrivis au Comité de salut public » (i).

(r) Procès de Carrier, loc. cit.

Cette première version diffère sur presque tous les points de celle que Jullien essaiera d'accre'diter plus tard. Il en ressort, en effet, qu'il n'a point été arrêté à son arrivée; que ce n'est point lui qui, déjà en état d'arrestation, a insisté pour ctre mis face à face avec Carrier ; que c'est, au contraire, celui-ci qui l'a envoyé chercher; que Carrier n'avait point sous son chevet la lettre interceptée et qu'il ne lui a point reproché de l'avoir écrite; qu'il lui a seulement reproché son langage à la société de Vincent-la-Mcntagne; qu'enfin il n'a point donne à Vimeux l'ordre de l't^vpédiei\ se bornant à dire qu'il paierait bien de sa poche quelque coupe-jarret chargé de lui faire son affaire : menace qui n'était pas pour effrayer beaucoup un commissaire du Comité du salut public, un agent et un ami du tout-puissant Robespierre, le fils d'un député de la Montagne. On s'explique donc à merveille que Jullien s'en soit médiocrement ému et qu'il ait conservé assez de liberté d'esprit pour composer, au sortir de cette scène nocturne, une relation de la fête de la Raison à Lorient, et pour écrire des phrases d'idylle comme celle-ci : « Le décadi, dès l'aurore, plusieurs salves d'artillerie donnent le signal du réveil, et chacun se lève empressé d'allonger, en la devançant, la plus belle journée qui ait encore éclairé ces cantons )> (i).

Ce qui achève de prouver que la scène n'avait point eu l'importance qu'il a plu à Jullien de lui donner plus tard, c'est qu'il n'en dit pas un mot dans les

(i) Une mission en Vendée, p. 222.

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lettres écrites par lui en arrivant à Angers, pas même dans celle (ju'il envoie à son père. Il y a plus. Le lendemain de cette scène, à l'heure même où il se présente « volant sur la route d'Angers » pour échapper à la vengeance du proconsul, il dînait tranquillement, à Nantes^ à la table de Carrier. C'est ce qu'il fut obligé de reconnaître, sur une interpellation de ce dernier, a l'audience du Tribunal révolutionnaire (i).

La vérité une fois rétablie sur cet épisode, je ne fais pas difficulté de reconnaître que Jullien a, en effet, demandé le rappel de Carrier. Il convient de lui en savoir gré, sans qu'il y ait lieu pourtant de surfaire ici le mérite et la portée de son intervention.

La lettre dans laquelle il parle pour la première fois du rappel de Carrier est du i^'" nivôse (21 décembre 1793). Ce qu'il lui reproche, ce n'est pas sa cruauté, c'est son intervention constante dans la conduite des affaires du Morbihan, c'est la lutte qu'il a engagée contre le représentant du peuple Tréhouard... « Carrier écrit mille sottises contre Tréhouard... Il envoie des agents qui arrêtent des administrateurs patriotes... D'un côté, on se plaint des actes despotiques des envoyés de Carrier et de la manière dont il les soutient envers et contre tous; de l'autre, on gémit de la faiblesse de Tréhouard... Carrier doit vous paraître infiniment coupable d'avoir avili la représentation nationale et méprisé les pouvoirs donnés à un de ses col- Ci) Procès de Carrier, — Bulletin du Tribunal révolutionyiaire.

JULLIEN DE PARIS lyS

lègues par la lettre injurieuse qu'il écrit à Thibout sur Tréhouard.. . Il me paraît instant que Carrier et Trehouard, le premier surtout, soient promptement rappele's. Leur lutte a produit le plus mauvais effet ; les contre-révolutionnaires en triomphent, et la représentation nationale perd de sa dignité... J'oubliais de vous dire de Carrier que, dans le nombre de ses agents, dont plusieurs sont aristocrates connus quoiqu'il les appelle et les croie peut-être républicains prononcés, il y a jusqu'à des négociants de la ville bien mercantilement aristocrate de Nantes o (i).

Cette lettre était adressée à Barère; le surlendemain, Jullien écrit dans le même sens à Robespierre. Le 17 nivôse, il écrit au Comité de salut public : « Vous aurez eu connaissance de la malheureuse querelle qui s'est élevée entre Tréhouard et Carrier. De quel droit Carrier voudrait-il interdire à un de ses collègues l'exercice de ses fonctions? Cet exemple est despotique et dangereux. On reproche à Tréhouard de la faiblesse, une conduite très peu révolutionnaire. Mais, fût-il plus faible encore, son caractère est sacré, ses pouvoirs lui viennent du peuple. On attend avec impatience votre décision » (2).

Si Jullien demandait le rappel de Carrier, ce n'était donc pas parce que Carrier était un monstre, parce qu'il s'était couvert de crimes : c'était pour des raisons d'ordre purement administratif. Aussi bien la question d'humanité n'était pas pour émouvoir outre

(î) Une mission en Vendée, pâg, 166.

(2) Ibid., pag. 170.

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mesure le jeune et ardent ami de Robespierre. Kst-ce qu'il ne professait pas pour Marat un véritable culte r Est-ce qu'il n'avait pas c'crit, peu de jours auparavant : « Il était nécessaire d'imprimer à Vannes un mouvement révolutionnaire pour l'arracher à la léthargie dans laquelle il était plongé. Nous avons cru devoir faire succéder au renouvellement de toutes les administrations une journée qui pût imprimer un effroi long et durable aux ennemis de la chose publique. Nous mettons la tendeur à V.ordr^e du jour contre les aristocrates )i ( i ).

Il nous reste maintenant à voir comment JuUien mit aussi la terreur à l'ordre du jour dans la ville « bien mercantilement aristocratique » de Bordeaux.

9 mai 1893.

(i) Une mission en Vendée^ pag. 62.

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