SUITE ET FIN
Jullien arriva à Bordeaux vers le milieu de germinal an II (premiers jours d'avril 1794).
Au mois d'octobre 1793, les conventionnels Tallien et Ysabeau avaient ^té envoyés dans cette ville pour y e'craser l'esprit fédéraliste et porter les derniers coups à la faction de la Gironde. <( De fait, écrit Louis Blanc, rien ne nécessitait à Bordeaux l'emploi des rigueurs... Même aux yeux des Montagnards le crime de cette ville ne pouvait être que d'avoir penché un moment du côté des girondins... un moment ! car elle les avait abandonnés bien vite (i); et lorsque^ suppliés de quitter la Réole, Tallien et Ysabeau s'y étaient décidés, les Bordelais, sortis en foule au-devant d'eux, des branches de laurier à la main, leur avaient
(i) Le girondin Louvet le constate amèrement dans ses Mémoires.
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fait un triomphe où l'on n'entendait d'autres cris que ceux de Vii'c la République! Vive la Montagne ! [\)r>
Sans se laisser enguirlander par ces u branches de laurier », Tallien et son collègue mirent la ville en c'tat de siè^e, crc'èrent un bataillon de sans-culottes bordelais^ choisis et indiqués tant par les sections que par le Club national, renouvelèrent le comité de surveillance, où ils ne firent entrer que des terroristes, et instituèrent une Commission militaire, chargée de juger sans appel les « conspirateurs », et les « suspects ». Cette Commission, dont le président était un ancien maître d'école, devenu un ardent maratiste, le citoyen Lacombe, se composait de sept membres. C'étaient, a dit un historien de Bordeaux, un comédien mal famé (2), un capitaine de l'armée révolutionnaire, trois artisans obscurs, un ancien marchand et un maître d'hôtel connu par ses escroqueries et son immoralité. On les surnomma les S^t péchés capitaux {3).
Les membres du comité de surveillance servaient de pourvoyeurs à la commission militaire. Les membres de la commission servaient de pourvoyeurs au bourreau. Comment les uns et les autres s'acquittèrent de leur besogne, sous la haute direction de Tallien et d'Ysabeau, la correspondance officielle des deux représentants va nous l'apprendre :
Le désarmement commence aujourd'hui. Il donnera des armes superbes à nos chers sans-culottes. Il y a des fusils
(i) Histoire de la Révolution, tome X, page i5i.
(2) Jean-Charles Parmentier, âgé de 25 ans.
(3) Histoire de Bordeaux, par Bernadau, page i8t>.
garnis en or. L'or ira à la Monnaie, les fusils iront aux volontaires et les fe'déralistes à la guillotine (i). — La punition des coupables a commencé et ne finira que lorsque tous les chefs de la conspiration auront subi la peine due au plus grand des crimes... (2) — Nous nous attachons à faire tomber la lete des meneurs et à saigner fortement la bourse des riches égoïstes (3). — J'ai pris le parti de ne plus relâcher aucun ci-devant noble, même avec les preuves de patriotisme mentionnées dans la loi du 17 septembre, parce qu'on peut être aisément trompé sur ces preuves. La guillotine a fait justice avant-hier d'un prêtre assermenté ; hier une religieuse y a passé. Voilà la réponse à nos modérés qui avaient semé le bruit que ia peine de mort était abolie (4). — Cette nuit, plus de deux cents gros négociants ont été arrêtés, les scellés mis sur leurs papiers, et la Conimission militaire ne va pas tarder à en faire justice. La guillotine et de fortes amendes vont opérer le scrutin épuratoire du commerce et exterminer les agioteurs et les accapareurs (5).
Ces dernières lignes sont du 3o novembre 1793. Cinq jours auparavant, des agents du Comité de surveillance avaient volé chez le citoyen Cabarrus trois écus de six livres dans une armoire, cinq autres dans la malle de son domestique, et avaient enlevé toute son argenterie sous le prétexte qu'elle était armoriée. A la suite de cet exploit du Comité, des relations ne
(i) Moniteur, an II (lyoS), n" du 7 du deuxième mois.
(2) Lettred'Ysabeau et Tallien à la Convention nationale. Moniteur^ 179?, an II, n» 38.
(3) Lettre d'Ysabeau et Tallien aux Jacobins. Moniteur, ^n II (1793), n* 72.
{4) Moniteur, an II (1793), n» 174.
(5) Lettre d'Ysabeau et Tallien au ministre de l'intérieur, en date du 3o novembre 1793. — Moniteur. — Histoire de la Terreur à Bordeaux, par M. Aurélien Vivie, tome II, page ii3.
tardèrent pas à s'établir entre Tallien et celle qui deviendra plus tard la belle Madame Tallien, Thérc'sa Cabarrus, alors épouse divorcée de M. de Fontenay. Elle usa de son influence sur le proconsul pour l'incliner vers la clémence. A partir de ce moment, la Terreur, à Bordeaux, entra dans une période de décroissance. Le 4 février 1794, un arrêté des représentants du peuple destitua le Comité de surveillance, ordonna l'arrestation de ses membres et nomma une commission pour examiner leur conduite. Un second arrêté, en date du 1 1 février, nommait les membres du Comité de surveillance et réorganisait la Commision militaire. Bien que Tallien et Ysabeau eussent maintenu Lacombe comme président de la Commission, cet arrêté n'en fut pas moins accueilli par la population bordelaise avec une satisfaction profonde. Il fallait alors savoir se contenter de peu, et les honnêtes gens en étaient réduits à se réjouir d'un arrêté qui organisait une commission de trois membres chargés de se rendre dans les maisons d'arrêt et d'y interroger sommairement les détenus, afin de connaître les causes de leur détention.
Furieux de ces mesures entachées à leurs yeux d'un abominable modérantisme, les Jacobins de Bordeaux dénoncèrent au Comité de salut public la conduite des deux représentants, grâce à qui, suivant eux « l'aristocratie commençait déjà à lever fièrement la tête ». Tallien, devançant l'orage qui menaçait, partit à la hâte le 22 février pour Paris, afin de se justifier et de justifier son collègue.
Tallien n'était pas encore de retour de Paris, lorsque Jullien arriva à Bordeaux dans les premiers jours d'avril, comme je l'ai dit en commençant.
Des le premier jour, les ultra-révolutionnaires, les partisans de l'ancien comité de surveillance, les dévots de Marat, entourèrent Jullien. Il devint aussitôt leur homme. Sans perdre de temps, poussé, entretenu par les enragés de Bordeaux, sachant bien d'ailleurs qu'il aurait pour lui le Comité de salut public, il engagea la lutte contre Ysabeau.
Dans la soirée du lo avril, il se rendit au Club national, dont il savait les membres favorables en majorité à Tallien et à son collègue. Payant d'audace et appuyé par ses amis, il présenta et fit voter une adresse aux sociétés populaires affiliées des différentes communes de la République. Cette adresse était une satire directe de la conduite suivie, depuis quelques mois, par Ysabeau et Tallien :
La correspondance entre de vrais républicains, y était-il dit, doit être plus active que jamais, au moment où tant d^homTCiQs parés du masque du patriotisme sont reconnus pour n'avoir fait que tromperie peuple et trahir sa cause... Nous devons déployer toute la rigueur des mesures révolutionnaires contre les modérantistes qui croient triompher et se flattent de ralentir notre énergie.,. Tout se réduit pour le peuple à ne voir dans les hommes qui le servent que des instruments bons aujourd'hui, dont il doit faire
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usage, qu'il doit briser demain s'ils deviennent mauvais. Point dVngoucmcnt, point d'idolâtrie, point d'enthousiasme pour les individus... Il faut que la liberté bouillonne dans le vase, jusqu'à ce que toute l'écume soit sortie : r écume, cest la classe des modérés hypocrites, des ambitieux en bonnet rouge, des intrigants patriotiquement révolutionnaires » (i).
Il est du reste infatigable, stimule le zèle des jacobins, visite le comité de surveillance, se montre partout où il peut faire opposition à Ysabeau. Le bruit ne tarde pas à se répandre que le conventionnel va être rappelé. Ce rappel, Jullien y pousse tant qu'il peut; il écrit à Robespierre, le i^"" flore'al (20 avril) :
Les Bordelais traitent le représentant du peuple comme un intendant de l'ancien régime. Passe-i-il avec les gendarmes qui le suivent, on se découvre, on applaudit, quelques voix même crient : a Vive le sauveur de Bordeaux ! »... L'enthousiasme et l'idolâtrie sont passés à la dernière période, et j'ai remarqué que c'étaient les aristocrates eux-mêmes qui, croyant se donner un air de patriotisme, indiquaient souvent au peuple les battements de mains qui déshonorent à mes yeux les hommes libres... Quand on fait courir le bruit du prochain rappel des représentants délégués à Bordeaux et de leur remplacement, on dit que Bordeaux est perdu ; on a dit même, et c'est dans une réunion nombreuse qu*a été proféré ce blasphème, on a dit qu'il faudrait que le peuple se portât en foule pour s'opposer au départ de son ami. J'ai tiré de ces faits et d'une multitude d'autres, trop longs à détailler, la réflexion, que je croie vraie, qu'un représentant, revêtu de pouvoirs illimités, ne doit jamais rester longtemps dans les mêmes lieux,.. Il faut craindre que le peuple ne se
(i) Aurélien Vivie, op. cit., tome II, page 204.
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fasse une habitude, un besoin, d'un homme, qu'il s'identifie avec lui au point de ne pas croire pouvoir s'en passer. Du reste, je dois rendre justice à Ysabeau, qui n'a cessé de travailler à bien remplir sa mission et qui me'rite des éloges pour les services qu'il a rendus. Il désirerait luimême être rappelé d'ici à l'armée des Pyrénées-Occidentales(i)...
Pendant que cette lettre était en route pour Paris, le 21 avril, à la séance du club national, Jullien lisait un discours dans lequel il attaquait le modérantismc avec une violence digne de Marat. En voici quelques extraits :
« Soyons fermes et révolutionnaires. Qiii s'an^ête eti révolution a déjà reculé... Je parais me répéter souvent, je reviens tous les jours sur les mêmes choses. Oui, sans doute, parce que les mêmes périls sont là ; parce que les ennemis de la liberté roulent furtivement autour de l'arche sainte... parce que l'oie du Capitole crie pour éveiller Manlius et les Romains, parce que nous aussi nous sommes dans le capitole, et qu'à la faveur des ombres noires et de ténèbres épaisses, les Gaulois veulent pénétrer dans le fort. Les Gaulois, ce sont les aristocrates, les modérés, les feuillants... N'eijt-ilpas mieux valu d'abord être, selon l'expression de Marat, cruels par calcul? Soyons-le donc aujourd'hui... Il est un mot vrai : La liberté n'a pour lit que des matelas de cadavres, ou, comme on Ta dit encore : Le sang est., à la honte des nations, le lait
(i) Une mission en Vendée, page 284.
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delà liberté naissante /i)... Que la statue de la Loi, quelque temps couvei^te d'unvoiley s'élèvetriomphante sur l'autel de la Vixxnc, q\ que son glaive exterminateur frappe tout ce qui résiste à son empire ; la Lo/, c'est le peuple, c'est sa volonté toute-puissa?ite; que les ennemis du peuple disparaissent ; le néant les réclame... Subissons donc l'inévitable destinée. Nous voulons être libres, sachons supporter les maux attachés à une crise révolutionnaire, pour obtenir le bonheur et les jouis- I sances qu'elle nous assure... Clémence est souvent ■ barbarie; vouloir épargner un sang coupable, c'est faire couler le sang innocent » (2).
Dans les vingt jours environ qu'il venait de passer à Bordeaux, Jullien avait réuni les éléments d'information nécessaires au Comité de Salut public pour
(i) C'est ce qu'un poète bordelais, Joseph Despaze (1768-1817), a traduit par ces vers :
De vains ménagements la liberté s'offense,
Le sang est un lait pur qui nourrit son enfance.
Les Quatres satires ou la fin duXVIIl^ siècle, par Joseph Despaze, an X. — Satire IV, page 91.
(2) Discours sur les dangers de la contagion du modérantisme et sur les moyens de former l'esprit public, lu dans la séance du Club national de Bordeaux, le 2 floréal de l'an II de la République française une et indivisible, par Marc-Antoine Jullien, agent du comité de Salut public de la Convention nationale dans les départements maritimes, et président du Club national de Bordeaux. Brochure, in-8 de 29 pages, 1794. A. Vivie, Histoire de la Terreur à Bordeaux, tom. II, pag. 2i5.
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Statuer sur les réclamations dont la mission d'Ysabeau €t de Tallien avait ctc l'objet de la part des jacobins de cette ville et de ceux de l^aris. Le comité désira sans doute l'entendre et l'invita à revenir. Le 2(S avril, il se présentait au comité de surveillance pour lui faire ses adieux, et échangeait avec ses membres des discours où les recommandations et les promesses les plus patriotiques et les plus révolutionnaires tenaient une large place. Le lendemain, il quitta Bordeaux.
La lettre de Barcre qui le rappelait à Paris l'informait que le Comité de Salut public l'avait désigné pour être commissaire, c'est-à-dire, ou peu s'en faut, quelque chose comme ministre de l'instruction publique (i). « On avait mis, dira Talîicn le lo thermidor, on avait mis à la tête de l'instruction publique un jeune homme de dix-neuf ans, un jeune homme que son âge appelait à la défense de la patrie aux frontières... A dix-neuf ans, chargé de l'instruction publique! Un jeune homme de dix-neuf ans diriger l'instruction publique d'un grand peuple! )> (2)
Les portes du Comité de Salut public, à peine entrebâillées pour Tallien, s'ouvrirent toutes grandes pour Jullien, dès son retour à Paris. Robespierre, Saint-Just et leurs collègues approuvèrent entière-
(i) « Le Comité de Salut public de la Convention nationale a jeté les regards sur moi pour une place d'un des commissaires qui vont remplacer les dilïérents ministres, et je ne puis dilTérer de me rendre à mon nouveau poste. » Lettre de Jullien aux membres du club national de Bordeaux. Une mission en Vendée, p. 287.
(2) Convention nationale, séance du lo thermidor an 11. Journal de la Montagne, n" du i5, p. 775.
ment sa conduite. I.e 25 floréal (14 mai), ils prirent un arrêté, qui était la condamnation d'Ysabcau et de Tallien et de \iiMV modérant isvie.
A la date du iG avril précédent (27 germinal an II), la Convention, sur la proposition de Saint-Just, avait adopté un décret portant que << les prévenus de conspiration seraient traduits désormais de tous les points de la République au tribunal révolutionnaire de Paris ». Le 8 mai (19 floréal) elle avait, sur la propo- J sition de Couthon, voté un nouveau décret attribuant au tribunal révolutionnaire de Paris la connaissance de tous les crimes contre-révolutionnaires et supprimant les tribunaux ou commissions établis par les représentants du peuple en mission. Seulement, l'article 3 de ce décret réservait au Comité de Salut public le pouvoir de conserver les tribunaux ou commissions révolutionnaires qu'il jugerait utiles.
Suspendue par le décret du 27 germinal, supprimée par le décret du 19 floréal, la commission militaire de Bordeau.. avait cessé de fonctionner. Son existence, en attendant les ordres du pouvoir central, n'était plus que nominale. Plus de guillotine, partant plus de joie : les Jacobins étaient dans la désolation. Heureusement, ils avaient à Paris un ami dévoué, un avocat chaleureux. JuUien fut écouté. Usant des pouvoirs que leur conférait l'article 3 du décret du 19 floréal, les membres du Comité de Salut public rendirent, le 25 floréal, un arrêté ordonnant à la Commission militaire de Bordeaux de reprendre immédiatement l'exercice de ses fonctions. Ils écrivi-
rent en même temps au président de la Commission la lettre qu'on va lire :
«Paris, le 25 Horéal de l'an II de la République une et indivisible.
«< Le Comité de Salut public,
« A Lacombe, président de la commission établie d Bordeaux, et à ses collègues.
« Le Comité de Salut public, citoyens, a cru devoir continuer dans l'exercice de ses fonctions la commission établie à Bordeaux. Mais, comme celle qui vous avait précédés s'était montrée indigne de la confiance du peuple en condamnant seulement à de fortes amendes les négociants que dans ses jugements mêmes elle reconnaissait contre-révolutionnaires et, par conséquent, dignes de mort aux yeux de la loi, le Comité de Saint pnblic attend de vous cette fermeté révolutionnaire et cette application inflexible des décrets^ si nécessaires dans les circonstances actuelles et dans les fonctions délicates qui vous sont confiées.
(( Les 77iembres du Comité de Sr>lut public, « Signé : Couthon, B. Barère, Robespierre (i). »
En adressant à Ysabeau l'arrêté qui maintenait la Commission militaire et la lettre destinée à son président, le Comité de Salut public informait le représentant que ses pouvoirs lui étaient enlevés. Ysabeau était alors à Royan; c'est de cette ville qu'il envoya à Lacombe, le 21 mai (2 prairial), les pièces qu'il venait de recevoir. Sa lettre d'envoi se terminait par ces lignes :
(I) Histoire de la Terreur à Bordeaux, par A. Vivie,i. Il, p. 238.
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(( .le reçois par le incnic courrier Tordre de cesser mes fonctions à Bordeaux. Je n'examinerai pas les motifs qui ont pu changer ainsi d'un instant à l'autre les dispositions du Comité de Salut public. Je me rendrai au poste qui m'est assigne', après avoir pris quelques jours pour arranger mes papiers à Bordeaux » (i).
Ysabeau était rappelé; la Commission militaire recevait une nouvelle investiture; ordre lui était donné d'être inflexible; le jacobinisme l'emportait sur toute la ligne : Jullien pouvait revenir.
A l'en croire, s'il a été renvoyé à ce moment à Bordeaux, ce n'est pas parce qu'il était partisan des mesures de rigueur, c'est au contraire parce qu'il était partisan des mesures de clémence et affichait hautement ses sentiments de modérantisme. « Cette mission, dit-il, dans son autobiographie, lui fut confiée sur la proposition de deux membres du Comité de Salut public, dont l'un, Barère, dit à son collègue Jullien père, qui réclamait contre le nouvel éloignement de son fils, occupant désormais un emploi honorable à Paris : « Tais-toi, il est trop heureux de partir^ il a été dénoncé; l'indépendance de ses discours ne tarderait pas à le perdre, « Le jeune Jullien s'était, en effet, prononcé contre la tendance du comité à proscrire d'anciens patriotes, comme Camille Desmoulins, Danton,, etc. » (2). — Cette explication, fournie un demi-siècle après les événements, a contre elle par malheur les faits et les dates. C'est dans la
(i) A. ViviE, tome II, page 23g.
(2) Biographie des hommes du jour, tome VI, page 338.
seconde quinzaine de mai 1794 que Jullicn a été renvoyé à Bordeaux, dans son intérêt, parce qu'il n'est pas d'avis qu'on poursuive Danton et Camille Desmoulins, et qu'il parle trop haut à ce sujet! Voilcà qui est à merveille. Seulement, à ce moment-là, il y a déjà six semaines que Camille, Danton et leurs amis ont été guillotinés, et j'imagine dès lors qu'il n'est plus question de les poursuivre !
Les dantonistes étaient montés sur l'échafaud le 16 germinal (5 avril 1794). Jullien, qui était alors à Bordeaux, avait applaudi à leur supplice. Il avait félicité le Comité de Salut public d'avoir déjoué la conspiration ourdie par ces scélérats. 11 avait écrit à Barère, le 10 avril : « J'électrise ici l'esprit public de mon mieux et tâche de substituer le sans-culottisme à Tesprit négociantiste.. . La découverte de la conspiration nouvelle m'a paru une occasion offerte de réveiller l'énergie du peuple et lui rappeler les scélérats qui l'auraient abusé... J'embrasse Robespierre, Couthon et Saint-Just. Partout on bénit le Comité de Salut public. Je me trouve heureux de m'associer quoique de loin, à ses travaux » (i).
La vérité est que Jullien était le très docile agent du Comité de Salut public, qu'il en approuvait tous les actes, et qu'il n'avait pas plus protesté contre la proscription des dantonistes que contre celle des girondins. Nous allons, du reste, le voir à l'œuvre durant sa seconde mission à Bordeaux. Ses actes
(i) Unemission en Vendée, page 277.
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nous diront ce qu'il faut penser de son prétendu modéra ntisnie.
Jullien arriva à Bordeaux, pour la deuxième fois, aux environs du 25 mai 1794. Il y venait cette fois avec une mission officielle, pour y remplacer Ysabeau. Quant à Tallien, sa mission était depuis longtmps terminée. Entre Robespierre et lui, la lutte était engagée, lutte ouverte parfois, le plus souvent sourde, et qui ne pouvait finir que par la mort de l'un des adversaires. Le 22 mai, le jour peut-être où Jullien quitta Paris pour aller prendre possession de son poste, Vamie de Tallien, la belle Thérésa Cabarrus, fut arrêtée et jetée dans la prison dont elle ne devait sortir qu'après le g thermidor (i).
Quand Jullien arriva dans la Gironde, Ysabeau n'en était pas encore parti. L'arrangement de ses papiers demandait beaucoup de temps. Le 3o mai, Jullien écrit à Robespierre : « Je t'ai promis, mon cher ami, de t'écrire tout ce qui regarderait Bordeaux, je tiendrai parole. Il était bien urgent qu'Ysabeau
(i) Thérésa Cabarrus, Espagnole de naissance, Française par son mariage avec M. de Fontenay, conseiller au Parlement de Bordeaux, divorcée par acte du 5 avril 1793, se maria avec Tallien le 26 décembre 1794. Divorcée d'avec Tallien, elle épousa, du vivant de celuici, le prince de Chimay, et mourut, en i83i, au château de Ménars. près Blois. [Dictionnaire critique de biographie et d'histoire^ par A. Jal.)
partît, et cependant, maigre' l'arrête' du Comité de Salut public en date du 23 lloréal, il est encore ici, et diffère son départ de quelques jours sous je ne sais quel prétexte » (i). — Le i^*" juin, nouvelle lettre à Robespierre : « Les patriotes attendent tout du Comité de Salut public. Ysabeau ne part point encore, malgré votre arrêté; il reste et il intrigue... Sa présence prolongée est une rébellion aux ordres du Comité; tout me prouve même qu'il cherche à le décrier... Chaque jour de nouveaux propos et de nouveaux détails confirment mes craintes. Ysabeau veut se créer un parti, divise les patriotes dont quelques-uns lui restent encore attachés et rallie aussi les négociants et les aristocrates qu'épouvantent la Commission militaire et mon retour... » (2) — Dans cette lettre, Jullien dénonce Ysabeau, qui s'est permis, d'après lui, de blâmer l'exécution de Danton et de Camille Desmoulins, preuve nouvelle à l'appui de ce que nous avons dit plus haut. Lorsque Jullien écrivait — en 1841 — qu'il n'avait pas craint, en i 794, de parler hautement en faveur des dantonistes et de combattre les poursuites dirigées contre eux, il disait le contraire de la vérité.
Ysabeau partit enfin. Il quitta Bordeaux le 3 juin. « Son départ, écrit Jullien, a réjoui les patriotes. Il a existé ici beaucoup de cabales mercantiles, et la liberté est devenue vénale. Je suis à la piste des coupables, et le Comité de surveillance, qu'il entrait
(i) Rapport de Courtois, Pièces justificatives, page 367. (2) Jbid.y page 264.
Kjo jur.i.ii:\ Dr: vwns
dans ma mission de designer, m'aidera dans ces recherches... La punition des intrigants de tous les partis va rc'gc'nerer Bordeaux (i;... »
Pour accomplir cette œuvre de régénéi^ation^ il ne perdra pas une heure.
Le jour même du départ d'Ysabeau, Jullien installe le nouveau Comité de surveillance, dont la composition avait été arrêtée, le 23 floréal, sur ses propres indications. LIne lettre du temps raconte ainsi cette installation :
Le i5 prairial (3 juin), Jullien entre à lo heures du soir, accompagné de plusieurs membres du Club de la Ferraille (2) et d'autres ciroyens. Il prend le fauteuil et dit : — Le Comité de Salut public a des reproches à faire au Comité de surveillance de Bordeaux ; il s'est aperçu du peu d'énergie de certains de ses membres. En révolution, il ne faut qu^un sans-culotte qui vienne vous dire : Un tel est aristocrate, un tel est suspect^ pour que le Comité le fasse arrêter de suite... Jullien fit ensuite connaître les noms des nouveaux membres... Sitôt après les nominations, les arrestations commencèrent. Le lendemain^ la terreur fut dans la ville ; quelques jours après, la guillotine fut son train et a duré jusqu^au 16 thermidor., jour où la mort du tyran fut connue dans Bordeaux (3).
Le Comité de surveillance épuré avait été réinstallé le 3 juin. Le 4 juin, la commission militaire rég^éjiér^e reprit ses séances, sous la présidence de Lacombe.
(i) Rapport de Courtois, page 367.
(2) Sur le Club de la Ferraille, voir Aurélien Viyie, tome II, page 204.
(3) L'Ami des citoyens, de frimaire an III. Lettre écrite de Bordeaux par un abonné. — Charles Vatel, tome II, page 419.
Sous le proconsulat de Tallien et celui d'Ysabeau, du 23 octobre 1793 au 3 juin 1794, en sept mois, la commission militaire avait prononcé 102 condamnations capitales, soit une moyenne de 1 5 par mois. Sous le proconsulat de Jullien, du 4 juin au 29 juillet 1 794, en moins de deux mois, la commission envoya 199 victimes à l'échafaud, soit une moyenne de 1 00 par mois. Sous Tallien et Ysabeau, on avait guillotiné trois femmes; on en guillotina 41 sous Jullien. Le poète Joseph Despaze ne faisait que traduire en vers énergiques l'indignation de tous les honnêtes gens, lorsqu'il écrivait quelques années plus tard, dans sa quatrième satire :
L'un des trois Jullien, proscripteur de vingt ans, Ranime dans Bordeaux les bouchers haletants ; Les meurtres sont ses jeux, et les têtes coupées A cet enfant cruel tiennent lieu de poupe'es.
Comme son « bon ami )> Robespierre à Paris, Jullien pratiquait, à Bordeaux, le système des fournées. Voici, par exemple, quelques-uns des chiffres du mois de juillet : le 4 juillet, quatorze accusés étaient traduits devant la commission militaire ; — le 6, sei^e; — le 10, on\e; — le 19, dou\e ; — le 21, dix-huit; — le 22, quinie; — le 25, quatorze ; — le 27, dix-huit . Un mot seulement sur deux de ces fournées. Le 10 juillet, la commission jugea onze accusés et en condamna neufk mort : c'étaient les anciens conseillers au Parlement Dussault, de Laliman, André de Meslon aîné, de Terrefort, Romain Filhot de Chim-
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baud, de Lassime, de Lapone, et les avocats généraux Dufaure de Lajarte et Raimond de Lalande. — Quatre jours auparavant, le G juillet, elle avait jugé seize accuses et en avait envoyé doityC à l'échafaud. Parmi ces derniers figuraient six religieuses carmélites, qui marchèrent au supplice en chantant les versets du Vent Creator et du Salpe Rcgina ; elles avaient été condamnées, dit le jugement, comme complices des prêtres qui ne se sont point soumis à la déportation et dont elles ont refusé de faire connaitre l'asile (i).
Si Jullien poursuivait sans pitié les religieuses, il ne déployait pas moins de zèle pour traquer les députés de la Gironde, Guadet, Salle, Barbaroux et leurs amis. N'était-ce pas l'objet principal de sa mission ? On avait des raisons de croire qu'ils étaient réfugiés à Saint-Emilion, pays natal de Guadet, et qu'ils avaient trouvé un asile dans les grottes situées aux environs de cette ville. L'accès des grottes de Saint-Emilion passait pour très dangereux ; on n'osait s'y aventurer, même avec des flambeaux. Au nombre des « patriotes » jugés dignes par Jullien de l'aider dans sa chasse aux proscrits figurait un boucher de Sainte-Foy, le citoyen François Marcou. Par suite des nécessités de sa profession, il élevait des chiens de grande taille, et, par goût, il les avait dressés au combat. Sa meute était fameuse dans toute la contrée pour la conduite des bestiaux et pour la lutte des •chiens entre eux (2). Elle fut amenée de Sainte-Foy
(1) Aurélien Vivie, op. cit., tom. II, pag. 285 et 287.
(2) Charles Vatel, Charlotte de Corday et les Girondins, tom. III, pag. 695.
à Saint-Emilion et lancée dans les grottes. Tandis que les chiens, sans se laisser arrêter par les te'nèbres, cherchaient la piste du « gibier », qu'ils eussent infailliblement de'voré s'ils l'avaient découvert, les agents de JuUien gardaient les issues, afin que les proscrits ne pussent échapper (i).
Cette battue demeura infructueuse ; mais bientôt Jullien allait être plus heureux. Le 17 juin, Guadetet Salle sont arrêtés à Saint-Emilion ; le 19, ils sont guillotinés à Bordeaux. Barbaroux, après s'être tiré un coup de pistolet qui lui fracassa la mâchoire, est pris, le 20 juin, aux environs de Castillon, conduit à Bordeaux et guillotiné le 25. Le 26, dans un champ de blé, voisin de l'endroit où Barbaroux avait essayé de se suicider, on trouve les cadavres de Buzot et de Pétion, rongés par les vers et les chiens. Jullien triomphe; il ne se sent pas de joie; le 11 messidor (29 juin), il écrit au Comité de Salut public :
Il y a quelque temps, ici, un silence morne était, dans les séances de la commission militaire, la réponse du peuple aux jugements de mort contre les conspirateurs. Le même silence les accompagnait à Téchafaud ; la commune entière semblait gémir en secret de leur supplice. Aujourd'hui, des acclamations unanimes et les cris mille fois répétés de Vive la République l sanctionnent et la condamnation et Texécution des ennemis de la patrie... L'égoïsme et le modérantisme s'effacent, les esprits prennent une teinte républicaine et révolutionnaire.
(i) « Cette chasse, dit M. Vatel (III, t)96), cette chasse aux hommes, e'migrés, prêtres, proscrits quelconques, à l'aide de chiens, a eu lieu dans plus d'un endroit. A Caen, notamment, on eut recours à ce moyen pour découvrir la retraite du cure de Saint-Gilles. »
JUIXIEN DE PARIS
Les agents que j'avais envoyés à la recherche des conspirateurs n'ont rien négligé pour les atteindre tous, et Pctioii, vivant, devait être conduit à Paris pour y venger par sa mort le peuple qu'il avait lâchement trahi. Mais Pétion et J^uzot se sont soustraits à réchafaud en se tuant eux-mêmes, ci leurs cadavres pourris ont été trtmvés dans un champ de blé...
Barbaroux, qui s'était manqué, fut découvert trois jours avant les autres et a été guillotiné ici.
Ce n'est que par une espèce de siège fait à Saint- Emilion qu'on a pu arrêter Guadet et Salle... J'ai tait arrêter tous ceux qui avaient concouru à favoriser leur recèlement, et si la plupart n'ont pas encore satisfait a la loi, c'est qu'il existe d'autres conspirateurs sur lesquels j'acquiers tous les jours d'autres renseignements...
Veuillez me faire savoir si, pour imprimer un grand exemple à des contrées que je puis appeler contre révolutionnaires, il ne conviendrait pas de faire raser les trois maisons de Saint-Emilion oii logeaient Pétion^ Bu:{0t^ Giiadet^ Salle et Barbaroux, qui, tous cinq, ont enfin délivré la patrie de leur funeste existence (i).
Un mois après la condamnation de Guadet, et huit jours avant le g thermidor, — le 2 thermidor an II, 20 juillet 1794, — la famille Guadet fut condamnée en masse. Elle se composait ainsi :
Jean Guadet, âgé de soixante-dix ans, père du député ;
Marie Guadet, âgée de soixante-cinq ans, sœur du précédent ;
M""*^ Bouquet, née Thérèse Dupeyrat, sœur de la femme de Guadet ;
Robert Bouquet, mari de Thérèse Dupeyrat ;
(i) Charles Vatel, tom. II, pag. 409.
Xavier Dupeyrat, père de la pre'ce'dente.
Ils furent tous envoyés à l'échafaud, où les suivait le lendemain Saint-Brice Guadet, frère du député, adjudant-général de l'armée de la Moselle.
Chose incroyable ! de longues années après, Jullien, devenu alors le « philanthrope Jullien », s'est efforcé d'engager M. Julien Guadet, neveu du représentant, dans une collaboration qui aurait couvert son passé du nom même de la plus illustre de ses victimes. Est-il besoin d'ajouter que M. J. Guadet repoussa avec indignation la proposition qu'osait ainsi lui faire l'homme qui avait fait périr sur l'échafaud toute sa famille ? (i)
Dans la journée du'3i juillet ('iS thermidor an II), Jullien repartit pour Paris, laissant, pour continuer son œuvre, le représentant du peuple Garnier (de Saintes), qui, en haine de Dieu et des saintes, signait Garnier (de Xantes) (2). Au moment où il quittait Bordeaux, salué parles cris de : Vive la Montagne ! '^'ive le Comité de Salut public ! on ignorait encore les événements du 9 thermidor. La nouvelle en fut apportée à Garnier par un courrier extraordinaire.
(i) 'Rc\é\di\\ox\\ù?>\.oi\>:[\XQ., Revue française du 5 avril i865. (2) Le conventionnel Garnier, envoyé en mission dans le départe- ►, ment du Bec-d'Ambcs (on avait proscrit jusqu'au nom de la Gironde)^ était arrivé à Bordeaux le lo juillet 1794.
dans la nuit du 3i juillet au i*^"" août (i3 au 14 thermidor) (i).
C'est à la Rociiellc que Jullien apprit la chute de Robespierre, le supplice de l'homme dont il avait c*té le Benjamin^ auquel il n'avait cesse d'écrire, au cours de sa mission, les lettres les plus affectueuses, les plus dévouées, qui se terminaient habituellement par cette formule : Je f embrasse ! Si sa douleur fut grande, elle ne fut pas de longue durée. Moins d'une heure après avoir appris la fatale nouvelle, il écrivait un discours qu'il apprenait soigneusement par cœur et qu'il débitait, le soir même, à la société populaire de la ville :
Une grande crise politique a éclaté, disait-il ; la voix de la liberté crie : Ne vous attachez pas aux hommes !
...Un homme existait qu'on eût dit Tidole de la France. Un idole [sic) peut-il donc être dans une République ? et l'infâme idolâtrie n'est-elle pas Tavant-coureur de l'esclavage ?
Un homme existait cependant dont Tautorité pressurait la Convention nationale elle-même.
On n'osait plus ni parler ni écrire.
Il fallait se taire, une généreuse et stérile audace eût conduit sur l'échafaud.
La liberté, l'égalité n'existaient donc pas ; elles vont reparaître... quand tous ceux qui voulaient... les opprimer n'auront d'autre partage que le glaive des Lois ou le fer de Brutus.
Après ce début, après s'être félicité du renversement de celui qu'il encensait la veille, il applaudit en ces termes à son supplice :
(i) A. ViviE, op. cit., tom. II, pag. 326.
^m JULLIEN DE PARIS I97
^B Que sont-ils ces êtres qui, d'un signe de tcte, sem- ^K blaient commander à la mer et diriger le vaisseau de *■ l'Etat ? Où est leur pouvoir, leur esprit de domination et leur impérieux langage ? Ils ont passe'.
Leur tronc inanimé est confondu avec le cadavre d^ autres scélérats plus ou moins fameux ; mais le corps vivant de la Re'publique est debout (i).
Jullien avait prononcé ce discours à La Rochelle. Il le fit imprimer à Rochefort, et, de cette dernière ville, où il se trouvait le i5 thermidor (2 août), il écrivit à son père une lettre que celui-ci s'empressa de communiquer à tous les journaux. Elle était ainsi conçue :
Rochefort, i5 thermidor an II.
J'apprends ici la mort des nouveaux triumvirs. Je me disais avec douleur, mais dans le secret de mon ame : Estelle donc vraiment républicaine la nation qui compte dans son sein un homme appelé premier citoyen ? Et cependant tel était le titre que Ton semblait assigner à Robespierre. Ainsi périssent tous ceux qui voudront dominer dans la patrie ! Je suis à Rochefort, et je regagne Paris où je serai dans huit jours (2).
Le 19 thermidor, de passage à Orléans, il donna, devant la société populaire de cette ville, une autre lecture de son discours de la Rochelle.
Le 24, il présenta au nouveau Comité de Salut public un Mémoire sur sa mission à Bordeaux. Voici
(i) Discours à la société populaire d'Orléans en la séance du jg thermidor an II de la République française une et indivisible, imprimé par l'ordre de ladite société.
(2) Journal de Perlet, n° du 24 thermidor an II.
H)^ JULMI-N DE PARIS
en quels termes il y parlait de Robespierre : « Malgré rillusion que m'avaient faite ses fausses j^ertus, je n'en craignais pas moins son grand pouvoir, son ton insolent et despotique, et j'avais parle' en secret à quelques patriotes bordelais de la nc'cessité où nous serions peut-être de le poignaj^der » (i).
Bassesses inutiles ! Ce même jour, 24 thermidor an II (11 août 1794), il fut arrêté, par ordre du Comité de Salut public, conduit aux Magdelonnettes, et de là transféré au Luxembourg, le i5 vendémiaire an III (6 octobre 1794). Il était enfermé à la prison du Plessis, lorsqu'il fut mis en liberté, le 3 brumaire an IV (25 octobre 1795).
Sous le Directoire, Jullien devint commissaire des guerres, et fît partie, à ce titre, de l'expédition d'Egypte ; sous-inspecteur aux revues sous l'Empire, il chanta l'Empereur (2), voyant peut-être dans Napoléon, selon le mot de M"^^ de Staël, un Robespien^e à cheval,
La chute de l'Empire le rendit à la vie privée. Il collabora à plusieurs journaux politiques , fonda la Revue encyclopédique, courut sans succès la députation , publia des livres et des brochures sans
(i) Rapport de ma mission à Bordeaux, par M. -A. Jullien fils, agent du comité de Salut public de la Convention nationale, pag. ii.
(2) Epître à Sa Majesté le roi de Bavière, par M. «A. Jullien. 1808. — Cette Epître, empreinte du plus vit enthousiasme pour Napoléon, fut composée à l'occasion des fêtes qui eurent lieu à Munich, pour le mariage du prince Eugène, vice-roi d'Italie, avec la fille du roi Maximilien. Jullien avait assisté à ces fêtes. Il était également, à cette époque, très avant dans la faveur du prince Jérôme, roi de W'estphalie, qui l'avait désigné pour être son ministre de la guerre- {Biographie des hommes du jour, pag. 358.)
nombre, se biographia lui-même un peu partout, et mourut oublié, le 6 novembre 1848 (i).
L'aimable et savant M. de la Sicotière, sénateur de l'Orne, un des hommes qui savent le mieux la Révolution, a tracé quelque part, de Jullien de Paris, en ses dernières années, un joli portrait à la plume :
Il était fort assidu à toutes les réunions scientifiques de Paris et de la province. Je le vois encore, petit, propret, longs cheveux blancs, habit vert-pomme , voix Jlûtée et mielleuse, grand diseur de madrigaux et de petits vers^ parlant toujours d'humanité, jamais de la Révolution ; au demeurant, aimable vieillard, plein d'indulgence et d'encouragement pour la jeunesse. Malgré tous ses efforts, quelque chose de son passé semblait peser sur lui et glacer ses épanchements.. . Au congrès scientifique du Mans, dont il était un des présidents, lors de la séance d'inauguration, où chaque membre devait se faire inscrire dans les sections dont il désirait faire partie, la confusion était grande, et M. Jullien, de sa voix flûtée, qui ne pouvait dominer le tumulte, demandait que l'on mît un en-tête à chaque liste. « Messieurs, dit une voix, entendez-vous M. Jullien qui demande des têtes? » Le mot me glaça. Je ne sais si le vieillard l'entendit, mais il resta impassible (2).
Lorsqu'il mourut, Jullien de Paris faisait partie de plus de soixante-dix sociétés savantes, littéraires et philanthropiques. Au nombre de ces sociétés, dont il nous a donné soigneusement la liste, je trouve la
(i) C'est par erreur qne M. Aurélien Vivie, dans son excellente Histoire de la Terreur à Bordeaux {iom. Il, pag. 325;, le fait mourir a vers 1840 ou 1841 ».
(2) A propos d'autographes, par M. Léon de la Sicotière, p. 16.
Sociétc lAniiL'ciDic de Bordeaux. — Après cela, ces graves botanistes avaient sans doute pour devise : Latet Anguis îji licrbâ !
23 mai 1893.
Le plus grand bonapartiste du siècle, Victor Hugo, disait un jour à la tribune de la Chambre des pairs : «Quant à moi, Messieurs, je suis par moments tenté de dire à la Chambre, à la presse entière : « Tenez, parlons un peu de l'empereur, cela nous fera du bien » (2). — Si Victor Hugo revenait aujourd'hui, il serait content. Voici coup sur coup trois livres sur l'empereur, et tous les trois d'une réelle importance : Napoléon intime (3) par M. Arthur Lévy; Napo^ léon et Alexandre 1^^, par M. Vandal (4); les Cent Jours, par Henry Houssaye.
(i) jSi5y par Henry Houssaye. Tom. I". La première Restauration. Le retour de Pile d'Elbe. Les Cent-Jours. — Perrin et C'", éditeurs. Un vol. in-8, iSgS.
(a) Chambre des pairs. Séance du 14 juin 1847.
(3) Un volume in-8. E. Pion, Nourrit et C'% éditeurs, i8q3,
(4) Deux volumes in-8, Pion, Nourrit et C'", éditeurs, 1891-1893.
Lorsque parut, en 1887, le Bonaparte dt M. Taine, M. Arthur Lévy se jura de venger la mémoire de l'empereur, de répondre au réquisitoire par un panégyrique, et par un hymne à l'anathème. Il se dit, comme Victor Hugo, le Hugo d'antan :
Je garde le trésor des gloires de l'empire, Je n'ai jamais souffert qu'on osât y toucher!
C'est à nous de chanter un chant expiatoire! C'est à nous de t'offrir notre deuil à genoux !
C'est à nous d'effeuiller des roses sur ta cendre ; C'est à nous de jeter des lauriers sur ton nom! (i)
Pendant cinq ans, sans trêve, sans relâche, il a interviewé les contemporains dans leurs écrits. Il a tout compulsé, tout lu, tout annoté. Il ne s'en est pas tenu là; il a contrôlé, au moyen de faits historiques, les attestations recueillies dans les souvenirs de l'époque. Son dossier fait, ses notes bien classées, il s'est efforcé de substituera la légende noire napoléonienne une légende dorée; il n'a rien négligé pour établir que l'homme, chez Napoléon, valait le héros ; qu'il avait possédé, au plus haut degré, le sentiment familial, la bonté, la cordialité, la gratitude, l'humanité; qu'il n'avait pas seulement été le plus grand, qu'il avait aussi été le meilleur des hommes. Sur tous les points où M. Taine avait porté l'attaque, M. Arthur Lévy a multiplié les témoignages contraires. Sur tous les chefs d'accusation, il a plaidé : noji coupable. Qu'il
(i) Les Rayons et les Ombres, XII.
UN HISTORIEN BONAPARTISTE 2o3
ait eu toujours raison et qu'il doive gagner complètement son procès, je suis loin de le croire. Il restera du moins que son plaidoyer est habile autant que chaleureux, et que l'impartiale histoire en devra tenir sérieusement compte.
C'est à l'homme surtout, à Napole'on intime^ que M. Lévy s'est attaché, laissant de côté le souverain, le chef de l'Etat et le chef de l'armée. C'est le souverain, au contraire, le dominateur de l'Europe, que nous montre M. Albert Vandal, dans son grand ouvrage sur Napoléon et Alexandre P^. L'alliance de Napoléon avec le czar, sa formation, ses vicissitudes, sa rupture, tel est le sujet qu'il a choisi. Ce n'est qu'un épisode, mais d'une importance capitale, d'un intérêt puissant, et où l'auteur a eu cette heureuse fortune d'avoir à mettre en scène deux acteurs qui forment entre eux le plus parfait contraste. Napoléon, le dieu de la guerre, l'homme du chiffre et du fait, alliant la précision du calcul à l'exubérance de l'imagination, allant droit au but, même quand ce but est insaisissable, génie lumineux et puissant, fixant le soleil avec ses regards d'aigle, — l'homme du Midi et l'homme d'action ! Alexandre, l'homme du rêve, toujours flottant entre les sentiments qui l'agitent, d'une ambition plus haute que son destin, impuissant à agir, irrésolu et mystérieux, les yeux fixés sur un fuyant idéal, le front baigné dans les brumes du Nord, un héros d'Ossian face à face, sur le radeau de Tilsit, avec un héros d'Homère!
Comme M. Arthur Lévy, M. Albert Vandal est un
enthousiaste de Napoléon. Il est passionné, lui aussi, pour l'empereur. Si son admiration ne lui ferme pas les yeux sur toutes les fautes de son héros, elle ne laisse pas pourtant de l'égarer parfois. Les premières lignes de son avant-propos sont celles-ci : « Pendant toute la durée de son règne. Napoléon poursuit un but invariable : assurer par une paix sérieuse avec l'Angleterre la fixité de son œuvre, la grandeur française et le repos du monde. )> Il exprime la même opinion en maint autre endroit de son livre, notamment à la page 489 du tome premier, où il écrit: « Napoléon portait la peine (en 1808) d'avoir voilé^ durant le cours d'une année, la justice finale et la grandeur de son but, qui était le repos du monde^ sous l'absolutisme de ses procédés, d'avoir trop peu ménagé les scrupules, les intérêts propres de son allié, d'avoir violenté les rois et les peuples, et c'était son châtiment de n'être plus cru aujourd'hui, alors qu'il affirmait son désir de paix et ses vues purement défensives. »
Cette thèse n'est pas nouvelle. J'ai souvenir que M. Désiré Nisard Ta soutenue, voilà longtemps, sous le second empire. En 1 887, leprince Napoléon lui a rendu le mauvais service de la prendre en main. Je ne la crois pas défendable. La vie entière de Napoléon lui est un long et éclatant démenti. La paix était antipathique à sa nature, à son caractère et à son génie. Il était fait pour porter des batailles, comme Corneille pour porter des tragédies et La Fontaine pour porter des fables, — comme un pommier est fait pour porter des pommes. Jusqu'à la fin il aimera la guerre ; il la fera
jusqu'au bout. Comment ne pas aimer l'art où l'on excelle? Comment se résigner, quand on a gagné les batailles de Marengo et d'Austerlitz, à cacher son auréole de victoires sous le bonnet de coton du roi d'Yvetot? L'entreprise est vaine de vouloir faire de ce prodigieux gagneur de batailles le champion de la paix universelle, le chevalier du repos du monde. Lui-même se jugeait mieux. N'est-ce pas lui qui disait un jour à l'un de ses meilleurs olTiciers, au général Dorsenne : « Vous êtes né au bivouac, vous avez grandi au bivouac, et, si je vis, vous y mourrez »! (i)
Un des hommes qui ont le mieux parlé de Napoléon, le lieutenant-colonel de Baudus, ancien aide de camp des maréchaux Bessières et Soult, écrivait, en 1841, dans un livre excellent et trop peu connu :
« Si la France fût restée sous le sceptre de Napoléon, la situation exceptionnelle de ce prince parmi les autres souverains de l'Europe, autant que son goût pour la guerre, eût condamné les Français à combattre tant qu'il aurait vécu. Au reste, il ne cachait pas ses projets à cet égard. Nous en eûmes la preuve en 1809 à Valladolid. La garde s'étant montrée fatiguée des marches rapides et continuelles qu'on avait exigées d'elle depuis le commencement des opérations, et particulièrement de la longue
(i) Dorsenne, général de division, commandant les grenadiers à pied de la Garde, grand-officier de la Légion d'honneur, comte de l'empire, chambellan de l'empereur, etc.; il mourut le 24 juillet 181 2.
20r> UN HISTORIEN BONAPARTISTE
course que l'on venait de faire à la poursuite de Tarmee anglaise, Napoléon profita de la présence d'un grand nombre d'officiel s de ce corps d'élite à une de ses revues pour lui adresser des reproches à ce sujet, reproches qu'il termina en disant :« Ah ! vous êtes las de la guerre ! Vous ne savez donc pas que je la ferai jusqu'à quatre-vingts ans ? que je la ferai en litière quand je ne pourrai plus monter à cheval? » (i)
Ce que M. Vandal s'est propssé de montrer, c'est surtout l'envers et le dessous des événements. Leur côté dramatique est absent de son livre. Il se renferme étroitement dans le cercle qu'il s'est tracé; avec un courage que j'admire, il s'interdit toute incursion, même rapide, sur un autre terrain. L'empereur passe devant le front des troupes, les tambours battent la charge, les drapeaux se déploient au souffle de la Victoire : l'auteur ne veut rien voir et rien entendre. Il côtoie souvent le drame et l'épopée, le plus éclatant des drames, la plus héroïque des épopées. N'importe ! il n'écrira pas autre chose qu'un chapitre d'histoire diplomatique (2).
Ainsi ne fera pas M. Henry Houssaye, l'auteur de 18 14 et de 16'iS. Ecrivant l'histoire de la chute de l'empire et celle des Gent-Jours, ce qu'il recherche
(i) Etudes sur Napoléon, par le lieutenant-colonel de Baudus, ancien aide de camp des maréchaux Bessières et Soult ; deux volumes in-8; Paris, Debe'court, libraire-e'diteur, rue des Saints-Pères, 69. 1841, tom. I, pag. 1 19.
(2) Sur l'ouvrage de M. Albert Vandal, dont les deux premiers volumes seulement ont paru, voir mes Par-traits historiques et littéraires.
avant tout dans les événements, c*est l'élément dramatique, ce qui se joue sur la scène et non ce qui se passe derrière le rideau. Il s'attache au côté anecdotique, pittoresque, théâtral. Il ne lui déplaît pas de captiver son lecteur, de Vempoigner au besoin. C'est son droit assurément. J'estime, comme lui, qu'après la prose bourgeoise et les pâles récits de M. Thiers, il y avait place ici pour une œuvre mouvementée, colorée, vivante, où passerait quelque chose d'un souffle d'épopée.
Après quatre ans de travail — son i8 14 a paru en 1888(1) — , M. Henry Houssaye nous donne aujourd'hui le premier volume de son 18 15. Il va du 3 mai 1814, jour de l'entrée de Louis XVIII à Paris, au 12 juin i8i5, jour du départ de Napoléon pour l'armée.
Le volume publié en 1888 était consacré à raconter les événements qui se pressent du i'''' janvier au 20 avril 18 14, de l'allocution des Tuileries, adressée par l'empereur à la députation du Corps législatif, aux adieux de Fontainebleau à la garde impériale. Pour remettre à son tour sous nos yeux l'histoire de ces Cent-Jours de 1814, M. Henry Houssa\'e n'avait pas cru pouvoir faire moins que de nous donner
(i) iSj 4^ par Henry Houssaye, un volume in-8, Perrin et C'", éditeurs, 1888.
2o8 UN HISTORIEN BONAPARTISTE
700 pages. Son volume d'aujourd'hui n'est guère moins considérable. Comme le précédent, il est plein de recherches, de faits, d'anecdotes, de détails, et les plus petits ne sont pas toujours les moins significatifs. Il est de même écrit avec un évident désir d'être scrupuleusement exact, de ne rien sacrifier des droits de la vérité et de la justice. Mais c'est précisément parce que je tiens en très haute estime le caractère et le talent de l'auteur que je ne crois pas devoir taire mes critiques et mes réserves.
M. Henry Houssaye ne se cache pas d'être napoléonien, et on pense bien que je n'ai nulle envie de lui en faire un grief. J'ai peur seulement que son enthousiasme pour le vainqueur d'Austerlitz et d'Iéna, de Brienne et de Ghampaubert, ne l'ait entraîné, dans ce second volume, comme dans le premier, à commettre plus d'une faute. Dès le début, il est tombé dans un péché, très grave pour un historien, \c péché d'omission.
Déjà, dans son 1814, j'avais dû signaler des oublis bien singuliers. C'est ainsi, par exemple, qu'on y chercherait vainement la proclamation du conseil général de la Seine, du i^'' avril 1814, la déclaration du Sénat, du 3 avril, décrétant et motivant la déchéance de Napoléon, l'ordre du jour de l'empereur à l'armée, en date du 5 avril. Le manifeste sénatorial qui sert de considérant à l'acte de déchéance, et le manifeste impérial lancé contre le Sénat sous la forme d'un ordre du jour militaire, sont cependant les deux pièces capitales à consulter pour le jugement de ce
grand procès. Le Sénat et l'Empereur s'entr'accusaient tous deux justement :
Le juge, instruit de leur malice, Leur dit : Je vous connais de longtemps, mes amis ;
Et tous deux vous paierez l'amende :
Car toi, loup, tu te plains quoiqu'on ne t'ait rien pris, Et toi, renard, as pris ce que l'on te demande.
D'autres oublis non moins graves, plus étranges encore, seraient à relever. Après son abdication, Napoléon dont le génie avait été à la hauteur de ses rêves, mais dont l'âme n'était pas à la hauteur de son infortune, résolut de se donner la mort. Pendant la campagne de Russie, il avait demandé au docteur Yvan une forte dose d'opium, prêt à en faire usage s'il tombaitau pouvoirde ses ennemis. Ill'avait renfermée dans un sachet, qu'il avait porté sur lui jusqu'au moment de sa rentrée en France; il l'avait alors déposée dans son nécessaire de voyage, où elle se trouvait encore dans la nuit du 1 1 avril 1814; il la prit, la délaya dans un peu d'eau, l'avala et se jeta sur son lit pour mourir. Soit que la dose se fût trouvée insuftisante, soit que le temps en eût amorti le venin, l'empereur, après un long assoupissement, revint à la vie. — « Le destin en a décidé, dit-il à M. de Caulaincourt, il faut vivre et attendre ce que veut de moi la Providence )) (1).
M. Henry Houssaye a passé complètement sous si-
(0 TiiiERS, tom. XVII, pag. 802 et suivantes. — Manuscrit de 1S14, par le baron Fain, pag. 394.
Icncc cet épisode. Il s'est de même interdit de raconter l'itinéraire de lontainebleaii à l'île d'Elbe, (jui était cependant l'épilogue obligé de son livre.
Dans son voyage à travers le Midi de la F^rance, Tempereur déchu fut, en plus d'un endroit, assailli par des cris de vengeance et de mort. A. un quart de lieue d'Orgon, où l'exaltation de la populace avait inspiré des craintes sérieuses, « il changea d'habillement dans sa voiture, se revêtit d'une redingote bleue, mit un chapeau rond avec une cocarde blanche, et monta à cheval pour courir devant sa voiture, en courrier » (i). Un peu plus loin, à Canat, Napoléon revêtit l'uniforme autrichien du général Koller. « Le major Olevief, aide de camp du général Schouvaloff, se plaça dans la voiture de l'empereur, et celui-ci, avec le général Koller, dans la voiture de ce dernier. Non seulement il ne quitta pas la calèche du général Koller, mais même il le pria de laisser fumer son domestique, assis sur le siège de devant, et demanda au général s'il ne savait pas chanter, afin que la familiarité de ses manières éloignât, dans les endroits où l'on s'arrêtait, le soupçon que l'empereur était dans cette voiture. Le général Koller ne sachant pas chanter, l'empereur le pria de siffler, et ce fut avec cette singulière musique que le cortège fit partout son entrée, pendant que l'empereur, enfumé par l'encens de la pipe et en-
(i) Rapport officiel du comte de Truchsess — Waldbourg. Voy. Voyage de Napoléon Bonaparte de Fontainebleau à Vile d'Elbe, du ij avril au 5 mai 1814, rédigé d'après les rapports officiels des commissaires autrichien et prussien qui l'ont accompagné. {Recueil de pièces officielles, publié par Frédéric Schœll, VII, 169.)
foncé dans un coin de la calèche, avait l'air de dormir profondément « (i). Qu'il ne faille pas prendre au pied de la lettre tous ces détails émanés d'un ennemi, j'y consens. Il importe cependant de remarquer que les rapports du comte de Waldbourg et du général Koller ont un caractère officiel. Le général Schouvaloff, commissaire de l'empereur Alexandre, et qui était animé, comme son maître, de sentiments élevés et généreux, a certifié à Chateaubriand l'exactitude des faits : « Ses paroles contenues, dit l'auteur des Mémoii^es d' outre-Tombe {2) en disaient plus que le récit expansif de Waldbourg. » M. Thiers lui-même reconnaît que Napoléon a revêtu un costume étranger : il évite du reste de dire lequel, et il glisse le plus rapidement possible sur ces détails, qui auraient pourtant donné à son livre une moralité qui lui manque. Les autres écrivains bonapartistes ne sont pas moins discrets; ils se bornent en général, comme M. de Norvins ou M. Albert Maurin, à dire en deux lignes que « Napoléon dut se dérober sous un uniforme étranger à des outrages ou à des périls imminents », ou, comme M. Bignon, à passer sans transition de Fontainebleau à l'île d'Elbe, et à écrire seulement ceci : « Je ne crois pas utile de redire les détails connus du voyage de l'île d'Elbe » (3). M. Henry Houssaye
Imite de Bignon le silence prudent.
(i) Rapport officiel du comte de Waldbourg.
(2) Tom. V, pag. "382.
(3) Histoire de France sous Napoléon, tom. XIV, pag. 77.
212 UN IIISTOIMF.N BONAPARTISTE
M. Tliicrs, qui a conduit l'histoire de Napoléon jusqu'à sa mort, jusqu'au 5 mai 1 82 1 , a trouvé moyen de ne pas dire un mot des traités de 181 5. De ces traités, conclusion logique, complément nécessaire du règne de Napoléon, il n'y a pas trace dans ses vingt volumes. N'est-ce pas une omission du même genre que M. Henry Houssaye a commise dans son ouvrage, où il ne parle pas du traité du 3o mai 18 14? S'il n'en dit rien, s'il l'expédie en trois lignes (i), serait-ce donc parce que ce traité imposait à la France de durs sacrifices, dont la responsabilité pèse tout entière sur la mémoire de Napoléon, — et aussi parce qu'il renfermait, en même temps, certaines clauses moins rigoureuses, inespérées dans un tel désastre, dues, celles-là, au seul retour des Bourbons, si bien qu'un adversaire de la Restauration, le général Foy, a pu dire à la tribune de la Chambre des députés, dans la session de 1820, que Louis XVIII avait deux fois délivî^é la Frafîce de V étranger? (2)
Les premiers chapitres de i8i5^ consacrés aux hommes et aux choses de la première Restauration, sont moins, j'ai regret à le dire, une page d'histoire impartiale et sereine qu'une satire violente et un pamphlet. Que Louis XVIII et son gouvernement, au mi-
(i) i8i5, pag. 9.
(2) Séance du 2 mars 1820. Discours du général Foy, tom. I, pag. 48.
UN HISTORIEN BONAPARTISTE 2x3
lieu d'une situation pleine de difficultés et de périls, aient commis des fautes, qu'ils aient été souvent mal inspirés, maladroits, je le veux bien; mais il n'eût été que juste de reconnaître en même temps qu'ils ont été honnêtes, généreux, et que leurs erreurs, leurs maladresses ont été largement compensées par les bienfaits qu'ils ont apportés à la France. Et d'abord ils lui ont donné la liberté, et de cela encore M. Henry Houssaye ne dit rien. De la charte de 1 8 14, de son caractère libéral, pas un mot. Peu s'en faut même que l'auteur ne fasse sur elle le silence le plus complet. S'il en parle, c'est à peu près uniquement pour signaler la formule qui la terminait : Donné à Paris, Vmi de grâce 18 14, et de notre règne le dix -neuvième. Cette formule, sans doute, était regrettable. Sans doute, le mieux eût été pour Louis XVIII, ainsi que le fait observer un judicieux historien, Alfred Nettement (i), de dater la charte constitutionnelle de la dix-neuvième année de son avènement et de la première année de son règne. C'est ce que demandaient et le Sénat et l'empereur Alexandre. Il me semble pourtant que l'attitude de Louis XVIII en cette circonstance ne manqua pas de dignité, et que sa réponse aux objections qui lui étaient faites respire une véritable grandeur. Voici dans quels termes le roi de France écrivait à Alexandre :
Sire, il m'est pénible de ne pouvoir accueillir que par un refus la première demande qui m'est faite par Votre
(i) Histoire de la Restauration, par Alfred Nettement, tom. I", pag. 322.
2 14 ^^ lUbTOiaEN hONAl^VKTISTt
Majesté; mais Tlionneur de ma maison et le mien me défendent impérieusement de céder à ce vœu du Sénat. Les membres du Scnat n'ont, à aucun titre, le droit de disposer de la couronne de France, et ce n'est point à moi qu'ils l'auraient offerte, s'ils avaient été réellement les maîtres de la décerner selon leur bon plaisir. Le droit que l'esprit religieux de nos pères a nommé divin n'est que la conséquence naturelle de la loi du pays. Cette loi, qui a déjà donné à la monarchie française plus de huit cents ans d'une glorieuse existence, veut que, pour le bien général de la société et non dans un intérêt individuel, la royauté se perpétue dans une famille comme un héritage, sans qu'il soit permis à aucun de ses membres d'aliéner la moindre partie de ce dépôt sacré. C'est en vertu de cette loi que je suis roi de France depuis la mort de Louis XVII. Si mon droit au trône n'était pas tout entier dans cette loi, quel serait mon titre pour y prétendre? Hors de ce droit, que suis-je ? Un vieillard infirme, un malheureux proscrit, réduit à mendier, loin de sa patrie, un asile et du pain. Tel j'étais encore il y a peu de jours ; mais ce vieillard, ce proscrit était le roi de France. Ce titre seul a suffi pour que la nation entière, éclairée enfin sur ses véritables intérêts, le rappelât avec amour au trône de ses pères. Je reviens à sa voix; mais je reviens roi de France...
Cette réponse n'est pas seulement pleine de noblesse; elle est pleine aussi de vérité. Louis XVIII n'avait point d'autre titre, en effet, pour occuper le trône, que d'être le descendant de Louis XIV, le frère de Louis XVI, le successeur de Louis XVII. — Le successeur de Louis XVII, ai-je dit ; Louis XVII avaitil donc régné? Y avait-il eu, entre le 21 janvier 1793 et le 8 juin 1795, un jour, une heure, où l'orphelin du Temple avait porté la couronne et le sceptre? Non. Mais alors pourquoi l'appeler Louis XVII? Pourquoi
UN HISTORIEN BONAPARTISTE 2l5
lui décerner ce titre royal auquel il n'a aucun droit, pas plus que Louis XVIII à ces dix-neuf années de règne que lui marchandait le Sénat? Soyez logique et conséquent avec votre système; elTacez de notre poésie ces beaux vers :
On entendit des voix qui disaient dans la nue : — « Jeune ange, Dieu sourit à ta gloire ingénue; cr Viens, rentre dans ses bras pour ne plus en sortir. « Et vous, qui du Très-Haut racontez les louanges,
(( Séraphins, prophètes, archanges, « Courbez-vous, c'est un roi, chantez, c'est un martyr ! » (i)
Aussi bien, ce que Louis XVIII a fait en 1814, Napoléon l'a fait également en 181 5. Il déclare, dans sa proclamation du l'^^'mars i8i5, que tout ce qui a été fait depuis la rentrée des Bourbons est illégitime; il décrète, le i3 mars, à Lyon, que « toutes les promotions faites dans la Légion d'honneur par tout autre grand-maître que lui , et tous brevets signés par d'autres personnes que le comte Lacépède, grandchancelier inamovible de la Légion d'honneur, sont nuls et non avenus. Il ne consent à donner un Acte constitutionnel qu'autant qu'il sera une simple addition aux Constitutions impériales. « Napoléon, dit M. Duvergier de Hauranne, n'admettait pas qu'un autre eût été le souverain légitime de la France, et il prétendait avoir régné pendant ses onze mois de séjour à l'île d'Elbe » (2). C'est ce que reconnaît le se-
(i) Victor Hugo, Ode sur Louis XVII.
(2) DuvKRGiER DE Hauranne, Histoirc du gouvernement parlementaire en France^ tom. II, pag. 5oi.
2 H) i;n historikn ijonapaktistI':
crétairc de son cabinet, M. I^'lcury de Chaboulon, qui fut son confident pendant la tragédie des Ccnt-Jours et qui dit, au tome II de ses Mémoires : « Napoléon fut encore déterminé (à l'Acte additionnel) par une autre considération : il regardait les Constitutions de l'empire comme les titres de propriété de sa couronne, et il aurait craint, en les annulant, d'opérer une espèce de novation, qui lui aurait donné l'air de recommencer un nouveau vi^gne. Car Napoléon^ ap?^ès avoiî^ voué au ridicule les prétentions du « roi d'Hartwel », était enclin lui-même à se persuader que son règne n'avait point été interrompu par son séjour à Vile d'Elbe » (i).
Si Louis XVIII était l'homme de la tradition, il était aussi, dans une large mesure, l'homme de son temps. Il n'entendait nullement tenir pour non avenus les faits qui s'étaient passés en France pendant son exil. Aussi, à son retour, la France assista-t-elle à un spectacle qu'elle ne devait plus revoir au cours de ses révolutions successives.
La rentrée des Bourbons, en 1814, ne fut le signal d'aucune proscription. Quelques-uns des membres de la famille de Napoléon furent même autorisés à rester en France. La reine Hortense continua d'habiter Paris. Le prince Eugène sollicita une audience de Louis XVIII et fut reçu par le roi avec la plus grande bienveillance. De leur côté, les hommes les plus compromis dans la Révolution n'eurent à souffrir en rien
(i) Mémoires pour servir à Vliistoire de Napoléon en i8i5, par M. Fleury de Chaboulon, ex-secrétaire de l'empereur Napoléon et de son cabinet, 1820, tom. II, pag. 43.
du rétablissement de la monarchie. Les re'gicides eux-mêmes ne furent pas inquiéte's (i).
La Charte établissait le gouvernement parlementaire et remettait, par conséquent, le pouvoir réel aux mains des Chambres. Si LouisXVIII et ses ministres avaient voulu faire de la réaciioriy leur premier soin eût été de faire entrer en majorité, dans la composition des deux Chambres, l'élément réactionnaire. Bien loin de suivre cette marche, ils conservèrent le corps législatif tel qu'il était sorti des mains de l'administration impériale, et ils ne changèrent que son nom. Quant à la chambre des pairs, composée de cent cinquante-quatre membres, ils y admirent quatorze maréchaux de l'empire et quatre-vingt-sept membres de l'ancien Sénat impérial, en tout cent un serviteurs de l'empire contre cinquante-trois membres de l'ancienne société française ; et encore, parmi les pairs de cette dernière catégorie, il y en avait plusieurs appartenant aux opinions qui dominaient depuis la Révolution.
Les maires nommés par Napoléon furent maintenus.
(i) Ce fut seulement en 181 5, après la seconde Restauration, que l'exil fut prononcé contre ceux des régicides qui avaient fait acte d'adhésion au gouvernement des Cent-Jours; encore fallut-il que la Chambre des députés fît violence à Louis XVIII pour lui arracher cette décision. Les régicides ainsi atteints n'en revenaient pas d'en être quittes à si bon compte. « Nous tenons, dit M, Charles de Lacombe dans sa Vie de Berryer (tom. I, pag. i4(),', nous tenons de M. Odilon Barrot que lorsque Mailhe, rapporteur dans le procès du roi à la Convention, apprit qu'il n'aurait qu'à s'éloigner de France, il se mit à sauter de joie dans son cabinet, ayant redouté un tout autre sort et « étant très peureux, comme beaucoup de ces terroristes, » ajoutait M. Odilon Barrot. »
21 8 UN HISTORIEN HONAPARTISTK
Il est vrai ^luc, sous l'empire, les maires, « sauf dans l'Est de la France, étaient presque tous d'ajiciens seigneurs de inllage émigrés que l'empereur, toujours trop jaloux de rallier à lui la vieille noblesse, avait nomme's de 1809 à 181 i » (i). C'est M. Henry Houssaye qui dit cela, mais je n'en crois pas un traître mot, encore bien qu'il cite en note Fouché, Davout et l'inspecteur de gendarmerie Saulnier. J'ai sous les yeux l'Almanach de la Loire-Inférieure pour l'année 1814(2). Ce département, qui n'est pas, que je sache, situé « dans l'Est de la France », comptait 209 communes. Sur les 209 maires nommés par l'empereur, je trouve 24 « nobles », lesquels, du reste, ne sont pas du tout « d'anciens seigneurs émigrés j). Quoi qu'il en soit, 24 sur 209, voilà qui est bien loin du presque tous de M. Henry Houssaye !
Non seulement il ne fut pas touché aux maires, mais les agents purement politiques furent en grande partie respectés. Le roi conserva la moitié des préfets et des sous-préfets de l'empire.
Quelle fut, vis-à-vis des maréchaux et des officiers généraux de l'empire, la conduite de Louis XVIII ? Le 25 avril 1814, les maréchaux étant allés, avec un nombreux état-major, au-devant de lui, à Compiègne, Berthier, prince de Neufchâtel, porta la parole au nom de ses collègues. Le roi lui répondit quelques mots simples, dignes, pleins d'estime pour l'armée.
(i) i8i5^ pag. 5o3.
(2) Etrenyies nantaises, civiles et ecclésiastiques, pour Vannée i S 14, pag. 41 et suiv.
UN HISTORIEN BONAPARTISTE 2ig
Lorsqu'on lui eut présenté successivement tous les maréchaux, il fit un effort pour se lever, malgré la goutte dont il souffrait en ce moment ; quelques serviteurs s'approchèrent pour lui offrir le secours de leurs bras. Les repoussant aussitôt du geste et saisissant les bras des deux maréchaux qui étaient à ses côtés : « C'est sur vous, dit-il, Messieurs les maréchaux, que je veux toujours m'appuyer. Je suis heureux de me trouver au milieu de vous... heureux et fier, continua-t-il avec un accent plus élevé. Approchez, entourez-moi. Vous avez toujours été de bons Français. J'espère que la France n'aura plus besoin de votre épée ; si jamais, ce que Dieu ne veuille, on nous forçait à^la tirer, tout goutteux que je suis, je marcherais avec vous. » Au dîner, le roi fit asseoir les maréchaux à sa table et but à l'armée française : « C'est boire, ajouta-t-il, à la gloire et à l'honneur. » Les actes répondirent aux paroles. Une ordonnance du 6 mai 1814 constitua un conseil de guerre chargé d'étudier les changements à introduire dans l'organisation de Tarmée. Voici quelle en fut la composition : les maréchaux Ney, Augereau, Macdonald ; les généraux Dupont, Compans et Curiaî, pour l'infanterie ; les généraux Latour-Maubourg et Préval, pour la cavalerie ; le général Kellerman, pour la garde; le commissaire ordonnateur Marchand, pour l'administration de la guerre; le général Félix, inspecteur aux revues, pour l'administration militaire. Les membres de ce conseil appartenaient donc tous à l'armée impériale. Aussi les réformes à opérer furent-
elles exemptes de tout esprit de réaction. Si l'efrectif des troupes subit une réduction considérable — il fut ramené au chillVe de 223.3 12 hommes et de 32 mille 164 chevaux — et si plus de i3.ooo officiers furent mis à la demi-solde, ces mesures étaient commandées par la situation de la France et de l'Europe. I-^llcs étaient la conséquence forcée de la substitution de l'état de paix à l'état de guerre. Pour montrer combien la première Restauration était éloignée de nourrir contre les soldats de l'empire des sentiments hostiles, il suffira de rappeler qu'une ordonnance royale, en date du 12 mai 1814, maintint l'infanterie et la cavalerie de la Vieille Garde avec son organisation. Les officiers conservèrent le rang du grade supérieur et en portèrent les marques distinctives, ce qui n'avait pas lieu sous Napoléon ; les sous-officiers, brigadiers et caporaux continuèrent à porter les marques de leur grade.
Louis XVIII, comme c'était son droit et son devoir, rétablit la croix de Saint-Louis. Dans la distribution qu'il en fit, il n'oublia pas l'ancienne armée impériale. La grand'croixde Saint-Louis fut donnée au maréchal duc de Valmy. Seize cordons de commandeur furent accordés à des officiers de l'empire, chevaliers de cet ordre avant la Révolution. La croix de chevalier, sollicitée avec ardeur, récompensa tous ceux qui avaient vingt-quatre ans de service effectif. Trente et une grand'croix de la Légion d'honneur, soixante-quatre nominations de grands-officiers, cent cinquante-neuf de commandeurs, sans compter celles d'officiers
[et de chevaliers , voilà quelle fut la part de [rarme'e.
Le roi fit plus pour la Légion d'honneur. Jus- 'qu'alors les grades n'avaient pas été distincts. Sous Napoléon, les grands-officiers, les commandeurs et les officiers portaient uniformément la décoration en or à la boutonnière. Il n'y avait de différence que dans le traitement. Par son ordonnance du 19 juillet 18 14, LouisXVIII décida que les grands-officiers porteraient le cordon rouge en écharpe, comme les grand'croix, mais sans plaque, et que les commandeurs porteraient leur décoration en sautoir. De la sorte, on ne pouvait se méprendre sur la distinction, et c'était encore une nouvelle faveur (i).
J'ai dit, tout à l'heure, que LouisXVIII avait élevé tous les maréchaux à la pairie. Il ne s'en est pas tenu là. Lors de la reconstitution de la maison militaire du roi, le commandement des quatre anciennes compagnies des gardes du corps fut confié au duc d'Havré- Croï , au duc de Gramont , au prince de Poix (Noailles) et au duc de Luxembourg (Montmorency) ; mais, en même temps, le maréchal Berthier et le maréchal Marmont recevaient le commandement des deux compagnies nouvelles . Plus tard , lorsque Louis XVIII formera la garde royale, les quatre majors généraux qui la commanderont seront tous les quatre des maréchaux de l'empire, Victor, Macdo-
(i) Histoire de Vordre royal et militaire de Saint-Louis, par Théodore Anne et Alexandre Mazas. — Th. Anne, V Union du 5 janvier 1862.
nald, Marmont et Oudinot. Rien n'y fait. M. Henry Houssaye crible de railleries « ce roi d'Yvetot humaniste ». Il l'accuse de ne voir dans ces glorieux soldats que (c des va-nu-pieds )>, qu'il se resigne bien à voir à la tête de ses armc'es, mais dont il ne veut pas autour de sa personne (i) !
SiM. Henry Houssaye ne ménageguèreLouisXVni et les princes, c'est surtout pour ces pauvres royalistes qu'il est sans pitié. Depuis feu Be'ranger, jamais on ne s'était moqué si allègrement de ces malheureux marquis de Carabas^ lesquels du reste n'avaient plus le sou et avaient vu passer entre les griffes du chat botté, au prix d'une poignée d'assignats, leurs châteaux et leurs terres. Chose monstrueuse ! Dépouillés, ruinés, le jour où triomphait enfin la cause à laquelle ils avaient tout sacrifié, ils accouraient à Paris pour demander une place ou une petite pension. Mais étaient-ils donc les seuls? Je lis dans les Souvenii^s du baron de Barante, alors préfet de la Loire-Inférieure : « J'eus aussi, du matin au soir, à examiner des Vendéens afin de proposer des pensions pour eux. La plupart de ceux qui se présentaient étaient du
Ci) « Il souffrait que ses armées obéissent à des va-nu-pieds couturés de blessures et devenus maréchaux de France par cent combats, pourvu que ses gentilshommes de la chambre eussent trente-six quartiers. » jS i5, pag. 3g.
reste des bleus et n'avaient nullement combattu pour le roi (i). » Quant à ceux qui avaient vraiment combattu pour le roi, leur ambition, en géne'ral, était des plus modestes. Le comte Alexandre de Puymaigre écrit dans ses Mémoires : « Je dois dire à leur éloge que l'ambition de ces loyaux Français n'était pas difficile à contenter. Je me souviens que Tun d'eux, du nom de Courson, connu en Bretagne par l'adage : « Si l'on bat un buisson, il en sort un Courson, » ayant rempli les fonctions de major dans l'armée vendéenne et ayant été blessé devant Guérande, avait pour toute prétention d'être fait contrôleur des droits réunis » (2).
Les royalistes ne sont pas seulement ridicules dans le livre de M. Henry Houssaye, ils sont également odieux. Au mois de décembre 1 8 1 4, le maréchal Soult, ministre de la guerre, avait appelé un des anciens chefs de la chouannerie en Bretagne, Aimé Picquet du Boisguy, à faire partie de la commission instituée pour déterminer les récompenses ou indemnités à accorder (f aux officiers et soldats des armées royales de rOuest, blessés pour la défense du trône )>. A cette occasion, M. Henry Houssa3^e trace de du Boisguy le portrait suivant : « Entre tous les chefs de bande, du Boisguy avait laissé un exécrable renom. Outre les massacres de bleus désarmés, les pillages de voitures publiques, les incendies de chaumières, les
(i) Souvenirs du baron de Barante, tom. II, pag. 97. (2) Souvenirs sur l'Emigration, l'Empire et la Restauration, par le comte de Puymaigre, pag. 200.
extorsions d'argent en cliauiï'ant plus que de raison les pieds des re'calcitrants, on lui attribuait certaines gentillesses d'un goût autrement relevé. Il avait, disait-on, fait enterrer vifs le même jour une centaine de soldats républicains, et il avait violé deux de ses cousines, suspectes de tiédeur royaliste, après quoi il les avait livrées à ses hommes pour les violer à leur tour et les égorger ensuite. Et c'était ce personnage dont Soult contresignait la nomination au grade de maréchal de camp et qu'il choisissait comme représentant du roi » (i) ! De semblables accusations demandent à être appuyées sur des preuves indiscutables. Fils du greffier en chef du Parlement de Bretagne et neveu de l'amiral La Motte-Picquet, un de nos premiers hommes de mer, Aimé Picquet du Boisguy a pris part, de lygS à 1800, aux luttes de la Vendée et de la Bretagne contre la Révolution. La Biogj^aphie bretonne^ publiée en i852, renferme sur lui une Notice, dont l'auteur, M. Prosper Levot, conservateur de la bibliothèque du port de Brest, n'est point suspect de faiblesse à l'endroit des chefs de la chouannerie. Dans ce travail, très étendu et très étudié, écrit dans le pays même où s'étaient passés les événements, on chercherait vainement trace des imputations dont M. Henry Houssaye a cru pouvoir se faire l'écho. J'y trouve en revanche ces détails : « Comprenant l'inutilité d'une plus longue résistance, du Boisguy se décida à répondre aux ouvertures que
(I) j5i5, pag. 87.
lui avait fait faire le général Brune. Il se rendit, le i8 février 1800, à Rennes, où Brune lui fit l'accueil le plus flatteur, et lui proposa, au nom du premier consul, le grade de général de brigade, équivalant à celui de maréchal de camp que Louis XVIII venait de lui conférer. Ni cette proposition, ni la perspective des indemnités qui l'eussent dédommagé du sacrifice de 200.000 fr. employés à lever et équiper des troupes pour la défense de la cause royale, ne purent séduire du Boisguy : comme son beau-frère, le vicomte de Pontbriand, qui l'avait présenté à Brune et auquel le grade de colonel était offert, il ne stipula aucun avantage personnel. Tout ce qu'ils demandèrent, ce fut la liberté, qu'ils obtinrent, de leurs camarades détenus dans les prisons de Fougères, de Rennes et de Vitré. Ce désintéressement valut à du Boisguy l'admiration de Lanjuinais , à qui longtemps après il dut son mariage avec M^'^ Charton » (i). Si du Boisguy avait commis les crimes abominables dont parle l'auteur de I Si 1.5, le général Brune lui aurait-il fait « l'accueil le plus flatteur »? Le premier consul lui aurait-il fart offrir le grade de général de brigade ? Lanjuinais enfin, l'honnête et austère Lanjuinais, lui aurait-il accordé son admiration et son amitié?
Un autre royaliste, le chevalier de Bruslart, avait servi en Normandie sous les ordres de Frotté. Après la mort de ce dernier, tombé dans un guet-apens en venant traiter de sa soumission, et fusillé au mépris
(i) Biographie bretonne, tom. I*% pag. 129.
de la parole donnée (i8 février i8ooy, il avait pris le commandement en chef, mais il avait fait sa soumission personnelle dès le lo mars suivant (i). Kn 1S14, il fut nommé commandant de la Corse. « Il y a des soupçons, dit M. Henry Houssaye , que l'ancien chouan s'était donné la mission de faire assassiner l'empereur w (2). Parmi les indices que rapporte notre historien, je relève celui-ci : « les termes méprisants dans lesquels Masséna ordonna de mettre en liberté Bruslart qui, échappé de Corse après le 20 mars, venait d'être arrêté à Toulon. Rapport du lieiiienant de police de Touloti. 20 mai 181 5 «. — Il me semble bien que ce rapport d'un policier perd singulièrement de sa valeur, en présence de la lettre suivante de Masséna, écrite à Bruslart, le 6 avril, en lui envoyant des passeports pour aller rejoindre le ,duc d'Angoulême en Dauphiné :
Monsieur le général, je n'ai pas reçu de réponse à la lettre que j'ai eu l'honneur d'adresser par estafette à S. A. R. pour lui rendre compte de votre arrivée à Toulon . Néanmoins , comme vous paraissez désirer ardemment rejoindre au plus tôt M. le duc d'Angoulême, je n'ai aucun obstacle à y apporter, et conçois que votre désir est légitime ; je n'ai que le regret de n'avoir pu cultiver votre connaissance comme je Veusse désiré. — Signé : le maréchal duc de Rivoli, prince d'Essling (3).
(i) Louis de Frotté, par M. de la Sicotière, tom, II, pag. 537.
I2) 15/5, pag. 171.
(3) Biographie universelle^ tom. LIX, pag. 395.
M. Henry Houssaye a tiré, dans son livre, un très habile parti des rapports de police. Je me bornerai à faire remarquer qu'il en est peut-être de ces rapports comme de la vertu : pas trop n'en faut.
18 avril 1893.
(suite et fin)
Le retour de l'île d'Elbe, — Napoléon s'embarquant à Porto-Ferrajo le 26 février 181 5 ; débarquant avec onze cents hommes dans le golfe Jouan, le i^^ mars ; entrant sans tirer un coup de fusil à Digne, à Sisteron, à Gap, à Vizille, à Grenoble ; datant de Lyon, le i3 mars, des décrets qui recommencent l'Empire ; embrassant à Auxerre le maréchal de France qui venait de promettre au roi Louis XVIII « de lui ramener dans une cage de fer » l'évadé de l'île d'Elbe ; arrivant, le 20 mars, dans ce palais de Fontainebleau, où il avait, onze mois auparavant, signé son abdication ;etle même jour, rentrant aux Tuileries et remontant le grand escalier du Château les yeux fermés, un sourire fixe aux lèvres, comme un homme qui marche dans son rêve : cette aventure épique, cette fabu-
23o UN HISTORIEN BONAÏ'ARTISTE
leuse équipée, M. Henry Houssaye Ta mervcilleuse-
incni contcc. Il a mis dans son récit beaucoup de mouvement et de clialeur, un style animé, un art véritable. Il a fait un tableau d'histoire, qui a tout l'attrait et le piquant d'un tableau de genre. Les petits faits, les menus détails}' abondent, et l'auteur excelle à les faire valoir. Puisqu'il aime les anedoctes, je lui en signalerai deux qu'il n'a sans doute pas connues.
Un capitaine de l'état-major de Georges Cadoudal, un chouan, nommé Lacour, avait, après la mort de son général, pris du service sous l'Empire, et il s'était vu placé à Porto-Ferrajo en qualité de commissaire des guerres. Napoléon, arrivé à l'île d'Elbe, le maintint dans ses fonctions, et l'emmena avec lui dans son expédition. A Gastellane, où la petite troupe arriva dans la matinée du 4 mars, on resta jusqu'à minuit, et Lacour, dans son rapport inédit, raconte en ces termes ce qui se passa dans la soirée :
« Plusieurs officiers de la Garde soupaient ensemble. Ils se demandaient quel serait leur sort si l'on se battait et s'ils tombaient entre les mains des troupes du roi ; un d'eux, qui avait été officier d'état-major du général Georges (c'est Lacour, auquel revient un souvenir de chouannerie), leur dit assez gaiement : « On voit bien que vous n'êtes habitués qu'à marcher avec 200.000 hommes et qu'alors tout ce qui peut vous arriver de pire est de mourir au champ d'honneur. Si, comme moi, vous aviez, pendant huit ans, été frappé d'un arrêt de mort, vous n'essayeriez pas de vous dissimuler que vous êtes dans la même con-
dition que les Chouans. Ce que la République et le premier Consul nous faisaient en ce temps-là peut très bien vous être fait, et l'empereur en sait quelque chose. » — « Cette sortie, ajoute Lacour, ne parut pas les rassurer, et l'idée de passer parles armes n'égaya point la fin du repas ; mais la réflexion ramenait souvent sur ce sujet. »
Le 5 mars, comme Napoléon se dirigeait vers Gap, il eut la bonne fortune de voir venir à lui un prêtre ; seulement, c'était un prêtre apostat. L'abbé Sechier avait abjuré la prêtrise en lyoS. Nommé en 1796 président de l'administration centrale du canton de Barcelonnette, qu'on appelait alors canton de Val' Civique, il était devenu propriétaire de biens d'Eglise, qu'il avait achetés et ensuite revendus. Vitrolles était le lieu de sa retraite. Au premier bruit de l'approche de l'empereur, il courut mettre à ses pieds son dévouement. Napoléon n'hésita pas à accepter l'abbé Sechier comme agent et paya peu de temps après ses services politiques par la croix d'honneur et une sous-préfecture, mais le ci-devant abbc n'osa jamais prendre possession de ce poste (i).
Dans son livre des Cent Jours, qui restera la plus
(i) Histoire de France depuis 1S14, par M. Poujoulat, tom. I'% pag. 154. L'abbé Sechier, sous la Restauration, après avoir assisté à deux retraites, l'une à Grenoble, l'autre à Digne, revint à ses devoirs et fit amende honorable à Vitrolles, devant tout le canton. Il fut nommé curé à Saint-Etiennc-dc-Gruis (Basses-Alpes), et plus tard curé aux environs de Fontainebleau, par le crédit de M. de Vitrolles, contre lequel il avait plaidé et fait plaider pendant longtemps. Après i8'3o, rentrant dans ses montagnes, il se retira et mourut au Glaisil (Hautes-Alpes), qui avait été le lieu de son berceau.
232 UN HISTORIEN BONAPARTISTH
belle de ses ccuvrcs, Villemain dit à propos de la rentrée de Napolc'on a Paris : u Par une superstition de dates, par une dévotion de jours heureux ou malheureux, faiblesse assez frc'quente dans ces grandes puissances qui ont dominé le monde, en croyant plus au destin qu'à la loi morale, Napole'on, à ce moment d'un si glorieux retour de fortune, avait tenu beaucoup à rentrer à Paris le 20 mars même, anniversaire de la naissance de son fils : arrivé si fort à point pour cela, il lui était facile de traverser sa capitale dès le milieu du jour, et de venir, par le pont d'Austerlitz et la longue allée des boulevards, reprendre aux yeux du peuple, et en plein midi, possession du trône abandonné dans la nuit précédente » (i). Il ne le fit pas; la chose lui était pourtant facile, puisqu'il était arrivé, ce jour-là, à Fontainebleau dès dix heures du matin. Il n'arriva à Paris qu'à neuf heures du soir. Il ne faut pourtant pas une journée pour aller en poste de Fontainebleau à Paris, c'est l'affaire de quatre heures. Le comte Lavallette, dans ses Mémoires^ a donné de ce retard l'explication suivante : « Des officiers qui arrivaient de Fontainebleau, en précédant l'empereur, nous dirent qu'il était très difficile d'avancer sur la route. Des masses profondes de paysans la bordaient des deux côtés, ou plutôt s'en étaient emparés > (2). Cette explication, M. Henry Houssaye la
(i) Souvenirs contemporains, seconde partie : Les Cent Jours, par M. Villemain, pag. 46.
(2) Mémoires et Souvenirs du comte Lavallette, directeur général des postes de l'Empire. Tom. II, pag. 161.
reproduit à son tour. Je ne la crois pas fondée. L'arrivée de l'empereur de Fontainebleau à Paris n'était pas annoncée ; comment l'aurait-on devinée dans tous les villages qui se trouvent sur le parcours ? La route d'ailleurs est longue et large. Quel immense concours de population n'eût-il pas fallu pour l'obstruer? On pouvait si bien avancer sur cette route que les officiers qui précédaient Napoléon arrivèrent bien avant la nuit. En outre, M. de Lavallette lui-même ajoute, quelques lignes plus loin : « Il était à désirer que l'empereur ne pût pas être reconnu, car, à travers tout ce délire et ce désordre, la main d'un assassin pouvait pénétrer jusqu'à lui. Mais il avait pris le parti de se jeter avec le duc de Vicence dans un mauvais cabriolet. » Il voyageait donc sans être reconnu. La vérité est que Napoléon n'avait pas voulu entrer de jour à Paris, sachant bien qu'il ne pouvait compter sur l'enthousiasme des Parisiens. La bourgeoisie de la capitale était indifférente ou hostile. Le fidèle Lavallette est obligé d'en faire l'aveu : « L'indifférence semblait dominer tous les esprits. L'événement étaitil au-dessus de la portée des âmes communes? Ou bien plutôt le bon sens du peuple lui disait-il que ce n'était pas pour son bonheur que ces deux monarques luttaient ensemble, et qu'il n'en résulterait pour lui que souffrances et sacrifices? » (i)
(i) Lavallette, loc. cit.
En rentrant aux Tuileries, Napoléon ne retrouvait pas la France moins changée que lui. Dix mois de liberté politique avaient transformé les idées et les goûts de la nation. Elle s'était habituée à discuter le pouvoir et ses actes. La tribune et la presse l'avaient comme enivrée. Toute cette partie de la société qui, mettant avant tout la sécurité des intérêts, avait, quinze ans auparavant, accueilli avec enthousiasme l'avènement du Consulat, regrettait les Bourbons comme une garantie et déplorait le retour de l'île d'Elbe comme une menace (i). M. Henri Houssaye se rend bien compte de cet état d'esprit et il ne le dissimule pas. (( On est tranquille, dit-il, mais on est triste. L'argent devient rare. La rente, qui avait atteint le cours de 78 au commencement de mars, tombe à 68, à 67, à 54. Les recettes des théâtres baissent de plus d'un tiers. Le commerce souffre. Dans les boutiques désachalandées, on maudit tout bas le retour de Napoléon. Les dames de la Halle, qui se piquent de royalisme, chantent :
Dieu ! rendez-nous notre père de Gand (2).
La bourgeoisie est soucieuse, plutôt hésitante et défiante que franchement hostile » (3). Ce que
(i) Alfred Nettement, Hist. de la Rest., tom. II, pag. 245.
(2) C'était le refrain d'une chanson royaliste, qui fut attribuée à Alissan de Chazet.
(3) iSi5, pag. 5i8.
M. Henry Houssaye ne dit pas, c'est que Napoléon avait, à ce moment, contre lui, non seulement la Bourse, les commerçants, la haute banque, la boutique et même les halles, mais encore la jeunesse, l'intelligence, les e'coles, les acade'mies. Dans les rangs des volontaires qui s'étaient présentés, avant le 20 mars, pour défendre la royauté contre le retour offensif de l'Empire, on comptait grand nombre d'élèves de l'école de médecine et l'école de droit tout entière; celle-ci adressa, le i3 mars, à la Chambre des députés, la pétition suivante :
Messieurs,
Nous nous offrons au roi et à la patrie ; l'Ecole de droit tout entière demande à marcher. Nous n'abandonnerons ni notre souverain ni notre constitution. Fidèles à l'honneur français, nous vous demandons des armes. Le sentiment d'amour que nous portons à Louis XVIII vous répond de la constance de notre dévouement. Nous ne voulons plus de fers, nous voulons la liberté. Nous l'avons, on vient nous l'arracher : nous la défendrons jusqu'à la mort. Vive le Roi! vive la Constitution ! » (i).
(i) M. Alexandre Guillemin, avocat à la cour de Paris, qui avait servi dans le bataillon de l'Ecole de droit en qualité' de porte-drapeau, publia, en novembre 1822, une brochure de 240 pages intitulée : Le Patriotisme des volontaires royaux de l'Ecole de droit de Paris. Cette brochure qui renferme les détails les plus circonstanciés sur le bataillon, est devenue rarissime. L'auteur de iHi5 la mentionne en note; mais quand on s'y reporte, on voit que les deux textes, celui de la brochure et celui de l'historien, ne concordent en aucune façon. En voici un exemple : « Ces jeunes gens, dit M. Henry Houssaye, étaient très exaltés. La veille, ils avaient fait feu sur des habitants de Charenton, dont les cris séditieux leur déplaisaient, et en avaient tué cinq. » Or, voici ce que dit la brochure, à la page même à laquelle renvoie notre historien ; « Deux pièces de canon
23(3 UN HISTORIEN lîONAPARTISTI-:
Cette pétition, M. lîenry Houssaye ne la donne pas. Vainement aussi chercherait-on dans son hvre la liste de ces hommes qui étaient alors ou qui allaient devenir, dans la politique et dans les lettres, l'honneur de la France, et qui tous avaient accueilli avec un sentiment d'indignation et de colère le retour de l'île d'Elbe : Chateaubriand, M"'*' de Staël, Camille Jordan, Laine, La Fayette, Royer-Collard, Fontanes, Villemain, Maine de Biran, Villèle, Martignac, Salvandy, Ndpomucène Lemercier, Ramond, Suard, Ducis, Odilon Barrot, Cuvier, Victor Cousin, Comte, Dunoyer, Bertin aîné, Lamennais, Laurentie, Guizot, Charles Nodier, Barante, Alfred de Vigny, Lamartine.
M. Henry Houssaye nomme Royer-Collard, mais c'est pour lui prêter une conduite à double face, qui ne fut point la sienne. « Bien des gens, dit-il, ont deux opinions, témoin l'austère Royer-Collard qui, dans la même semaine, entraîne par une chaude allocution les professeurs de l'Ecole normale à prêter à l'empereur le serment de fidélité et envoie Guizot comme émissaire à Gand. « Cela n'est point tout à fait exact, comme on peut le voir, dans la Vie de Royer-Collardy par le baron de Barante. Royer- Collard, après le 20 mars, cessa d'exercer aucune
tombèrent entre les mains des volontaires. Sur un autre point, il y eut quelques coups de fusil échangés et cinq hommes vendus à Bonaparte y furent tués. Mais, enfin, les volontaires se trouvèrent cernés de toutes parts, et deux de leurs sentineHes, jetées dans la Seine du haut du pont, périrent victimes de leur dévouement. » Il semble bien que la scène change du tout au tout.
fonction politique ; il avait conservé le titre et la position de doyen de la faculté des lettres. Lorsque le serment que tout fonctionnaire ou employé dut prêter au nouveau gouvernement impérial lui fut demandé, il remplit cette formalité. Afin de donner plus d'importance à cet acte de soumission, un journal ajouta qu'à cette occasion il avait prononcé un discours. M. Royer-Collard, pour démentir ce récit, écrivit immédiatement la lettre suivante :
Monsieur, je viens de lire dans votre journal de ce matin qu'il y a environ un mois, à l'occasion de la prestation du serment voulu par la loi, j'ai prononcé un discours ow, en exprimant nies sentiments de dévouement à Sa Majesté Impériale^ fai développé des principes propres à faire impression sur tous mes collègues. La vérité m'oblige à déclarer que je n'ai prononcé aucun discours dans cette circonstance » (i).
M. Henry Houssaye, dans son livre sur 1814, parle, en maint|endroit, des théâtres, et avec raison, car c'est là surtout que se produisent les manifestations de l'esprit public. A la première rentrée des Bourbons, ils donnèrent un grand nombre de pièces de circonstance, qui toutes obtinrent un vif succès : le 20 avril 1814, au Vaudeville, les Clefs de Paris ou le Dessert de Henri /F, par Théaulon et Armand Dartois; — le 23 avril, aux Variétés, le Souper de Henri IV, par Rougemont ; — le 3o avril, sur la scène de Feydeau, les Héritiers Michau^ paroles de Planard,
(i) La vie politique de M, Royer-Collard, par M. de Barante. tom. 1", pag. i53 •— 1878.
musitiuc de lioclisa; — le 3 mai, aux Variétés, /c Retour des lAs, par Désaugiers et Gentil, et, quelques jours plus tard, au même théâtre, 17/e^e l'Espérance, par Désaugiers et Gentil en société avec Brazier.
La seconde rentrée de Louis XVIII, au mois de juillet i8i5, amena une nouvelle explosion de pièces royalistes. Il est remarquable, au contraire, qu'il ne se trouva aucun auteur dramatique, aucun théâtre, pour célébrer le retour de l'île d'Elbe. « Il était trop évident pour tout le monde, dit très bien M. Théodore Muret, dans son livre : V Histoire par le théâtre, il était trop évident que l'événement du 20 mars n'amenait avec lui qu'une nouvelle crise et une nouvelle catastrophe. Une préoccupation inquiète pesait sur les esprits, et les tenait dans l'attente fiévreuse du lendemain. Les plus intrépides courtisans dramatiques de la circonstance restèrent sur la réserve, sentant, comme les directeurs, que ce n'était pas la peine de se mettre en frais. Cette stérilité même est signifia cative^ pour peindre la situation, et les théâtres en disent ici beaucoup, précisément parce qu'ils ne disent rien » (i).
J'ai dit plus haut que le volume de M. Henry Houssaye était rempli de petits faits, ce dont je sais, pour ma part, très grand gré à l'auteur. Seulement,
(i) Th. Muret, V Histoire par le Théâtre, tom. II, pag. 33.
et j'en ai déjà fait la remarque dans le précédent chapitre j'aurais voulu qu'il ne sacrifiât pas à ces petits faits les pièces capitales, les textes importants. Ils appartiennent eux aussi à l'histoire et doivent y trouver place. Point ne suffit de les indiquer en passant et d'en donner quelquefois, comme par grâce, cinq ou six lignes. C'est pourtant à quoi se borne d'ordinaire M. Henry Houssaye, qui n'a pas, je crois, reproduit dans son intégralité un seul document, si considérable fût-il. Parmi les documents qui auraient, ce me semble, mérité d'être reproduits dans leur texte même, surtout dans un ouvrage qui ne formera pas moins de deux forts volumes pour une période de quelques mois, j'indiquerai les suivants : la proclamation de Napoléon à l'Armée, en mettant le pied sur le sol français, le i^'" mars ; — les décrets impériaux rendus à Lyon, le i3 mars; — le discours de Louis XVIII aux Chambres, le i6 mars; — le manifeste de Benjamin Constant, le 19 mars; — la lettre de Napoléon aux souverains, le 4 avril.
En se bornant, comme le fait M. Henry Houssaye, à indiquer ces documents, ou à n'en donner que des extraits par trop sommaires, on s'expose à laisser dans l'ombre des faits importants. Quelques exemples vont le montrer.
Un des décrets rendus à Lyon, le i3 mars, était ainsi conçu :
Art. I". Tous les émigrés qui n'ont pas été rayés, amnistiés ou éliminés par nous ou par les gouvernements qui nous ont précédé et qui sont rentrés en France depuis le
i^r janvier 1814, sortiront sur-le-champ du territoire de TEmpirc.
An. 2. Les émigrés c|ui, quinze jours après la publication du présent décret, se trouveront sur le territoire de l'Empire, seront arrêtés et jugés conformément aux lois décrétées par nos assemblées nationales, à moins toutefois qu'il ne soit constaté qu'ils n'ont pas eu connaissance du présent décret, auquel cas ils seront simplement arrêtés et conduits par la gendarmerie hors du territoire.
Art. 3. Le séquestre sera mis sur tous leurs biens yneubles ou immeubles. Les préfets et officiers de Venregistrement feront exécuter le présent décret, aussitôt quils en auront connaissance ; et, faute par eux de le faire, ils seront responsables des dommages qui pourraient en résulter pour notre trésor national.
Ce décret rétablissait la confiscation, abolie par Louis XVIII ; il faisait revivre quelques-unes des pires lois de l'époque révolutionnaire. Est-ce assez le faire connaître que de dire, comme M. Henry Houssaye, page 298 : « Il (Napoléon) bannit du territoire français tous les émigrés rentrés depuis l'invasion ? »
M. Henry Houssaye signale bien la lettre circulaire aux souverains, du 4 avril, mais il en cite quelques lignes seulement. Elle valait pourtant, ce me semble^ d'être reproduite en entier. On y voit le grand batailleur condamnant la guerre, sollicitant la paix, caressant, comme le bon abbé de Saint-Pierre, le rêve d'une concorde universelle, se déclarant prêt « à descendre le premier dans une arène plus belle que celle de la gloire », et, d'un geste attendri, montrant aux souverains de l'Europe « la Justice assise aux confins
des divers Etats et suffisant seule pour en garder les frontières w !
Il n'est peut-être pas, dans tout cet épisode des Cent-Jours, une pièce qui fasse mieux voir que cette lettre dans quelle situation inextricable s'était mis Napoléon, dans quelle formidable impasse il s'était jeté, sans autre sortie possible qu'une humiliation immense ou un immense désastre.
Le chapitre de M. Henry Houssaye sur la Cour de Gand est un joli croquis à la plume tracé en marge de l'admirable chapitre de Chateaubriand dans les Mémoires cT Outre-Tombe,
On avait établi à Gand un Moniteur — le Journal unireî^sely dirigé par Bertin l'aîné. C'est là que fut inséré le Rapport au roi, du 12 mai, dont l'auteur était Chateaubriand, ministre de l'intérieur par intérim, M. Henry Houssaye parle avec dédain de cet « interminable rapport ». Il ne laissait pas pourtant d'être un acte politique d'une haute signification. On y lisait cette déclaration :
Sire, et c'est ici roccasion d'en faire la protestation solennelle, tous vos ministres, tous les membres de votre conseil sont inviolablement attachés aux principes d'une sage liberté... Sire, qu'il nous soit permis de vous le dire, nous sommes prêts à verser pour vous la dernière goutte de notre sang, à vous suivre jusqu'au bout de la terre, à partager avec vous les tribulations qu'il plaira au
Tout-Puissani de vous envoyer, parce que nous croyons devant Dieu c]ue v(jus maintiendrez la Constitution que vous avez donnée à votre peuple, que le vœu le plus sincère de votre âme royale est la liberté des Français. S'il en avait été autrement, Sire, nous serions toujours morts à vos pieds pour la défense de votre personne sacrée, parce que vous êtes notre seigneur et maître, le roi de nos aïeux, notre souverain légitime ; mais, Sire, nous n'aurions été que vos soldats, nous n'aurions été ni vos conseillers ni vos ministres...
Sire, nous partageons dans ce moment votre royale tristesse; il n'y a pas un de vos conseillers et de vos ministres qui ne donnât sa vie pour prévenir l'invasion de la France. Sire, vous êtes Français, nous sommes Français! Sensibles à l'honneur de notre patrie, fiers de la gloire de nos soldats, nous voudrions, au milieu de leurs bataillons, verser jusqu'à la dernière goutte de notre sang pour les ramener à leur devoir ou pour partager des triomphes légitimes. Nous ne voyons qu'avec la plus profonde douleur les maux prêts à fondre sur notre pays.
Ce manifeste était de nature à produire un effet considérable. Un imprimeur de Paris, M. Le Normant fils, eut le courage de le réimprimer : il fut répandu dans toute la France. Le gouvernement impérial fit à l'occasion du Rapport an roi ce que le Directoire avait fait à l'occasion du Journal de Cléry sur la captivité de Louis XVI au Temple : on en falsifia des lambeaux. « J'étais censé, dit Chateaubriand danssesMe;7zo/7T5, j'étais censéproposeràLouisXVIII des stupidités pour le rétablissement des droits féodaux, pour les dîmes du clergé, pour la reprise des biens nationaux, comme si l'impression de la pièce originale dans le Moniteur de Gand^ à date fixe et connue, ne confondait pas Timposture : mais on avait
besoin d'un mensonge d'une heure. Le pseudon3m"ie chargé d'un pamphlet sans sincérité était un militaire d*un grade assez élevé : il lut destitué après les Ccnt- Jours ; on motiva sa destitution sur la conduite qu'il avait tenue envers moi ; il m'envoya ses amis : ils me prièrent de m'interposer afin qu'un homme de mérite ne perdit pas ses seuls moyens d'existence : j'écrivis au ministre de la guerre, et j'obtins une pension de retraite pour cet officier » (i).
L'Acte additionnel et le Champ de Mai occupent la dernière partie du volume de M. Henry Houssaye. Gomme dans le reste du livre, l'exposition est habile, le récit clair et animé, les détails précis et curieux. Ici encore pourtant bien des détails manquent qu'il eût été désirable d'y trouver.
Tandis que les plébicistes de l'an VIII, de l'an X et de l'an XIII avaient réuni, chacun, de S.ooo.ooo à 3.5oo.ooo votants, l'Acte additionnel en réunit moins de 1. 600. 000, — 1.532.527 votes affirmatifs et 4.802 votes négatifs. Ce qui était également digne de remarque et ce que M. Henry Houssaye ne dit pas, c'est qu'il y eut des votes négatifs jusque dans l'armée. Les bataillons de guerre du i*^"" régiment d'infanterie légère, en garnison à Condé, votèrent unanimement NoUy à la suite d'un ordre du jour signé par le colonel M. Despans-Cubières et la plus grande partie de l'état-major. u Officiers, sous-officiers et soldats, disait cet ordre du jour, votre opinion est libre, mais votre
(i) Mémoires d'Ouir-e-Tombe, tom. III, pag. 33.
244 UN HISTORIKN BONAF^ARTISTf-
chef n'hcsiic pas à vous donner l'exemple d'un refus fondé sur la conservation des droits que, comme citoyens, nous ne nous laisserons jamais ravir... L'on se contente d'une addition à l'ensemble incohc'rent des Constitutions de l'I^npire, et cette approbation est présentée à une acceptation pure et simple, sans avoir été soumise à aucune discussion » (i)...
Le i*^"" mai parut au Moniteur un décret portant convocation des collèges électoraux à l'effet d'élire des députés à la Chambre des représentants, qui devait se réunir après la proclamation de l'acceptation de l'Acte additionnel. M. Henry Houssaye ne donne aucun détail sur ces élections. Il était bon cependant de dire qu'elles ne furent pas sérieuses, que jamais le chiffre des abstentions n'avait été aussi considérable. D'après les calculs les plus favorables, les électeurs d'arrondissement n'auraient pas dépassé la moitié, et les électeurs de département le tiers des électeurs inscrits. Mais cela n'est vrai que pour une partie des collèges; dans plusieurs d'entre eux, on fut loin d'obtenir même cette minorité. Manuel, dans le département des Basses-Alpes, fut nommé par quatorze électeurs. A Bordeaux, les députés furent élus par seize électeurs. Dans les Bouches-du-Rhône, six députés fuient nommés par treize électeurs (2). Le général
(i) On trouvera cet ordre du jour in extenso dans les Derniers jours de la Grande Armée, par le capitaine Mauduit. Tom. II, pag. 390.
(2) Histoire du Gouvernement parlementaire en France, par M. DuvERGiER DE Hauraxne. Tom. III, pag. 2. Histoire de la Restauration, par Alfred Nettement, tom. II, pag. 43o.
La Fayette, qui allait jouer un si grand rôle à la Chambre des représentants, ne trouva que soixantedix-neuf e'iecteurs pour concourir à son élection dans le département de Seine-et-Marne. Le héros des Deux Mondes en prit du reste très philosophiquement son parti : « Il vaut mieux, dit-il, qu'un département soit représenté par les suffrages d'un moindre nombre d'électeurs que s'il ne l'était pas du tout » (i). C'est ce qui arriva pour un grand nombre de départements; il y en eut vingt-neuf qui ne furent pas représentés, A Lyon, le i3 mars, Napoléon avait décrété que le corps électoral tout entier, réuni sous deux mois à Paris en Champ de Mai, y assisterait au sacî^e de Fimpératrice et du roi de Rome^ et modifierait les constitutions impériales selon l'intérêt et la volonté de la nation. Ces modifications, il avait depuis jugé plus prudent de les faire lui-même. Quant à l'impératrice et au roi de Rome, ils n'étaient pas venus, ce qui n'avait guère surpris que le naïf Carnot : il les attendait de jour en jour (2). L'assemblée du Champ de Mai n'avait donc plus de raison d'être. La nation y tenait cependant comme à un grand spectacle, à une fête théâtrale. Les temps étaient durs et sombres; il fallait voir au moins un jour de soleil. Napoléon comprit que force lui était de s'exécuter. Le Monileur du 23 avril, à la suite de l'acte additionnel, publia un
(i) Mémoires de La Fayette^ tom. V, pag. 43o.
(2) « Notre persuasion générale (?), dit Carnot, était que l'Empereur n'avait pu quitter l'île d'Elbe qu'avec l'assentiment d'une partie des membres du Congrès de Vienne, et que sous peu de jours nous reverrions Vimpcratrice et son fils. »
24^) UN HISTORIEN BONAF^ARTISTK
décret portant que les Français étaient appelés à consigner leurs votes sur des registres ouverts dans toutes les communes et que le dépouillement aurait lieu à l'assemblée du Champ de Mai convoquée à Paris pour le 26 mai. Des retards s'étant produits dans l'envoi des registres électoraux, la cérémonie ne put avoir lieu que le i^'" juin.
La fête fut magnifique, mais ce fut une fête de théâtre. On avait dressé à la hâte, au Champ de Mars, une estrade, un trône, un autel. Les acteurs ne manquaient pas, et le plus grand de tous était là, revêtu d'un costume à peu près pareil à celui des premiers sujets de l'Académie impériale de musique : une tunique et un manteau nacarat, des culottes de satin blanc, des souliers à bouffettes, une toque de velours ornée de plumes blanches. Ses frères étaient entièrement vêtus de velours blanc, avec petits manteaux à l'espagnole brodés d'abeilles d'or, et toque tailladée. Ses hérauts d'armes, ses chambellans, ses pages étaient habillés comme des personnages d'opéracomique. Ce Champ de Mai qui, dans la pensée de Napoléon, devait évoquer les souvenirs de Charlemagne, réveillait dans l'esprit des spectateurs les souvenirs de Jeaji de Paris (i).
■ M. Henry Houssaye a fait de cette journée une description brillante. J'y voudrais ajouter seulement un ou deux traits.
. Je lis, page 599 : « L'office terminé, la députation
(i) Opéra-comique de Boïeldieu alors très en vogue.
centrale des collèges électoraux, composée de cinq cents membres, vint au pied du trône où l'archichancelier la présenta à l'empereur. Un des délégués, Dubois d'Angers, donna lecture de l'Adresse des corps électoraux. » — Qui avait valu à M. Dubois d'Angers d'être appelé à tenir un des principaux rôles de la journée? Sa célébrité, son talent, son éloquence? Point. C'était sa belle voix. Arrivés depuis quelques jours à Paris, les présidents et les secrétaires des collèges électoraux se réunissaient dans les salons du Palais-Royal, et, là, péroraient à qui mieux mieux. Tous avaient été frappés de l'organe de M. Dubois, de sa sonorité et de sa puissance, et tous, d'une commune voix, l'avaient proclamé Lectein\ Il s'en tira du reste à merveille, et se fit entendre de l'Ecole militaire jusqu'au pont d'Iéna.
L'acte le plus important et le plus solennel du Champ de Mai était la proclamation des votes sur l'Acte additionnel. On avait été si pressé, tant de registres étaient arrivés tardivement, que le dépouillernent n'était pas terminé lorsqu'il fallut se rendre au Champ de Mars. Le premier des scrutateurs, M. Champollion-Figeac(i), placé derrière l'archichancelier, était encore en plein travail, lorsque des salves d'artillerie annoncèrent l'empereur. Le malheureux scrutateur, la sueur au front, additionna les derniers votes à la volée, et passa son travail à l'archichancelier, qui proclama comme un résultat définitif et cal- Ci) Champollion-Figeac, frère aîné du célèbre orientaliste, connu lui-môme par d'intéressants travaux d'histoire et d'archéologie.
24^ UN HISTORIEN HONAPARTISTE
culc ce qui n'ctait qu'un chiffre hâtivement saisi (i).
Qu'importait après tout ? Tout, dans cette cerémonie, n'était-il pas factice, éphémère, improvisé ? Estrade, autel, trône, adresses enthousiastes, serments de fidélité, tout ce décor allait bientôt s'effondrer. Le grand acteur lui-même allait disparaître, et avec lui, hélas! ces héros de tant de guerres, ces soldats de la vieille garde qui avaient juré, ce jour-là, de mourir pour l'empereur, et qui, eux du moins, tinrent leur serment !
Le volume de M. Henry Houssaye se ferme au moment où Napoléon quitte Paris pour courir à Waterloo. Un second volume conduira le lecteur jusqu'à la fin de i8i5.
Les Gent-Jours sont, à coup sûr, l'épisode le plus dramatique de ce siècle. C'est aussi celui qui a trouvé le plus d'historiens. Le récit de Chateaubriand est un chef-d'œuvre. Lamartine l'a presque égalé. Venu le dernier, après Lamartine et Chateaubriand, aprèsVillemain,Thiers, Nettement, Quinet, Charras, Capefigue, Vaulabelle, M. Henry Houssaye a su faire, à son tour, un récit neuf, animé, brillant. S'il est, comme M. Thiers, passionné pour l'empereur, s'il est, comme M. de Vaulabelle, hostile aux Bourbons, cela ne m'empêchera pas de reconnaître et de louer en finissant la conscience de ses recherches,
(i) Les Cent'JourSy par Capefigue, tom. II, page 96, a Je tiens ces détails, dit Capefigue, de M. ChampoIIion lui-même, homme de trop d'esprit pour ne pas comprendre que tout cela sen allait. »
l'éclat de son talent, le vif inte'rêt et la haute valeurde son ouvrage; c'est du Vaulabelle de derrière les fagots, c'est de l'Adolphe Thiers de l'anne'e de la comète.
i'^'" mai 1893.